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  • 12. Oppression et exemptions fiscales
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    Plan détaillé Texte intégral 1. Les dix vexations de Nicéphore (809/10) : Théophane, Chronographie 2. Une révolte en Calabre à Rossano vers l’an mil : Vie de Nil de Rossano 3. Pétition de Michel Chôniatès, métropolite d’Athènes, adressée à l’empereur Alexis III Ange (1198) 4. La fondation du monastère de Chilandar à l’Athos : un chrysobulle de l’empereur Alexis III Ange pour le moine Sava (juin 1199) Notes de bas de page Auteurs

    Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle)

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    12. Oppression et exemptions fiscales

    Vincent Déroche, Raúl Estangüi Gómez et Christophe Giros

    p. 103-113

    Texte intégral 1. Les dix vexations de Nicéphore (809/10) : Théophane, Chronographie 2. Une révolte en Calabre à Rossano vers l’an mil : Vie de Nil de Rossano 3. Pétition de Michel Chôniatès, métropolite d’Athènes, adressée à l’empereur Alexis III Ange (1198) 4. La fondation du monastère de Chilandar à l’Athos : un chrysobulle de l’empereur Alexis III Ange pour le moine Sava (juin 1199) Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    Conformément à une longue tradition littéraire et épistolaire, les contemporains ont maintes fois dénoncé le poids excessif de l’impôt. Michel Chôniatès, né vers 1138, dans une famille de notables provinciaux, originaires de Chônai en Phrygie, est le frère de l’historien Nicétas Chôniatès (voir p. 76). Leur père avait destiné Michel, l’aîné, à l’Église, et Nicétas à une carrière dans la bureaucratie impériale. Michel, installé à Constantinople au milieu du siècle, y suivit les cours d’un des plus grands lettrés de son temps, Eustathe de Thessalonique, maistôr des rhéteurs vers 1168. Après avoir été le secrétaire du patriarche Théodose Boradiôtès (1179-1183), il fut promu en 1182 métropolite d’Athènes, où il demeura jusqu’en 1204. Bien qu’il ait été déçu par ses ouailles et par le caractère très provincial d’Athènes, il prit la défense de sa cité face aux fonctionnaires du fisc et aux exactions de Léon Sgouros, un aristocrate entré en dissidence vers 1201. Chassé par les Latins, Michel Chôniatès trouva refuge dans l’île de Kéa, dans les Cyclades, puis dans un monastère situé près des Thermopyles, où il mourut vers 1222. Auteur d’une correspondance de près de 180 lettres1, de discours (éloges, oraisons funèbres, homélies, caté chèses) et de poèmes, écrits dans une langue marquée par l’atticisme, éminent représentant de la renaissance byzantine du xiie siècle, Michel Chôniatès tire parti de son érudition et de son éloquence pour agir auprès des autorités contre les excès et la corruption des fonctionnaires. Dans un mémorandum (hypomnestikon), adressé à l’empereur Alexis III Ange en 1198, le métropolite d’Athènes se plaint de l’oppression fiscale, un thème qu’il développe également dans certaines de ses lettres.
    S’il est souvent difficile de mesurer la pertinence des protestations formulées contre la charge fiscale et d’évaluer l’évolution de cette dernière à l’époque mésobyzantine, il semble néanmoins qu’elle ait augmenté pendant le règne de Nicéphore Ier (802-811), en raison de l’effort militaire qui est alors imposé à l’empire. L’empereur annula en effet les mesures d’allègements qui avaient été accordées par son prédécesseur Irène, suivant ce que rapporte le chroniqueur Théophane. Ce dernier, né vers 760 et mort en 817, est l’auteur de la Chronographie, un récit des événements, année après année, de la période 285-813, et la principale source grecque sur le viiie et le début du ixe siècle. Théophane appartenait à une famille aristocratique : son père était stratège de la mer Égée et son parrain n’était autre que le fils de l’empereur Constantin V, le futur empereur Léon IV (775-780). Stratôr à la cour de Léon IV et marié à la fille d’un patrice, Théophane, après moins de deux ans de mariage et avec l’accord de son épouse, se retira, malgré l’opposition de Léon IV, au mont Sigrianè, sur la côte sud de la Propontide, dans un monastère qui appartenait auparavant à son père. Plus tard, Théophane fonda dans l’île de Kalonymos, au nord de Sigrianè, le monastère tou Mégalou Agrou. Emprisonné sous Léon V (813-820), puis exilé à Samothrace, où il mourut le 12 mars 818, il est considéré comme saint et confesseur. Les mesures fiscales de Nicéphore Ier, que Théophane dénonce comme autant de vexations, entendaient assainir les finances impériales. Elles visaient notamment les fondations pieuses et les partisans d’Irène, qui avaient bénéficié de différents allégements : annulation des remises d’impôts, généralisation du kapnikon, augmentation des impôts, confiscations, emprunts forcés.
    Autre témoignage, unique cette fois, de l’importance de la charge fiscale, la Vie de Nil de Rossano a pour spécificité de décrire une révolte fiscale qui éclata à Rossano, en Calabre, vers l’an mil. Le saint moine Nil est né à Rossano vers 910 et mort en territoire latin à Grottaferrata en 1004, après une longue carrière ascétique qui l’a conduit jusqu’au monastère bénédictin du Mont Cassin. La solidarité naturelle entre l’ascète et les fidèles amène les gens de Rossano à rechercher l’appui de son prestige lors d’une crise politique, alors qu’il est déjà loin dans la montagne. L’épisode confirme à la fois le rôle traditionnel de médiateur du saint entre les populations et l’administration impériale, et les velléités de Byzance de s’imposer alors militairement en Occident comme elle venait de le faire en Syrie.
    Tout en conservant une fiscalité efficace, l’État n’en a pas moins accordé à une partie de ses contribuables les moyens de la contourner ou d’en affaiblir les effets. Les exemptions qu’il a octroyées et qui sont bien attestées à partir du xie siècle concernent avant tout les surtaxes et les charges extraordinaires, rarement l’impôt foncier lui-même. Les grands monastères comme les serviteurs de l’empereur en ont été les premiers bénéficiaires (voir également p. 121-135). Par crainte de les voir amputés ou supprimés par les empereurs successifs ou les fonctionnaires du fisc, ils ont particulièrement veillé à ce que leurs privilèges soient confirmés.
