L’historicisation de l’histoire
p. 31-41
Texte intégral
I
1Les deux communications de la section « L’histoire et le présent » abordent la question des conditions de la connaissance historique. Arnold Esch l’a traitée du point de vue des matériaux historiques1, et je souhaiterais l’envisager du point de vue opposé, celui des sujets connaissants, des historiens, donc. Il ne s’agit pas tant de la théorie que, surtout, des conditions historiques de la connaissance historique, et plus précisément de l’imaginarium, de l’imaginaire des historiens, de ces modèles d’interprétation, représentations, concepts et images qui sont à la base de la connaissance historique et qui l’orientent sans que les historiens, du moins je le suppose, en aient suffisamment conscience. Il s’agit du pouvoir des images liées à l’histoire sur la connaissance historique elle-même. Percevoir véritablement ces images, plus encore, vouloir les connaître, représente donc aussi une décision intellectuelle parce que reconnaître cet imaginarium signifie toujours aussi admettre que la recherche historique est soumise à un conditionnement historique. L’historien, qui se situe au-dessus de son sujet, identifie les faits et sait « comment tout cela s’est vraiment passé », cède la place à l’historien qui est, en même temps, impliqué dans son sujet. L’histoire des concepts a véritablement institutionnalisé cet état de fait en montrant dans quelle mesure la langue de l’historien, en tant qu’élément de la langue socio-politique, est elle-même un produit de ces processus historiques qu’elle contribue à représenter2. Cependant cet état de fait a encore d’autres dimensions que nous allons exposer à présent.
2Un exemple : la question de l’individu et de la société au Moyen Age. Comme de nombreux ouvrages collectifs et de nombreuses monographies récemment publiés le montrent, cette question est une fois de plus à l’ordre du jour des sciences sociales, c’est-à-dire des historiens, des historiens de l’art, des philosophes, des politologues et des sociologues. La question de l’individu au Moyen Age y joue un rôle tout à fait particulier. Y avait-il seulement des individus et des individualités au Moyen Age, et y avait-il une perception de l’individualité ? Et si oui : à quelle époque ce phénomène est-il apparu ? Au Xe siècle ? Ou seulement au XIIe, ou encore au XIIIe siècle ? Peut-être seulement à la fin du Moyen Age ? Ou seulement à la Renaissance ? Ou même seulement au XVIIIe siècle ? Tous ces points de vue sont défendus à l’heure actuelle3.
3Les opinions et les argumentations les plus diverses suscitées par cette question paraissent difficilement compatibles. C’est que tous ces points de vue prétendent se référer à « l’histoire » et ne veulent pas vraiment admettre qu’il s’agit en fait d’abord d’une « histoire du discours »4, ou plutôt d’une « histoire des problèmes », de l’histoire d’un problème historique5, celui de l’individu et de la société. Ce n’est pas tant l’« histoire » que bien plutôt cette « histoire des problèmes » qui a constitué et constitue toujours en interrogation pour la science historique le problème de l’individu et de la perception de l’individu dans les sociétés du Moyen Age6.
4En Allemagne, deux attitudes face à cette histoire des problèmes sont particulièrement lourdes de conséquences. Elles sont toutes deux issues du XIXe siècle et, tout en s’opposant, elles ont la même base et forment ainsi un « couple épistémologique » (Gaston Bachelard). C’est pourquoi elles ont été et demeurent si actives. La première a été celle de Jakob Burckhardt dans son livre de 1860 sur la civilisation de la Renaissance. Burckhardt fait de la Renaissance le début de l’époque moderne, la genèse de 1’« homme moderne », parce qu’au cours de cette Renaissance, l’individu se serait émancipé des liens préexistants de la foi, des liens préexistants avec la famille et la parenté, les corporations et les Etats (Stände). En 1860, à propos de la genèse de l’homme moderne pendant la Renaissance, Burckhardt raconte ainsi une histoire de progrès. Parallèlement à cette histoire de progrès, existe aussi une histoire de décadence. Elle émane du sociologue allemand Ferdinand Tombes qui l’a développée pour la première fois en 1887 dans son livre Gemeinschaft und Gesellschaft. Ce livre est placé sous le signe de l’effondrement de l’idée de progrès qui s’est produit après la fondation du Reich en 1870-1871, sous l’effet de la dépression économique et sous le signe d’une peur croissante de la modernisation, c’est-à-dire de l’industrialisation, de la technicisation et de ce qu’on appelait la société de masse. Tönnies expose dans son livre de 1887 que les Temps modernes et l’époque contemporaine (Neuzeit und Moderne) sont placés sous le signe de la « société » qui lui apparaît comme un tissu de liens mécaniques (c’est-à-dire purement « rationnels en finalité ») et de plus en plus économiques entre les individus isolés. A cette « rationalité en finalité » et à cette économisation des liens entre les hommes, il oppose l’époque du Moyen Age, un temps de « liens organiques » entre les hommes, de liens qui ne sont pas au service d’objectifs précis mais qui sont acceptés pour eux-mêmes : dans la famille et la parentèle, dans le village et la paroisse, dans la guilde et le métier. En 1887, Tönnies interprète ainsi le chemin qui conduit l’homme européen du Moyen Age à l’époque moderne comme l’histoire d’une décadence au cours de laquelle l’individu parvient certes à une émancipation toujours plus grande, mais qu’il doit payer au prix fort, qu’il a dû payer de son exclusion de la sécurité et du sens des « communautés » pour aller vers l’isolement, la solitude et la massification de la « société ».
