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    Plan détaillé Texte intégral À la rencontre de Meyerson Ce que penser veut dire Étude de réceptions La leçon des archives Notes de bas de page Auteur

    Sciences en récits

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    Table des matières

    En cheminant avec Meyerson

    Frédéric Fruteau de Laclos

    p. 161-178

    Résumés

    Dans cette esquisse d’ego-histoire, je retrace les effets de ma rencontre avec Bernadette Bensaude-Vincent, à l’occasion du dépôt d’un sujet de thèse de doctorat à l’université de Nanterre à la fin du xxe siècle. Grâce à Bernadette, j’ai découvert l’œuvre épistémologique d’Émile Meyerson (1859-1933). Par-delà l’immersion dans la littérature philosophique française de cette époque, j’ai eu la chance d’avoir accès en sa compagnie à des archives qui, pour certaines, dormaient depuis presque cent ans dans les liasses inédites de ses papiers personnels. J’ai alors pris conscience que, si Meyerson était bien un philosophe de la science et du sens commun, son œuvre n’explicitait pas complètement les conditions du « cheminement de la pensée ». Car les correspondances exceptionnelles exhumées dans ses archives font apparaître l’incomplétude du schéma qu’il a lui-même formulé, à savoir le « paradoxe épistémologique », cette dialectique « a-dialectique » du Même et de l’Autre. L’altérité à laquelle est confrontée la pensée en cheminant n’est pas seulement celle des choses, des objets ou des non-humains, ainsi que se le figurait Meyerson. C’est tout autant celle d’autres sujets, des humains, les contemporains de l’épistémologue. Pour élaborer la « philosophie de l’intellect » qu’il avait en vue, il paraît impossible de ne pas tenir compte des relations interpersonnelles que le penseur a tissées ou des contraintes institutionnelles qu’il a subies. Par une troublante mise en abyme, il s’est avéré que ma rencontre avec Bernadette et, à travers elle, avec Meyerson, m’a donné l’opportunité de comprendre le rôle joué par les rencontres dans tout cheminement de la pensée.

    In this brief of ego-history, I retrace the impact of my encounter with Bernadette Bensaude-Vincent, on the occasion of a doctoral thesis submission at the University of Nanterre at the end of the twentieth century. Thanks to Bernadette, I discovered the epistemological work of Émile Meyerson (1889–1933). While immersing myself in the French philosophical literature of the period, I was fortunate to have access to archives that, in some cases, had lain dormant for almost a hundred years in yhe unpublished bundles of his personal papers. It was then that I realised that, while Meyerson was indeed a philosopher of science and of common sense, his work did not fully explain the conditions of the “cheminement de la pensée”. Because the exceptional correspondence unearthed in his archives reveals the incompleteness of the scheme he himself had formulated, namely the “epistemological paradox”, that "a-dialectic" dialectic of the Same and the Other. Any thought process is confronted not only to the alterity of things, objects or non-humans, as Meyerson claimed. It is just as much about confronting other subjects, human beings, especially other philosophers colleagues. To elaborate the “philosophy of the intellect” he had in mind, it seems impossible not to take into account the interpersonal relationships the thinker has forged or the institutional constraints upon him. In a disconcerting “mise en abyme”, it turned out that my encounter with Bernadette and, through her, with Meyerson, gave me the opportunity to understand the role played by personal encounters in any intellectual process.

    Texte intégral À la rencontre de Meyerson Ce que penser veut dire Étude de réceptions La leçon des archives Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1J’ai rencontré Bernadette Bensaude-Vincent à la fin du siècle dernier. Je venais de passer l’agrégation de philosophie et j’avais eu à plancher pour l’oral du concours sur Process and Reality d’Alfred North Whitehead. L’ouvrage m’avait donné l’envie de réfléchir aux relations qu’entretiennent sciences et philosophie. Ce mathématicien et philosophe d’origine britannique avait eu l’immense honneur de se voir consacrer quelques pages par Gilles Deleuze dans Le pli, Leibniz et le baroque1. Pour le jeune fou de Deleuze que j’étais, cela valait blanc-seing et encouragement à se pencher sur une œuvre alors peu connue en France. Dans ma quête d’un directeur de recherche pour une thèse de doctorat, je me tournai vers Jean-Marie Guillaume, véritable Lucien Herr nanterrois qui avait inventé au département de philosophie de Paris-Nanterre une préparation à l’agrégation remarquable d’efficacité. Il me conseilla de m’adresser à la directrice du Centre d’histoire et de philosophie des sciences de Nanterre qui n’était autre que Bernadette.

    2Lorsque j’ai rencontré Bernadette, elle m’a d’emblée détourné de Whitehead : une autre scholar, à vrai dire une senior scholar en la personne d’Isabelle Stengers, s’apprêtait à publier une imposante traversée de l’œuvre de Whitehead, et il ne valait pas la peine de s’y engager2. En revanche, elle avait pour moi un auteur injustement méconnu mais qui gagnerait à être connu, exact contemporain de Whitehead œuvrant à l’intersection de la philosophie et des sciences, le chimiste et épistémologue Émile Meyerson. Elle me dit d’emprunter ses livres, de me faire une idée et, si le cœur m’en disait, d’imaginer un projet de recherche que je lui soumettrais. C’est ce que j’ai fait. Le choix que je fis de me consacrer à Meyerson ne m’empêcha pas de continuer à lire et apprécier Whitehead. Je découvris du reste qu’un des élèves américains de Whitehead avait consacré une monographie critique fort intéressante aux écrits de Meyerson3.

    À la rencontre de Meyerson

    3Mes premières lectures de Meyerson m’ont pourtant désarçonné. Avec lui, on était loin des spéculations whiteheadiennes. C’était extrêmement concret, à la fois historien et, comme je le notais avec horreur dans les marges de mes premières copies d’Identité et réalité, très psychologisant. Avant de m’en détourner complètement, je menai une ultime vérification en allant voir si le sacro-saint corpus deleuzien mentionnait cette œuvre inconnue. Et là, surprise, je me rendis compte que c’était le cas : Meyerson se trouvait sauvé, à tout le moins à mes yeux, par une petite note de bas de page de Différence et répétition, qui le rapprochait d’Albert Camus et d’André Lalande4. Il faut convenir que la note était relativement assassine. Camus, Lalande et Meyerson sont aux yeux de Deleuze des penseurs de moindre envergure que Nietzsche et Sartre. Mais la référence me permettait d’inscrire Meyerson dans la petite histoire deleuzo-deleuzienne que j’avais commencé à me raconter, quelque part entre Hegel et Whitehead. Il me suffirait de montrer que Meyerson était plus deleuzien que Deleuze et les deleuziens ne se l’étaient figuré et le tour serait joué.

