VII. La procédure délibérative. Le temps du probouleuma
p. 143-156
Texte intégral
1Malgré les difficultés à tirer des textes dont nous disposons des informations claires, tentons de cerner la procédure conduisant à la prise de décision : initiative de la proposition, décision de la prendre en considération, délibération préalable, proposition formelle, débat menant à la décision finale. La définition de la place occupée par chacun des groupes qui participent à la procédure délibérative nous aidera à en comprendre ensuite leur recrutement ; ce faisant, nous irons du plus sûr au plus hypothétique.
2Et, pour commencer, qui va se charger du travail de préparation ?
LA GÉROUSIA ET LA PRÉPARATION DES DÉBATS
3Pour l'époque archaïque, la grande Rhètra et les poèmes de Tyrtée sont nos seuls guides, mais il s'en dégage une procédure assez claire. Rappelons les termes de cette rhètra : « Une fois établie une gérousia de trente membres, archégètes compris, à date fixe, faire l'apella entre Babyka et Knakion ; à ces conditions, introduire une proposition et laisser faire, <et à l'assemblée du peuple, décision> et sanction »1. A ces mots font écho les vers de Tyrtée : « Qu'ouvrent le débat les rois mis en charge par les dieux, qui ont soin de l'aimable cité de Sparte, ainsi que les Anciens conseillers, et qu'ensuite les hommes du peuple répondent à leur tour par de droites rhètrai »2.
4Le poète officiel idéalise, pour les besoins de la propagande, une procédure que le texte de la Rhètra, attribué par Plutarque à Delphes, exposait avec sobriété. A. Andrewes voit dans ce document fondamental la première affirmation du système probouleutique, encore à peine en filigrane chez Homère, mais courant ensuite dans les cités grecques3. Le conseil, peut-être alors présidé par les rois4, aurait à la fois l'initiative des propositions, la charge de les mettre en forme et de les introduire devant l'assemblée. Le pouvoir du peuple, exprimé en termes de souveraineté, ne s'applique qu'à la phase décisive.
5Cette fonction du conseil Spartiate est à nouveau affirmée avec force par Plutarque dans un texte concernant des événements du troisième siècle. Le roi Agis projetait une réforme qui avait gagné la faveur de l'opinion publique, ses adversaires « par leurs supplications et leurs efforts de persuasion auprès des gérontes, auxquels appartient la souveraineté en matière de délibération préalable, l'emportèrent dans la mesure où les votes pour le rejet de la rhètra eurent une voix de majorité »5. On pourrait en déduire que rien n’a changé au cours de ces trois ou quatre siècles qui séparent les deux événements ; mais c'est le même Plutarque qui nous les conte et son idée là-dessus est très arrêtée.
6Pour toute l'époque classique, un seul texte confirme explicitement cette procédure. En 475, selon Diodore de Sicile, la gérousia a fait à l’assemblée une proposition sur la politique extérieure, contraire à la tendance majoritaire qui s’était d’abord manifestée, et elle l’a emporté6. Les instructions de la Rhètra ont été bien suivies.
7L'ennui est que nous n’avons pas d'autre exemple avant celui des réformes d'Agis IV7. Certes, nous ne pouvons exploiter cet argument a silentio, compte tenu du caractère éminemment succinct de nos sources ; aussi ne suivrons-nous pas aveuglément A. Andrewes lorsqu'il en déduit l'élimination du conseil du processus délibératif8. Il se heurte en tout cas à l'affirmation d'Aristote qui, après avoir assimilé l'organisation du pouvoir dans les cités crétoises et à Sparte, affirme que si tous les citoyens participent à l'assemblée, ils ne peuvent voter que sur les avis présentés par les gérontes et les cosmes (ou les éphores)9. C'est pourquoi G. Busolt pensait au contraire que les très nombreux cas pour lesquels nous n'avions aucun détail de procédure renvoyaient implicitement à la coutume grecque du probouleuma élaboré en conseil. C'est possible et nous aimerions pouvoir le suivre, mais les textes nous entraînent dans une autre direction.
LA GÉROUSIA ET LES ÉPHORES
La gérousia absente de la délibération
8L'enjeu est trop important pour s'en tenir à une impression. En effet, l'impact historiographique des affirmations de Plutarque - ou plutôt de sa source - sur la primauté du conseil et la passivité de l'assemblée, nous oblige à scruter de plus près les textes. Or ceux-ci sont étranges.
