Résumés
p. 303-310
Texte intégral
Martina Ambu. Des moniales éthiopiennes inconnues : femmes et expériences ascétiques dans le mouvement stéphanite (Éthiopie, xve siècle)
1Cette contribution a pour but de présenter, de manière inédite, les pratiques ascétiques des moniales du mouvement monastique stéphanite au xve siècle sur les hauts-plateaux éthiopiens à travers une série de pièces hagiographiques peu étudiées sous le prisme de l’histoire du monachisme féminin. Ainsi, cette étude mettra en lumière la présence et le rôle joué par les moniales lors des persécutions que les Stéphanites subirent jusqu’au milieu du xvie siècle de la part des rois éthiopiens. Mais surtout, elle examinera la manière dont moines et moniales « vivaient ensemble » et partageaient des expériences ascétiques très rigoureuses dans le martyre ou dans les temps de paix, en dépassant les simples limites du corps.
Enki Baptiste. Le contrat des martyrs : cultures martiales de l’ascétisme dans l’ibadisme omanais (viiie-xiie siècle)
2L’ibadisme est souvent présenté comme un mouvement héritier de la nébuleuse kharijite, dont les membres se sont fait connaître par la pratique d’un ascétisme militant devenu légendaire. Cet article analyse la manière dont l’ibadisme s’est réapproprié l’imaginaire du shirāʾ, la vente de soi pour la cause, dans le cadre de la théorie politique de l’imamat, qui se cristallise entre le ixe et le xiie siècle. Sans renoncer au substrat ascétique dans lequel l’ibadisme était né, le mouvement a entrepris une importante refonte de la culture martyriale kharijite afin de la rendre compatible avec les impératifs inhérents à la fondation d’un pouvoir stable. Les sources juridiques reconsidèrent le shirāʾ comme un contrat synallagmatique liant le corps des shurāt, les guerriers de la foi, aux oulémas et à l’imam.
Rosa Benoit-Meggenis. Ascèse et pénitence impériales à Byzance, un discours politique (ixe-xiie siècles)
3Dans l’Empire byzantin, les empereurs arrivés au pouvoir à l’issue d’un assassinat ou d’une guerre civile adoptaient des attitudes ostentatoires de piété et de repentir qui, dans certains cas, s’exprimaient par des pratiques de type ascétique. Ces comportements ascétiques pouvaient être exceptionnels et s’inscrivaient alors dans une démarche pénitentielle, mais pouvaient aussi être réguliers et s’apparenter à une ascèse domestique, encadrée par les conseillers spirituels des empereurs, tous des moines. La répétition de ces pratiques pénitentielles et ascétiques par les souverains, ainsi que leur récit et leur transmission dans les sources byzantines, entre le ixe et le xiie siècle, traduit la construction d’un discours politique qui mobilise les notions de purification et d’humilité, tout autant de l’empereur que de la fonction impériale.
Eliott Boulate. La croisade comme ascèse ? L’idéal ascétique contraint des Hospitaliers lors des croisades tardives, fin xiiie-xve siècle
4La spiritualité des ordres militaires est une question complexe. L’ascèse que l’on retrouve traditionnellement chez les différents ordres contemplatifs y est contrariée par le fait que leurs membres mènent une lutte armée. Avec la chute des États latins d’Orient en 1291 et les conséquences du procès des Templiers, les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui accomplissent une double mission de soin et de lutte, font face à un glissement progressif de leur mission vers une affirmation du combat au détriment du soin. L’expérience ascétique des Hospitaliers, centrée autour du soin et du dévouement aux pauvres, évolue vers un ethos combattant où leur corps et leur esprit sont dédiés à la défense de chrétienté. Ce changement est perceptible dans l’évolution réglementaire de l’ordre à la fin du Moyen Âge où sont peu à peu redéfinis ses origines et ce que signifie une vie ascétique à son service.
