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    Plan détaillé Texte intégral Une voie plurielle et originale Le nucléaire à l’âge de l’Anthropocène Notes de bas de page Auteur

    Sciences en récits

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    La constance d’une alchimiste inclassable

    Soraya Boudia

    p. 23-32

    Résumés

    Ce chapitre témoigne du pouvoir d’alchimiste de Bernadette Bensaude-Vincent qui marque profondément les personnes et les collectifs qui ont travaillé avec elle. Il s’intéresse à Bernadette Bensaude-Vincent, comme philosophe historienne qui a consacré une partie de sa vie à traquer ce que la matière et les techniques font et disent des sociétés humaines, à son don particulier d’opérer des transmutations à partir aussi bien des questions qu’elle traite que des relations humaines qu’elle noue. En retraçant quelques épisodes de sa trajectoire et notre collaboration sur l’histoire de la radioactivité et du nucléaire, je souligne la constance avec laquelle Bernadette Bensaude-Vincent cherche à toujours aller au-delà des apparences et à appréhender les tensions, les nœuds et les moments de bifurcation des sciences, des communautés scientifiques et des sociétés en général.

    This chapter bears witness to Bernadette Bensaude-Vincent’s power as an alchemist, which has had a profound impact on the people and groups who have worked with her. It looks at Bernadette Bensaude-Vincent, a philosopher-historian who has devoted part of her life to tracking down what matter and technology do and say about human societies, and at her special gift for transmuting both the issues she deals with and the human relationships she forges. In retracing a few episodes in her career and our collaboration on the history of radioactivity and nuclear power, I’d like to underline Bernadette Bensaude-Vincent’s constant quest to go beyond appearances, and to grasp the tensions, knots and forks in the road of science, scientific communities and societies in general.

    Texte intégral Une voie plurielle et originale Le nucléaire à l’âge de l’Anthropocène Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Bernadette Bensaude-Vincent est une alchimiste. Il peut paraître paradoxal ou normal, selon le point de vue que l’on adopte, qu’une philosophe historienne qui a consacré une partie de sa vie à enquêter sur ce que la matière et les techniques font et disent des sociétés humaines acquière le don particulier d’opérer des transmutations à partir aussi bien des questions qu’elle traite que des relations humaines qu’elle noue. Comme les alchimistes, Bernadette Bensaude-Vincent garde les secrets de son art, en faisant preuve d’une grande discrétion et d’une modestie qui force l’admiration. Mais sa trajectoire et son œuvre – sa quête, son travail et ses écrits – fournissent des indices précieux à l’observateur attentif. Bernadette Bensaude-Vincent a traqué des aspects visibles et invisibles pour comprendre comment l’esprit humain est à la recherche perpétuelle de sens pour comprendre les forces que l’humanité libère avec des technosciences dont la maîtrise lui échappe souvent. Ce faisant, elle transforme le regard de ceux et celles qui la lisent et l’écoutent, à travers des réflexions combinant des analyses de longue durée et une attention aux choses, parfois infimes. Mais son don va bien au-delà. Tout en gardant le mystère sur la nature de son élixir de vie, elle crée cette magie particulière qui marque durablement ceux et celles qui ont eu la chance de la côtoyer. Depuis vingt-cinq ans que je la connais, je n’ai pas de doute sur son pouvoir d’alchimiste qui marque profondément les personnes et les collectifs qui ont travaillé avec elle. Je souhaiterais ici non seulement souligner les qualités exceptionnelles de Bernadette Bensaude-Vincent mais témoigner aussi de la constance avec laquelle elle a su travailler et nous enchanter.

