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    Plan détaillé Texte intégral Une innovation académique dans le droit fil du mot d’ordre interdisciplinaire ? Rapports à la culture scientifique et visées pédagogiques holistiques Socialisations académiques et disqualification des options holistes et militantes La science de l’action motrice : échecs d’un projet de discipline interdisciplinaire Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Histoire de l’interdisciplinarité

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Tropisme interdisciplinaire, inertie académique et institutionnalisation des sciences et techniques des activités physiques et sportives

    Taïeb El Boujjoufi et Stéphan Mierzejewski

    p. 153-172

    Résumés

    De même que les sciences de gestion, les sciences de l’information et de la communication, les sciences politiques ou encore les sciences de l’éducation se consacrent à l’étude pluridisciplinaire d’un objet empirique dont la légitimité est avant tout sociale, les sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) offrent l’ensemble des caractéristiques a priori qui se sont « imposées de manière verticale » depuis l’après Seconde Guerre mondiale en raison des attentes d’une société « modernisatrice » puis des injonctions de plus en plus exigeantes envers des « universités de masse » s’adaptant à leur environnement économique et social. Tout en soulignant les risques d’un usage mécanique des couples d’opposition qui focalisent les discussions sur le rapport entre le domaine universitaire et celui des pouvoirs (autonomie vs hétéronomie), cet article se propose d’étudier ce que les étapes précises de la genèse des Staps nous apprennent sur les processus d’appropriation (ou au contraire de disqualification) qui président au destin des projets interdisciplinaires au sein du monde universitaire français des années 1970.

    In the same way thatManagement Science, Information and Communication Sciences, Political Science and even the Science of Education are dedicated to the multidisciplinary study of an empirical object the legitimacy of which is above all social, the Sciences and Techniques of Physical and Sports Activities (STAPS) satisfy all the requirements of academic authorities imposed since the Second World War due to the expectations of a modern society, and subsequently because of the increasing calls for mass education to adapt to their economic and social environment. While minimising dialectic opposition between the academic and administrative domains (autonomy vs heteronomy), this article aims to study what the precise steps of the genesis of STAPS teach us about the processes of appropriation (or on the contrary, exclusion) which ruled the destiny of transdisciplinary projects within the French university world of the 1970s.

    Texte intégral Une innovation académique dans le droit fil du mot d’ordre interdisciplinaire ? Rapports à la culture scientifique et visées pédagogiques holistiques Socialisations académiques et disqualification des options holistes et militantes La science de l’action motrice : échecs d’un projet de discipline interdisciplinaire Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    « Si nous nous spécialisons, ce n’est pas pour produire plus, mais c’est pour pouvoir vivre dans les conditions nouvelles d’existence qui nous sont faites. »
    Émile Durkheim

    1Constituées en filière de formation puis en section universitaire (74e du nom) entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, les sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) ont ceci en commun avec d’autres domaines d’études créés à la même époque, comme les sciences de l’information et de la communication ou les sciences de gestion, de se vouer à l'étude pluridisciplinaire d'un objet empirique (ici le sport) dont la légitimité est avant tout sociale. Sans cesse réaffirmée par les promoteurs successifs de la discipline1, cette vocation interdisciplinaire des Staps a aussi rencontré l’adhésion des pouvoirs publics. Difficile, de fait, de penser l’intronisation des sciences du sport au sein de l’Université française indépendamment du contexte d’ouverture de l’enseignement supérieur de l’après-1968. Divers groupes de pression s’emploient alors – pour des motifs parfois symétriques – à inaugurer de nouvelles thématiques affranchies des carcans facultaires traditionnels, et censément plus en phase avec les « besoins » de la société qu’ils appellent de leurs vœux. Cette conjoncture précipite la création en 1969 des UEREPS, qui abriteront la filière Staps avant de se transformer en UFR Staps avec la loi d’orientation de 1984. L’essor spectaculaire de cette discipline scientifique depuis le milieu des années 1990 n’est, dans cette suite logique, pas non plus étranger au contexte de réactivation de forces extra-académiques très offensives face à la fragmentation académique pensée comme un frein à l’innovation économique et sociale2. Les Staps doivent-elles pour autant être considérées comme une discipline foncièrement hétéronome (Pavis, 2003) ? Relèvent-elles stricto sensu de la série de ces disciplines « imposées par le haut » (Karady, 1982) à partir de l'après-Seconde Guerre mondiale ? Jusqu’à quel point sont-elles impactées par les directives européennes plus récemment inscrites dans le processus de Bologne et la stratégie de Lisbonne, qui consacrent les appropriations les plus instrumentales du mot d’ordre interdisciplinaire ? Comment se situent-elles vis-à-vis de ce qui est parfois décrit comme un véritable mouvement de « prolifération » des studies (Maigret, 2013) ?

    2Les motifs « politiques » l'ont indéniablement emporté dans la genèse de cette discipline. Divers indices peuvent, de la même façon, rétrospectivement accréditer l’image d’un domaine d’emblée versé dans la culture du problem solving, et désormais tout entier converti au pilotage de la recherche par les contrats et l’évaluation bibliométrique des résultats3. Si les Staps partagent bien avec les sciences de gestion (mais aussi les arts plastiques et les sciences de l’éducation) le fait de rompre avec les modes de découpage disciplinaires usuels, les termes précis de leur institutionnalisation soulignent toutefois la grande variété et la profonde ambivalence des ressorts qui favorisent les domaines universitaires pluridisciplinaires autour de 1968 (Boltanski et Chiapello, 1999 ; Dormoy-Rajramanan, 2017). C’est tout l’intérêt du cas de figure des Staps que d’obliger à prendre en compte la variété des formes de domination universitaires, dans une filière dont les frontières sont redessinées en permanence par les forces sociales composites qui l’habitent. La reconnaissance de la section Staps par le Conseil supérieur provisoire des universités (CSPU) en 1982 intervient ainsi dans le prolongement d’une série de réformes qui ont permis l’alignement de la formation des professeurs d’éducation physique et sportive (EPS) sur celle des autres enseignants4. Or, ces largesses ne sont pas le fruit d’un dessein préalable des autorités. Elles viennent satisfaire les revendications de diverses fractions de ce groupe professionnel en phase d’ascension sociale.

    3Les remaniements institutionnels qui ont donné naissance aux Staps relèvent, autrement dit, au moins autant de l’histoire de l’accès au statut de corps pédagogique constitué de l’enseignement secondaire des enseignants en EP5 que de l’activation d’une raison économique anticipant les retombées du marché émergent de l’emploi et des spectacles sportifs. Les demandes latentes auxquelles les enseignants en EPS parviennent à connecter leurs revendications sont en l’occurrence « étatiques ». L’enjeu fondamental, c’est le contrôle des effets liés au poids croissant de la jeunesse et à la diffusion massive des pratiques et des modes de vie sportifs dans la conjoncture des années 1955-1970. La politique sportive officielle engage, en la matière, une conception de l’encadrement des loisirs de la jeunesse qui prime encore largement pour l’heure sur les enjeux géopolitiques et socio-économiques du sport moderne (Loirand, 1996). Et c’est moyennant leur monopole d’autorité historique sur ce domaine d’action, que le groupe d’enseignants en question est en mesure de peser sur les décisions d’intégration universitaire de la formation de ses membres.

    4Saisir les implications de la question interdisciplinaire dans la genèse des Staps suppose de se replacer dans ce cadre d’enjeux et ce milieu de culture spécifiques. Conformément à ce qui s’observe dans de nombreux autres domaines scientifiques, ce n’est pas tant le volume – plutôt faible6 – des productions passibles du qualificatif interdisciplinaire qui donne la meilleure mesure de ces implications. L’objet de ce chapitre n’est toutefois pas simplement d’opérer un travail de démystification, aussi salutaire soit-il, en pointant l’écart rituel entre velléités interdisciplinaires et pratiques scientifiques effectives7. La délimitation entre ce qui constitue le territoire propre d’une discipline et ce qu’elle a en commun avec différentes disciplines connexes relève en réalité toujours d’un « partage mobile » (Chartier, 1989) en vertu duquel un mode de découpage prévaut (provisoirement) sur un autre. S’il en est ainsi, c’est que la formation d’une discipline, quel que soit son degré de « pureté », suppose un travail social dont les termes gagnent à être envisagés de manière relationnelle (Boutier, Passeron et Revel, 2006). Ainsi conçue, l’institutionnalisation d’une discipline interdisciplinaire comme les Staps renseigne sur les investissements dont le mot d’ordre interdisciplinaire est l’objet dans le cadre d’une communauté et en regard d’un objet particuliers ; aussi bien que sur le destin des entreprises liées à ce mot d’ordre au sein de l'espace universitaire français des années 1970.

    Une innovation académique dans le droit fil du mot d’ordre interdisciplinaire ?

