« Se tourner vers les choses »
Une philosophie des techniques à l’heure de l’Anthropocène
p. 197-210
Résumés
Est-il pertinent de qualifier l’époque actuelle d’« Anthropocène », au sens où l’humain serait devenu une force géologique à part entière ? Bernadette Bensaude-Vincent n’entend répondre ni affirmativement ni négativement à cette question. Elle s’interroge plutôt sur les présupposés, jamais questionnés, qui sous-tendent le concept même d’Anthropocène : d’une part, l’humain y reste conçu en vis-à-vis de la nature, coupé d’elle, dans la continuité de la pensée moderne ; d’autre part, le temps de l’Anthropocène est toujours le temps linéaire, représenté par une flèche orientée. Ces deux présupposés sont liés : l’humain reste un sujet surplombant la nature, le temps est la forme transcendantale de son rapport à elle. Or ces deux présupposés nous empêchent de comprendre ce qui nous arrive, et d’y faire face.
Arrivée à cette réflexion sur l’Anthropocène à partir de ses travaux d’histoire et de philosophie de la chimie, incluant les déclinaisons technoscientifiques contemporaines de cette dernière auxquelles elle a consacré de nombreux et importants travaux (matériaux composites, nanobiotechnologies, biologie de synthèse), Bernadette Bensaude-Vincent adopte une perspective originale qui l’amène précisément à se déprendre de ces présupposés. Cette perspective consiste à abandonner la conception du temps comme transcendantal subjectif pour en faire une réalité objective. Le temps n’est plus du côté du sujet, il est du côté des objets, plus précisément des matériaux dont les objets sont faits. Par leurs matérialités hétérogènes, nos objets techniques se connectent à toutes sortes d’êtres et de processus naturels, avec lesquels ils composent des agencements plus ou moins stables, de plus ou moins longue durée, et possiblement toxiques. Les matérialités techniques temporalisent ; elles donnent le temps, chacune à sa manière : le temps se fragmente, se dissémine en une myriade de temporalités disparates, enchevêtrées, adhérentes aux choses et composant des « paysages » multiples.
Ainsi, en mettant l’accent sur les matériaux et leurs temporalités propres, Bernadette Bensaude-Vincent contribue à orienter dans une direction inédite le « tournant vers les choses » (thingly turn) qui caractérise la philosophie des techniques depuis une vingtaine d’années. Riche de traditions philosophiques très diverses – la phénoménologie, le pragmatisme, la philosophie analytique – le « tournant vers les choses » ne s’est pas traduit en effet par un intérêt pour les matériaux, pour les matérialités de la technique : il y a là un point aveugle de la philosophie des techniques actuelle. Cet intérêt aux matériaux que porte Bernadette Bensaude-Vincent la conduit ainsi à envisager l’objet technique, moins comme une réalité intégralement appréhendable par la raison que comme un être singulier à la « biographie » largement imprévisible – un être dont la trajectoire dessine des paysages composites qui font la réalité du monde.
Is it relevant to name the present era “Anthropocene,” thus expressing that humans have become a significant geological force? Bernadette Bensaude-Vincent does not aim to affirm or deny this. Instead, she critically examines the underlying, tacit presumptions of the Anthropocene concept: first, in line with modern thought, that humans are distinct and separate from nature; second, that the conception of time remains linear, depicted as a forward-pointing arrow. These assumptions are connected: humans are seen as dominating nature, and time is viewed as a transcendental aspect of this relationship. However, these assumptions hinder our understanding and response to current events.
Approaching the Anthropocene from her background in the history and philosophy of chemistry, particularly in areas like composite materials, nano-biotechnologies, and synthetic biology, Bernadette Bensaude-Vincent offers a unique perspective that challenges these assumptions. She proposes abandoning the idea of time as transcendental-subjective, instead treating it as an objective reality. Time shifts from being a subjective experience to being an aspect of objects, especially of the materials that constitute them. These materials, through their varied properties, interact with different beings and natural processes, forming various stable, enduring, and potentially toxic arrangements. Technical materialities temporalise; they fragment time into diverse, intertwined temporalities, integrating with objects and creating multiple “landscapes.”
By focusing on materials and their temporalities, Bernadette Bensaude-Vincent reorients the “thingly turn”, a movement in the philosophy of technology over the past twenty years influenced by phenomenology, pragmatism, and analytical philosophy. Despite its richness, this turn has largely overlooked materials and technological materialities, a gap Bensaude-Vincent addresses. Her interest in materials leads her to view technical objects not merely as rationally comprehensible entities but as unique beings with unpredictable “biographies.” These trajectories form composite landscapes that shape our world.