    Fondée grâce au concours des empereurs byzantins, la communauté athonite vit très tôt son influence déborder les frontières de l’empire. Dès la fin du xe siècle, on y voit apparaître les premiers monastères financés par des souverains étrangers (monastères des Amalfitains et des Ibères [Géorgiens]). Deux siècles plus tard, les Serbes décidèrent de fonder leur propre monastère à l’Athos. En 1196 le grand joupan Étienne Nemanja (1167-1196) abdiqua et rejoignit sur l’Athos son fils Sava2, moine au couvent athonite de Vatopédi. Étienne, qui prit l’habit monastique sous le nom de Syméon, entreprit la restauration du monastère abandonné de Chilandar, situé au cœur de la Sainte Montagne, grâce à ses bons rapports avec Alexis III (1195-1203). Après la défaite serbe au bord de la Morava (automne 1190), un traité avait été conclu entre l’empire et la Serbie : le premier recouvrait le nord de la Macédoine, tandis que le souverain serbe, Nemanja, obtenait, en contrepartie, la main d’Eudocie, fille d’Alexis III, pour son deuxième fils, Étienne. En juin 1198, Alexis III accorda un premier chrysobulle à Syméon et à son fils Sava – alors moines à Vatopédi –, qui leur accordait en donation le petit monastère de Chilandar et qui soustrayait ce dernier aux autorités locales. Après la mort de Syméon, le 13 février 1199, Sava reçut la direction de Chilandar. Il se rendit à Constantinople au printemps 1199, pour obtenir de l’empereur un deuxième chrysobulle qui confirmait non seulement les dispositions précédentes, mais conférait aussi de nouveaux privilèges : la possession du monastère abandonné de Zygou, avec ses dépendances, et d’un bateau exempté de tout impôt pour le ravitaillement des moines. C’est, en effet, cette dernière clause qui fait de notre acte une source particulièrement importante pour l’étude de la fiscalité byzantine à la fin du xiie siècle.
    Certes, l’Empire byzantin a concédé des exemptions fiscales pour les bateaux des établissements ecclésiastiques aux xe-xie siècles, mais c’est au cours du xiie siècle que l’octroi de ce type de privilège connaît un grand essor3. Or, cette évolution s’avéra fort défavorable aux intérêts de l’État, d’autant plus que lui étaient aliénés les bénéfices d’une activité commerciale croissante, à une époque où l’empire était confronté à de nombreuses difficultés financières. Afin de mettre un terme à ces nombreux privilèges, l’empereur Alexis III, à une date entre juin 1196 et novembre 1197, décréta « sans effet tous les chrysobulles et prostagmata conférant exemption fiscale pour des bateaux parce que ces privilèges sont devenus trop nombreux au point qu’il en résulte pour le fisc un dommage considérable4 ». Nonobstant les termes de cette ordonnance, en novembre 1197 Alexis III accordait aux moines de Patmos une extension de leurs anciens privilèges : non seulement il confirmait l’exemption fiscale pour les bateaux que le monastère possédait déjà, mais il l’étendait à un autre bateau de 500 modioi. Les mesures contradictoires prises par l’empereur dans l’intervalle d’un an traduisent à elles seules la tension qui régnait alors à Constantinople entre l’administration et le groupe des privilégiés. C’est dans le contexte de cette opposition qu’il faut comprendre les modalités de l’exemption fiscale du bateau de Chilandar : il ne bénéficie d’une exemption fiscale totale que dans les eaux voisines du Mont Athos (thème de Boléron, Strymon et Thessalonique). En limitant le ressort géographique et la capacité de transport, on évitait que les moines serbes de Chilandar, tenus d’écouler le surplus de leur production agricole et d’acheter le nécessaire pour le ravitaillement du monastère, ne se livrent à des pratiques spéculatives en faisant du commerce avec d’autres régions de l’empire.
    Bibliographie
    N. Oikonomidès, Fiscalité et exemption fiscale à Byzance (ixe-xie s.), Athènes 1996.
    1 : G. I. Bratianu, Études byzantines d’histoire économique et sociale, Paris 1938, p. 195-211. Aik. Christophilopoulou, « È oikonomikè kai dèmosionomikè politikè tou autokratoros Nikèphorou A », dans Eis mnèmèn K. Amantou, Athènes 1960, p. 413-431. P. Lemerle, The agrarian history of Byzantium from the origins to the twelfth century, Galway 1979. C. Mango, R. Scott, The Chronicle of Theophanes Confessor. Byzantine and Near Eastern History AD 284-813, Oxford 1997. I. Rochow, Byzanz im 8. Jahrhundert in der Sicht des Theophanes, Berlin 1991. W. Treadgold, The Byzantine Revival, 780-842, Stanford 1988.
    2 : V. von Falkenhausen, « La Vita di S. Nilo come fonte storica per la Calabria bizantina », Atti del congresso internazionale su S. Nilo di Rossano, Rossano-Grottaferrata 1989, p. 271-305.
    3 : M. Angold, Church and Society in Byzantium under the Comneni, 1081-1261, Cambridge 1995. Ch. Brand, Byzantium confronts the West (1180-1204), Cambridge Mass. 1968, p. 149-154. J.-Cl. Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris 1990, p. 446-450. J. Herrin, « Realities of Byzantine Provincial Government: Hellas and Peloponnesos, 11801205 », Dumbarton Oaks Papers 29, 1975, p. 255-284. M. Nystazopoulou-Pélékidou, « Les déiseis et les lyseis. Une forme de pétition à Byzance du xe siècle au début du xive », dans La pétition à Byzance, éd. D. Feissel, J. Gascou, Paris 2004, p. 105-124.
    4 : A. Harvey, Economic expansion in the Byzantine empire 900-1200, Cambridge 1990, 238-241. N. Oikonomidès, « Le bateau de Chilandar », dans Huit siècles du monastère de Chilandar. Histoire, vie spirituelle, littérature, art et architecture, éd. V. Kora´c, Belgrade 2000, p. 29-33, repris dans Id., Society, Culture and Politics in Byzantium, éd. É. Zachariadou, Ashgate 2005, no IV. M. Živojinovikć, « The Trade of Mount Athos monasteries », Zbornik Radova Vizantološkog Instituta 29/30, 1991, p. 101-116.