    5La prégnance du mot d’ordre interdisciplinaire tel qu’il se déploie à la fin des années 1960, sous la forme d’une critique en règle du cloisonnement et de la rigidité de l’appareil scolaire en général (et de l’enseignement supérieur en particulier), transparaît à travers une série d’événements, de prises de position et de dispositions institutionnelles qui marquent la période. Cette thématique est notamment très présente dans les débats auxquels donne lieu le colloque organisé à Amiens par l’Association d’études pour l’expansion de la recherche scientifique (AEERS) en 19688, intitulé « Pour l’éducation nouvelle ». Elle constitue aussi l’une des pierres de touche (avec « l’autonomie » et la « participation ») de la loi d’orientation de l’enseignement supérieur de 1968 (loi Faure) qui instaure des universités pluridisciplinaires9. Ces débats qui consacrent l’importance des « disciplines d’éveil » dans le cadre d’une éducation intégrale de l’individu, tout comme cette loi, vont avoir une grande importance pour la trajectoire institutionnelle de l’EPS. Les professeurs en EPS ne sont pourtant pas en première ligne dans ces débats. Ils y accèdent de façon médiane10 du fait de leur position en porte-à-faux à l’intersection des univers scolaire et sportif.

    6Les débats qui animent la profession portent, en effet, alors principalement sur l’objet et la légitimité de la discipline « éducation physique ». L’enjeu premier est la réaffirmation de l’autorité pédagogique et de la spécificité du groupe au sein du système scolaire et vis-à-vis du mouvement sportif, dans une conjoncture tout aussi critique que porteuse. Porteuse, dans le sens où, en tant que lieu de transmission à grande échelle et auprès d’une population scolaire captive, l’éducation physique bénéficie de l’intérêt que suscite le développement du sport. Critique, en ce que la diffusion de la culture sportive auprès des « classes moyennes » provoque en retour une profonde crise identitaire au sein d’une discipline héritière de la gymnastique républicaine de la fin du xixe siècle. Du point de vue des certifiés en EPS, ce qu’induit la diffusion des valeurs sportives, c’est le dépassement d’une opposition culturelle qui avait jusque-là toujours distingué les activités physiques tenues pour proprement « éducatives », contrôlées par l’État et bénéficiant du label de méthode nationale, des pratiques sportives civiles soupçonnées de nuire par leur intensité et le culte de la compétition qu’elles promeuvent à « l’intégrité physique et morale de la jeunesse » (Defrance et Pociello, 1992 ; El Boujjoufi, 2015). Ceux-ci ne peuvent que se sentir interpellés par le bouleversement des repères éducatifs et la montée des nouvelles aspirations culturelles. La formation des dispositions « sportives » s’effectuant de mieux en mieux dans le cadre des clubs civils, voire des familles, c’est la lisibilité et l’esprit de leur mission qui sont fragilisés. Ce qui se joue, c’est la redéfinition de leur discipline. Or cette redéfinition passe par l’intégration universitaire de leur formation.

    7Ce qui les distingue des autres spécialistes de la manipulation des corps, c’est précisément en effet qu’ils sont des enseignants. La réaffirmation de cette qualité implique qu’ils disposent des mêmes titres et avantages que les autres enseignants de l’enseignement secondaire. D’où le caractère éminemment stratégique des débats mentionnés plus haut sur le « statut scientifique » de l’éducation physique, qui gagnent en consistance académique avec la transformation des anciens instituts régionaux d’EPS (Ireps) en UEREPS en 1969. D’où également une certaine convergence avec les critiques ambiantes de l’intellectualisme et du conservatisme du système éducatif français, qui constituent autant d’arguments pour rehausser le statut culturel et la position scolaire de l’éducation physique. La thématique de l’interdisciplinarité est alors explicitement mobilisée comme l’un de ces arguments. Ainsi le Syndicat national de l’éducation physique (SNEP) s’en empare-t-il à l’occasion d’un colloque intitulé « Pour un enseignement supérieur et une recherche dans le domaine des activités physiques et la formation des cadres de ce secteur » co-organisé avec le Snesup à la Sorbonne en février 1971 :

    Pour la première fois dans l’histoire de notre discipline, philosophes, sociologues, psychologues, urbanistes, médecins, biologistes, débattaient avec des professeurs d’éducation physique de la nécessité d’une approche scientifique pluridisciplinaire des activités physiques et sportives sous leurs différents aspects. Tous ont dit, sous des formes diverses, qu’un tel projet était à la fois indispensable et possible (« Le colloque de la Sorbonne. Un événement sans précédent », Bulletin du SNEP, 20, 1971 : 5).

    8La mobilisation de ce ressort interdisciplinaire est quasi systématique dans les prises de position corporatives et syndicales nationales, aussi bien que dans les initiatives locales visant à obtenir l’accréditation d’une nouvelle offre pédagogique ou l’obtention de subsides de recherche. Aussi tactiques et ambivalents que soient leurs mobiles, la multipositionnalité de la plupart des promoteurs de la discipline11 a pour corollaire leur socialisation idéologique et intellectuelle. Cette socialisation imprègne en profondeur des modes de légitimation qui ne peuvent dès lors être ravalés au rang de constructions purement factices.

    Rapports à la culture scientifique et visées pédagogiques holistiques

    9L’ambivalence des revendications se fait jour au moment où l’intégration universitaire est, contre toute attente, l’occasion d’une profonde crispation des positions dans les UEREPS où les cursus Staps se développent à partir de 1975. Les divisions internes se cristallisent dès la fin des années 1970 au sujet des contenus des diplômes de licence et de maîtrise, puis des finalités du 3e cycle et des critères d’accès au corps des futurs enseignants-chercheurs en Staps ; dont les créations sont envisagées comme des marques – toujours bienvenues – de reconnaissance, mais à condition qu’elles ne remettent pas en cause l’ordre des hiérarchies symboliques précédemment en vigueur dans ces établissements. Pour la plupart certifiés en EPS et dépositaires d’un modèle de formation pédagogique et technique centré sur l’exercice du métier d’enseignant en éducation physique (El Boujjoufi et Mierzejewski, 2007), de nombreux acteurs des UEREPS commencent à se sentir dépossédés face aux tenants de l’application « d’exigences universitaires crédibles12 ». Le projet des Staps n’avait fondamentalement de sens, pour ces derniers, qu’à des fins d’ennoblissement de l’image de cette formation, et, mutatis mutandis, de stimulation d’une recherche « directement utile pour l’EPS ».

    10Le durcissement du clivage sous-jacent entre culture pédagogique et technique et culture savante a en ce sens nourri des lectures légitimistes promptes à conclure à un usage strictement « emblématique du vocable université » dans le domaine naissant des Staps (Michon, 1985, 129), voire à l’anti-intellectualisme foncier des enseignants en EPS. À bien y regarder, les premiers diplômes Staps sont pourtant l’occasion d’un relatif affranchissement (et d’une rupture cognitive) vis-à-vis de la filiation historique directe avec l’éducation physique. Une frange active du groupe travaille à l’autonomisation d’un sous-espace de culture académique. Ses représentants ont en quelque sorte « anticipé le mouvement » en se dotant de titres universitaires. C’est précisément ce qui provoque la crispation de tous ceux dont les positions de « simples certifiés » se trouvent ainsi dévaluées. Or, la réussite de ces stratégies de reclassement (Mierzejewski, 2005b) indique que, d’abord mise entre parenthèses, la capacité d’inertie du champ académique retrouve ici toute son efficience. À cette grille de lecture par les intérêts et la polarisation des positions s’ajoutent, en outre, les motifs proprement épistémiques qui alimentent au même moment des débats scientifiques internes marqués par un certain tropisme interdisciplinaire.

    11Si les enseignants en EPS semblent se caractériser par « […] leur manque de sensibilisation à ce que l’on appelle communément une démarche scientifique, au profit d’une perméabilité aux discours d’apparence concrète, utile, en rapport avec le terrain (pédagogique) » (Gougeon, 1994 : 494-495), c’est aussi et surtout que leur souci lancinant de synthèse des connaissances est irréductible au (et non pas incompatible avec le) parti pris réductionniste. Leurs rapports à la « Science » sont médiatisés par l’éthique d’action qui constitue l’arrière-plan axiologique et épistémique de toute intervention éducative. Les fondements de cette posture holistique sont à rechercher dans la double origine médicale et normalienne (écoles normales primaires) de leur modèle de formation (Defrance, 1998), dans la polyvalence de leurs épreuves de recrutement et dans la perpétuation de la position marginale de leur matière dans l’enseignement secondaire13. La visée première est de modéliser des situations éducatives pour justifier les options et stimuler l’innovation pédagogique14. Quoique dominée, cette posture peut se revendiquer d’une longue tradition « […] d’approches holistes, classificatoires ou d’emblée techno-matérielles qui ont toujours existé en parallèle des sciences fondamentales emblématiques », et qui posent « […] autrement la question de ce qu’est comprendre » (Pestre, 2006 : 61).