9Les formules officielles, lorsqu'elles sont mentionnées, ne font jamais mention du conseil ; rien qui rappellerait ce que nous trouverons ailleurs avec la « décision du conseil et du peuple ». Bien au contraire. Ou bien l'assemblée seule est mentionnée, comme dans la décision prise en 418/7 de proposer un accord aux Argiens : « Voici les termes selon lesquels l'assemblée des Lacédémoniens a décidé de se mettre d'accord avec les Argiens » (Thc. V, 77, 1). Ou bien, chez Xénophon, nous trouvons des formules qui associent dans la décision les éphores et l'assemblée des citoyens (Hell. II, iv 38 ; III, ii 23 ; IV, vi 3). Que le conseil soit ainsi écarté des formules de résolution pourrait s'expliquer simplement : on choisit de mentionner la seule assemblée souveraine avec ou sans ses présidents. Mais pourquoi eux ? Parce qu'ils changent annuellement, à la différence des gérantes ? Peut-être les textes complets indiquaient-ils l'éponyme. Mais je crois que la réponse se trouve ailleurs.
10Comme dans les autres cités, des magistrats trient les propositions et décident de ce qui sera transmis à l'assemblée. A Sparte, à l'époque classique du moins, ce rôle n'y semble pas dévolu au conseil, dans son entier ou en commission, mais aux éphores qui, décidément, imposent très largement leur compétence, même si nous admettons que les récits abrègent parfois la procédure. On peut dire que les éphores présentaient d’abord au conseil toute affaire ou projet et n’agissaient pas sans son approbation10. Mais, faute de témoignages sur lesquels fonder cette affirmation, celle-ci me paraît répondre essentiellement au souci de garantir la conformité des pratiques lacédémoniennes avec les institutions traditionnellement attribuées à toute cité grecque. D’un autre côté, les auteurs se laissent parfois aveugler par l’omniprésence des éphores, au point qu'ils la feraient encore plus déterminante qu'elle ne l'est en réalité, allant jusqu’à leur attribuer à eux seuls un pouvoir qui revient, en définitive, à l'assemblée11. La triste histoire des négociations tentées par les Athéniens, en 404, en est un bon exemple (Xén., Hell. II, ii 11-20). Ceux-ci vont trouver successivement les deux chefs militaires qui les réduisent à la famine, le roi Agis d'abord, Lysandre ensuite. Tous deux déclarent qu'ils ne sont pas maîtres (oὐ κύριος) de la décision et les renvoient, le premier « à Lacédémone », le second aux éphores, et avec beaucoup d'insistance. De fait, ce sont les éphores qui, dans un premier temps, refusent d’entamer la moindre négociation sur les bases proposées par les Athéniens et décident ensuite d'accueillir la seconde ambassade, munie de pleins pouvoirs. Ceci pourrait justifier l'affirmation de Lysandre selon qui « les éphores sont maîtres de la paix et de la guerre ». Mais c'est une assemblée qui, immédiatement, débat de la question et règle le sort des Athéniens sans même prendre en compte l'avis des alliés.
11Malgré le rôle attribué aux magistrats, c'est donc bien l'assemblée qui décide. Mais, là comme dans bien d'autres cas, les éphores ont jugé de la recevabilité de la proposition. Ce sont eux que l'on va trouver lorsque l'on veut qu'une question soit mise en délibération, comme le montre le débat sur la monnaie vers 403 (Plut., Lys. XVII). De même, plus tard, le roi Agis demandera à l'éphore Lysandre de présenter sa proposition de réforme. J.T. Hooker considère que les éphores sont devenus un second conseil, beaucoup plus important que le premier, du fait de leurs réunions quotidiennes et que, face à des assemblées rares et surchargées de travail, leur rôle préparatoire est considérable. Certes, ils trient les sujets dont on va débattre, mais peut-on pour autant estimer qu'ils élaborent seuls le probouleuma, ce qui expliquerait pourquoi eux seuls apparaissent dans les textes et jamais les gérontes ?