    4Très vite cependant, j’ai été amené à corriger le tir. J’ai mis la main chez un bouquiniste sur les Essais posthumes de Meyerson, et j’y ai trouvé des merveilles, deux articles en particulier dans lesquels le philosophe des sciences faisait le point sur les motifs méthodologiques qui avaient animé son entreprise. J’ai vraiment eu de la chance de tomber d’entrée de jeu sur ces textes dans lesquels Meyerson était parvenu à fixer les principes intellectuels de sa démarche. Je m’étonnais que personne n’ait pris la peine de s’y référer, tout le monde ayant estimé que l’épistémologue avait tout dit ou presque dès son premier livre, Identité et réalité, publié alors qu’il avait déjà un âge avancé, et qu’il s’était répété par la suite. Ce n’était assurément pas le cas, puisqu’il ne lui avait pas fallu moins de vingt-cinq ans pour y voir clair dans les raisons qui l’avaient poussé à s’engager dans les recherches solitaires un peu folles aboutissant à la rédaction de ses « monstres », ainsi qu’il appelait ses livres5. Ajuster le tir signifiait lire Meyerson pour lui-même, en fonction de ses propres perspectives, et non pas en le rapportant a priori à un auteur postérieur à lui. J’ai alors acquis un point de vue sur l’œuvre dont, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas varié, tout ce que j’ai découvert découlant de cette entrée. Je me suis employé à l’approfondir et à l’expliciter, selon un usage théorique pour le coup strictement meyersonien : une fois le gros du travail accompli, il reste à mettre au jour les raisons qui nous ont poussé à l’accomplir. À l’époque, j’ai rédigé un texte que j’ai transmis à Bernadette. Elle en a accusé réception avec enthousiasme. Selon elle, j’avais touché à quelque chose d’important. Quelques années plus tard, elle se chargea de rééditer les Essais dans la collection Corpus. Depuis lors, grâce à elle, ce recueil essentiel est à nouveau disponible6.

    5Ce que j’ai compris en lisant tenait au statut très particulier du réalisme de Meyerson. Tout le monde va répétant que Meyerson est réaliste, aussi bien ceux qui le combattent que ceux qui se réclament de lui. Mais j’ai pris conscience, en lisant de près « L’analyse a posteriori des produits de la pensée » et « Philosophie de la nature et philosophie de l’intellect », deux des « essais » repris à titre posthume, que Meyerson était moins réaliste qu’il ne décrivait le réalisme des savants : son analyse, il ne la tirait pas de lui-même, mais d’une étude précise, historiquement fondée, des dires et des désirs des savants, selon un procédé emprunté à Auguste Comte d’« analyse a posteriori de la pensée ». La pensée qui lui importe n’est pas la sienne propre, selon une opération qui serait d’introspection ou d’analyse réflexive, mais celle des chercheurs et chercheuses au travail. L’enjeu est de mettre au jour l’a priori mental qui motive l’invention des hypothèses scientifiques. Celui-ci ne se révèle cependant pas par une réflexion de l’esprit sur lui-même, il doit être induit après-coup, a posteriori, par l’analyse de ce qu’il a contribué à produire, à savoir les hypothèses elles-mêmes (a posteriori de l’a priori mental). L’a priori est « l’a posteriori de l’a posteriori », selon la belle formule reprise à Hegel par le psychologue Henri Delacroix7, auteur d’une « psychologie de la raison » pour le Nouveau traité de psychologie de Georges Dumas qui fut l’un des rares psychologues dont Meyerson se sentit proche. Mais c’est parce qu’il était aussi philosophe, tout comme Désiré Roustan, un autre intime de l’épistémologue8. Or Meyerson constate que les hommes ne feignent pas seulement des hypothèses, ils prétendent viser et atteindre le réel même. Autrement dit, le réalisme que l’on attribue généralement à Meyerson est en vérité celui des savants, qu’eux-mêmes s’attribuent dans leurs propres professions de foi épistémologiques quand ils en rédigent et que l’épistémologue dégage concrètement des théories qu’ils ont élaborées.

    6Aussi bien, on se gardera de croire que l’important, dans les écrits de Meyerson, est ce qui est dit de la nature, et l’on n’ira pas croire en particulier que le philosophe des sciences défende lui-même une certaine image ou une certaine conception de la nature. Il y a loin du meyersonisme à la reprise « réaliste » spectaculaire dont il a fait récemment l’objet de la part de Claudine Tiercelin. Meyerson se demandait, à propos de la cause et de l’effet, s’il y avait « un lien, un ciment qui les rattache l’un à l’autre9 ». Partant de cette citation, qu’elle place au fronton de son « petit traité de métaphysique scientifique réaliste » titré Le ciment des choses10, Tiercelin se demande ce qu’il y a de réellement solide dans notre connaissance du réel, son but étant que le mur de la science résiste à toutes les objections sceptiques et relativistes. Elle cherche ainsi à promouvoir une nouvelle manière de faire de la métaphysique. Mais le type de « maçonnerie » dont Meyerson a, pour sa part, vanté la solidité, comme le relevait son ami André Lalande11, n’est pas directement scientifique, il est méta-scientifique. L’épistémologue ne promeut ni ne défend lui-même une métaphysique, il veut décrire la métaphysique des hommes et des femmes de sciences, ce qui est tout différent. Il a seulement prétendu cerner les cadres de l’intellect humain, proposer, ainsi que le dira Jacob Loewenberg, professeur à Berkeley, une nouvelle « critique de la raison pure », ou comme il l’écrit lui-même dès 1921 au début de De l’explication dans les sciences, des « prolégomènes à toute métaphysique future12 ».

    7Assurément, il se peut qu’il ait exprimé ici ou là sa préférence pour telle ou telle vision du monde, et qu’il ait pris parti en faveur de telle ou telle conception ou méta-conception, en disant ce qu’est le réel ou en décrétant que la science doit viser le réel. Mais l’entreprise se veut descriptive plus que normative – Du cheminement de la pensée l’affirmera clairement –, et si l’attention de l’épistémologue s’est parfois relâchée, c’est que Meyerson, comme tout homme de science et peut-être comme tout homme en général, « fait de la métaphysique comme il respire13 ». Il est inévitable qu’il se soit laissé aller à cette pente métaphysique ou ontologique, et qu’il ait manifesté parfois sa foi en l’attachement réaliste à la nature ou son adhésion à telle ou telle essence de la nature. Toutes choses égales par ailleurs, on pensera à Philippe Descola, qui affirme, en tant qu’anthropologue, suspendre son adhésion spontanée aux ontologies et mettre ainsi entre parenthèses son propre « naturalisme », mais qui admet dans le même temps ne pas pouvoir s’empêcher, en tant qu’Occidental, d’éprouver et d’exprimer sa compréhension naturaliste du monde. Cela tient à la nature incorporée et le plus souvent inconsciente de ce que Descola identifie comme les « schèmes de la pratique », qui enveloppent le sens de notre rapport au monde14. Pour signifier qu’il traite, non de la nature, mais de l’esprit et de ses tendances, Meyerson aurait volontiers décrit sa tentative comme une « philosophie de l’esprit15 ». Malheureusement, l’expression a déjà été utilisée par d’autres, notamment Hegel, et l’épistémologue, conscient de ce tout ce qui le distingue du penseur de la dialectique, préfère renoncer à l’employer. Il se présentera donc comme un « philosophe de l’intellect ».

    8J’avais tout d’abord entrepris de lire Meyerson avec des lunettes deleuziennes, aboutissant à ce résultat contre-intuitif de voir en Meyerson un deleuzien avant l’heure. J’aurais dû en toute logique, du moins si je m’en étais tenu à la chronologie, me demander si, et jusqu’à quel point, Deleuze a été meyersonien. Les deleuziens ne sont certes pas arrêtés par de tels paradoxes, qui motivent toute leur pratique de la philosophie, cette « logique » se déployant au mépris de toute chronologie. En prenant pied dans les textes de Meyerson les plus tardifs et, pour cette raison, les plus explicites, j’accédais au cœur d’une réflexion qui me permettait d’emmancher un peu mieux l’affaire, en remettant l’analyse dans le bon sens, par un mouvement conjoint de mise à distance de Deleuze et d’immersion dans un mode de pensée que je pensais d’abord ne pas pouvoir faire mien.