    12Le parallèle est évident avec les débats relatifs à l’instauration d’une « pédagogie scientifique » et au dépassement de l’opposition théorie/pratique qui animent au même moment les sciences de l’éducation. À ceci près que les promoteurs des Staps n’occupent pas de position universitaire préalable et termineront, pour la plupart, leur carrière en tant que certifiés (ou agrégés à partir de 1983). Les connexions avec les appels à l’interdisciplinarité et l’humeur (anti)institutionnelle, que partagent divers courants de pensée (matérialisme-dialectique, freudo-marxisme, personnalisme), s’opèrent ainsi bien souvent dans le cadre d’engagements partisans, syndicaux et associatifs formateurs, mais très chronophages (et incompatibles avec la poursuite d’études de 3e cycle). Ces courants concurrents ont tous en commun de prôner des conceptions « globales », « ouvertes » et « émancipatrices » de l’éducation ; de comporter une critique plus ou moins frontale de l’intellectualisme scolaire et de la spécialisation scientifique ; et de réserver une place de choix au développement des potentialités motrices de « l’être humain ». La rigueur des emprunts conceptuels peut en revanche grandement fluctuer en fonction du degré d’acculturation universitaire. Ce que s’empressent de relever les tenants d’une acception académique « classique » de la recherche naissante en Staps, dénonçant l’éclectisme et le placage abusif de trop nombreuses élaborations intellectuelles.

    13Le déni de scientificité est très net concernant le dispositif de « formation-recherche » développé par les pédagogues-formateurs du courant dit du « sport éducatif15 », qui prône une « vérification en acte » et un enracinement dans le « processus de transformation des pratiques16 » :

    L’exemple typique c’est l’utilisation de Piaget. Bon, Piaget ne s’est jamais intéressé à l’EPS, on l’a utilisé, on l’a déformé. J’ai fait des stages à la FSGT dans les années 1970 où on nous disait le jeu c’est de l’assimilation, l’EPS c’est de l’accommodation, etc. C’était complètement hurluberlu ! Moi à l’époque j’avais commencé un doctorat de psychologie, je disais mais c’est pas possible quoi, enfin ce que j’ai appris en psycho ça correspond pas du tout à ce que vous nous dîtes. Si, si, j’ai des textes de l’époque de Mérand et de Marsenach, c’est à se taper le cul par terre, quoi ! Ils sortaient des choses que Piaget il aurait entendu ça, il aurait hurlé (maître de conférences en Staps, initialement certifié en EPS en poste dans une UEREPS, docteur en psychologie).

    14Ce déni frappe également, avec des nuances, des travaux beaucoup plus « capés » sur le plan universitaire, comme ceux de Jean-Marie Brohm et de Pierre Parlebas, qui représentent deux autres courants marquants de la période (dont les positions seront discutées plus loin). Aussi fondées soient-elles, les critiques de ces positions ne recouvrent pas que des motifs épistémologiques et font, en cela, symptôme des transformations de l’espace des productions intellectuelles en EPS de la fin des années 1960 au début des années 1980.

    Socialisations académiques et disqualification des options holistes et militantes

    15À partir du courant des années 1970, les productions intellectuelles en EPS prennent une tournure plus académique. La concurrence se renforce. Elle induit une spécialisation des discours scientifiques sur la discipline. Le contraste est manifeste avec la conjoncture du courant des années 1960, où les exhortations à la rationalisation des démarches et des méthodes pédagogiques, à la documentation, à la mise sur pied d’une « recherche » et d’un « véritable enseignement supérieur », etc.17, semblent plus relever du volontarisme que d’une réelle appropriation des normes de production savantes. Faute d’une masse critique suffisante (et de voies de promotion internes), le monopole de la formulation des recommandations sur le « bon usage » de la science en éducation physique revient à des universitaires (ou professeurs agrégés) partiellement investis dans le domaine.

    16À compter des années 1970, une nouvelle génération de formateurs – issus de la discipline – prend en charge les « cours théoriques » et s’affirme sur le marché des formations « supérieures » en EPS. Cette génération aborde de front la question d’une recherche en EPS voire, pour certains d’entre eux, d’une « science de l’EPS ». Une frange croissante de cette génération dispose désormais des titres universitaires qui seront décisifs pour accéder aux premiers postes d’enseignants-chercheurs en Staps. Le glissement objectif qui s’opère conduit à une relativisation progressive des préoccupations pédagogiques au profit d’une normativité scientifique plus stricte. Le renversement des rapports de force intellectuels opère selon une double ligne de démarcation. Ce renversement se signale, en premier lieu, par un net affranchissement à l’égard des questions liées à l’enseignement de l’éducation physique et de la posture intellectuelle holistique qui en est solidaire. Outre le courant du « sport éducatif », déjà évoqué, et en dépit de leur facture intellectuelle, les propositions de Pierre Parlebas visant à remédier aux insuffisances d’une éducation physique « en miettes » par l’édification d’une « science de l’action motrice » font, elles aussi, les frais de cette tendance défavorable18. La démarcation procède, en second lieu, de l’affirmation du principe de réduction et de l’impératif de « neutralité axiologique ». Cette affirmation contribue alors à reléguer à la marge différentes approches sociopolitiques, anthropologiques et psychanalytiques du corps et de l’institution sportive, qui transposent dans ce domaine les référents idéologiques des mouvances gauchistes puis contre-culturelles qui culminent dans les années 1965-1975 (Mauger et Poliak, 1983). Le sort réservé à l’œuvre de Jean-Marie Brohm (né en 1940) est, de ce point de vue, le plus évocateur, du fait du niveau de ressources scientifiques de l’auteur (ancien élève de l’Enseps, titulaire d’un doctorat d’État, auteur pour des collections prestigieuses, directeur d’une revue, traducteur de Marcuse…).

    17Le projet d’analyse freudo-marxiste développé tient typiquement l’institution sportive pour un « appareil idéologique d’État » à détruire et prône la libération des corps. Il en appelle à la fondation d’instituts d’études des pratiques corporelles où puissent être abordées, « […] dans une large perspective pluridisciplinaire, toutes les questions du pouvoir et de l’emprise sur le corps », compris comme « une institution parmi les institutions19 ». La posture épistémique se veut essentiellement conceptuelle, et tout à la fois holiste, critique, dialectique, multiréférentielle, impliquée/impliquante, etc.20. L’auteur n’est en ce sens pas dénué de ressources pour affronter un éventail de réactions allant de la dénonciation de son « nihilisme » (ressenti comme une violation intolérable du pacte tacite d’appartenance au champ) à la formulation de réserves méthodologiques sur les insuffisances factuelles de l’analyse :

    Peut-on, sans trahir Marx lui-même, expliquer n’importe quel domaine de l’ordre symbolique en plaquant sur lui des outils forgés à l’étude – ô combien minutieuse, détaillée jusqu’à la manie – des flux productifs ? Peut-on faire l’économie d’une investigation tout aussi minutieuse du « terrain » (de sport) en cherchant […] les contradictions qui s’y expriment ? […] C’est ce que pense Brohm qui – Le Capital sous le bras – arpente avec obstination piscines et gymnases pour débusquer, ici la plus-value, là la monnaie, ailleurs la division du travail et la concurrence. Bref ! Une métaphore si providentielle que le sport ne justifie aucune investigation originale de sa dynamique intrinsèque21 !

    18Les critiques les plus construites et les plus incisives émanent de ces « épistémologues laborieux » victimes du « syndrome de la fourmi épistémologique » et autres sentinelles d’une idéologie « scientiste et naïve » que vilipende l’auteur. Aussi respectueux soient-ils au fond de la puissance de l’œuvre, ces derniers ont manifestement la dynamique pour eux. Au point que Georges Vigarello, évoquant de manière globale « ces déjà vieux textes de la fin des années 1960, réclamant tout, tout de suite », qu’il juge d’ailleurs toujours « beaux, pourtant, mêlant Freud et Reich, sciences humaines et utopie, analyse et conviction » et qui, s’ils « paraissent fous […], ont séduit », s’estimera fondé dès 1982 à parler d’un « épisode culturel livré aux fiches de l’historien22 ». L’échec politique des aspirations révolutionnaires du moment et la mise en défaut des prophéties théorico-politiques qu’elles avaient alimentées sont passés par là. Les sciences de l’homme se recentrent au fil des années 1970 sur des objets empiriques plus circonscrits et spécialisés23.

