Interdisciplinarité, pluridisciplinarité… : émergence, dissémination et resémantisations d’un vocable et de pratiques
p. 45-74
Résumés
Cette enquête porte sur l’apparition et la diffusion de l’interdisciplinarité à partir de 1920. Elle adopte une perspective nominaliste qui saisit l’étiquetage par les acteurs de leurs pratiques et évite les écueils présentistes. Comptabilisant les occurrences des versions adjectivées et substantivées du radical « interdisciplin* » en anglais, en allemand et en français dans différents catalogues, bases de données et publications, nous observons que le mot apparaît en langue anglaise dès les années 1920, connaît un important essor dans les années 1940 et atteint un palier après 1970. En français, un développement identique a lieu une décennie plus tard ; pour l’allemand il faut en attendre deux. Cette dissémination présente quatre caractéristiques : elle est imposée par le haut, s’opère d’Ouest en Est, prend place davantage dans des institutions et disciplines périphériques et semble avoir valeur de slogan plutôt que de pratique. Si le slogan est efficace, c’est à la fois en raison de ses vertus problem-solving et parce qu’il s’articule très étroitement à deux éléments centraux de l’après-guerre : la guerre froide et le cadre colonial. Même si le mot d’ordre est plus tardif dans les mondes germanophones et francophones, il a connu une mobilisation dans des cadres institutionnels révélateurs : l’université de Bielefeld, la loi Edgar Faure, l’EHESS qui sont ici analysés et attestent une appropriation spécifiquement ouest-européenne du concept.
This study looks at the emergence and spread of interdisciplinarity from 1920 onwards. It embraces a nominalist perspective that examines how actors label their practices and avoids presentist pitfalls. By counting the occurrences of adjectival and substantival versions of the radical “interdisciplin*” in English, German and French in various catalogues, databases and publications, we observe that the word appeared in English as early as the 1920s, underwent a major boom in the 1940s and reached a plateau after 1970. In French, a similar development took place a decade later; in German, it took two decades. This dissemination had four characteristics: it was imposed from above, it moved from West to East, it took place more in peripheral institutions and disciplines, and it seemed to have the value of a slogan rather than a practice. If the slogan was effective, it was because of its problem-solving virtues and because it was closely linked to two central elements of the post-war period: the Cold War and the colonial situation. Although the watchword came later in the German- and French-speaking worlds, it was mobilised in a number of indicative institutional settings: the University of Bielefeld, the Edgar Faure Law and the EHESS, all of which are analysed here and attest to a specifically Western European appropriation of the concept.
Texte intégral
1La plupart des travaux proposant une histoire de l’interdisciplinarité ne s’interrogent pas sur l’usage du vocable. Ils ne tiennent pas compte de l’étiquetage par les acteurs de leurs pratiques. Insensiblement et inévitablement, cela conduit à adopter l’appréhension contemporaine (ou une des appréhensions contemporaines), à la projeter sur le passé et à circonscrire d’après elle ce qu’on comprend par « interdisciplinarité ». Ceux qui considèrent que l’interdisciplinarité est une pratique combinant plusieurs sciences de l’homme ou au contraire sciences de l’homme et sciences de la nature ou encore une pratique intégrant des méthodes variées (enquête de terrain et expérimentation, par exemple, pour « l’anthropologie cognitive » de Maurice Bloch) lisent le passé de façon différente. Sont alors érigés en « pionniers » de l’interdisciplinarité tantôt la Revue de synthèse, tantôt Jean-Pierre Changeux. Nous ne souhaitons pas identifier une « préhistoire » de l’interdisciplinarité ni déceler depuis aujourd’hui la « chose interdisciplinaire » indépendamment du « mot ». Car ces démarches érigent la culture de l’exégète en juge du passé et autorisent toutes les formes de libéralités interprétatives, d’arbitraires, même informés, et d’anachronismes cultivés. Nous enquêtons donc ici sur les usages du mot « interdisciplinarité » afin de mettre au jour à quelles pratiques ils ont correspondu.
Méthode d’enquête
2Pour cartographier l’émergence, la dissémination et/ou la resémantisation de l’interdisciplinarité, ainsi que la pluralité des pratiques qui s’en revendiquent, nous sommes partis d’une analyse quantitative des usages lexicaux.
3Nous avons choisi quatre termes : interdisciplinarité ; multidisciplinarité ; transdisciplinarité ; pluridisciplinarité. Ce choix doit être explicité. Il faut tout d’abord éviter de postuler une synonymie, une antonymie ou une différence de signification a priori entre ces termes. L’objectif est de voir comment ils sont définis et employés par les acteurs, qu’ils le soient isolément ou relationnellement. On ne peut ensuite se limiter aux substantifs : nous considérerons également leurs formes adjectivées. On verra que l’apparition et la diffusion d’« interdisciplinaire » précèdent celle d’« interdisciplinarité ». À cela s’ajoute que cette enquête est trilingue : elle porte sur l’allemand et l’anglais en plus du français. Nous avons donc cherché les paires suivantes dans ces deux autres langues : Interdisziplinarität/interdisziplinär ; Multidisziplinarität/multidisziplinär ; Transdisziplinarität/transdisziplinär ; Pluridisziplinarität/pluridisziplinär pour l’allemand. Nous avons aussi considéré la paire fachübergreifend/fächerübergreifend. Pour l’anglais : interdisciplinary/interdisciplinarity ; multidisciplinary/multidisciplinarity ; transdisciplinary/transdisciplinarity ; pluridisciplinary/pluridisciplinarity ainsi que l’adjectif cross-disciplinary. Ce choix peut paraître problématique d’un point de vue linguistique : il ne doit pas laisser penser que nous les prenons pour des équivalents a priori dans leurs systèmes linguistiques propres. C’est parce que les acteurs les considèrent comme tels que nous les intégrons à notre corpus. Nous serons attentifs à leurs usages, aux sens qu’ils leur attribuent ainsi qu’aux pratiques auxquelles ils sont associés. Ces trois langues, choisies en fonction de nos compétences linguistiques, ne sauraient refléter des usages valant à l’échelle mondiale. Toutefois, elles ont au moins le mérite de relativiser leurs importances respectives. Le français est loin d’être la première langue véhiculaire de ce mot d’ordre : il a d’abord été formulé en langue anglaise. Son émergence et sa fortune sont, en effet, contemporaines de la domination quantitative de l’anglais dans la production scientifique mondiale. Anglais et français ont un périmètre d’usage qui s’étend aux mondes colonisés. L’allemand, de son côté, donne accès à plusieurs espaces nationaux européens, y compris, jusqu’en 1989, l’Europe centrale et orientale.
4Afin de proposer un premier repérage chronologique et quantitatif des usages, nous sommes partis des occurrences de ces termes dans les titres d’ouvrages. Le choix d’un titre ne nous semble jamais indifférent : il est parfois un acte militant, notamment dans la période d’émergence d’un nouveau courant intellectuel. Même s’ils sont souvent le résultat de négociations entre éditeurs et auteurs1, les titres sont des labels qui ont vocation à afficher ou à revendiquer une représentation particulière de la pratique scientifique.
5Afin d’avoir un repérage fiable pour les aires linguistiques concernées, nous avons sélectionné quatre catalogues : pour le français, celui de la Bibliothèque nationale de France (BNF)2 ; pour l’allemand, celui de la Staatsbibliothek de Berlin3 ; pour l’anglais, ceux de la Library of Congress et de la British Library, qui sont les plus exhaustives et donnent accès à des sources différentes : États-Unis, Grande-Bretagne et l’ancien monde colonial britannique.
6Étant donné que les nouvelles tendances méthodologiques apparaissent souvent d’abord dans des articles4, nous avons complété l’enquête par une interrogation de la base Jstor5. Cette base présente le double avantage de référencer les articles et non plus seulement les ouvrages, mais aussi de donner accès aux corps des textes en plus des titres. Ces sondages permettent donc de mieux comprendre l’articulation entre la fonction d’affichage de l’interdisciplinarité et la définition et la caractérisation des pratiques couvertes par ce terme.
7Nous ne nous limitons pas à l’analyse des discours. Le repérage nominaliste de l’interdisciplinarité revendiquée est simplement un outil pour constituer un corpus. Il permet de délimiter le spectre des pratiques qui se disent interdisciplinaires, d’en identifier les porteurs, leurs parcours et leurs profils académiques.
8Les occurrences rencontrées nous ont permis de construire une périodisation. De notre enquête émergent des chronologies linguistiques variées dont il sera désormais question.
L’interdisciplinarité : données d’ensemble et grandes masses
Première approximation : Google Books
9L’outil N-gram Viewer permet de mesurer, dans le corpus Google Books, la fréquence d’usage des termes qui nous intéressent6. Il en résulte en premier lieu que la variante « interdisciplinaire/interdisciplinary/interdisziplinär », est la forme adjectivée la plus courante. En anglais, elle précède de loin « multidisciplinary », puis trois autres variantes7 [n-gram 1] ; en français, elle est suivie de près par la variante « pluridisciplinaire », tandis que les deux autres sont beaucoup moins fréquentes [n-gram 2]. En allemand, « interdisziplinär » domine largement [n-gram 3]. « Interdisciplinaire/interdisciplinary/interdisziplinär » est donc le mot sur lequel il faut se concentrer. Différents articles publiés au cours des années 1960 proposent une typologie des concepts (Jantsch, 1970) qui accorde certes à « transdisciplinaire » la plus forte capacité d’intégration et, de ce fait, la plus grande valeur ajoutée. Pourtant, « interdisciplinaire/interdisciplinary/interdisziplinär » est le plus courant : il constitue peut-être le meilleur mot de ralliement.