12Si nous sortons du langage officiel pour nous intéresser à la pratique politique au jour le jour, nous comprenons mieux ce rôle des éphores dans la phase préparatoire. Pour deux ou trois assemblées qui auraient eu à se prononcer sur une proposition préalablement élaborée12, nous en avons dix ou onze dont il est clair qu'elles ont à discuter sans que des magistrats leur aient fait de proposition précise13. En dehors du débat sur la monnaie, présenté comme urgent, tous les autres cas relevés concernent la guerre et la politique extérieure : envoi de secours à une cité alliée, choix d'un chef d'expédition, jugement d'un coup de force impliquant gravement la cité, rupture avec Athènes, application de la paix. N'était-il pas normal, dans ces périodes d’intense activité militaire, de laisser un peu à l'écart du débat ceux-là mêmes qui n'auront plus à se battre ? Les éphores, par contre, sont très impliqués dans toutes les décisions d'ordre militaire ; ils servent alors très normalement de magistrats chargés de préparer et diriger la délibération. Souvent celle-ci se déroule juste après la réception de l'information apportée par des étrangers, informateurs ou ambassadeurs. Le temps du probouleuma est escamoté : rapidité du récit ou rapidité de la procédure ? On peut penser que les éphores mettaient souvent au point la proposition à soumettre au vote au moment où ils décidaient de clore le débat.
Les éphores ont-ils court-circuité l'assemblée ?
13Toutefois, une question se pose : les éphores, seuls ou de connivence avec le conseil, n'ont-ils pas abusé de leur fonction pour régler bon nombre d'affaires avant même qu'elles ne soient soumises aux citoyens ? La décision d'envoyer du secours aux alliés, de surveiller le comportement des troupes, des rois, de tels alliés, de faire partir un nouveau contingent, tout cela peut relever de la fonction exécutive très étendue qui leur est reconnue, de la mise en oeuvre des clauses d'un traité ou d'une décision de politique étrangère14. Ce qui surprend plus, c'est l'étendue de cette compétence, qui justifie l'accusation d'exercer une véritable tyrannie15 : ainsi, après que l'assemblée eut décidé de passer au crible le comportement des alliés au cours de la guerre de Corinthe, les éphores, poussés par Agésilas, ont pu néanmoins décider seuls d'imposer aux gens de Phlionte le rappel des bannis, puis de leur faire la guerre, ce qui ne semble pas avoir été du goût de tous (Xén. Hell., V, ii 1-9 ; iii 13-17).
14C'est donc eux qu'il faut d'abord convaincre lorsque l'on espère l'envoi de forces militaires à l'extérieur16. Cependant, ils ne peuvent pas renverser la ligne politique que la cité a adoptée : les nouveaux éphores de 421/0, hostiles à la paix précédemment jurée, ont recours à des manoeuvres secrètes auprès des Thébains et Corinthiens, dans l'espoir de modifier l'orientation de la politique étrangère grâce à des interventions venues de l’extérieur (The., V, 36). Dira-t-on qu’ils sont sortis de leurs fonctions en supprimant les décarchies installées par Lysandre (Xén. Hell., III, iv 2) alors qu’une telle initiative aurait dû relever de l’assemblée ? Certes, l'époque ne prête guère à la rigueur institutionnelle, et le navarque avait lui-même largement outrepassé sa mission, à la faveur de l'éloignement et de la réputation que ses succès lui avaient value. Ces décarchies n’étaient autre chose qu'un pouvoir de fait soutenu par Lysandre et par la proximité des forces péloponnésiennes et, en tout état de cause, elles étaient sans nul doute contraires aux engagements pris, tel celui que Brasidas avait à nouveau juré aux cités de Thrace (cf. p. 217 sq.). Dans cette optique, leur suppression par les éphores n'avait peut-être rien d'abusif.
15Il ne nous reste donc pas grande moisson de ces scandales qu'aurait pu représenter une usurpation de la souveraineté de l'assemblée par les éphores. Hérodote nous présente des décisions importantes prises par « les archontes » ou par les éphores et la gérousia ensemble : deux concernent la politique extérieure, et aucun de ces cas n'est décisif car ils s'inscrivent dans la logique de la politique des Spartiates ou de leurs coutumes religieuses17. Quant à la bigamie imposée au roi Anaxandridas, elle pouvait sans doute être autorisée par ceux-là mêmes qui veillaient au respect des traditions et lois du pays18. Les autres auteurs ne nous décrivent que des affaires de justice ou de police, réglées en dehors de l'assemblée : cela faisait tout normalement partie de la compétence des magistrats, à Sparte.
