1« Je me suis appris d’autres langues et j’ai, dans des yeux étrangers, fait que je n’étais plus moi-même un étranger. » Les Chleuhs, comme tous les Marocains à notre contact, et qu’on le veuille ou non, apprennent de plus en plus le français. Ils l’écrivent certainement plus que l’arabe, tellement plus difficile à apprendre. Dans cinquante ans, peut-être avant, beaucoup de petits Chleuhs auront une culture française. C’est à eux que s’adresse en réalité ma dédicace : aux enfants et aux petits-enfants de mes amis Chleuhs. Mon vœu très cher est qu’ils trouvent dans un recueil composé pour eux par l’officier français qui prit le premier contact avec leur pays ; qu’ils viennent y chercher les chansons, les contes, les proverbes, en un mot, la sagesse et la poésie de leurs ancêtres. Je souhaite qu’ils disent que ces textes n’ont pas été trop défigurés par la transcription, ni trahis par la traduction.
2Pierre de Cénival (1888-1937), conservateur de la bibliothèque et des archives du Protectorat à Rabat de 1919 à 1927 puis directeur de la Section historique du Maroc à Paris (RA).
3Taleb (pl. tolba) : le lettré, le maître d’école de village ou l’étudiant qui va d’école en école à travers le bled pour trouver un maître.
4Isabelle Eberhardt, Dans l’ombre chaude de l’islam, Paris, E. Fasquelle, 1906.
5Soldats chargés de signaler les points d’impact aux tireurs (RA).
6Géographe et historien andalou du xie siècle (RA).
7Géographe du roi Roger II de Sicile au xiie siècle.
8Je n’ai plus revu l’Algérie qu’en voyageur. La dernière fois en 1945, avec mon grand ami, le général Duval, commandant Constantine avec lequel j’ai remis mes pas dans les pas du lieutenant (la visite émouvante de Timgad), un peu avant le soulèvement, annonciateur du présent. L’Algérie, devenue terre de haine, le Maroc en révolution, Duval tué dans son avion…
9Manuel de berbère marocain, dialecte chleuh, Paris, Guilmoto, 1914.
10Qu’y avait-il au Maroc en ce temps-là pour apprendre le berbère ? À peu près rien : les Textes berbères de l’Atlas marocain (1908) de Boulifa, les « Six textes en dialectes du Dadès » (1912) de Biarnay, enfin un livre en allemand, le Schillisches Handbuch von Tazeroualt (1899) du docteur Stumme qui avait composé ce livre sur le chleuh du Tazeroualt à Leipzig en 1894 avec des acrobates Oulad Sidi Ahmed Ou Moussa. Il faut admirer tout ce qui mérite de l’être. C’était un tour de force. Livre extrêmement complet, avec une transcription à mon avis beaucoup trop savante. J’ai toujours été en guerre avec les professeurs au sujet de la transcription qui doit être aussi simple que possible pour ne rebuter personne. C’est avec ce livre et avec les soldats de mon tabor comme professeurs que j’ai appris le chleuh, avec trois langues d’échange : allemand, arabe et chleuh. Bonne fortune d’avoir pour professeurs bénévoles deux cents soldats du tabor pleins de patience et de bonne volonté. Dieu sait s’il leur en fallait.
11La clique : tambours, clairons et instruments de musique du tabor (et des régiments de tirailleurs).
12Fqih (pl. foqaha) : théologien, savant versé dans les sciences religieuses, juriste.
13Cette charmante revue marocaine dont les animateurs furent Henri Bosco et Christian Funck-Brentano, revue qui dura cinq années (1936-1940), pendant lesquelles je lui donnais régulièrement des Propos du Chleuh après lui avoir donné son nom de baptême.
14Enclos réservé par révérence pour un saint, ou un chérif (les grands aguedal des villes impériales).
15Couvent, maison de prière.
16Voir « Histoire d’un tabor (Fès, 1911-1912) », dans « Miscellanées » (RA).
17Harka : l’armée, la colonne militaire.
18Si Hadj Tahar est mort au retour de ce pèlerinage, qui avait été pour lui une grande joie après la perte de son emploi. Que cette page garde son souvenir.
19Brahim el Hihi était, en 1911, un petit maoun (caporal) du tabor 5 puis caïd mia (chef de section) de la 2e compagnie auxiliaire marocaine qui a plutôt bien réussi puisque quelque temps après son retour des champs de bataille de France, il est nommé caïd des Sehoul (1919), tribu limitrophe de la ville de Salé, puis un peu plus tard pacha de la ville d’Oujda (1936) et enfin pacha d’Agadir (1943-1949) (RA).