    Une voie plurielle et originale

    2Dès le début de ma thèse, j’ai eu la chance de rencontrer Bernadette Bensaude-Vincent au Centre de recherche en histoire des sciences et des techniques (CRHST), unité mixte du CNRS localisée à la Cité des sciences et de l’industrie, un lieu particulier qui a joué un rôle majeur dans la formation du champ des études sociales et culturelles des sciences. Dès cette période, le pouvoir d’alchimiste de Bernadette Bensaude-Vincent était d’embrasser un vaste ensemble de questions de manière ordonnée et faussement simple, déployant une philosophie de terrain bien à elle. Comme de nombreux étudiants en histoire des sciences, je m’étais plongée dans son travail à partir de son Histoire de la chimie, coécrite avec Isabelle Stengers1. Cet ouvrage m’offrait un panorama bienvenu pour les recherches que j’entamais sur l’histoire de la radioactivité. Dans les réflexions sur les frontières de ce nouveau champ disciplinaire entre chimie et physique, le travail de Bensaude-Vincent permettait de comprendre en quoi la découverte des isotopes était une rupture dans la marche de la chimie et une mise à l’épreuve de ce domaine en raison de la faiblesse ou de l’insuffisante robustesse de cette discipline pour s’approprier seule une telle découverte. Même si le prix Nobel de chimie a récompensé plusieurs chercheurs du domaine dont Marie Curie et le physicien Ernest Rutherford pour ses travaux sur les désintégrations, la radioactivité a été finalement affiliée à la physique (nucléaire) plus qu’à la chimie. C’est au contact de Bernadette Bensaude-Vincent que j’ai compris, ce qui a été extrêmement utile pour mon analyse du champ de la radioactivité entre science et industrie, que la chimie, malgré sa centralité dans les activités humaines, restait une science en quête d’identité, hantée par la question de sa nature et de sa place dans le monde académique. Et j’ai appris bien plus auprès d’elle. Je n’ai jamais oublié ses mots et ses conseils au moment du décès d’un proche. Vingt-cinq ans après la soutenance de ma thèse, je garde un souvenir vivant de ses encouragements et de sa capacité à inclure les jeunes chercheurs, en les traitant comme des collègues à part entière.

    3J’ai compris plus récemment que l’intérêt de Bernadette Bensaude-Vincent pour la chimie ainsi qu’une partie de ses questionnements sur la philosophie des sciences et des techniques tenaient à ses collaborations avec Michel Serres. Je me souviens de l’évocation émue de son décès et du fait que les hommages qui lui étaient rendus n’étaient pas à la hauteur de son œuvre et de ses apports. Contrairement à d’autres chercheurs dont il a été le mentor, Bernadette Bensaude-Vincent a rappelé plusieurs fois que Michel Serres a durablement marqué son cheminement intellectuel, entre philosophie et histoire des sciences et des techniques. Elle avoue qu’en tant qu’étudiante puis collaboratrice de Michel Serres, elle a appris que l’histoire des sciences était inséparable d’une large réflexion anthropologique. Par ses travaux, elle a imaginé comment opérer le tournant vers les sciences de l’impur, du mélange, comme la chimie un peu déclassée par les sciences jugées nobles.

    4Ce faisant, elle a su tenir une position particulière de philosophe de terrain, capable de dialoguer non seulement avec les différentes communautés disciplinaires qui travaillent sur les sciences et techniques : philosophes, historiens, sociologues, anthropologues, mais aussi avec des scientifiques, en particulier des chimistes ou des experts d’agences en charge de réguler les technosciences. Puisant dans une tradition de philosophie française, elle analyse a posteriori des produits de la pensée, comme le fit Émile Meyerson, avec un lien étroit à l’histoire des sciences. Sa fréquentation au CRHST des historiens des sciences ancrés dans une tradition d’étude sociale et culturelle des sciences, ainsi que son intérêt profond pour la matérialité, lui confèrent une position singulière. Bernadette Bensaude-Vincent s’est approprié ce qu’elle qualifie de « tournant des choses » chez Michel Serres en développant sa propre voie, largement reconnue internationalement comme en témoigne l’attribution de la prestigieuse médaille Sarton de la History of Science Society en 2021. Cette voie s’est forgée au fil d’un ensemble de travaux, avec de multiples rencontres intellectuelles et professionnelles et au croisement entre différents champs qui investissent l’étude des sciences et des techniques. Bensaude-Vincent est une philosophe ayant les pieds dans le sol et la tête dans l’espace conceptuel, capable de faire tenir ces deux bouts en apparence opposés, et ce avec une touche particulière. Sa démarche caractéristique consiste à identifier des exemples, des moments, des situations qui condensent la tension, le malaise, l’interrogation. Sa pratique m’a toujours semblé procéder d’une double approche : pointilliste, scrutant des moments, des aspects souvent invisibles, et ordonnatrice, construisant un récit, donnant du sens.