16Un épisode rapporté par Plutarque témoigne pourtant de ce pouvoir qu'ont certains d'empêcher un débat en assemblée. On savait que Lysandre envisageait une réforme de la royauté et, après sa mort, Agésilas en trouva le manuscrit chez lui : il proposait de supprimer l'hérédité de la fonction pour la réserver aux meilleurs, par élection. Médiocre réforme, en fait, si elle ne posait pas le problème d’un commandement militaire à vie et ne se risquait pas à faire sortir la royauté de la lignée des « Héraclides ». Agésilas voulait rendre ce texte public (εἰς τοὺς πολίτας (ou εἰς μέσον) ἐξενεγκεῖν) non pas pour engager un débat sur le fond, mais pour montrer « quel genre de citoyen Lysandre avait été de son vivant ». Le premier des éphores19 l'en dissuade en déclarant « qu'il ne devrait pas exhumer Lysandre mais enfouir son traité avec lui car sa composition en était habile et convaincante ». Ainsi les Spartiates se voient-ils retirer la possibilité de discuter de leurs institutions par ceux-là mêmes qui sont chargés de préparer les débats. La connivence du roi et de l'éphore n'a pourtant rien de surprenant et pourrait être considérée comme étant simplement l'application du serment qu'au nom de la cité les éphores prêtaient mensuellement au roi « de maintenir sa royauté inébranlée tant qu'il demeurerait fidèle à son serment »20. Une fois encore, nous avons donc le sentiment que ni les éphores ni le roi n'ont outrepassé leurs droits « constitutionnels », mais on comprend alors que les institutions Spartiates aient si peu évolué.
UNE PRÉPARATION INFORMELLE
17Nous avons constaté que la quasi totalité des débats en assemblée n'a fait l'objet d'aucune préparation qui se traduirait par une proposition sur laquelle il ne resterait plus qu'à voter. La phase préparatoire serait-elle différente de ce que l’on attendrait ?
18Nos récits sont riches en descriptions fort vivantes de l'information qui circule, de campagnes d'opinion, de courants qui agitent le petit monde des citoyens, bref de tout ce qui précède l'assemblée délibérative ; ce temps de préparation est plus ou moins long, plus ou moins organisé.
19Dans un récit rapide mais évocateur, Hérodote nous apprend comment les députés des Ioniens et Eoliens ont attiré l'attention des Lacédémoniens par une bruyante campagne de publicité autour de leur porte-parole, Pythermos (Hdte I, 152) : il voulait faire venir à l'assemblée le plus de monde possible. Il lui présente alors la requête des Grecs d'Asie, mais rien n’est décidé en sa présence ; après son départ, on décidera d'envoyer une mission d'information. Les trois étapes de la délibération se dessinent clairement : la rumeur qui excite la curiosité, l'assemblée où l'on écoute la requête, la séance où l'on prend la décision. Or le second temps, fréquemment décrit par les auteurs anciens mais rarement isolé par les commentateurs21, est essentiel car on y entend les informations qui éclaireront le débat. Elles sont fournies par des ambassadeurs venus chercher aide ou alliance, par des délégués de cités alliées venus donner l'avis des leurs sur la politique extérieure de l'hégémôn, par des amis bien intentionnés dont les connaissances ou l'intelligence peuvent être utiles.
20Faute d'identifier ces trois moments, ou aurait parfois quelque difficulté à cerner la nature des assemblées Spartiates. En effet, s'il arrive à Thucydide d'être très précis en distinguant la syllogos de 432 où Alliés et Athéniens s'expriment et s'affrontent, de la délibération qui se déroule entre Spartiates « après qu'ils ont écarté tout le monde » (cf. supra, p. 137), il est exceptionnel que les différentes étapes du débat soient aussi clairement marquées, par souci de concision ou par difficulté à prendre conscience des pratiques lacédémoniennes. Pourtant, cette phase de discussion « ouverte » modifie parfois le cours des choses : en 415/4, lorsque les Syracusains, soutenus par les Corinthiens, ont demandé l'aide lacédémonienne, les éphores et les magistrats s'apprêtaient à faire à l'assemblée une proposition minimale. Mais les orateurs étrangers ont bénéficié de l'aide d'Alcibiade, habile en discours convaincants. La décision, votée par les seuls Lacédémoniens, fut alors conforme aux demandes des Syracusains et non aux projets des magistrats (The. VI, 88-93). Grâce à une telle procédure, on peut recueillir toutes sortes d’avis, entendre diverses requêtes, puis conserver intégralement la liberté de décision22.