20Le plus grand de mes amis Chleuhs. Un livre à sa mémoire, qui a essayé d’être une page d’histoire, est aussi l’histoire d’une amitié : Léopold Justinard, Un grand chef berbère. Le caïd Goundafi, Casablanca, Éditions Atlantides, 1951, Préface du général Juin. On renverra souvent à ce livre (abréviation HG pour Histoire du Goundafi) pour éclairer des passages de celui-ci.
21Makhzen : le sens littéral du mot est dépôt, magasin. Il est d’un emploi très ancien au Maroc pour désigner le gouvernement et tout ce qui y touche ou en dépend.
22Qui pouvait mieux que Lyautey, approuver qu’on reste fidèle à un ami dans la disgrâce. L’ordre qu’on lui avait fait signer, il trouva moyen de le tourner (désignation pour l’IHEM).
23Voir « Les récits du soldat (Allal Achtouk) », dans « Les donateurs » (RA).
26Le chanteur ou le chef d’une troupe de chanteurs.
27Léon Dufourmentel (1884-1957), chirurgien généraliste de formation, il se spécialise, durant la Première Guerre mondiale, dans la chirurgie réparatrice des visages. Domaine dans lequel, grâce à de nouveaux procédés de son invention, il obtint des résultats inattendus et précieux. Il en gagne le surnom de « père des Gueules cassées » (RA).
28Pour les musulmans, le vendredi (as el jamɛ en berbère et nhar jemɛa en arabe) est le jour de la grande prière collective à la mosquée. Au Maroc, les garçons nés ce jour-là recevaient généralement le prénom prophylactique de Jama’ (Jamɛ) dans les familles berbérophones et Boujem’a (Bujemɛa) dans les familles arabophones. Le prénom Jamɛ est très proche du terme usité par les arabophones pour désigner la mosquée : el jamaɛ (timzgida en berbère). Ainsi, pour des raisons de commodité, le jeune Berbère que l’on appelle Jama’ dans son pays d’Ouijjan, se fait désormais appeler Boujem’a dans les régions arabophones. L’on note ici que Léopold Justinard désigne indistinctement ce personnage par l’un ou l’autre de ces prénoms (RA).
29Voir « Les récits de Moulay Omar », dans « Les donateurs » (RA).
30D’après les archives de la défense (SHD, 3H2105), c’est suite à l’intervention du capitaine Justinard que Hadj Mellal fut libéré de la prison de Tiznit où l’avait jeté le caïd Goundafi en 1917 (RA).
31D’après le passeport de « Djemâa ben Taïb ben Lahoucine », délivré le 5 juin 1928 à Rabat, ils débarquent tous deux au port de Marseille le 9 juin 1928 (RA).
32Section sociologique de la Direction des affaires indigènes (DAI).
33Charles Noguès (1876-1971), résident général au Maroc de 1936 à 1943 (RA).
34Ces grands noms, rappelés encore aujourd’hui avec admiration et respect par de vieux Marocains. Il faut entendre Si Abdelhaï el Kittani parler du colonel de Castries. Pour ce dernier, il suffit de citer ce travail de Bénédictins que représentent les « Sources inédites de l’histoire du Maroc » et, pour M. Michaux-Bellaire, les « Archives marocaines », et en particulier la traduction du Kitab el Istiqsa de l’historien slaoui Naciri, dans laquelle reste à combler un vide à la fin de l’histoire des Saadiens.
35Léopold Justinard, Les Aït Ba Amran, Paris, Champion, 1930.
36Léopold Justinard, Notes sur l’histoire du Sous au xvie siècle, Paris, Champion, 1933.
37Voir « Obligations marocaines », dans « Miscellanées » (RA).
38Le général Jean Lecomte (1903-1997), alors capitaine (RA).
39Ici, malheureusement, le temps a manqué à Léopold Justinard. Il avait prévu de développer certains moments marquant de la soumission de la montagne. À ce propos, j’ai retrouvé une note manuscrite de sa main : « À faire : Une page sur la “targuiba” des Ahl Sahel, sur le méchouar de Tiznit. Et celle des Aït Ahmed et Aït Souab, plus pittoresque, leur venue à la kasbah des Aït Ilougane. L’invite aux Aït Baamran sur le bateau “Mondement” » (RA).