    5Dès la période du CRHST, Bernadette Bensaude-Vincent entreprit aussi des recherches sur l’histoire des rapports entre sciences et publics. Son travail sur la reconstruction régulière du fossé entre savants et ignorants fut particulièrement éclairant pour moi quand je me suis investie dans les activités de médiations scientifique et culturelle2. Dans ces travaux, c’est la ligne de démarcation entre science et non-science qu’elle ne cesse de contester, quand elle s’attaque à l’entreprise de disqualification qui dépouille l’opinion, la doxa, dont la valeur politique était reconnue par des philosophes de l’Antiquité comme Socrate ou Aristote. C’est cette doxa qu’elle cherche à réhabiliter en l’outillant de concepts pour penser ce que les technosciences font aux sociétés, aux environnements, aux corps et à la relation à la vie. Toute son œuvre refuse de séparer les questions épistémologiques des questions politiques, conférant au philosophe le rôle de pointer les non-dits, les problèmes complexes qui exigent une attention et une éthique dans leur traitement. Dans une période où la conduite des experts est contestée, que ce soit dans le cas du nucléaire ou des nanotechnologies, Bernadette Bensaude-Vincent a toujours refusé le positionnement simple et la critique facile. La posture critique n’a jamais impliqué de ne pas être présente dans des instances institutionnelles, à divers titres, pour faire entendre des voix peu représentées. Bernadette Bensaude-Vincent s’inscrit en cela dans une tradition de chercheurs dont le travail sert d’aiguillon, qui se refusent à la formule facile ou à une critique surplombante, sans effet sur les mouvements sociaux ni sur les acteurs critiqués. Elle choisit pour sa part la déconstruction et la démonstration. Bernadette Bensaude-Vincent a conjugué les ressources de la philosophie et de l’histoire pour identifier et analyser les moments et les formes d’institutions de la science comme autorité, se démarquant de l’opinion. Elle traque, en effet, comment les sciences, en mettant en avant leurs normes particulières, présupposent l’opinion3. Bien plus, elle montre comment ce travail est sans cesse reconduit dans de nouvelles formes, pour maintenir la construction du fossé et permettre la position de surplomb qui fustige, non sans violence, le public.

    6Par ailleurs, ses réflexions sur les technosciences et les matériaux fournissent des éléments importants pour comprendre comment les sociétés contemporaines sont matériellement, épistémologiquement et politiquement façonnées par les innovations scientifiques et techniques4. Finalement, Bernadette Bensaude-Vincent observe et analyse le paradoxe des sociétés modernes, profondément transformées par les technosciences où persistent néanmoins d’anciens modes d’appréhension des problèmes et des relations sciences/sociétés. Elle ne cesse de pointer les formes d’arrogance de certaines sciences, que ce soient celles qui ont développé des techniques de possession et d’emprise sur la nature ou celles qui tiennent des discours sur le public, reconstituant le fossé pour mieux se légitimer, jeter l’anathème. Elle est aussi une des meilleures avocates qui ne cessent de pointer le travail de maintien des sciences dans une extraterritorialité par rapport à la société et à la fragilité des discours fondés uniquement sur une autorité autoproclamée.

    7Ce que je retiens de la lecture des différents travaux de Bensaude-Vincent est finalement son intérêt pour les turbulences, celles de ce bas monde et celles que connaissent les communautés humaines, en particulier les scientifiques et les intellectuels. Elle a cherché avec constance à toujours aller au-delà des apparences et à appréhender les tensions, les nœuds et les moments de bifurcation. Dans cette quête, les dualités de la science ne pouvaient que l’intéresser, que ce soit la science comme raison, apportant des lumières et permettant des formes de libération, ou la science à l’origine de perturbations majeures, voire d’anéantissement et de mort comme dans le cas d’Hiroshima.

    Le nucléaire à l’âge de l’Anthropocène

    8Ces dernières années, Bensaude-Vincent a participé activement à un ensemble de débats sur le front majeur de la crise environnementale globale. Elle s’inscrit en cela dans la « nouvelle vague » qu’incarnent de nombreux chercheurs au premier rang desquels Bruno Latour et Isabelle Stengers. Dans ce cadre, elle fait retour aux éléments chimiques (objets de sa thèse de doctorat5). En collaboration avec Sacha Loeve, elle propose une biographie dense du carbone, scrutant les différents « modes d’existence » de ce « traceur » des activités humaines et leurs impacts profonds sur la planète6. Leur travail décrit l’avènement d’un nouveau grand récit qui fait de l’« Homme » le héros d’une transgression dans sa capture et sa libération du carbone, source des déséquilibres de la planète. Et voici le carbone désigné comme le « vilain » qu’il faudrait éradiquer ou compenser. Encore une fois, Bernadette Bensaude-Vincent nous invite à penser des bouleversements conceptuels intriqués à des bouleversements matériels, en articulant des échelles extrêmement différentes et en invitant au pas de côté pour mieux saisir ce qui ne se présente pas de manière évidente.