    19À cela s’ajoutent l’ouverture de l’espace éditorial à des travaux portant sur le corps, ainsi que les réaménagements institutionnels des écoles de formation des cadres de l’EPS et les expériences socialisatrices qu’ils favorisent. L’attention accordée par un certain nombre d’analystes en sciences humaines et sociales à un objet qui n’avait jusqu’alors pas véritablement été arraché à la catégorie des « phénomènes sociaux divers » à laquelle Marcel Mauss s’était résigné, à contrecœur, à le reléguer en 1934 est en effet intimement liée à l’intérêt croissant pour les pratiques relatives au corps dans les nouvelles classes moyennes urbaines. La conjoncture éditoriale est favorable (Berthelot, 1985). Elle permet à de nombreux « pionniers des Staps » de faire leurs premières armes et d’accéder, chemin faisant, à des enjeux débordant le cadre de leurs préoccupations initiales. Mais leurs stratégies ont aussi été facilitées par la conjonction d’un ensemble d’opportunités institutionnelles internes. Née de la fusion des Enseps « jeunes filles » et « jeunes garçons » dont les missions de formation initiale sont supprimées et entièrement transférées aux UEREPS en 1969-1970, la « nouvelle Enseps » en particulier a joué un rôle très important. D’emblée consacré à la préparation d’un diplôme « supérieur » (baptisé « diplôme de l’Enseps »), cet établissement a constitué un tremplin pour plusieurs cohortes d’enseignants en EPS titulaires. Dégagés à plein temps de leurs obligations de service pendant deux années consécutives, afin de préparer un mémoire, un nombre non négligeable d’entre eux seront ainsi autorisés à s’inscrire directement en thèse (par voie de convention avec l’université Paris VII notamment)24.

    20Au-delà du gain de temps, ces derniers ont surtout bénéficié d’un milieu de culture propice. Outre le débouché tout trouvé dans les UEREPS, qui commencent à développer les premiers diplômes Staps à partir de l’année 1975-1976, il devient ainsi courant, à l’Enseps, de recruter le nouveau personnel enseignant parmi les diplômés de cet établissement titulaires d’une thèse. Les services d’enseignement ne se cantonnent plus alors à la formation pédagogique et aux techniques sportives. Cet effet d’organisation conduit à l’institutionnalisation de profils de certifiés en EPS dont l’activité se rapproche de plus en plus de celle de « véritables enseignants-chercheurs » (sans le statut). Et ce sont également à des modalités relativement homogènes de socialisation scientifique que sont exposés les membres de cette génération avec ce réaménagement des possibilités de carrières. Ce sont les dispositions renforcées par ce contexte qu’un certain nombre de ces pères fondateurs vont importer dans l’espace des Staps. Ces expériences socialisatrices anticipatrices marquent par là même la manière dont est en aval instruite la question des standards de scientificité applicables aux recherches dans ce domaine.

    La science de l’action motrice : échecs d’un projet de discipline interdisciplinaire

    21Les propositions scientifiques de Pierre Parlebas (né en 1934) méritent pour finir une attention particulière, dans la mesure où le programme esquissé se conçoit comme le plus conséquemment interdisciplinaire de la période25. Son mot d’ordre le plus fameux est lancé en 1971 : « L’éducation physique sera scientifique ou ne sera pas26. » La posture est pour le moins ambitieuse. L’auteur en appelle à un savoir original et unifié des « conduites motrices », à une réflexion épistémologique sur la spécificité du domaine de recherche esquissé et à une pédagogie scientifiquement fondée. Il mobilise à cet effet un vocabulaire et une économie conceptuelle ad hoc27. Ancien élève-professeur de l’Enseps où il est ensuite affecté en 1965 au « laboratoire d’étude du comportement moteur » en tant que « chercheur », avant d’intégrer l’institut de sociologie de la Sorbonne (dont il deviendra doyen), il cumule toutes les ressources qui font alors les grandes figures et la parole autorisée en EPS. Titulaire d’un doctorat d’État (1984), il recourt à un éventail de références très ouvert (perspective structurale, psychologie génétique, psychologie sociale, sémiologie, théorie des jeux, etc.), qui lui permet de classer les activités physiques en fonction des ressources « psycho-socio-motrices » qu’elles sollicitent.

    22Pour Pierre Parlebas, comme pour une grande partie de ses homologues, la promotion d’une éducation physique plus scientifique est une condition de l’autonomie sinon de la survie institutionnelle de la discipline. S’il serait « […] naïf d’affirmer qu’une science de l’action motrice puisse se développer sans le vigoureux soutien des autres disciplines […], une telle collaboration ne doit pas se muer en colonisation de l’éducation physique28 ». La critique du réductionnisme et de la juxtaposition des éclairages scientifiques monodisciplinaires n’est ainsi pas exempte d’enjeux territoriaux. Mais c’est le tableau morcelé des « conduites motrices » qui découle d’une telle juxtaposition, ainsi que les conceptions associationnistes de l’apprentissage qu’elle encourage, qui sont le plus profondément déplorés. Autrement dit, il ne s’agit pas uniquement d’affermir les bases scientifiques de la discipline pour mieux en asseoir la présence dans les programmes scolaires, mais bien de fonder une nouvelle science capable de produire des savoirs originaux et pédagogiquement féconds : « L’éducation physique possède un objet spécifique que nulle autre discipline ne peut lui contester : […] les conduites motrices. […] Pour les mieux connaître il apparaît important de développer une science […] qui pourrait emprunter à de multiples approches complémentaires et non contradictoires […] qui seraient en dernier ressort à intégrer dans une synthèse pédagogique29. » Le caractère interdisciplinaire du programme dégagé est garanti par l’effort d’intégration des dimensions et échelles d’analyse convoquées : « Il est bien clair qu’un tel travail d’approfondissement ne pourra être mené que dans une perspective interdisciplinaire30. » « Les schémas classiques du début du siècle qui faisaient graviter l’opposition des conceptions autour des deux pôles individu-société ou biologique-social doivent être abandonnés au profit, non pas d’une nouvelle opposition, mais d’une étude d’ensemble englobant plusieurs niveaux d’explication en inter-relations31. » Cette science nouvelle ne se prête, certes, pas à une « présentation canonique32 », puisque l’éducation physique « […] n’a pas pour objet premier d’élargir le champ des savoirs et des connaissances, mais d’agir et d’exercer une influence sur des personnes ». Les évolutions récentes de l’institution ne tendent-elles toutefois pas à démontrer qu’une telle intrusion du pédagogique « n’est pas incompatible avec le concept de science33 » ?

    23Reste que ce projet de recherche très intégré laisse dubitatifs ses pairs les plus accrédités sur le plan académique. Ce qui est en cause est la prétention même à fonder une nouvelle science, là où ces derniers ne perçoivent jamais – dans les assertions de Pierre Parlebas – que des desseins technologiques. C’est le cas de Georges Vigarello (né en 1941)34 dont les mises au point répétées expriment le mieux les rapports de force à l’œuvre. Lui-même ancien élève de l’Enseps, certifié en EPS (1963), agrégé de philosophie (1969) puis docteur d’état ès Lettres (1977), il s’est, dans la première partie de sa carrière, attaché aux questions épistémologiques touchant à l’éducation physique. Or, objectivement concurrent de celui de Pierre Parlebas, son propos – largement repris – débouche sur une « condamnation épistémologique » sans appel des prétentions scientifiques « autonomistes » :

    Pour un auteur comme Parlebas, le statut scientifique de l’éducation physique devrait passer ici par la mise en évidence de ce qui en ferait l’originalité. Mais il faut le reconnaître, cette dernière n’en est pas pour autant dessinée35.

    Un champ peut susciter une science, mais à condition que s’y dessinent des lois particulières et que s’y exercent des méthodes spécifiques. […] C’est évidemment le cas des sciences fondamentales […]. D’autres n’existent que par les pratiques sociales qu’elles sont censées produire ou fédérer. C’est le cas de l’éducation physique mais aussi de la politique, de l’urbanisme, de la gestion… […] Si l’éducation physique n’a pas de démarche scientifique, au moins est-elle condamnée à l’épistémologie36.

    24Indépendamment de sa robustesse intrinsèque, ce sont les présupposés synthétiques et les implications normatives du propos de Pierre Parlebas que semblent rejeter les tenants de critères de scientificité « normaux ». Inséparable de son militantisme dans le cadre des Cemea (dont il sera président en 2011), le programme intellectuel qui soutient son œuvre se heurte aux dispositions scientifiques de ceux qui sont en passe de devenir les premiers enseignants-chercheurs en Staps.

    Alors si, il y avait revendication scientifique, il y en a eu beaucoup qui exprimaient une revendication scientifique. Par exemple Parlebas aussi il parlait de revendication scientifique, mais je veux dire on parle, on ne parlait pas de la même chose (selon un professeur des universités en Staps, ancien élève-professeur de l’Enseps, représentant d’un courant de psychologie expérimentale appliquée à l’apprentissage moteur, entretien : 29 mars 1999).

    25À travers la réception de ce projet de science de l’action motrice, ce sont les conditions d’impossibilité de l’institution de standards scientifiques interdisciplinaires réellement opérants au sein des Staps naissantes qui transparaissent. L’adoption de procédures d’évaluation usuelles ne fera qu’accentuer cette dynamique, selon un schéma bien identifié dans de nombreux autres secteurs scientifiques. Les valeurs interdisciplinaires officiellement proclamées se heurtent aux réalités des socialisations intellectuelles, des circuits de publication et des intérêts de carrière dans l’état (encore) actuel des logiques de consécration (Endrizzi, 2017).

