• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16479 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16479 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Éditions de la Sorbonne
  • ›
  • Philosophie
  • ›
  • Sciences en récits
  • ›
  • La philosophie de la chimie, ou comment ...
  • Éditions de la Sorbonne
  • Éditions de la Sorbonne
    Éditions de la Sorbonne
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Empirisme et chimie Expérience, sens et chimie Penser avec les mains Chimie, histoire et philosophie Notes de bas de page Auteur

    Sciences en récits

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    La philosophie de la chimie, ou comment penser avec les mains

    François Pépin

    p. 33-52

    Résumés

    La tradition philosophique empiriste et la chimie ont toutes deux mis en avant le rôle du corps dans la connaissance. Toutefois, malgré certaines convergences, la chimie offre des perspectives originales. Par son accent sur les opérations manuelles et le travail de laboratoire, elle souligne le plan pratique et technique du traitement de l’expérience. Cette dernière devient le lieu d’un véritable travail qui articule intimement le corps et l’esprit. Ce point de vue chimique, dont Bernadette Bensaude-Vincent a souligné l’intérêt, est précieux à plusieurs égards. Tout d’abord, il offre l’occasion de renouveler les perspectives empiristes classiques en leur donnant une assise opérationnelle plus marquée. Corrélativement, il permet de dissiper un certain nombre de malentendus ou de raccourcis sur la portée scientifique et épistémologique de l’expérience. Enfin, il montre à quel point la pensée peut se développer au cœur de la pratique la plus opérationnelle, le chimiste pouvant à bon droit être dit penser avec ses mains.

    Both empiricist philosophy and chemistry have emphasised the role of the body in knowledge. However, despite a number of convergences, chemistry develops a specific perspective on this issue. Because of the importance of manual operations and laboratory work, experimentation is carried out in a practical and technical way. The laboratory is a place of real work where body and mind are intimately linked. This chemical perspective, analysed by Bernadette Bensaude-Vincent is higly important for several reasons. First, it offers an opportunity to renew classical empiricist perspectives by giving them a stronger working foundation. At the same time, it clears up a number of misunderstandings and shortcuts about the scientific and epistemological significance of experimentation. Finally, it emphasises the role of thought at the heart of the most operational practice, as chemists can rightly be said to think with their hands.

    Texte intégral Empirisme et chimie Expérience, sens et chimie Penser avec les mains Chimie, histoire et philosophie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Empirisme et chimie

    1Deux traditions modernes ont mis en avant le rôle des mains dans la connaissance. La tradition dite empiriste a, notamment avec Berkeley, Condillac et Diderot, montré le rôle du toucher dans le développement des dispositions cognitives et la connaissance des corps extérieurs. Vers la même époque, des chimistes comme Venel prennent la plume pour souligner la fécondité du travail manuel, des gestes techniques qui permettent de connaître la nature en la transformant. Ces deux voies peuvent se rejoindre et se nourrir, comme c’est le cas avec Diderot. Elles trouvent assez naturellement les mêmes adversaires (la métaphysique attribuant à l’âme des facultés innées) et les mêmes contrepoints (la physique mathématique et mécaniste). Elles semblent ainsi toutes deux s’enraciner dans une même approche baconienne du savoir centrée sur l’induction et l’étude de la nature transformée par les arts. Il serait même tentant de voir dans cet ensemble de développements une forme, certes variée mais relativement cohérente, d’épistémologie sensualiste. Sa cohérence, particulièrement sensible chez Diderot, tient à trois principes : i) le rejet des idées innées et de toute faculté mentale non constituée par l’expérience sensible ; ii) la valorisation de l’induction dans l’étude de la nature ; iii) la mise en avant du toucher et des opérations manuelles dans la construction du savoir naturel.

    2Pourtant, cette présentation cache plusieurs malentendus. Le premier concerne le rapprochement entre ces traditions. On trouve certes, chez Bacon et Diderot, des éléments justifiant l’articulation d’une théorie empiriste du développement des dispositions cognitives, d’une démarche inductive et des opérations manuelles, mais c’est loin d’être un trait partagé. Condillac, par exemple, envisage le toucher et le rôle des mains sans se préoccuper des opérations des arts ou de la chimie. Les opérations qu’ils mobilisent restent ainsi assez abstraites, notamment dans le Traité des sensations, au sens où elles ne situent pas la connaissance dans un contexte social et technique, faisant au contraire abstraction de toute détermination particulière pour viser la constitution universelle du sujet à partir des sens. On est loin des séries d’expériences soigneusement décrites des histoires naturelles de Bacon ou de ses listes d’instruments et d’adjuvants à la recherche inductive. Que Condillac ne cite guère Bacon serait ainsi le signe qu’il se situe dans une tradition empiriste distincte, davantage marquée par Locke, qui s’occupe d’une forme d’expérience moins scientifique et plus courante.

    3Un second problème est l’association entre des traditions de statut différent. Dans l’usage qu’on fait habituellement du terme en histoire des idées, les approches « empiristes » relèvent de la philosophie et de l’épistémologie. Elles peuvent désigner des théories se souciant de la dimension pratique de la connaissance, voire, comme avec Bacon et Diderot, des pensées ayant pris le soin de se renseigner sur les opérations des savants et des artisans. Mais la culture chimique reste d’un autre ordre, en premier lieu parce que la chimie représente d’abord un ensemble de métiers associés à la préparation de produits techniques et à leur test (pharmacie, métallurgie, teinturerie, fabrication de la poudre à canon, analyse médicinale des eaux thermales, etc.). Corrélativement, la relation entre théorie et pratique se joue autrement, les chimistes modernes se préoccupant de la publication de leurs éléments théoriques sans jamais oublier le caractère premier et essentiel des opérations de laboratoire et de la maîtrise pratique des gestes. Qu’il s’agisse des cours de chimie, qui fleurissent dès le xviie siècle et peuvent constituer des best-sellers comme celui de Nicolas Lémery1, ou des articles de l’Encyclopédie rédigés par Venel, les chimistes présentant au grand public leur savoir cherchent à le clarifier et à en montrer la consistance, mais en insistant toujours sur le caractère essentiel du plan opérationnel. Par exemple, après quelques éléments théoriques sur les principes, dont on a sans doute surestimé l’importance à certains moments de l’historiographie de la chimie, le cours de Lémery consiste en une série d’opérations réparties sur les trois règnes. Il en va de même de la plupart des autres cours de l’époque, qu’ils circulent sous forme publiée ou manuscrite (comme celui de Rouelle au Jardin du Roi, par exemple, que Diderot et Venel suivirent).

