Crimes contre la nation. Le vol de La Joconde (1911) vu par la presse française
p. 237-246
Texte intégral
1Le lundi 21 août 1911, au matin, jour de fermeture, Vincenzo Peruggia, peintre en bâtiment et vitrier italien, ancien employé du musée, entre au Louvre et décroche La Joconde de son mur. Prétendant plus tard que le tableau avait été volé par les troupes napoléoniennes, il déclara que son crime était patriotique, et qu’il cherchait simplement à restituer le tableau à son pays d’origine. Pendant deux ans avant sa tentative de vente à un propriétaire de galerie à Florence en 1913, Peruggia cacha le tableau dans son modeste appartement parisien. Malgré l’existence de plusieurs pistes, la police française ne réussit pas à trouver le tableau ni à découvrir l’identité du voleur. La disparition mystérieuse de La Joconde illustre non seulement le manque de sécurité au musée du Louvre, mais aussi les rivalités entre la préfecture de Police de Paris et la Sûreté nationale. En effet, Peruggia avait laissé ses empreintes digitales sur le cadre du tableau et il aurait suffi que les autorités les comparent aux empreintes dans le célèbre dossier anthropométrique d’Alphonse Bertillon pour arrêter le coupable immédiatement.
2Le vol de La Joconde, un crime sensationnel, captiva l’imagination des contemporains en France aussi bien qu’à l’étranger et mena également à l’émergence du tableau comme icône nationale française. Le vol fit naître des reproductions, des calendriers, des poupées, des caricatures et des chansons. Désormais le visage de La Joconde fut connu même des Parisiens ordinaires, surtout par les lecteurs de la presse. En effet, la presse suivit les moindres détails de l’enquête et s’y inséra même. L’Illustration offrira 10 000 francs pour tout renseignement qui mènera au retour du tableau et 40 000 à la personne capable de ramener le tableau aux bureaux du journal1. Si les autorités policières postulèrent que le vol était le travail de voleurs d’art internationaux, certains membres du public furent convaincus que le vol avait été financé par un richissime Américain, tandis que d’autres furent persuadés qu’un homme dérangé, amoureux du tableau, l’avait volé. Les critiques du régime républicain, à droite aussi bien qu’à gauche, se servirent du vol pour attaquer la bureaucratie corrompue de la République et pour dénoncer les mœurs décadentes de l’époque. Bref, le vol devint une cause célèbre nationale, symbole des anxiétés sociales, politiques et culturelles d’un pays à la veille d’une guerre.
3Si les romanciers et les journalistes ont suivi le vol de La Joconde avec beaucoup d’intérêt2, l’un des derniers grands faits divers d’avant-guerre3, les historiens, eux, à l’exception notable d’Aaron Freundschuh, ont très peu étudié le sujet. Dans un excellent article, celui-ci illustre la façon dont les lecteurs de la presse se sont servis des détails du vol pour parler de leurs vies quotidiennes à Paris4. Bien que le rôle des récits de crime soit important pour ce travail, nous comptons plutôt étudier les effets politiques, sociaux et culturels du vol pour comprendre le processus par lequel La Joconde est devenue un symbole national français dans la presse française5. Étudier ce grand fait divers nous permet de comprendre l’imaginaire social – des années précédant immédiatement la Première Guerre mondiale. Nous allons nous concentrer sur trois thèmes notables : d’abord La Joconde et la question des femmes ; ensuite, le Louvre comme symbole de la sécurité nationale, et finalement, les peurs contemporaines à l’égard des Américains et d’autres étrangers.
4Il faut sans doute commencer par le contexte. Le vol a eu lieu en août 1911 et l’affaire s’est terminée avec le retour de La Joconde en janvier 1914 – quelques mois avant le commencement de la Première Guerre mondiale. La peur d’une guerre imminente a, bien sûr, joué un rôle important dans la façon dont les contemporains ont vu et compris les effets du vol. En 1904, les Français et les Anglais ont signé l’Entente cordiale juste avant la première crise marocaine, déclenchée en mars 1905 et une deuxième confrontation en juillet 1911. Bien que ces deux incidents se terminent paisiblement, la confrontation illustre alors la fragilité de la paix en Europe et l’inévitabilité d’une guerre. Quant aux États-Unis, ils représentent un nouveau pouvoir économique et – après la guerre hispano-américaine en 1898 – un rival impérial. De surcroît, la présence culturelle américaine en France est désormais plus visible comme l’illustrent les Expositions universelles et la popularité du Buffalo Bill’s Wild West Show ou celle du cirque de Barnum and Bailey6.