Abdelhak Boum-Sied. L’appel au renoncement du vizir andalou Ibn al-Ḫaṭīb à la fin du xive siècle : entre ascétisme pratique et idéal ascétique
5Cette étude interroge le renoncement promu par le vizir de l’émirat nasride Ibn al-Ḫaṭīb (m. 1374) dans une lettre qu’il adresse au savant de Tlemcen Ibn Marzūq à la fin du xive siècle. Sur le ton du sermon, du conseil et de la guidance, l’auteur déploie un long discours moralisateur pour inciter son contemporain au renoncement à l’activité politique ainsi qu’aux mondanités. Le propos élaboré renferme une perspective existentielle qui tend vers une vision ascétique inspirée du soufisme qui correspond aux aspirations personnelles tardives affirmées par le vizir grenadin. Or, si ses liens avec la doctrine et le monde des soufis sont attestés et appuyés par plusieurs recherches académiques, il s’agit dans cette étude, en partant de la lettre en question, tout en élargissant le socle documentaire à d’autres sources, d’apporter un regard recentré essentiellement autour de l’examen de la posture prétendument mystique projetée par Ibn al-Ḫaṭīb. La posture soufie ainsi promue est-elle le reflet d’une pratique personnelle codifiée ou le prétexte d’un renoncement, dont les motivations seraient davantage liées à l’exercice d’une autorité politique menacée ? Quel sens peut revêtir un tel appel, plus particulièrement, quelles significations intellectuelles renferme la posture soufie projetée par un membre de l’élite lettrée andalouse accoutumé au faste et au luxe, dans une période difficile de sa vie. Est-ce le résultat d’une crainte de la mort inspirée de considérations personnelles par suite d’un investissement mondain ? Faut-il situer le propos dans le cadre d’une opposition personnelle entre Ibn al-Ḫaṭīb et le cadi al-Bunnāhī dans un émirat de Grenade où subsiste un conflit de principes entre le monde des fuqahāʾ et celui des soufis ?
Maureen Boyard. Le jeûne hors du cloître dans un sermon de Rathier de Vérone (964)
6À travers une homélie de Rathier de Vérone datée de 964, cet article analyse la pastorale du jeûne déployée à l’époque ottonienne et appuyée sur des héritages carolingiens. Cette source permet d’observer comment l’écart à la norme alimentaire (jeûner plutôt que manger) devient lui-même une norme sociale, et quelles tensions naissent de la massification des pratiques ascétiques. L’homélie présente le jeûne comme une contrainte qui consiste à reporter dans le temps la prise alimentaire. Elle ne promeut pas l’héroïsme individuel, mais un idéal d’ordre et de discipline, valorisant la dimension collective du jeûne comme rythme commun et temps de cohésion. Face à ceux qui contesteraient les règles édictées, l’évêque manifeste sa capacité à fixer les normes et réaffirme son autorité.
Edina Bozóky. L’attrait des ascètes encuirassés : l’exemple de Wulfric de Haselbury et de Godric de Finchale
7Au cours des xie-xiie siècles plusieurs ascètes se mortifiaient en portant une cotte de mailles (lorica). Il existe deux ascètes encuirassés, appelés aussi loricati, célébrés dans les récits hagiographiques qui leur sont consacrés comme des saints vivants. Wulfric de Haselbury (v. 1090-1154/1155) a mené une vie de reclus pendant vingt-neuf ans ; sa Vie, écrite par le cistercien John de Forde vers 1184, est postérieure d’une trentaine d’années à sa mort. Godric de Finchale (v. 1065-1170) est devenu ermite dans la forêt de Finchale près de Durham. Reginald de Durham a commencé sa Vie et miracles du vivant même de Godric. L’étude de leurs récits hagiographiques permet de saisir comment s’est élaborée leur sainteté et comment leur culte a été mis en œuvre. Leur réputation d’hommes de Dieu attirait nombre de visiteurs qui cherchaient auprès d’eux consolation, conseil et guérison. Leurs hagiographes les assimilent aux saints thaumaturges les plus puissants en raison du nombre impressionnant de leurs miracles. Si les lieux de leur inhumation continuaient à attirer les pèlerins durant des siècles, leur vénération est restée limitée à des cultes régionaux.
Damien Carraz. Les statuts de l’ordre de la Foi et de la Paix en Gascogne (1229). Un programme ascétique pour l’aristocratie laïque ?
8En 1230, Grégoire IX approuvait l’« ordre de Saint-Jacques pour la défense de la Foi et de la Paix en Gascogne » qui venait d’être établi par l’archevêque d’Auch avec le concours de grands laïcs et prélats. Inspirée par l’ordre de Santiago, cette fondation visait au rétablissement de la paix et à l’approfondissement de la foi dans une région troublée par les guerres féodales et par les soubresauts de la crise albigeoise. Les statuts cherchent à soumettre les membres de l’ordre à un véritable disciplinamento. À travers l’obéissance, la chasteté conjugale, la charité, le jeûne et d’autres contraintes, cette norme tend à imposer une forme d’ascèse destinée à l’aristocratie. Le texte emprunte aux règles de plusieurs ordres militaires mais on le compare également aux statuts édictés pour d’autres fraternités chevaleresques en Italie du Nord. S’il est délicat d’évaluer la portée concrète d’une telle norme, cet effort d’encadrement participe du renforcement du dominium ecclésiastique et de l’instauration d’un ordre théocratique promu par le Siège apostolique.