Texte intégral
1En vingt ans, le concept d’Anthropocène en est venu à résumer à lui seul l’origine et la cause du péril écologique global qui rend incertaine l’habitabilité future de la Terre, non seulement pour les humains mais aussi pour d’innombrables espèces vivantes : réchauffement climatique, érosion de la biodiversité, épuisement des ressources, appauvrissement des sols – tous ces phénomènes très graves s’expliqueraient par le fait que l’agir humain aurait désormais le statut d’une force géologique à part entière. Ce concept attire ainsi l’attention sur la responsabilité humaine dans les modifications des phénomènes biogéophysiques à l’échelle planétaire. Cependant, il a aussi été critiqué au motif qu’il fait porter l’accusation sur l’Homme en général (anthropos), alors que les vrais responsables du désastre écologique annoncé sont les sociétés industrielles, capitalistes et colonialistes qui ont imposé au monde entier des choix de développement ruineux1. De nombreux termes alternatifs ont été avancés, « Capitalocène », par exemple, pour bien cibler les responsabilités et faire justice aux peuples qui, historiquement, n’y sont pour rien. Toutefois, comme le souligne Bernadette Bensaude-Vincent dans dans Temps-paysage, cette mise au point est incomplète2. Elle n’examine pas deux présupposés qui sous-tendent le concept d’Anthropocène et qui, faute d’analyse, se retrouvent intacts dans les concepts concurrents.
2D’une part, s’il est désormais bien admis que l’agir humain produit ses effets dans des échelles de temps qui lui étaient jusqu’alors inaccessibles, la conception du temps comme flèche orientée du passé vers l’avenir n’est quant à elle jamais interrogée pour elle-même. Temps du progrès de la modernité triomphante et temps des catastrophes promu par les collapsologues ne sont assurément pas porteurs des mêmes conceptions de la responsabilité humaine, mais ils ont la même structure et celle-ci constitue un a priori des discours aussi bien de l’Anthropocène que du capitalocène et d’autres concepts alternatifs. Or, selon Bensaude-Vincent, cette conception linéaire et téléologique du temps nous empêche de bien comprendre ce qui nous arrive, et donc d’y faire face.
3D’autre part, bien que les discours de l’Anthropocène pointent l’erreur considérable qu’aura été la conception moderne d’un humain séparé de la nature et de l’ensemble des vivants, ils restent sous-tendus par l’idée que l’avenir de la planète dépend du face-à-face entre l’humain et la nature. L’humain doit désormais être considéré comme une force géologique à part entière, à ceci près que, contrairement aux autres forces géologiques, il possède le sens de la responsabilité et doit donc s’acquitter d’une tâche immense : sauver la Terre et la vie qu’elle abrite. Pour cela, il dispose d’outils permettant d’anticiper le futur (modèles, scénarios, simulations, etc.). Ainsi, les discours de l’Anthropocène ne renoncent en rien à placer l’humain dans une posture de maîtrise : ce dernier est en effet amené à se rendre maître des conséquences de son propre agir. Ce faisant, ces discours nous empêchent de prendre la mesure du vrai défi à relever : comment réussir à faire monde en composant avec des existants innombrables (y compris ceux que nous avons-nous-mêmes portés à l’existence) dont nous ne maîtrisons précisément pas les comportements et le devenir ?
4Ces deux présupposés sont au demeurant liés : concevoir le temps comme une flèche orientée susceptible d’être parcourue à différentes échelles implique l’existence d’un sujet capable, précisément, de passer d’une échelle à l’autre en les embrassant toutes d’un même regard – c’est-à-dire d’un sujet qui se situe en dehors de chacune, donc du temps lui-même, en position de surplomb. L’humain est dans le temps par ses conditions biologiques d’existence ; il est aussi dans le temps par la finitude de sa faculté de connaître : mais il est hors du temps par sa volonté, laquelle fait de lui un être moralement responsable (des générations futures, de l’ensemble des vivants, de la planète dans sa globalité).
5Prendre la mesure de ce qui arrive et y faire face, c’est donc commencer par se déprendre de ces deux présupposés. Il s’agit en somme d’en finir, d’une part avec l’idée que le temps linéaire et orienté constitue une condition de possibilité a priori de toute expérience et de toute connaissance, d’autre part que l’humain peut se rendre maître des conséquences de son agir. Le premier présupposé situe le temps du côté du sujet transcendantal. Le sujet est pure activité, productivité ontologique ; les objets sont dépourvus de tout dynamisme propre, ils sont passifs. Le second présupposé revient à considérer que la technique peut être placée sous le contrôle de la capacité des humains à décider collectivement de leur avenir : la faculté dialogique commande à la technique, les mots l’emportent sur les choses et les dominent.