5En ce qui concerne les tensions intérieures du pays, les divisions de l’Affaire Dreyfus, qui culminent avec la séparation de l’État et des églises en 1905, sont à peine apaisées par le renouveau nationaliste à la veille de la guerre7. Ces tensions s’accompagnent de disputes entre le gouvernement Clemenceau et les ouvriers, comme en témoigne la série de grèves entre 1906 et 1909. Finalement, cette époque est marquée par des anxiétés à l’égard de la criminalité, surtout à Paris. L’historien Robert Nye a parlé de « la grande peur de la bourgeoisie », liée aux discussions sur l’abolition de la peine de mort qui atteignent leur apogée entre 1906 et 19098. La période a bel et bien été marquée par une augmentation du nombre de crimes, voire de procès sensationnels pour meurtre, y compris celui d’Henriette Caillaux, accusée d’avoir tué le journaliste Gaston Calmette, et qui est acquittée au moment de la déclaration de guerre, ainsi que ceux de Meg Steinheil et Albert Soleilland9. En plus, entre 1911 et 1912, les Parisiens ont été terrorisés par les exploits des apaches, surtout ceux de la bande à Bonnot10. Notons non seulement l’origine américaine du mot apache, mais aussi la technologie utilisée par la bande à Bonnot – des voitures et des fusils, symboles par excellence des États-Unis, qui démontrent encore plus la présence des États-Unis dans l’imaginaire social de l’époque. Ces peurs à l’égard des crimes sont illustrées par la popularité des récits de crime dans les romans de la belle époque : chez Gaston Leroux, par exemple, dans la série Fantômas, ainsi qu’au cinéma11. Par ailleurs, une presse sensationnelle brouille les lignes entre la réalité et la fiction et contribue à ce que l’historien Benedict Anderson a appelé des imagined communities c’est-à-dire, des communautés imaginées – qui ont réuni des lecteurs de journaux divers12. Comme on le verra bien, les journaux vont contribuer à l’émergence de la Joconde comme icône nationale.
La Joconde comme icône nationale et « la question des femmes »
6Après le vol, de nombreuses reproductions de La Joconde paraissent dans la grande presse nationale aussi bien que dans des publications satiriques. Certains journaux reproduisent une image du tableau à la une et certains – comme Le Temps – offrent aussi à leurs lecteurs des reproductions de luxe. Des caricatures de La Joconde et des chansons écrites en son honneur se vendent partout. C’est ainsi que La Joconde devient un substitut de Marianne et bien sûr une représentation de toutes les femmes françaises.
7Un auteur, qui signa ses articles « le vieux médecin », exprima sa peur que le vol du tableau mène au dépeuplement du pays. Il dénonça la distribution nationale de l’image de La Joconde par la presse, un type de femme qu’il décrivit comme étant « disposée à la dyspepsie et sujette à un labeur difficile ». Craignant la contemplation de La Joconde par les femmes enceintes, il déclara aussi que ces femmes courent le danger que leurs enfants aient les traits de la femme dépeinte dans le tableau13 ! Bien que les peurs de ce vieux médecin soient exagérées et bizarres, elles reflètent néanmoins les peurs contemporaines en matière de dépeuplement. Entre 1871 et 1911, la population française augmente de 8,6 % comparé à 60 % pour l’Allemagne et 54 % pour l’Angleterre14.
8Cette peur du dépeuplement se manifeste en partie dans ce que les historiens ont appelé la « crise de la masculinité » qui marque la période. Après la défaite de la guerre franco-prussienne, les hommes français étaient sur la défensive à l’égard de leur masculinité et hostiles non seulement à l’égard de la sexualité non normative, mais aussi envers les femmes nouvelles et les féministes qui transgressaient les rôles traditionnels de genre15. Tandis que le vieux médecin s’inquiétait pour les femmes enceintes, le docteur Georges Dumas, professeur de psychologie expérimentale à la Sorbonne, réagissant peut-être aux nouvelles que les autorités avaient reçu des lettres d’amour adressées à La Joconde, décrivit, dans une lettre publiée dans Le Temps, le voleur comme « un malade » qui prend « plaisir à mutiler, à piquer, à salir la Joconde »16. Le vol et la mutilation potentielle du tableau reflètent en même temps une peur et une fascination pour les crimes de passion. Mais dans la plupart des cas, c’étaient les femmes qui étaient associées aux crimes de passion ; donc un homme commettant ce genre de crime – un hystérique potentiel – aurait pu susciter un malaise chez certains membres du public17.