10En deuxième lieu, on observe dans les trois langues des usages différenciés des variantes substantivées et adjectivées du mot. En anglais, on emploie presque toujours l’adjectif « interdisciplinary » (utilisé généralement dans l’expression « interdisciplinary approach ») [n-gram 4]. En français, le substantif représente à peu près 50 % des occurrences de l’adjectif [n-gram 5] ; tandis qu’en allemand, il arrive quasiment au même niveau [n-gram 6].
Fig. 1 : Occurrences des adjectifs « interdisciplinary », « multidisciplinary », « pluridisciplinary », « transdisciplinary » dans la base de données Googlebooks via l’application linguistique Google Ngram Viewer (en pourcentages).

Fig. 2 : Occurrences des adjectifs « interdisciplinaire », « multidisciplinaire », « pluridisciplinaire », « transdisciplinaire » dans la base de données Googlebooks via l’application linguistique Google Ngram Viewer (en pourcentages).

Fig. 3 : Occurrences des adjectifs « interdisziplinär », « multidisziplinär », « pluridisziplinär », « transdisziplinär » dans la base de données Googlebooks via l’application linguistique Google Ngram Viewer (en pourcentages).

Fig. 4 : Occurrences de l’adjectif « interdisciplinary » et du substantif « interdisciplinarity » dans la base de données Googlebooks via l’application linguistique Google Ngram Viewer (en pourcentages).

Fig. 5 : Occurrences de l’adjectif « interdisciplinaire » et du substantif « interdisciplinarité » dans la base de données Googlebooks via l’application linguistique Google Ngram Viewer (en pourcentages).

Fig. 6 : Occurrences de l’adjectif « interdisziplinär » et du substantif « Interdisziplinarität » dans la base de données Googlebooks via l’application linguistique Google Ngram Viewer (en pourcentages).

11De manière générale, les usages anglophones débutent autour de 1920, mais restent très faibles jusque dans les années 1940 où le phénomène prend de l’ampleur. À partir de 1950, le processus s’amplifie, pour atteindre un premier plateau à la fin des années 1970 avant de croître à nouveau en 1990. Dans le monde francophone, la courbe est analogue, mais commence dix ans plus tard ; dans l’espace germanophone, il faut attendre une décennie de plus, en 1960, et le plateau est décalé aux années 1990.
Des résultats affinés
12L’outil N-gram Viewer permet de repérer des tendances, mais pas de savoir à quelles valeurs absolues correspondent les pourcentages donnés. C’est pourquoi il est utile d’interroger Jstor ainsi que les catalogues de la Library of Congress, de la British Library, de la Bibliothèque nationale de France et de la Staatsbibliothek (Berlin). En anglais, si nous nous limitons au cas le plus fréquent, « interdisciplinary », Jstor fait apparaître 2 010 occurrences adjectivées et 229 formes substantivées dans des titres d’articles ; à la Library of Congress, nous comptons 3 097 et 122 titres d’ouvrages, à la British Library, 2 970 et 80. La forme des courbes épouse celle de N-gram Viewer à partir de 1940. Sur Jstor les occurrences dans les titres sont nettement moins nombreuses que celles dans le corps des articles : ceci ne retire rien à la dimension revendicatrice du concept (les titres étant bien évidemment beaucoup plus courts que les articles). Du reste, la dimension militante se mesure aussi au positionnement du mot dans le texte : or, il apparaît le plus souvent dans les premiers paragraphes.
Fig. 7 : Occurrences de l’adjectif interdisciplinary dans les titres d’articles sur Jstor et dans les titres de livres dans les catalogues de la Library of Congress et de la British Library.

13En adoptant pour critère qu’un des termes soit un mot du titre au moins, le catalogue de la BNF confirme, comme pour les titres anglais, la domination de « interdisciplinaire » sous la forme adjectivée. Sur 1 189 occurrences des huit termes sélectionnés8, « interdisciplinaire » représente plus de 50 % du total (53,15 %). Avant d’être un concept, un étendard, « interdisciplinaire » est une modalité d’enquête, un mode d’approche des phénomènes. « Interdisciplinarité » est loin derrière et représente à peine 7,14 % du corpus d’ensemble. Le deuxième terme le plus fréquent est aussi un adjectif, mais à la différence de l’anglais ce n’est pas « multidisciplinary », mais « pluridisciplinaire ». Il représente 24,72 % de l’ensemble du corpus. Aucun des autres termes ne dépasse 7 %9. Lorsqu’on interroge le catalogue berlinois Stabikat, on observe que le nombre d’occurrences est bien moindre : 238 au total10. Deux termes émergent très nettement : l’adjectif « interdisziplinär » occupe la première place, mais c’est « Interdisziplinarität » qui arrive en seconde position. Ceci s’explique sans doute en partie par la tendance à substantiver en allemand.
Émergence
14Ces quantités étant établies, elles restent bien sûr insuffisantes pour bien comprendre le succès de l’interdisciplinarité. Pour y parvenir, il faut encore saisir les modalités de cette émergence et, cela fait, il sera possible d’identifier et d’examiner trois facteurs qui soutiennent et promeuvent son succès.
Modalités
Une diffusion top down
15Dans le monde anglo-américain, les premières occurrences des mots « interdisciplinary » ou « interdisciplinarity » entre la fin des années 1920 et la fin des années 1930 apparaissent toujours sous la plume d’organismes de financement de la recherche, comme le Social Science Research Council (SSRC, Sills, 1996) ou les importantes fondations philanthropiques (Ford, Carnegie, Rockefeller)11. Dans un premier temps, l’émergence du mot ne répond donc pas tant à un renouvellement des exigences ou des projets des praticiens de la recherche, ni non plus à une modification de leurs manières d’agir, mais à une volonté des financeurs, pour lesquels il a la fonction de sténographie bureaucrtaique (bureaucratic shorthand, Frank, 1988 : 73). Ils sont ceux qui choisissent et peuvent, par leur position dans le champ scientifique, imposer cette orientation. C’est sans doute pourquoi, dans ses premiers balbutiements, ce n’est pas à proprement parler la recherche interdisciplinaire qui est financée, laquelle n’existe pas encore sous ce qualificatif, mais la préparation et, parfois, la formation à la recherche interdisciplinaire. C’est le cas des bourses que le SSRC met au concours en 1933 et qui doivent servir « à offrir la possibilité d’une formation à la recherche, de préférence interdisciplinaire, plutôt que d’aider à la réalisation de projets de recherche en tant que tels12 ».
16Après la Seconde Guerre mondiale, cette caractéristique persiste, avant qu’enfin, certains organismes ne financent plus seulement la formation à l’interdisciplinarité, mais également de vastes et ambitieuses recherches interdisciplinaires. Continuity and Change in African Cultures, publié en 1959 par les anthropologues étatsuniens William Bascom et Melville Herskovits, en constitue un exemple symptomatique. La publication de cet ouvrage, qui regroupe des études d’ethnohistoire, de socio-démographie, de sociologie et d’anthropologie appliquées à l’étude des modifications sociales et culturelles, de sciences humaines spécialisées dans l’analyse des œuvres culturelles africaines (Balandier, 1962 : 749), est financée par le United States National Research Council et le SSRC en 1959. Il est surtout le fruit du premier grand programme interdisciplinaire étatsunien, fondé en 1948 par Herskovits à la Northwestern University de Chicago sous le nom Program of African Studies. Financé dès son lancement par la Carnegie Foundation, puis par la Ford Foundation à partir de 1954 (Mc Cann, 2002), il est centré sur l’anthropologie culturelle, mais il s’appuie également sur la géographie, l’économie, l’histoire, les sciences de gestion ou encore la linguistique. Interdisciplinaire, ce programme constitue un exemple paradigmatique des area studies non seulement parce qu’il fonde la construction de son objet sur un découpage géographique et qu’il s’appuie sur la mise en commun de différentes méthodes et outils, mais aussi parce qu’il répond à des exigences des pouvoirs publics étatsuniens et prétend résoudre des problèmes (problem solving) (Dressel, 1966 : 67). Mieux : ces éléments sont liés. Les problèmes dont il est question sont des problèmes étatsuniens et le souhait de les résoudre correspond en réalité à la formation d’experts dont les compétences pourront aider les États-Unis à développer des politiques qui servent leurs intérêts globaux13. À ce titre, le programme de Herskovits est paradigmatique des tensions entre pouvoirs publics et chercheurs dès lors que, comme ici, la recherche se présente comme utile et appliquée. De fait, si la science doit être utile, encore faut-il que les politiques et les savants se mettent d’accord sur qui ou ce qu’elle doit servir. Dès 1958, face aux politiques africaines des États-Unis dans le cadre desquelles les décideurs politiques (policymakers) étatsuniens considèrent l’Afrique uniquement comme un pion sur l’échiquier de leur conflit avec l’URSS, Herskovits s’interrogea sur la portée de son programme et sur les questions éthiques et idéologiques qu’il soulève.