6L’abandon de ces deux présupposés conduit ainsi Bensaude-Vincent, à la suite de Michel Serres, à concevoir autrement le temps ainsi que le mobilier du monde. Or ces deux tâches considérables s’articulent précisément à une nouvelle manière de concevoir les choses, les objets. Penser le monde qui vient, c’est donc commencer par « se tourner vers les choses ».
Pour un thingly turn en philosophie des techniques
7À première vue, ce mot d’ordre d’un « tournant vers les choses » anime la plupart des philosophes des techniques aujourd’hui, et ceci depuis une vingtaine d’années. Le philosophe néerlandais Peter-Paul Verbeek a donné une impulsion décisive à ce thingly turn, comme il l’appelle, sur fond d’une critique des grandes philosophies de la technique du siècle passé, en particulier les philosophies phénoménologiques et existentialistes3.
8D’une part, les techniques concrètes y sont jugées inessentielles, ne méritant pas l’attention du philosophe : seules comptent les conditions de possibilité historico-métaphysiques de leur déploiement. Ainsi, Heidegger aussi bien que Marcuse ont interprété la technique moderne comme la manifestation, respectivement, d’une volonté de puissance conduisant à la domination de la nature, ou encore d’un projet historique de rationalisation de toutes choses, humains compris. Cette philosophie centrée sur les conditions de possibilité des choses plutôt que sur les choses elles-mêmes conduit à mépriser les objets. Comme le soulignait Dominique Janicaud dans les années 1980, une philosophie de « l’objet technique » reste philosophiquement mineure et manque l’essentiel : elle ne permet pas de s’interroger sur « l’événement technoscientifique » comme tel4. L’essence de la technique n’est rien de technique, selon la formule bien connue de Heidegger.
9D’autre part, selon Verbeek, la philosophie a eu tendance depuis Platon à privilégier les mots et les idées au détriment des choses matérielles, notamment techniques. Le « tournant linguistique » du siècle dernier n’a fait qu’accentuer cette tendance de toute la métaphysique occidentale, en réduisant toute réalité aux mots que nous employons pour la décrire.
10Ces deux présupposés – la réduction de la technique à ses conditions de possibilité ainsi qu’au langage et aux idées – expriment une seule et même conviction : la technique ne produit rien par elle-même, elle n’a pas d’efficace propre. La technique est réputée n’avoir aucune « agentivité » propre. Le réel résulte de la force productive de processus de fond : l’histoire de la métaphysique ; la volonté de puissance ; le projet de domination de l’humain par l’humain et de la nature par l’humain. Ces processus constituent les conditions de possibilité de déploiement de la technique. Dans la perspective du linguistic turn, les mots ont une performativité par eux-mêmes : ce sont eux qui produisent le réel, et non les choses dans leur matérialité.
11Cette double détermination de la technique, à la fois dépourvue de la capacité à produire un nouveau réel et dominée par les idées et les mots, paraît avoir été établie par Platon. Pour Platon, la technique est en effet créatrice de nouveauté, elle fait venir à l’existence des choses qui n’existaient pas, or si rien ne vient canaliser l’activité de l’artisan, ce dernier peut très librement faire varier les formes des choses qu’il produit en faisant en sorte que ces objets ne correspondent plus à leurs noms, et à leur place : ce qui est appelé « table » pourrait avoir telle forme un jour, telle autre le lendemain. Cette situation est très grave aux yeux de Platon dans la mesure où elle introduit le risque d’une instabilisation permanente du monde. Pour y remédier, Platon soustrait les formes des choses au caprice de l’artisan : les formes sont fixées de toute éternité, l’artisan doit se contenter d’imiter ces formes éternelles, les eidè. Son activité ne consiste pas à créer un nouveau réel, mais à se conformer aussi fidèlement que possible au modèle idéal de la chose qu’il veut fabriquer. Si la technique est jugée dépourvue d’agentivité propre, ce n’est pas en vertu de sa nature, mais d’une décision politico-philosophique qui l’a cantonnée à la mimesis, à l’imitation des modèles.
12Selon Verbeek, la philosophie classique de la technique ne s’est pas vraiment libérée de ce canevas platonicien. Elle reste convaincue que la vraie positivité ontologique ne réside pas dans les choses techniques elles-mêmes, mais dans leur essence. Que celle-ci soit comprise en un sens très différent de l’eidos platonicien (notamment en ceci que l’essence de la technique des philosophes du siècle passé n’est pas intemporelle et anhistorique) ne change pas grand-chose à l’affaire : les choses techniques n’ont aucune consistance ontologique propre.
