Autour du testament de Charlemagne en 811 : listes, identités relationnelles et questions politiques
p. 543-552
Texte intégral
1L’entreprise de rénovation du royaume des Francs à la fin du viiie siècle a été portée par la volonté d’administrer par l’écrit. La rédaction des polyptyques et autres écrits documentaires, l’apparition des premiers cartulaires ou encore les premiers livres de confraternité relèvent de cette entreprise et ont en commun de dresser des listes. Les listes sont désormais considérées comme des ensembles de relations dotés d’un véritable pouvoir1. Le plus souvent, l’attention des chercheurs s’est portée sur les relations interpersonnelles, sans mobiliser le concept d’identité relationnelle, lui-même intrinsèquement lié à une conception de la personne directement issue de la tradition gréco-romaine. Dans son acception antique, le terme persona désigne le masque, le rôle, le caractère, le personnage d’une pièce de théâtre, et par extension le monde-société, une scène sur laquelle évoluent des personnages qui jouent plusieurs rôles, dans un univers entièrement relationnel2. Pour comprendre les relations médiévales, il est donc nécessaire de s’abstraire des conceptions modernes de la personne individuelle, définie comme un être unique, entier, et considérer la personne comme divisible en autant d’entités constitutives d’elle-même et autant d’identités que de relations3 : chaque personne coexiste ainsi, au sens propre, avec et dans d’autres personnes, vivantes ou décédées. Contrairement à l’individu moderne, la personne médiévale est un « être en relation4 ». Un tel décentrage permet d’analyser les listes sous un angle neuf, en considérant les multiples rôles qu’un même acteur est ainsi conduit à jouer sur la scène politique.
2Éginhard est le seul à mentionner le testament de Charlemagne, en réalité une « description-partage », et à le dater de 811. Anton Scharer, qui l’a étudié récemment, l’a replacé dans le contexte familial difficile des années 810-811, l’empereur perdant successivement son fils Pépin, sa fille aînée Rotrude et son fils aîné Charles le Jeune. Pour maintenir le partage de ses États prévu en 806, ce qui remit en cause la succession telle qu’il l’avait prévue en 806, Charlemagne envoya son petit-fils Bernard comme roi d’Italie en 812 et couronna ensuite son fils Louis comme empereur associé en 813. Entre-temps, selon Éginhard, il aurait souhaité assurer l’avenir de ses enfants illégitimes, mais n’en eut pas le temps et voulut néanmoins suivre l’exemple d’Auguste, rapporté par Suétone, en partageant ses biens propres : en affectant une grande partie de son trésor terrestre aux églises, il gagnerait ainsi un trésor dans le ciel, tout en garantissant la part de ses héritiers5. La description des biens, appelée testament, fut faite publiquement, devant les amici et ministri du souverain, et le bref fut assorti d’une liste de témoins, qui l’avaient approuvé et ratifié. Il était prévu qu’après la mort de l’empereur ou son retrait volontaire du siècle, les donations devraient être faites par ses heredes et amici. En utilisant le concept de relationnalité et en prenant en compte le contexte politique de l’année 811, la liste des témoins permet de dépasser le critère de la familiarité royale et d’éclairer le choix des conseillers, les groupes de pression et la compétition dans les dernières années du règne.
Une symbolique des nombres ?
3La liste comprend trente noms, un chiffre à haute valeur symbolique, qui rappelle les trente jours de Moïse, ses trente ou trente-trois fils et filles, l’entrée de Jésus dans la vie publique à l’âge de trente ans6… Les trente témoins présents sont répartis en trois groupes, conformément à l’idéologie des ordres – évêques, abbés, comtes –, mais des groupes inégaux : onze évêques, conduits par sept archevêques – chiffre lui-même fortement symbolique –, quatre abbés et quinze comtes. La tripartition cache donc une bipartition, comme souvent, si l’on considère que les clercs (évêques et abbés) étaient en nombre égal aux laïcs. La hiérarchie et la parité entre clercs et laïcs étaient donc respectées.