Philippe Castagnetti. L’idéal ascétique dans les communautés hiéronymites italiennes des xive-xve siècles d’après les procès de béatification de Pietro Gambacorta et de Nicolò da Forca Palena
9La relative méconnaissance des origines des hiéronymites de Pierre de Pise, en particulier de leur habitus religieux, peut être palliée grâce aux pièces produites en vue de la béatification du fondateur, Pietro Gambacorta, dont le culte fut reconnu en 1693, et de celle de Nicolò da Forca Palena, qui rejoignit Pierre de Pise en 1446 et dont le culte fut approuvé en 1771. Relevant chacun d’un casus exceptus par rapport aux normes d’Urbain VIII, les deux procès s’accompagnent d’une collation documentaire brouillonne mais éclairante quant à la nature de l’ascèse originelle. Celle-ci y est d’autant plus valorisée, notamment le jeûne, que saint Jérôme est vu moins comme un docteur que comme l’archétype du moine. Les béatifications ne parviennent pas toutefois à remédier au flou identitaire d’un ordre affaibli par le relâchement disciplinaire et la concurrence des hiéronymites observants de Lombardie.
Pauline Duclos-Grenet. Apprehendite disciplinam. Représenter la discipline chez les confréries flagellantes italiennes à la fin du Moyen Âge
10La fin du Moyen Âge, en particulier en Italie, constitue un moment d’essor pour les confréries laïques spécialisées dans la pratique de l’autoflagellation. Ces sodalités sont à l’origine de nombreuses commandes d’images, notamment pour accompagner leur dévotion. Parmi les œuvres qui leur sont rattachées, se déploie une iconographie centrée sur la discipline, pratique à la signification complexe. La présente étude se propose d’examiner comment la représentation de l’autoflagellation, constitutive de l’identité de ces confréries, participe de l’effort de mise en ordre de ces groupes qui cherchent à s’institutionnaliser, en particulier dans leurs statuts. Dans les images dévotionnelles, en revanche, la figuration de la discipline apparaît comme une explicitation du processus d’imitation du Christ en vue du salut, dans lequel l’image elle-même se pose en modèle.
Florian Gallon. Expériences érémitiques, inspiration orientale et traditions locales dans le nord-ouest de la péninsule Ibérique (viie-xe siècle)
11À la lumière d’un corpus qui n’a pas beaucoup d’équivalents dans l’Occident latin du haut Moyen Âge, l’article s’attache à l’étude d’une série compacte et cohérente d’expériences érémitiques, concentrées dans le Nord-Ouest de la péninsule Ibérique au viie puis dans un long xe siècle. Dans la tradition des pères du désert véhiculée et perpétuée par les textes et par des voyages transméditerranéens, mais aussi en vertu d’un enracinement local au sein d’une micro-chrétienté que n’atteignent pas les grands courants réformateurs avant le xie siècle, la région se démarque par la densité et la durabilité du phénomène érémitique. Celui-ci se caractérise tout à la fois par une pratique de l’ascèse solitaire aux formes fluides et variées et par la complexité des relations qu’entretiennent, avec leur environnement institutionnel et social, des ermites qui vivent rarement dans une complète solitude.
Anne-Marie Helvétius. Quête de sainteté ou expiation des péchés : la diversité des modèles ascétiques dans le monde franc (vie-ixe siècle)
12La diversité des discours relatifs aux formes d’ascèse dans le monde franc précarolingien découle des héritages de l’Antiquité tardive. Malgré l’ampleur des débats sur la grâce et le libre arbitre, l’expérience des Pères du désert demeure un idéal pour la plupart des moines et des moniales. En outre, le modèle ascétique de la vierge martyre triomphante à l’autorité reconnue demeure influent, même si les femmes se voient concurrencées sur ce terrain par les évêques puis par les abbés. Enfin, les héritiers d’Augustin dénoncent l’orgueil de ces prétendus « saints vivants » qui rivalisent d’exploits ascétiques : à leurs yeux, tous les chrétiens étant pécheurs, la seule finalité acceptable de l’ascèse est la pénitence. Les exemples ici abordés permettent de montrer comment les sources mérovingiennes contribuent à enrichir l’histoire des courants ascétiques occidentaux.