17Ce mode de diffusion à travers les financeurs de la recherche, s’il s’observe d’abord aux États-Unis, n’est pas spécifique à ce monde. Il en va de même en Europe, où les premières mobilisations de l’interdisciplinarité sont le produit de l’activité d’organismes de financement : elles sont même, selon la formule de Georges Gusdorf, la « tarte à la crème des planificateurs de l’enseignement supérieur » (Gusdorf, 1968 : 1086). L’OCDE publie ainsi des travaux interdisciplinaires dès les années 1960 (par exemple : Brooks, 1968) et finance le Centre pour la recherche et l’innovation dans l’enseignement (CERI)14 ainsi que différents organismes nationaux, comme le Fonds national suisse de la recherche scientifique, privilégiant le financement de ce nouveau « “style” de recherche » que sont les « recherches collaboratives » (Delley, 2013 : 36, ainsi que sa contribution au présent volume). Il en va de même de la Délégation générale à la recherche scientifique et technique (DGRST), qui met sur pied la célèbre enquête « multidimensionelle » et « pluridisciplinaire » portant sur la commune bretonne de Plozévet et qui a réuni une large équipe de chercheurs en sciences sociales entre 1961 et 1965 (Paillard, 2011 : 177 ; pour le cas de Plozévet, voir aussi Paillard, 2008 ; Paillard, Simon, Le Gall, 2010 ; Burguière, 2005).
Ex occidente lux ?
18La deuxième caractéristique de l’émergence de l’interdisciplinarité est sa circulation apparente de l’Ouest vers l’Est, et plus particulièrement des États-Unis vers l’Europe. On a vu que les premières occurrences étatsuniennes dataient de 1920-1930, tandis que le mot apparaît à la British Library dans les années 1950, une décennie avant le monde francophone et deux avant le monde germanophone.
19Ce constat général est vérifié par les lieux de publications. Avant le lancement de la revue de théologie pratique Contact: The Interdisciplinary Journal of Pastoral Studies qui paraît à Édimbourg en 1960, aucun ouvrage « interdisciplinaire » acquis par la British Library n’est publié en Grande-Bretagne. De manière significative, avant cette date, les ouvrages comptant le mot « interdisciplinary » ou « interdisciplinarity » dans leur titre sont tous parus aux États-Unis. Voilà qui atteste que même lorsque la vague de l’interdisciplinarité atteint les rives de l’Europe, elle n’est pas endogène. Elle est touchée par des produits hors sol, depuis les États-Unis, qui semblent former, dans l’après-guerre, un laboratoire des politiques scientifiques et des innovations savantes, lesquelles se diffusent le plus souvent en Europe à travers les pays scandinaves et les Pays-Bas. Ce détour par des espaces tiers ne constitue du reste pas une spécificité des publications anglophones. Il se retrouve dans le monde francophone où, à l’exception des Entretiens interdisciplinaires sur les sociétés musulmanes dont il sera question plus bas, aucun ouvrage « interdisciplinaire » des années 1960 n’est publié en France, mais en Belgique, au Maroc et au Québec.
Périphéries
20La troisième caractéristique de la diffusion de l’interdisciplinarité réside dans les lieux géographiques ou institutionnels où ses premiers financements et ses premières mises en pratique prennent place. Dans un premier temps, à l’exception de rares projets comme le Program of African Studies qui a été mentionné plus haut, l’interdisciplinarité n’apparaît guère dans les centres prestigieux de la recherche. D’une part, ce ne sont pas les grands centres de recherches des plus importantes universités privées ou publiques qui sollicitent des financements mais de petites institutions périphériques. D’autre part, ce ne sont pas tant les universités qui mobilisent l’interdisciplinarité que des sociétés ou associations professionnelles ou disciplinaires, telles la New York Association of Social Workers. Enfin, elle prend son essor dans des disciplines mineures du champ scientifique : le mot est davantage mobilisé dans des domaines de recherche comme les sciences de l’éducation (Brameld, 1957), les family studies (Hill, 1951), les social work studies (National Association of Social Workers, 1956) ou la psychothérapie (Dellis & Stone, 1960), qu’en physique nucléaire ou en biologie moléculaire, bien que les pratiques s’y retrouvent sans doute à l’identique. Evelyn Duvall explique que les sciences dures mutualisent différents apports disciplinaires depuis longtemps et constituent un modèle pour les sciences sociales. « La coordination de la recherche a permis de percer le secret de l’atome dans le domaine des sciences physiques. Les mystères de la formation de la personnalité, des processus qui se déroulent à chaque étape du cycle de vie de la famille, de la dynamique de l’interaction entre les membres de la famille et entre la famille et la communauté, pourraient encore faire l’objet d’attaques disciplinaires coordonnées similaires dans le cadre des sciences sociales » (Duvall, 1950 : 85). En revanche elles négligent l’usage du mot.
Un slogan
21Les périphéries universitaires, les institutions para-académiques et les disciplines mineures – pour le dire autrement : les acteurs les moins en vue du paysage académique – mobilisent le plus le mot. À ce titre, celui-ci pourrait s’avérer, comme d’autres innovations scientifiques, constituer surtout un signe de reconnaissance qui signale moins des pratiques particulières qu’il ne souligne la volonté de ceux qui s’en servent de se faire reconnaître comme membre à part entière de la communauté scientifique ou comme participant à la modernité scientifique.
22Le dernier élément caractéristique de la diffusion du mot est le sens différent qu’il prend selon les cadres disciplinaires. Certes, de la recherche médicale aux sciences naturelles, de l’océanographie ou des soil studies au droit, à la criminologie, à la théologie ou aux sciences sociales et humaines, le mot s’impose dans la plupart des domaines de la recherche scientifique. Cependant tous n’en usent pas de la même manière. Si la recherche scientifique se caractérise le plus souvent par l’adoption d’outils, de méthodes et d’objets venant d’autres disciplines – ce qui rend l’appréhension du phénomène « interdisciplinarité » compliquée –, toutes ne revendiquent pas, en faisant cela, une approche interdisciplinaire. L’interdisciplinarité affichée comme slogan semble, en effet, surtout s’observer dans les disciplines à faible capital économique et symbolique – davantage dans les sciences humaines et sociales qu’ailleurs et, parmi celles-ci, plus dans les disciplines mineures comme les sciences de bibliothèque que dans les disciplines reines comme la philosophie ou l’histoire. Si tous les secteurs d’activité pratiquent l’interdisciplinarité, tous n’en font pas un étendard. L’interdisciplinarité serait ainsi pour certains d’abord un vocable à la mode ou un slogan (Frank, 1988 : 74, cité dans Ledford, 2015) qui permet de se représenter et de se faire reconnaître comme acteur d’une science moderne15. Il reste difficile de prouver cet usage démonstratif de l’interdisciplinarité, on peut en revanche en identifier des signes discrets. Dans la plus grande partie des articles de la base de données jstor qui comportent l’adjectif « interdisciplinary » ou « multidisciplinary », celui-ci n’apparaît qu’à une seule reprise. En outre, cette unique occurrence se présente généralement dans le titre ou alors dans les premiers paragraphes, le plus souvent sous la forme du syntagme « interdisciplinary approach » ou « multidisciplinary approach ». Enfin ce syntagme n’est jamais ni défini, ni circonscrit. Signe vide, placé en titre ou en tête d’article, il semble avoir essentiellement fonction d’affichage et de reconnaissance.
De quoi le succès du mot interdisciplinaire est-il le signe ?
23L’éclaircissement des modalités de la diffusion massive du mot « interdisciplinaire » dans l’après-guerre est instructif. Fruit de la volonté des institutions de financement, né aux États-Unis, le mot connaît un succès particulièrement vif dans les marges de la science légitime, ce qui suggère qu’il vaut principalement comme mot d’ordre. L’usage du mot – et non la mise en œuvre de pratiques spécifiques, lesquelles n’en portent pas le nom16 – se réduit souvent à un slogan dont il faut comprendre le succès.
24Comme slogan, l’interdisciplinarité présente, en effet, au moins trois qualités importantes et entremêlées qu’il s’agit ici d’identifier : la première renvoie à ses promesses : elle prétend résoudre des problèmes ; les deux autres témoignent des caractéristiques de sa période d’expansion : la guerre froide et la domination coloniale.
Problem solving
25L’interdisciplinarité est présentée comme le moyen de gagner en efficacité en associant les compétences de différentes branches du savoir, tout à la fois parce qu’elles auraient été indûment séparées à partir de la fin du xixe siècle et parce que les problèmes auxquels la science est confrontée seraient de plus en plus complexes17. « La nécessité d’une approche multidisciplinaire des nombreux problèmes complexes liés à la compréhension de la croissance humaine », écrit Alfred Washburn lors de la première assemblée de la Society for Research in Child Development en 1949, rend impératif l’existence d’un lieu de rencontre pour les nombreux spécialistes engagés dans l’étude de chaque aspect du problème global. Si cette société peut servir plus largement et plus efficacement de lieu de rencontre commun, elle pourrait occuper une position unique et extrêmement utile parmi les sociétés scientifiques » (Washburn, 1950 : 63). Elle permet également de forger une langue scientifique commune pour éclairer un objet complexe. Dans le cadre des études d’Evelyn Duvall sur la famille, dont l’objectif est la stabilisation de l’unité familiale, elle souligne la nécessité de produire une langue commune interprofessionelle (Duvall, 1950 : 84-85).
26Le mouvement vers l’interdisciplinaire semble ainsi s’opposer non pas tant à la segmentation du savoir ou à la disciplinarisation, qu’à l’inefficacité qu’elle produit ou qu’on lui prête. Si l’argument porte, c’est que la question de l’efficacité et du financement des pratiques de recherche se pose selon des lignes de fracture renouvelées après la guerre. Dès les années 1960, les débats sur le financement et l’efficacité de la recherche sont réexaminés dans le cadre de discussions plus générales portant sur les rapports entre sciences et société.