5Si opposées, voire contradictoires que soient ces deux histoires, elles convergent pourtant en même temps sur un point central : à savoir que dans tout les cas, au Moyen Age, il n’y a pas d’individualité. Les deux points de vue s’accordent sur cet état de fait, même si, ou peut-être justement parce que, les jugements qu’ils portent vont en sens contraires. De cet emprunt aux théories si contradictoires de Burckhardt et Tönnies, des effets aujourd’hui encore incontournables et considérables sont toujours sensibles, et pas seulement chez les historiens. Par exemple dans cette question dont les médiévistes débattent de façon récurrente : l’individualité est-elle apparue au Moyen Age, et si oui, quand ? Peut-on traiter une telle question uniquement sur un plan factuel, en se référant à des sources, sans s’être auparavant demandé à quel niveau de réflexion se situe l’histoire de cette question ? Et cette histoire ne renvoie-t-elle pas en tout premier lieu à l’état des consciences et aux matériaux non du Moyen Age, mais de l’époque moderne (Moderne) elle-même ?
6Cette histoire des problèmes a plusieurs dimensions. Elle est tout d’abord une histoire des problèmes de l’époque moderne (Moderne), dans la mesure où elle se constitue à partir d’un problème typiquement moderne, la question des contraintes sociales (Bindung) et de la liberté de l’individu dans la société moderne. Cette question se pose aujourd’hui encore de façon extrêmement aiguë et pas seulement en Allemagne : il me suffira de rappeler les interminables débats de la dernière décennie sur « libéralisme » et « communautarisme »7. De la sorte, ensuite, c’est l’histoire de ce qui est un problème de l’époque moderne qui se trouve projetée dans l’histoire. Ainsi se trouve constitué historiquement un problème historique qui ne concerne pas du tout au premier chef – comme nous venons de le dire – le Moyen Age, mais la relation entre le Moyen Age et l’époque moderne. Il s’agit de l’interprétation du lien social (Bindung) et de la liberté à l’époque moderne, interprétation qui est menée à partir du Moyen Age. Et à cette occasion, enfin, en considérant le Moyen Age, c’est l’époque moderne dans sa relation au Moyen Age qui se trouve interprétée dans la dialectique de deux conceptions opposées : le rejet et l’identification. Le Moyen Age apparaît dans un cas (ainsi chez Burckhardt) comme quelque chose de surmonté, et dans l’autre (par exemple chez Tönnies) comme quelque chose de perdu. Autrement dit, par opposition au Moyen Age, l’époque moderne est, soit magnifiée (chez Burckhardt), soit au contraire condamnée (chez Tönnies).