    Ce que penser veut dire

    9À la toute première lecture d’Identité et réalité, j’avais regretté que Meyerson soit très historien et peu spéculatif. En abordant ses conclusions, je m’étais écrié, comme si c’était un scandale : « Psychologue ! » À m’enfoncer dans les raisons de Meyerson, ces raisons qu’il avait arrachées à sa pratique au soir de son existence en explicitant, une fois le chemin parcouru, les principes de sa méthode, voilà que je soupçonnais les bienfaits de l’histoire et le grand intérêt de la psychologie. Tout bien réfléchi, il était intéressant de se demander ce que pensaient et ce que désiraient les gens, même et surtout si ces gens étaient des hommes de science. On y gagnait de saisir qu’il y a un désir de science qui est un désir de sens en général, qu’il existe une « volonté de faire science » comme disaient les pragmatistes au même moment que Meyerson, une « volonté de savoir » comme l’écrira plus tard Michel Foucault, une véritable « foi du physicien » dans les pouvoirs de la science, ainsi qu’Isabelle Stengers l’a rappelé plus récemment encore16.

    10Mais je comprenais aussi qu’assez vite, presque tout de suite, Meyerson avait vu que, si le désir ou les tendances sont à la racine de la construction des théories scientifiques, le sens lui-même pointait dans le moindre désir, dans l’expression des tendances en apparence les plus communes. Les chapitres proprement épistémologiques d’Identité et réalité étaient encadrés par des pages sur le sens commun. Ces considérations inaugurales et conclusives étaient essentielles au propos de Meyerson. Il s’agissait d’y exposer sa compréhension du sens commun comme désir de sens, comme tendance à produire une première ébauche de science, dût-elle passer pour fruste et sommaire au regard des développements ultérieurs de l’histoire des sciences. Tel était l’objectif clairement visé dès l’Avant-propos, et partiellement atteint dans l’un des derniers chapitres du premier opus. Meyerson n’en resta pas là – l’objectif n’était que partiellement atteint – et jusqu’au bout il s’interrogea sur le sens du sens commun et les voies du « cheminement de la pensée » en général.

    11C’est qu’il manquait initialement à Meyerson un matériau sur lequel s’appuyer pour y voir clair en ces matières volatiles. Le sens commun est, du fait même de sa nature, difficilement saisissable. Il est cette épaisseur de sens dans laquelle nous baignons, que présuppose la moindre de nos prises de parole, le plus élémentaire de nos dialogues, mais, comme tel, cet arrière-plan partout présent, toujours agissant, n’est jamais au premier plan. Il permet à tous les codes de se former, mais il ne fait pas lui-même l’objet d’une codification ou d’une formulation. Ce que Meyerson avait trouvé pour le sens des sciences dans l’histoire des sciences faisait défaut pour le sens commun : il manque alors les textes, les œuvres, qui sont les produits a posteriori où se trouve fixé le sens de l’a priori leur ayant donné forme.

    12Par-delà le grand intérêt de la psychologie, d’un questionnement sur le sens que les gens donnent au réel, je découvrais l’importance d’une démarche arrimée à du concret. Pour comprendre ce que penser veut dire, le philosophe ne peut pas compter sur ses seules forces, il ne peut pas se fier à ses propres consécutions. Il s’illusionne s’il juge que son point de vue est un point de vue de nulle part, c’est-à-dire de partout, et qu’en parlant de lui, il parle pour tous et pour chacun. La chose est d’autant plus grave, l’écart avec le sens commun, d’autant plus manifeste, dès lors que le philosophe, professionnel de la spéculation, se laisse emporter sur les ailes de l’imagination théorique. En réalité, en partant de soi, on ne sort pas de soi, on ne part nulle part, on demeure en soi, même et surtout lorsqu’on juge devoir rester d’une grande neutralité, ne pas avoir à dire d’où l’on parle, comment on est situé, à quel point notre discours est déterminé, etc.

    13Meyerson savait tout cela. Juif polonais né à Lublin – ville dont la population juive fut presque entièrement exterminée par les nazis, y compris les membres de la famille de l’épistémologue demeurés en Pologne –, il était passé par l’Allemagne pour y suivre ses études de chimie. Il avait eu pour maître le grand Robert Bunsen, celui des becs encore utilisés aujourd’hui dans nos établissements d’enseignement et de recherche. Puis il était venu travailler en France, d’abord dans l’industrie chimique. Malheureusement, la formule de l’indigo synthétique qu’il avait brevetée était mauvaise, ainsi que le comprit Bernadette en mettant au jour le brevet en question dans les archives du philosophe, et ses tentatives industrielles furent un échec. Il devint bientôt rédacteur de politique étrangère pour des agences de presse. Sa maîtrise d’une demi-douzaine de langues au bas mot joua certainement un grand rôle dans son recrutement à de telles fonctions. Enfin, il fut responsable de la Jewish Colonization Association, association philanthropique créée par les Rotschild pour rendre compte de la situation des Juifs dans le monde17. Meyerson n’ignorait pas qu’on pense toujours en contexte, lui qui rédigea, pour cette agence, l’ICA, de remarquables rapports, dont le géographe Jean Brunhes, professeur au Collège de France, disait qu’ils étaient des modèles de « géographie humaine18 ». Il ne l’ignorait pas, lui qui finit par estimer que, si nous étions à la place des Bororos, nous raisonnerions comme eux19. Sans doute le savait-il mieux que ses collègues et amis « anthropologues », qui étaient des savants de bibliothèque et ne s’étaient pas rendus sur le terrain, contrairement à lui qui sillonnait le monde pour recueillir ses « matériaux ». Et l’on comprend que cette phrase – « si nous étions à la place des Bororos… » – ait été d’abord adressée à l’un de ces anthropologues en chambre, Lucien Lévy-Bruhl20, ami intime de Meyerson.

    14Des documents, donc, idéalement de première main, voilà ce qu’il fallait, voilà ce qui faisait défaut encore sur le sens commun au début du xxe siècle, et que Meyerson allait chercher lui-même lors de ses missions. Il découvrit avec satisfaction que de tels documents commençaient à être recueillis lorsque, peu avant de mourir, il précisa dans les termes les plus généraux les principes de son épistémologie, au moment où se formaient en France et en Europe les méthodes des « sciences humaines ». Là encore, cela apparaît en filigrane dans les articles des Essais, qu’il avait chargé Lévy-Bruhl et Alexandre Koyré de réunir à titre posthume. L’anthropologie naissante fournissait pour le sens commun l’analogon de ce que Meyerson avait trouvé dans l’histoire des sciences, un matériau fixe et assuré, une matière concrète à partir de laquelle induire le sens du mental, les cadres de l’esprit, la forme de la raison, bien loin des spéculations des philosophes qui pensaient pouvoir accéder par la simple suspension de leur jugement naturel aux conditions de possibilité des phénomènes. Je tenais là un fil rouge auquel je me suis fermement tenu par la suite. Il a fourni le titre et le sous-titre de la thèse que j’ai entreprise sous la direction de Bernadette Bensaude-Vincent, La philosophie de l’intellect d’Émile Meyerson. De l’épistémologie à la psychologie, et qui a donné lieu à la publication de deux ouvrages21.

    Étude de réceptions

    15Quand j’ai commencé ma thèse, je me suis lancé dans une lecture serrée d’Identité et réalité. Je me suis alors rendu compte que Meyerson avait repris la problématique kantienne, mais sur des bases qui me paraissaient compatibles avec la doctrine de Hume : il fallait prendre en considération à la fois les catégories de l’entendement, ce que Meyerson appelait lui-même « le moule rationnel des lois », et les données de la sensibilité, que Meyerson appréhendait dans la résistance du réel et qu’il finissait par cerner à travers une série d’irrationnels (de la sensation, du choc ou de l’action à distance), mais l’épistémologue rapportait le mouvement par lequel les premières s’appliquent aux secondes à une nature humaine conçue comme un ensemble de tendances ou de penchants. Quoiqu’il n’allât pas jusqu’à émettre, à la manière de son prédécesseur écossais, des doutes sceptiques sur l’adéquation des principes de la nature humaine et des principes de la Nature elle-même, Meyerson n’en envisageait pas moins comme lui la connaissance comme un genre de croyance.