    4Cette prégnance particulière du plan opérationnel, en chimie, détermine un point de vue propre, dont il convient de ne pas sous-estimer la spécificité. La tradition chimique est certes constituée de textes. Mais outre que ceux-ci sont très souvent des manuels ou des recueils d’opérations éclairés par des éléments théoriques, cette tradition est aussi un ensemble de pratiques et de savoirs corporels nourrissant les gestes et les interprétations théoriques du chimiste. Il existe une culture opérationnelle chimique qui, tout en variant selon les lieux et les périodes, constitue une sorte de patrimoine commun des chimistes lors de la période moderne. À cet égard, il peut arriver qu’on trouve sous la plume de chimistes des xviie et xviiie siècles des principes ou des concepts faisant écho à ceux de la tradition empiriste. Il est possible que ces chimistes aient lu et apprécié certains auteurs de la tradition empirique, par exemple Bacon, en Angleterre ou même en France2, mais cela n’implique pas que ce dernier soit vraiment une source ou que tous disent la même chose. En effet, certains principes apparemment communs peuvent venir, pour le chimiste, de sa pratique propre et de l’ancienne culture opérationnelle chimique. Il se pourrait d’ailleurs parfois que l’auteur empiriste en question puise lui-même à cette source ou la retrouve au cours de ses réflexions. Par exemple quand Bacon3 valorise la lente maturation qui transforme sans détruire, il songe en large part au principe alchimique de la chrysopée, renforcée par les analogies, elles-mêmes d’inspiration alchimique, avec la maturation des fruits. De même, quand Diderot évoque le « jugement par sentiment », il songe en partie à l’artisan qu’est aussi le chimiste, l’expression venant probablement de l’article « Chymie » de Venel. Ces convergences sont passionnantes à étudier, mais elles révèlent malgré tout un écart dans le statut et l’origine des règles. Sous la plume des philosophes qui cherchent à méditer sur la nature, à asseoir une méthode ou du moins un chemin général, ces règles tendent à devenir des principes généraux dont on interroge la validité épistémologique voire ontologique. Bien entendu, la tradition dite empiriste se préoccupe au moins depuis Bacon de la relativité des principes généraux, surtout lorsqu’il s’agit de règles censées avoir une valeur ontologique. L’induction baconienne indique parfaitement que, s’agissant d’induction, la forme générale (cause d’une nature ou propriété) est une limite vers laquelle le savant tend, pas une connaissance que l’on peut prétendre poser dogmatiquement. Toutefois, l’effort de généralisation prend alors une ampleur qui déborde souvent les connaissances que la chimie moderne, s’écartant par là de certaines ambitions alchimiques, peut pour sa part assumer4. Pour le chimiste moderne, par exemple celui qui présente ses découvertes à ses confrères à l’Académie royale des sciences de Paris, ce sont d’abord des règles de pratique dont l’efficacité est tenue pour acquise dans un cadre déterminé et pour un ensemble particulier d’opérations. Il est d’ailleurs fréquent que les règles opérationnelles ne vaillent en chimie que pour un certain type de substances, voire pour un certain état de certaines substances. C’est par exemple le cas de l’analyse par le feu, dont la violence ne peut, selon Venel, convenir qu’à l’extraction des substances les plus résistantes et les plus grossières, les autres étant détruites ou restant indiscernables. De même, pour Venel, le principe de la transformation lente ne saurait avoir qu’une validité relative : cela dépend du type d’opérations, des substances et du but. Une différence dans l’origine des principes nourrit cet écart. Cela reste sensible même lorsque le philosophe réfléchit au plus près des pratiques opérationnelles. Ainsi, quand Diderot parle du jugement par sentiment, c’est dans le cadre d’une entreprise étonnante où, homme de lettres, il se demande ce qu’un manouvrier dirait si on l’interrogeait sur ce qui se passe en lui quand il anticipe la nature. Le texte marque une évolution significative par rapport au « Prospectus » de l’Encyclopédie, où Diderot prenait le rôle du maïeuticien faisant accoucher les esprits des travailleurs. Dans les Pensées sur l’interprétation de la nature, Diderot cherche à renouer le lien entre ceux qui spéculent et ceux qui se remuent, raison pour laquelle le manouvrier devient lui-même une sorte de Socrate, le Socrate inspiré par un instinct de divination. Mais le réseau analogique tissé par une longue pratique, à l’origine de cet instinct, manque à l’homme de lettres. Diderot fait donc parler ce Socrate opérationnel en imaginant ce qu’il dirait. Le jugement par sentiment n’est pas (encore5) le sien, en tout cas dans la partie qui touche de près aux arts techniques.

    5Cette réserve n’annule pas l’intérêt de ces rapprochements, mais elle en complique l’interprétation. On ne peut en effet tenir que les règles opérationnelles issues de la longue pratique personnelle d’un chimiste ont exactement le même statut que les généralisations que l’interprète de la nature ou le philosophe empiriste cherche à stabiliser. C’est d’ailleurs bien parce qu’ils sentent cette différence que Bacon et Diderot s’intéressent à l’instinct des ouvriers ou au génie analogique des chimistes.

    6Un troisième malentendu touche l’association entre baconisme, empirisme et sensualisme. Il est parfaitement possible de soutenir que Bacon n’était pas sensualiste et pas même empiriste. Pas sensualiste parce qu’il montre une méfiance assez marquée envers les sens et les données qu’ils présentent6. Pas empiriste, parce qu’il renvoie dos à dos ceux qu’il nomme les empiriques et les rationnels7, à quoi on peut ajouter qu’il reconnaît à l’esprit humain, malgré sa critique des idoles, une certaine puissance native de connaître8. Plus largement, les études anciennes et récentes ont amplement montré que la représentation courante réduisant le baconisme à une collection de données recueillies par les sens a fort peu à voir avec l’œuvre de Bacon, même si certains de ses successeurs anglais ont pu la nourrir.

    7Dès lors, il faut distinguer entre, d’une part, la mise en avant de l’expérience, à laquelle recourt indiscutablement Bacon, et la confiance dans les sens ainsi que la réduction de la connaissance aux données empiriques. L’enjeu baconien n’est pas de critiquer l’esprit pour faire place aux sens, mais de critiquer et l’esprit et les sens pour, en les réduisant à leur juste rôle9, permettre à l’expérience de trancher10. Cela n’empêche nullement de reconnaître en Bacon une figure empiriste, bien au contraire, mais il faut alors rapporter cet empirisme à une question précise (comment faire en sorte que l’expérience puisse juger d’une question de philosophie naturelle ?) et préciser ses ressources (qui débordent les données sensibles). C’est sur ce dernier point que l’apport de la culture chimique, parfaitement mis en avant par Bernadette Bensaude-Vincent, est décisif.

    Expérience, sens et chimie

    8Un des anciens mythes environnant l’empirisme classique est qu’il suppose une confiance totale dans les sens. On trouve par exemple une telle critique chez Koyré11, lorsqu’il s’interroge sur la longue stérilité scientifique (selon lui) de l’atomisme : la raison serait à trouver dans le « sensualisme » de cette tradition, que la mathématisation de la nature aurait enfin mis à distance. Ce sensualisme semble caractérisé comme une confiance dans les données des sens déterminant une approche naïvement qualitative de la nature. Bien évidemment, outre que cette interprétation oublie toute la dimension critique de la tradition empiriste moderne, par exemple portée par Bacon, Locke et Hume, elle appauvrit considérablement la conception de l’expérience que ces auteurs pouvaient avoir. Il est d’ailleurs manifeste que cette diversité, avec les questions différentes qu’elle cherche à traiter, suppose de regarder avec précaution les catégories de sensualisme et d’empirisme. Les travaux récents en la matière ne permettent plus guère d’accepter les généralisations hâtives de Koyré. Toutefois, la question du lien entre confiance et critique mérite d’être précisée. En l’absence d’un modèle mathématique de connaissance et, plus largement, d’idées ou d’opérations mentales innées, qu’est-ce qui peut permettre à une approche empiriste de critiquer l’expérience ? Comparer les expériences entre elles ne constitue sans doute pas per se une réponse suffisante car il reste alors à savoir comment trancher entre plusieurs expériences. En l’absence de règles a priori, on risque de devoir se contenter de la récurrence, ce qui peut suffire pour la vie pratique mais demeure peu satisfaisant épistémologiquement. Une réponse plus élaborée pourrait consister, non dans la récurrence, mais dans la répétabilité d’expériences bien faites. À quoi on peut ajouter, pour parfaire le modèle, l’idéal d’expériences cruciales permettant de trancher précisément et définitivement entre deux hypothèses. N’est-ce pas d’ailleurs ce que la chimie moderne a pu produire avec les expériences célèbres de Stahl, de Joseph Black puis de Lavoisier ?

    9Comme l’a montré Bernadette Bensaude-Vincent pour Lavoisier, un tel regard sur les expériences décisives de l’histoire de la chimie est teinté de naïveté. Premièrement, les expériences répétables ne le sont qu’à des conditions extrêmement contraignantes car il faut avoir la certitude de contrôler la pureté des substances mobilisées, la fiabilité des instruments, la rigueur de l’ensemble du processus. En chimie, ces contraintes prennent une forme particulièrement exigeante en raison du mode d’existence des corps chimiques, qui suppose, non seulement un contexte instrumental, mais encore un « voir comme » qui détermine une portion de matière comme un échantillon représentatif de telle ou telle substance. Viser l’universel, en chimie, c’est nécessairement passer par un « travail d’universalisation » qui suppose le laboratoire, un arsenal d’instruments et de réactifs, permettant d’isoler, de qualifier et de tester les substances examinées. Le chimiste ne présuppose jamais l’existence des substances sur lesquelles il travaille et cherche à prouver quelque chose, il les produit et doit pouvoir en garantir l’identité.