II
7Si l’on s’arrête à ce niveau du schéma interprétatif, de l’imaginarium de l’historien, alors une profusion d’éléments surgissent, par exemple par rapport aux notions et concepts utilisés par la recherche. Un autre exemple. Je pense à ce concept de recherche authentiquement allemand de « liberté par la contrainte » (Freiheit durch Bindung) ou de « liberté par le service » (Freiheit durch Dienst) ou encore de « domination par le service » (Herrschaft durch Dienst). Il est en quelque sorte dans le prolongement du théorème de Tönnies de la « communauté » médiévale et de la « société » moderne ; élaboré vers 1910 dans le cercle de Stefan George (Friedrich Gundolf, Friedrich Wolters, Kurt Flildebrandt)8, il s’est introduit rapidement, dans les années 20, dans les constructions intellectuelles des représentants de ce qu’on appelle la Révolution Conservatrice. Ce concept de « liberté par le service » relève en même temps des « constructions conceptuelles neutralisant les oppositions » (gegensatzaufhebenden Begriffbildungen)9, par lesquelles l’idéologisation, y compris de la science juridique, s’est accomplie pendant la République de Weimar : en faisant converger conceptuellement des principes antagonistes grâce à la production de nouvelles « réalités porteuses de valeurs »10. Ce qu’on pouvait entreprendre avec ces « constructions conceptuelles neutralisant les oppositions », et par exemple précisément avec la « liberté par le service », le philosophe Martin Heidegger l’a montré dans son fameux discours inaugural à l’université de Fribourg de mai 193311. C’est l’historien médiéviste Adolf Waas qui, le premier, a introduit ce concept dans la recherche médiévale dans son ouvrage Die alte deutsche Freiheit (L’ancienne liberté allemande) de 1939. Or, après 1945, ce concept s’est retrouvé dans de nombreuses publications spécialisées des médiévistes Theodor Mayer, Walter Schlesinger et Karl Bosl : le service rend libre ; la soumission est la condition préalable de la liberté, la subordination au pouvoir permet le degré maximum de liberté, etc.12
8De telles réflexions historisantes pourraient être mentionnées à propos de concepts de recherche tels que la ganzes Haus « la maison comme totalité » d’Otto Brunner, concept dont on sait qu’il provoque à l’heure actuelle des discussions violentes et dans lequel il conviendrait de voir le produit d’une histoire des interprétations du Moyen Age et de l’époque moderne (Moderne) qui repose sur certains présupposés politico-historiques13. Et le concept de Brunner puise ses racines dans le théorème de Tönnies de la « communauté et de la société », l’imaginarium de la « communauté » se transformant à cette occasion en celui de l’ensemble et se voyant de surcroît mis au service de certains objectifs politiques de la période d’après 1933.
9Il faudrait mieux conceptualiser et structurer l’histoire des oppositions bipolaires telles que « communauté et société » et de leur effets. C’est d’elle que relève le thème « individu et type », qu’on retrouve encore chez les historiens de l’art ; dans ce cas, la représentation médiévale de l’homme comme « type » est opposée à la représentation des Temps Modernes de l’homme comme individu, qui va de pair avec l’apparition du portrait ressemblant14. D’autres histoires de cette sorte sont « gothique et classique » (sujets brûlants dans les débats médiévaux des philosophes, historiens, historiens de l’art et théoriciens de l’art au début de ce siècle et jusque dans les années vingt)15 ou bien encore fondées sur le couple des contraires « statique et dynamique », par lequel, par exemple, les historiens du Moyen Age distinguent un début de Moyen Age supposé « archaïque » et statique puis une époque d’éclosion au XIe siècle, et par lequel aussi les historiens des Temps Modernes caractérisent volontiers le passage du Moyen Age au début des Temps Modernes (Neuzeit) ou celui de la période pré-moderne à la période de la modernité (Moderne)16.
10Tout aussi nécessaires seraient des analyses des diverses histoires de progrès et de décadence qui orientent la recherche historique en des diachronies de grande ampleur et dont nous connaissons déjà deux variantes dans le domaine de la thématique « communauté et société ». On pourrait évoquer ainsi les histoires de progrès qu’intègrent le processus de civilisation (de la société de rustres à la société civilisée, avec Norbert Elias), ou l’idée de la rationalisation croissante (de l’image magique à l’image rationnelle du monde) – ou à l’inverse, l’addition des coûts de la modernisation, par exemple les histoires de la décadence croissante des valeurs (d’un ordre chrétien universel au relativisme) ou de la victoire des pouvoirs sociaux et étatiques sur l’individu, et donc l’histoire de l’évolution de l’état originel de l’homme à l’instauration d’une discipline sociale. Je citerai ici deux exemples français. Philippe Ariès a fondé son histoire sociale de la mort en Europe (L’Homme devant la mort, 1977), sur la thèse, à première vue très évidente, d’une « mort apprivoisée » au Moyen Age, qui s’oppose à la mort pesante, solitaire, inhumaine de l’homme moderne, thèse dont le contenu critique par rapport à la civilisation est incontestable. La thèse opposée, le passage d’un Moyen Age impénétrable, obscur, à la clarté de l’âge moderne (Moderne) a été défendue par Georges Duby dans de nombreux textes récents, en particulier à propos de l’histoire des sexes. Comme Ariès, Duby insiste sur le contraste profond entre le Moyen Age et la modernité, mais chez lui ce contraste s’inverse, le Moyen Age de Duby étant une période de sexualité brutale, impulsive où l’« amour » et le « couple » apparaissent comme un dispositif destiné à garantir la propriété, et ainsi de suite. Je pense que dans ces ouvrages les deux auteurs se sont abandonnés aux effets de tels modèles interprétatifs sans en avoir eu véritablement conscience.