4Les deux tiers du trésor devaient aller en aumônes aux vingt et une métropoles de l’empire, que le testament énumère, alors que seuls sept archevêques figurent sur la liste : Hildebald de Cologne, Riculf de Mayence, Arn de Salzbourg, Wolfaire de Reims, Bernoin de Besançon, Leidrade de Lyon et Jean d’Arles. Karl Brunner avait déjà noté que les provinces d’Aquitaine et d’Italie n’étaient pas représentées, parce qu’elles relevaient de leurs souverains respectifs qui, en tant qu’héritiers seraient chargés de superviser la répartition entre leurs églises7. La présence d’Arn de Salzbourg indique que la partie méridionale de la Bavière, qui avait été rattachée au royaume d’Italie sous Pépin, était à nouveau placée sous la juridiction directe de l’empereur. Certaines absences parmi les archevêques francs ont été relevées et expliquées : les petites métropoles alpines et celle de Rouen étaient alors dépourvues d’archevêque. En revanche, les absences de Magnus de Sens et d’Amalaire de Trèves ne peuvent s’expliquer autrement que par des empêchements de se rendre à Aix-la-Chapelle à ce moment-là. Sept métropoles étaient donc représentées par leur métropolitain. Théodulf d’Orléans, qui suivait les archevêques sur la liste et qui avait reçu le pallium à titre personnel, représentait sans doute son métropolitain, ce qui n’était pas le cas des autres évêques : Jessé d’Amiens (province de Reims), Heiton de Bâle (province de Mayence) et Waltcaud de Liège (province de Cologne). Les abbés n’étaient que quatre, ce qui est bien peu si l’on considère l’importance des abbés royaux dans le jeu politique : Fridugise, abbé de Saint-Martin de Tours, Adalung, abbé de Lorsch, Angilbert, abbé de Saint-Riquier et Irminon, abbé de Saint-Germain-des-Prés. On ne peut exclure que les abbés aient servi de variables d’ajustements pour parvenir au chiffre de quinze ecclésiastiques.
5Après les évêques et les abbés venaient les comtes, avec en tête le comte Wala, cousin de l’empereur, lui-même suivi de Meginhar, probablement comte de Sens, d’Audulf, premier des comtes en Bavière, d’Étienne, comte de Paris, d’Unroch, comte en Ternois, de Burchard, connétable, de Meginhard, d’Hatton, de Rihwin, d’Edo (Odo), d’Erchanger, comte en Brisgau, de Gérold, qui dirigeait la Bavière orientale, de Bero (Bera), comte de Razès et probablement déjà de Barcelone, d’Hildigern et de Hrocculf8. Cinq d’entre eux étaient aussi mentionnés en tête de la liste des douze comtes qui avaient été envoyés au printemps 811 pour ratifier la paix avec les Danois du nouveau roi Hemming (Wala, Burchard, Unruoch, Uodo (Edo), Meginhard) avec douze envoyés danois. La symbolique du nombre douze est évidente, mais il manque un nom sur la liste des douze envoyés francs rapportée par les annales de Lorsch et les annales royales. On ne peut exclure un oubli des annalistes ou d’un copiste ultérieur, mais une autre explication est possible en adoptant la perspective des identités relationnelles, puisque Wala est ici désigné comme « fils de Bernhard ». Bernhard était un fils de Charles Martel et d’une Saxonne et se rattachait par elle à des groupes francs implantés aux confins de la Saxe depuis le viiie siècle. Je suggère donc que le douzième nom de la liste des envoyés de Charlemagne en Saxe était celui du défunt comte Bernhard, présent à travers son fils, comme il devait l’être à travers d’autres envoyés du souverain. Du côté danois, seuls dix des douze envoyés d’Hemming étaient nommés, mais on obtient le chiffre douze en considérant que les deux premiers étaient désignés comme « frères d’Hemming » et qu’un autre témoin, Osfrid, apparaissait comme « fils d’Heiligen ». Cette hypothèse, curieuse pour des individus du xxie siècle, est parfaitement vraisemblable en opérant le décentrage voulu et en considérant que dans ces sociétés, les morts étaient présents parmi les vivants9 et que les identités étaient aussi nombreuses que les relations partagées.