    10En second lieu, rapportées à leur contexte scientifique précis, ces expériences ne sont pas décisives au sens où on l’entend couramment en parlant d’expérience cruciale. En effet, comme le théorise Thomas Kuhn avec l’incommensurabilité des paradigmes12, ou d’une manière différente certains épistémologues avec le concept de sous-détermination des théories par les expériences, les expériences seules ne permettaient guère d’imposer les conclusions théoriques que voulaient en tirer leurs partisans. Pour que le phlogistique soit évacué des concepts chimiques, il fallait, outre les expériences de Lavoisier, qu’on accepte les nouvelles priorités qu’il contribuait à mettre en avant : la mesure pondérale précise et systématique des substances (y compris les gaz), une nouvelle approche du langage chimique et des corps simples, développée notamment avec Guyton de Morveau. Il a aussi fallu une polarisation du débat autour de la rivalité entre deux gaz, mis en avant parmi tant d’autres, l’air inflammable et l’oxygène. Pendant une dizaine d’années, les explications des phlogisticiens pouvaient se maintenir sans craindre le ridicule, et ce ne fut qu’une fois les priorités portées par Lavoisier et ses alliés acceptées par une large communauté de chimistes qu’elles furent délaissées. Du côté social, la querelle est aussi celle entre deux autorités, celle, institutionnelle, de l’Académie des sciences, dont Lavoisier est membre, et celle de la communauté internationale des phlogisticiens, réunie autour de quelques grands journaux comme les Observations sur la physique dirigées par La Methérie. Ces camps mobilisent des stratégies argumentatives et des types de preuve multiples, irréductibles à la mise en avant, par Lavoisier, d’une expérience solennelle censée exhiber publiquement la vérité13.

    11Troisièmement, les expériences les plus décisives de Lavoisier intègrent une mise en scène qui en tisse en quelque façon la trame et en indique l’interprétation. Cela ne signifie évidemment pas que Lavoisier ait biaisé avec les faits, mais que la mise en récit de l’expérience ne saurait ici prétendre à la pureté ni à l’innocence totale. Quand Diderot dit que la philosophie expérimentale est aveugle et représente une étude innocente, qui tombe presque par hasard sur le prisme prouvant la décomposition de la lumière, il évoque alors le premier moment de cette philosophie, purement tâtonnant. Garder telle quelle cette image d’innocence en prétendant que l’expérience ensuite élaborée demeure pure de toute intention reviendrait probablement à bâtir un nouveau mythe. Ce n’est pas ce que propose Diderot, et ce n’est pas ce que fait Lavoisier. La question se déplace en fait : non pas savoir si l’expérience peut s’épurer de tout contenu théorique préalable, se construire à partir de rien et s’élever par ses seules forces jusqu’à la plus haute connaissance, mais déterminer quelles sont les constructions de l’expérience, y compris ses mises en récit, qui, sans l’enrôler de force, lui laissent le rôle de montrer la conclusion. Dit autrement, on retrouve la question baconienne de la capacité démonstrative de l’expérience, qui consiste à faire en sorte que l’expérience puisse juger, c’est-à-dire que le jugement soit le mieux possible guidé par l’expérience.

    12Ce mythe de l’expérience pure, autosuffisante, paraît d’ailleurs assez peu toucher les empiristes eux-mêmes, lorsqu’on les lit attentivement, et bien davantage relever d’une critique un peu rapide qu’on leur adresse parfois. Prenons l’exemple de Bacon. N’a-t-il pas lancé l’idéal de l’expérience cruciale, donc de l’expérience qui par sa seule structure peut trancher entre plusieurs hypothèses théoriques ? On a depuis longtemps indiqué que le concept d’expérience cruciale est postérieur de quelques années à la mort de Bacon et qu’on trouve, sous la plume du chancelier, l’instance de la croix. Cette instance est l’une des nombreuses ressources que le chancelier présente pour accompagner le processus inductif dans la seconde partie du Novum Organum. Il est vrai qu’elle semble avoir un rôle particulier en raison de son potentiel, qui rejoint l’un des deux grands moyens de l’induction baconienne : séparer (varier étant l’autre moyen). En effet, en concrétisant la différence entre deux hypothèses causales, elle cherche à structurer le débat en anticipant deux résultats possibles, l’un excluant l’autre. Mais il faut préciser que, justement, l’expérience de la croix n’est ni une fin en soi ni un moyen isolable : elle est une ressource précieuse en vue d’induire les causes des « natures » ou propriétés générales des choses (ou de certaines choses). En isolant les quelques lignes du Novum Organum présentant les instances de la croix, on peut certes leur faire dire que l’expérience pourra alors trancher définitivement entre deux théories sans supposer l’une d’entre elles dans sa structure ou ses conditions. On pourra même isoler un exemple servant à la fois à illustrer la puissance de l’instance de la croix et à la promouvoir par sa célébrité. En suivant une lecture proposée par Voltaire14, on peut ainsi considérer que, avec les expériences horlogères qu’il imagine pour savoir si la pesanteur vient d’une attraction ou d’une impulsion, Bacon a anticipé la gravitation. Mais tout cela revient à recouvrir le texte baconien d’un propos qui manque l’essentiel. Chez Kuhn, ce qui prédétermine ou surdétermine une expérience est un ensemble théorique complexe, qui implique un « processus d’assimilation conceptuelle » aboutissant à un nouveau regard ressemblant à une forme de conversion15 : il faut apprendre à voir l’oxygène comme tel, ce qui suppose in fine un nouveau paradigme. Chez Bacon, ce qui met en perspective une expérience est le mouvement inductif, qui engage d’autres expériences et des opérations mentales dans une remontée vers la cause. L’intérêt particulier de Bacon pour les instances de la croix vient de leur puissance propre et de leur vertu pédagogique, car elles apprennent à juger démonstrativement en laissant l’expérience trancher ce qui est en question. Mais la production de cette démonstration articule des expériences faites et à faire, ainsi que des connaissances et des hypothèses, dans un projet inductif qui donne sens à l’ensemble.

    13Dit autrement, pour un empiriste comme Bacon, une expérience n’est pas isolable, mais ce n’est pas parce qu’elle serait toujours déterminée théoriquement. Notons qu’il ne dirait pas qu’une expérience puisse être pure de tout engagement théorique. En effet, Bacon ne croit pas qu’on puisse faire table rase du passé et, notamment, briser les idoles ou les grands biais de l’esprit humain. Il ne pense pas non plus qu’il soit sain de rejeter d’un même bloc tous les éléments théoriques présents dans le savoir de son temps : il faut plutôt mener un bilan critique circonstancié de ce qu’on sait et croit savoir dans chaque discipline. Bacon accepte ainsi qu’on utilise, sous forme de cadre théorique provisoire, la culture savante admise, à condition que cette culture soit discutée et révisable au cours du projet inductif16. Une expérience scientifiquement pertinente et exploitable n’est jamais « pure » de toute portée théorique chez Bacon. Mais sur le plan de l’effort scientifique, lorsqu’on cherche à remonter vers les causes naturelles, ce qui compte n’est pas qu’une expérience ne soit pas isolable en raison de son immersion théorique. C’est qu’elle fasse partie d’un projet inductif complexe qui articule toujours plusieurs opérations naturelles, techniques et mentales.