III
11Je suis assez attaché à la constatation qu’il ne s’agit pas ici simplement de contributions à la réception du Moyen Age. Il s’agit tout aussi peu d’une sorte de volonté de critique idéologique. De quoi s’agit-il alors ? Quel profit la recherche médiévale peut-elle tirer d’une telle historisation de l’histoire ?
12Tout d’abord, bien sûr, il faudrait demander si l’histoire du Moyen Age veut en retirer quelque chose.
13Car ce questionnement se heurte à l’évidence à des résistances, comme on l’a vu très clairement lors de la discussion finale du colloque de Sèvres en novembre 199717. A l’évidence, certains ont le sentiment que l’historisation de l’histoire envisagée ici leur tire sous les pieds le tapis d’un savoir assuré. Leur crainte est que disparaissent et s’évanouissent les « faits ». L’historisation de l’histoire est-elle à mettre au compte de la complaisance post-moderne, face à laquelle il faut appeler à « sauver les faits » ? S’agit-il, là aussi, uniquement d’une opposition prétendument insoluble entre « faits » et « fictions »18 ?
14Le problème de ce débat est aussi (il y a été fait allusion plus haut) celui du « couple épistémologique ». Et là aussi l’inconvénient d’une évidente insuffisance de l’historisation de la thématique apparaît à plusieurs reprises, une certaine ignorance de l’histoire des sciences apparaît. Car ce débat lui aussi – comme nous ne pourrons pas le développer ici19 – a déjà eu lieu voici longtemps. Voici longtemps déjà qu’en Allemagne aussi des historiens éminents ont parlé du statut épistémologique des « faits » historiques en des termes qui vont bien au-delà de l’opposition, supposée, entre « faits et fictions » dont on discute en termes violents et irréconciliables. Je ne peux qu’évoquer ici l’Historik d’un Johann Gustav Droysen20 qui a bien mieux à offrir sur ce thème que ce que les débats actuels nous proposent et que, selon toutes les apparences, les historiens allemands ne connaissent plus. La lecture de la thèse récente d’un jeune historien français21 en apprendrait beaucoup, sur la rive droite du Rhin, sur le traitement abondamment illustré de ce thème et sur l’Historik de Droysen. On pourrait aussi rappeler l’épistémologie de l’Historische Kulturwissenschaft22, telle qu’elle fut conçue et représentée diversement vers 1900 par Georg Simmel et Max Weber. Elle a précisément mis en évidence l’absurdité d’une opposition pure et simple entre la connaissance (Erkenntnis) historique comme « reproduction de la réalité historique » (Léopold von Ranke) et le savoir historique comme « fiction » (Nietzsche). Faut-il sans cesse reproduire et résoudre les débats « Nietzsche contre Ranke » et « rankiens contre nietzschéens » ?
15En tout cas, l’historisation de l’histoire a elle aussi ses fondements épistémologiques, ou plutôt : une certaine épistémologie conduit sans peine à l’historisation de l’histoire. On peut la faire sienne ou pas. Bien sûr, la conception rankienne, encore largement répandue en Allemagne, du savoir historique comme reproduction d’une réalité « qui a été », ne peut servir de point de départ à une historisation de l’histoire, puisqu’elle postule une simple relation sujet-objet : un historien qui observe « l’histoire ». C’est pourquoi cette conception ressurgit sans cesse : c’est qu’elle correspond au « bon sens », à la conception « naturelle » de la science : les scientifiques observent des « choses ».