13La critique de Verbeek porte en définitive sur le platonisme implicite des philosophies classiques de la technique, toutes tendances confondues. Cette critique l’a conduit à proposer en 2005 un programme de recherche résumé, donc, par l’expression thingly turn, ou « tournant vers les choses », assumant que celles-ci ne se laissent pas subsumer sous leur modèle idéal : en leur concrétude matérielle, elles ont une agentivité propre. Le thingly turn évoque le geste husserlien du retour aux choses mêmes, cependant Verbeek entend se déprendre de l’idéalisme des Ideen I et propose une approche résolument matérialiste du transcendantal, reconnaissant aux choses techniques concrètes un statut constituant à l’égard de l’existence humaine. Il s’agit en somme de passer d’une analyse des conditions de possibilité de la technique à une analyse de la technique, en sa matérialité concrète, comme condition de possibilité de nos expériences et de notre faculté de connaître. En parodiant la célèbre formule de Spinoza concernant le corps, le thingly turn assume que nul ne peut déterminer ce que peut une technique.
14Certes, il a existé une philosophie des techniques orientée-objet bien avant le thingly turn, pensons notamment à Gilbert Simondon, à François Dagognet ou encore à Michel Serres pour qui les objets, plutôt que les sujets, méritent toute l’attention du philosophe. Cependant, le thingly turn a impulsé une dynamique de recherche à l’échelle internationale, qui s’est ramifiée en plusieurs courants mobilisant des traditions philosophiques très différentes, notamment la postphénoménologie de Don Ihde pour Verbeek, et la philosophie analytique pour les instigateurs du programme The Dual Nature of Technical Artifact5. Si les choses techniques elles-mêmes ne paraissaient pas dignes de l’attention des philosophes au siècle dernier, il en va très différemment aujourd’hui : ce sont elles, les choses techniques, qui fournissent désormais la matière même de la réflexion philosophique.
Bensaude-Vincent, un thingly turn « à la française »
15Le paysage de philosophie de la technique actuel est donc riche d’approches tournées vers les choses, ou « orientées-objet ». C’est dans ce contexte que Bensaude-Vincent a impulsé une manière originale de focaliser l’enquête philosophique sur les objets. À première vue, sa contribution consiste avant tout à enrichir encore le paysage du thingly turn, en se référant à des traditions philosophiques et à des disciplines autres que la phénoménologie ou la philosophie analytique, et qui singularisent son approche : l’épistémologie française et l’histoire des sciences et des techniques. Cependant, loin de ne faire qu’ajouter une brique supplémentaire à l’édifice du thingly turn, la perspective qu’elle propose procède en réalité, implicitement du moins, d’une prise de distance à l’égard de ce dernier, ouvrant la voie à une conception très originale de l’agentivité des techniques – expression que Bensaude-Vincent n’emploie au demeurant pas elle-même.
16Les deux principaux courants du thingly turn (le courant postphénoménologique et le courant analytique) ont en commun de reconnaître l’importance de la matérialité des techniques, mais aussi de n’accorder aucune attention véritable aux matériaux dont les dispositifs techniques sont faits. Le tournant matérialiste de la philosophie des techniques a en effet impulsé deux types d’investigations philosophiques : d’une part, selon la perspective de philosophie analytique déjà évoquée, une analyse de la constitution métaphysique des artefacts techniques définis par la rencontre entre une intention et une matière : ces artefacts ont des fonctions qui se réfèrent aux intentions ayant présidé à leur conception, mais ils se caractérisent aussi par des fonctionnements matériels. Comment s’articulent ces deux « natures », l’intentionnelle et la matérielle ? D’autre part, selon la perspective postphénoménologique, une analyse des types de médiations que les artefacts techniques rendent possibles, en vertu de leur agentivité. Dans les deux cas, la matérialité des techniques est un aspect essentiel à prendre en compte. Néanmoins, ceci étant posé, les effets d’agentivité des artefacts techniques qui sont directement imputables, non à leurs fonctions ou à leur rôle de médiation, mais aux matériaux dont ils sont faits, ne sont généralement pas examinés. Dans leurs descriptions, les analytiques s’intéressent souvent plus à la dimension intentionnelle qu’à celle proprement matérielle6. Les postphénoménologues abordent quant à eux les artefacts techniques comme des médiations entre deux termes dont l’un est l’humain, écartant ainsi l’analyse des effets d’agentivité de la technique lorsque les deux termes mis en relation sont des non-humains. Or, ces effets sont bien souvent dus aux caractéristiques des matériaux qui entrent dans la composition de nos objets, comme lorsque les plastiques font irruption dans des écosystèmes marins et entrent dans le métabolisme des poissons, ou encore lorsque nos déchets radioactifs interagissent avec les structures biologiques des vivants qui sont à leur contact.