9Il faut noter que le langage de ce docteur, ainsi que celui d’autres observateurs, évoque la violence sexuelle, voire le viol. Déjà on voyait la défaite de la guerre franco-prussienne comme un viol, aussi bien que comme une amputation de la nation et du corps politique. Dans un certain sens, les observations de ces deux médecins reflètent deux aspects de la même question – la mise en danger de la nation à travers la menace pesant sur les femmes françaises.
10Tandis que d’autres articles de presse ne sont pas aussi explicites que ceux que nous venons de citer, un grand nombre, surtout ceux publiés dans la presse satirique ainsi que des chansons, imagine La Joconde fréquentant les grands boulevards de Paris, prenant l’omnibus et le train et même traversant l’Atlantique en bateau à vapeur18. Ces commentaires reflètent peut-être un malaise à l’égard de la présence plus visible des femmes dans l’espace urbain de la ville. Certains de ces commentateurs expriment aussi une crainte que La Joconde puisse fréquenter des cabarets ou d’autres endroits insalubres de la ville, tandis que d’autres déclarent que La Joconde ne peut plus être un objet de consommation uniquement pour des connaisseurs. À l’occasion du retour du tableau en 1914, un journaliste écrivant pour Le Journal déclara que : « Cette Joconde… nous revient profanée, après avoir été traînée sur toutes les scènes de beuglants, chansonnée à tous les carrefours, caricaturée le long des murs19… » Pour lui, La Joconde a été souillée par le regard des classes populaires. Son appréhension fut sans doute un commentaire sur les effets de la démocratisation d’une société dans laquelle l’art est à la portée de tous et qui n’est plus réservée uniquement à une élite. En effet, de nombreuses discussions de l’époque tournaient autour de l’utilisation des frais d’entrée dans les musées pour couvrir les coûts de la sécurité des œuvres d’art. Mais beaucoup de journalistes, surtout dans la presse de gauche, tenaient à l’idée républicaine de la gratuité d’accès aux trésors nationaux20.
Le Louvre et la sécurité nationale
11Aaron Freundschuh a suggéré que l’espace du Louvre est devenu un lieu de danger, symbole des crimes de la ville – sujet qui a fasciné et effrayé les lecteurs de journaux de l’époque21. Poussons cette idée un peu plus loin pour suggérer que les préoccupations avec la sécurité du Louvre – dépôt du patrimoine national – étaient une façon de détourner les anxiétés contemporaines à l’égard de la sécurité nationale. Ceci ne veut pas dire que la sécurité du Louvre était une question négligeable, mais il est évident que la sécurité du Louvre devint une métonymie pour la sûreté de la nation. Après le vol, des mesures sécuritaires seront prises pour mieux protéger les œuvres d’art et aussi pour garantir que l’administration du musée reste entre les mains des professionnels.
12Des attaques contre le gouvernement surgissent, de la droite et de la gauche. L’ancien dreyfusard Urbain Gohier exhorte les Français à développer un esprit civique, expression qu’il cite en anglais – « public spirited ». Ce manque de responsabilité collective en France, abondante en Angleterre et aux États-Unis en revanche, risque de mener au césarisme, d’après lui22.
13Dans la presse nationaliste, on se sert de l’occasion du vol pour dénoncer l’existence même du régime républicain, trouvé corrompu et incompétent. L’auteur d’un article publié dans L’Œuvre du 31 août 1911 déclare que le vol est un événement politique illustrant l’incompétence colossale du gouvernement républicain, qui distribue des postes d’administration de musées librement – comme des sinécures23. À l’occasion du retour du tableau le 13 décembre 1913, le reporter du journal monarchiste Le Gaulois écrit que le vol fut un symbole de l’anarchie du régime républicain, d’un manque de discipline et d’énergie.