Coram amici et ministri
6Selon Éginhard, l’inventaire du trésor de l’empereur fut fait en présence de ses amici et ministri10. Matthew Innes a suggéré que le groupe des amis correspondait aux ecclésiastiques et celui des « ministres » aux laïcs11, ce qui est improbable. La question de savoir si la conjonction de coordination créait une relation analogique entre des catégories distinctes ou une hiérarchie au sein du groupe est difficile à trancher. D’une part, tous les témoins de Charles tenaient de lui une charge, un office, ils étaient ses « ministres » au sens médiéval du terme ; d’autre part, les Carolingiens ont rompu avec leurs prédécesseurs en pratiquant une gestion beaucoup plus relationnelle, à la fois plus familiale et plus familière du politique, dans la tradition des maires du palais et de l’aristocratie. Non seulement l’affection parentale s’est affichée publiquement par un usage de plus en plus fréquent de termes affectifs, mais la familiarité royale, associée à la faveur, est devenue un véritable instrument politique12, tandis qu’apparaissait un nouveau groupe, celui des amis ou des familiers du roi.
7Les grands qui témoignèrent comme « ministres » faisaient-ils tous partie du groupe étroit des amis ou familiers du roi ? Les grands dignitaires du palais jouissaient de la familiarité royale : l’archevêque Hiltibald de Cologne, premier témoin, dirigeait la chapelle royale et était, selon Thégan, familiarissimus pontifex de Charlemagne13. Le comte Audulf était connétable et le comte Hatton aurait été son chef des ostiaires14. De même Wala, premier de la liste des comtes, occupait déjà une position prépondérante à la cour15. Selon l’Epitaphium Arsenii de Paschase Radbert, dans les dernières années du règne de Charlemagne, il gérait tout le palais (echonomus totius domus) et il était vénéré partout comme second après l’empereur, comme un autre Joseph dans le palais de Pharaon16, ce que confirme l’Astronome, mais cette fois en termes très péjoratifs17. D’autres témoins du testament, pourvus de charges ecclésiastiques ou civiles dans les provinces, sont connus pour avoir joui de la familiarité et de la confiance royales : les évêques Riculf de Mayence, Arn de Salzbourg et Théodulf d’Orléans avaient fait partie, comme l’abbé Angilbert de Saint-Riquier, de ce groupe de lettrés, familiers de Charlemagne, qui avaient animé l’« Académie palatine » au temps d’Alcuin. Angilbert de Saint-Riquier était aussi le confident (secretarius) de Charles, selon Alcuin18. Fridugise, en tête de la liste des abbés, avait succédé à son maître Alcuin comme abbé de Saint-Martin de Tours, mais devait aussi à sa familiarité avec l’empereur d’autres abbatiats prestigieux comme Saint-Bertin.
8Plusieurs témoins avaient aussi été chargés de missions de confiance importantes. Certaines les avaient conduits auprès de Pépin en Italie ou de Louis en Aquitaine19. D’autres avaient été chargés d’ambassades à l’étranger ou de tournées d’inspection en province20. Certains enfin administraient des régions frontalières, hautement stratégiques21. La familiarité royale, qui déterminait les contours du groupe des amis du roi, était fondée sur la confiance et n’impliquait donc pas une présence constante à la cour, mais les amis du roi fréquentaient la cour et y étaient constamment présents à travers leurs identités partagées. Tous les témoins semblent donc avoir été des hommes de confiance du roi : ils faisaient partie d’un groupe relativement large de conseillers, d’amis, au sein duquel ils avaient été choisis et ce choix ne résultait pas du hasard.