    14Le modèle est chimique. Prolongeant les analogies entre sa démarche et la juste analyse chimique, Bacon dit que l’induction doit chercher à mobiliser, non le feu des fourneaux, mais celui de l’entendement : « Ainsi, il faut procéder à la solution et à la séparation de la nature [la nature particulière étudiée], non par le feu assurément, mais par l’esprit, qui est comme un feu divin17. »

    15Comme le feu chimique, le feu de l’entendement sépare et permet d’extraire ce qu’on cherche, en l’occurrence la forme (ou cause générale) d’une nature. La distinction entre les deux feux ne doit pas être comprise comme le signe d’un écart avec le modèle offert par l’analyse chimique. Au contraire, Bacon retient non seulement le modèle analytique de l’extraction mais le cadre général du travail chimique. En effet, résumant l’usage des trois tables inductives, Bacon rappelle que l’homme ne peut conclure à partir des seules affirmatives où la nature étudiée et l’hypothèse causale sont présentes. Cette voie est réservée à Dieu et ne conduit l’homme qu’à la précipitation orgueilleuse. Pour éviter cet écueil, le savoir humain doit passer par les négatives (présence de la nature étudiée mais pas des causes envisagées) et les degrés (ici envisagés négativement puisqu’il s’agit d’exclure : nature qui croît mais cause qui décroît ou inversement). Le but est de varier la comparaison entre la nature étudiée et les causes envisagées pour raffiner et renforcer progressivement l’hypothèse causale. On voit donc que le feu divin ne présente pas une faculté a priori de connaissance, encore moins un trait que l’homme partagerait effectivement avec Dieu puisque ce dernier, « maître et artisan des formes », y accède par les seules affirmatives. Le feu de l’entendement est celui de la variation qui décline et sépare, celui du travail mental qui imite le travail opérationnel des chimistes. C’est un feu opérationnel qui souligne la dimension laborieuse de la connaissance humaine, même lorsqu’il s’agit du plan mental : « Il est vrai qu’il faut peu de mots pour le dire, mais beaucoup de détours pour y parvenir18. » Il faut passer par les exceptions et les degrés, les étudier sans relâche, pour espérer remonter vers la forme positive.

    Penser avec les mains

    16Il n’est donc pas nécessaire de renvoyer le caractère non isolable de l’expérience à une forme de prédétermination théorique. Il apparaît du même coup que les empiristes eux-mêmes, loin d’être les victimes désignées de cette critique du mythe de l’expérience pure, ont pu la développer pour leur propre compte. Ce faisant, on voit que le modèle expérimental se déplace de la collecte des données vers leur production active et leur variation. Comme l’indique l’image baconienne du feu de l’esprit, ce déplacement se joue à deux niveaux : le travail opérationnel et les opérations mentales qui l’accompagnent. Il convient de préciser davantage ce dédoublement des opérations, pour lequel la chimie peut constituer un paradigme précieux. La chimie permet en effet de préciser un certain type d’articulation entre le faire et la pensée, entre les opérations technico-naturelles et celles de l’esprit.

    17La thèse que je souhaite défendre ici est que le chimiste pense avec ses mains. Cela ne signifie pas que ses mains pensent à sa place ou qu’il réduit la réflexion intellectuelle au profit d’une sorte de pratique autosuffisante, mais bien qu’il développe sa pensée en liaison avec ce que font ses mains. L’idée est en partie baconienne, conformément à ce que nous avons vu précédemment. Elle l’est même davantage qu’on pourrait le penser car on trouve déjà chez le chancelier certaines des pistes que je mettrai en avant, comme le rôle d’une imagination non réglée par des modèles mathématiques. Mais je développerai à partir de maintenant mon propos en me tournant plutôt vers l’histoire de la chimie, plus précisément vers la manière dont Bernadette Bensaude-Vincent l’a étudiée en montrant quelles questions et ressources elle proposait pour la philosophie.

    18Dans deux ouvrages importants pour la philosophie de la chimie, Faut-il avoir peur de la chimie ? et Matière penser19, Bernadette Bensaude-Vincent a montré à la fois la pertinence des problèmes que la chimie pose à la philosophie et les écueils ou malentendus que cette relation devait dépasser. En effet, si la chimie radicalise ou précise certains problèmes épistémologiques par ses concepts et ses opérations, elle invite, par sa singularité, à dissiper certains raccourcis et à compliquer certains partages. Dans les deux cas, une approche historique articulant la rigueur et le long terme permet de convenablement préciser les choses. Le cas du rôle du corps dans la pratique chimique est exemplaire. Discutant les thèses de Lissa Roberts sur la « mort de la chimie sensuelle20 », Bernadette Bensaude-Vincent invite à compliquer la perspective à deux niveaux. Premièrement, l’idée d’un passage du qualitatif au quantitatif, qui serait concomitant de cette mort, demande une analyse plus mesurée. S’appuyant sur Meyerson, Bernadette Bensaude-Vincent remarque que Lavoisier n’a pas mis fin à l’analyse qualitative. D’autres études21 vont dans le même sens pour suggérer que le débat entre les qualités et la quantité se rejoue régulièrement en chimie, science qui semble difficilement pouvoir se passer de l’idée d’agents actifs doués de certaines dispositions. C’est d’ailleurs un des apports majeurs que l’histoire et l’épistémologie de la chimie peuvent avoir pour la philosophie des sciences : montrer que la fameuse quantification de la nature et de la science, censée avoir marqué la « révolution scientifique », est une affaire plus complexe et plus circonstanciée qu’il y paraît, y compris pour la science du non-vivant.

    19En second lieu, le corps du chimiste ne s’est pas absenté de la pratique chimique avec le développement de l’instrumentation moderne. Certes, les nouveaux instruments de mesure remplacent progressivement le corps percevant comme moyen de mesure et de traitement des données. Le thermomètre se généralise et rend de moins en moins utile de savoir percevoir par les sens les degrés de chaleur, que les anciens chimistes rapportaient à des types de combustion servant de repères pour certaines opérations (par exemple la température du fumier pour les macérations douces). Cette transition ne doit toutefois pas être surdéterminée. D’une part, les chimistes classiques combinent parfaitement la perception et les instruments. Venel peut ainsi valoriser la finesse de perception du corps exercé du chimiste tout en recommandant l’emploi d’instruments comme la balance et le thermomètre. De même, dans un mémoire dont nous reparlerons, Rouelle peut mobiliser la figure des cristaux pour classer les sels neutres tout en s’appuyant, pour évaluer la température de l’évaporation, sur des repères comme « le degré de chaleur du Soleil d’été » ou le fait qu’on ne puisse plus laisser le doigt dans la solution sans se brûler22. S’il est nécessaire, comme pour le sel marin, de raffiner la mesure, on pourra subdiviser chaque degré en trois sous-degrés, par exemple en utilisant le bain-marie ou le bain de sable23. Tout dépend du type de précision souhaitable et du temps dont on dispose lors de l’expérience.

    20D’autre part, et surtout, la perception n’est pas le seul rôle du corps en chimie. Le ramener à cela revient à commettre une erreur analogue à celle que nous avons repérée plus haut, qui consistait à réduire l’empirisme d’un Bacon à la collecte des données sensibles. Si Venel et un philosophe chimiste comme Diderot valorisent la perception sensible, ce n’est pas pour sa valeur propre – les instruments peuvent faire mieux et doivent souvent être préférés –, c’est en tant qu’il prépare un plan plus actif, celui de la connaissance proprement chimique. Ce plan articule deux types d’opérations : des liaisons analogiques et une interaction avec la nature. Pour articuler les données, remonter vers les causes ou les processus cachés, pour préparer et interpréter une expérience, le chimiste agit sans qu’on puisse séparer le corporel du mental. L’enjeu n’est pas tant la perception sensible que l’action du corps dans le processus même de connaissance. Or cette action, qui a un pôle que l’on peut renvoyer à l’empirisme classique, par le réseau d’analogies qu’elle construit, prend une tournure plus sphériquement chimique par son plan opérationnel. Elle est travail, et même labeur : « Le rôle du corps dans la connaissance chimique n’est pas seulement de sentir. Le corps est aussi une puissance de travail24. »

    21Bernadette Bensaude-Vincent déploie la portée de cette idée en montrant que, non seulement elle conteste le dualisme métaphysique classique, qui rapporte la saisie et l’organisation des relations à l’esprit seul, mais elle déplace aussi certaines divisions sociales25. Reprenant la citation de Diderot donnée plus haut, entre ceux qui se remuent et ceux qui spéculent, Bernadette Bensaude-Vincent met en avant la double spécificité du mouvement chimique : il se développe dans un lieu de travail, le laboratoire, et mobilise un effort global qui engage le corps. Les balances de haute précision de Lavoisier ne peuvent dès lors être isolées de l’énergie et des gestes patients du chimiste pour faire ses pesées, les noter, les corriger ou les comparer, interpréter les données en les rapportant à d’autres mesures ou à d’autres données sensibles. Bachelard a pu parler de phénoménotechnique pour souligner l’immersion d’un phénomène dans un ensemble de dynamiques théoriques et techniques26. Bachelard voulait par là montrer à quel point les découvertes de la science récente sont construites par une dialectique intellectuelle et expérimentale complexe. Malgré son intérêt, ce concept reste toutefois marqué par une approche voyant dans la physico-mathématique contemporaine le modèle d’une « nouménologie » réalisant dialectiquement ses objets. En chimie, on pourrait plutôt parler de matérialité technique de la science, en entendant par là qu’aucun instrument n’est isolable de trois facteurs matériels décisifs : i) l’effort, mental et physique, du chimiste dans sa collecte des données, ii) le travail opérationnel avec des substances interagissant, iii) et l’environnement ou le contexte général de son travail, qu’il s’agisse du laboratoire au sens strict, d’un lieu d’activité technique ou d’un mixte en science et art.