17Ne pas prêter attention aux matériaux, c’est donc s’empêcher de prendre la mesure de ce qui nous arrive et donc d’y faire face. Que les smartphones aient profondément transformé, par leurs fonctionnalités et l’usage qui en est fait, nos relations sociales, voilà qui est sans doute très important pour nous : les postphénoménologues ont raison de souligner cette capacité qu’ont les techniques de reconfigurer l’expérience et l’existence humaines. Cependant, cela n’intéresse en rien les non-humains, sauf par exemple à considérer les applications mobiles dédiées à la gestion des élevages ou encore au soin des animaux domestiques. En revanche, que les smartphones soient composés de quantités de matériaux dont l’extraction et l’acheminement vers les centres industriels contribuent drastiquement au réchauffement climatique et à la pollution des eaux, voilà qui intéresse un nombre incalculable de vivants.
18En somme, privilégier l’analyse des techniques en termes de fonctions et d’usages, au détriment des matériaux qui les composent, c’est risquer d’immuniser toute une dimension de notre agir technique contre la critique. C’est plus précisément risquer de conforter les stratégies visant à maintenir invisibles les effets de notre agir. Dans l’usage que nous faisons du smartphone et dans le compte rendu que nous pouvons faire de son « agentivité » sur nos échanges sociaux, nous ne voyons pas les rivières polluées et les métabolismes déréglés – certains ont sans doute intérêt à ce que cela ne soit pas rendu visible. Le thingly turn risque ainsi de perdre la fonction critique qui a été celle de la philosophie des techniques classique – c’est au demeurant une objection qui lui a été adressée, par Andrew Feenberg notamment.
19L’erreur consiste à croire que nous pouvons, par design, maîtriser ces effets non désirables de nos techniques. Il suffirait de faire évoluer nos procédés de fabrication et de substituer, aux matériaux incriminés, des matériaux « verts », moins nocifs et mieux recyclables. Aider au design de techniques « moralement bonnes », tel est le but que Verbeek assigne à la philosophie des techniques, reprenant à sa manière le célèbre mot de Marx et Engels : la philosophie a suffisamment analysé et interprété le monde (technique), il est désormais temps d’en orienter la transformation en fonction de certains buts désirables. Cet optimisme est encore une façon de faire passer au second plan les effets résultant du mode d’existence de nos objets techniques, en tant qu’ils sont composés de matériaux très divers.
20C’est sans doute ce qui retient Bensaude-Vincent de reprendre à son compte l’expression « d’agentivité » des techniques, trop liée à ces approches du thingly turn peu sensibles aux matériaux, et par voie de conséquence insuffisamment critiques à l’égard de nos choix de développement technique. Cette expression fait toujours signe vers une idée anthropocentrique et optimiste de la technique, portant à penser que nous pouvons orienter ces effets d’agentivité selon nos désirs et nos valeurs. Les techniques ont une agentivité, mais puisque nous les concevons et fabriquons, nous pouvons guider cette agentivité dans la direction qu’il nous plaira. Cette croyance optimiste repose en dernière analyse sur la conception du temps comme une flèche orientée, du passé vers le futur – un futur qu’il s’agit de maîtriser. Le fil conducteur de la pensée de Bensaude-Vincent est que pour renoncer à ces deux présupposés – notre capacité à la fois à maîtriser ce que nous faisons et à maîtriser le temps –, il faut prêter attention aux matériaux et à ce qu’il n’est donc plus pertinent d’appeler leur « agentivité », au risque de confusion avec les approches du thingly turn. Ici, les mots nous manquent.
21À rebours de la formule de Marx et Engels, plutôt que de transformer le monde par de nouvelles approches de design, la priorité est ainsi, selon Bensaude-Vincent, de mieux le comprendre – c’est-à-dire de mieux comprendre ces objets que nous portons à l’existence en combinant des matériaux. Faut-il dès lors abandonner purement et simplement le mot d’ordre du thingly turn ? Se débarrasser des choses au profit des matériaux ? Les philosophes classiques de la technique faisaient porter leur analyse au-dessus des choses – la métaphysique occidentale et sa volonté de puissance, le projet de rationalisation du monde. Les tenants du thingly turn ont déplacé le regard au niveau des choses elles-mêmes. Faut-il désormais descendre sous les choses, vers les matériaux, inaugurant ainsi une nouvelle façon de s’en désintéresser ? Tel n’est pas le chemin pris par Bensaude-Vincent. C’est au contraire à une attention aux choses mêmes qu’elle est conduite, en un sens cependant très différent du thingly turn, et en employant des méthodes d’analyse originale.