    1. Les dix vexations de Nicéphore (809/10) : Théophane, Chronographie

    1L’année du monde 6302, après avoir infligé des châtiments impies aux soldats rebelles, et en vue d’humilier toutes les armées, Nicéphore ordonna de déplacer des chrétiens de chacun des thèmes d’Asie Mineure pour les installer dans les sklavinies, après avoir vendu leurs tenures. Leur nouvelle condition n’était pas moins pénible que la captivité : par folie, beaucoup proféraient des blasphèmes et réclamaient une invasion ennemie, d’autres se lamentaient près des tombes de leurs parents et enviaient les défunts. Certains avaient recours à la pendaison pour échapper à leur funeste sort. Comme leurs biens étaient difficiles à transporter, ils n’avaient pas le moyen de les emporter et assistaient à la perte de ce qui avait été acquis par le labeur de leurs parents. Tous étaient dans la détresse, les pauvres à cause de cette situation et de ce qui sera raconté par la suite, les riches parce qu’ils compatissaient à leur sort sans pouvoir rien faire pour les aider, et parce qu’ils s’attendaient à des malheurs plus grands. Ces mesures prirent effet au mois de septembre et durèrent jusqu’à Pâques.

    2De plus, il ordonna une deuxième vexation : les pauvres devaient être enrôlés dans l’armée et leur équipement devait être financé par les habitants de leur commune rurale, qui versaient au fisc 18 1/2 nomismata par soldat, en étant collectivement responsables de l’impôt. Son troisième méfait fut d’ordonner un recensement général, et d’augmenter les impôts d’une taxe supplémentaire de 2 kératia pour les dépenses administratives. La quatrième vexation fut de supprimer toutes les remises d’impôt. La cinquième vexation consista à réclamer aux parèques des fondations pieuses – de l’Orphanotropheion, des hospices, des asiles de vieillards, des églises et des monastères impériaux – le versement du fouage (kapnikon) à compter de la première année de l’usurpation de Nicéphore, et à soustraire aux fondations pieuses leurs meilleures terres pour les attribuer au domaine impérial, tandis que les impôts qui pesaient sur elles étaient transférés sur les domaines et sur les parèques qui restaient en la possession des fondations pieuses, en sorte que, pour beaucoup d’entre elles, l’impôt fut doublé, alors que le nombre de leurs bâtiments et de leurs domaines ruraux diminuait. Sixième vexation : les stratèges devaient surveiller tous ceux qui, issus du monde de la pauvreté, recouvraient rapidement des richesses, et devaient leur réclamer de l’argent, comme s’il s’agissait de découvreurs de trésors. Septième vexation : tous ceux qui, dans les vingt années précédentes, et jusqu’à ce jour, avaient trouvé une jarre ou un vase, devaient être privés de l’argent qu’ils en avaient tiré. Huitième vexation : les pauvres qui avaient reçu en partage un héritage de leurs grands-pères ou de leurs pères, durant les vingt années précédentes, devaient être imposés par le fisc ; il ordonna aussi d’imposer tous ceux qui avaient acheté des esclaves au-delà d’Abydos, et particulièrement dans le Dodécanèse, de 2 nomismata par tête. Neuvième vexation : les proprétaires de bateaux qui habitaient sur la côte, particulièrement celle de l’Asie Mineure, et qui n’avaient jamais pratiqué l’agriculture, devaient être forcés d’acheter les domaines qui avaient été confisqués par l’empereur, afin qu’il puisse les imposer. Sa dixième vexation fut de rassembler les principaux propriétaires de bateaux de Constantinople, et de leur donner à chacun un prêt de 12 livres d’or, au taux d’intérêt de 4 kératia par nomisma, en sus des taxes commerciales habituelles, auxquelles ils étaient astreints.

    3J’ai fait un bref récit résumé de ces actes – il ne s’agit-là que d’une petite partie de ses méfaits – afin de montrer l’inventivité de cet homme pour assouvir sa cupidité. Il serait impossible de décrire les infortunes qu’il infligea dans la Ville impériale aux dignitaires, aux « moyens » et aux pauvres. Il enquêtait pour savoir comment vivaient les gens dans leurs maisons, et incitait les mauvais serviteurs à dénoncer leurs maîtres. Si, au début, il semblait mettre en doute leurs affirmations, il acceptait ensuite leurs fausses accusations. De la même manière, il utilisait des gens de peu contre des notables et conférait des titres à ceux qui avaient bien calomnié. Il ruina beaucoup d’habitants de Constantinople qui louaient des maisons, de la première à la troisième génération, dans l’espoir que ces derniers perdraient rapidement leurs titres de bail, et que lui pourrait hériter des biens.

    4L’épisode suivant est digne d’être raconté, à titre d’anecdote édifiante : un marchand de cire exerçait sur le forum et tirait de son activité une grande richesse. L’insatiable Nicéphore le convoqua et lui dit : « Pose ta main sur ma tête et dis-moi sous serment le montant de ta fortune en or. » Le marchand esquiva la question au début, prétendant être indigne d’une telle attention, mais fut contraint à reconnaître qu’il possédait 100 livres d’or. L’empereur ordonna sur le champ que la somme lui soit apportée et dit : « Quel besoin as-tu de tant t’embarrasser d’argent ? Sois mon invité à déjeuner, prends 10 livres et rentre chez toi satisfait de ce que tu as5. »

    Théophane, Chronographie, éd. C. De Boor, Leipzig 1883, p. 486-487. Texte traduit du grec par Chr. Giros.