    26À ces obstacles, s’ajoutent les contradictions logiques dans lesquelles se trouvent le plus souvent enfermées les entreprises de légitimation d’objets symboliquement dominés, dont la visée ultime est… de se voir consacrer dans l’ordre des légitimités contestées. Adossé aux critiques du temps sur les rigidités et l’intellectualisme de l’ordre scolaire disciplinaire, c’est ainsi bien une « révolution copernicienne » de l’éducation physique que Pierre Parlebas appelle de ses vœux en invitant ses confrères à se « […] détacher du mouvement pour s’orienter vers l’être qui se meut37 ». Mais ce sont au fond les attributs de la science la plus classique qu’il revendique (et que lui dénient précisément ses opposants) pour armer cette révolution : « Application dit-on [à propos des savoirs mobilisés dans l’analyse de l’action motrice] ; la biologie ne serait-elle elle-même que l’application de la chimie et de la physique ? » (90). L’incorporation des savoirs produits en EPS dans les pratiques censées générer les effets escomptés répond, à ce titre, à un schéma assez positiviste. La critique du réductionnisme n’assume pas jusqu’au bout le statut d’approche « holiste et classificatoire » qui, bien qu’essentiel à l’espace considéré, cantonne la discipline dans la catégorie des « objets sans noblesse » (Pestre, 2006 : 61-65). Pierre Parlebas ne partage visiblement pas les dispositions contestataires ni l’humeur anti-institutionnelle qui portent, au même moment, les promoteurs des cultural studies à refuser d’ériger leurs programmes scientifiques en disciplines (Maigret, 2013) voire à se définir comme des « anti-disciplines » comme dans le cas des gender studies (Mattelart et Neveu, 2008).

    27Le souci d’unification théorique qui accompagne la velléité moniste d’agir sur l’individu « dans sa totalité » ne masque-t-il pas par ailleurs, de par le travail de sélection implicite qu’il comporte, la tentation d’imposer « […] l’idée d’un seul et même corps dont la cohésion interne serait en parfaite harmonie avec les normes de la société ambiante » (Bernard, 1975 : 737) ? Quid de l’ambivalence irréductible du corporel (et notamment du corps pulsionnel) dans la classification proposée ? Jusqu’à quel point l’insistance sur la contribution à « l’éducation globale de l’enfant » est-elle, enfin, conciliable avec les prétentions territoriales affichées ? Situé au carrefour du somatique et du symbolique, l’objet revendiqué ne relèverait-il pas tout aussi bien de la juridiction des sciences de l’éducation (dont l’éducation physique ne constituerait alors qu’un sous-domaine aussi important et légitime soit-il) ?

    28Contrairement à la période de l’entre-deux-guerres où la recherche conduite dans les instituts régionaux d’éducation physique (IREP) puise ses principaux référents dans l’hygiène et des disciplines comme la mécanique, la physiologie et l’ergonomie (El Boujjoufi, Mierzejewski et Pociello, 2019), c’est sous l’égide des sciences humaines et sociales que s’opère la poussée de rationalisation scientifique des exercices physiques scolaires des années 1970. Le discrédit des vieilles références eugénistes de l’éducation physique, l’infléchissement des dispositions intellectuelles et éthiques de la génération étudiante du « baby-boom38 » et la critique en règle des cloisonnements disciplinaires traditionnels marquent cette nouvelle conjoncture. Les intérêts corporatifs entrent alors en résonance avec les penchants interdisciplinaires de la réflexion théorique en EPS et avec l’humeur anti-institutionnelle des courants radicaux internes. Dans l’entre-deux-guerres comme dans les années 1970, l’élévation des niveaux de concurrence inhérente aux processus de professionnalisation en cours est toutefois au principe de logiques de spécialisation qui exercent des effets de normalisation défavorables à la fécondation réciproque des approches scientifiques. Partie prenante d’une conception essentiellement performative de la science (Gingras et Heilbron, 2015), l’emprise actuelle des injonctions à l’interdisciplinarité augure-t-elle d’un scénario potentiellement plus fructueux ?

    29À un moment où – par un nouveau retournement de conjoncture intervenu dans le courant des années 1990 – cette section universitaire est désormais principalement investie par des chercheurs en sciences de la vie et de la santé (Mierzejewski, 2004), une discussion épistémologiquement instruite sur les ressorts de la cohabitation des disciplines s’impose aujourd’hui peut-être plus que jamais en Staps. Au point de jonction entre culture du problem solving et du facteur d’impact, les politiques de financement et d’évaluation en vigueur (Soulé et Chatal, 2018) tendent de fait à polariser l’effort de recherche sur des questions orientées telles que l’optimisation des performances sportives, la prévention des risques de santé ou encore la gestion des retombées des grands événements sportifs (Jeux olympiques de 2024 en tête). En guise de dialogue entre les disciplines, ce sont des pratiques hégémoniques et une tendance à la relégation des approches critiques relevant des sciences humaines qui s’observent. En pointant la part d’arbitraire de ces logiques récurrentes, le recul historique peut-il un tant soit peu contribuer à l’instauration de contre-feux ? Ce sont, à défaut, les imaginaires techno-scientifiques de la performance sportive et de la nouvelle économie de la connaissance (De Montlibert, 2005) qui sont condamnés à communier dans le même déni de l’irréductible normativité du social (comme du biologique).

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    Notes de bas de page

    1Parmi de multiples prises de position, Jacques Thibault, premier professeur des universités en Staps et président de ladite section, affirme dans les colonnes de la revue Staps (organe de cette communauté scientifique naissante, qui se définit lui-même comme résolument pluriel tout au long de son histoire) : « Le domaine des activités physiques et sportives est par excellence polymorphe, [il] recouvre des aspects multiples de la réalité humaine [et les Staps incarnent en ce sens] le prototype d’une discipline horizontale dans laquelle les rapports entre des systèmes de référence différents et d’origines très diverses constituent la spécificité de l’objet. » Voir « Une preuve supplémentaire pour une filière universitaire Staps », Staps, 1981 : 97. La Conférence des directeurs d’unités d’enseignement et de recherche en éducation physique et sportive (UEREPS) insiste de son côté, au moment du rattachement de ce domaine de recherche au Conseil supérieur des universités, sur la nature pluridisciplinaire des Staps et le fait qu’elles constituent en cela « une entité dont la nature la rapproche plus d’une section transversale que d’une section disciplinaire » (courrier d’Hubert Noël daté du 15 décembre 1982, président de cette conférence, au ministre de l’Éducation nationale).

    2L'abandon de la pratique du numerus clausus à l’entrée dans les études en Staps a entraîné une démultiplication (par 10) des effectifs étudiants à partir du milieu des années 1990. S’est ensuivie une expansion du groupe des enseignants-chercheurs correspondant sans équivalent dans les autres disciplines. Un tableau du MENSR (DGRH A1-1, source GESUP, 2015) fait ainsi état d'une multiplication par 7 des effectifs de la section Staps, là où le coefficient moyen s’élève à 1,4 pour l'ensemble des disciplines (et à respectivement 2,4 et 2,74 par exemple pour les sciences de l’information et de la communication et les sciences de gestion) entre 1992 et 2013. Cette section compte désormais plus de 800 enseignants-chercheurs exerçant au sein d’une soixantaine de laboratoires labellisés (MENSR, CNRS, Inserm).

    3Entre autres indices, l’empressement du CNU Staps à expérimenter les nouvelles modalités de gestion des carrières des enseignants-chercheurs et la généralisation, depuis 2017, du calcul du facteur d’impact y compris pour l’évaluation de travaux dans des domaines très étrangers à ce mode d’étalonnement, ou encore l’orientation ouvertement « translationnelle » (i. e. indexée sur les perspectives d’application concrètes) de la politique de recherche impulsée par le GDR « Sport et activités physiques » (piloté par le président du CNU Staps sortant) au titre de la mission globale du CNRS consistant à valoriser l’interdisciplinarité et la création de consortiums (compte rendu réunion GDR « Sport et activités physiques » : 17 janvier 2019). 

    4Création des UEREPS en 1969 ; du Deug (1975) puis de la licence Staps (1977) ; nouveau certificat d’aptitude au professorat d’EPS (Capeps) indexé sur cette licence (1979) ; transfert de l’éducation physique scolaire du ministère de la Jeunesse et des Sports (MJS) au ministère de l’Éducation nationale (MEN) et habilitation des premières maîtrises Staps (1981) ; agrégation externe en EPS (1982).

    5Ce qui, dans l’enseignement secondaire français, supposait l’inscription dans le groupe des épreuves obligatoires au baccalauréat (intervenue en 1959) ; et passait aussi par l’intégration de leur formation dans le système universitaire, conformément à la fonction académique traditionnelle de reproduction des corps professoraux.