40À la mort du caïd Taïeb Goundafi (1928), c’est son fils, Lahsen Ou Taïeb, qui lui succède, puis ses neveux : Mohamed Ou Brahim (1930-1946), Hadj Lhousseyn Ou Brahim (1946-1947) et enfin, le dernier caïd Goundafi, Lahsen Ou Brahim (1947-1951) (RA).
41Formule pour un âne, un juif, parfois même un chrétien.
43Léopold Justinard, « Notes sur l’histoire du Sous au xixe siècle. La mort de Sidi Hachem », Hespéris, quatrième trimestre 1926, p. 351-364.
45Petit fortin en ruine. Il date de l’époque du Guellouli à Tiznit (1897-1900), alors représentant du makhzen dans la région (RA).
46Nom d’un quartier de Rabat (RA).
47« Ce garçon sympathique contracta, en prison, une pleurésie qui prépara le terrain à une tuberculose pulmonaire à laquelle il succomba quelque temps plus tard » (Gabriel Germain, Le regard intérieur, Paris, Seuil, 1968, p. 88) (RA).
48« Le “berbérisme” est la doctrine qui consiste à affirmer l’indépendance et l’excellence de l’élément berbérophone de la population, à le tenir pour seul (ou à peu près) assimilable et (donc) perfectible – et à agir en conséquence. Ce n’est pas une idéologie spécifiquement marocaine, puisque c’est, au contraire, auprès des Kabyles qu’elle a, au siècle dernier, pris naissance. Mais c’est au Maroc qu’elle a trouvé ses chantres les plus éloquents (Le Glay), non sans mauvaise foi (Hardy), ni ridicule (Duquaire), parfois (chez le colonel Justinard) avec une sympathie profonde confinant à la tendresse » (Vincent Monteil, Maroc, Paris, Seuil, 1962, p. 130) (RA).
49Culture de gens qui n’ont pas d’écriture, dont la langue est uniquement parlée, le mot peut prêter à sourire. Pas d’écriture, est-ce un bien ou un mal ? Abritons-nous, pour répondre, derrière quelques vénérables textes : « L’homme qui doit toute son instruction à l’écriture n’aura jamais que l’apparence de la sagesse » (Platon). Et un Père de l’Église, Saint Jean Chrysostome : « Il eut été bien désirable que nous n’eussions jamais eu besoin de l’écriture. » Enfin, ce texte lapidaire des Chleuhs, pour dire la supériorité de l’expérience sur la lecture : « Le taleb (le lettré) l’a lu. Mais le “hadj” (le pèlerin) l’a vu. »
50Je retrouve cette note de 1933 : « Le lieutenant H. me dit : Je lisais un passage de vos Aït Ba Amran à un taleb chleuh. Il m’a dit : “Permets-moi de le copier, car nous ne savons plus ces vers”. » Que ce soit l’occasion d’un souvenir ému à cet officier, le commandant [Jean] Huot, blessé lors de la libération de Marseille, mort aujourd’hui, un de ceux qui ont été le plus avant dans la connaissance et l’amitié des gens du Sous.
51Émile-Félix Gautier, Les siècles obscurs du Maghreb, Paris, Payot, 1927 (RA).
52« Comment se fait-il que les interprètes militaires (qu’on appela plus tard officiers des Affaires musulmanes) dont c’était le métier d’apprendre les langues, pourquoi ne se sont-ils pas mis plus nombreux au berbère ? Certains d’entre eux me l’ont dit. Ils avaient des examens révisionnels d’arabe. Ces examens demandent du travail et du temps qu’ils ne consacraient pas au berbère, dont on ne leur tenait pas compte » (extrait d’une causerie aux Affaires indigènes) (RA).
53Imazighen (les hommes libres), comme tous les Berbères du Maroc et non seulement ceux de l’Atlas central auquel le vocabulaire officiel a réservé le nom de Imazighen et à leur langage le nom de tamazight.
54Ahouach : séance de danses et de chants à l’occasion d’une fête.
55C’était si régulier après la mort d’un sultan qu’on disait : la siba de Moulay un tel comme d’un événement automatique. Cela ne se limitait pas au bled. Au palais, foire d’empoigne.
56« La royauté vient du Sud et non pas du Nord », dit une chanson (les Almoravides, les Almohades, les Saadiens, el Hiba).