    2. Une révolte en Calabre à Rossano vers l’an mil : Vie de Nil de Rossano

    560. Le Dieu de l’univers lui avait donné non seulement la grâce de prendre en pitié et de guérir ceux qui venaient à lui chaque jour, affligés et terrassés par des contraintes de toute sorte, mais encore celle de défendre des villes entières dans les dangers et de les sauver de leur situation. L’histoire suivante le montrera. Le magistre Nicéphore tenait alors les deux provinces, l’Italie et notre Calabre ; c’était le premier et le seul à être envoyé dans ces provinces par les pieux empereurs avec cette grande dignité. Ledit magistre, vaincu par l’appétit de grandeur et voulant faire honneur à sa charge, conçut un plan recevable pour les conceptions humaines, et apparemment utile, mais contraire à la volonté divine et absolument irréalisable, comme le montra son issue. Il avait prévu de faire construire dans chaque cité de Calabre ce qu’on appelle des chélandia, et grâce à eux non seulement de garantir à ces villes une sécurité inviolée, mais encore de vouer à la destruction le pays ennemi voisin, la Sicile. Ne le supportant pas, les habitants de Rossano, n’ayant pas l’habitude de servir sur les chélandia, en plus de les avoir construits, ni de monter sur les flots marins, s’enflammèrent de colère – à laquelle ils cèdent encore plus que les autres Calabrais –, s’élancèrent en foule avec des torches et un grand tumulte et incendièrent les bateaux en assommant les capitaines. Cela incita le magistre à une immense colère et irritation contre les gens de Rossano, car de leur fait les autres kastra avaient aussi réduit à néant son projet. Les gens de Rossano s’en rendirent compte, se blâmèrent pour leur indiscipline irréfléchie et résolurent [de faire] de deux choses l’une : ou passer à la défection et la désobéissance complètes, et guérir le mal par le mal, ou apaiser tout en donnant de l’argent et force cadeaux. Comme des deux côtés l’affaire leur est redoutable et pénible, ils prennent une bonne résolution tout à fait profitable : ils se réfugient auprès de la forteresse inébranlable, le saint Père [Nil], et le supplient de se faire leur intermédiaire dans cette affaire, et d’apaiser le courroux du gouverneur par l’intercession de sa vertu.

    661. Alors, l’homme divin, sans tarder davantage, et mettant en avant le nom du Christ, gagna la ville et donna aux habitants les conseils qui convenaient. Sous [l’effet de] sa persuasion, ils ouvrirent leurs portes avec confiance et reçurent le magistre rempli de colère et gonflé de courroux. Comme tous, archontes, prêtres et autres, fuyaient devant sa face, seul le serviteur de Dieu se tint devant lui, et présenta une défense pour tous. Le gouverneur, respectant sa vertu, saisi devant sa franchise inspirée et la grâce de l’Esprit saint qui illuminait son visage, lui remit le jugement de ce désordre et des dégâts. À quoi le saint répondit avec douceur et grande clarté : « Il faut reconnaître qu’il s’est passé quelque chose de tout à fait mauvais et indiscipliné. Mais si l’acte avait été le fait d’hommes peu nombreux, et en plus de gens dominants, ils seraient condamnables et soumis à ton jugement très sage ; mais puisque l’acte est celui de toute la population et le crime celui de tous, t’est-il possible de passer au fil de l’épée un si grand nombre, et de rendre déserte cette place forte de Dieu et de l’empereur ? » Et le magistre répondit : « Nous ne passerons au fil de l’épée ni ne tuerons personne, Père, mais nous prendrons leurs biens pour les caisses impériales, afin que cela les assagisse et qu’ils n’osent plus entreprendre davantage. » « Et quel bénéfice pour ta splendeur, dit le saint, si tu perds ton âme en remplissant les caisses impériales ? Comment pourront t’être remises tes dettes non seulement envers l’empereur céleste, mais encore envers l’empereur terrestre, si tu ne pardonnes pas à ceux qui fautent par emportement et sottise contre ton pouvoir, présent aujourd’hui, demain évanoui ? Si tu invoques face à nous la décision impériale comme prétexte valable pour ne pas faire remise de cette faute, laisse mon insignifiance écrire quelques mots à sa majesté divine, et nous ferons avec le plus grand empressement tout ce qu’ordonnera sa pieuse majesté. »

    762. À ces mots, le magistre répondit : « Quant à nous, très saint Père, connaissant la bienveillance de l’empereur sacré envers toi, nous t’accordons la dispense du paiement de cette somme considérable, plus de deux mille nomismata. Mais laisser passer qu’on assomme des officiers et qu’on leur donne une râclée déshonorante, ce ne serait ni raisonnable ni juste. » Alors le bienheureux, à force d’exhortations et de conseils, le persuada de lui accorder généreusement aussi [la dispense] de la sanction des gens pour ces actes, qui représentait jusqu’à cinq cents nomismata. Ces dangers écartés avec succès par le secours du saint Père, la colère se tourna contre celui qui était en poste ces jours-là, Grégoire nommé Maleïnos. Il se cachait, et ce n’est qu’au bout de beaucoup d’efforts et d’exhortations que le bienheureux obtint qu’il ait une entrevue avec le magistre. Quand le magistre le vit, comme, par respect pour le saint, il n’avait pas d’autre moyen de vider ce qu’il avait sur le cœur, il se leva avec colère et le maudit avec tous les gens de sa maison, et tous ses biens, des bœufs et des chevaux jusqu’aux oiseaux et aux chiens, et tout le reste. L’autre, saisi de peur, ne répondit pas un mot, et on lui dit de s’asseoir, comme il était protospathaire. Et le magistre lui dit : « Va, misérable, avec les méchants de ton espèce, et faites une icône de saint Nil, et ne cessez pas de vous prosterner devant elle et de lui rendre grâces ; car, par la tête de l’empereur sacré, vous ne pourriez pas le glorifier trop ! » Ayant ainsi tout apaisé et habilement pacifié, celui qui était vraiment digne de la Béatitude sur les artisans de paix repartit dans son monastère, adressant ses prières à Dieu à la grâce duquel il attribuait toute l’affaire. Car il s’irritait et s’affligeait de devoir s’associer avec les fauteurs d’iniquité et regarder la vanité du monde et son tumulte dérisoire, lui qui contemplait les réalités célestes, lui le vrai fils de la tranquillité (hèsychia), mais par condescendance pour les foules il se mêlait aux puissants, souffrant mille maux et dangers pour protéger et secourir chaleureusement les opprimés, même si bien des fois ces derniers méritaient leurs maux.