16La question posée avec tant d’insistance en son temps par Droysen, de savoir comment ceci peut être possible, puisque le passé est « passé » et que « tant qu’il n’est pas passé », « il appartient au présent et non à l’histoire », reste ainsi sans réponse. Le sentiment « naturel » et le « bon sens » ne suffisent pas à fonder l’activité scientifique. Personne n’oserait affirmer que la science commence là où le bon sens s’arrête. Mais il faut bien admettre aussi que le bon sens ne suffit pas pour déterminer ce qu’est la science.
IV
17Revenons à notre question : comment historiciser l’histoire pour le plus grand profit de la recherche historique elle-même. Je proposerai cinq pistes de réflexions :
- Tout d’abord la recherche médiévale reconquiert ainsi un morceau de liberté, d’autonomie, se dégage d’approches et de questionnements préexistants qui semblent légitimés par la tradition et par cela même contestables. A réfléchir sur l’historicité, sur la transmission et le conditionnement historiques, elle accède à la possibilité de nouveaux choix. La façon dont, en 1986, le médiéviste Frantisele Graus a exposé la tradition de l’histoire institutionnelle allemande et l’a expliqué à partir des « présents » du XIXe et du XXe siècle, équivaut pour la recherche médiévale à une reconquête de la liberté23. Et lorsque Michael Borgolte met en relation la recherche mémorialiste ouest-allemande et les différentes phases de la politique de la République Fédérale face au passé, cette démarche est aussi un fragment d’éclaircissement, qui bénéficiera directement à la recherche mémorialiste elle-même24.
- Mais la réflexion sur les situations et les traditions liées à l’histoire des problèmes redonne aussi à la recherche médiévale elle-même un accès à la modernité et à son propre présent25. Peut-être ceci est-il précisément d’une importance toute particulière pour la recherche des médiévistes.
- Au demeurant, toutes les Kulturwissenschaften ne peuvent que profiter d’une telle historisation de l’histoire. Car les modèles interprétatifs devenus historiques reposent souvent, comme nous l’avons déjà suggéré, sur des concepts non seulement de la science historique, mais aussi de l’histoire de l’art, de la théologie, de l’histoire du droit et du droit tout court, de la philosophie, de la sociologie et de la science politique26. Il est par exemple surprenant de voir la sociologie fonder des théories sociologiques de grande ampleur sur des modèles interprétatifs importés de l’histoire. Je me suis un jour permis d’attirer l’attention sur ce fait, à propos de la sociologie du droit et de la théorie des systèmes de Niklas Luhmann27. C’est précisément en sociologie28 qu’on est frappé de voir tous ces nouveaux matériaux déversés dans les modèles interprétatifs toujours semblables transmis par l’histoire. Ces phénomènes qui apparaissent dans différentes sciences sociales ont à chaque fois pour même conséquence regrettable que les modèles interprétatifs ainsi importés se voient en permanence affirmés et confirmés de façon circulaire.
- L’histoire de tels schémas interprétatifs nous enseigne donc que non seulement le monde vécu, mais aussi la recherche, sont étroitement liés aux « images mnémoniques » du passé, suivant la formule récente de l’égyptologue Jan Assmann29. Ces images et tout ce qui les accompagne entrent dans la « mémoire culturelle », dans la « culture du souvenir » ou, mieux, dans les « cultures du souvenir » de la science30. La science historique n’est donc pas en mesure, comme les historiens l’admettent à l’occasion, de constituer pour elle-même et à partir d’elle-même, la « culture historique », de la prendre en charge, de l’ordonner. La science historique est bien plutôt partie prenante d’un tout plus vaste que l’on peut appeler « culture du souvenir »31, étant donné, bien sûr, qu’il existe toujours une multiplicité de ces « cultures du souvenir » qui s’entremêlent, se rejoignent ou se font concurrence32. On peut ainsi comprendre très exactement l’Historische Kulturwissenschaft, y compris dans la diversité des disciplines qui la composent33, comme une « mémoire culturelle » de l’époque moderne34. Ceci signifie certes aussi que les éléments, images et concepts qui constituent, forment et différencient cette « mémoire culturelle » doivent être soumis en permanence à analyse et examen. Mais c’est justement parce que de telles « images mnémoniques » des époques et cultures passées sont présentes dans la « mémoire culturelle », dans la « culture du souvenir » d’un présent, qu’elles en déterminent l’identité35, et parce qu’elles déterminent cette identité, elles sont du présent. Ainsi, lorsque de telles images mnémoniques d’un présent ont pour contenu des civilisations entières, par exemple « le Moyen Age », et qu’elles sont rendues visibles dans leur succession diachronique, alors, apparaissent, pour reprendre là aussi un concept de Jan Assman, « des histoires du sens », des complexes historiques englobant la succession des significations données à de « l’histoire ». Jan Assmann a récemment utilisé l’exemple de l’Egypte pour exposer une telle « histoire du sens » : il a montré comment l’Egypte a été interprétée et expliquée depuis l’ancien Israël, la Grèce, Rome, le Moyen Age et la Renaissance, jusqu’à l’égyptologie moderne. Et ces différentes étapes d’une « histoire du sens » de 1’« Egypte » renvoient à leur tour à d’autres histoires que l’on peut appeler « Rome », « le Moyen Age », « la Renaissance » et ainsi de suite. L’historien de l’Antiquité Egon Flaig a très récemment esquissé de la façon la plus parlante les éléments d’une telle histoire du sens pour Athènes et la démocratie athénienne36.