    6Sur 602 articles et éditoriaux parus dans la revue Staps entre 1989 et 2010, Collinet et al. (2012) en comptabilisent ainsi une quarantaine proposant un « travail interdisciplinaire » (que seuls 9 revendiquent explicitement comme tel), ce qui, pour les auteurs, « reste très marginal » (35-40).

    7Écart qui renvoie toujours à plus tard « l’âge post-disciplinaire » si souvent prophétisé (Endrizzi, 2017).

    8Association qui constitue un groupe de pression composite (représentants des sciences dures et des nouvelles disciplines de sciences humaines, administrateurs, franges éclairées de la classe politique) mais d’autant plus efficace, que Jean-Claude Passeron (1986) décrivait comme un « front unique critique contre l’Université traditionnelle, ses irrationalités administratives, pédagogiques et scientifiques, ses anachronismes et ses prébendes mandarinales » (377). Sur les liens avec le mot d’ordre interdisciplinaire dans le contexte propre de l’enseignement supérieur, voir par ailleurs l’ouvrage intitulé L'interdisciplinarité : problèmes d'enseignement et de recherche dans les universités (dirigé par le mathématicien, professeur au Collège de France et mendésiste André Lichnerowicz, président de l’AEERS), Centre de recherche sur l’innovation dans l’enseignement supérieur et OCDE (1972).

    9Sur ce point, voir le chapitre de Wolf Feuerhahn et Serge Reubi dans ce volume.

    10Contrairement aux professeurs de dessin bien représentés, aucun nom d’enseignant en EPS ne figure par exemple dans le listing des participants au colloque d’Amiens.

    11Parallèlement investis dans les sphères partisanes (commissions sportives du PS et du PCF en particulier), les fédérations sportives affinitaires comme la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) et/ou les mouvements d’éducation nouvelle comme les centres d’entraînement aux méthodes actives (CEMEA).

    12Partisans, quant à eux, d’une acception plus « ouverte » et « désintéressée » des objets de formation et de recherche en Staps et résolument opposés à toute forme d’accès dérogatoire au statut d’enseignant-chercheur pour les formateurs des UEREPS non titulaires d’un doctorat (position un temps défendue par le SNEP…).

    13Position qui porte les enseignants en EPS à mettre en avant le versant éducatif et relationnel de leur activité (Mierzejewski, 2016), là où les enseignants des disciplines « intellectuelles » tendent à se revendiquer de principes de légitimité essentiellement savants (Fabiani, 1988). Sur la compétence pédagogique comme forme de « compétence scientifique » traditionnellement dévalorisée dans l’enseignement secondaire français, voir Chapoulie, 1979.

    14L’horizon interdisciplinaire des Staps se situe, sous ce rapport, quelque part entre « interdisciplinarité scolaire, relative à la dynamique enseignement-apprentissage » et « interdisciplinarité académique » (Lenoir, 1995 : 247).

    15Courant historique lié au mouvement de rénovation des « méthodes en EPS » officiellement consacré à partir du milieu des années 1960. Étayées par une relecture du potentiel éducatif des activités sportives à la lumière des catégories du matérialisme dialectique telles qu’elles se diffusent dans les milieux intellectuels proches du parti communiste, puis des acquis des sciences humaines en plein développement dans les années 1960-1970 (à commencer par la psychologie du développement piagétienne), les propositions de Robert Mérand (1920-2011) et de ses collaborateurs leur vaut, a contrario, une audience remarquable auprès des enseignants en EPS « de terrain ». Les « stages d’expérimentation pédagogique comparée » qu’ils organisent depuis 1965 avec le soutien de la FSGT font office de formation continue à un moment où celle-ci n’est pas prise en charge par les autorités. Autre figure importante de cette mouvance (qui dispose également de sa notice biographique dans le Maitron), René Deleplace (1922-2010) inscrit pour sa part sa réflexion « […] dans la perspective d’une théorie directement engendrée par l’activité physique - pour retourner à l’activité physique ». Quels que puissent être « […] les apports des sciences constituées, [… ceux-ci] ne peuvent [dans cette perspective] en aucune façon se substituer à ceux de [la] science centrale [i. e. la science de la maîtrise de l’action corporelle complexe réelle], que seuls peuvent véritablement édifier les experts du terrain d’action, restant en relation étroite avec lui ». Le tout supposant le passage « […] de l’actuelle pluridisciplinarité, commencée autour de l’activité motrice complexe, à la nécessaire interdisciplinarité, qui elle reste entièrement à venir » (R. Deleplace, « La recherche sur la spécialisation sportive, l’entraînement, la performance (au sens le plus général) », dans La recherche en Staps. Bilan et perspectives, Nice, UEREPS de Nice, 1983, p. 94 et 148).

    16Marsenach J., 1981, « Une recherche pour les enseignants d’éducation physique, à quelles conditions ? », Staps, 3, p. 39-47.

    17Raymond Gratereau (directeur de l’Enseps « Jeunes gens »), 1963, « Théorie et pratique » et « La recherche », EPS, 64/66 : 5 ; Pierre Parazols (responsable du centre de documentation de l’Enseps), 1963, « La documentation : pourquoi ? Comment ? », Bulletin Enseps, 2 : 1-3 ; Amicale des anciens élèves de l’Enseps, 1963, « La mission de l’école normale supérieure d’éducation physique et sportive. Établissement national », EPS, 65 : 5 (où est affirmé que « l’Enseps poursuit sa mission universitaire traditionnelle identique à celle des autres écoles normales supérieures » (alors que les Enseps ne relèvent pas de l’enseignement supérieur au sens propre).

    18Une rubrique dédiée est consacrée ci-après à la réception de cette science de l’action motrice en EPS et en Staps.

    19Brohm J.-M., 1983, « Pourquoi un projet d’institut des pratiques corporelles », dans Anthropologie des techniques du corps, Clermont-Ferrand, Afraps, p. 39.

    20Brohm J.-M., 1994, « Pour une épistémologie de la transversalité : de la déconstruction nécessaire et imminente des Staps », dans Sciences des activités physiques et sportives, Afraps-Lareshaps, p. 148-157.

    21Denis D., 1978, « C’est la loi du sport », dans Quelles pratiques corporelles maintenant ?, Paris, Delarge, p. 122-123.

    22Vigarello G., 1982, « Le corps… entre illusions et savoirs », Esprit, 2 : 5. Dans un entretien conçu avec et réalisé par Christian Pociello, Georges Vigarello est revenu dernièrement sur l’admiration intellectuelle qu’a pu dans un premier temps susciter Jean-Marie Brohm auprès de ses camarades de promotion à l’Enseps dans les années 1960-1963 (entretien du 13 décembre 2018).

    23« Il y a désormais un refus de tout concept globalisant. Classes, crises, croissance, bourgeoisie, État […]. On préfère le pluriel au singulier : les pouvoirs se substituent au pouvoir dans un jeu de relations complexes. […] On parle en termes relationnels […]. De manière générale […] les sciences sociales ont pris une leçon de modestie. Elles vont renoncer à théoriser pour s’attacher à la patiente reconstitution des faits, aux investigations de terrain », note à cet égard Michelle Perrot (1989 : 63).

    24Soit 88 thèses soutenues entre 1970 et le début des années 1980 : 61 en sociologie ou en sciences de l’éducation dans le cadre de la convention passée avec Paris VII (sous les directions de Pierre Fougeyrollas et Pierre Ansart pour respectivement 18 et 10 d’entre elles), 7 en convention avec l’université de Tours et 20 dans des universités diverses. Données reconstituées d’après la « liste des thèses déposées à la bibliothèque de l’Insep » (Mensuel signalétique, 6, 1992) et le catalogue Sudoc.

    25Collinet et al. (2016) notent ainsi que la praxéologie motrice fondée par l’intéressé « […] envisage une véritable transdisciplinarité entre des modèles qui, en se métissant, produisent une forme nouvelle de connaissance » (44).

    26Parlebas P., 1976 [1971], « Pour une épistémologie de l’éducation physique », EPS, 89.

    27« Sémiotricité », « praxéologie motrice », « interactions socio-motrices », etc.

    28Parlebas P., 1976, « Présentation », EPS, « Activités physiques et éducation motrice », 5.

    29Parlebas P., 1976 [1968], « Pour une éducation physique structurale », 36.

    30Parlebas P., 1976 [1971], 90.

    31Parlebas P., 1976 [1968], 45.

    32Parlebas P., 1976 [1968], 4.

    33Parlebas P., 1976 [1967], « L’éducation physique : une pédagogie des conduites motrices », 29.

    34Pour qui les perspectives technologiques n’ont au demeurant rien de péjoratif, en lecteur averti de Simondon et promoteur d’une histoire culturelle des techniques sportives qu’il est (entretien du 13 décembre 2018).

    35Vigarello G., 1975 « Éducation physique et revendication scientifique », Esprit, 5, p. 749.

    36Vigarello G., 1985, « La science et la spécificité de l’éducation physique et sportive », dans Psychopédagogie des APS, Paris, Privat, p. 20.