    Bios kai politeia tou hosiou patros hèmôn Neilou tou Néou, éd. G. Giovanelli, Grottaferrata 1972, chap. 60-62, p. 100-103. Texte traduit du grec par V. Déroche.

    3. Pétition de Michel Chôniatès, métropolite d’Athènes, adressée à l’empereur Alexis III Ange (1198)

    8Indignes et vils serviteurs de ta puissante et sainte majesté, nous avons l’audace de te faire une requête, ô notre saint maître.

    9Notre district (horion) d’Athènes, continuellement vidé dans le passé d’un grand nombre de ses habitants à cause des vexations successives, risque aujourd’hui de se transformer en un proverbial désert de Scythie. La raison en est que nous sommes accablés de nombreuses vexations, bien plus nombreuses et lourdes que pour le reste de nos voisins qui habitent la Grèce. En effet, nous avons subi, en comparaison des régions qui nous sont voisines, non seulement deux ou trois fois, mais à maintes reprises, des recensements et des révisions du recensement, qui mesuraient avec des pas de puces nos terrains sablonneux et pauvres, et qui comptaient pour ainsi dire les cheveux de nos têtes, et dénombraient d’autant plus les feuilles de vigne ou de quelque autre plant. Mais en plus, dans les autres régions, le reste des vexations séculières, chacune en particulier, soit ne sont pas appliquées du tout, soit sont allégées par les préteurs (praitôres) qui leur accordent des dégrèvements, attendu que leur activité est d’ordinaire de lever les charges, ou du moins de collaborer avec les agents du fisc en fonction. Mais chez nous, toutes ces vexations sont appliquées, et toutes plus lourdement que dans les autres régions, nous qui sommes pourtant à la limite de l’Hellade.

    10La dernière année passée en témoigne : lorsque la construction de navires a été ordonnée, nous avons été les premiers et les seuls à être frappés d’une charge, bien que les navires ne fussent pas construits. Quand le pansébaste Stèrionès a débarqué, nous avons été les seuls encore à payer … nomismata pour les marins ; pour les marins encore, nous avons versé, contraints et forcés, à Sgouros et au préteur, la somme de … nomismata, une somme telle que le district de Thèbes et d’Euripe n’en a jamais versée, et cela alors que seule une petite partie des sommes dont il fallait s’acquitter devait échoir à notre district, conformément à une ancienne coutume, et en vertu du recensement qui a eu lieu selon l’ordonnance impériale.

    11Renonçons à rapporter la réclamation de l’impôt, le pillage par les brigands venus des mers. Mais la vexation et la domination du préteur, comment pourrions-nous les évoquer sans larmes ? Notre district n’est pas du ressort du préteur en fonction, qui n’y exerce pas l’activité du praktôr, qui n’y a pas le pouvoir juridictionnel du préteur, conformément à un vénérable chrysobulle impérial qui lui interdit même l’accès d’Athènes. Mais celui-là feint de se rendre à Athènes sous le prétexte d’y vénérer la Vierge, par respect soi-disant des chrysobulles, et vient avec toute une armée, qui accompagne ses propres gardes ; il a en effet attiré les parasites du pays, quelques hommes de peu, payés trois oboles, qui se procurent leur nourriture quotidienne grâce au vol et au pillage, comme s’il était sur le point d’envahir un territoire ennemi et un pays barbare. Mais, comme le dit l’Écriture, « devant lui marche la perdition »6, c’est-à-dire des individus appelés hypodochatores, qui chaque jour imposent des charges aux pentacosiomédimnes7, en exigeant la nourriture pour les hommes et les chevaux, tous les troupeaux de bétail, toutes les bandes d’oiseaux, la totalité du poisson de mer et une quantité de vin telle que nos vignes ne pourraient en produire ; pour faire bref, ils poursuivent les riches à tour de rôle et réclament d’eux une rémunération, comme s’ils étaient leurs bienfaiteurs. Cette rémunération n’est ni modeste ni légère, puisqu’il s’agit d’un poids d’or tel qu’il devrait circonscrire la convoitise de leur âme insatiable. Le préteur en personne vient à leur suite et, avant qu’il se soit acquitté à plusieurs reprises de la vénération de la Mère de Dieu, il retient un citoyen pour ne pas s’être présenté à lui, il en enferme un autre pour une raison différente, impose des amendes et ainsi, après s’être régalé de nous autant de jours qu’il a voulus, réclame le proskynètikion8 – nous ne savons pas si c’est parce que nous nous sommes prosternés devant lui ou si c’est parce qu’il s’est prosterné devant la Mère de Dieu –, et non seulement lui, mais aussi le logariaste, le protovestiaire et le protokentarque, et ensuite tous ceux qui suivent. Et il s’efforce de ne pas partir d’ici avant d’avoir reçu la somme en main propre. Pourtant, nous le supplions instamment et lui jurons que nous ne pouvons verser le proskynètikion si une collecte publique n’est pas levée ; aussi se laisse-t-il tout juste persuader et se prépare-t-il à partir, en laissant sur place celui qui va exiger la redevance. Ensuite, quelle bête de somme n’est-elle pas réquisitionnée pour des corvées, ou plutôt quelle bête réquisitionnée n’est-elle pas vendue à son propre maître, non seulement une fois mais à maintes reprises ? Ou encore, quels autres animaux ne sont-ils pas volés et vendus un par un, ou tués après avoir été confisqués ?