27Les sciences, en effet, ne sont plus considérées, à la manière de Michael Polanyi, comme une activité indépendante de la société ; elles ne sont pas davantage, comme chez Stephen Toulmin, perçues comme un simple produit social lié aux besoins fondamentaux de la société (Jantsch, 1970 : 404). On juge au contraire qu’il existe un lien entre sciences et société, toutes deux se trouvant intimement imbriquées et se nourrissant mutuellement. Après que le bloc socialiste s’est pendant longtemps posé la question de la rationalisation et de l’organisation de la science (Graham, 1964), l’Occident se doit de s’atteler au même problème. Les sciences nourrissent la société, écrit ainsi Harvey Brooks dans son article « Can Science be Planned? », qu’il publie dans un ouvrage collectif sous l’égide de l’OCDE portant sur les politiques de la recherche, et il faut donc savoir comment les organiser pour qu’elles soient aussi fructueuses que possible (1968). La même conception des sciences se trouve chez Alvin Weinberg (1967), qui les présente comme une activité au service de la société qui doit servir à atteindre des objectifs sociaux par la technologie : comme pour Brooks, les sciences ne sont pas autonomes et il faut donc les guider rationnellement. Or, si l’on croit dans le fait que les sciences sont au service de la société, l’efficacité affichée de l’interdisciplinarité est un argument qui compte. C’est ce que montrent les travaux de Peter Weingart sur l’histoire de l’interdisciplinarité (2000). Ils font la démonstration que les recherches extra-disciplinaires et extra-universitaires parviennent à obtenir des crédits attestant leur capacité à résoudre les problèmes, car, ne se limitant pas aux outils et méthodes d’une seule discipline, elles ont la capacité de mobiliser l’ensemble des savoirs et des compétences à disposition : c’est l’exemple paradigmatique du Program of African Studies. De fait l’interdisciplinarité est présentée comme une solution à la prétendue sclérose de l’organisation disciplinaire de la recherche. Voilà qui explique l’importance dans notre corpus d’un discours portant sur la résolution de problèmes.
28Certes, il ne faut pas être dupe de ce discours. À la fin des années 1960, bon nombre d’acteurs parlent également de la difficulté à boucler leurs financements. La grande vague de l’interdisciplinaire se produit ainsi au moment où chercheurs et instituts doivent montrer leur utilité face à leurs concurrents.
29Il ne faut pas négliger non plus le fait qu’il y a une dimension fantasmatique à cette revendication d’efficacité, d’autant plus que l’enjeu de la mise en avant du problem solving tient à l’investigation d’un « objet » : la schizophrénie (Heath & Becker, 1954), les enfants en difficultés multiples (Cowles, 1967), l’Afrique (Bascom & Herskovits, 1959), Norristown, petite ville de Pennsylvanie (Goldstein, 1962) et Plozévet (Morin, 1967), le contrôle du trafic (Horton, 1965), la respiration néonatale (Oliver, 1966) ou encore, plus tardivement, la femme (Rowland, 1988) ne sont pas des problèmes, sinon à considérer le problème supposé comme implicite. Il se peut, en effet, que l’énoncé de l’objet suffise à en faire un problème, parce que la délimitation de l’objet repose sur un sens commun partagé. Mais l’impression prévaut que, après quelques courtes décennies de domination des « disciplines », la recherche scientifique en revenait aux « spécialisations », c’est-à-dire une simple sectorisation de la compétence appropriée à un objet ou un intérêt, et non à des problématiques construites et explicites (Blanckaert, 2006 : 123).
La guerre froide
30En deuxième lieu, pour comprendre le succès de l’interdisciplinaire comme injonction, il faut garder à l’esprit qu’il apparaît au cours de la guerre froide. Elle ne constitue pas un simple contexte : le conflit entre l’Est et l’Ouest est plutôt l’une des raisons de son succès (Ledford, 2015). Rappelons que l’un des premiers ouvrages comportant le mot « interdisciplinaire » dans son titre est Soviet Attitudes towards Authority. An Interdisciplinary Approach to Problems of Soviet Character dirigé par Margaret Mead en 1951. Il faut aussi noter que l’OCDE, dont nous avons indiqué qu’elle constitue l’un des principaux canaux de diffusion de l’interdisciplinaire en Europe, succédait à l’OECE. Or celle-ci était l’organisme qui sous l’égide des États-Unis assurait la gestion et la redistribution des fonds du plan Marshall.
31Mais le rôle joué par le conflit entre l’Est et l’Ouest est plus ample encore. Dans un article publié en 1964, l’historien Henry Roberts explicite en effet le lien entre guerre froide et interdiscipinarité : « Dans le développement des programmes d’études régionales de l’après-guerre, la Russie a été le premier, et peut-être le principal terrain d’essai d’un modèle d’enseignement et de recherche multidisciplinaire qui a ensuite été adopté par de nombreuses universités américaines et appliqué à pratiquement toutes les régions du monde […] Il ne fait aucun doute que l’une des principales impulsions initiales des études régionales russes a été d’aider les gens à voir une société, un système de pouvoir ou une économie, ou les trois, interagir ensemble comme ils le font dans la vie réelle, et de les voir à la fois dans leurs interconnexions et comme un tout » (1964 : 96). Et il conclut : « Si l’étude de l’Antiquité classique constitue un antécédent tout à fait vénérable et respectable pour cet objectif, l’Union soviétique fournit une justification particulièrement convaincante en raison de la nature d’une société dirigée par les communistes : tous les aspects de la vie (économie, littérature, politique et éducation) sont supposés être guidés et dirigés par une volonté et une philosophie politiques unifiées » (1964 : 96). L’émergence de l’interdisciplinarité après la Seconde Guerre mondiale doit donc se lire comme le développement d’une arme pour comprendre l’ennemi ou, comme dans le cas du Program of African Studies, pour comprendre des espaces, leurs habitants ou leurs ressources, que les deux blocs se disputent. Mais si cela est possible, c’est que l’objet « monde soviétique » est considéré comme étant suffisamment homogène, faisant suffisamment système pour être (et devoir être) abordé comme un ensemble, au même titre que les sociétés réputées primitives, par exemple. Le monde soviétique étant à la fois un tel objet homogène, mais formant également un problème, ceci explique l’association des deux catégories dans la rhétorique de l’interdisciplinarité.
Mondes coloniaux
32En dernier lieu, revenons sur la place du monde colonial dans le développement de l’interdisciplinarité. Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, de nombreux hommes politiques ont souligné que, pour se reconstruire, le continent avait besoin de ses colonies et que, pour en tirer toute la valeur, il fallait développer des programmes pour bien les connaître. Pour y parvenir, cependant, il fallait accroître l’efficacité de la science (et de l’économie) et cela passait, par exemple, comme l’exprime le Colonial Office en 1927, par une recherche cross-disciplinary et multiregional (Tilley, 2011 : 21).
33Ce processus se poursuit après la Seconde Guerre mondiale, comme l’atteste le discours de Harry Truman sur l’état de l’Union en 1949 dans lequel il souhaite combattre le « sous-développement », ceci à des fins stratégiques à l’aube du mouvement de décolonisation qui risque de voir le basculement des nouveaux États indépendants sous l’égide communiste. C’est l’argument général de Helen Tilley : le gouvernement impérial des colonies exige de considérer les objets de manière transversale. « Penser comme un empire signifiait […] mettre en évidence la façon dont une question ou un problème est imbriqué dans un autre. Cela signifiait également éviter le compartimentage étanche des connaissances et s’appuyer sur des disciplines naissantes telles que l’écologie et l’anthropologie, qui mettaient l’accent sur les interrelations sociales et naturelles. En effet, les commentateurs ont souvent comparé l’empire à un “organisme vivant” dont la “complexité” nécessitait non seulement de nouveaux types d’institutions, mais aussi une nouvelle “machinerie de connaissance” » (2011 : 21). Face à cet organisme, les pratiques interdisciplinaires sont considérées comme les plus à même de résoudre rapidement les difficultés que pose l’analyse d’un phénomène complexe. Il en va de même pour les sociétés colonisées : identifiées à des touts organiques, elles gagnent à être examinées de manière globale.
34Ce regard colonial ne concerne bien entendu pas tous les problèmes-objets de l’interdisciplinarité. Nous en avons évoqué suffisamment qui ne sont pas spécifiques au monde colonial – la famille, l’enfant, la psychothérapie. Cependant il est symptomatique de la mise en œuvre de l’interdisciplinarité et révélateur de ses caractéristiques : elle porte sur un objet complexe, considéré tout à la fois comme constituant un tout cohérent et un problème social, économique ou politique ; elle l’examine en mobilisant des outils et méthodes ressortissant à des cadres très variés et nécessite un langage commun ; elle prend place dans des lieux ou mobilise des objets qui constituent un enjeu majeur dans le cadre de la guerre froide ; elle pose à ce titre des questions éthiques importantes sur les relations entre science et société ou sur les limites de la science utilitaire.
Depuis les années 1970 : espaces francophone et germanophone
Peu de publications et méfiance à l’égard d’un « slogan »
35Dans les mondes francophones et germanophones, on ne trouve pas d’émergence importante de ces expressions avant les années 1970. Le premier titre français, les Entretiens interdisciplinaires sur les sociétés musulmanes, publié dans le cadre de la « division des aires culturelles » de la sixième section de l’École pratique des hautes études, paraît certes en 195818. Notons tout d’abord que c’est sous forme adjectivée que le mot apparaît. À cela s’ajoute que le terme « interdisciplinaire » n’est nulle part explicité si ce n’est en quatrième de couverture :
Sous le haut patronage de la VIe section de l’École pratique des hautes études se tiennent, depuis 1958, des entretiens interdisciplinaires, par lesquels on se propose de faire bénéficier la sociologie de la zone islamo-méditerranéenne de l’acquis réalisé par d’autres sciences ou dans d’autres régions.