21Or ces informations sont livrées directement à l'ensemble des citoyens, dès lors que les magistrats ont accepté l'ouverture d'une discussion : ils filtrent les interventions extérieures, non le contenu des discours prononcés. Ainsi, en 404, les éphores ont attendu que les ambassadeurs athéniens soient munis des pleins pouvoirs pour les introduire dans l'assemblée où s'expriment librement les alliés ; après quoi, les Spartiates feront leur propre choix (Xén., Hell. II, ii 13 et 19).
22Ce temps de débat informel et ouvert à toutes opinions et suggestions existe même s'il n'y a pas lieu de consulter des étrangers. Hérodote (VII, 134) nous dit que, face à la persistance de présages défavorables en 481, « les Lacédémoniens se réunirent maintes fois en assemblées (ἀχίης πολλάκις συλλεγομένης) ». On imagine mal une suite d'assemblées extraordinaires qui ne déboucheraient jamais sur une décision. Mais que, inquiets et désorientés par cet obstacle à toute initiative militaire, les Lacédémoniens se soient quotidiennement retrouvés pour en discuter, rien n’est plus normal. Finalement, une assemblée sera officiellement convoquée dans laquelle on fera appel à deux volontaires pour aller s'offrir à Darius en victimes expiatoires.
23Venons-en aux deux cas qui ont provoqué l'imagination et l'ingéniosité des historiens, déroutés par l'apparente complexité et la rareté de la procédure. Nous avons déjà évoqué le récit, par Diodore, du débat sur l'opportunité de reprendre aux Athéniens l'hégémonie sur mer, en 475 (cf. supra, p.144 sq.). Il nous raconte comment la gérousia a commencé par en discuter puis comment, dans une assemblée23, s’est dessinée une majorité nettement favorable aux « faucons ». L'opinion était si échauffée que « personne ne pouvait espérer qu'il y aurait quelqu'un pour donner un autre conseil ». La gérousia se réunit à nouveau pour élaborer un projet et un géronte, Hétoimaridas, se risque à prendre le contre-pied de l'opinion commune, avec de bons arguments. Ses collègues se rangent à son avis ; c'est lui qui va alors défendre cette proposition devant le dèmos et il emportera sa conviction (ἔπεισε τὴν γερουσίαν καὶ τòν δῆμον).
24On a nié l'authenticité de cette histoire, ce pour deux raisons. Le silence de Thucydide, d'abord. Pourtant, dans le passage de la Pentékontaétiè relatif à cette période (I, 89-96), l'Athénien nous montre bien que les Spartiates avaient hésité sur la politique à mener outre-mer et qu'ils y avaient finalement renoncé à cause de l'inquiétude suscitée par le comportement de Pausanias ; cela ne nous contraint nullement à admettre que le chapitre était clos, dans l'esprit des Spartiates. Par ailleurs, il nous montre aussi qu'il existait un courant d’opinion inquiet de la politique athénienne, comme en témoigne le goût d'amertume que leur laisse l'affaire des fortifications menée à l'instigation de Thémistocle24. Les ennuis de Léothykidas, condamné par les durs de Sparte (Hdte, VI, 72), confirment l’état d’esprit belliciste de l’époque. Thucydide condense à l'extrême : un débat qui ne modifie pas la politique lacédémonienne n'a pas sa place dans son raccourci de l'histoire des « cinquante glorieuses » d'Athènes ; par contre, ce qu'il révèle de l'état d'esprit à. Sparte intéresse Diodore - ou plutôt Ephore - qui développe la phase d'hésitation et de choc des opinions, mais expédie en peu de mots la décision finale.
25Un autre ordre de critiques a précisément été provoqué par ce débat à double détente. On lisait ce récit comme celui d'une procédure répétée presque à l'identique : un probouleuma du conseil suivi d'un débat en assemblée qui tourne mal ; une suspension de l'assemblée, un nouveau probouleuma qui tient compte de l’échec précédent, puis un vote de sanction. En proposant ce schéma, W.G. Forrest y trouvait confirmation de son interprétation de la Rhètra : elle aurait autorisé le conseil à suspendre une assemblée lorsqu'elle s'apprêtait à mal voter25. Mais, dans le récit de Diodore, nous ne voyons pas de première proposition présentée par le conseil, pas plus que d’intervention brutale pour dissoudre l'assemblée. Une fois informée de l'état d'une opinion dont elle a sans doute suscité l'expression, la gérousia se réunit très normalement pour préparer l'ordre du jour de l'assemblée qui devra se prononcer définitivement et souverainement. Elle ne pouvait plus esquiver une décision dès lors qu'une telle effervescence s'était manifestée dans la cité.