    12Mais à quoi bon nous mener à une telle perdition, ô notre saint maître, puisque le fisc n’y gagne rien, mais qu’il est plutôt lésé par le fait que la plupart d’entre nous changeons peu à peu de résidence, et que notre pays devient presque aussi désertique qu’on l’a dit plus haut, tandis que le montant de l’impôt foncier est réduit ? C’est pourquoi, maintenant que nous avons rapporté quelques-unes de nos souffrances, nous demandons à ta sainte majesté très bienveillante de nous prendre en pitié et de faire cesser le déluge des vexations ou de fixer des charges plus mesurées, qui nous soient supportables et conformes aux ordonnances qui nous ont été délivrées – car nous ne réclamons rien d’extraordinaire, susceptible de léser le fisc –, mais nous te demandons d’abord de nous délivrer de l’attaque du préteur, du raid et du pillage commis par le défenseur9 qui nous a été donné, le mégalyperochos mystikos10, qui retient indûment ce qui nous a été enlevé, parmi les sommes qui ont été transportées par les préteurs dans les caisses impériales comme cela a été ordonné, et de les convaincre et de les menacer par un acte écrit d’en venir aux pires châtiments s’ils ne quittent pas le district d’Athènes. Ensuite, nous te demandons que nous versions les contributions pour les équipages et que nous fournissions le nombre de marins, que nous a imposé le recensement du logothète du drome en fonction, kyr Jean Doukas, mais sans exiger de nous davantage de marins, et nous te demandons qu’on ne nous réclame pas sans ordonnance des contributions à la place des équipages que nous devons fournir conformément à ce recensement. Car on a parfois l’audace de l’imposer aux malheureux que nous sommes.

    13Puisque nous avons été soumis à de nombreux recensements, comme nous l’avons rapporté un peu plus haut, nous te demandons de ne pas imposer à notre région la charge d’un nouveau recensement, même dans le cas où un recensement aurait été ordonné dans les autres régions de Grèce, mais de confirmer la vénérable ordonnance de ta sainte majesté, qui nous a été transmise à ce sujet, et non seulement celle-ci, mais aussi les diverses ordonnances délivrées, qui interdisent aux notables urbains de détenir et posséder de quelque manière que ce soit des villages et des tenures villageoises. Car cela concerne la destruction et la ruine des droungoi11. Or la perte des droungoi, c’est la perte de tout notre district. Ces demandes exaucées, nous serions sauvés, nos contributions envers le fisc seraient aussi préservées et, une fois sauvés, nous prierions sans cesse pour ta sainte majesté, à laquelle, serviteurs indignes, nous avons eu l’audace d’adresser cette requête.

    Michel Chôniatès, Hypomnèstikon à l’empereur Alexis III, éd. G. Stadtmüller, Michael Choniates, Metropolit von Athen (ca. 1138-ca. 1222), Rome 1932 (Orientalia christiana analecta 91), p. 283-286. Texte traduit du grec par Chr. Giros.

    4. La fondation du monastère de Chilandar à l’Athos : un chrysobulle de l’empereur Alexis III Ange pour le moine Sava (juin 1199)

    14+ Abraham fut aimé par Dieu pour sa philoxénie et Jacob fut aimé par Dieu pour sa simplicité et parce qu’il habitait en solitaire une maison. Ce n’est pas la première fois que ma majesté cherche à attirer sur elle-même l’amour que Dieu [a porté] à Abraham par la philoxénie dont elle fait preuve envers le vénérable moine kyr Sava, fils de feu le très noble grand joupan de Serbie [Étienne] Nemanja, qui a pris le nom monastique de Syméon. Ledit très vénérable moine kyr Sava s’est lui-même écarté de tout le pouvoir qu’il tenait de son père, de sa famille, de la richesse et de la gloire, en les méprisant ; et, dès sa première jeunesse, il court à la montagne de l’Athos, celle qui est dite la Sainte [Montagne], et là, une fois tonsuré, il s’unit aux moines (naziraioi) qui se consacrent à Dieu. Il vient ensuite aussi auprès de ma majesté et il lui réclame le monastère fondé anciennement sur cette même montagne, appelé Chilandar, menacé de disparition, avec le territoire (topothésia) de Mèléai, afin de rebâtir ledit monastère de Chilandar menacé de disparition, avec le territoire de Mèléai, et afin d’y accueillir ceux du peuple des Serbes qui ont choisi la vie monastique. Il a obtenu ce qu’il demandait et un chrysobulle (chrysoboullon sigillion) de ma majesté lui a été délivré pour la possession du monastère de Chilandar avec le territoire de Mèléai. [Le chrysobulle] le soustrait à la juridiction du prôtos de la Sainte Montagne et le remet audit très vénérable moine kyr Sava. Il ordonne que celui-ci administre les affaires concernant le monastère selon sa volonté et prescrit que le monastère soit libre, de même que le monastère d’Iviron sur cette montagne est lui aussi libre et se gouverne lui-même. Ma majesté ordonne que ce chrysobulle de ma majesté soit valable et intangible en tout ce qui a été stipulé et qu’il ne subisse ni contestation ni changement pour aucun des termes qui y sont précisés. Attendu que ledit moine kyr Sava a récemment présenté une autre requête à ma majesté, réclamant l’exemption fiscale (exkousseia) pour un bateau qui transportera tout ce dont le monastère a besoin et demandant d’adjoindre audit monastère de Chilandar un terrain (topion) qui se trouve sur la même montagne et qui est localement appelé Zygos, qui est désert et complètement abandonné depuis de nombreuses années déjà, au-delà de ce dont on se souvient, et qui ne conserve pas même un seul habit monastique ni n’a un seul moine installé là, ma majesté n’a pas opposé de refus à ses demandes, mais [au contraire] lui a délivré le présent chrysobulle par lequel ma majesté unit au monastère de Chilandar celui appelé Zygou, et, s’il est vrai, comme il a été rappelé à ma majesté par ledit vénérable moine kyr Sava, que [ce monastère] est complètement sans ressources et anéanti et ne compte plus aucun moine qui y soit installé pour la gloire de Dieu, [ma majesté] ordonne que ce lieu soit sous [la dépendance] du monastère de Chilandar, comme celui de Mélèai, avec tout son territoire et le maintien de tous ses droits et privilèges comme c’est le cas aujourd’hui, [et] que soit donné ce qui est dû au monastère de Chilandar par le vestiaritès de ma majesté Léon Sinaïtès, en présence du très aimé de Dieu évêque de Hiérissos, afin que le monastère de Chilandar possède ce lieu, de même qu’il a été ordonné [dans un autre chrysobulle] qu’il possède le territoire de Mélèai. Il est aussi accordé au même monastère de Chilandar une exemption fiscale pour un bateau qui lui appartient en propre, jaugeant une chiliade12, tenu de naviguer dans les eaux du thème de Boléron-Strymon-Thessalonique, et d’importer et de fournir toutes les denrées solides et liquides nécessaires au monastère de Chilandar. [Ce bateau] est exempté pour le monastère [du paiement] du liméniatikon13, du skaliatikon14, de l’ammiatikon15, de l’emblètikion16, de l’ekblètikon17 et même de l’antinaulon18, mais aussi de la dîme (dékateia) sur sa cargaison de marchandises solides et liquides19, considérée comme nécessaire à ce monastère, et de toute autre taxe (zètèma) même si elle n’est pas expressément mentionnée dans le présent chrysobulle de ma majesté, et il [le bateau] ne doit pas être inquiété ni lésé de la part d’aucun fonctionnaire du thème de Boléron-Strymon-Thessalonique, ducs, stratèges, katépanô, commerciaires ou topotérètes ou n’importe quel autre fonctionnaire du fisc en charge sur toutes les côtes du thème de Boléron-Strymon-Thessalonique, mais il doit être conservé sans être inquiété ni lésé en quoi que ce soit à perpétuité. Mais il sera permis audit monastère de Chilandar, si avec le temps ce bateau se détériore, ou si à n’importe quel moment il fait naufrage, d’en construire un autre à la place de celui-là, qui jouira de la même exemption fiscale, et de faire cela dans la suite aussi longtemps que le soleil éclairera cette fondation terrestre ; toute ordonnance délivrée dans le passé ou à venir s’opposant de n’importe quelle manière à la présente donation de ma majesté au sujet du lieu de Zygos, mais aussi [au sujet] de l’exemption fiscale du bateau, dont la capacité [maximale] doit être de 1 000 modioi, reste sans effet devant le présent chrysobulle de ma majesté et [est] considérée comme nulle. C’est pourquoi en effet le présent chrysobulle de ma majesté a été délivré au vénérable moine kyr Sava et par lui audit monastère de Chilandar, devant être enregistré par les bureaux correspondants pour information et renvoyé à ce monastère pour sécurité perpétuelle. Celui qui oserait s’opposer au contenu [de cet acte] s’expose à la grande colère de ma majesté et au paiement, augmenté plusieurs fois, de ce qu’il aura retiré.