Au cours de ces colloques, il n’est pas question d’exposés magistraux. Le chercheur y fait part de ses préoccupations, plus qu’il n’y présente les résultats de ses travaux. Il s’agit, en effet, essentiellement, d’esquisser des directions d’études et de recherches, les observations des représentants des diverses disciplines intéressées aux problèmes évoqués s’éclairant mutuellement.
Certains participants ont bien voulu préciser leurs interventions en de courtes études. Ce sont ces notes, constituant de précieux jalons en vue de la poursuite des recherches, que nous présentons dans ces cahiers.
Il nous a paru utile de les faire précéder d’une évocation sommaire de l’enchaînement des idées et des grandes lignes des préoccupations qui ont paru dominer les débats auxquels ces notes se réfèrent, dans le seul dessein d’en mieux situer la portée (1958, quatrième de couverture).
36Plusieurs remarques s’imposent. Le fait que ce soit dans le cadre de la « division des aires culturelles » de la sixième section de l’EPHE que cette série ait été lancée confirme que pour les sciences humaines et sociales, les « aires culturelles » ont été l’un des principaux vecteurs du développement des recherches interdisciplinaires19. Il s’agit d’une publication qui oscille entre l’édition scientifique classique et la littérature grise (la quatrième de couverture insiste : il s’agit de « notes »). L’absence d’explicitation approfondie du sens d’« interdisciplinaire » est d’autant plus frappante que le premier volume sur les villes s’ouvre par une préface de Fernand Braudel, souvent présenté comme l’un des promoteurs de l’interdisciplinarité en France, qui ne contient pas le terme. Tout son propos porte sur la question de la singularité ou non de la ville maghrébine à l’heure des profondes transformations du monde urbain méditerranéen.
37On retrouve une situation similaire dans le cadre de l’enquête pluridisciplinaire de Plozévet. Si cette recherche concertée dès 1961 sous l’égide du Cades et de la DGRST s’inscrit bien tout à la fois dans la tradition du problem solving et dans celle de la mobilisation de différentes disciplines pour identifier et mettre en œuvre des politiques publiques (Burguière, 2005 : 1 ; Paillard, 2011 : 144), l’interdisciplinarité n’apparaît pas dans les titres des ouvrages ; elle ne semble pas davantage faire l’objet de débats de méthode. Dans le cadre de ceux-ci, on discute surtout des questions d’accès au terrain et d’éthique (Burguière, 2005 : 11-12), alors même que la circulation des informations et des concepts semble poser problème (Burguière, 2005 : 17-20).
38À une autre échelle, la revue Annales liée à cette section de l’EPHE avait certes dénoncé dès son premier numéro (1929) le « cloisonnement » des « spécialités » (Bloch, 1929). Mais l’adjectif « interdisciplinaire » ne se trouve pas dans la revue avant 1958 (Longchambon, 1958) et le substantif « interdisciplinarité » pas avant 1967 (Veil, Courchet et Maucorps, 1967). Le premier article comportant l’adjectif dans le titre traite de l’aménagement du territoire : l’ouvrage recensé prouve selon l’auteur « l’utilité d’une association des diverses sciences humaines au service des problèmes économiques et sociaux » (Juillard, 1960 : 935). En outre, l’usage, dans la revue, est loin d’être uniquement positif : Barthes (1964) dénonce le « mythe interdisciplinaire » au profit d’une « unité des sciences humaines » même si elle doit se faire sous le joug de l’une des sciences. En 1970, Michel de Certeau réfléchit à partir d’un texte de Freud sur ce que l’œuvre du fondateur de la psychanalyse « fait de l’histoire » et plus généralement sur sa capacité à offrir un « “modèle” scientifique précisant ce que nous appelons l’interdisciplinaire » et à « liquider cet interdisciplinaire mou qui s’insinue aujourd’hui dans l’interstice des champs définis par des sciences » (1970 : 656-657).
39Au cours des années 1960, la France n’est pas une grande productrice de publications « interdisciplinaires20 ». Sur les huit volumes concernés, six proviennent de pays francophones, dont un de l’institut de science économique de Liège21, un de Montréal et un de Rabat. À cela s’ajoutent deux collections : celle du séminaire de Liège et celle des travaux de la Mission interdisciplinaire des Uélés publiés par le Centre scientifique et médical de l’Université libre de Bruxelles en Afrique centrale.
40Même après 1970, alors que les publications françaises usant du vocable interdisciplinaire se multiplient en particulier dans des collections ou revues aux spectres d’intérêts très variés22, elles restent extérieures aux centres de production parisiens. Elles sont majoritairement issues de laboratoires provinciaux comme le CIEREC (Centre interdisciplinaire d’étude et de recherche sur l’expression contemporaine) de l’université de Saint-Étienne, qui publie des « ouvrages interdisciplinaires » à partir de 1971. Comme dans le monde anglo-étatsunien, l’interdisciplinarité semble prévaloir dans des institutions où les disciplines sont peu pourvues ; mais en France elle permet aussi de compenser les faiblesses d’effectifs, d’atteindre des seuils critiques et d’obtenir une visibilité nationale.
41Dans le monde germanophone, entre 1972 – date de la première occurrence d’un titre utilisant une des expressions apparentées – et 2015, nous n’assistons pas à un développement exponentiel de l’usage de ce titre. Les chiffres oscillent entre 0 et 8 par an, un résultat certes faible, mais qui doit être pondéré par le fait qu’il est constitué d’un nombre important de séries, collections et périodiques. Entre 1976 et 2013, on dénombre 17 nouvelles séries, dont le spectre est toutefois plus étroit que dans les mondes anglophones et francophones : elles s’y limitent à ce que l’on nomme les sciences humaines et sociales en France à la même époque ainsi qu’à des objets encore peu canoniques : théories de l’action, administration, question du genre, éthique, Staps, pédagogie… Avec quatre séries, c’est toutefois la théologie qui l’emporte et qui manifeste une singularité du monde académique germanophone où cette discipline occupe toujours une place non négligeable.
Des formations pluridisciplinaires ?
42Le faible nombre des publications francophones et germanophones ne rend pas compte de toutes les formes de mobilisation de l’interdisciplinarité à cette époque. Ce slogan a joué un rôle central dans les réflexions sur la formation et l’organisation des institutions académiques. En France, 1968 marque une césure en agrégeant des critiques plus anciennes des cadres disciplinaires portées par des acteurs très divers23. Depuis le milieu des années 1950, des responsables politiques, des membres de la haute administration, des représentants du monde économique et des savants (issus des mathématiques, des sciences de la nature, de la médecine, mais aussi de la démographie ou de la sociologie) réunis en association24, tous politiquement assez proches de Pierre Mendès France, organisent une série de colloques (Caen, 1956 et 1966 ; Amiens, mars 1968) promouvant l’idée d’une politique publique de l’enseignement supérieur remettant en cause le système des facultés. Le rapport publié à l’issue du colloque de novembre 1966 par le professeur au Collège de France André Lichnerowicz se fait dénonciateur : « La rigidité de la structure facultaire fractionne uniformément et arbitrairement les disciplines, paralyse les rapprochements nécessaires et empêche de choisir, pour chaque poste, l’homme le plus compétent » (Lichnerowicz, 1966 : 63). Cette exigence de rupture figure au titre de première recommandation dans « Les quinze points de Caen » publiés à l’issue du colloque : « 1° Création, à titre expérimental, dans le cadre de la planification nationale, d’universités publiques autonomes (avec président élu), compétitives, diversifiées ne disposant d’aucun monopole sur une aire géographique, ne comportant plus de facultés afin de permettre la diversification et le regroupement original des disciplines » (Coll., 1966 : 142). Les motivations des acteurs étaient variées : certains souhaitaient une telle réforme afin de garantir une main-d’œuvre qualifiée et professionnalisée en vue de contribuer à l’expansion économique du pays, d’autres pour offrir à la jeunesse des débouchés plus diversifiés que la seule reproduction du corps enseignant, les promoteurs des sciences comme des nouvelles sciences humaines bien souvent pour obtenir la reconnaissance de leurs pratiques par rapport aux disciplines ancrées depuis longtemps dans le système éducatif ; sans oublier ceux qui pouvaient cumuler ces trois raisons. Quoi qu’il en soit, ces conclusions s’opposaient diamétralement aux décisions prises quelques mois plus tôt (juin 1966) par le ministre, Christian Fouchet. Il avait supprimé la première année d’étude supérieure dite de « propédeutique » instituée en 1947 (sciences) et 1948 (lettres) pour permettre aux étudiants de choisir leur discipline de formation sur la base d’un éventail plus large25 au profit de diplômes universitaires d’études (scientifiques ou littéraires) fortement disciplinarisés. Deux ans plus tard, le colloque sur la formation des maîtres organisé par la même AEERS à Amiens, qui a rencontré un succès inattendu et a rétrospectivement été considéré comme annonciateur des événements de Mai 68, rappela par sa commission « finalités de l’enseignement » son hostilité au cloisonnement disciplinaire26.
