Crimes, enquêtes et médias. Dominique Kalifa et les Japonais, entre histoire et littérature
p. 275-280
Texte intégral
1De part et d’autre de la frontière entre l’histoire et la littérature existe un champ neutre fréquenté par les spécialistes de littérature s’intéressant à l’histoire – voici, pourrait-on dire, une des caractéristiques de la recherche sur la civilisation française au Japon.
2À partir de 1854, année où le Japon s’ouvre aux échanges étrangers après plus de deux siècles de fermeture, de nombreux ouvrages occidentaux sont traduits par les Japonais qui avaient appris les langues étrangères. Les lecteurs de ces traductions se réjouissaient de pouvoir lire ainsi les chefs-d’œuvre de tous les genres et de tous les pays dans leur propre langue. De nos jours encore, la littérature et l’histoire françaises ne cessent d’attirer les lecteurs du Japon, et ce sont principalement les professeurs spécialistes de ces questions qui se chargent de la mission de les leur présenter. Les recherches en histoire ne sont ainsi pas traduites que par les historiens, puisque tout en étant intéressantes en elles-mêmes, elles sont aussi précieuses pour les chercheurs en littérature qu’elles informent sur la société et la mentalité de l’époque où vivaient les écrivains. D’où naît cette « zone tampon » entre l’histoire et la littérature, évoquée au début de ces lignes ; et c’est pourquoi, à l’instar des historiens comme Hiroyuki Ninomiya (1932-2006), Koichi Kabayama (1941-) ou Norihiko Fukui (1946-) présentant l’École des Annales au Japon, des chercheurs en littérature ont traduit les œuvres d’Alain Corbin.
3L’amitié étroite que Dominique Kalifa a nouée avec les fidèles de cette zone remonte à 2006. Cette année-là, par hasard, deux doctorantes japonaises lui demandaient chacune de diriger leur thèse. L’une était Noriko Teramoto, aujourd’hui historienne spécialiste de l’Exposition universelle. L’autre – qui est aussi l’autrice de cet article, Aya Umezawa, était à l’époque une apprentie chercheuse en littérature dont l’intérêt se portait sur la représentation des crimes. C’est pour la soutenance de la première, organisée par l’université Hitotsubashi en 2012 au Japon1, que Dominique Kalifa est retourné pour la première fois dans ce pays qu’il avait visité dans sa jeunesse. Deux mois plus tard, la soutenance de thèse de la seconde avait lieu à Paris2.
4Pour les chercheurs japonais, ce fut l’occasion de connaître Dominique Kalifa et son travail. En 2016, le traducteur en chef des œuvres de Corbin, le zolien Kosei Ogura, a invité Kalifa à donner des cours à Tokyo dans le cadre de son séminaire. La même année, son ouvrage Crime et culture au xixe siècle était traduit en japonais par l’autrice de ces lignes ; à Kyoto où il séjournait pour en parler, il a dîné avec des balzaciens après avoir fait à Osaka une allocution devant les membres de la Société japonaise de langue et de littérature françaises. L’année suivante, le genétien Suguru Minemura a traduit l’article que Kalifa avait écrit pour la somme Histoire de la virilité : « Virilités criminelles ? » Tous attendaient donc avec impatience sa quatrième venue au Japon et ses conférences. Prévues en octobre 2020, elles n’ont pas été réalisées3.
5Dans cet article, nous voudrions présenter Crime et culture au xixe siècle, qui est le plus grand héritage que Kalifa a laissé au Japon.
6La version japonaise de Crime et culture au xixe siècle, publiée en 2016 aux Presses de l’université Hosei, présente une sélection de douze chapitres extraits de la version originale et s’intitule Crimes, enquêtes et médias : (In)sécurité et culture en France au xixe siècle4. La première partie, « Crimes », est composée des chapitres suivants : « Lieux du crime : topographie et imaginaire social à Paris », « Archéologie de l’“apachisme” : barbares et peaux-rouges au xixe siècle », « La fin des “classes dangereuses” ? Ouvriers et délinquants dans la série des Fantômas (1911-1913) » et « L’attaque nocturne, une frayeur ». La deuxième partie, « Enquêtes », comprend : « Les mémoires de policiers : l’émergence d’un genre ? », « Javert enquêteur », « “Dangerosité” et “défense sociale” au début du xxe siècle » et « Crises de la répression ? ». Enfin, « Médias », la troisième partie, contient : « Faits divers et romans criminels au xixe siècle », « Scènes de prison », « Faits divers en guerre (1870-1914) » et « 14-18 : la fin du feuilleton ? ». La préface que Kalifa a rédigée spécialement pour les lecteurs japonais précède l’introduction originale, et encadre cet ensemble avec la postface – en fait, le dernier chapitre de la version originale – « Délinquance et insécurité aux xixe et xxe siècles : une perspective ».