26Le second exemple date du IIIème siècle, mais on le rapproche volontiers de celui-ci, bien qu’il soit beaucoup plus ambigu. Il nous vient de Plutarque qui décrit en détail les manoeuvres autour des propositions de réforme du roi Agis IV. « Cette rhètra proposée (par Agis), les gérontes ne purent s'accorder sur un avis commun ; alors (l'éphore) Lysandre convoqua une assemblée »26 dans laquelle s'affrontèrent diverses opinions, notamment celles des deux rois Agis et Léonidas. « La majorité avait suivi Agis (τῷ μὲν’ ῎Aγιδι τò πλῆθος ἐπηκολούθησεν) » : le verbe employé me paraît suggérer moins un vote que la soumission des Spartiates à l’influence d’Agis. Alors, les riches firent pression sur le conseil qui repoussa la rhètra d'Agis à une voix de majorité : dès lors, pour tenter de sauver le projet, on sortit de la procédure délibérative. Ni le premier conseil, ni l'assemblée, ne semblent s’être réunis pour une prise de décision définitive ; et c'est au vu de la tendance observée que les adversaires du projet agissent avec détermination. G. Busolt avait rapproché cette phase préalable de la contio qui précède la tenue des comices romains et au cours de laquelle sont délivrés les discours27 ; ce rapprochement montre bien, malgré les réserves qu’il suscite, que des débats n'ont pas besoin de déboucher immédiatement sur un vote pour jouer un rôle fondamental dans la vie politique et donner aux citoyens l'impression de ne pas être tenus en marge des grandes décisions. Toute la première phase du débat reste préparatoire, quand bien même un vote aurait eu lieu, tant qu’un accord n’est pas réalisé entre les instances concernées.
27Nous pourrions examiner d'autres affaires, mais ce serait fastidieux. Notons seulement qu'elles sont nombreuses à provoquer des rassemblements de citoyens au cours desquels on discute et où l'on se forge une opinion, quitte à la trahir au moment du vote décisif28.
28C’est la spécificité même de la cité lacédémonienne qui explique à la fois ces manoeuvres et les difficultés des auteurs à les présenter avec le vocabulaire des institutions ordinaires des autres cités grecques. L'importance accordée à ce moment privilégié de l'expression populaire est mal perçue car on voudrait l'enfermer dans des cadres institutionnels trop rigides29. Certes, les ambassadeurs ne s'adressent pas aux Spartiates comme des harangueurs de Hyde Park, et ils sont introduits devant des citoyens convoqués à cet effet ; il n'empêche que dans d'autres circonstances les rassemblements ont pu être spontanés. Le citoyen Spartiate a tout son temps à consacrer à la cité : d'autres travaillent pour lui30. Faire partie des Pairs (homoioi) exige la skholè, ce « loisir » qui en fait un citoyen disponible pour discuter des sujets d'actualité, surtout s’ils concernent l'activité militaire, l'honneur de la cité, son avenir. De tous ces sujets, on parle aussi dans le syssition où « les enfants entendaient discourir sur les affaires politiques »31. C'était là une sorte de préparation, pour les adultes aussi bien que pour les enfants, au débat public auquel ils participaient ensuite. Et que faisaient-ils d'autre dans ces lieux de réunion appelés leskhai où, encore selon Plutarque, ils passaient une partie de leur temps lorsqu'ils n'étaient pas partis en expédition32 ? La sobriété dans l'expression officielle n'exclut pas la fréquence des discussions. Le fameux « laconisme » qui a impressionné les autres Grecs et qui fut traité comme une marque d’hostilité à l'éloquence, relevait peut-être plus de l'humour propre aux Spartiates que d'une inaptitude aux discours argumentés33. Les capacités oratoires ne font nullement défaut aux hommes de ce pays, comme le note Plutarque à plusieurs reprises34. Après tout, si l'essentiel de l'éducation Spartiate consistait à apprendre à obéir et à commander, non pas successivement selon l'âge, mais en même temps35, cela supposait un entraînement à la réflexion autant qu'à l'obéissance et à la soumission aux institutions : ce sont là des qualités également nécessaires au bon fonctionnement de la délibération.