43Ces dénonciations seront reprises par les enseignants et étudiants aux mois de mai et juin 1968, qui ont donc davantage joué le rôle de caisse de résonance et d’accélérateur que de moment purement créateur sur ces questions27. Christelle Dormoy-Rajraman cite des commissions en psychologie et en histoire qui énoncèrent ces mêmes exigences (Dormoy-Rajraman, 2017 : 358). On les retrouve enfin comme l’un des objectifs centraux de la « loi d’orientation de l’enseignement supérieur » du ministre de l’éducation nationale Edgar Faure votée à l’unanimité28 par l’Assemblée nationale en octobre 1968. Son article 6 affirme : « Les universités sont pluridisciplinaires et doivent associer autant que possible les arts et les lettres aux sciences et aux techniques. Elles peuvent cependant avoir une vocation dominante29. » En juin 1968, les élections législatives avaient ancré l’Assemblée beaucoup plus à droite qu’auparavant. Le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Edgar Faure, venu du parti radical, réussira toutefois, grâce au soutien de Charles de Gaulle, à obtenir le ralliement « plus contraint qu’enthousiaste » (Audigier, art. cité) de cette majorité à sa loi, qui reprenait toute une série de revendications exprimées en Mai 68 : elle accordait davantage d’autonomie aux établissements universitaires, supprimait les facultés, créait des unités d’enseignement et de recherche (UER) de même qu’un « Conseil universitaire ». Dans les faits, la pluridisciplinarité eut bien du mal à se mettre en place et se limita souvent au mieux à la validation d’unités d’enseignement dans d’autres disciplines que celle choisie par l’étudiant à titre principal30.
44Néanmoins, c’est à la suite de la loi Faure qu’est décidé, selon les mots du secrétaire d’État aux universités, Jean-Pierre Soisson, de « promouvoir la recherche en sciences sociales » et de faire de la VIe section de l’EPHE une institution pouvant attirer des étudiants en lui offrant la capacité de collation de grades équivalents à ceux de l’université (Revel et Wachtel, 1996 : 24). Si le décret est publié en 1975, afin de préparer la « restructuration31 » de la VIe section de l’EPHE, l’historien Jacques Le Goff qui en était devenu le président en 1972, est à l’initiative d’une « rencontre inter-disciplinaire » organisée en mai 1973 au Centre culturel de Royaumont et réunissant le corps enseignant de la section. Le choix du lieu n’était pas anodin. Le Centre culturel de Royaumont se voulait depuis le début des années 1960 un lieu extra-universitaire de rencontres interdisciplinaires32. Dans le compte rendu des débats rédigé par Roland Barthes en tant que membre du bureau de la section (13), on trouve à la fois une dénonciation du cadre disciplinaire et une reprise de la critique du mythe interdisciplinaire qu’il avait énoncée dès 196433. Pour « débarrasser l’interdisciplinarité de ses illusions » est prôné un « “état d’esprit” interdisciplinaire » seul à même de dépasser « la simple utilisation de disciplines subsidiaires » au profit d’un « interdisciplinaire véritable » (6). L’interdisciplinarité ne doit pas être un processus top down, elle doit émerger de la pratique des étudiants et particulièrement des étudiants étrangers présentés comme « une sorte de forme internationale de l’interdisciplinarité » (7). Les participants insistent beaucoup sur l’invention de nouveaux formats d’enseignement : des séminaires qui auraient recours à un spécialiste d’un autre domaine, des séminaires associés, des séminaires « véritablement interdisciplinaires (débouchant alors sur l’inconnu) », des « recherches interdisciplinaires sur programme » (10). Est proposée également toute une série de « programmes thématiques interdisciplinaires » y compris une « “étude de marché” de la pluridisciplinarité » (11) ! C’est aussi en 1973 que l’on use, pour la première fois, d’une expression apparentée pour nommer un centre de la VIe section de l’EPHE : le CETSAS (Centre d’études transdisciplinaires. Sociologie, anthropologie, sémiologie) codirigé par Georges Friedmann, Edgar Morin et Roland Barthes est le nouveau nom du Centre d’études des communications de masse fondé en 1960. Cette modification atteste l’importance nouvelle accordée à ce terme. Pour justifier ce changement, ses responsables insistent sur le fait que ce qui réunit les chercheurs du centre n’est plus un « domaine défini, mais la démarche épistémologique, de nature essentiellement interdisciplinaire, qu’ils ont en commun34 » .
45Dans le monde germanophone, il est une institution académique qui symbolise particulièrement le développement de l’interdisciplinarité à partir de la fin des années 1960 et du début des années 1970 : il s’agit de l’université de Bielefeld et de son Zentrum für interdisziplinäre Forschung. Le plus souvent associé à la défense d’une modernité scientifique ayant volontairement tourné la page du national-socialisme, le projet témoigne au contraire de la très grande ambivalence dont faisaient preuve les réformateurs de l’Université allemande de l’époque, dont un certain nombre s’étaient compromis sous le nazisme. Regardons cela de plus près. Alors que la République fédérale d’Allemagne connaissait un accroissement considérable du nombre de ses étudiants, les années 1960 virent l’émergence de nouvelles universités, des Reformuniversitäten, dont la caractéristique principale résidait précisément dans la volonté de décloisonner les facultés : les universités de Bochum, Constance, Bielefeld, ainsi que l’université technique de Dortmund sont les cas les plus connus de ces trains de réformes. La majorité chrétienne-démocrate, alors au pouvoir dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, eut un rôle central dans ces entreprises. Après la fondation d’une université à Bochum, elle décida d’en fonder une autre dans l’est de la Westphalie. Pour ce faire le ministre de la Culture du Land, Paul Mikat, par ailleurs professeur de droit à Bochum, mandata en 1965 le sociologue Helmut Schelsky. Celui-ci s’était fait connaître au-delà du monde de ses pairs, par ses réflexions relatives aux politiques d’enseignement supérieur. En 1960, la leçon inaugurale qu’il avait prononcée dans la très conservatrice université de Münster35 s’intitulait « Einsamkeit und Freiheit. Zur sozialen Idee der deutschen Universität » (Solitude et liberté. Sur l’idée sociale de l’Université allemande). Schelsky en avait fait paraître une version considérablement augmentée36 qui avait connu une très forte réception (Schelsky, 1963). L’ouvrage portait un diagnostic sur l’état contemporain de l’enseignement supérieur à l’aune de longs développements sur les réflexions de Humboldt et de Fichte à l’occasion de la fondation de l’université de Berlin en 1810 dont il louait la valeur formatrice. Impossible toutefois, pour Schelsky, d’opérer un simple retour à Humboldt à l’époque où l’activité scientifique était prise dans les contraintes de la vie pratique (Schelsky, 1963 : 191). Schelsky ne prétendait pas proposer un « modèle » valant pour tous les établissements universitaires. L’« université théorique » (theoretische Universität) qu’il promouvait assumait son statut d’exception37, souhaitait revaloriser l’importance de la recherche et dénonçait le primat accordé à la formation disciplinaire et professionnalisante (Mälzer, 2016 : 254). Dès 1964, Schelsky fut mis à contribution pour réfléchir à de nouvelles institutions38 et, s’inspirant des Center for Advanced Studies étatsuniens, il souhaitait rassembler en un lieu les savants les plus importants pour promouvoir « l’intégration et le travail en commun des disciplines de “science pure”, c’est-à-dire sur un plan théorique » (cité dans Mälzer, 2016 : 259). Pour la création de ce qui deviendra l’université de Bielefeld, Schelsky exigea de pouvoir librement décider des membres du comité fondateur (Gründungsausschuss) qui devaient ultimement former le noyau initial du corps professoral de la future université (Mälzer, 2016 282). Parmi ses neuf membres39, nombreux étaient ceux qui avaient un lien fort avec l’université de Münster (Mälzer, 2016 : 294-295). Dans ce comité fondateur, aucune femme, aucun représentant étudiant40 ni même assistant ne venaient perturber l’entre-soi de cette assemblée de professeurs docteurs conservateurs voire anciens membres du parti national-socialiste comme Schelsky ou l’historien Conze.