    9C’est cette même démarche, curieuse de comprendre le déploiement d’une technologie dans l’espace et dans le temps, ce qu’elle nous dit de la condition humaine et de sa manière d’appréhender les problèmes rencontrés, que Bensaude-Vincent a mise en œuvre dans notre travail collaboratif sur le nucléaire. Pendant cinq années, j’ai eu le plaisir d’échanger régulièrement avec elle et notre collègue Kyoko Sato de Stanford University dans le cadre d’un programme sur le nucléaire après Hiroshima, qui a réuni un collectif d’une vingtaine de chercheurs d’horizons et de pays différents. Dans le cadre de ce travail, avec des moments conviviaux, nous avons produit un ouvrage collectif publié malgré les nombreuses difficultés liées à la période covid-19. Nos récentes présentations de l’ouvrage aux États-Unis m’ont rappelé à quel point Bensaude-Vincent est une compagne de voyage agréable et curieuse, ce que j’avais déjà éprouvé lors de nos déambulations à Lisbonne une vingtaine d’années plus tôt.

    10L’intérêt de Bensaude-Vincent pour le nucléaire me semble tenir de deux choses. D’une part, il manifeste l’attention qu’elle a toujours portée aux positionnements politiques des savants et aux contradictions qui les traversent, tout particulièrement lorsque les questions de progrès sont en jeu. C’est finalement la posture morale et la cohérence politique qu’elle cherche chez bon nombre des acteurs de l’après-guerre. D’autre part, cette enquête sur le nucléaire s’intègre dans un questionnement sur les conceptions du temps et ses transformations. Vaste programme qu’elle déploie comme à chaque fois de manière empirique. Bernadette Bensaude-Vincent a souligné à plusieurs occasions que de nombreux chercheurs en sciences humaines et sociales qui se penchent sur l’Anthropocène et sur ses différentes déclinaisons ont conservé une vision figée du temps. Même Latour et Stengers, dont elle a pu être proche, n’ont pas remis en question l’hégémonie de la temporalité chronologique, tout en élargissant leur centre d’intérêt aux non-humains. C’est sur la base de ce constat que Bensaude-Vincent a souhaité analyser ce que la bombe nucléaire a fait à notre régime de temporalité. Partant du constat que pour beaucoup de penseurs, la bombe nucléaire est l’exemple paradigmatique des innovations qui ont fait vaciller la foi dans le progrès, elle pousse plus loin l’analyse en suivant les impacts ambigus de cette technologie sur l’ordre du temps et sur les visions du futur des pays occidentaux.

    11Pour tenter d’évaluer l’impact de la technologie nucléaire sur l’expérience du temps orientée vers l’avenir de l’Occident, elle a examiné les discours publics des scientifiques, des intellectuels, des journalistes et des acteurs politiques dans trois pays nucléarisés (les États-Unis, le Japon et la France) à différents moments clés7. Elle engage une discussion avec les points de vue des philosophes comme Günther Anders et Michel Serres de la génération d’Hiroshima. Les destructions de masse de ces bombardements, après ceux des camps de la mort, constituaient pour eux une rupture majeure. Elle s’intéresse également à d’autres acteurs comme les deux physiciens français, Paul Langevin et Frédéric Joliot-Curie, qui ont publiquement célébré l’aube d’une ère nouvelle en septembre 1945. La tension entre les discours catastrophistes et techno-optimistes avec la vision d’un futur radieux d’énergie sans limite alimente un sentiment d’urgence, manifeste dans la métaphore célèbre du Doomsday Clock, l’horloge de la fin du monde8. Bensaude-Vincent estime, à l’opposé d’Anders et de Serres, que si l’impact des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki sur les concepts du temps n’est pas négligeable, il n’a pas significativement ébranlé l’ordre moderne du temps. Très vite, le sens qui a été donné à ces événements s’est moulé dans des récits prêts à l’emploi issus de cadres de pensée et de modèles existants et l’expérience du temps est restée résolument orientée vers le futur.