29Directement concernés par les décisions à prendre, les Spartiates n'abordaient pas la délibération sans expérience ni discussion préalable. Cependant, Thucydide nous dit qu'ils étaient lents à se décider, hésitants (I, 70, 2-4). J. Redfield y voit un trait propre à leur mentalité politique : ils recherchent le consensus avant l'action, afin de ne jamais risquer de désaveu. J'y verrais volontiers la raison fondamentale qui les pousse à laisser l'opinion s'exprimer librement avant d'en venir à la formulation définitive. Cela suppose évidemment une grande habileté pour récupérer une opinion qui s'égare. C'est ce risque-là que l'éphore Cratidès a déconseillé à Agésilas de prendre, lorsqu'il voulait rendre public le projet de réforme de Lysandre.
Notes de bas de page
1 Plut., Lyc. VI, 1 et 8 (Nomima I, 61) : cf. supra, p. 136 sqq. et infra, p. 163 sqq. L’authenticité de ce texte a été très contestée (ex. R. Sealey, HGCS, 74-87), mais reste admise par la majorité des savants, à cause de la paraphrase de Tyrtée. La date la plus vraisemblable se situerait entre 700 et 650 (P. Cartledge, SL, 134-135). Reste la question de la transmission du document : orale d’abord ? Une hypothèse actuellement en faveur en attribue la rédaction au roi Pausanias, au début du IVème s. : cela suppose toute une reconstruction du contenu ignoré de son « Pamphlet ». Cf. infra, p. 184, n. 14.
2 Plut., Lyc. VI, 10 et DS VII, 12, 6 ; C. Prato, n° 1b et 14.
3 A. Andrewes, Probouleusis, 16 sqq. Voir aussi J.A.O. Larsen, CPh, 1949, 168 sq. et R. Sealey, CSCA, 1969, 250-261.
4 G. Busolt, Gr.St., II, 681 ; cf. supra, p. 138, n. 29.
5 Plut., Agis XI, 1 :...τοὺς γέροντας οἷς τò κράτος ἦν ἐν τῷ προβουλεύειν, δεόμενοι καὶ πείθοντες ἴσχυσαν ὅσον ἑνὶ πλείονας γενέσθαι τοὺς ἀποψηϕισαμένους τὴν ῥήτραν. Cf. infra, p. 153-4.
6 DS XI, 50 (= Ephore ?) ; cf. infra, p. 152-3.
7 Le texte de Plut., Agis V, 1-5, relatif à la rhètra d'Epitadeus n'est pas assez explicite pour que nous puissions affirmer qu’il décrit la procédure complète : l'éphore propose, le conseil accepte, l'assemblée entérine.
8 A. Andrewes, GCS, 2-6.
9 Aristote, Pol. II, 1272 a 10-12 ; cf. infra, p. 161.
10 D.M. Mac Dowell, SL, 6-8.
11 A.J. Toynbee, Sortie Problems, 239, rejoint par J.T. Hooker, Anc. Sp., 122 ; ces affirmations sont jugées trop radicales par J. Ducat, REG, 1983, 124, et P. Cartledge, Agesilaos, 125-129, qui maintiennent la fonction probouleutique de la gérousia.
12 Textes p. 131, no 2, 5, 8 : Hdte V, 39-40 suggère la possibilité d’un recours au peuple ; DS XI, 50, mentionné ci-dessus ; enfin, Thc. (VI, 88, 10 à 93) qui suggère à peine une proposition en bonne et due forme.
13 Cf. supra, p. 131, no 1, 4 (?), 6, 9, 10, 11, 13, 14, 15, 17, 18.
14 Cf. infra, p. 173 sqq. et 187 sqq. : par exemple, en 403, Pausanias obtient d'eux l'autorisation de partir en Attique avec un contingent, pour brider Lysandre (Xén., Hell. II, iv 29 ; cf. infra, p. 198 ; en 386, Agésilas les bouscule pour se faire envoyer en Béotie (Hell. V, i 33). Plus surprenant : en 480, ils ont reçu seuls les députés d'Athènes, de Mégare et de Platées demandant l'envoi d'un contingent de secours ; leurs réponses dilatoires, contraires aux engagements de la ligue hellénique, témoignent de la difficulté de choisir entre les obligations envers les Grecs et celles envers leurs proches alliés péloponnésiens. L'intervention d’un Tégéate pourrait suggérer que, malgré le silence d’Hérodote, il s'agissait d'une assemblée avec des alliés présents (IX, 7-11 ; voir R.W. Macan ad loc.).