14Le discours de L’Action française, qui attribue la responsabilité du vol aux juifs dans le gouvernement ainsi qu’aux voleurs juifs, fut, bien entendu, ouvertement antisémite. Pour Maurras et ses associés, le Louvre, comme les bibliothèques du pays, fait partie intégrante de l’identité nationale et du patrimoine. Étant donné leur vision d’une identité française latine, associée à la monarchie, le vol d’un tableau peint par un artiste italien et patronné par un roi français fut particulièrement troublant. Léon Daudet fait un lien explicite entre des groupes divers que lui et ses collègues trouvent dangereux : les juifs, les apaches, les criminels, et finalement, les Américains, déclarant : « En plein Paris prospère à la solde des collections juives et américaines, une bande noire composée, au premier plan, de camoufleurs, de receleurs juifs, au second plan, des apaches et de voleurs internationaux recrutés pour les grandes expéditions24. » Quant à Charles Maurras, il conclut : « Tant qu’il y aura des Américains pour acheter, il y aura des juifs pour voler25. »
Américains et autres étrangers
15Le rapprochement entre l’antisémitisme et l’antiaméricanisme est d’une grande importance – ensemble, ces deux éléments constituent une anti-France, opposée à l’identité catholique chère à Maurras. Ces deux groupes sont associés à la technologie, au business – et en effet – à la modernité elle-même. Dans ses mémoires Au signe de Flore, Maurras écrit que déjà en décembre 1885 à l’occasion de son arrivée à Paris, il avait noté « l’enlaidissement urbain et la standardisation » de la ville26. Parallèlement, lors de la construction de la tour Eiffel, certains de ses critiques la dénoncent comme un monument américain tandis que d’autres déclarent qu’elle a été construite par un industriel juif – Gustave Eiffel – qu’ils désignent à tort comme un juif allemand. Pour Maurras et ses collègues de L’Action française, l’américanisation croissante de la France est un autre symbole de la décadence du pays. Par ailleurs, des rumeurs circulent dans la presse selon lesquelles les voleurs auraient pris le tableau sur ordre d’un grand collectionneur américain – le nom de J. P. Morgan est répété plusieurs fois (n’oublions pas que durant ces années, les Américains riches débarquent en France et ailleurs en Europe pour acheter des œuvres d’art à ajouter à leurs collections). Si répandu est ce sentiment que Le Petit Parisien demande dans un titre publié le 31 août 1911 : « La Joconde est-elle en Amérique ? ».
16Comme ce titre et bien d’autres l’illustrent, la peur des étrangers, surtout des Américains, dans ce nouvel âge de paquebots et de trains, marqué par la plus libre circulation de personnes de toutes nationalités, n’est pas limitée à l’extrême droite27. Beaucoup de fausses pistes liées au vol de la Mona Lisa reposent sur de vagues images d’étrangers embarquant sur des navires partant pour les États-Unis ou montant à bord de trains à destination de l’Allemagne ou l’Espagne. Un certain nombre de ces témoignages erronés menèrent à l’arrestation d’étrangers, parmi eux, des étudiants allemands et des ouvriers espagnols.
17« L’Affaire Apollinaire » fut un autre indice de la peur des étrangers et de l’incompréhension du public envers les artistes d’avant-garde. Quand l’ancien secrétaire de Guillaume Apollinaire, Géry Piéret, se présenta aux bureaux du Paris-journal avec une petite statue que lui, Piéret, avait volée pour prouver le manque de sécurité au Louvre, on impliqua Apollinaire dans le vol de La Joconde. Se rendant compte que Piéret lui avait vendu deux statues volées, Apollinaire, ayant reçu la promesse de garder l’anonymat, les rendit au journal, mais il fut arrêté ainsi que le peintre Picasso. Picasso fut relâché immédiatement, mais Apollinaire resta en prison pendant une semaine entière et suscita des critiques de nombreux antisémites qui croyaient à tort qu’il était juif. Léon Daudet pour sa part défendit Apollinaire dans les pages de L’Action française, déclarant que le vrai voleur était sans doute un juif28. Quant au Paris-journal, il publia un manifeste soutenant Apollinaire, signé par de nombreux artistes et écrivains, parmi eux le dreyfusard Octave Mirbeau, qui raille le sourire « commercial » de La Joconde et défend en même temps les droits des artistes et écrivains de l’avant-garde contre la justice officielle et la culture de masse, rappelant ainsi la défense d’Oscar Wilde par l’avant-garde en 189529.