7Des comptes rendus du livre étant paru dans la célèbre revue Mystery Magazine de la maison d’édition Hayakawa, dans le grand quotidien régional Tokyo Shinbun (Journal de Tokyo), dans le quotidien économique national Nihon Keizai Shinbun et dans tous les journaux régionaux qui collaborent avec l’agence de presse Kyodo News, Crimes, enquêtes et médias a su attirer à la fois les spécialistes et le grand public. En particulier, la postface, dans laquelle Kalifa se demandait si la question actuelle du crime pouvait encore être résolue suivant le modèle traditionnel, semble avoir suscité une large curiosité. En effet, en 2016, le choc des attentats à Paris était encore très présent dans la mémoire des gens, même dans ce pays loin de la France. Pour les Japonais qui avaient déjà voyagé en France comme pour ceux qui rêvaient d’y aller un jour, l’inquiétude était identique : la France n’était-elle donc plus sûre ?
8À cette question simple, mais de première importance, le livre de Kalifa a répondu en remontant l’histoire jusqu’au xixe siècle, à l’époque où le crime a cessé d’être l’apanage des bandits de grand chemin. La peur des crimes urbains avait été récupérée par Les mystères de Paris (1842-1843) d’Eugène Sue, dont le titre est connu des Japonais depuis la première traduction qui en est parue un demi-siècle plus tard. Lorsque vers la fin du siècle en France les hommes politiques remarqueront, avec les criminologues, l’augmentation du nombre des récidivistes, ils prendront la décision de les envoyer dans les territoires du Pacifique Sud, endroit relativement proche du Japon, pour protéger la vie et les biens des honnêtes gens censés être en danger.
9Au xxe siècle, l’insécurité a commencé à être largement médiatisée. L’exemple le plus significatif est sans doute celui de l’apparition des « apaches », qui en réalité n’étaient autres que des jeunes ayant rompu avec la famille et l’usine. Après les deux guerres mondiales, ils sont revenus dans le monde ouvrier, avant que leur ancien territoire ne soit absorbé par les HLM. C’est dans cette zone suburbaine que, suite à la crise économique de la fin des années 1970, les immigrés ont trouvé refuge. Aujourd’hui, en France comme au Japon, la banlieue est souvent considérée comme le théâtre de la délinquance et de la révolte des jeunes issus de l’immigration.
10Mais Kalifa d’insister sur le fait que l’insécurité n’est pas due aux immigrés ; ce que l’on appelle leur violence n’est qu’un jeune arbre cachant une ancienne forêt. Le chômage, le sous-emploi, le déclin de la classe moyenne, l’affaiblissement des syndicats… le modèle qui semblait avoir bien fonctionné jusqu’ici se trouve face à une impasse, et ce sont les jeunes issus des quartiers défavorisés qui accumulent le sentiment de l’injustice subie.
11Les lecteurs japonais auraient voulu voir l’avenir du Japon derrière le portrait que faisait Dominique Kalifa de la France d’aujourd’hui – n’avait-elle pas été, au xixe siècle, un des modèles de sa modernisation ? Il est vrai que dans l’archipel, ni le vol à la tire, ni le vol à main armée, ni l’attentat ne sont fréquents. Cependant, les inégalités sociales, sur lesquelles les Japonais ont longtemps fermé les yeux, ne font que s’aggraver. Les trois crimes qui ont frappé successivement le pays en six mois en sont de bons exemples. En août 2021, un jeune homme sans emploi a pris le train dans le but de poignarder au hasard les voyageurs, entre autres et surtout les femmes qui lui semblaient être trop favorisées. À la fin de l’année, un ex-prisonnier sexagénaire, alors sans le sou, a incendié la clinique psychiatrique où il allait régulièrement, dans le but d’entraîner le médecin et les patients présents dans son suicide. Au début de l’année suivante, le jour de l’examen national d’entrée à l’université, un lycéen armé d’un couteau s’est rendu dans l’un des plus grands centres d’examen du pays, l’université de Tokyo, qui est aussi le symbole de la société du diplôme ; il avait l’intention de tuer les candidats avant de se donner la mort.