    15[L’original] portait : [le ménologe] mois de juin de la deuxième indiction, écrit en rouge de la main du saint empereur, le sceau de cire habituel, la notice dia tou du sébaste et logothète du drome Dèmètrios Tornikès, et, en bas, le cordon de soie rouge montrant qu’il y avait une bulle d’or, et ensuite, enregistré par Jean Alyatès, enregistré dans le bureau du grand logariaste le mois de juillet de la deuxième indiction de l’an 6707 ; enregistré par Jean Stratiôtikos, enregistré dans le bureau des oikeiaka le mois de juillet de la deuxième indiction de l’an 6707.

    16+ Ayant comparé la présente copie à l’original présenté à moi, l’ayant trouvée en tout conforme, j’ai signé.

    17+ L’humble archevêque de Thessalonique et exarque Basile +

    18[Verso de A] :

    19Enregistré par Jean Alyatès +

    20Enregistré dans le bureau du grand logariaste le mois de juillet de la deuxième indiction de l’an 6707 +

    21Enregistré par Jean Stratiôtikos.

    22Enregistré dans le bureau des oikeiaka le mois de juillet de la deuxième indiction de l’an 6707 +

    Actes de Chilandar. Des origines à 1319, éd. M. Živojinovi´c, V. Kravari, Chr. Giros, Paris 1998 (Archives de l’Athos 20), no 5, p. 110-117.
    Texte traduit du grec par R. Estangüi Gómez.

    Notes de bas de page

    1 Michaelis Choniatae epistulae, éd. F. Kolovou, Berlin 2001 (CFHB 41).

    2 Sava était le nom monastique de Rastko qui, à l’âge de dix-sept ans, avait décidé de se retirer au monastère de Vatopédi à l’Athos. La tradition veut que, pendant son séjour dans ce monastère, il aurait financé d’importants travaux qui lui auraient valu le titre de second ktètor (fondateur).

    3 L’exemption fiscale pour les bateaux de transport bénéficiait également aux laïcs qui s’adonnaient de plus en plus à la pratique de l’activité commerciale : l’exemption accordée à Isaac Comnène pour 12 petits bateaux jaugeant 4 000 modioi en constitue un bon exemple.

    4 Eggrapha Patmou, t. 1 : Autokratorika, éd. É. Vranoussi, Athènes 1980, nº 11, p. 105, l. 1-3.

    5 Dans la plupart des manuscrits grecs, le texte est le suivant : « Prends cent nomismata… » Il faut corriger en « dix livres », leçon attestée par Anastase le Bibliothécaire, qui fit à Rome une traduction latine de l’œuvre de Théophane, vers 870-880, dans le cadre d’une Chronographia tripartita (Nicéphore le Patriarche, Georges le Syncelle, Théophane), et par un manuscrit grec.

    6 Jb 41, 14.

    7 Dans l’Athènes classique, les pentacosiomédimnes étaient les membres de la première classe censitaire établie par Solon. Michel Choniatès désigne par ce terme archaïque les riches notables de sa ville.

    8 Le proskynètikion est un cadeau honorifique que devaient donner les contribuables aux fonctionnaires. Le mot vient de proskynèsis, qui signifie prosternation, vénération, salutation.

    9 Le manuscrit porte déphendarios (leçon adoptée par Sp. Lampros, Michaèl Akominatou tou Chôniatou ta Sôzomena, t. 1, Athènes 1879, p. 307-311), qui peut se comprendre comme le protecteur d’une institution ecclésiastique. Stadtmüller a proposé de corriger le texte et de lire réphérendarios, en comprenant qu’il est fait allusion à un clerc, représentant les intérêts de la métropole d’Athènes face à l’État. Ce sens me semble ici mal convenir.