18Et nous arrivons maintenant au vrai voleur, Vincenzo Peruggia, originaire de Dumenza en Lombardie. En 1911, les Italiens représentent le plus important groupe d’immigrés en France, soit 36 % de la population totale d’immigrés en France, ou 1 % de la population du pays. La population étrangère à Paris est plus élevée, soit 7 % de la population de la ville30. Bien entendu, le public n’apprit l’identité du voleur qu’en décembre 1913 au moment où Peruggia essaya de vendre le tableau à une galerie d’art florentine pour une somme « modique », sous prétexte qu’il avait commis un crime patriotique31. L’argument d’un crime patriotique fut immédiatement démasqué par la police française après qu’elle eut trouvé chez Peruggia un carnet rempli de noms des marchands d’art qui auraient eu envie d’acheter le tableau32. Mais cette défense marche bien en Italie où Peruggia reçoit une sentence peu sévère, quinze mois de prison – la loi italienne ne permettant pas son extradition en France. Tandis que certains journaux se servent de cette occasion pour critiquer les ouvriers italiens qui « prennent le pain » des Français, selon L’Éclair par exemple, la plupart des journaux français ne réagissent pas envers l’Italie avec hostilité. En effet, la coopération des autorités italiennes avec leurs confrères français fut une occasion de célébrer l’amitié franco-italienne33. Les autorités françaises reconnaissantes offrent même aux Italiens l’occasion d’exposer La Joconde à Florence, Rome et Milan avant de rendre le tableau à la France – ce qui fut fait avec grande cérémonie. Après avoir été exposée à l’École des beaux-arts, La Joconde retourne au Louvre le 3 janvier 1914, où selon Le Matin du 5 janvier 1914, 100 000 visiteurs viennent lui rendre hommage34.
19Après la guerre, Peruggia revint vivre en France et même accorda un entretien au Journal, dans lequel il déclara avoir été encouragé à voler le tableau par un agent allemand35. Vu le côté rustre de Peruggia, certains observateurs avaient, en effet, du mal à croire qu’un simple ouvrier ait pu commettre l’un des vols les plus célèbres du vingtième siècle, ceci menant à une variété de théories de complot – mais qu’aucune preuve ne corrobore.
20Le vol de La Joconde, comme l’ont reconnu les contemporains, a révélé les craintes françaises à l’égard de l’identité française et de l’avenir de la nation. Dans les années qui précèdent la guerre, l’anxiété en matière de sécurité nationale prévaut ; elle comprend une peur des étrangers, du crime, du dépeuplement, et du rôle des femmes dans la société française et même une peur de la modernité, inquiétudes toutes focalisées sur La Joconde, qui devint à cette époque un symbole national. Des milliers de lecteurs de journaux suivirent avec intérêt l’histoire du vol et essayèrent d’aider à trouver le coupable, comme les archives en témoignent. Dans son livre sur le procès de Mme Caillaux, Edward Berenson suggère que les Français étaient plus fascinés par ce fait divers que par les événements de l’été 1914 qui menèrent à la guerre36. Peut-être avaient-ils déjà exprimé leurs peurs d’une guerre imminente à travers le vol de La Joconde. Quoi qu’il en soit, le retour du tableau en 1914 restaura brièvement un ordre qui sera détruit à jamais dans les ruines de la Première Guerre mondiale.
Notes de bas de page
1Avec une prime de 5 000 francs si c’était avant le 1er septembre : « Pour retrouver la Joconde », L’Illustration, 26 août 1911. La Société des Amis du Louvre a offert une récompense de 25 000 francs pour le retour du tableau, qui fut finalement accordé à l’antiquaire Géri, à qui Perguggia avait offert de vendre le tableau en décembre 1911. Tous les articles cités ici à l’exception de ceux de L’Action française, du Petit Parisien et du Figaro proviennent de la collection des éphémères sur le vol de la Joconde de la BHVP.
2Parmi les travaux des journalistes, le travail de Jérôme Coignard se distingue par son sérieux : Jérôme Coignard, On a volé la Joconde, Paris, Adam Biro, 1990, et id., Loin du Louvre. Le vol de la Joconde, Paris, Éditions Oblia, 1998. Voir aussi Dorothy Hoobler, Thomas Hoobler, The Crimes of Paris: A True Story of Murder, Theft, and Detection, New York, Little and Brown, 2009 et R. A. Scotti, Vanished Smile: The Mysterious Theft of the Mona Lisa, New York, Alfred A. Knopf, 2009. Parmi les livres historiques, voir Jean-Yves le Naour, Qui a volé la Joconde ?, Paris, Vendemiaire, 2013. Sur l’importance de La Joconde dans la culture française, voir Herman Lebovics, Mona Lisa’s Escort: André Malraux and the Reinvention of French Culture, Ithaca, Cornell University Press, 1999. À voir aussi, l’article d’Andrea Goulet, qui parle dans son essai du vol comme un enjeu patriotique et de son retour comme la résolution d’un incident international explosif : Andrea Goulet, « Le soleil naît derrière le Louvre : Malet, Surrealism and the Explosion of Modern Paris », L’Esprit créateur, 54/125, 2014.