    22D’où l’émergence d’une perspective alternative, que Lavoisier a sans doute plutôt renforcée qu’annulée : la pédagogie du corps, qui doit apprendre à interagir avec les instruments, les substances et l’environnement du travail chimique. « Les pratiques instrumentales développées à la fin du xviiie siècle, en particulier dans le laboratoire de Lavoisier, n’ont pas produit d’effet de rupture : le corps participe toujours à l’aventure chimique. La seule différence est que le corps de l’expérimentateur lui-même devient objet de recherche27. »

    23Quel est alors le rôle plus particulier des mains ? Il peut sembler que, dans cette activité, c’est le corps comme tout qui importe, précisément parce que cette unité permet d’articuler les données et de régler le rapport entre l’action du chimiste, les instruments et la nature. Il est exact que c’est dans cette affaire une certaine totalité organique et, au-delà, instrumentale qui joue. Il serait donc vain de prétendre isoler les mains du chimiste pour y déceler une compétence particulière. Toutefois, la main illustre particulièrement bien la manière dont le chimiste pense avec son corps. En premier lieu, la main est par excellence l’organe instrument. Mais, contrairement à la conception téléologique qu’Aristote a déployée à propos de la main de l’homme28, il faut voir dans celle du chimiste un organe qui déborde le don naturel. La main n’est pas un instrument universel que la nature aurait donné à l’animal le plus intelligent, donc le mieux à même de s’en sertir pour un vaste ensemble de techniques. Elle est l’organe plastique, qui peut apprendre en se familiarisant avec de nouveaux contextes, qui par essais et erreurs se développe au contact avec la nature. C’est donc plutôt l’organe du tâtonnement, si bien mis en valeur par Diderot dans les Pensées sur l’interprétation de la nature. Il n’y a pas alors rupture avec la nature, car ce tâtonnement fécond prolonge et enrichit l’instinct, mais avec, d’une part, la conception finaliste voulant que la nature ait bien fait les choses et, d’autre part, l’idée d’un instrument ayant par nature une destination (un grand ensemble de destinations possibles pour la main). La nature qui va avec le tâtonnement, qui le conditionne et qui, en retour, est parcouru par lui est faite d’aléas et de vicissitudes.

    24Deuxièmement, la main incarne l’articulation entre la perception et l’action, dans une relation serrée qui permet une interaction directe et rapide avec les substances naturelles. Sous cet angle, la main n’exclut pas les autres sens, y compris la vue, pourtant sens de la distance et des vastes perspectives. Mais la vue devient alors coup d’œil, saisie prompte qui anticipe sur le geste d’après. Venel et Diderot ont tous deux mis en avant le rôle du coup d’œil dans la perception des analogies qui font le génie artisanal et chimique. Ce coup d’œil suppose le tâtonnement dans sa phase d’apprentissage et la main exercée dans sa phase de développement. C’est un trait qui déborde la seule chimie, comme le montrent les travaux des historiens contemporains29. Mais les chimistes l’incarnent particulièrement bien et ont été les premiers à le remarquer.

    25Enfin, la main est aussi l’organe des instruments. Celui qui sert à les façonner, souvent celui qui les utilise, qui, au sens propre, les manipule. Les balances de précision de Lavoisier supposent les mains de l’artisan, notamment celles de Fortin et de Mégnié à qui Lavoisier demanda plusieurs pièces de haute précision, parfois munies de dispositifs spéciaux pour peser les gaz30. Elles supposent aussi les mains de Lavoisier lui-même pour les réglages, les mesures, les notes, opérations qui demandaient un certain entraînement. La garantie des expériences ne repose pas seulement sur la pureté des substances et la rigueur du protocole expérimental, mais aussi sur la fiabilité des instruments de mesure, des joints et des robinets des pièces recueillant des liquides ou des gaz, qui tissent une relation à distance entre la main du fabricant et celle du chimiste. Comme le suggère Bernadette Bensaude-Vincent, les constructeurs « participent d’une certaine manière à la vie du laboratoire31 ».

    26Tout ce travail qui a longtemps pu sembler trivial aux historiens focalisés sur les grands enjeux théoriques a été ces derniers temps exploré par plusieurs courants historiographiques. La chimie avait en quelque sorte pointé depuis longtemps cette centralité de la trace matérielle laissée par la main : pas de laboratoire sans carnet. Le carnet de laboratoire est comme la trace laissée par la main de ce que la main a fait, a voulu faire ou cherche à faire. Cette trace complète la garantie évoquée plus haut en permettant de relever les problèmes, par exemple les fuites de gaz32, pour y remédier ou en tenir compte lors du bilan final. On n’isolera évidemment pas ici la main du reste du corps et le corps de l’esprit. Mais c’est par la main que, en l’occurrence, l’activité globale du sujet pensant se déploie, se ressaisit et se transmet. Néanmoins, force est de constater que, si les chimistes ont depuis longtemps mis en avant le laboratoire, l’opposant, par exemple, au cabinet des physiciens et des théoriciens33, le carnet ou livre de laboratoire n’a pas eu la même fortune avant Lavoisier. L’article « Laboratoire » de l’Encyclopédie, par exemple, n’en dit mot. Peut-être était-il trop évident ou trop trivial pour qu’on en parle. Il a aussi pu sembler ne pas être spécifique à la chimie. D’ailleurs, comme l’indique l’article « Carnet » de l’Encyclopédie, le carnet désigne d’abord, à l’époque, un document commercial de marchands qui permet, d’un « coup d’œil », de connaître les échéances et ce qui doit être payé. Mais les propriétés qui lui sont associées se redéployent parfaitement en chimie, comme l’ont d’ailleurs remarqué les historiens pour ce qui regarde la notion de bilan (on passe du bilan financier au bilan pondéral, avec l’égalité de part et d’autre entre ce qui est gagné et ce qui est perdu). Réciproquement, Bernadette Bensaude-Vincent a montré que l’on gagne à replacer les balances de précision de Lavoisier dans un ensemble technique et social plus vaste que le laboratoire, qui articule des enjeux scientifiques, administratifs et économiques34. Si le carnet, structuré selon les règles du bilan quantitatif entre des entrées et des sorties, gagne ses lettres de noblesse avec Lavoisier, c’est le fruit d’un ensemble de processus complexes qui, en outre, n’interdisent pas l’existence de formes plus anciennes de notes de laboratoire.