46Le diagnostic inaugural de Schelsky concernait d’ailleurs uniquement les professeurs ordinaires, ceux qui sont au sommet du monde académique germanophone : surchargés de tâches, ils ne sauraient réaliser l’idéal humboldtien de « l’unité entre recherche et enseignement ». C’est donc avant tout pour eux et afin que leur recherche ne soit pas cantonnée à leurs « jours fériés et à leurs nuits » (Mikat, Schelsky, 1966 : 41) que la réforme était pensée. Cette unité étant irréalisable de façon simultanée, et Schelsky rejetant le modèle du « pur » chercheur (Mikat, Schelsky, 1966 : 41), il suggérait l’alternance entre des années d’enseignement et de recherche. Ces dernières devaient être inscrites dans des « programmes de recherches » impliquant une « coopération systématique » (Mikat, Schelsky, 1966 : 41). L’interdisciplinarité étant présentée comme l’un des « fondements du progrès scientifique » (Mikat, Schelsky, 1966 : 38), telle est la forme que devait prendre la recherche des professeurs dans cette nouvelle université. D’un point de vue institutionnel, l’interdisciplinarité devait se situer à deux niveaux : celui de l’université avec la création d’instituts de recherche de grande taille (Forschungsinstitute) et celui du Zentrum für interdisziplinäre Forschung. Schelsky souhaitait que soient mises en place des thématiques à l’échelle de l’ensemble de l’université (Universitätsthematiken) orientant notamment les recrutements ; des projets de recherche interdisciplinaires (interdisziplinäre Forschungsprojekte) d’une durée de 2 à 4 ans impliquant plusieurs instituts. Mais c’est le Centre de recherche interdisciplinaire (Zentrum für interdisziplinäre Forschung) qui lui importait le plus : il était caractérisé par opposition aux « instituts pérennes ayant des tâches interdisciplinaires » (Mikat, Schelsky, 1966 : 43). Schelsky, en thuriféraire de l’Université allemande du xixe siècle, visait par là les instituts de recherche Max-Planck (fondés en 1946) qui, comme leurs prédécesseurs, les instituts Kaiser-Wilhelm, sont extra-universitaires. Schelsky souhaitait donc que les membres du centre y participent de façon momentanée et en fonction d’un projet déterminé. Parmi les Center for Advanced Studies qu’il citait en modèles, il retenait davantage celui qui s’est imposé à Stanford plutôt qu’à Princeton dont les membres étaient en place à vie (Mikat, Schelsky, 1966 : 79). Dans un contexte académique allemand où la concurrence interuniversitaire se joue entre les Länder, il promouvait avant tout des collaborations à l’échelle de la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (Mikat, Schelsky, 1966 : 42)41. Il faut dire qu’au même moment, dans le Land de Bade-Wurtemberg, se bâtissait l’université de Constance, autre Reform-Universität, dont les objectifs interdisciplinaires étaient très proches (Schelsky 1966, 81 ; voir Mälzer 2016). Du point de vue des thématiques, dans la lignée de sa réflexion en vue d’une « université théorique », il souhaitait qu’y soient discutées des « conceptions théoriques transdisciplinaires (übergreifende) » (Mikat, Schelsky, 1966 : 42). Ce centre devait ainsi pallier la tendance à la spécialisation universitaire et faire émerger la « “pensée de l’Académie” correspondant à notre temps » (Mikat, Schelsky, 1966 : 43). Ceci dit, les thématiques relatives aux sciences humaines et sociales y dominaient : méthode et mathématisation ; histoire, théorie et politique des sciences ; cybernétique et théorie de l’information ; aspects sociétaux de toutes les sciences ; culture, histoire et société de l’Amérique latine… (Mikat, Schelsky, 1966 : 43)42.
47L’idéal de la création d’une œuvre singulière « solitaire et libre » restait cependant l’horizon de Schelsky : « le but du travail collectif interdisciplinaire » n’est pas « une publication rédigée collectivement dans le cadre d’un travail d’équipe », « chaque participant reste libre de valoriser les stimulations et les connaissances acquises dans ce cadre sous la forme de publications personnelles » (Mikat, Schelsky, 1966 : 76-77). Ce centre devait avant tout permettre des « conversations péripatétiques », ce pourquoi il envisageait qu’il ouvre d’abord dans un hôtel au cœur d’un paysage bucolique (Mikat, Schelsky, 1966 : 68). Un château sera finalement choisi.
48Les révélations au cours de l’année 1967 relatives au passé national-socialiste de Schelsky (Mälzer, 2016 : 322-327) n’empêchèrent pas la réalisation de son projet et qu’il occupât entre 1970-1971 les fonctions de directeur du Zentrum für interdisziplinäre Forschung et, entre 1970-1973, celles de professeur de sociologie de l’université de Bielefeld. Multipliant alors les pamphlets dénonçant les révoltes étudiantes de la fin des années 1960, Schelsky préféra toutefois retourner dans l’université de Münster pour prendre un poste au sein de la faculté de droit.
49De son côté, le Zentrum für interdisziplinäre Forschung a très vite acquis une grande célébrité dans le monde académique international et a contribué à la notoriété de toute l’université de Bielefeld, construite autour d’un grand hall chargé de matérialiser dans le béton les coopérations interdisciplinaires (Mälzer, 2016 : 365-375). Le Zentrum für interdisziplinäre Forschung, initialement chargé d’attirer l’élite des professeurs ordinaires, est devenu l’une des incarnations des « politiques d’excellence » qui régissent le monde universitaire contemporain. Le primat accordé par Schelsky aux sciences humaines et sociales s’est petit à petit estompé. Entre 1973 et 1983, les projets appartenant à ce domaine étaient encore au nombre de 16 sur 23 et ce que Schelsky dénommait les « sciences de l’esprit » étaient fortement promues (9 projets financés). Depuis 1983, ces dernières sont nettement moins présentes au profit de projets à la frontière entre sciences de la nature et de l’homme (impliquant le plus souvent les sciences sociales que sont la sociologie ou l’économie, voire l’anthropologie cognitive)43.
50À l’issue de cette enquête, le monde anglophone (et surtout étatsunien) apparaît bien comme le premier producteur d’ouvrages interdisciplinaires tant sur le plan quantitatif que chronologique. Toutefois, cette prévalence n’est peut-être que l’indice d’un rapport différent à ce mot d’ordre. Elle ne dit rien des pratiques tant de recherche que d’enseignement. À cet égard, et hors des pratiques éditoriales, ex occidente lux ne doit pas être compris comme un constat évolutionniste ; dans les autres pratiques quotidiennes de la recherche, les manières de faire science et les problèmes qu’elles rencontrent semblent à la fois contemporains et semblables des deux côtés de l’Atlantique.
51D’autres faits plus étonnants ressortent également. L’interdisciplinarité n’a pas d’abord été mobilisée avec le statut de concept. Ce fut d’abord et longtemps un adjectif, qui qualifie ou précise une approche. Pour ses premiers promoteurs étatsuniens, il s’agissait avant tout de mobiliser tous les savoirs utiles à la résolution de problèmes sociaux (problem solving). C’est entre autres ce qui explique que ses premiers lieux de productions ne furent pas toujours les espaces centraux qu’on pouvait attendre : ni les universités de la Ivy League, ni la sixième section de l’EPHE par exemple. Dans l’espace francophone, ce furent souvent des lieux hors de France ou de Paris. De manière générale, l’interdisciplinarité sous sa forme publiée est souvent une affaire de centres de recherches qui font parfois de nécessité vertu : étant donné leur faiblesse numérique les disciplines s’associent pour faire nombre et peser. En France comme en Allemagne de l’Ouest, cette histoire est également très dépendante des réformes des universités liées à l’accroissement considérable du nombre d’étudiants et à la remise en cause de l’ordre des facultés. Toutefois, alors que la fondation de l’université de Bielefeld lancée avant 1967 visait à préserver la prééminence des professeurs-docteurs y compris sur le travail collectif que l’on a tendance à associer à l’idée d’interdisciplinarité, la loi Edgar Faure qui fait suite à Mai 1968 cherchait à donner plus de voix aux assistants et enseignants au sein des facultés et s’inscrivait dans un mouvement qui remettait en cause la primauté du travail scientifique individuel et valorisait au contraire les recherches par équipes.
52À travers les différents domaines linguistiques examinés, l’interdisciplinarité irrigue le plus souvent de façon top-down. Ce sont les organismes publics ou privés de financement de la recherche qui souhaitent réformer l’organisation de la science. Mobilisant leur pouvoir financier, ils parviennent à imposer un langage qui rend visible certains secteurs et certaines pratiques de l’activité scientifique, lesquels ne présentent le plus souvent que peu de caractère novateur. L’interdisciplinarité est ainsi un mot d’ordre qui permet de faire voir une modernité scientifique : les chercheurs s’en servent pour obtenir des financements, les organismes de financement pour s’inscrire dans la science « moderne ». Voilà qui explique que les disciplines dominantes ou que les grands centres de recherche jugent peu utile d’employer et revendiquer ce mot, et que, dans un cadre de recherche très concurrentiel comme le cas allemand, les pouvoirs publics peuvent trouver un intérêt stratégique à jouer la carte de l’interdisciplinarité. De fait, et c’est ce qui explique en partie le succès du mot, chacun peut le revendiquer. Des fondations philanthropiques étatsuniennes à l’OCDE, des héritiers de la Fondation Carrel mise en place par le régime de Vichy aux tenants de la théorie critique, des conservateurs de l’Union démocrate-chrétienne aux organismes publics de recherche, chacun revendique ce mot d’ordre pour tirer profit de la modernité dont il est l’étendard.
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Notes de bas de page
1Ce premier repérage pourrait être complété par des enquêtes précises dans les archives des éditeurs pour voir quelle fut la part respective des auteurs, des directeurs de collection ou des éditeurs dans le choix des titres.
2Pour la période qui nous occupe, le dépôt légal est en vigueur : elle rassemble donc l’ensemble de la production française.
3Ce choix procure un avantage important : ses fonds alimentés pendant la guerre froide tant dans son antenne est-allemande qu’ouest-allemande donnent un éclairage sur l’usage du terme ou son absence dans le bloc de l’Est comme à l’Ouest.
4C’est, par exemple, le cas de « social neuroscience », qui fut d’abord un intertitre dans un article avant de devenir un titre d’article, d’ouvrages, un label de laboratoires… Voir Feuerhahn, 2013.
5À vrai dire, il faudrait plutôt parler « des » bases Jstor. Leurs corpus sont à géométrie variable et le principe de sélection des titres reste opaque aux utilisateurs.
6Pour un usage de ce même outil sur ces questions, voir Conesa et Lacour, 2013.
7Pour l’anglais, nous avons ajouté la variante cross-disciplinary.
8Interdisciplinarité : 85 ; interdisciplinaire : 632 ; multidisciplinarité : 2 ; multidisciplinaire : 57 ; transdisciplinarité : 37 ; transdisciplinaire : 61 ; pluridisciplinarité : 21 ; pluridisciplinaire : 294.
9La prise en compte de l’adjectif « inter-disciplinaire » avec un tiret ne modifie pas les masses. Le catalogue ne dénombre qu’un seul ouvrage qui, certes ne comporte pas l’expression dans son titre, mais est issu d’une thèse qui l’employait (Montigny, 1989).