Détricoter le temps-sujet, composer des matériaux-objets
22À la fin des années 1990, Bensaude-Vincent fait paraître un ouvrage intitulé Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne7. Dans le prolongement de ses travaux antérieurs sur l’histoire de la chimie, elle s’intéresse à des productions particulières de la chimie industrielle : les matériaux composites, combinaisons entre une matrice et un renfort fibreux. Du côté de la philosophie ancienne, Aristote est mis à l’honneur, et non Platon : les composites sont les matériaux antiplatoniciens par excellence puisqu’ils ne connaissent pas la dualité de l’eidos et de la matière. Un seul et même processus les constitue comme matériaux et leur confère une forme. Les subtiles analyses d’Aristote sur le mixte, brouillant la dualité de la forme et de la matière, sont ici plus pertinentes. Si l’ouvrage est l’occasion de mettre à l’honneur des entités mal connues et méprisées (ces fameux matériaux composites utilisés pour la fabrication de toutes sortes d’objets industriels), il dépasse de beaucoup la description de celles-ci et propose une critique de certaines préconceptions tenaces, qui empêchent, déjà, de prendre la mesure de ce que nous faisons et de ce qui nous arrive. Parmi ces préconceptions, évoquons le dualisme de la nature et de l’artifice, qui nous fait dénigrer le second au profit de la première ; ou encore la conception de l’évolution technique comme un progrès orienté. Prêter attention aux matériaux, c’est se donner les moyens de critiquer ces présupposés, et donc de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. La progression de l’ouvrage consiste à analyser les matériaux composites à des échelles de temps différentes, chacune étant propice à détricoter un présupposé. Ainsi, à la fin des années 1990, Bensaude-Vincent n’est-elle pas encore tout à fait en possession de sa grande idée ultérieure, à savoir que le temps n’est pas une structure du sujet mais une structure des objets eux-mêmes. Dans Éloge du mixte, le temps reste du côté du sujet qui passe d’une échelle de temps à l’autre afin de déployer sa faculté critique. Les matériaux composites ne constituent pas leur temps propre, ils sont ressaisis dans des temps multiples par la philosophe dans le but, à chaque fois, de dégager les implicites de notre conception de la technique et de les critiquer. Le temps reste un transcendantal subjectif.
23C’est dans le cadre du travail qu’elle a fait sur les nanotechnologies, dans les années 2000, que Bensaude-Vincent a été amenée à faire évoluer sa perspective. Même si elle a abordé ce domaine technoscientifique complexe dans la continuité de ses travaux sur la chimie, Bensaude-Vincent introduit dans sa pensée une donnée nouvelle décisive : le temps quitte le sujet pour rejoindre les objets. Elle reste cependant remarquablement fidèle à Éloge du mixte sur un point précis : c’est en vertu des matériaux qui les constituent que les objets déploient ce que Bensaude-Vincent appellera plus tard, en reprenant la formule de Barbara Adam, des « paysages de temps ».
24Les nano-objets étaient particulièrement propices à cette découverte. En effet, ces objets bizarres ont ceci de particulier qu’ils doivent leurs propriétés fonctionnelles (dans le cas par exemple de ces curieuses machines moléculaires capables de fonctions simples comme effectuer un mouvement de rotation, de translation, etc.) aux caractéristiques de surface des matériaux dont ils sont faits. En effet, à cette échelle, les volumes des objets sont négligeables en comparaison de leurs surfaces : tout ce dont les objets sont capables résulte des interactions de surface qu’ils ont avec des matériaux environnants. Ce sont des objets-matériaux, ou encore des objets-surface. Bensaude-Vincent a fait de ces nano-objets étranges des modèles pour penser les technosciences et leurs productions : les technosciences portent à l’existence des entités dont les caractéristiques sont en tout point très différentes de celles des objets des sciences dites classiques. Les objets technoscientifiques brouillent la sacro-sainte distinction des faits et des valeurs, et sont investis de multiples valorisations (économiques bien sûr, mais pas seulement) ; ils sont définis par un processus indéfini d’acquisitions de propriétés et/ou de fonctions nouvelles ; ils ont ainsi une matérialité non restreinte (unrestricted materiality) au sens où ce qui compte comme objet technoscientifique ne peut pas être défini une fois pour toutes8.