    16Ayant lu La crise de la philosophie au xixe siècle d’un collègue suisse, Léo Freuler22, passionnante étude érudite d’histoire des idées comme on n’en fait guère en France (l’histoire française de la philosophie est bien au-dessus de ces contingences historiques), je parvenais à inscrire Meyerson dans le devenir de la philosophie allemande du xixe siècle, et notamment dans les proclamations d’alors d’un « retour à Kant ». Son entreprise me semblait parente de tous les empirismes, psychologismes et matérialismes, qui avaient fleuri, en se réclamant librement du criticisme après le grand discrédit de la philosophie dû à l’échec de la Naturphilosophie hégélienne. Les notes de bas de page d’Identité et réalité fourmillent de références à ces auteurs aujourd’hui peu étudiés, Hermann Lotze, Kurd Lasswitz, Wilhelm Wundt ou Hermann von Helmholtz, que je retrouvais dans certains textes contemporains d’Ernst Cassirer, par exemple dans son article « Néokantisme23 ». Je comprenais qu’ils avaient constitué le socle de la formation intellectuelle de Meyerson, cet étudiant de chimie qui, à Heidelberg, avait décidé de s’initier seul à la philosophie. Je relevais qu’un tel mouvement de reflux antispéculatif n’était pas demeuré étranger à la France : j’étais frappé notamment des affinités théoriques que je sentais entre Meyerson et Lucien Lévy-Bruhl à la lecture de l’introduction que ce dernier avait rédigée pour un choix de textes de Hume paru chez Alcan. La sélection était le fait de Maxime David, Lévy-Bruhl intervenant en préface en tant que professeur d’histoire de la philosophie à la Sorbonne24.

    17Lorsque j’entrepris de dépouiller systématiquement la littérature secondaire produite sur l’œuvre de Meyerson, je constatais que la source des commentaires s’était tarie depuis les années 1960, notamment en Italie, où ils avaient été nombreux et détaillés, plus tôt encore en France, puisqu’on n’y comptait plus d’études d’envergure au-delà de l’entre-deux-guerres. À cet état de fait n’était pas étrangère la critique radicale et féroce adressée par Gaston Bachelard dès Le nouvel esprit scientifique, soit un an seulement après la mort de Meyerson, à son continuisme épistémologique – à l’idée que le sens commun est un genre de connaissance, qui précède et prépare la connaissance scientifique. La remarquable ascension institutionnelle de l’auteur de cette attaque, qui devait accéder après guerre à la chaire de philosophie des sciences de la Sorbonne, avait certainement dissuadé les curieux de fréquenter une épistémologie qui passait pour périmée, et tout le monde allait répétant les mêmes lieux communs sur le conservatisme d’une pensée préoccupée, disait-on, de petites choses et de petits chocs, l’attachement à la représentation des choses et l’analyse du phénomène irrationnel du choc ayant été moqués par Bachelard sous les noms respectifs de « chosisme » et de « choquisme25 ». Un bel exemple de contre-lecture ou de non-lecture de cet ordre était fourni par Dominique Lecourt qui, au cours des années 1970, avait opposé la nuit spiritualiste du meyersonisme à la clarté épistémologique du bachelardisme26. Il en était revenu au moment où je travaillais à ma thèse, en consacrant quelques pages de son « Que sais-je ? » La philosophie des sciences à ce précurseur méconnu de l’épistémologie française27.

    18Lorsque je m’aventurai au cœur des trente premières années du xxe siècle, la situation m’apparut sous un jour tout différent. Je constatai d’abord que chacune des œuvres de Meyerson lui avait valu dès leur parution comptes rendus, notes de lecture et discussions. Une telle réception n’allait pas de soi. Meyerson, qui exerça différents métiers, n’a jamais joui d’une position académique au sein de l’université française. Il tenta de se faire élire au Collège de France, mais il échoua, malgré le soutien de l’éminent physicien Paul Langevin. Identité et réalité avait été publié à compte d’auteur par un autodidacte isolé après vingt ans d’un labeur acharné. Meyerson ne connaissait pas les philosophes en poste, encore moins les philosophes à la mode. Il déplora lui-même d’avoir manqué du socle de connaissances partagé par ses contemporains français : il n’avait pas fait ses études de ce côté du Rhin et ignorait les références qui faisaient alors autorité dans le champ hexagonal. Malgré tout, il fut lu, apprécié, discuté, et il en conçut autant d’étonnement que de gratitude. La plus vive de ses surprises vint de l’accueil bienveillant que lui réserva Bergson, occasion d’une des « grandes joies de [s]a vie ». Bien des années plus tard, au début des années 1930, il le rappelait encore à son illustre interlocuteur dans des lettres pleines de reconnaissance, en parlant de « fierté » et d’« exaltation » ressenties lors de leurs premières missives28.

    19En parcourant les échanges instaurés par articles interposés, je fus frappé par l’impressionnante qualité des débats. Les éminents universitaires avaient tant pris au sérieux le travail du nouvel entrant qu’ils n’hésitaient pas, le cas échéant, et tout en ayant témoigné de leur respect pour l’ampleur de la documentation et la nouveauté des vues, à lui « porter de rudes coups », selon les mots qu’adressa Meyerson à l’un d’eux, Gaston Milhaud29. Les coups en question n’étaient cependant que la contrepartie de l’embarras dans lequel les perspectives ouvertes par Identité et réalité les avaient plongés. Ainsi Abel Rey chicane Meyerson sur son interprétation de la philosophie d’Auguste Comte et la portée du rationalisme scientifique30. Mais ces critiques manifestent la gêne éprouvée par Rey devant les développements contemporains de la physique, qui ne voulait pas se conformer à la description positiviste du mécanisme qu’il avait avancée dans une thèse désormais datée. En rendant compte des travaux récents de Ludwig Boltzmann, de Max Planck et d’Albert Einstein dans la réédition de ladite thèse, il paraissait incliner vers davantage de réalisme et, à cet égard, confirmer quoiqu’il en ait les analyses de Meyerson. J’en prenais conscience grâce à la monumentale exploration entreprise par Isabelle Stengers dans sa thèse de 1983, États et processus, qui aurait beaucoup apporté à la communauté des historiens de l’épistémologie si la philosophe belge avait accepté de le livrer au public31.

    20Les collègues de Rey n’étaient pas en reste, qui, de Gaston Milhaud à André Lalande en passant par Léon Brunschvicg et Henri Bergson, avaient ressenti Identité et réalité comme une mise à l’épreuve de leurs propres conceptions de la connaissance. Milhaud s’interrogeait sur la force de l’administration de la preuve dans l’ordre des raisons d’Identité et réalité. En filigrane de ses remarques se laissait lire la propre évolution de Milhaud, appliqué au même moment à opérer un dépassement original du positivisme comtien32. Bergson, ravi en apparence d’un tel essai de « philosophie scientifique », regrettait que Meyerson ait hésité entre deux voies possibles, l’une cartésienne, qui consacrait la recherche de l’identité rationnelle comme le modèle légitime de l’intelligence du monde, l’autre, bergsonienne, qui, faisant droit aux résistances de la réalité, mettait au premier plan les « coups de sonde » que les savants avaient donné en direction de la pure durée – et Bergson se félicitait de voir figurer cette expression, qu’il avait formulée dans son Introduction à la métaphysique de 1903, dans les pages Meyerson sur le principe de Carnot-Clausius, second principe de thermodynamique33. Lalande, qui opposait à l’élan d’une évolution créatrice le mouvement d’une involution universalisante, se réjouissait au contraire que Meyerson ait consacré l’identification, dans laquelle il voulait voir une version singulière de sa catégorie de l’homogénéisation. Il s’étonnait cependant que l’épistémologue n’ait identifié dans ce processus qu’une tendance de l’esprit, alors qu’il était à l’œuvre dans les choses elles-mêmes : la mort thermique de l’univers témoignait à ses yeux de la marche de la nature vers l’homogène, et Lalande rejetait l’interprétation bergsonienne que Meyerson proposait de la loi d’entropie manifestée par le principe de Carnot34.

