5. Les eunuques à Byzance
p. 39-41
Texte intégral
Les eunuques sont un sexe dans l’empire byzantin, aux côtés des sexes masculin et féminin, ce qui se traduit dans la législation et dans la société par un statut distinct. Même si la législation impériale interdit la castration, et c’est pourquoi l’on recourt à des eunuques achetés hors de l’empire, en Arménie ou dans le monde arabe, la demande est telle et les perspectives d’ascension sociale si importantes au Palais impérial que la création de castrats a lieu à l’intérieur même de l’empire. En particulier, la Paphlagonie à l’époque mésobyzantine fournit au Palais à Constantinople des eunuques, promis à des carrières exceptionnelles. La réussite de ces eunuques est un formidable ascenseur social non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour leur famille ce qu’évoque une histoire édifiante dans les Annales de Syméon Magistros. Les eunuques sont indispensables dans le cadre du cérémonial impérial où ils entourent le basileus comme les anges entourent le Christ. Le protospathaire est un haut dignitaire eunuque, à la tête de la garde d’honneur eunuque des spathaires qui escortent l’empereur lors des cérémonies. Les eunuques assurent la sécurité du souverain, le parakoimomène dort près de l’empereur afin d’éviter que l’on vienne l’assassiner. C’est le papias eunuque qui garde les clefs du Grand Palais afin d’ouvrir ou fermer ses portes. Les eunuques assurent le service des appartements privés de l’empereur et de l’impératrice, le cubiculum ou koitôn, avec un corps de serviteurs eunuques appelés cubiculaires et koitônites, que le récit de Théophane évoque. De corps domestique, les eunuques sont devenus un corps d’État, assurant en particulier le contrôle des finances impériales avec le sacellaire, ou opérant comme généraux à la tête des armées. Perçus comme des êtres purs, ils sont nombreux dans l’Église, comme moines, prêtres, évêques, métropolites. Le basileus n’hésite pas à choisir un eunuque, dont il connaît la fidélité envers le pouvoir impérial, comme patriarche de Constanti nople ; ce fut le cas de Nicétas Ier (766-780).
Sous le règne de l’empereur Léon IV (775-780), le chroniqueur Théophane (voir p. 103-104) évoque un eunuque patriarche, Nicétas, qui mena une politique iconoclaste. Il narre ensuite la persécution des eunuques du Palais, qui montre que l’iconodoulie avait des partisans à ce moment-là jusqu’à un très haut niveau parmi les serviteurs eunuques palatins. On voit ainsi qu’il y eut des eunuques dans les deux camps mais ceci permet aussi de comprendre, en partie, pourquoi Irène s’appuie par la suite pour gouverner sur les eunuques du Palais. La parade d’humiliation des eunuques palatins renvoie à la force des liens qui unissent l’empereur, ses eunuques et Constantinople dans le cadre du cérémonial impérial byzantin. L’itinéraire suivi par les eunuques déchus à travers la Mésè, l’artère principale de la ville, joue comme image inversée des eunuques glorieux dans l’univers théâtralisé des cortèges impériaux que nous donne à voir le Livre des cérémonies. Le récit du martyre de Théophane a en partie pour fonction de légitimer la place et le rôle des eunuques tant au sein du palais impérial, du pouvoir byzantin, que dans l’Église, place qui est rappelée par la mention des eunuques persécutés ayant choisi de devenir moines, avec tout ce que cette référence porte de prestige sous la plume de Théophane.
Constantin est un eunuque originaire de Paphlagonie. En 908, à la suite de la disgrâce du puissant eunuque Samonas, il remplace celui-ci auprès de l’empereur, qui en fait son parakoimomène. Léon VI fonde pour Constantin un monastère aux Nosiai, sous le nom du Sauveur, situé sans doute dans la région de Chalcédoine. Le récit d’une chronique du xe siècle mise sous le nom de Syméon Magistros, récit légendaire et de nature hagiographique, a pour but d’établir la sainteté du père de Constantin, Métrios, mais également de légitimer le pouvoir d’un très haut dignitaire eunuque et de sa famille. Ce récit montre que non seulement les eunuques impériaux sont souvent issus de l’empire alors même que la castration y est interdite, mais que le fait de compter un eunuque dans sa famille est alors perçu non pas comme une indignité mais comme un atout. Il témoigne de l’évolution positive de la perception des eunuques dans la société byzantine et de la façon dont les eunuques palatins élaborent une stratégie de pouvoir pour eux et leur famille. Constantin s’appuie sur sa famille pour construire un véritable oikos aristocratique, doté d’un monastère fondé sur le domaine patrimonial, à l’exemple des autres oikoi aristocratiques. D’ailleurs il marie sa sœur à Léon Phokas, oncle de l’empereur Nicéphore II (963-969).