3L’autre grand fait divers de l’époque est l’assassinat de Gaston Calmette par Henriette Caillaux : Edward Berenson, The Trial of Madame Caillaux, Berkeley, University of California Press, 1992. Sur les faits divers, voir Marianne M’sili, Le fait divers en république. Histoire sociale de 1870 à nos jours, Paris, CNRS Éditions, 2000 ; sur la presse : Christophe Charle, Le siècle de la presse, Paris, Seuil, 1994, ainsi que le volume édité par Kalifa, Régnier, Thérenty, Vaillant, La civilisation du journal…, op. cit.
4Aaron Freundschuh, « Crime Stories in the Historical Urban Landscape: Narrating the Theft of the Mona Lisa», Urban History, 33/2, 2006, p. 284-292.
5Bien que nous ayons consulté les archives de la préfecture de Police ainsi que les Archives nationales, nous nous concentrons ici sur les représentations du vol dans la presse.
6Robert Rydell, Rob Kroes, Buffalo Bill in Bologna: The Americanization of the World, 1869–1922, Chicago, University of Chicago Press, 2015 [2005]. Voir aussi Venita Datta, « Buffalo Bill Goes to France: French-American Encounters at the Wild West Show, 1889-1905 », French Historical Studies, 41/3, août 2018, p. 525-555. En effet, la seconde visite du Buffalo Bill’s Wild West show révèle les anxiétés françaises à l’égard non seulement de la masculinité française comparée à la masculinité américaine, mais aussi une peur que les États-Unis puissent dépasser la France dans le domaine de la technologie.
7Eugen Weber, The Nationalist Revival, 1904–1914, Berkeley, University of California Press, 1968.
8Robert A. Nye, Crime, Madness, and Politics in Modern France: The Medical Concept of National Decline, Princeton, Princeton University Press, 1984, p. 180-181.
9Benjamin F. Martin, The Hypocrisy of Justice in the Belle Epoque, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1984 ; Berenson, The Trial of Madame Caillaux…, op. cit. ; Ann-Louise Shapiro, Breaking the Codes: Female Criminality in Fin-de-Siècle Paris, Palo Alto, Stanford University Press, 1996 ; Ruth Harris, Murder and Madness: Medicine, Law and Society in the fin de siècle, New York, Oxford/Clarendon Press, 1991.
10Richard Parry, The Bonnot Gang: The Story of the French Illegalists, Londres, Rebel Press, 1987.
11Kalifa, L’encre et le sang…, op. cit. ; Richard Abel, « The Thrills of Grande Peur: Crime Series and Serials in the Belle Epoque », The Velvet Light Trap, 37, printemps 1996, p. 3-9 ; Robin Walz, Pulp Surrealism: Insolent Popular Culture in Early Twentieth-Century Paris, Berkeley, University of California Press, 2000 et id., « Serial Killings: Fantômas, Feuillade and the Mass-Culture Genealogy of Surrealism », The Velvet Light Trap, 37, printemps 1996, p. 51-57. Sur l’origine du mot apache, voir Kalifa, « Archéologie de “l’apachisme”…», art. cité.
12Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origins and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1991. Sur le brouillage entre faits et fiction, voir Marie-Ève Thérenty, La littérature du quotidien. Poétiques journalistiques du xixe siècle, Paris, Seuil, 2007.
13« Perplexités scientifiques. Cherchez la Joconde », sans identification ni de date, mais sans doute août ou septembre 1911, BHVP.
14Alice Conklin, Sarah Fishman, Robert Zaretsky, France and its Empire since 1870, New York, Oxford University Press, 2010, p. 76.
15Sur la crise de la masculinité, voir Robert A. Nye, Masculinity and Male Codes of Honor in Modern France, Berkeley, University of California Press, 1998 [1993] et Annelise Maugue, L’identité masculine en crise au tournant du siècle, 1871-1914, Paris, Rivages, 1987.