    21Quant à Léon Brunschvicg, il se tourna plus tard vers Meyerson, à l’occasion de la parution de De l’explication dans les sciences. Mais il avait de bonnes raisons de le faire : lors d’une séance retentissante de la Société française de philosophie, le 6 avril 1922, Einstein avait adoubé épistémologiquement Meyerson en souscrivant à son interprétation de la relativité, renvoyant Bergson à la psychologie – il n’y a qu’un seul temps, le temps physique, qu’étudie le relativiste –, accusant l’écart entre son kantisme et celui de Brunschvicg35. Ce dernier estimait que la dualité de l’esprit humain et de la chose en soi témoignait d’un reste de dogmatisme au cœur de la critique. Einstein lui opposait « son » Kant, en maintenant ferme l’exigence de séparation de la raison et du réel. Peu de temps après cette rencontre, Brunschvicg, qui « retournait » la pensée « comme on le ferait d’une crêpe et la réduisait à sa mesure » selon les mots de Jean-Toussaint Desanti36, qui, autrement dit, s’aventurait dans le maquis d’une conceptualité pour, une fois bien installé en elle, la faire apparaître tout autre qu’elle n’est, en l’occurrence conforme à son propre néokantisme, proposa un magistral retournement d’Identité et réalité : là où Meyerson veut voir un drame opposant l’identité rationnelle et la résistance du réel, Brunschvicg révèle la tension d’une simple crise de croissance, la dualité du premier et du second principes de thermodynamique ayant été dépassée par l’invention de la mécanique statistique37. Expérience humaine et causalité physique, loin de s’affronter, avancent du même pas historique.

    22Il fallait que l’œuvre de Meyerson ait été bien significative pour donner lieu à tant de recensions et faire réagir de tels recenseurs. Elle agissait comme un révélateur, non seulement du devenir contemporain de la physique, mais encore de l’évolution du rapport des philosophes français aux sciences. Des esprits aussi différents que Brunschvicg et Lévy-Bruhl le pointaient également : il n’était plus possible à la philosophie de demeurer indifférente aux acquis des sciences positives, et même une œuvre aussi spéculative que celle de Bergson ne pouvait progresser qu’en dialoguant avec elles. Ainsi pouvait s’expliquer que Meyerson, a priori étranger aux enjeux théoriques hexagonaux, ait pu être si massivement lu et commenté en son temps.

    23Dès ce moment, je me persuadai de l’importance de ne pas dissocier la lecture du corpus de la compréhension du champ dans lequel il s’était construit. Plutôt que de rapporter l’épistémologie meyersonienne à la physique de la seconde moitié du xixe siècle à laquelle elle réagissait, je prenais le parti de me placer dans l’après-coup de la production, à fleur de réception, en essayant de cerner les réactions qu’elle avait suscitées. Celles-ci n’avaient pas été sans effet sur son devenir ultérieur, c’est-à-dire sur son occultation bachelardienne et post-bachelardienne : Bachelard, comme je m’en avisais alors, après avoir oscillé entre Brunschvicg et Meyerson, finissait par se rallier au premier, et il n’eut de cesse dès lors de critiquer le second38.

    La leçon des archives

    24L’immersion dans les archives du philosophe confirma l’intérêt de cette entrée dans l’œuvre. Leur accès n’avait rien d’évident. Jusqu’au milieu des années 1990, les dossiers constitués par le philosophe avaient été conservés par sa petite-nièce, Mme Ardouin, dans la cave de sa maison de la banlieue parisienne. Personne en France n’avait manifesté d’intérêt pour ce fonds. En revanche, les chercheurs et les conservateurs des Central Zionist Archives (CZA) de Jérusalem avaient connaissance des remarquables travaux de géographie humaine auxquels avaient donné lieu les rapports de Meyerson pour l’ICA (Jewish Colonisation Association). Les CZA entrèrent en contact avec l’héritière et ayant droit de Meyerson et obtinrent l’envoi de ses papiers à Jérusalem, où ils furent classés et archivés.

    25J’appris cette situation par hasard. À la suite d’un colloque sur les probabilités organisé à Nanterre par Bernadette, j’engageai la conversation avec Nicole Hulin, physicienne et historienne de l’enseignement de la physique. Elle m’apprit qu’elle était en relation avec une chercheuse du Centre de recherche français à Jérusalem, antenne israélienne du CNRS, Eva Telkes-Klein, intéressée par les réseaux de sociabilité intellectuelle de la France de l’entre-deux-guerres en se fondant tout particulièrement sur les papiers laissés par Meyerson. Eva avait mené à Paris des travaux de prosopographie avec Christophe Charles avant de s’installer en Israël. Historienne de formation, elle souhaitait développer une collaboration avec des chercheurs français que la partie philosophique de l’œuvre de Meyerson intéresserait.

    26J’entrai en contact avec elle, elle écrivit à Bernadette, et bientôt prit forme le projet d’un déplacement d’une dizaine de jours à Jérusalem au cours duquel des philosophes des sciences français auraient accès aux archives de Meyerson et feraient un premier état des lieux. Dire tout ce qu’ont représenté pour moi ces dix jours n’est pas facile, même avec le recul. L’idée que je me fais de la recherche en philosophie en a été durablement et profondément marquée. Car nous avons eu accès dans ce fonds à des merveilles qu’aucun regard de philosophe n’avait jusqu’alors contemplées. Compte tenu de ce que j’avais lu de Bergson, Brunschvicg, Lalande, Milhaud et Rey, j’étais curieux des révélations que m’apporteraient les dossiers de correspondance archivés sous leurs noms propres respectifs. Mais d’autres entrées avaient retenu mon attention, comme celles avec des savants de sciences humaines, tels que Lucien Lévy-Bruhl, Henri Delacroix, détenteur de la chaire de psychologie de la faculté de philosophie de Paris (c’était avant la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire avant que la psychologie ne prenne son autonomie institutionnelle à l’égard de la philosophie), enfin Ignace Meyerson, fils de cousins germains qu’Émile avait reçu à Paris à partir de 1905 et considéré un temps comme son héritier spirituel, avant que ce « neveu à la mode de Bretagne », comme les deux hommes disaient entre eux, ne prenne ses distances et ne fonde la « psychologie historique, objective, comparée ». J’avais hâte enfin d’ouvrir le petit dossier « Arnaud Dandieu », ce personnaliste athée sous la plume duquel j’avais lu les meilleurs commentaires consacrés à la « paradoxologie » de Meyerson39. Je ne fus pas déçu, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout ce que j’ai lu, vu et compris est allé bien au-delà de mes espérances.