15 Aristote, Pol. 1265 b 40 ; Xén., RL VIII, 4 ; Platon, Lois 712 d-e.
16 Voir les efforts répétés d’Alcibiade pour les convaincre : Thc. VIII, 12.
17 Hdte III, 46 : les exilés samiens obtiennent des magistrats la promesse d’une aide, contre Polycrate, mais l’hostilité de Sparte au tyran est bien connue (Cf. J. Labarbe, Mél. Cl. Préaux, 367). III, 106 : ils promettent d’aider les Athéniens à résister aux Perses, en 490, mais les fêtes leur interdisent de partir immédiatement ; sans doute aussi de tenir une assemblée. Remarquons qu’une fois, sans explication, c’est le roi Cléomène qui intercepte la requête du Milésien Aristagoras (V, 49-51).
18 Hdte V, 39-40 ; voir P. Carlier, Royauté, 277, n. 216.
19 Plut., Mor. 229 f-230 a ; Lys. XXX, 3-5 (Ephore, FGrHist 70 F 207). Dans Agés. XX, 5, ce serait un gérante.
20 Xén. RL XV, 7.
21 Le seul savant qui, à ma connaissance, ait insisté sur ce point est W.G. Forrest, Phoenix, 1967, 11-19, mais il reconstitue une procédure sans doute trop rigide, avec quatre étapes qui se succéderaient régulièrement : discussion à la gérousia, puis dans l'ecclèsia, puis à nouveau à la gérousia et, enfin, décision par l'ecclèsia.
22 Dans le même sens, cf. supra, p. 131, les no 9, 10, 16, 19.
23 DS XI, 50, parle à cette occasion de koinè ecclèsia : il s'agit d'une assemblée publique, ordinaire, par opposition aux assemblées plus ou moins restreintes.
24 G. Dickins, JHS, 1912, 33, avait déjà remarqué ces deux points qui lui paraissaient donner du poids au récit de Diodore.
25 W.G. Forrest, Phoenix, 1967, 11, 16-19. Cf. infra, p. 165 sqq.
26 Plut., Agis IX, 1 : Γραϕείσης δὲ τῆς ῥήτρας καὶ τῶν γερόντων εἰς ταὐτò ταῖς γνώμαις οὐ συμϕερομένων, ἐκκλησίαν συναγαγὼν ὁ Λύσανδρος κτλ. ; cf. supra, p. 144.
27 G. Busolt, Gr.St., II, 682. Cette comparaison est reprise par A. Andrewes, GCS, 5 et G.E.M. De Ste Croix, OPW, 126 et 127, n.99.
28 On songe notamment à l'agitation des esprits autour des procès de Phoibidas ou de Sphodrias (supra, p. 131, no 17 et 18).
29 De même ne sommes-nous pas informés avec précision du lieu où se tenaient les assemblées et qui semble avoir varié au cours des siècles : selon I. Shatzman, RF, 1968, 385-389, ce fut successivement « entre Babyka et Knakiôn » (= ?), puis sur l’agora à partir du VIème s., et enfin dans la Skias.
30 G. Berthiaume, Mnemosyne, 1976, 360-364, a justement souligné que les seules activités attribuées à des citoyens Spartiates n’étaient pas « banausiques » ; ce n’est pas la découverte d’un four à proximité d’une maison de ville qui change grand chose : il n’implique, pour le maître de maison, ni travail personnel ni même direction d’un atelier.
31 Plut., Lyc. XII, 6 ; pour N.R.E. Fisher, « Drink... », 48 n.73, ces discussions au mess donnaient une illusion de libre discussion, suffisante pour maintenir le consensus politique.
32 Plut., Lyc. XXIV, 5 : « C'était pour eux une habitude de passer leur temps en danses, fêtes, festins, parties de chasse, exercices physiques et conversations (λέσχαι) lorsqu'ils n'étaient pas en expédition ». La λέσχη est d'abord un lieu (portique, galerie) où l'on se repose ou se réunit ; de là le sens de « conversation ». Confirmé en XXV, 2.
33 Sur cet humour, voir E. David, « Laughter... », 1 sqq.
34 Plut., Agés., passim et Mor. 208 c-f ; 209 a ; 211 a ; 215 d.
35 J. Redfield, CJ, 1977-78, 154, interprète ainsi Stobée, IV, 1, 138 : τò ἀντιπεπονθῆναι, signifierait que « one rules and is ruled in a particular office ». Il renvoie également à Plut., Agés. XX, 2 et Xén., An. I, iii, 15.
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