    12Dans son analyse, elle conclut que Hiroshima et Nagasaki n’ont pas marqué la fin de la flèche du progrès. Ces deux bombardements dévastateurs, nous dit-elle, n’ont pas immédiatement ou radicalement ébranlé la vision établie d’un avenir ouvert. Elle va plus loin dans l’analyse en soulignant que cette réouverture du futur est aussi le fait d’une mise en mémoire, d’une patrimonialisation d’Hiroshima qui établit un ordre du temps partitionné entre les armes nucléaires, menaces de catastrophe, et l’énergie nucléaire, promesse d’avenir radieux. Les mobilisations contre les essais atomiques et les mouvements environnementalistes contribuèrent également au remodelage de l’ordre du temps, en attirant l’attention du public sur les effets de longue durée du nucléaire non seulement sur les humains mais aussi sur la planète et sur la biosphère.

    13Au cours de ce programme collectif, nous avons eu plusieurs débats sur l’exceptionnalisme du nucléaire. Mon approche de la question nucléaire avait cherché à saisir en quoi les logiques à l’œuvre dans ce domaine, conçu souvent comme exceptionnel, étaient similaires à d’autres domaines – les bombardements traditionnels, les pollutions chimiques massives. Dans nos échanges il me semble que Bernadette Bensaude-Vincent s’intéressait moins aux questions économiques et géopolitiques qu’à la manière dont les sociétés occidentales appréhendaient ces phénomènes nouveaux qui dépassaient les cadres d’appréhension du moment. J’ai alors été ébranlée dans ma propre lecture du nucléaire et, du dialogue entre nos différentes approches, y compris celle de Kyoko Sato, a pu émerger une question placée au centre de notre livre : sur la normalisation de l’ordre nucléaire. Parmi ces déplacements, sa contribution à penser la place du nucléaire dans l’Anthropocène.

    14Poursuivant son exploration, Bernadette Bensaude-Vincent montre que si l’impact des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki sur l’ordre du temps fut limité, par la suite, le nucléaire s’est révélé plus important dans le cadre des controverses sur l’hiver nucléaire, puis dans les débats suscités par l’Anthropocène. Au moment même où l’exceptionnalisme du nucléaire s’effritait, entre 1982 et 1985, il refaisait l’événement à la suite de la publication de l’article du chimiste de l’atmosphère Paul J. Crutzen et de son collègue John W. Birks qui soutiennent l’hypothèse de « l’hiver nucléaire9 ». Sur la base de simulations informatiques, cette hypothèse mettait en lumière des impacts inattendus de la technologie nucléaire en raison des multiples interdépendances des écosystèmes et des formes de vie sur Terre. En cas de guerre nucléaire, les explosions atomiques, les poussières, débris et fumées générés pourraient masquer le rayonnement solaire et, en détruisant la couche d’ozone, condamneraient à mort des populations se trouvant à des milliers de kilomètres des explosions. Ce qui fait dire à Bernadette Bensaude-Vincent que le futur est déjà colonisé par les poussières radioactives et leurs interactions avec le soleil, les plantes et les animaux, c’est-à-dire avec tout l’environnement dans lequel se déroule l’histoire de l’humanité. En conclusion, elle nous dit que le nucléaire, habituellement pensé comme une ère nouvelle – l’âge de l’atome – intégrée dans la longue marche de l’humanité, invite à penser le temps autrement qu’en termes chronologiques.

    15Sa réflexion sur ce que nous dit le nucléaire de la question du temps débouche sur une proposition forte, le concept de « temps-paysage10 ». L’ambition est de proposer un cadre alternatif mieux approprié que le temps chronologique pour penser les changements technologiques et planétaires actuels. Mettant en avant l’hétérogénéité de trajectoires temporelles qui cohabitent, interfèrent et s’entremêlent, elle propose de sortir du cadre temporel de la modernité occidentale pour porter attention à la diversité des temps propres aux vivants et aux choses qui font monde avec nous – jusqu’aux virus, aux plastiques ou aux déchets nucléaires11. En s’inspirant de la pensée chinoise classique aussi bien que de l’écologie du paysage, elle met au jour une hétérogénéité de trajectoires temporelles qui cohabitent, interfèrent et s’entremêlent. Par là, elle ne nous apprend rien de moins qu’à composer des « temps-paysages », c’est-à-dire à replonger les actions humaines dans les cycles multiples qui régissent l’histoire de la Terre, articulant le temps qui passe avec le temps qu’il fait.