    27Qu’ai-je découvert en effet ? Que Meyerson, s’il n’avait pas eu d’étudiants, avait eu des correspondants, et qu’à vrai dire c’était une chance : tout ce qu’il n’avait jamais pu dire à un public à la Sorbonne ou dans une autre institution, et qui se serait évaporé aussitôt prononcé, il l’avait écrit et expédié par la poste. Et non seulement il avait conservé les réponses qu’il avait reçues, mais pris soin, au préalable, de faire des copies de ses propres missives, parfois même, quand elles revêtaient une importance particulière à ses yeux, il les avait fait dactylographier, au besoin en plusieurs exemplaires. Des correspondances entières étaient déjà « bonnes à publier », comme celles avec Einstein ou avec Bergson, qui avaient considérablement compté pour leur destinataire. D’autres avaient été utilisées et littéralement « copiées-collées » par leur auteur. Ainsi trouvait-on dans les marges d’une longue lettre à Lalande sur des questions de logique, pour lesquelles Meyerson avait sollicité l’expertise de son interlocuteur, l’annotation manuscrite originale « À insérer dans le Cheminement [de la pensée] ! ». Des missives à des destinataires moins prestigieux présentaient de semblables reprises, comme un long courrier dactylographié à un certain Millioud40. Dans d’autres encore se donnait à lire l’évolution des relations de Meyerson avec ses proches, que ces relations soient intellectuelles, amicales, ou les deux à la fois. À vrai dire, avec Meyerson, la fusion ou la confusion des registres était vite de mise. Comment aurait-il pu en être autrement, quand les échanges avaient lieu, non pas dans le cadre institué d’une université, mais dans celui, déjà familial, d’un salon, où l’épistémologue avait fini par recevoir les uns et les autres ?

    28À cet égard, deux correspondances se détachaient à mes yeux, celle avec le disciple – bientôt dissident – Ignace Meyerson, celle avec l’ami intime et confident Lévy-Bruhl. Dans le premier cas se révélaient le désir de maîtrise de l’oncle, qui n’hésitait pas à proclamer avoir levé un pan du voile de la Vérité, et la volonté d’indépendance de plus en plus marquée du neveu, soucieux de n’escamoter en rien l’infinie variété des faits de culture et de civilisation41. Dans le second se lisaient les touchantes attentions de deux amis très proches, Lévy-Bruhl écrivant de l’étranger aux heures où il aurait dû rencontrer Meyerson chez lui à Paris, rue Clément-Marot, et se promettant de lui rendre visite dès son retour en France42.

    29À travers ces correspondances inédites, qui parurent quelques années plus tard dans l’imposant volume des Lettres françaises coordonné par Bernadette et Eva, se dévoilaient une vie et une pensée, une vie toute pénétrée de pensée, entièrement dédiée à la production d’idées, à la recherche de la vérité, une pensée toute pénétrée de vie, une intelligence jamais indépendante des ressorts d’une subtile affectivité, d’une grande sensibilité, celle-ci sans doute accrue par les soucis de santé qui faisaient terriblement souffrir le philosophe, zona et tuberculose osseuse dont il entretenait régulièrement ses correspondants. J’expérimentais concrètement, à travers la texture particulière si fine des papiers pelure utilisés pour les dactylographies, ce que signifiait le cheminement de la pensée. La méthode meyersonienne correspondait à la « manière » dont parlait son disciple et ami Koyré : Meyerson pratiquait « l’art de l’intussusception »43. Il écrivait un premier jet, qui était comme une notice ou un petit article ; puis il laissait reposer, avant d’y revenir, et la notice se transformait en gros article, qui reposait encore, et se transformait bientôt en plaquette, et la plaquette en livre, le livre finalement en « monstre » de plusieurs tomes. Je prenais conscience qu’entre chacune de ces étapes, à chaque repos de l’œuvre, Meyerson lui-même ne s’était pas reposé, qu’il n’avait pas cessé de travailler et de cheminer. Le travail ou le cheminement se produisait précisément dans les correspondances patiemment entretenues durant les périodes séparant les différentes versions de l’article ou du livre qu’il avait sur le feu.

    30Il va de soi que je n’aurais jamais rien compris à Meyerson, à son épistémologie du cheminement de la pensée comme à sa pratique concrète, personnelle, du cheminement de la pensée si, pour ma part, je n’avais cheminé tout du long avec Bernadette. Nous avons cheminé entre Nanterre-Université et Rueil-Malmaison, pour discuter collages intertextuels et enchaînements problématiques. Nous avons cheminé à l’université de Nanterre entre séminaires et journées d’études pour comprendre ce qu’était cette étrange « tradition épistémologique française » à laquelle Meyerson appartenait sans y appartenir. Nous avons cheminé entre Roissy-Charles-de-Gaulle et l’aéroport Ben-Gourion en évoquant nos cheminements respectifs depuis les rives de la Méditerranée où nous sommes tous les deux nés. Nous avons cheminé au cœur de Jérusalem en étant guidés par ses chers amis Judith et Jacques Schlanger, et nous nous sommes enfoncés ensemble dans les sous-sols blindés des Archives sionistes internationales où demeuraient les papiers de Meyerson, à côté de bien d’autres merveilles, comme les archives de Theodor Herzl. À Paris 1 Panthéon-Sorbonne, enfin, nous avons à nouveau cheminé, puisqu’après y avoir été élu maître de conférences en 2007, j’ai eu la joie de la voir muter en tant que professeure des universités durant l’année 2010.

    31Un jour, Bernadette m’a dit qu’avec internet et les échanges électroniques qui se déployaient au sein de notre communauté savante, nos successeurs n’auraient pas la chance de bénéficier de la matière extraordinaire que nous avons découverte dans le fonds Meyerson. Mais les chercheurs du sixième millénaire44 qui se retourneront sur la fin du xxe et le début du xxie siècle auront la chance de découvrir les mètres linéaires de l’œuvre considérable de Bernadette, et ils sauront, par ces mélanges, tout ce que nous lui devons.

    Notes de bas de page

    1Gilles Deleuze, Le pli. Leibniz et le baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1988, p. 103-112.

    2Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts, Paris, Seuil, 2002.

    3Thomas R. Kelly, Explanation and Reality in the Philosophy of Emile Meyerson, Princeton, Princeton University Press, 1937.

    4Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 289.

    5Correspondance entre Harald Höffding et Emile Meyerson, publiée par Frithiof Brandt, Hans Hoeffding, Jean Adigard de Gautries, Copenhague, Munksgaard, 1939, p. 168.

    6Émile Meyerson, Essais, texte revu par Bernadette Bensaude-Vincent, Dijon, Presses universitaires de Dijon, 2008.

    7Henri Delacroix, « La psychologie de la raison », dans Georges Dumas, Nouveau traité de psychologie, Paris, Alcan, vol. V, p. 241.

    8C’est ce qu’il écrit à son parent Ignace Meyerson (Émile Meyerson, Lettres françaises, publiées sous la direction de Bernadette Bensaude-Vincent et Eva Telkes-Klein, Paris, CNRS Éditions, 2009, p. 626).

    9É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 115.

    10Claudine Tiercelin, Le ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Paris, Ithaque, 2011.

    11Cité dans É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 120-122, 131.

    12Jacob Loewenberg, « Meyerson’s Critique of Pure Reason », The Philosophical Review, 41, 1932, p. 351-367 ; Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, Paris, Fayard, 1995, édité par Bernadette Bensaude-Vincent, p. 14.

    13Ibid., p. 20. Cette pente de l’esprit, et l’impossibilité où Meyerson s’est parfois trouvé d’y résister, sont explicitement évoquées dans « Philosophie de la nature et philosophie de l’intellect » (É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 77-122).

    14Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 135-162.

    15É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 82-84.

    16Isabelle Stengers, Cosmopolitiques. 1. La guerre des sciences, Paris/Le Plessis-Robinson, La Découverte/Les empêcheurs de penser en rond, 1996, p. 16-24.