Questions en suspens et prises de décision
9La composition de la liste donne-t-elle des indications sur les discussions qui ne manquèrent pas d’avoir lieu en marge du testament et révèle-t-elle les rapports de force à la fin du règne de Charlemagne ? Il est aisé de relier la liste des archevêques avec les quatre conciles réformateurs de 813 et de suggérer qu’ils furent décidés en 811 : la lettre adressée à Charlemagne au moment de la réunion du concile de Mayence fut rédigée par les trois premiers archevêques de la liste, Hildibald, Richulf et Arn, le concile de Mayence réunissant donc les trois provinces de Germanie22. Un concile fut réuni à Reims, sous la présidence de Wolfaire de Reims, un autre à Mâcon, sous la présidence des archevêques de Besançon et de Lyon, cités parmi les témoins. Comme Théodulf d’Orléans est probablement l’auteur du relevé de décisions et qu’il relevait de la province de Sens, le concile de Mâcon valait pour les trois provinces. La décision de réunir un concile à Tours pour les provinces de Tours et de Rouen hâta sans doute la nomination de l’archevêque de Tours, qui intervint en 812. L’archevêque Jean d’Arles réunit un concile à Arles auquel participa l’archevêque de Narbonne, attestant que le statut de cette province était ambigu, puisqu’elle relevait du royaume d’Aquitaine, mais qu’elle semble être restée sous le contrôle direct de Charlemagne, ce que confirme la présence du comte Bera, homme de confiance de Charlemagne dans la région depuis le retrait de Guillaume de Gellone en 806.
10La présence de cinq des comtes envoyés en Saxe pour établir la paix avec les Danois et tenir les fortifications sur l’Elbe, celle du comte Gérold qui commandait une sorte de marche orientale en Bavière et enfin celle du comte Béra soulignent l’importance des questions frontalières où les intérêts du roi et ceux de l’aristocratie se combinaient, comme l’a récemment rappelé Janet Nelson23. Plusieurs témoins avaient aussi des intérêts et des relations dans ces mêmes régions : autour du comte Wala, de l’abbé de Lorsch Adalung24 et peut-être également du comte Erchanger25 se dessine un réseau qui a contribué, sur le long terme, à la prise de contrôle de la Saxe, parachevée par les fondations de Corvey et Herford dans les décennies suivantes. S’y mêlaient identités institutionnelles et intérêts familiaux, fondus dans une même relation au souverain, qui n’était pas toujours exempte de tensions. La même démonstration peut être faite pour la Bavière. Outre le comte Gérold, neveu de la reine Hildegarde et du puissant préfet de Bavière décédé en 799, d’autres témoins tenaient des charges dans le cœur de Bavière, comme le comte Audulf et peut-être le comte Hatton26, l’archevêque de Salzbourg Arn, auxquels on peut ajouter l’archevêque Hiltibald, également abbé de Mondsee. L’archevêque Leidrade était lui-même d’origine bavaroise. Du côté septimanien, l’évêque Théodulf d’Orléans avait été envoyé en mission dans le Razès avec Leidrade de Lyon et avait aussi des parents en Septimanie, qui gravitaient autour de Gellone et d’Aniane27. Le comte de Sens Meginhar avait probablement été envoyé en Aquitaine auprès de son fils Louis, au début des années 79028, un comte Maginarius étant attesté à Narbonne dès 79129.
11La pertinence d’une analyse géopolitique fondée sur les identités multiples est plus probante encore si on intègre dans les espaces frontaliers la Rhétie et le sud de l’Alémanie qui constituaient, avec la Bavière, les voies traditionnelles vers l’Italie. Cette région était représentée par l’évêque Heiton de Bâle, mais aussi par le comte Rihwin, dont l’identité est certes discutée, mais qui pourrait bien être le comte de Thurgau attesté de 808 à 822. Ce comte siégea au tribunal avec un Erchanger, comte en Brisgau, également sur la liste des témoins30. Par ailleurs, la famille du comte Gérold est bien connue pour sa forte implantation en Alémanie, tout comme celle du comte Unroch. Enfin, par sa mère, le comte Wala cousinait aussi avec les Warinides qui avaient dirigé l’Alémanie au temps du préfet Warin et qui y conservaient de fortes positions, tout en maintenant leurs relations avec la Bourgogne et en s’implantant en Saxe.