Bibliographie
P. Magdalino, « Paphlagonians in Byzantine High Society », dans Byzantine Asia Minor (6th12th cent.), éd. St. Lampakès, Athènes 1998, p. 141-150. C. Mango, R. Scott, The Chronicle of Theophanes Confessor. Byzantine and Near Eastern History AD 284-813, Oxford 1997. K. Ringrose, The Perfect Servant. Eunuchs and the Social Construction of Gender in Byzantium, Chicago 2003. G. Sidéris, « Eunuchs of Light. Power, Imperial Ceremonial and Positive Representations of Eunuchs in Byzantium (4th-12th centuries AD) », dans Eunuchs in Antiquity and Beyond, éd. S. Tougher, Llandysul 2002, p. 161-175. Id., « Une société de ville capitale : les eunuques dans la Constantinople byzantine (ive-xiie siècles) », dans Les villes capitales du Moyen Âge, Paris 2006, p. 243-274. Jean Skylitzès. Empereurs de Constantinople, trad. B. Flusin, com. J.-Cl. Cheynet, Paris 2003.
1. Les eunuques, l’Église, le pouvoir impérial et Constantinople : Théophane, Chronographie
1AM 6272 (779-780)
2Le 6 du mois de février de la troisième indiction, dimanche de la semaine de la Tyrophagie1, mourut Nicétas le patriarche de Constantinople, eunuque d’origine slave. Le deuxième dimanche du Carême, le vénérable Paul, qui était lecteur, d’origine chypriote, un homme qui brillait à la fois par la culture et l’action, sous une forte contrainte fut ordonné patriarche de Constantinople, après qu’il se fut beaucoup récusé à cause de l’hérésie dominante.
3La semaine du milieu du Carême, Jacob, [qui était] protospathaire et papias, Stratègios et Théophane [qui étaient] cubiculaires et parakoimomènes, Léon et Thomas, [qui étaient] aussi cubiculaires, furent arrêtés, avec d’autres hommes pieux parce qu’ils vénéraient les [saintes et] vénérables icônes. Ayant alors mis à nu sa méchanceté cachée, Léon, le fils du persécuteur, sans pitié les châtia et les fit tondre, et après les avoir fait parader attachés à travers la Mésè, il les enferma dans le Prétoire2. Sur ce, le susdit Théophane meurt, devenant un confesseur et gagnant la couronne du martyr. Tous les autres après sa mort devinrent des moines éprouvés.
Theophanis chronographia, éd. C. de Boor, t. 1, Leipzig 1883 (Teubner), p. 453. Texte traduit du grec par G. Sidéris.
2. Un puissant eunuque et sa famille : Syméon Magistros
4Ce Constantin avait un vieux père, pieux et craignant Dieu, et qui, en ce lieu même des Nosiai, possédait un domaine (proastitzèn) très petit, près de la mer, sur lequel de l’eau se déversait dans une citerne, apportant aux voyageurs un rafraîchissement. Il arriva qu’un soldat passa par cette eau, et après s’être rafraîchi il sortit l’argent (nomismata) qu’il avait justement acquis pour le compter. Il compta jusqu’à 3 livres. Puis se levant […] et montant sur son cheval, il poursuivit sa route, laissant l’or sur place. Et donc, comme, à son habitude, le vieil homme allait à la citerne, il trouva l’or et fut chagriné de l’accablement de celui qui l’avait perdu. Cependant, il le garda auprès de lui, ne cessant jour et nuit de prier Dieu qu’il [le soldat] vienne pour recouvrer son bien propre. Quand le soldat parvint à Pylai, il se souvint [de l’or], mais ne pouvant faire quelque chose, il continua, triste, sa route.
5Mais trois ans plus tard il vient aux Nosiai, il descend de son cheval pour le faire boire, puis lui-même boit et s’assied, pensif, et gémissant il dit : « En ce lieu j’ai perdu ma vie. » Ayant entendu cela, le vénérable vieillard lui demanda : « Qu’est-il donc arrivé, monsieur ? » [Le soldat] dit alors : « Ici même j’ai perdu de l’argent. » Et aussitôt il montra l’endroit et décrivit les marques distinctives de la bourse et le montant. Et l’homme de Dieu aussitôt tire celle-ci d’un pli de son vêtement et dit : « Reconnais-tu ceci ? » Bien que frappé de stupeur à un très haut degré, il parvint à dire : « Oui. Celle que j’ai perdue, c’est celle-ci. » Et [le père de Constantin] dit : « Prends-la, avec la pleine certitude que je ne l’ai pas ouverte, ni n’ai regardé ce qu’il y a dedans. » Prenant celle-ci, l’homme le pria d’y prendre tout ce qu’il voulait. Mais il refusa tout. Le soldat reprend donc sa route, joyeux et rendant grâce à Dieu.
6Cette nuit-là [le père de Constantin] voit en songe le Christ venir et lui dire : « Pour la façon dont tu as agi envers le soldat, voilà ! demain tu entendras que ton fils est devenu parakoimomène, et ton domaine (proasteion) deviendra un grand monastère pour ma glorification. Et toi-même tu seras récompensé pour ces choses. » Le matin arrivé, l’annonce vint, et après quelque temps, par la volonté de l’empereur, qui assura les dépenses, comme dit, le monastère fut construit et dédicacé.
Symeonis Magistri annales dans Theophanes continuatus, éd. I. Bekker, Bonn 1838 (CSHB), p. 713-715. Texte traduit du grec par G. Sidéris.
Notes de bas de page
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