10Interdisziplinarität : 80 ; interdisziplinär : 133 ; Multidisziplinarität : 1 ; multidisziplinär : 2 ; Transdisziplinarität : 8 ; transdisziplinär : 10 ; Pluridisziplinarität : 0 ; pluridisziplinär : 4. La prise en compte des adjectifs construits sur la racine germanique (fach-) ne modifie pas les données d’ensemble : fachübergreifend ou fächerübergreifend ne se retrouvent que dans très peu de titres : 6 pour le premier, 4 pour le deuxième.
11Voir la contribution de Ludovic Tournès dans ce volume.
12« Awards of the Social Science Research Council, 1933-34 », 1933, Journal of the American Statistical Association, 28/182, p. 208-210.
13J. Gershenhorn, 2017, « Africa and the Americas: Life and Work of Melville Herskovits », dans Bérose. Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC.
14Merci à Quentin Fondu de nous avoir communiqué le texte de son intervention au colloque international « Les désignations disciplinaires et leurs contenus : le paradigme des studies », 18-20 janvier 2017, organisé par le laboratoire Pléiade à la MSH Paris Nord.
15Ces pratiques ne sont du reste en rien spécifiques à l’interdisciplinarité. Comme l’indiquait Louis Wirth en 1937 dans un rapport sur l’histoire et l’activité de l’American Council of Learned Societies, les organismes scientifiques ont été « parfois obsédés par des mots d’ordre (catchphrases) et des slogans (slogans) qui n’ont pas fait l’objet d’un examen suffisamment critique », cité dans Sills, 1996.
16À ce titre, signalons l’exemple de la small conference étudiée par Magareth Mead et Paul Byers selon lesquels elle constitue une modalité nouvelle de l’échange scientifique spécifiquement adaptée à la recherche interdisciplinaire, Mead & Byers, 1968, p. 9-11.
17Sur la dimension problem solving, le cas de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains fondée par Alexis Carrel est particulièrement précoce dans le cadre continental, voir Drouard, 1992. Cette précocité s’explique en partie par la longue carrière de Carrel à l’institut Rockefeller des sciences médicales (Burguière, 2005, p. 7). À propos de la filiation de la Fondation Carrel et de l’étude de Plozévet, voir Burguière, 2005.
18Il paraît sous la forme d’une série comportant cinq titres : les villes, l’objet, le système de parenté, le village, sur les ad’dâd (l’homonymie des contraires, en arabe).
19Calhoun, 2017. Sur l’émergence des « aires culturelles » à l’EPHE, voir Popa, 2015.
20À titre de comparaison, Pasquier et Schreiber (2007 : 92-93) rappellent que le dictionnaire alors très commercialisé Le Petit Robert ne crée de notice « interdisciplinaire » qu’en 1959 et « interdisciplinarité » seulement en 1968.
21Séminaire interdisciplinaire de science économique des professeurs Harsin et Davin.
22Nous en avons dénombré 32 nouvelles entre 1970 et 1989, et cela de la radiothérapie à l’esthétique.
23Dormoy-Rajraman, 2017. À l’époque, « pluridisciplinarité » est le mot d’ordre qui prévaut. Ceci dit, à part certains épistémologues (Gusdorf, 1968), la plupart des acteurs de l’époque ne font pas alors de distinction sémantique entre inter- et pluridisciplinarité.
24Association d’études pour l’expansion de la recherche scientifique (AEERS), présidée par André Lichnerowicz.
25En lettres, la propédeutique se divisait en deux sections : classique et moderne. En sciences, en trois : mathématiques générales et physique (MGP), mathématiques, physique et chimie (MPC) et sciences physiques, chimiques et naturelles (SPCN).
26Association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique, 1969. Sur ce colloque, voir notamment Robert, 2008.
27Nous remercions Olivier Orain qui nous a fait comprendre ce point.
28Il y eut une quarantaine d’abstentions toutefois (dont celle de C. Fouchet), voir Audigier, 2016.
29Souligné par nous. Pour une étude des occurrences de « pluridisciplinarité », « multidisciplinarité » et « interdisciplinarité » dans les archives d’Edgar Faure, voir Ferri, 2007.
30Pour le cas de l’université de Lyon, voir Aust, 2016 ; pour ceux de l’université de Vincennes et de Paris VII, voir Dormoy-Rajraman, 2017, et Desvignes, 2016.
31Compte rendu de la rencontre de Royaumont, p. 1.
32La Lettre de Royaumont d’octobre 1962 annonçait ainsi que le thème de l’année était « La pensée interdisciplinaire et le travail en groupe » (http://www.royaumont-archives-et-bibliotheque.fr/opacwebaloes/images/paragraphes/BHIG/62_octobre_LettreR.pdf). Cette même année 1973, le « Centre Royaumont pour une science de l’homme » fondé en 1972 se fixait pour objectif de « développer des rencontres et des programmes interdisciplinaires » (Fondation Royaumont [Gouin-Lang] pour le progrès des sciences de l’homme, juin 1973, « Programme 1973-1974-1975 : vers une nouvelle connaissance de l’homme », p. 3).
33Une dénonciation du « caractère souvent mythique de l’inter-disciplinaire » (4).
34Activités du CETSAS en 1972-1973, Communications, 21, 1974, p. 213-219, ici p. 213.
35Y régnait notamment autour du philosophe Joachim Ritter, ancien membre du parti national-socialiste, un cercle très actif (le collegium philosophicum), très opposé à l’école de Francfort, qui défendait une philosophie pratique récusant tant les critiques radicales de la civilisation moderne que les approches rationnelles des institutions politiques. Les sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften) étaient chargées de « compenser » la scission diagnostiquée entre le passé et l’avenir moderne.
36Sur l’écart entre les deux versions, voir Albrecht, 2015 : 67-71.
37Hermann Lübbe, très proche de Schelsky, parlera plus tard d’université d’« élite » (Lübbe, 1987 : 23).
38Dès 1964, en vue d’un collège des sciences de l’esprit (Mälzer, 2016 : 255-274).
39Joachim Mestmäcker, Wilhelm Krelle, Helmut Schelsky, Hermann Lübbe, Johan Metz, Friedrich Hitzebruch, Werner Conze, Konrad Repgen.
40Schelsky dénonce ouvertement les revendications d’une plus grande représentation étudiante dans les instances universitaires (Mikat et Schelsky, 1966 : 58-59).
41Schelsky estime à 75 au maximum les membres du Centre dont 30 à 36 professeurs issus de l’université de Bielefeld, 12 à 18 professeurs extérieurs à cette université ou étrangers, 12 à 24 boursiers (assistants) de l’université de Bielefeld et 6 à 12 boursiers extérieurs (Mikat et Schelsky, 1966 : 81).
42Schelsky énumère d’autres thématiques plus loin, mais qui ne relèvent pas moins prioritairement des sciences humaines et sociales (Mikat et Schelsky, 1966 : 77-78).
43Par exemple : « Mind and brain – perspectives in theoretical psychology and the philosophy of mind » (1989-1990) ; « Making choices. An interdisciplinary approach to modelling decision behaviour » (1999-2000) ; « The sciences of complexity: from mathematics to technology to a sustainable world » (2000-2001) ; « Emotions as bio-cultural processes » (2004-2005) ; « The cultural constitution of causal cognition: re-integrating anthropology into the cognitive sciences » (2011-2012) ; « Genetic and social causes of Life Chances » (2015-2016)
Auteurs
-
Wolf Feuerhahn
IdRef : 117342467
Wolf Feuerhahn est directeur de recherche au CNRS, membre du Centre Alexandre-Koyré d’histoire des sciences et des techniques (EHESS-CNRS-MNHN) et professeur à l’École polytechnique. Il travaille sur l’histoire de l’organisation, du partage et de la dénomination des savoirs dans les aires linguistiques francophone, anglophone et germanophone (xviiie-xxie siècle). Il a récemment publié une traduction présentée et annotée de textes de Max Weber, Qu’est-ce que les sciences de la culture ? (CNRS Éditions, 2023). Sur les questions d’interdisciplinarité, il a notamment codirigé le dossier Les sciences de l’homme à l’âge du neurone, avec Rafael Mandressi (Revue d’histoire des sciences humaines, 25, 2011) et, avec Guillaume Blanc et Élise Demeulenaere, Humanités environnementales : enquêtes et contre-enquêtes (Publications de la Sorbonne, 2017) ; il a aussi dirigé La politique des chaires au Collège de France (Belles Lettres/Collège de France, 2017).
-
Serge Reubi
IdRef : 142817538
Serge Reubi est maître de conférences du Muséum national d’histoire naturelle, rattaché au centre Alexandre-Koyré (UMR 8560). Historien des sciences humaines et sociales, il travaille sur l’histoire des pratiques de terrain, sur l’histoire des concepts des sciences humaines et sociales, sur l’histoire de la photographie scientifique, et sur l’histoire des collections scientifiques et des musées. Dans ce domaine, il a récemment codirigé avec Mélanie Roustan et Mathilde Gallay-Keller Collectionner le vivant (Gradhiva, 2023). Ces dernières années, il s’est concentré sur l’histoire de la circulation des collections scientifiques, sur l’histoire des usages de la photographie aérienne en sciences humaines et sociales, et sur l’histoire des musées en territoires coloniaux et post-coloniaux. Il a également contribué comme expert ou comme co-curateur à la préparation d’expositions dans différents musées.
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