12La principale question politique était celle de la succession de Pépin d’Italie, mort l’année précédente. En 806, Charlemagne avait confirmé Pépin comme roi d’Italie et lui avait accordé le sud de la Bavière, la Rhétie et le sud de l’Alémanie dont l’empereur reprit le contrôle en 810, tout en envoyant Adalhard de Corbie administrer l’Italie dans l’attente de la désignation d’un roi. La succession de Pépin d’Italie révèle aussi de fortes rivalités dans le royaume d’Aquitaine, car Lothaire, ainé des fils de Louis le Pieux, alors roi d’Aquitaine, pouvait prétendre à devenir roi d’Italie, puisqu’il avait atteint sa majorité. L’autre option était Bernard, fils de Pépin, plus jeune que Lothaire, mais qui avait pour lui de se trouver à la cour de son grand-père avec sa mère et ses sœurs et d’y être puissamment soutenu par le comte Wala et par les anciens conseillers de Pépin. Cette option l’emporta en 812. La décision avait-elle été prise dès le début de 811, quand l’abbé Adalhard repartit pour l’Italie ou fut-elle tranchée lors des discussions en marge du testament ? La présence des grands, ecclésiastiques et laïcs, qui avaient des intérêts de part et d’autre des Alpes et/ou qui avaient été présents auprès de Pépin atteste qu’au moins, leur accord était nécessaire, mais la liste suggère aussi que la désignation de Bernard était une victoire des Septimaniens contre Louis le Pieux et ses amis en Aquitaine. En Septimanie, le tout-puissant Guillaume de Gellone, cousin et ami de Charlemagne, s’était retiré du monde et il avait « partagé ses honneurs entre ses fils », selon Ardon, c’est-à-dire sans en référer à Louis le Pieux, roi d’Aquitaine. Parmi eux, le comte Herbert s’était illustré, sous les ordres de son père, au siège de Barcelone en 801, avec le comte Béra, témoin du testament, qui avait ensuite lui-même participé aux deux sièges de Tortosa, en 808/809 et en 809/810, probablement décidés par Charlemagne. En 812, Charlemagne ordonna à Louis le Pieux de confier à Herbert le commandement d’une expédition contre la ville d’Huesca et il est possible que l’ordre ait été transmis par le comte Béra31. Béra, qui était peut-être un fils de Guillaume de Gellone, appartenait alors au réseau guillemide32, tout comme le comte Wala qui y était entré par son mariage avec une fille de Guillaume de Gellone. Adalhard de Corbie organisa dès 812 le mariage de Bernard d’Italie avec Cunégonde, qu’on identifie désormais comme une fille du comte Herbert33, ce dernier disparaissant d’ailleurs des sources septimaniennes après 812. Les amitiés réticulaires et la compétition dans le royaume d’Aquitaine pesèrent donc fortement dans le choix en faveur de Bernard qui partit en Italie accompagné de Wala, mais aussi du fils du comte Meginhar, nommé Reginhar, qui serait plus tard condamné pour avoir participé à la révolte de Bernard, comme l’évêque Théodulf d’Orléans.
13En conclusion, la liste des amici et ministri qui ont signé le testament de Charlemagne soulignait la position supérieure de ces grands et leur familiarité avec le souverain. Elle illustrait aussi la hiérarchie des trois ordres, tout en respectant la classique bipartition clercs-laïcs. Elle était enfin dotée d’un réel pouvoir, parce que la sélection opérée au sein du groupe large des familiers du souverain n’était pas une juxtaposition de trente individus, ni même de quinze clercs et de quinze laïcs, mais un ensemble organique d’identités relationnelles distribuées à travers des personnes. Le classement à l’intérieur de chacun des trois groupes n’était pas davantage l’expression d’une hiérarchie de pouvoir rigide ou encore d’une simple hiérarchie dans la familiarité royale. Seules les premières places avaient une signification particulière et exprimaient une prééminence qui relevait elle-même du prestige et de l’intermédiarité personnelle. Il serait aisé, en convoquant d’autres sources et en faisant d’autres démonstrations, de confirmer la centralité du comte Wala au sein de réseaux à géométrie variable, étendus de la Saxe à la Septimanie et à l’Italie en passant par le Rhin Moyen, la Bavière et l’Alémanie, et engagés dans une compétition multiscalaire. Par sa proximité avec Charlemagne et sa position à la cour, il médiatisait alors la communication avec le souverain et pesait dans le jeu politique en faisant jouer ses multiples identités relationnelles, tout en répondant aux attentes de ses amis, ce qui confirme finalement le rôle central des relations personnelles dans le champ du politique.