12Revenons à nos spécialistes de littérature habitués de la zone franche qui s’étend entre la littérature et l’histoire ; il est naturel qu’ils soient notamment attirés par « Javert enquêteur », chapitre dans lequel Kalifa, au lieu de rester comme eux « dans le strict champ du roman hors duquel les personnages ni n’existent ni ne font sens », réussit l’exploit d’analyser, en tant qu’historien, le « fonctionnement et le régime propres du texte […] en relation avec ses différents contextes, ou plutôt avec ce que Claude Duchet appelle son co-texte »5.
13Kalifa repense ce personnage de roman dans l’histoire de l’enquête : en effet, l’image des policiers et les méthodes d’investigation ont été renouvelées au milieu du xixe siècle. C’est une époque marquée par la mise en pratique de l’enquête et par la publication des mémoires des policiers. L’enquête consistait alors pour chacun à interpréter les faits à sa guise, avant d’arriver à un accord par des négociations. Parallèlement, les policiers racontaient dans leurs mémoires la pratique de l’ancienne investigation, qui se faisait par le déguisement, la filature et la dénonciation – procédés considérés comme lâches depuis l’avènement de l’enquête. En 1832, au moment où il s’infiltre parmi les insurgés, la légende gravée sur un des verres couvrant la carte que possède Javert symbolise cette investigation : « Surveillance et vigilance ». Aussi n’est-il pas étonnant que Javert, qui avait autrefois réussi à dénicher Jean Valjean, forçat évadé se cachant sous les traits d’un « mendiant qui fait l’aumône », n’arrive finalement à déchiffrer ses traces ni à la masure Gorbeau ni dans le cul-de-sac Genrot.
14Il n’est cependant pas pertinent d’accuser Les misérables d’anachronisme parce qu’il y apparaît un mouchard, même s’ils étaient devenus rares à l’époque de sa publication, en 1862. Selon Kalifa, il faut plutôt penser que le roman contient une séquence entourée du « point d’orgue interne » que serait l’année 1832 et du « point d’aboutissement externe »6, l’année 1862. Il conclut ainsi que le suicide de Javert signale « la mort volontaire ou prophétique d’une forme et d’un style de police » et annonce « l’avènement d’une autre figure, fondée sur l’enquête et l’entrée dans l’âge démocratique »7.
15Si ce travail est, comme l’a dit Kalifa, « hétérodoxe », il est aussi profondément « heuristique »8. Nous, spécialistes de littérature, sommes invités par lui à retrouver un autre remplacement de l’ancien et du nouveau dans le même roman9.
16Hugo a entamé en 1845 la rédaction des Misérables, à ce moment-là intitulé Les misères, qu’il a dû interrompre plusieurs fois : cette époque était aussi celle d’un grand débat sur la réforme pénitentiaire, auquel les hommes de lettres avaient participé en développant chacun leurs propres idées sur cette réforme dans leurs romans10. Mais Hugo, pair de France, a pensé y intervenir plus directement en préparant un discours, et en soutenant un projet de loi sur la généralisation du système cellulaire11.
17Hugo estimait que l’isolement et la solitude pourraient aider les prisonniers à s’amender. Le projet de loi sur la prison cellulaire était donc, d’après Hugo, la première des « lois chrétiennes12 » dont il espérait la venue depuis longtemps : n’avait-il pas écrit, dès la préface du Dernier jour d’un condamné (1832) : « La peine de mort sera abolie, et la douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers13 » ? C’est pourquoi il n’a pas toléré qu’un député nie la possibilité, pour les criminels, de se racheter, et l’a critiqué en déclarant que ce dernier était « imbu de l’ancien régime pénal14 ».
18Or, si Jean Tréjean, héros des Misères et criminel sauvé par le christianisme, représente la loi chrétienne, Javert, qui a la conviction que les criminels « sont irrémédiablement perdus15 », incarne l’ancien régime pénal16. C’est en effet après avoir admis que l’ancien forçat s’était réellement racheté qu’il se jette dans le reflet de la cathédrale Notre-Dame sur la surface de la Seine, avant que son corps ne soit ensuite découvert sous le pont au Change. Et ce, en 1832 : l’année marquée par la préface du Dernier jour d’un condamné et l’adoucissement effectif de certaines peines.
19Compte tenu du contexte historique concernant les prisons, il nous faut comprendre que, dans Les misères ou dans Les misérables, sont décrits outre « la mort volontaire » de l’ancienne investigation et « l’avènement » de l’enquête moderne, la mort de l’ancien régime pénal et l’avènement de la nouvelle « loi chrétienne ».