- Enfin, il s’agit aussi d’une « histoire comparative du sens » et d « histoires comparatives du sens » dans la mesure où, en Europe, chaque culture scientifique nationale a développé depuis le début du XIXe siècle pour le Moyen Age par exemple mais pas seulement, ses propres schémas d’interprétation et ses propres significations spécifiques. La France postrévolutionnaire a ainsi développé pendant la Restauration et la Monarchie de Juillet une conception libéral-révolutionnaire du Moyen Age, une interprétation qui constituait en quelque sorte un « mythe » national, une évaluation du Moyen Age comme origine de la période moderne et de la société moderne, en en faisant ainsi « l’époque de référence décisive de l’histoire »37, et ce en totale opposition avec les interprétations des nostalgiques et des légitimistes de la même époque. Il en va tout autrement de l’histoire des interprétations du Moyen Age en Allemagne où, aux environs de 1800 Novalis esquissa une interprétation triadique de l’histoire dans laquelle, rejetant le schéma de l’Antiquité, du Moyen Age et des Temps Modernes (Neuzeit) inspiré des Lumières, il faisait succéder au Moyen Age historique de sombres Temps Modernes et un présent plus sombre encore, qui devait déboucher dans un avenir proche sur un « nouveau Moyen Age » meilleur Ce schéma interprétatif tiré de Novalis a eu des effets considérables en Allemagne, principalement après 187038. Une interprétation comparative de ces schémas en France et en Allemagne et de leurs conséquences serait tout à fait éclairante39.
18En 1928, dans sa célèbre conférence « Pour une histoire comparée des sociétés européennes », Marc Bloch proposait une histoire sociale comparative européenne40. La recherche médiévale n’était alors pas encore mûre pour cela. Peut-être sommes-nous aujourd’hui en Europe un peu proches d’une telle tentative. Mais Marc Bloch exigeait plus encore dans ses propos. Il réclamait aussi une histoire comparative des concepts et une histoire comparative des concepts et des problématiques, « une histoire comparée de nos terminologies et de nos questionnaires »41. Il est remarquable que Bloch ne réclamait pas une unification mais « une réconciliation de nos terminologies et de nos questionnaires », c’est-à-dire la constitution de la possibilité de relier et de comparer les interprétations historiques nationales et leurs conséquences sur la formation des concepts et sur les modes d’interrogation. Nous en sommes certes encore loin en Europe. Mais il n’est plus trop tôt pour commencer enfin. L’historisation comparative de l’histoire pourrait nous faire faire un pas dans cette direction.
Bibliographie
Bibliographie
O.G. Oexle, « Das entzweite Mittelalter », dans G. Althoff dir., Die Geschichtsbilder vom Mittelalter, Darmstadt, 1992, p. 7-28 et 168-177.
– « Memoria als Kultur », dans Id. dir., Memoria als Kultur (Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Geschichte 121), Göttingen, 1995, p. 9-78.
– Geschichtswissenschaft im Zeichen des Historismus Studien zu Problem geschichten der Moderne (Kritische Studien zur Geschichtswissenschaft, 116), Göttingen, 1996.
– « Das Mittelalter als Waffe. E.H. Kantorowicz’“Kaiser Friedrich der Zweite” in den politischen Kontroversen der Weimarer Republik », dans Id., Geschichts Wissenschaft im Zeichen des Historismus, p. 163-215.