    16Au terme de cette courte évocation d’une partie des travaux de Bernadette Bensaude-Vincent, je retiens la constance d’une trajectoire qui a su nous enchanter et continuera à le faire, j’en suis persuadée.

    Notes de bas de page

    1Bernadette Bensaude-Vincent, Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001 [1993].

    2Id., L’opinion publique et la science. À chacun son ignorance, Paris, La Découverte, 2013 [1999], réédition La science contre l’opinion. Histoire d’un divorce, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003 ; Id. « A Genealogy of the Increasing Gap between Science and the Public », Public Understanding of Science, 10, 2001, p. 99-113.

    3Id., L’opinion publique et la science…, op. cit.

    4Id., Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Paris, Hachette, 1998 ; Id., Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, Paris, La Découverte (Sciences et société), 2009 ; Id., Vanessa Nurock, Raphaël Larrère (dir.), Bionano-éthique. Perspectives critiques sur les bionanotechnologies, Paris, Vuibert, 2008.

    5Bernadette Bensaude-Vincent, Les pièges de l’élémentaire. Contribution à l’histoire de l’élément chimique au xixe siècle, thèse de doctorat, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 1981.

    6Id. et Sacha Loeve, Carbone. Ses vies, ses œuvres, Paris, Seuil, 2018.

    7Bernadette Bensaude-Vincent, « Framing a Nuclear Order of Time », dans Id., Soraya Boudia, Kyoko Sato, Living in a Nuclear World: From Fukushima to Hiroshima, Londres, Routledge, p. 261-278. Voir également Quentin Hardy, Irrésistible progrès ? Essayistes-philosophes au cœur de la querelle du machinisme dans la France de l’entre-deux-guerres, thèse de doctorat, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2022.

    8En 1947, des physiciens atomistes ont fondé le Bulletin of Atomic Scientists, un bulletin destiné à informer le public du risque d’anéantissement imminent de l’espèce humaine. Ils ont mis en avant le temps qui nous sépare de l’apocalypse, avec une image célèbre : une horloge réglée sur sept minutes avant minuit. En 1949, après la première bombe atomique soviétique, l’aiguille a été réglée à deux minutes avant minuit ; elle a été reculée de 10 minutes après l’adoption multinationale, en 1972, du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Avec la guerre en Ukraine, en 2023, ce temps n’a jamais été aussi court, 90 secondes. https://thebulletin.org/doomsday-clock/current-time/, dernière consultation le 13 mars 2023.

    9Le scénario mis en avant par Paul J. Crutzen et John W. Birks est que l’explosion d’une bombe H serait suivie d’immenses incendies de forêt produisant une épaisse couche de fumée qui réduirait considérablement la quantité de lumière solaire atteignant la surface de la Terre. L’obscurité persisterait pendant de nombreuses semaines, accompagnée d’une baisse significative des températures sur l’ensemble du globe. Paul J. Crutzen, John W. Birks, « The Atmosphere after a Nuclear War. Twilight at Noon », Ambio, 11, 1982, p. 114-125.

    10Bernadette Bensaude-Vincent, « D’âges en paysages. Une perspective critique sur “l’âge de l’atome” croisant STS et philosophie des techniques », Revue d’anthropologie des connaissances, 15/2, 2021, Rencontres entre STS et philosophie des sciences et des techniques.

    11Bernadette Bensaude-Vincent, Temps-paysage. Pour une écologie des crises, Paris, Le Pommier, 2021.

    Auteur

    • Soraya Boudia

      IdRef : 050162306

      Soraya Boudia est historienne et sociologue des sciences, des techniques et de l’environnement, professeure de sociologie à l’université Paris-Cité. Elle a conduit un ensemble de travaux personnels et collectifs sur les rapports entre savoirs et politique, en particulier dans le gouvernement global des technosciences. Elle a notamment publié, avec Nathalie Jas, Gouverner un monde toxique (Quæ, 2019), et, avec Angela N. H. Creager, Scott Frickel, Emmanuel Henry, Nathalie Jas, Carsten Reinhardt et Jody A. Roberts, Residues: Thinking Through Chemical Environments (Rutgers University Press, 2021). Elle a codirigé, avec Emmanuel Henry, Politiques de l’ignorance (PUF/La vie des idées, 2022), et, avec Bernadette Bensaude-Vincent et Kyoko Sato, Living in a Nuclear World: From Fukushima to Hiroshima (Routledge, 2022).