20En se rappelant son livre paru onze ans auparavant et traduit récemment en japonais, Kalifa disait, le 3 septembre 2016, dans le quartier du Temple où il vivait et aimait accueillir ses amis, qu’il avait voulu montrer l’usage possible des représentations de crimes et de peines pour analyser et interpréter l’histoire, et que son intérêt pour ce champ d’études restait intact.
21Son intuition de l’importance d’une telle recherche s’est trouvée confirmée au Japon : trois ans après la publication de la version japonaise de Crime et culture au xixe siècle, le même éditeur a publié un livre de la main de sa traductrice, dont la première partie n’était autre que sa thèse de doctorat dirigée par Kalifa17. Ce livre, Shūjin to kyōki (Folie pénitentiaire), traitant de la représentation historique et littéraire des prisonniers, a été préfacé par Kalifa et a été couronné de deux prix : le premier en 2019, de son vivant, puis le second en 2020, peu après sa disparition.
22Grâce à ses traductions de l’œuvre de Kalifa et grâce aux recherches qu’elle a pu initier sous les auspices de sa direction, l’autrice de cet article, en poste dans une université nationale du nord du Japon, est parfois sollicitée pour donner son avis sur les questions sociales actuelles. Au Japon, les travaux de Dominique Kalifa sont mis à profit non seulement dans la recherche en histoire et en littérature, mais ils influencent aussi l’avenir d’une petite région qu’il n’a finalement pas pu visiter.
Notes de bas de page
1Noriko Teramoto, 1867 nen, 1878 nen Pari bankoku hakurankai ni okeru “Nihon”. Shoki nichifutsu kōryū shi ni okeru “Nihon” imēji no keisei [Le “Japon” aux Expositions universelles de Paris de 1867 et de 1878 : la formation de l’image du “Japon” à l’aube des relations franco-japonaises], thèse dirigée par Toshimi Morimura et Dominique Kalifa, université Hitotsubashi et université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2012.
2Aya Umezawa, La prison cellulaire et la folie des prisonniers. L’histoire de la représentation des prisons et des prisonniers (1819-48), thèse dirigée par Dominique Kalifa, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2012.
3Voir Aya Umezawa, « Hommage à Dominique Kalifa », Littera, 6, 2021.
4Dominique Kalifa, Hanzai, Sōsa, Media: 19seiki no chian to bunka, trad. par Aya Umezawa, Tokyo, Presses de l’université Hosei, 2019. Lors de son séjour à Tokyo, Kalifa a rencontré le rédacteur Masatoshi Goma et l’a remercié en ayant la délicatesse de l’appeler Goma-san, adjoignant selon l’usage le suffixe honorifique japonais au nom de famille.
5Kalifa, Crime et culture au xixe siècle, op. cit., p. 104.
6Ibid.
7Ibid., p. 114.
8Ibid., p. 104.
9Kalifa a donné à l’autrice de cet article l’occasion de présenter sa recherche sur Hugo et la question pénitentiaire dans son séminaire du 11 mars 2014, devant des étudiants passionnés et des collègues venus du monde entier.
10Dans Splendeurs et misères des courtisanes (1838-1847), Honoré de Balzac s’était opposé à l’emprisonnement cellulaire des prévenus. Eugène Sue, lui, l’avait considéré dans Les mystères de Paris (1842-1843) comme un substitut possible à la peine de mort.
11Son discours ne sera finalement pas prononcé à cause de la révolution de Février.
12Kalifa, Crime et culture au xixe siècle, op. cit., p. 112.
13Préface du Victor Hugo, « Dernier jour d’un condamné » (1830), dans Œuvres complètes, Paris, Le club français du livre, t. 4, 1966, p. 495.
14Victor Hugo, « Loi sur les prisons » (1847-1848), dans Œuvres complètes, Paris, Le club français du livre, 1968, t. 7, p. 124.
15Victor Hugo, « Les Misères » (février 1848) et Les Misérables, édition critique et génétique établie par Guy Rosa (http://groupugo.div.jussieu.fr/Miserables/Default.htm, consulté le 7 décembre 2022).
16D’après Josette Acher, « Statut de la fausse loi humaine ». Josette Acher, «Ananké des lois », dans Anne Ubersfeld, Guy Rosa (dir.), Lire Les Misérables, Paris, Librairie José Corti, 1985, p. 170.
17Aya Umezawa, Shūjin to kyōki [Folie pénitentiaire. Crime, littérature et société au xixe siècle], Tokyo, Presses de l’université Hosei, 2019, ouvrage couronné du prix Shibusawa-Claudel en 2019 et du Prix de la fondation Suntory en 2020.
Auteur
-
Aya Umezawa
Université de Toyama
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