Notes de bas de page
1C. Angotti, P. Chastang, V. Debiais, L. Kendrick (dir.), Le pouvoir des listes au Moyen Âge. 1. Écritures de la liste, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2019. E. Anheim, L. Feller, M. Jeay, G. Milani (éd.), Le pouvoir des listes au Moyen Âge. 2. Listes d’objets, listes de personnes, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020.
2P. Legendre, De la société comme texte : linéaments d’une anthropologie dogmatique, Paris, Fayard, 2001.
3E. M. Strathern, Kinship, Law and the Unexpected. Relatives Are Always a Surprise, Cambridge, CUP, 2005. J. Carsten, After Kinship, Cambridge, CUP, 2004.
4B. Karsenti, La société en personnes. Études durckheimiennes, Paris, 2006, p. 4-6. Voir aussi J. Baschet, Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, Paris, Flammarion, 2016.
5A. Scharer, « Das Testament Karls des Großen », dans A. Schwarcz, K. Kaska (dir.), Urkunden-Schriften-Lebernsordnungen. Neue Beiträge zur Mediävistik, Vienne, Böhlau Verlag, 2015 (Veröffentlichungen des Instituts für Österreischiche Geschichtsforschung, 63), p. 151-160.
6K. Brunner, Oppositionelle Gruppen im Karolingerreich, Vienne, Böhlau Verlag, 1979, p. 70.
7Ibid., p. 70.
8Ibid., p. 71.
9O. G. Oexle, « Memoria als Kultur », dans id., Memoria als Kultur, Göttingen, Vandenhoek & Ruprecht (Veröffentlichungen des Max-Plack Instituts für Geschichte, 121), 1995, p. 9-78.
10Éginhard, Vie de Charlemagne, c. 33, éd. et trad. par M. Sot et C. Veyrard-Cosme, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 76-77. Il est impossible de traduire ministri par serviteurs, comme le font les derniers éditeurs de la Vie, d’autant plus que les termes servi et ancillae sont utilisés plus loin pour désigner les serviteurs du palais auxquels devait revenir une part des objets. Ministri doit donc être entendu comme les titulaires d’honneurs, exerçant au nom du roi une charge publique, un ministère.
11M. Innes, « Charlemagne’s Will. Piety, Politics and the Imperial Succession », English Historical Review, 112, 1997, p. 833-855.
12Sur la faveur, voir G. Althoff, « (Royal) favor. A Central Concept in Early Medieval Hierarchical Relations », dans B. Jussen (dir.), Ordering Medieval Society. Perspectives on Intellectual and Practical Modes of Shaping Social Relations, Philadelphie, University of Philadeplphia Press, 2001, p. 243-269.
13Thégan, Gesta Hludowici imperatoris, c. 7, éd. par E. Tremp, MGH SS rer. Germ. 64, Hanovre, 1995, p. 186.
14H. Mordek, « Ein exemplarischer Rechtsstreit », dans id., Studien zur fränkischen Herrschergesetzgebung, Francfort, P. Lang, 2000, p. 279-305, en part. p. 282 et 297.
15L. Weinrich, Wala: Graf, Mönch und Rebell. Die Biographie eines Karolingers, Lübeck/Hambourg, Matthiesen (Historische Studien, 386), 1963.
16Paschase Radbert, Epitaphium Arsenii, c. 6 – voir maintenant en traduction M. de Jong, J. Lake (éd.), Confronting Crisis in the Carolingian Empire. Paschasius Radbertus’ Funeral Oration for Wala of Corbie, Manchester, Manchester Univerty Press (Manchester Medieval Sources), 2020, p. 78.
17Astronome, Vita Hludowici imperatoris, c. 21, éd. par E. Tremp, MGH SS rer. Germ. 64, Hanovre, 1995, p. 346.
18Alcuin, Epistolae no 32, MGH Epistolae aevi karolini II, éd. E. Dümmler, Berlin, 1895, p. 73.