25Plus que tout, ces objets technoscientifiques déploient leur existence dans des temporalités multiples qui s’enchevêtrent. Ainsi, le carbone9 s’inscrit-il dans le temps très long des processus géologiques, il participe aussi du temps de la vie, ou encore du temps des cycles biogéochimiques qui pèsent si lourdement sur le climat. Il est même inexact de dire que le carbone « s’inscrit » dans ces temporalités, comme si celles-ci étaient des sortes de contenants accueillant les objets-matériaux comme des contenus : le carbone constitue littéralement ces temporalités, ce sont ses temps à lui. Le carbone n’est pas un objet-matériau dans le temps, il est un paysage de temps.
26Loin de jeter aux orties le thingly turn au profit d’une sorte de materials turn, Bensaude-Vincent propose ainsi une approche résolument centrée-objet, à ceci près que les objets sont ressaisis selon une perspective très différente de celle du thingly turn tel que Verbeek et les tenants du courant analytique l’ont conçu. Pour ceux-ci, les artefacts techniques exercent leur agentivité au travers de leurs fonctions ainsi que des usages dans lesquels ils actualisent celles-ci (l’usage pouvant conduire à modifier ces fonctions ou à en inventer de nouvelles, non prévues au départ : sur ce point, les philosophes des techniques se sont largement nourris des enseignements des STS). Selon Bensaude-Vincent, les objets techniques se définissent moins par leurs fonctions et leurs usages, y compris lorsque ceux-ci sont considérés comme évolutifs ; ils se définissent plutôt par toutes les relations qu’ils nouent à des entités du monde, dont le décompte ne peut jamais être achevé une fois pour toutes – Bensaude-Vincent est d’accord avec les promoteurs du thingly turn : nul ne peut déterminer a priori ce que peut une technique.
27Différente de celle de Verbeek, l’approche orientée-objet de Bensaude-Vincent ne recouvre pas davantage celle proposée par Gilbert Simondon – la grande référence philosophique française en matière de philosophie de la technique centrée sur les objets (ou « individus techniques »). Il est vrai que sur bien des points, Bensaude-Vincent rejoint Simondon : comme lui, elle refuse de définir les objets techniques par leurs fonctions et leurs usages, et comme lui, elle fait du temps une composante non seulement des sujets, mais aussi des objets. Un individu technique n’est pas telle ou telle chose donnée hic et nunc, mais une lignée évolutionnaire : c’est le devenir d’un schème opératoire susceptible de perfectionnements selon des critères technologiques (interdépendance énergétique des parties de l’objet ; synergies fonctionnelles). L’objet technique véritable, selon Simondon, est ce dont il y a genèse. Cependant, pas plus que les tenants du thingly turn actuel, Simondon n’attache d’importance aux matériaux. Son attention se porte sur les schèmes de fonctionnement, sur les opérations. Dans la perspective ouverte par Bensaude-Vincent, les objets peuvent plutôt être définis comme des agencements temporaires de matériaux. Ces agencements visent certainement l’accomplissement de fonctions dans des usages, mais ceux-ci ne servent à définir l’objet que sur une durée très limitée de leur « vie » : tant qu’ils sont utilisés. En deçà et au-delà, les objets n’ont pas encore ou ont perdu leur consistance fonctionnelle et utilitaire. Ainsi, en devenant un déchet, l’objet compris selon les catégories de fonction et d’usage se délite, il s’efface pour laisser la place à d’autres objets. Il s’efface en tant qu’objet d’usage doté de fonctions, mais il continue d’exister et de produire des effets. Les matériaux dont il était un assemblage provisoire se séparent de nouveau, soit parce qu’ils sont récupérés et triés pour être recyclés, soit parce qu’ils se défont et s’insinuent dans des processus naturels (à l’exemple des plastiques rejetés à la mer qui se décomposent en microparticules et entrent dans le métabolisme des poissons). Les objets peuvent aussi demeurer presque immuables, du moins à l’échelle d’une vie humaine, comme les bouteilles de verre qui mettent des milliers d’années à disparaître, bien après que lesdites bouteilles ont perdu leur fonction et ne sont plus utilisées. Sur l’ensemble du cycle de vie des objets, le laps de temps où ils peuvent effectivement être définis par leur fonction et leur usage est très court, voire négligeable.