16« L’Enlèvement de La Joconde: la psychologie du voleur », Le Temps, 8 septembre 1911. Cette théorie est avancée ailleurs aussi : Jules Madeline, « Le vol de La Joconde », Le Matin, 24 août 1911. Voir aussi « Qu’est devenue La Joconde ? », Le Petit Parisien, 31 août 1911.
17Sur l’hystérie des hommes: Mark Micale, Hysterical Men: The Hidden History of Male Nervous Illness, Cambridge, Harvard University Press, 2008.
18Voir par exemple l’article dans lequel le tableau raconte à Léonard de Vinci qu’un Américain lui avait offert une grande somme pour faire une tournée aux États-Unis mais qu’elle avait refusé. « La Tournée Mona Lisa », L’Éclair, 5 janvier 1914.
19Edouard Halsey, « La Joconde nous est revenue », Le Journal, 1er janvier 1914.
20Freundschuh, « Crime Stories in the Historical Urban Landscape… », art. cité, p. 278-279.
21Ibid., p. 277-280.
22Dans un article intitulé «De l’esprit critique», pas d’identification, ni de date, BHVP.
23L’auteur signe «Le Prolétaire Conscient».
24Léon Daudet, «Les deux enquêtes», L’Action française, 30 août 1911.
25Charles Maurras, «Au Louvre», L’Action française, 31 août 1911.
26Charles Maurras, Au Signe de Flore, Paris, Grasset, 1933, p. 31.
27Sur les Américains en France à cette époque, voir Nancy Green, The Other Americans in Paris: Businessmen, Countesses, and Wayward Youth, Chicago, University of Chicago Press, 2014 ; Philippe Roger, L’ennemi américain. Généalogie de l’antiaméricanisme, Paris, Seuil, 2002 ; Jacques Portes, Une fascination réticente. Les États-Unis devant l’opinion française (1870-1914), Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1991. Je travaille moi-même sur un projet de livre intitulé Figures of Modernity: The United States in the French National Imagination, 1870–1914.
28Léon Daudet, « Le vol de La Joconde. Lueurs et hypothèses », Action française, 9 septembre 1911. À consulter aussi, les numéros du 12 et du 13 septembre 1911.
29« Pour une défense d’Apollinaire », Paris-Journal, 19 septembre 1911.
30Sur la population des immigrés italiens en France en 1911 : Stéphane Mourlane, « Les Italiens en France : jalons d’une migration », Musée de l’histoire de l’immigration. Palais de la porte dorée (https://www.histoire-immigration.fr/caracteristiques-migratoires-selon-les-pays-d-origine/les-italiens-en-france-jalons-d-une-migration, consulté le 7 décembre 2022). Pour Paris, les chiffres sont plus élevés: 200 000 étrangers, soit 7 % de la population totale de Paris : P. Dewitte, « Deux siècles d’immigration en France », La Documentation française, 2003.
31« La Joconde est retrouvée à Florence », Le Temps, 14 décembre 1914 raconte ce que Peruggia avait déclaré à la police: « J’étais également humilié de la voir là-bas [in France] sur le sol étranger, cette œuvre considérée comme un objet de conquête et j’étais mortifié de la voir regardée désormais comme une gloire française ». À consulter aussi, « La Joconde est retrouvée », Le Figaro, 14 décembre 1913, dans lequel le journal constate que le vol fut une revanche.
32« Pas de vol patriotique », L’Éclair, 15 décembre 1913, note que « ce Perugia [sic] nous fait l’effet d’être un de ces filous qui profitent de la circonstance ». Le journal attaque également les liens de Peruggia avec le CGT, certainement pas un compliment venant d’un journal nationaliste. Dans un article du 14 décembre, le journal avait noté que Peruggia était « un de ces étrangers qui s’abattent sur Paris à certaines époques de l’année où ils savent trouver de l’ouvrage, quitte à prendre le pain des Français ». Peruggia, en effet, n’était pas un travailleur saisonnier.
33L’Italie, qui fut un membre officiel de la Triple Alliance, était neutre mais est entrée dans la guerre du côté des Anglais et des Français le 23 mai 1915.
34« La Joconde tient salon. Cent mille personnes au Louvre ». Par contre, Le Temps, 5 janvier 1914 indique que la réponse était tiède avec seulement 4 000 visiteurs le premier jour avant midi.
35Dans Le Journal du 27 et 28 juillet 1915.
36Berenson, The Trial of Madame Caillaux, op. cit., p. 4-5.
Auteur
-
Venita Datta
Wellesley College
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