19Voir le comte Meginhar en Aquitaine, P. Depreux, Prosopographie de l’entourage de Louis le Pieux (781-840), no 196, Sigmaringen, Thorbeke, 1998, p. 325. Alcuin lui adresse une lettre en 793-795, comme à son dilecto amico Magenhario comiti (Epistolae no 33, p. 74). Angilbert de Saint-Riquier avait été envoyé auprès du jeune Pépin avec Adalhard de Corbie, bientôt rejoint par son frère Wala et Arn de Salzbourg avait aussi été très présent auprès de Pépin d’Italie.
20Arn de Salzbourg fut envoyé à Rome à plusieurs reprises et accomplit des tournées d’inspection en Bavière. Les évêques Jessé d’Amiens et Heiton de Bâle ont été légats à Constantinople, le premier en 802, le second en 812. En 810, Charles envoya comme légat en Saxe orientale le comte Uodo. De leur côté, Theodulf d’Orléans et Leidrade de Lyon avaient été missi dans la vallée du Rhône et en Septimanie en 798-799. En 806, les comtes Unroch et Roccolf furent envoyés en tournée d’inspection avec les abbés Adalhard de Corbie et Fulrad de Saint-Quentin, deux cousins de Charlemagne, tandis qu’en 811, le comte Étienne réunit à Paris une assemblée de comtes pour lire et promulguer des capitulaires.
21Audulf, principal comte en Bavière, conduisit une armée en Saxe et tenait un château sur l’Elbe (C. Hammer, Charlemagne’s Months and Theirs Bavarians Neighbours, Oxford, British Archeological Reports, 1997, p. 33-34). Le comte Béra tenait des comtés en Septimanie (infra). Le comte Gérold avait été installé aux confins de la Bavière (M. Mitterauer, Karolingische Markgrafen im Südosten. Fränkische Aristokratie und bayerischer Stammesadel im österreichischen Raum, Vienne, Historische Kommission der Österreichischen Akademie der Wissenschaften (Archiv für österreichische Geschichte, 123), 1963, p. 16-25).
22MGH Concilia 2, Concilia aevi karolini 1, éd. A. Werminghoff, Berlin, 1906, p. 259.
23J. L. Nelson, King and Emperor. A New Life of Charlemagne, Londres, Penguin Books, 2019, p. 234.
24Regesta imperii I, no 467.
25Il peut être identique au comte Erchanger qui fut probablement envoyé comme missus en Saxe occidentale en 819, voir Depreux, Prosopographie de l’entourage…, op. cit., no 84, p. 183.
26Le comte de 811 est peut-être identique au comte en Bavière de 819, missus en 823 (ibid., no 140, p. 223).
27C. Tignolet, Théodulf d’Orléans (vers 760-821). Histoire et mémoire d’un évêque carolingien, Turnhout, Brepols (HAMA), à paraître.
28Astronome, Vita, op. cit., c. 7, p. 611. Depreux, Prosopographie de l’entourage…, op. cit., no 196, p. 325.
29Depreux, Prosopographie de l’entourage…, op. cit., no 196, p. 326.
30M. Borgolte, Die Grafen Alemaniens in merowingischer und karolingischer Zeit. Eine Prosopographie. Sigmaringen, Thorbecke, 1985, p. 207-208.
31Thégan, Gesta, op. cit., c. 16, p. 196.
32Des travaux récents font de Béra un fils de Guillaume de Gellone et d’une Gothe. La démonstration de Pierre Ponsich (P. Ponsich, « Bera I, comte de Barcelone, et ses descendants. Le problème de leur juridiction comtale », dans Conflent, Vallespir et montagnes catalanes : Actes du LIe Congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon organisé à Prades et Villefranche-de-Conflent les 10 et 11 juin 1978, Montpellier, Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, 1980, p. 51-69), reprise et corrigée par Christian Settipani (C. Settipani, La préhistoire des Capétiens. Seconde partie : L’aristocratie mérovingienne et carolingienne, p. 493-494, à paraître) me semble tout à fait convaincante.
33C. Settipani, La préhistoire des Capétiens, op. cit., p. 479-485.
Auteur
-
Régine Le Jan
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, LaMOP
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