    10 Le mystikos, haut fonctionnaire de Constantinople, proche de l’empereur, contrôlait certains versements du trésor impérial aux clercs et aux fonctionnaires. Il entrait en particulier dans ses attributions de protéger les institutions ecclésiastiques contre les exactions des agents du fisc, en leur restituant les sommes injustement perçues par ces derniers ; cf. P. Magdalino, « The not-so-secret functions of the mystikos », Revue des Études byzantines 42, 1984, p. 229-240.

    11 Le terme droungos peut désigner une subdivision de l’armée du thème, une passe montagneuse ou une circonscription territoriale, comme c’est le cas ici.

    12 Soit 1000 modioi. Le montant des impôts était proportionnel au tonnage imposable du bateau.

    13 Taxe que payait le bateau dans les ports pour y mouiller.

    14 Droit d’escale. Les skalai servaient aux marchands non seulement de quai de débarquement mais d’entrepôts pour leurs marchandises.

    15 Taxe payée pour la charge ou décharge des marchandises sur une plage.

    16 Droit à payer pour l’embarquement des marchandises.

    17 Droit à payer pour le débarquement des marchandises.

    18 Taxe frappant les matelots, qui remplaçait l’obligation de transporter gratuitement des marchandises pour le compte de l’État (ancien impôt nommé naulon).

    19 Taxe qui porte sur la vente de la marchandise.

    Auteurs

    • Vincent Déroche
    • Raúl Estangüi Gómez
    • Christophe Giros
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    1 Michaelis Choniatae epistulae, éd. F. Kolovou, Berlin 2001 (CFHB 41).

    2 Sava était le nom monastique de Rastko qui, à l’âge de dix-sept ans, avait décidé de se retirer au monastère de Vatopédi à l’Athos. La tradition veut que, pendant son séjour dans ce monastère, il aurait financé d’importants travaux qui lui auraient valu le titre de second ktètor (fondateur).

    3 L’exemption fiscale pour les bateaux de transport bénéficiait également aux laïcs qui s’adonnaient de plus en plus à la pratique de l’activité commerciale : l’exemption accordée à Isaac Comnène pour 12 petits bateaux jaugeant 4 000 modioi en constitue un bon exemple.

    4 Eggrapha Patmou, t. 1 : Autokratorika, éd. É. Vranoussi, Athènes 1980, nº 11, p. 105, l. 1-3.

    5 Dans la plupart des manuscrits grecs, le texte est le suivant : « Prends cent nomismata… » Il faut corriger en « dix livres », leçon attestée par Anastase le Bibliothécaire, qui fit à Rome une traduction latine de l’œuvre de Théophane, vers 870-880, dans le cadre d’une Chronographia tripartita (Nicéphore le Patriarche, Georges le Syncelle, Théophane), et par un manuscrit grec.

    6 Jb 41, 14.

    7 Dans l’Athènes classique, les pentacosiomédimnes étaient les membres de la première classe censitaire établie par Solon. Michel Choniatès désigne par ce terme archaïque les riches notables de sa ville.

    8 Le proskynètikion est un cadeau honorifique que devaient donner les contribuables aux fonctionnaires. Le mot vient de proskynèsis, qui signifie prosternation, vénération, salutation.

    9 Le manuscrit porte déphendarios (leçon adoptée par Sp. Lampros, Michaèl Akominatou tou Chôniatou ta Sôzomena, t. 1, Athènes 1879, p. 307-311), qui peut se comprendre comme le protecteur d’une institution ecclésiastique. Stadtmüller a proposé de corriger le texte et de lire réphérendarios, en comprenant qu’il est fait allusion à un clerc, représentant les intérêts de la métropole d’Athènes face à l’État. Ce sens me semble ici mal convenir.

    10 Le mystikos, haut fonctionnaire de Constantinople, proche de l’empereur, contrôlait certains versements du trésor impérial aux clercs et aux fonctionnaires. Il entrait en particulier dans ses attributions de protéger les institutions ecclésiastiques contre les exactions des agents du fisc, en leur restituant les sommes injustement perçues par ces derniers ; cf. P. Magdalino, « The not-so-secret functions of the mystikos », Revue des Études byzantines 42, 1984, p. 229-240.

    11 Le terme droungos peut désigner une subdivision de l’armée du thème, une passe montagneuse ou une circonscription territoriale, comme c’est le cas ici.

    12 Soit 1000 modioi. Le montant des impôts était proportionnel au tonnage imposable du bateau.

    13 Taxe que payait le bateau dans les ports pour y mouiller.

    14 Droit d’escale. Les skalai servaient aux marchands non seulement de quai de débarquement mais d’entrepôts pour leurs marchandises.

    15 Taxe payée pour la charge ou décharge des marchandises sur une plage.

    16 Droit à payer pour l’embarquement des marchandises.

    17 Droit à payer pour le débarquement des marchandises.

    18 Taxe frappant les matelots, qui remplaçait l’obligation de transporter gratuitement des marchandises pour le compte de l’État (ancien impôt nommé naulon).

    19 Taxe qui porte sur la vente de la marchandise.

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    Déroche, V., Gómez, R. E., & Giros, C. (2007). 12. Oppression et exemptions fiscales. In S. Métivier (éd.), Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle). Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.1924
    Déroche, Vincent, Raúl Estangüi Gómez, et Christophe Giros. « 12. Oppression et exemptions fiscales ». In Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle), édité par Sophie Métivier. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2007. doi:10.4000/books.psorbonne.1924.
    Déroche, Vincent, et al. « 12. Oppression et exemptions fiscales ». Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle), édité par Sophie Métivier, Éditions de la Sorbonne, 2007, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.1924.

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    Métivier, S. (éd.). (2007). Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle). Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.1902
    Métivier, Sophie, éd. Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle). Paris: Éditions de la Sorbonne, 2007. doi:10.4000/books.psorbonne.1902.
    Métivier, Sophie, éditeur. Économie et société à Byzance (viiie-xiie siècle). Éditions de la Sorbonne, 2007, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.1902.
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