    37Parlebas P., 1976 [1967], « L’éducation physique en miettes », 13. Vœu qui reprend le mot de Clarapède et fait écho au souci de promouvoir une « éducation intégrale de l’enfant » porté par le mouvement de l’éducation nouvelle. La philosophie sous-jacente entretient des affinités aussi bien avec la formation de « l’être social total » à laquelle peut contribuer l’éducation sportive comprise dans son acception matérialiste et historique, qu’avec la conception « plénière » ou « intégrale » de la personne humaine dans la vision personnaliste de la pédagogie chrétienne (Avanzini, 2018).

    38Dont les effets se font d’autant mieux ressentir au sein de la cohorte correspondante des étudiants en EPS que leur formation est en passe d’intégrer l’université et que leur recrutement social tend à se rapprocher de celui qui s’observe au même moment pour l’ensemble des étudiants des facultés de lettres et de sciences humaines (Defrance, 1982).

    Auteurs

    • Taïeb El Boujjoufi

      IdRef : 103462813

      Taïeb El Boujjoufi est maître de conférence à l’université Paris Est-Créteil, et membre du CLERSE, Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques, dont les travaux sont consacrés à une sociologie historique des travailleurs de la manipulation des corps sous le rapport, corrélativement, de la manière dont ils se positionnent au sein de différents champs sociaux qui se recoupent et s’alimentent les uns les autres selon leur logique propre de fonctionnement. Parmi ses publications : avec Stéphan Mierzejewski et Christian Pociello, « Le sport en chaire. Stratégies de spécialisation et mise en forme d’un domaine médical de recherches (années 1920-1950) », Revue d’histoire des sciences humaines, 34, 2019 ; en codirection avec Jacques Defrance et Olivier Hoibian, Le sport au secours de la santé. Politiques de santé publique et activité physique (Éditions du Croquant, 2021) ; avec Jacques Defrance, « Sciences médicales et poussées de rationalisation de l’entraînement sportif avant la Seconde Guerre mondiale », dans Éric Claverie, Jean-François Loudcher, Serge Vaucelle (dir.), L’entraînement sportif en France (INSEP, 2024).

    • Stéphan Mierzejewski

      IdRef : 103459677

      Stéphan Mierzejewski est maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’université de Lille, membre du Centre interdisciplinaire de recherches en éducation lillois (CIREL) dont il dirige l’équipe RECIFES et anime l’axe transversal Disciplines, disciplinaire, (dé)disciplinarisation. Il consacre ses travaux à l’incorporation des cultures et ethos (inter)disciplinaires et à leurs implications dans la genèse/recomposition des classements scolaires via les positionnements professoraux correspondants. Il a publié dernièrement : avec Igor Martinache, Nathalie Jelen et Clément Llena, « La pédagogie dans le corps ? Ressorts et conditions de forma-tion de l’ethos professoral des enseignants en EPS », Éducation et socialisation, 70, 2023 ; en codir. avec Sébastien Fleuriel, Jean-François Goubet et Manuel Schotté, Ce qu’incorporer veut dire (Presses universitaires du Septentrion, 2021), et, avec Taïeb El Boujjoufi et Christian Pociello, « Le sport en chaire », Revue d’histoire des sciences humaines, 34, 2019.

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    1Parmi de multiples prises de position, Jacques Thibault, premier professeur des universités en Staps et président de ladite section, affirme dans les colonnes de la revue Staps (organe de cette communauté scientifique naissante, qui se définit lui-même comme résolument pluriel tout au long de son histoire) : « Le domaine des activités physiques et sportives est par excellence polymorphe, [il] recouvre des aspects multiples de la réalité humaine [et les Staps incarnent en ce sens] le prototype d’une discipline horizontale dans laquelle les rapports entre des systèmes de référence différents et d’origines très diverses constituent la spécificité de l’objet. » Voir « Une preuve supplémentaire pour une filière universitaire Staps », Staps, 1981 : 97. La Conférence des directeurs d’unités d’enseignement et de recherche en éducation physique et sportive (UEREPS) insiste de son côté, au moment du rattachement de ce domaine de recherche au Conseil supérieur des universités, sur la nature pluridisciplinaire des Staps et le fait qu’elles constituent en cela « une entité dont la nature la rapproche plus d’une section transversale que d’une section disciplinaire » (courrier d’Hubert Noël daté du 15 décembre 1982, président de cette conférence, au ministre de l’Éducation nationale).

    2L'abandon de la pratique du numerus clausus à l’entrée dans les études en Staps a entraîné une démultiplication (par 10) des effectifs étudiants à partir du milieu des années 1990. S’est ensuivie une expansion du groupe des enseignants-chercheurs correspondant sans équivalent dans les autres disciplines. Un tableau du MENSR (DGRH A1-1, source GESUP, 2015) fait ainsi état d'une multiplication par 7 des effectifs de la section Staps, là où le coefficient moyen s’élève à 1,4 pour l'ensemble des disciplines (et à respectivement 2,4 et 2,74 par exemple pour les sciences de l’information et de la communication et les sciences de gestion) entre 1992 et 2013. Cette section compte désormais plus de 800 enseignants-chercheurs exerçant au sein d’une soixantaine de laboratoires labellisés (MENSR, CNRS, Inserm).

    3Entre autres indices, l’empressement du CNU Staps à expérimenter les nouvelles modalités de gestion des carrières des enseignants-chercheurs et la généralisation, depuis 2017, du calcul du facteur d’impact y compris pour l’évaluation de travaux dans des domaines très étrangers à ce mode d’étalonnement, ou encore l’orientation ouvertement « translationnelle » (i. e. indexée sur les perspectives d’application concrètes) de la politique de recherche impulsée par le GDR « Sport et activités physiques » (piloté par le président du CNU Staps sortant) au titre de la mission globale du CNRS consistant à valoriser l’interdisciplinarité et la création de consortiums (compte rendu réunion GDR « Sport et activités physiques » : 17 janvier 2019). 

    4Création des UEREPS en 1969 ; du Deug (1975) puis de la licence Staps (1977) ; nouveau certificat d’aptitude au professorat d’EPS (Capeps) indexé sur cette licence (1979) ; transfert de l’éducation physique scolaire du ministère de la Jeunesse et des Sports (MJS) au ministère de l’Éducation nationale (MEN) et habilitation des premières maîtrises Staps (1981) ; agrégation externe en EPS (1982).

    5Ce qui, dans l’enseignement secondaire français, supposait l’inscription dans le groupe des épreuves obligatoires au baccalauréat (intervenue en 1959) ; et passait aussi par l’intégration de leur formation dans le système universitaire, conformément à la fonction académique traditionnelle de reproduction des corps professoraux.

    6Sur 602 articles et éditoriaux parus dans la revue Staps entre 1989 et 2010, Collinet et al. (2012) en comptabilisent ainsi une quarantaine proposant un « travail interdisciplinaire » (que seuls 9 revendiquent explicitement comme tel), ce qui, pour les auteurs, « reste très marginal » (35-40).

    7Écart qui renvoie toujours à plus tard « l’âge post-disciplinaire » si souvent prophétisé (Endrizzi, 2017).

    8Association qui constitue un groupe de pression composite (représentants des sciences dures et des nouvelles disciplines de sciences humaines, administrateurs, franges éclairées de la classe politique) mais d’autant plus efficace, que Jean-Claude Passeron (1986) décrivait comme un « front unique critique contre l’Université traditionnelle, ses irrationalités administratives, pédagogiques et scientifiques, ses anachronismes et ses prébendes mandarinales » (377). Sur les liens avec le mot d’ordre interdisciplinaire dans le contexte propre de l’enseignement supérieur, voir par ailleurs l’ouvrage intitulé L'interdisciplinarité : problèmes d'enseignement et de recherche dans les universités (dirigé par le mathématicien, professeur au Collège de France et mendésiste André Lichnerowicz, président de l’AEERS), Centre de recherche sur l’innovation dans l’enseignement supérieur et OCDE (1972).

    9Sur ce point, voir le chapitre de Wolf Feuerhahn et Serge Reubi dans ce volume.

    10Contrairement aux professeurs de dessin bien représentés, aucun nom d’enseignant en EPS ne figure par exemple dans le listing des participants au colloque d’Amiens.

    11Parallèlement investis dans les sphères partisanes (commissions sportives du PS et du PCF en particulier), les fédérations sportives affinitaires comme la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) et/ou les mouvements d’éducation nouvelle comme les centres d’entraînement aux méthodes actives (CEMEA).

    12Partisans, quant à eux, d’une acception plus « ouverte » et « désintéressée » des objets de formation et de recherche en Staps et résolument opposés à toute forme d’accès dérogatoire au statut d’enseignant-chercheur pour les formateurs des UEREPS non titulaires d’un doctorat (position un temps défendue par le SNEP…).