28L’enquête phénoménologique et les descriptions analytiques portent précisément sur ce court laps de temps. Pour ressaisir le mode d’existence des objets sur l’ensemble de leur cycle de vie, il convient par conséquent d’employer une autre méthode. Bensaude-Vincent propose la méthode biographique, en un sens qui n’est pas métaphorique : il s’agit véritablement de décrire ce qui arrive aux objets comme on le ferait d’une personne. Non pas que les objets se trouvent investis de caractéristiques qui jusqu’à présent étaient dévolues aux humains : il n’y a ici aucune volonté de les anthropomorphiser. L’approche biographique entend plutôt se déprendre de ce qui fait le fond commun de la postphénoménologie et de la philosophie analytique (mais aussi des approches en termes d’éco-conception ou d’économie circulaire) : la croyance qu’il est possible de se rendre maître du destin de nos objets, par design, depuis la conception jusqu’au recyclage intégral. Admettre au contraire que nos objets résultent de l’entrecroisement de trajectoires hétérogènes – trajectoires des matériaux, des usagers et de leurs buts de vie, des vivants non humains sur lesquels les objets peuvent avoir des effets délétères, des processus biogéochimiques –, tramées par des événements contingents, dessinant des parcours que la raison technicienne ne peut maîtriser : voilà ce qui fait l’intérêt d’une « biographie des objets ».
Conclusion : prendre soin des choses et du monde
29Au-delà de sa capacité à faire tous ses droits au contingent, l’approche biographique a une fonction critique essentielle. Tandis que les méthodes respectivement phénoménologique et analytique du thingly turn se déploient à la fois sur un registre descriptif (retourner aux choses mêmes) et sur un registre normatif (faire le design de « bonnes médiations » techniques), la méthode biographique permet de mettre au jour tout ce qui est invisibilisé, occulté par l’optimisme d’une raison technicienne qui pense pouvoir contrôler ses productions artéfactuelles. Dénoncer cette imposture est le prérequis d’une attitude de soin à l’égard du monde et des êtres qui le peuplent.
C’est précisément parce que leur existence est irréductible au contrôle de la raison technicienne que [les] objets appellent des biographes capables d’appréhender leur singularité, leurs chemins de vie. Écrire leur biographie, c’est prendre soin de leur devenir, au-delà de leurs usages et de leurs fonctions. Et c’est une condition pour vivre avec eux dans un monde de partage et de partenariat avec les choses10.
Notes de bas de page
1Voir, par exemple, Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 2013.
2Bernadette Bensaude-Vincent, Temps-paysage. Pour une écologie des crises, Paris, Le Pommier, 2021.
3Peter-Paul Verbeek, What Things Do: Philosophical Reflections on Technology, Agency and Design, University Park, Pennsylvania State University Press, 2005.
4Dominique Janicaud, « Des techniques à la technoscience : l’enjeu philosophique », Revue internationale de philosophie, 41/161/2, 1987, Questions sur la technique, p. 184-195.
5Peter Kroes, Anthonie Meijers, « The Dual Nature of Technical Artifacts », Studies in History and Philosophy of Science, 37/1, 2006, p. 1-4.
6Andrés Vaccari, « Artifact Dualism, Materiality, and the Hard Problem of Ontology. Some Critical Remarks on the Dual Nature of Technical Artifacts Program », Philosophy & Technology, 26/1, 2013, p. 7-29.
7Bernadette Bensaude-Vincent, Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Paris, Hachette Littérature, 1998.
8Voir, par exemple, Id., « Objects in Nanotechnology », dans Ulrich Fiedeler et al. (dir.). Understanding Nanotechnology: Philosophy, Policy and Publics, Heidelberg/Amsterdam, AKA/IOS Press, 2010 ; Id. et al., « Matters of Interest: The Object of Research in Science and Technoscience », Journal of General Philosophy of Science, 42, 2011, p. 365-383.
9Bernadette Bensaude-Vincent, Sacha Loeve, Carbone. Ses vies, ses œuvres, Paris, Seuil, 2018.
10Bernadette Bensaude-Vincent, « Vies d’objets. Sur quelques usages de la biographie pour comprendre les technosciences », Critique, 6-7/781-782, 2012, p. 588-598.
Auteur
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Xavier Guchet
IdRef : 069837902
Xavier Guchet est professeur de philosophie à l’université de technologie de Compiègne. Il a rencontré Bernadette Bensaude-Vincent à la fin des années 1990, à l’université Paris-Nanterre. Depuis lors, il s’est constamment nourri de sa pensée et, comme il a tenu à la souligner lors de sa soutenance d’HDR en 2014, s’il n’a jamais été à proprement parler son élève, il a toujours été à son école.
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