Patrick Henriet. Pour une histoire de l’ascétisme latin médiéval : typologies et tournants majeurs
13Cette étude synthétique montre que l’histoire de l’ascétisme latin chrétien médiéval peut être décomposée en trois étapes : 1) Une première période illustrée par les Pères du désert, avec des pratiques extrêmes mais néanmoins peu marquée par l’idée de pénitence compensatoire. Le but premier est de domestiquer le corps pour le mettre au service de l’esprit. 2) Un ascétisme marqué par l’obsession de la satisfactio pénitentielle : l’objectif est d’effacer les péchés par l’accomplissement de mortifications compensatoires soigneusement calculées. 3) Un ascétisme féminisé proposant une sorte de dynamique inversée, puisque l’action sur le corps est maintenant autant le fait de Dieu, qui marque et gouverne celui-ci, que de la sainte ou du saint qui se mortifie. Ces trois modèles correspondent grossièrement à trois époques, mais ils coexistent selon des modalités et des proportions qui varient. Il faut donc imaginer sur le long terme une sorte de feuilletage des modèles ascétiques. Contrairement à ce qu’avait suggéré Michel Foucault, le christianisme a donc été, jusqu’au xixe siècle en tout cas, résolument ascétique. Il est évidemment impossible d’en tirer la conclusion que l’ascétisme médiéval n’aurait pas d’histoire.
Élisabeth Lusset. Échapper à l’ascèse ou l’embrasser ? Les réguliers face aux réformes de l’observance (années 1490-1520)
14Depuis la fin du xive siècle, les réformes de l’observance promeuvent un retour à une interprétation stricte de la règle, suscitant des conflits au sein du monde régulier. Alors que ces conflits ont été appréhendés du point de vue des réformateurs, cet article adopte la perspective des individus soumis contre leur gré à ces changements. Il analyse un millier de suppliques adressées à la pénitencerie apostolique, entre les années 1490 et 1520, par lesquelles les religieux originaires de France et des Pays-Bas demandent à changer de monastère, à être absous du crime d’apostasie, à faire annuler leur profession ou à sortir de la clôture tout en conservant leur habit régulier. L’article s’intéresse au regard porté sur les réformes observantes, présentées comme d’intolérables innovations, et dresse un panorama des stratégies déployées par les religieux pour échapper à cette ascèse non consentie.
Marie-Anne Polo de Beaulieu. Expériences de l’ascétisme dans les recueils d’exempla latins (xiiie-xive siècle)
15À partir d’un corpus volontairement hétérogène, nous avons tenté de repérer dans le discours sur l’ascétisme, qui sous-tend les narrations exemplaires, des harmonies et des discordances entre cisterciens, séculiers et ordres mendiants. Le fond commun des Vitae Patrum émerge clairement, cependant concurrencé par de nouveaux modèles contemporains d’ascétisme au masculin et au féminin, dans le cadre monastique ou dans le siècle. Certaines expériences extrêmes de l’ascétisme sont rarement citées, dans un discours qui oscille entre valorisation et critiques. Mais un appel à la modération se fait entendre dès l’époque des Pères du désert, repris dans la majorité des recueils d’exempla. Enfin, se pose la question des publics visés par ces récits : novices, moines de chœur, mais également tiers ordres, béguines et laïcs engagés dans des pratiques ascétiques tout en restant dans le siècle.
François Wallerich. Le renoncement à la curiositas, une forme d’ascèse ? Monde monastique et société (xiie-xiiie siècle)
16Les expériences et modèles ascétiques médiévaux sont interrogés à partir de la notion de curiositas, qui désigne un large éventail de réalités, dont le point commun est sans doute la recherche du superflu et de l’inutile. Comment cette notion permet-elle de mieux saisir la cohérence des pratiques ascétiques, que celles-ci concernent les sens ou l’intelligence ? Nous soulignons l’importance du discours sur la curiosité en milieu monastique au xiie siècle, où l’influence d’Augustin est décisive, ainsi que les paradoxes et difficultés d’une notion dont les contours dépendent du contexte. Enfin, nous proposons quelques pistes pour suivre l’influence du discours monastique sur la société, par le biais de la prédication des ordres mendiants au xiiie siècle. Ces derniers reprennent à leur compte l’idéal ascétique hérité de l’augustinisme en l’aménageant, ou au contraire s’en éloignent.
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