    13Position qui porte les enseignants en EPS à mettre en avant le versant éducatif et relationnel de leur activité (Mierzejewski, 2016), là où les enseignants des disciplines « intellectuelles » tendent à se revendiquer de principes de légitimité essentiellement savants (Fabiani, 1988). Sur la compétence pédagogique comme forme de « compétence scientifique » traditionnellement dévalorisée dans l’enseignement secondaire français, voir Chapoulie, 1979.

    14L’horizon interdisciplinaire des Staps se situe, sous ce rapport, quelque part entre « interdisciplinarité scolaire, relative à la dynamique enseignement-apprentissage » et « interdisciplinarité académique » (Lenoir, 1995 : 247).

    15Courant historique lié au mouvement de rénovation des « méthodes en EPS » officiellement consacré à partir du milieu des années 1960. Étayées par une relecture du potentiel éducatif des activités sportives à la lumière des catégories du matérialisme dialectique telles qu’elles se diffusent dans les milieux intellectuels proches du parti communiste, puis des acquis des sciences humaines en plein développement dans les années 1960-1970 (à commencer par la psychologie du développement piagétienne), les propositions de Robert Mérand (1920-2011) et de ses collaborateurs leur vaut, a contrario, une audience remarquable auprès des enseignants en EPS « de terrain ». Les « stages d’expérimentation pédagogique comparée » qu’ils organisent depuis 1965 avec le soutien de la FSGT font office de formation continue à un moment où celle-ci n’est pas prise en charge par les autorités. Autre figure importante de cette mouvance (qui dispose également de sa notice biographique dans le Maitron), René Deleplace (1922-2010) inscrit pour sa part sa réflexion « […] dans la perspective d’une théorie directement engendrée par l’activité physique - pour retourner à l’activité physique ». Quels que puissent être « […] les apports des sciences constituées, [… ceux-ci] ne peuvent [dans cette perspective] en aucune façon se substituer à ceux de [la] science centrale [i. e. la science de la maîtrise de l’action corporelle complexe réelle], que seuls peuvent véritablement édifier les experts du terrain d’action, restant en relation étroite avec lui ». Le tout supposant le passage « […] de l’actuelle pluridisciplinarité, commencée autour de l’activité motrice complexe, à la nécessaire interdisciplinarité, qui elle reste entièrement à venir » (R. Deleplace, « La recherche sur la spécialisation sportive, l’entraînement, la performance (au sens le plus général) », dans La recherche en Staps. Bilan et perspectives, Nice, UEREPS de Nice, 1983, p. 94 et 148).

    16Marsenach J., 1981, « Une recherche pour les enseignants d’éducation physique, à quelles conditions ? », Staps, 3, p. 39-47.

    17Raymond Gratereau (directeur de l’Enseps « Jeunes gens »), 1963, « Théorie et pratique » et « La recherche », EPS, 64/66 : 5 ; Pierre Parazols (responsable du centre de documentation de l’Enseps), 1963, « La documentation : pourquoi ? Comment ? », Bulletin Enseps, 2 : 1-3 ; Amicale des anciens élèves de l’Enseps, 1963, « La mission de l’école normale supérieure d’éducation physique et sportive. Établissement national », EPS, 65 : 5 (où est affirmé que « l’Enseps poursuit sa mission universitaire traditionnelle identique à celle des autres écoles normales supérieures » (alors que les Enseps ne relèvent pas de l’enseignement supérieur au sens propre).

    18Une rubrique dédiée est consacrée ci-après à la réception de cette science de l’action motrice en EPS et en Staps.

    19Brohm J.-M., 1983, « Pourquoi un projet d’institut des pratiques corporelles », dans Anthropologie des techniques du corps, Clermont-Ferrand, Afraps, p. 39.

    20Brohm J.-M., 1994, « Pour une épistémologie de la transversalité : de la déconstruction nécessaire et imminente des Staps », dans Sciences des activités physiques et sportives, Afraps-Lareshaps, p. 148-157.

    21Denis D., 1978, « C’est la loi du sport », dans Quelles pratiques corporelles maintenant ?, Paris, Delarge, p. 122-123.

    22Vigarello G., 1982, « Le corps… entre illusions et savoirs », Esprit, 2 : 5. Dans un entretien conçu avec et réalisé par Christian Pociello, Georges Vigarello est revenu dernièrement sur l’admiration intellectuelle qu’a pu dans un premier temps susciter Jean-Marie Brohm auprès de ses camarades de promotion à l’Enseps dans les années 1960-1963 (entretien du 13 décembre 2018).

    23« Il y a désormais un refus de tout concept globalisant. Classes, crises, croissance, bourgeoisie, État […]. On préfère le pluriel au singulier : les pouvoirs se substituent au pouvoir dans un jeu de relations complexes. […] On parle en termes relationnels […]. De manière générale […] les sciences sociales ont pris une leçon de modestie. Elles vont renoncer à théoriser pour s’attacher à la patiente reconstitution des faits, aux investigations de terrain », note à cet égard Michelle Perrot (1989 : 63).

    24Soit 88 thèses soutenues entre 1970 et le début des années 1980 : 61 en sociologie ou en sciences de l’éducation dans le cadre de la convention passée avec Paris VII (sous les directions de Pierre Fougeyrollas et Pierre Ansart pour respectivement 18 et 10 d’entre elles), 7 en convention avec l’université de Tours et 20 dans des universités diverses. Données reconstituées d’après la « liste des thèses déposées à la bibliothèque de l’Insep » (Mensuel signalétique, 6, 1992) et le catalogue Sudoc.

    25Collinet et al. (2016) notent ainsi que la praxéologie motrice fondée par l’intéressé « […] envisage une véritable transdisciplinarité entre des modèles qui, en se métissant, produisent une forme nouvelle de connaissance » (44).

    26Parlebas P., 1976 [1971], « Pour une épistémologie de l’éducation physique », EPS, 89.

    27« Sémiotricité », « praxéologie motrice », « interactions socio-motrices », etc.

    28Parlebas P., 1976, « Présentation », EPS, « Activités physiques et éducation motrice », 5.

    29Parlebas P., 1976 [1968], « Pour une éducation physique structurale », 36.

    30Parlebas P., 1976 [1971], 90.

    31Parlebas P., 1976 [1968], 45.

    32Parlebas P., 1976 [1968], 4.

    33Parlebas P., 1976 [1967], « L’éducation physique : une pédagogie des conduites motrices », 29.

    34Pour qui les perspectives technologiques n’ont au demeurant rien de péjoratif, en lecteur averti de Simondon et promoteur d’une histoire culturelle des techniques sportives qu’il est (entretien du 13 décembre 2018).

    35Vigarello G., 1975 « Éducation physique et revendication scientifique », Esprit, 5, p. 749.

    36Vigarello G., 1985, « La science et la spécificité de l’éducation physique et sportive », dans Psychopédagogie des APS, Paris, Privat, p. 20.

    37Parlebas P., 1976 [1967], « L’éducation physique en miettes », 13. Vœu qui reprend le mot de Clarapède et fait écho au souci de promouvoir une « éducation intégrale de l’enfant » porté par le mouvement de l’éducation nouvelle. La philosophie sous-jacente entretient des affinités aussi bien avec la formation de « l’être social total » à laquelle peut contribuer l’éducation sportive comprise dans son acception matérialiste et historique, qu’avec la conception « plénière » ou « intégrale » de la personne humaine dans la vision personnaliste de la pédagogie chrétienne (Avanzini, 2018).

    38Dont les effets se font d’autant mieux ressentir au sein de la cohorte correspondante des étudiants en EPS que leur formation est en passe d’intégrer l’université et que leur recrutement social tend à se rapprocher de celui qui s’observe au même moment pour l’ensemble des étudiants des facultés de lettres et de sciences humaines (Defrance, 1982).

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    Format

    El Boujjoufi, T., & Mierzejewski, S. (2025). Tropisme interdisciplinaire, inertie académique et institutionnalisation des sciences et techniques des activités physiques et sportives. In W. Feuerhahn & R. Mandressi (éds.), Histoire de l’interdisciplinarité. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/14k7q
    El Boujjoufi, Taïeb, et Stéphan Mierzejewski. « Tropisme interdisciplinaire, inertie académique et institutionnalisation des sciences et techniques des activités physiques et sportives ». In Histoire de l’interdisciplinarité, édité par Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/14k7q.
    El Boujjoufi, Taïeb, et Stéphan Mierzejewski. « Tropisme interdisciplinaire, inertie académique et institutionnalisation des sciences et techniques des activités physiques et sportives ». Histoire de l’interdisciplinarité, édité par Wolf Feuerhahn et Rafael Mandressi, Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/14k7q.

    Référence numérique du livre

    Format

    Feuerhahn, W., & Mandressi, R. (éds.). (2025). Histoire de l’interdisciplinarité. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/14k8c
    Feuerhahn, Wolf, et Rafael Mandressi, éd. Histoire de l’interdisciplinarité. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/14k8c.
    Feuerhahn, Wolf, et Rafael Mandressi, éditeurs. Histoire de l’interdisciplinarité. Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/14k8c.
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