    17Bernadette Bensaude-Vincent, Eva Telkes-Klein, Les identités multiples d’Émile Meyerson, Paris, Honoré Champion, 2016.

    18Propos rapporté par André Metz, « Émile Meyerson », Bulletin de la Société française de philosophie, Paris, Armand Colin, 1961, p. 99. Un de ces rapports fut publié sans nom d’auteur sous le titre Recueil de matériaux sur la situation économique des Israélites en Russie, 2 vol., Paris, Alcan, 1906-1908.

    19Émile Meyerson, Du cheminement de la pensée, édité par Frédéric Fruteau de Laclos, Paris, Vrin, 2011 [1931], p. 115-121.

    20Id., « Lettre », dans « L’âme primitive », Bulletin de la Société française de philosophie, séance du 1er juin 1929, Paris, Armand Colin, 1929, p. 135-139.

    21Frédéric Fruteau de Laclos, L’épistémologie d’Émile Meyerson. Une anthropologie de la connaissance, Paris, Vrin, 2009 ; Id., Le cheminement de la pensée selon Émile Meyerson, Paris, PUF, 2009.

    22Léo Freuler, La crise de la philosophie au xixe siècle, Paris, Vrin, 1997.

    23Ernst Cassirer, « Néokantisme », trad. par F. Capeillères, dans Ernst Cassirer, Hermann Cohen, Paul Natorp, L’École de Marbourg, Paris, Cerf, 1998, p. 9-15.

    24Lucin Lévy-Bruhl, préface à David Hume, Œuvres philosophiques choisies 1. Traité de la nature humaine : De l’entendement, trad. par M. David, Paris, Alcan, 1912, p. i-xxix.

    25Ces thèses sont remarquablement commentées et mises en perspective par Christian de Rabaudy, Émile Meyerson, « Identité et réalité », Paris, Hatier, 1976, p. 69-80. J’ai découvert cet auteur alors que je m’engageais dans la lecture de Meyerson. Il est décédé en 2005, peu après ma soutenance de thèse. Je regrette aujourd’hui de n’être pas entré en contact avec lui, comme Bernadette m’avait encouragé à le faire.

    26Dominique Lecourt, Bachelard ou le jour et la nuit. Un essai du matérialisme dialectique, Paris, Grasset, 1974, p. 21.

    27Id., La philosophie des sciences, Paris, PUF, 2001, p. 91.

    28É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 37, 65.

    29Ibid., p. 642.

    30Abel Rey, « À propos de l’Explication dans les sciences de M. Meyerson », Revue de synthèse historique, 32, 1921, p. 123-140.

    31Voir la version de 1923 de la thèse de 1907 de Rey, La théorie de la physique chez les physiciens contemporains, sous-titrée Exposé des théories et présentée comme une « deuxième édition revue et augmentée d’un aperçu sur l’évolution actuelle de la physique » (Paris, Alcan). Isabelle Stengers a montré que le complément n’était pas seulement historique, mais bel et bien épistémologique, Rey inclinant vers plus de réalisme dans la seconde édition de son travail (Isabelle Stengers, États et processus. Quelques aspects de la transformation conceptuelle de la physique dans ses relations avec le problème du phénomène chimique, thèse de doctorat, Université libre de Bruxelles, 1983, p. 275-281).

    32Gaston Milhaud, « Sur une théorie récente de la causalité », Revue du mois, 14, 1912, p. 541-562. J’ai approfondi ces échanges dans « Le débat Milhaud-Meyerson », dans Anastasios Brenner, Annie Petit (dir.), Science, histoire et philosophie selon Gaston Milhaud. La constitution d’un champ disciplinaire sous la Troisième République, Paris, Vuibert, 2009, p. 181-192.

    33Henri Bergson, Écrits philosophiques, Paris, PUF, 2011, p. 368-370 et 808-827.

    34André Lalande, « L’épistémologie de M. Meyerson et sa portée philosophique », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 47/93, 1922, p. 259-280.

    35Léon Brunschvicg, « La théorie de la relativité », Bulletin de la Société française de philosophie, séance du 6 avril 1922, Paris, Armand Colin, 1922, p. 91-113.

    36Jean-Toussaint Desanti, préface à L. Brunschvicg, Les étapes de la philosophie mathématique, Paris, Blanchard, 1972, p. iii. Desanti avait en tête l’opération effectuée sur la pensée bergsonienne.

    37Léon Brunschvicg, « La philosophie d’Émile Meyerson », Revue de métaphysique et de morale, 33, 1926, p. 39-63, repris dans Léon Brunschvicg, Écrits philosophiques III, Paris, PUF, 1958, p. 183-206.

    38Voir les lettres de Bachelard dans É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 31-33.

    39Arnaud Dandieu, « Émile Meyerson », dans Arnaud Dandieu, Léon Pierre-Quint, Anthologie des philosophes français contemporains, Paris, Éditions du Sagittaire, 1931, p. 247-250 ; Id., « La philosophie d’Émile Meyerson et l’avenir du rationalisme », Europe, 116, 1932, p. 633-641.

    40É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 650-665. Maurice Millioud était professeur de sociologie à la faculté de Lausanne.

    41Ibid., p. 614-637. Voir Noemi Pizarroso, « L’épistémologie d’Émile dans l’œuvre psychologique d’Ignace Meyerson. Stratégies de réconciliation d’un disciple indocile », Archives de philosophie, Frédéric Fruteau de Laclos (dir.), « Émile Meyerson et les sciences humaines », 70/3, automne 2007, p. 385-402.

    42É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 392-423, en particulier p. 405, 409-415, 419, 421-423 pour les affectueuses pensées de Lévy-Bruhl.

    43Alexandre Koyré, La semaine égyptienne, décembre 1933, p. 20, cité dans A. Metz, « Émile Meyerson », art. cité, p. 102-103.

    44Émile Meyerson, « Bergson et Meyerson, un conte au sixième millénaire de l’ère vulgaire (circa 1932) », dans Émile Meyerson, Mélanges. Petites pièces inédites, éd. par Bernadette Bensaude-Vincent et Eva Telkes-Klein, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 27-34.

    Auteur

    • Frédéric Fruteau de Laclos

      IdRef : 083824669

      Frédéric Fruteau de Laclos est maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses premiers travaux ont été consacrés à l’œuvre d’Émile Meyerson (L’épistémologie d’Émile Meyerson, une anthropologie de la connaissance, Vrin, 2009, et Émile Meyerson, Les Belles Lettres, 2014). Depuis lors, il a développé des recherches en philosophie des sciences humaines (La psychologie des philosophes. De Bergson à Vernant, PUF, 2012, et La connaissance des autres, Cerf, 2021). Il a également écrit sur la pensée française contemporaine (L’existence des autres. Deleuze, Sartre, Chastaing, Vrin, 2023). Il est membre du Centre d’histoire des philosophies modernes de la Sorbonne, dont il est actuellement directeur adjoint, ainsi que directeur adjoint des Éditions de la Sorbonne.

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    1Gilles Deleuze, Le pli. Leibniz et le baroque, Paris, Éditions de Minuit, 1988, p. 103-112.

    2Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts, Paris, Seuil, 2002.

    3Thomas R. Kelly, Explanation and Reality in the Philosophy of Emile Meyerson, Princeton, Princeton University Press, 1937.

    4Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 289.

    5Correspondance entre Harald Höffding et Emile Meyerson, publiée par Frithiof Brandt, Hans Hoeffding, Jean Adigard de Gautries, Copenhague, Munksgaard, 1939, p. 168.

    6Émile Meyerson, Essais, texte revu par Bernadette Bensaude-Vincent, Dijon, Presses universitaires de Dijon, 2008.

    7Henri Delacroix, « La psychologie de la raison », dans Georges Dumas, Nouveau traité de psychologie, Paris, Alcan, vol. V, p. 241.

    8C’est ce qu’il écrit à son parent Ignace Meyerson (Émile Meyerson, Lettres françaises, publiées sous la direction de Bernadette Bensaude-Vincent et Eva Telkes-Klein, Paris, CNRS Éditions, 2009, p. 626).

    9É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 115.

    10Claudine Tiercelin, Le ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Paris, Ithaque, 2011.

    11Cité dans É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 120-122, 131.

    12Jacob Loewenberg, « Meyerson’s Critique of Pure Reason », The Philosophical Review, 41, 1932, p. 351-367 ; Émile Meyerson, De l’explication dans les sciences, Paris, Fayard, 1995, édité par Bernadette Bensaude-Vincent, p. 14.

    13Ibid., p. 20. Cette pente de l’esprit, et l’impossibilité où Meyerson s’est parfois trouvé d’y résister, sont explicitement évoquées dans « Philosophie de la nature et philosophie de l’intellect » (É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 77-122).

    14Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 135-162.

    15É. Meyerson, Essais, op. cit., p. 82-84.

    16Isabelle Stengers, Cosmopolitiques. 1. La guerre des sciences, Paris/Le Plessis-Robinson, La Découverte/Les empêcheurs de penser en rond, 1996, p. 16-24.

    17Bernadette Bensaude-Vincent, Eva Telkes-Klein, Les identités multiples d’Émile Meyerson, Paris, Honoré Champion, 2016.

    18Propos rapporté par André Metz, « Émile Meyerson », Bulletin de la Société française de philosophie, Paris, Armand Colin, 1961, p. 99. Un de ces rapports fut publié sans nom d’auteur sous le titre Recueil de matériaux sur la situation économique des Israélites en Russie, 2 vol., Paris, Alcan, 1906-1908.

    19Émile Meyerson, Du cheminement de la pensée, édité par Frédéric Fruteau de Laclos, Paris, Vrin, 2011 [1931], p. 115-121.

    20Id., « Lettre », dans « L’âme primitive », Bulletin de la Société française de philosophie, séance du 1er juin 1929, Paris, Armand Colin, 1929, p. 135-139.

    21Frédéric Fruteau de Laclos, L’épistémologie d’Émile Meyerson. Une anthropologie de la connaissance, Paris, Vrin, 2009 ; Id., Le cheminement de la pensée selon Émile Meyerson, Paris, PUF, 2009.

    22Léo Freuler, La crise de la philosophie au xixe siècle, Paris, Vrin, 1997.

    23Ernst Cassirer, « Néokantisme », trad. par F. Capeillères, dans Ernst Cassirer, Hermann Cohen, Paul Natorp, L’École de Marbourg, Paris, Cerf, 1998, p. 9-15.

    24Lucin Lévy-Bruhl, préface à David Hume, Œuvres philosophiques choisies 1. Traité de la nature humaine : De l’entendement, trad. par M. David, Paris, Alcan, 1912, p. i-xxix.

    25Ces thèses sont remarquablement commentées et mises en perspective par Christian de Rabaudy, Émile Meyerson, « Identité et réalité », Paris, Hatier, 1976, p. 69-80. J’ai découvert cet auteur alors que je m’engageais dans la lecture de Meyerson. Il est décédé en 2005, peu après ma soutenance de thèse. Je regrette aujourd’hui de n’être pas entré en contact avec lui, comme Bernadette m’avait encouragé à le faire.

    26Dominique Lecourt, Bachelard ou le jour et la nuit. Un essai du matérialisme dialectique, Paris, Grasset, 1974, p. 21.

    27Id., La philosophie des sciences, Paris, PUF, 2001, p. 91.

    28É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 37, 65.

    29Ibid., p. 642.

    30Abel Rey, « À propos de l’Explication dans les sciences de M. Meyerson », Revue de synthèse historique, 32, 1921, p. 123-140.

    31Voir la version de 1923 de la thèse de 1907 de Rey, La théorie de la physique chez les physiciens contemporains, sous-titrée Exposé des théories et présentée comme une « deuxième édition revue et augmentée d’un aperçu sur l’évolution actuelle de la physique » (Paris, Alcan). Isabelle Stengers a montré que le complément n’était pas seulement historique, mais bel et bien épistémologique, Rey inclinant vers plus de réalisme dans la seconde édition de son travail (Isabelle Stengers, États et processus. Quelques aspects de la transformation conceptuelle de la physique dans ses relations avec le problème du phénomène chimique, thèse de doctorat, Université libre de Bruxelles, 1983, p. 275-281).

    32Gaston Milhaud, « Sur une théorie récente de la causalité », Revue du mois, 14, 1912, p. 541-562. J’ai approfondi ces échanges dans « Le débat Milhaud-Meyerson », dans Anastasios Brenner, Annie Petit (dir.), Science, histoire et philosophie selon Gaston Milhaud. La constitution d’un champ disciplinaire sous la Troisième République, Paris, Vuibert, 2009, p. 181-192.

    33Henri Bergson, Écrits philosophiques, Paris, PUF, 2011, p. 368-370 et 808-827.

    34André Lalande, « L’épistémologie de M. Meyerson et sa portée philosophique », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 47/93, 1922, p. 259-280.

    35Léon Brunschvicg, « La théorie de la relativité », Bulletin de la Société française de philosophie, séance du 6 avril 1922, Paris, Armand Colin, 1922, p. 91-113.

    36Jean-Toussaint Desanti, préface à L. Brunschvicg, Les étapes de la philosophie mathématique, Paris, Blanchard, 1972, p. iii. Desanti avait en tête l’opération effectuée sur la pensée bergsonienne.

    37Léon Brunschvicg, « La philosophie d’Émile Meyerson », Revue de métaphysique et de morale, 33, 1926, p. 39-63, repris dans Léon Brunschvicg, Écrits philosophiques III, Paris, PUF, 1958, p. 183-206.

    38Voir les lettres de Bachelard dans É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 31-33.

    39Arnaud Dandieu, « Émile Meyerson », dans Arnaud Dandieu, Léon Pierre-Quint, Anthologie des philosophes français contemporains, Paris, Éditions du Sagittaire, 1931, p. 247-250 ; Id., « La philosophie d’Émile Meyerson et l’avenir du rationalisme », Europe, 116, 1932, p. 633-641.

    40É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 650-665. Maurice Millioud était professeur de sociologie à la faculté de Lausanne.

    41Ibid., p. 614-637. Voir Noemi Pizarroso, « L’épistémologie d’Émile dans l’œuvre psychologique d’Ignace Meyerson. Stratégies de réconciliation d’un disciple indocile », Archives de philosophie, Frédéric Fruteau de Laclos (dir.), « Émile Meyerson et les sciences humaines », 70/3, automne 2007, p. 385-402.

    42É. Meyerson, Lettres françaises, op. cit., p. 392-423, en particulier p. 405, 409-415, 419, 421-423 pour les affectueuses pensées de Lévy-Bruhl.

    43Alexandre Koyré, La semaine égyptienne, décembre 1933, p. 20, cité dans A. Metz, « Émile Meyerson », art. cité, p. 102-103.

    44Émile Meyerson, « Bergson et Meyerson, un conte au sixième millénaire de l’ère vulgaire (circa 1932) », dans Émile Meyerson, Mélanges. Petites pièces inédites, éd. par Bernadette Bensaude-Vincent et Eva Telkes-Klein, Paris, Honoré Champion, 2011, p. 27-34.

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