– « Geschichte als Historische Kulturwissenschaft, » dans W. Hardtwig et H.U. Wehler dir., Kulturgeschichte Heute (Geschichte und Gesellschaft. Sonderheft, 16), Göttingen, 1996, p. 14-40.
– « Die Moderne und ihr Mittelalter. Eine folgenreiche Problemgeschichte », dans P. Segl dir., Mittelalter und Moderne. Entdeckung und Rekonstruktion der mittelalterlichen Welt, Sigmaringen, 1997, p. 307-364.
– « Marc Bloch et l’histoire comparée de l’histoire », dans P. Deyon, J.-C. Richez et L. Strauss dir., Marc Bloch, l’historien et la cité (Collection de la Maison des Sciences de l’Homme de Strasbourg, 22), Strasbourg, 1997, p. 57-67.
Notes de bas de page
1 Cf. A. Esch, dans ce volume.
2 Cf. O. Brunner, W. Conze, R. Koselleck éd., Geschichtliche Grundbegriffe, historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, 7 vol., Stuttgart, 1972-1992.
3 Cf. A.J. Gourevitch, Das Individuum im europäischen Mittelalter, Munich, 1994 ; J. Le Goff Saint Louis, Paris, 1996, p. 499 et suiv.
4 Sur ce concept, W. Hardtwig, Genossenschaft, Sekte, Verein in Deutschland, vol. 1 : Vom Spätmittelalter bis zur französischen Revolution, Munich, 1997, Introduction.
5 Sur ce concept, Oexle, Geschichtswissenschaft im Zeichen des Historismus, Introduction, Göttingen, 1996.
6 Sur ce point et sur ce qui suit, l’étude la plus récente est O.G. Oexle, « Die Moderne und ihr Mittelalter. Eine folgenreiche Problemgeschichte », dans Peter Segl dir., Mittelalter und Moderne. Entdeckung und Rekonstruktion der mittelalterlichen Welt, Sigmaringen, 1997, p. 307-364, passim. Id., « Das entzweite Mittelalter und das Unbehagen an der Moderne, Mittelalterbeschwörungen in der Weimarer Republik und danach », dans Id., Geschichtswissenschaft im Zeichen des Historismus, p. 137-162.
7 A. Honneth éd., Kommunautarismus. Eine Debatte über die moralichen Grundlagen moderner Gesellschaften. Francfort-New York, 1993 ; M. Brumlik et H. Brunkhorst éd. Gemeinschaft und Gerechtigkeit, Francfort, 1993.
8 O.G. Oexle, « Das Mittelalter als Waffe », dans Id., Geschichtswissenschaft im Zeichen des Historismus, p. 186 et suiv.
9 O. Lepsius, Die gegensatzaufhebenden Begriffsbildungen. Methodenentwicklungen in der Weimarer Republik und ihr Verhältnis der Ideologisierung der Rechtswissenschaft im Nationalsozialismus, Munich, 1994, p. 145 et suiv.
10 Ibid., p. 153.
11 O.G. Oexle, « Die Moderne und ihr Mittelalter. Eine folgenreiche Problemgeschichte », dans Peter Segl dir., Mittelalter und Moderne. Entdeckung und Rekonstruktion der mittelalterlichen Welt, Sigmaringen, 1997, p. 351.
12 Voir à ce propos D. Willoweit, « Freiheit in der Volksgemeinde, Geschichtliche Aspekte des Freiheitsbegriffs in der deutschen rechtshistorischen und historischen Forschung des 19. und 20. Jahrhunderts », dans J. Ruckert et D. Willoweit éd., Die deutsche Rechtsgeschichte in der NS Zeit, ihreVorgeschichte und ihre Nachwirkungen, Tübingen, 1996, p. 301-322.
13 La dernière publications à ce propos : G. Algazi et O. Brunner « “Konkrete Ordnung” und Sprache der Zeit », dans P. Schöttler éd., Geschichtsschreibung als Legitimationswissenschaft 1918-1945, Francfort, 1997, p. 166-203.
14 O.G. Oexle, Memoria als Kultur, Göttingen, 1995, p. 48 et suiv.
15 O.G. Oexle, « Die Moderne und ihr Mittelalter », op. cit., p. 351.
16 O.G. Oexle, « “Die Statik ist ein Grundzug des mittelalterlichen Bewusstseins”. Die Wahrnehmung sozialen Wandels im Denken des Mittelalters und das Problem ihrer Deutung », dans J. Miethke et Kl. Schreiner éd., Sozialer Wandel im Mittelalter. Wahrnehmungsformen, Erklärungsmuster, Regelungsmechanismen, Sigmaringen, 1994, p. 45-70.