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    Marc Jimenez et Vangelis Athanassopoulos (dir.)

    2016

    (Re)lire L’Esprit des lois

    (Re)lire L’Esprit des lois

    Catherine Volpilhac-Auger et Luigi Delia (dir.)

    2014

    Y a-t-il du sacré dans la nature ?

    Y a-t-il du sacré dans la nature ?

    Catherine Larrère et Bérangère Hurand (dir.)

    2014

    Formalisme, jeu des formes

    Formalisme, jeu des formes

    Eveline Pinto (dir.)

    2001

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    1Bernadette Bensaude-Vincent, Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001 [1993].

    2Id., L’opinion publique et la science. À chacun son ignorance, Paris, La Découverte, 2013 [1999], réédition La science contre l’opinion. Histoire d’un divorce, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003 ; Id. « A Genealogy of the Increasing Gap between Science and the Public », Public Understanding of Science, 10, 2001, p. 99-113.

    3Id., L’opinion publique et la science…, op. cit.

    4Id., Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Paris, Hachette, 1998 ; Id., Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, Paris, La Découverte (Sciences et société), 2009 ; Id., Vanessa Nurock, Raphaël Larrère (dir.), Bionano-éthique. Perspectives critiques sur les bionanotechnologies, Paris, Vuibert, 2008.

    5Bernadette Bensaude-Vincent, Les pièges de l’élémentaire. Contribution à l’histoire de l’élément chimique au xixe siècle, thèse de doctorat, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 1981.

    6Id. et Sacha Loeve, Carbone. Ses vies, ses œuvres, Paris, Seuil, 2018.

    7Bernadette Bensaude-Vincent, « Framing a Nuclear Order of Time », dans Id., Soraya Boudia, Kyoko Sato, Living in a Nuclear World: From Fukushima to Hiroshima, Londres, Routledge, p. 261-278. Voir également Quentin Hardy, Irrésistible progrès ? Essayistes-philosophes au cœur de la querelle du machinisme dans la France de l’entre-deux-guerres, thèse de doctorat, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2022.

    8En 1947, des physiciens atomistes ont fondé le Bulletin of Atomic Scientists, un bulletin destiné à informer le public du risque d’anéantissement imminent de l’espèce humaine. Ils ont mis en avant le temps qui nous sépare de l’apocalypse, avec une image célèbre : une horloge réglée sur sept minutes avant minuit. En 1949, après la première bombe atomique soviétique, l’aiguille a été réglée à deux minutes avant minuit ; elle a été reculée de 10 minutes après l’adoption multinationale, en 1972, du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Avec la guerre en Ukraine, en 2023, ce temps n’a jamais été aussi court, 90 secondes. https://thebulletin.org/doomsday-clock/current-time/, dernière consultation le 13 mars 2023.

    9Le scénario mis en avant par Paul J. Crutzen et John W. Birks est que l’explosion d’une bombe H serait suivie d’immenses incendies de forêt produisant une épaisse couche de fumée qui réduirait considérablement la quantité de lumière solaire atteignant la surface de la Terre. L’obscurité persisterait pendant de nombreuses semaines, accompagnée d’une baisse significative des températures sur l’ensemble du globe. Paul J. Crutzen, John W. Birks, « The Atmosphere after a Nuclear War. Twilight at Noon », Ambio, 11, 1982, p. 114-125.

    10Bernadette Bensaude-Vincent, « D’âges en paysages. Une perspective critique sur “l’âge de l’atome” croisant STS et philosophie des techniques », Revue d’anthropologie des connaissances, 15/2, 2021, Rencontres entre STS et philosophie des sciences et des techniques.

    11Bernadette Bensaude-Vincent, Temps-paysage. Pour une écologie des crises, Paris, Le Pommier, 2021.

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    Boudia, S. (2025). La constance d’une alchimiste inclassable. In X. Guchet (éd.), Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13xn8
    Boudia, Soraya. « La constance d’une alchimiste inclassable ». In Sciences en récits, édité par Xavier Guchet. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/13xn8.
    Boudia, Soraya. « La constance d’une alchimiste inclassable ». Sciences en récits, édité par Xavier Guchet, Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/13xn8.

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    Guchet, X. (éd.). (2025). Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13xnq
    Guchet, Xavier, éd. Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/13xnq.
    Guchet, Xavier, éditeur. Sciences en récits. Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/13xnq.
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