    27On pourrait développer le potentiel de la trace écrite dans d’autres directions. Les travaux sur les paper tools, à la suite de l’heureuse expression d’Ursula Klein35, ont montré combien la chimie s’était développée, à partir de l’âge de la chimie organique puis avec la stéréochimie, en produisant, corrigeant et méditant des formules et autres « outils de papier ». Avant cette période, l’imagination des processus échappant au regard mais que les données opérationnelles permettaient de deviner (ou de fantasmer) était une pratique courante. La chimie académique dite « mécaniste » de la fin du xviie et du début du xviiie siècle l’illustre bien. Mais cette pratique déborde ce courant et se retrouve chez un pourfendeur des modèles mécaniques comme Rouelle. Ses mémoires académiques sur les sels travaillent ainsi sur la relation entre la forme des cristaux, les types de sels et l’histoire des processus sous-jacents36. Leur apport consiste à préciser la difficile classification des sels neutres en mobilisant la cristallisation, qui permet des distinctions et des rapprochements précieux afin d’esquisser une nomenclature fondée sur des propriétés naturelles. Ces mémoires ne comportent pas de représentations graphiques des différents cristaux, mais un tableau faisant le bilan des six classes auxquelles parvient Rouelle. Les planches de l’Encyclopédie, quelques années après, suppléeront aux mémoires en proposant des schémas de cristallisation. Ces schémas ont une fonction pédagogique (guider la représentation du lecteur lisant certains articles sur la cristallisation des sels) mais ils servent aussi de support à la pensée scientifique elle-même en insistant sur la temporalité des processus. Dépassant l’idée qu’un sel a en soi une forme cristalline, Rouelle cherche en effet à montrer que la cristallisation engage des opérations complexes : certains sels comme le tartre vitriolé sont de véritables « protées » et beaucoup donnent des cristaux de formes différentes suivant le degré d’évaporation ou la vitesse de refroidissement. C’est donc l’ensemble du processus de cristallisation qu’il convient de prendre en compte, et pas seulement la forme finale. Intégrant l’espace et le temps, le schéma incarne ainsi une opération qui, dans sa globalité, échappe à l’œil et que la main ne peut que contrôler de loin. La main reste pourtant à l’œuvre ici, par les préparations qu’elle produit puis pourra utiliser, par la trace qu’elle recueille et construit, par le dessin puis la gravure.

    28Mais le meilleur outil de papier de la chimie prélavoisienne est sans doute la table des affinités. Table organisant les rapports, ou degrés d’union, entre les substances, elle permet en un coup d’œil de savoir quelle substance a plus de rapport avec celle figurant en tête de colonne. La substance se trouvant tout en bas a le plus d’affinité avec la première, les substances intermédiaires précipitant alors au fond du récipient. Le tableau résume sous cet angle un vaste ensemble d’opérations manuelles. Mais comme Geoffroy et, à sa suite, Fontenelle l’avaient remarqué, elle permet aussi d’anticiper les effets d’une opération et, pour certaines opérations, de discerner les étapes des processus de liaison, de séparation et de recombinaison entre les composants37. Cet outil de papier permet donc d’éclairer les opérations complexes en aidant l’esprit à les diviser en opérations successives. La table fait donc le lien entre une opération particulière et les relations d’union connues, entre la vue et la main, entre le complexe et le simple.

    Chimie, histoire et philosophie

    29Ce qui ressort de ces analyses est double. La première chose est que la chimie illustre une articulation de la pensée et du corps que d’autres traditions, empiristes notamment, avaient pu remarquer et théoriser, mais d’une manière un peu différente. L’ancrage pratique et technique des chimistes invite à souligner davantage le plan opérationnel de l’expérience ainsi que la dimension laborieuse de l’activité corporelle et mentale. Ce n’est pas un hasard si les philosophes empiristes ayant le plus souligné ce rôle des opérations et leur puissance transversale, réunissant nature, technique et esprit, furent comme Bacon et Diderot particulièrement intéressés par la chimie.

    30La seconde chose est que l’occultation et la redécouverte (ou les redécouvertes successives) de ces idées sont symptomatiques du fait qu’on a pendant longtemps oublié, ou qu’on n’a pas assez médité les accents que la chimie pouvait quant à elle souligner. On évitera l’idée de leçon de la chimie. Il n’est pas sûr, non plus, qu’il soit pertinent de parler d’une philosophie de la chimie spécifique. Mais, assurément, la chimie a permis et permet toujours déplacer le regard vers certains enjeux. Le rôle actif du corps dans le travail scientifique est l’un de ces enjeux. Plus largement, ce sont les dualismes classiques qui sont relativisés ou compliqués : entre le pouvoir des qualités et la quantification, entre la passivité de la perception et l’activité physique ou mentale.

    31En retrouvant parfois les vues d’auteurs comme Bacon, Venel et Diderot, Bernadette Bensaude-Vincent nous a montré l’intérêt de ne pas les oublier, de ne pas non plus les surdéterminer en en faisant une essence éternelle, un patrimoine à protéger ou un bastion à défendre. Faire l’histoire de la chimie en soulignant l’intérêt des questions qu’elle pose à la philosophie invite ainsi aussi à mieux faire l’histoire des idées en général, en interrogeant les tendances dominantes sans chercher à tout prix à les inverser. La nuance et la complexité sont aussi des vertus chimiques.

    Notes de bas de page

    1Nicolas Lémery, Cours de chymie, Paris, chez l’auteur, 1675, onze rééditions jusqu’à la mort de l’auteur en 1715.

    2Venel disant dans la partie historique de l’article « Chymie » (Encyclopédie, III, p. 429) que les chimistes peuvent s’enorgueillir d’avoir en Bacon un « amateur distingué » en chimie n’ayant jamais eu pour elle le mépris de beaucoup d’autres philosophes.

    3Dans l’étude de la maturation proposée dans la quatrième century de la Sylva Sylvarum, qui se penche plus particulièrement sur la fabrication de l’or.

    4Cette remarque ne prétend pas établir une rupture entre la chimie que j’appelle ici moderne et la culture alchimique. Les historiens ont montré que, même dans les institutions modernes comme l’Académie parisienne des sciences, une certaine culture alchimique, partiellement cachée, a pu jouer un rôle fécond (je renvoie notamment aux travaux de Lawrence Principe et à ceux de Bernard Joly). Je cherche seulement ici à marquer un certain écart entre un nouvel éthos marqué par la prudence et la discussion collective et certaines ambitions cosmologiques de l’alchimie, par exemple chez Paracelse et ses successeurs.

    5Car Diderot se dotera d’une expérience chimique et développera d’autres compétences pratiques lui permettant de s’en rapprocher.

    6Voir notamment Francis Bacon, Novum Organum, Paris, PUF, 1986, trad. par M. Malherbe et J.-M. Pousseur, I, 41 et 50.

    7Voir Luc Peterschmitt, « Bacon et la chimie. À propos de la réception de la philosophie naturelle de Francis Bacon aux xviie et xviiie siècles », Methodos, 5, 2005, https://doi.org/10.4000/methodos.385.

    8Voir Arnaud Milanese, Bacon et le gouvernement du savoir. Critique, invention, système : la pensée moderne comme épreuve de l’histoire, Paris, Classiques Garnier, 2016, qui ne se sert toutefois pas de cette idée pour contester un empirisme baconien.

    9Sur le juste rôle des sens, voir la mise au point de Michel Malherbe, « Expérience et induction », dans Id., Jean-Marie Pousseur (dir.), Francis Bacon : science et méthode, Paris, Vrin, 1985, p. 116-119, ainsi que Michel Malherbe, La philosophie de Francis Bacon, Paris, Vrin, 2011, p. 74-76

    10Voir notamment les aphorismes 50 et 70 de la première partie du Novum Organum.

    11Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard, 1973 [1957], p. 18.

    12Voir notamment la discussion sur la « découverte » de l’oxygène dans Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, trad. par L. Meyer, Paris, Flammarion, 1972 [1962], p. 85 et suiv.

    13Sur tout cela, voir Bernadette Bensaude-Vincent, Lavoisier, Paris, Flammarion, 1993, chap. « La bataille du phlogistique ».

    14Voltaire, « De Bacon, et de l’attraction », Questions sur l’Encyclopédie, 3e partie, 1770, p. 16 et suiv.

    15Sur l’importance de ce modèle de la conversion dans la lecture kuhnienne de la révolution chimique, ainsi que sur les problèmes que cette conception soulève à propos de quelqu’un comme Guyton, voir Ronei Clécio Mocellin, Louis-Bernard Guyton de Morveau (1737-1816). Chimiste et professeur au siècle des Lumières, thèse de doctorat, université Paris-Nanterre, 2009, p. 251 et suiv.

    16Voir l’analyse convaincante d’A. Milanese, Bacon et le gouvernement du savoir…, op. cit., notamment p. 297-307.

    17Francis Bacon, Novum Organum, II, 16, op. cit., p. 217.

    18Ibid., p. 217.