17 W. Paravicini, « Rettung aus dem Archiv ? Eine Betrachtung aus Anlass der 700-Jahrfeier der Lübecker Trese », Zeitschrift des Vereins für Lübeckische Geschichte und Altertumskunde. 78 (1998), p. 11-46.
18 Voir aussi R.J. Evans, In Defence of History, Londres, 1997 ; traduction allemande : Fakten und Fiktionen. Über die Grundlagen historischer Erkenntnis, Francfort-New York, 1998.
19 O.G. Oexle, « Krise war immer », Rechtshistorisches Journal, 18 (1998).
20 J.G. Droysen, Historik. Rekonstruktion der ersten vollständigen Fassung der Vorlesung (1857), Grundriss der Historik in der ersten handschriftlichen (1857/1858) und in der letzten gedruckten Fassung (1882), Textausgabe von Peter Leyh, Stuttgart-Bad Cannstadt, 1977.
21 A. Escudier, Le récit historique comme problème théorique en France et en Allemagne au XIXe siècle. Thèse d’histoire présentée à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1998/99, p. 364 et suiv.
22 Oexle, Geschichte als Kulturwissenschaft.
23 F. Graus, « Verfassungsgeschichte des Mittelalters », Historische Zeitschrift, 243 (1986) p. 529-589., p. 529-589
24 M. Borgolte, « Memoria. Zwischenbilanz eines Mittelalterprojekts », Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, 46 (1998), p. 197-210 et dans ce volume.
25 O.G. Oexle, « “Une science humaine plus vaste”. Marc Bloch und die Genese einer Historischen Kulturwissenschaft », dans P. Schöttler éd., Marc Bloch Historiker und Widerstandskämpfer, Francfort-sur-le-Main /New York, 1999, p. 102-144.
26 Oexle, « Die Moderne und ihr Mittelalter », op. cit., p. 313 et suiv.
27 O.G. Oexle, « Luhmanns Mittelalter », Rechtshistorisches Journal, 10 (1991), p. 53-66.
28 Oexle, « Die Moderne und ihr Mittelalter », op. cit., p. 313 et suiv.
29 J. Assmann, Ägypten. Eine Sinngeschichte, Munich-Vienne, 1996, p. 475 et suiv.
30 J. Assmann, Das kulturelle Gedächtnis. Schrift, Erinnerung und politische Identität in frühen Hochkulturen, Munich, 1992.
31 Oexle, Memoria als Kultur, op. cit., p. 13 et suiv.
32 Ibid., p. 9 et suiv.
33 Oexle, Geschichte als Kulturwissenschaft, op. cit..
34 Oexle, Memoria als Kultur, op. cit., p. 69 et suiv.
35 J. Assmann, Ägypten, op. cit., p. 475 et suiv.
36 E. Flaig, « Menschenrechte ohne Gleichheit ? Die athenische Demokratie im neoliberalen Gegenlicht », Rechtshistorisches Journal, 16 (1997), p. 62-113
37 D. Hoeges « Der Kampf um die Geschichte. Das Mittelalter in Restauration und JuliMonarcie. Ein Paradigma selektiver Rezeption », dans R. Grimm éd„ Mittelalter-Rezeption. ezeptionsgeschichte der romanischen Literaturen des Mittelalters in der Neuzeit Heidelberg, 1991, p. 227-242.
38 Oexle, « Die Moderne und ihr Mittelalter », op. cit., p. 326 et suiv., 329 et suiv.
39 Voir aussi M. Frank, im Exil. Vorlesungen über die neue Mythologie, II. Teil, plus Francfort 1988
40 M. Bloch, Pour une histoire comparée des sociétés européennes (1928) repris dans Id Histoire et historiens. Textes réunis par E. Bloch, Paris 1995, p. 94-123.
41 Ibid. p. 122 et suiv. Cf. Oexle, « Marc Bloch et l’histoire comparée de l’histoire. » dans P. Deyon, J.-C. Richez et L. Strauss dir. Marc Bloch, l’historien et la cité (Collection de la Maison des Sciences de l’Homme de Strasbourg, 22), Strasbourg, 1997, p. 57-67.
Auteurs
- Otto Gerhard Oexle
- Françoise Laroche (trad.)
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