    19Bernadette Bensaude-Vincent, Faut-il avoir peur de la chimie ?, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2005 ; Id., Matière à penser. Essais d’histoire et de philosophie de la chimie, Paris, Presses universitaires de Paris-Nanterre, 2008.

    20Lissa Robert, « The Death or the Ensuous Chemist. The New Chemistry and the Transformation of Sensuous Technology », Studies in the History and Phisophy of Science, 26/4, 1995, p. 503-529.

    21Je me permets de renvoyer à l’analyse que je propose dans le chapitre « Diderot philosophe de la chimie », Diderot, philosophe des sciences, Paris, Classiques Garnier, 2023.

    22Guillaume-François Rouelle, « Mémoire sur les sels neutres, Dans lequel on propose une division méthodique de ces Sels, qui facilite les moyens pour parvenir à la théorie de leur crystallisation », Histoire de l’Académie royale des sciences de Paris [désormais HARS], 1744, p. 355.

    23Id., « Sur le sel marin », HARS, 1745, p. 57.

    24B. Bensaude-Vincent, Matière à penser, op. cit., p. 73

    25Sur cette question, voir aussi l’important ouvrage de Robert Halleux, Le savoir de la main. Savants et artisans dans l’Europe pré-industrielle, Paris, Armand Colin, 2009.

    26Voir par exemple Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1934, « Introduction », section I.

    27B. Bensaude-Vincent, Matière à penser, op. cit., p. 76.

    28Voir notamment Aristote, Les parties des animaux, livre IV, § 10, Paris, Les Belles Lettres, 1957, trad. par P. Louis, p. 136 et suiv.

    29Voir R. Halleux, Le savoir de la main…, op. cit., ainsi que Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, 2008, trad. par Dauzat, Paris, Albin Michel, 2010.

    30Voir Maurice Daumas, Lavoisier, théoricien et expérimentateur, Paris, PUF, 1955, chap. « Les techniques d’expérimentation » et « Les instruments de précision ». L’analyse des instruments techniques menée par Daumas est intéressante en ce qu’elle tempère quelque peu la présentation très classique qu’il a d’abord donnée de la révolution lavoisienne.

    31B. Bensaude-Vincent, Lavoisier, op. cit., p. 200.

    32Daumas avait repéré cet élément dans son analyse des carnets de Lavoisier : ibid., p. 120.

    33Notamment les chimistes s’inscrivant dans la lignée de Becher. On trouve des échos de cette opposition chez Rouelle et ses élèves, notamment Rousseau et Diderot.

    34Voir B. Bensaude-Vincent, « La balance », dans Lavoisier, op. cit.

    35Voir notamment Ursula Klein, « Paper Tools in Experimental Cultures », Studies in History and Philosophy of Science, Partie A, 32/2, juin 2001, p. 256-302, et Id., Experiments, Models, Paper Tools: Cultures of Organic Chemistry in the Nineteenth Century, Stanford, Standford University Press, 2003.

    36Voir Guillaume-François Rouelle, « Mémoire sur les sels neutres, dans lequel on propose une division méthodique de ces Sels, qui facilite les moyens pour parvenir à la théorie de leur crystallisation », HARS, 1744, p. 353-363 ; Id., « Sur la cristallisation du sel marin », HARS, 1745, p. 57-79.

    37« Des différents rapports observés en chimie entre différentes substances », Histoire de l’Académie royale des sciences de Paris, 1718, p. 202-212 pour le mémoire de Geoffroy, p. 35-37 pour le compte rendu de Fontenelle.

    Auteur

    • François Pépin

      IdRef : 121407306

      François Pépin est professeur de philosophie en classes préparatoires à Paris. Il est rattaché à l’Institution d’histoire des représentations dans les modernités (UMR 5317) et au Laboratoire d’excellence Comod. Ses travaux portent sur les Lumières françaises ainsi que sur l’histoire et la philosophie des sciences, en particulier la chimie et les sciences du vivant. Il a récemment publié Diderot, philosophe des sciences (Classiques Garnier, 2023).

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0

    Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Les Pensées métaphysiques de Spinoza

    Les Pensées métaphysiques de Spinoza

    Chantal Jaquet (dir.)

    2004

    Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza

    Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza

    Chantal Jaquet

    2005

    Spinoza au XIXe siècle

    Spinoza au XIXe siècle

    Actes des journées d’études organisées à la Sorbonne (9 et 16 mars, 23 et 30 novembre 1997)

    André Tosel, Pierre-François Moreau et Jean Salem (dir.)

    2008

    Spinoza transalpin

    Spinoza transalpin

    Les interprétations actuelles en Italie

    Chantal Jaquet et Pierre-François Moreau (dir.)

    2012

    Le problème de l’essence de l’homme chez Spinoza

    Le problème de l’essence de l’homme chez Spinoza

    Julien Busse

    2009

    L’envers de la liberté

    L’envers de la liberté

    Une approche historique dialectique

    Peggy Avez

    2017

    Aristote, l’animal politique

    Aristote, l’animal politique

    Annick Jaulin et Refik Güremen (dir.)

    2017

    Adam, la nature humaine, avant et après

    Adam, la nature humaine, avant et après

    Epistémologie de la Chute

    Irène Rosier-Catach et Gianluca Briguglia (dir.)

    2016

    La pensée comme expérience

    La pensée comme expérience

    Esthétique et déconstruction

    Marc Jimenez et Vangelis Athanassopoulos (dir.)

    2016

    (Re)lire L’Esprit des lois

    (Re)lire L’Esprit des lois

    Catherine Volpilhac-Auger et Luigi Delia (dir.)

    2014

    Y a-t-il du sacré dans la nature ?

    Y a-t-il du sacré dans la nature ?

    Catherine Larrère et Bérangère Hurand (dir.)

    2014

    Formalisme, jeu des formes

    Formalisme, jeu des formes

    Eveline Pinto (dir.)

    2001

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Les Pensées métaphysiques de Spinoza

    Les Pensées métaphysiques de Spinoza

    Chantal Jaquet (dir.)

    2004

    Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza

    Les expressions de la puissance d’agir chez Spinoza

    Chantal Jaquet

    2005

    Spinoza au XIXe siècle

    Spinoza au XIXe siècle

    Actes des journées d’études organisées à la Sorbonne (9 et 16 mars, 23 et 30 novembre 1997)

    André Tosel, Pierre-François Moreau et Jean Salem (dir.)

    2008

    Spinoza transalpin

    Spinoza transalpin

    Les interprétations actuelles en Italie

    Chantal Jaquet et Pierre-François Moreau (dir.)

    2012

    Le problème de l’essence de l’homme chez Spinoza

    Le problème de l’essence de l’homme chez Spinoza

    Julien Busse

    2009

    L’envers de la liberté

    L’envers de la liberté

    Une approche historique dialectique

    Peggy Avez

    2017

    Aristote, l’animal politique

    Aristote, l’animal politique

    Annick Jaulin et Refik Güremen (dir.)

    2017

    Adam, la nature humaine, avant et après

    Adam, la nature humaine, avant et après

    Epistémologie de la Chute

    Irène Rosier-Catach et Gianluca Briguglia (dir.)

    2016

    La pensée comme expérience

    La pensée comme expérience

    Esthétique et déconstruction

    Marc Jimenez et Vangelis Athanassopoulos (dir.)

    2016

    (Re)lire L’Esprit des lois

    (Re)lire L’Esprit des lois

    Catherine Volpilhac-Auger et Luigi Delia (dir.)

    2014

    Y a-t-il du sacré dans la nature ?

    Y a-t-il du sacré dans la nature ?

    Catherine Larrère et Bérangère Hurand (dir.)

    2014

    Formalisme, jeu des formes

    Formalisme, jeu des formes

    Eveline Pinto (dir.)

    2001

    Voir plus de chapitres

    Le matérialisme pluriel de Diderot : monisme et hétérogénéités des matières

    François Pépin

    Voir plus de chapitres

    Le matérialisme pluriel de Diderot : monisme et hétérogénéités des matières

    François Pépin

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    Éditions de la Sorbonne
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    • lcdpu.fr
    ePub / PDF

    1Nicolas Lémery, Cours de chymie, Paris, chez l’auteur, 1675, onze rééditions jusqu’à la mort de l’auteur en 1715.

    2Venel disant dans la partie historique de l’article « Chymie » (Encyclopédie, III, p. 429) que les chimistes peuvent s’enorgueillir d’avoir en Bacon un « amateur distingué » en chimie n’ayant jamais eu pour elle le mépris de beaucoup d’autres philosophes.

    3Dans l’étude de la maturation proposée dans la quatrième century de la Sylva Sylvarum, qui se penche plus particulièrement sur la fabrication de l’or.

    4Cette remarque ne prétend pas établir une rupture entre la chimie que j’appelle ici moderne et la culture alchimique. Les historiens ont montré que, même dans les institutions modernes comme l’Académie parisienne des sciences, une certaine culture alchimique, partiellement cachée, a pu jouer un rôle fécond (je renvoie notamment aux travaux de Lawrence Principe et à ceux de Bernard Joly). Je cherche seulement ici à marquer un certain écart entre un nouvel éthos marqué par la prudence et la discussion collective et certaines ambitions cosmologiques de l’alchimie, par exemple chez Paracelse et ses successeurs.

    5Car Diderot se dotera d’une expérience chimique et développera d’autres compétences pratiques lui permettant de s’en rapprocher.

    6Voir notamment Francis Bacon, Novum Organum, Paris, PUF, 1986, trad. par M. Malherbe et J.-M. Pousseur, I, 41 et 50.

    7Voir Luc Peterschmitt, « Bacon et la chimie. À propos de la réception de la philosophie naturelle de Francis Bacon aux xviie et xviiie siècles », Methodos, 5, 2005, https://doi.org/10.4000/methodos.385.

    8Voir Arnaud Milanese, Bacon et le gouvernement du savoir. Critique, invention, système : la pensée moderne comme épreuve de l’histoire, Paris, Classiques Garnier, 2016, qui ne se sert toutefois pas de cette idée pour contester un empirisme baconien.

    9Sur le juste rôle des sens, voir la mise au point de Michel Malherbe, « Expérience et induction », dans Id., Jean-Marie Pousseur (dir.), Francis Bacon : science et méthode, Paris, Vrin, 1985, p. 116-119, ainsi que Michel Malherbe, La philosophie de Francis Bacon, Paris, Vrin, 2011, p. 74-76

    10Voir notamment les aphorismes 50 et 70 de la première partie du Novum Organum.

    11Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard, 1973 [1957], p. 18.

    12Voir notamment la discussion sur la « découverte » de l’oxygène dans Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, trad. par L. Meyer, Paris, Flammarion, 1972 [1962], p. 85 et suiv.

    13Sur tout cela, voir Bernadette Bensaude-Vincent, Lavoisier, Paris, Flammarion, 1993, chap. « La bataille du phlogistique ».

    14Voltaire, « De Bacon, et de l’attraction », Questions sur l’Encyclopédie, 3e partie, 1770, p. 16 et suiv.

    15Sur l’importance de ce modèle de la conversion dans la lecture kuhnienne de la révolution chimique, ainsi que sur les problèmes que cette conception soulève à propos de quelqu’un comme Guyton, voir Ronei Clécio Mocellin, Louis-Bernard Guyton de Morveau (1737-1816). Chimiste et professeur au siècle des Lumières, thèse de doctorat, université Paris-Nanterre, 2009, p. 251 et suiv.

    16Voir l’analyse convaincante d’A. Milanese, Bacon et le gouvernement du savoir…, op. cit., notamment p. 297-307.

    17Francis Bacon, Novum Organum, II, 16, op. cit., p. 217.

    18Ibid., p. 217.

    19Bernadette Bensaude-Vincent, Faut-il avoir peur de la chimie ?, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2005 ; Id., Matière à penser. Essais d’histoire et de philosophie de la chimie, Paris, Presses universitaires de Paris-Nanterre, 2008.

    20Lissa Robert, « The Death or the Ensuous Chemist. The New Chemistry and the Transformation of Sensuous Technology », Studies in the History and Phisophy of Science, 26/4, 1995, p. 503-529.

    21Je me permets de renvoyer à l’analyse que je propose dans le chapitre « Diderot philosophe de la chimie », Diderot, philosophe des sciences, Paris, Classiques Garnier, 2023.

    22Guillaume-François Rouelle, « Mémoire sur les sels neutres, Dans lequel on propose une division méthodique de ces Sels, qui facilite les moyens pour parvenir à la théorie de leur crystallisation », Histoire de l’Académie royale des sciences de Paris [désormais HARS], 1744, p. 355.

    23Id., « Sur le sel marin », HARS, 1745, p. 57.

    24B. Bensaude-Vincent, Matière à penser, op. cit., p. 73

    25Sur cette question, voir aussi l’important ouvrage de Robert Halleux, Le savoir de la main. Savants et artisans dans l’Europe pré-industrielle, Paris, Armand Colin, 2009.

    26Voir par exemple Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1934, « Introduction », section I.

    27B. Bensaude-Vincent, Matière à penser, op. cit., p. 76.

    28Voir notamment Aristote, Les parties des animaux, livre IV, § 10, Paris, Les Belles Lettres, 1957, trad. par P. Louis, p. 136 et suiv.

    29Voir R. Halleux, Le savoir de la main…, op. cit., ainsi que Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, 2008, trad. par Dauzat, Paris, Albin Michel, 2010.

    30Voir Maurice Daumas, Lavoisier, théoricien et expérimentateur, Paris, PUF, 1955, chap. « Les techniques d’expérimentation » et « Les instruments de précision ». L’analyse des instruments techniques menée par Daumas est intéressante en ce qu’elle tempère quelque peu la présentation très classique qu’il a d’abord donnée de la révolution lavoisienne.

    31B. Bensaude-Vincent, Lavoisier, op. cit., p. 200.

    32Daumas avait repéré cet élément dans son analyse des carnets de Lavoisier : ibid., p. 120.

    33Notamment les chimistes s’inscrivant dans la lignée de Becher. On trouve des échos de cette opposition chez Rouelle et ses élèves, notamment Rousseau et Diderot.

    34Voir B. Bensaude-Vincent, « La balance », dans Lavoisier, op. cit.

    35Voir notamment Ursula Klein, « Paper Tools in Experimental Cultures », Studies in History and Philosophy of Science, Partie A, 32/2, juin 2001, p. 256-302, et Id., Experiments, Models, Paper Tools: Cultures of Organic Chemistry in the Nineteenth Century, Stanford, Standford University Press, 2003.

    36Voir Guillaume-François Rouelle, « Mémoire sur les sels neutres, dans lequel on propose une division méthodique de ces Sels, qui facilite les moyens pour parvenir à la théorie de leur crystallisation », HARS, 1744, p. 353-363 ; Id., « Sur la cristallisation du sel marin », HARS, 1745, p. 57-79.

    37« Des différents rapports observés en chimie entre différentes substances », Histoire de l’Académie royale des sciences de Paris, 1718, p. 202-212 pour le mémoire de Geoffroy, p. 35-37 pour le compte rendu de Fontenelle.

    Sciences en récits

    X Facebook Email

    Sciences en récits

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque Acheter ce livre aux formats PDF et ePub

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Sciences en récits

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Pépin, F. (2025). La philosophie de la chimie, ou comment penser avec les mains. In X. Guchet (éd.), Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13xn9
    Pépin, François. « La philosophie de la chimie, ou comment penser avec les mains ». In Sciences en récits, édité par Xavier Guchet. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/13xn9.
    Pépin, François. « La philosophie de la chimie, ou comment penser avec les mains ». Sciences en récits, édité par Xavier Guchet, Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/13xn9.

    Référence numérique du livre

    Format

    Guchet, X. (éd.). (2025). Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13xnq
    Guchet, Xavier, éd. Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/13xnq.
    Guchet, Xavier, éditeur. Sciences en récits. Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/13xnq.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Éditions de la Sorbonne

    Éditions de la Sorbonne

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Facebook
    • Bluesky
    • Flux RSS

    URL : http://editionsdelasorbonne.fr/

    Email : edsorb@univ-paris1.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement