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    Plan détaillé Texte intégral Une école sans murs ni institutrice Que partageons-nous ? Du mixte aux technosciences, et retour Une méthode philosophique de pluralisation Trois thèses Coda Notes de bas de page Auteur

    Sciences en récits

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    À l’école de Bernadette Bensaude-Vincent

    Sacha Loeve

    p. 9-22

    Résumés

    On m’a demandé un jour de résumer de manière très scolaire les principales contributions épistémologiques de Bernadette Bensaude-Vincent. La question m’avait mis mal à l’aise car je ne me sentais guère capable d’offrir autre chose qu’une perspective foncièrement située, entièrement dépendante du contexte. Comment aurais-je pu séparer sa contribution philosophique de tout ce qu’elle m’avait apporté en tant qu’enseignante, directrice de thèse, collaboratrice et amie ? De même pour les nombreux jeunes chercheuses et chercheurs dont elle s’est constamment entourée : toutes et tous étaient à son école. Une école sans murs, sans professeur et sans lieu d’étude assigné, une école vivante du penser-avec et du penser-pluriel. Cette école a certes perdu ses lieux et ses moments collectifs depuis le départ de Bernadette à la retraite. Mais elle s’est moins dispersée que disséminée, et dans cette diaspora nous restons encore d’une manière ou d’une autre à son école. Quel est ce « nous » et que partage-t-il ? Dans ce qui suit, j’évoquerai quelques caractéristiques clés de cette école singulière : son goût pour la chimie comme science, art et philosophie pluraliste, son inclination pour l’histoire et les histoires des sciences, des techniques et des technosciences, ses dimensions interdisciplinaires et internationales. Je passerai ensuite de l’école de Bernadette à ce que l’on peut appeler la méthode Bensaude-Vincent de pluralisation des concepts, qui la distingue philosophiquement du mainstream des STS. Pour finir, je mettrai en avant trois lignes saillantes de son travail sur les plans épistémologique des épistémologies situées, plurielles et régionales, ontologique (une ontographie des objets scientifiques et techniques) et politique (une doxologie des sciences).

    I was once asked to summarise Bernadette Bensaude-Vincent’s main epistemological contributions in a very academic way. The question had made me uneasy as I felt only able to offer a fundamentally situated perspective, dependant on context. How could I separate her philosophical contribution from all that she had brought to me as my teacher, thesis supervisor, collaborator and friend? The same goes for the many young researchers she constantly surrounded herself with: they were all at her school, a school with no walls, no teacher and no assigned study area, a lively school of thinking-with and thinking-in-plural. For sure, since Bernadette’s retirement, this school has lost its premises and collective moments. Nonetheless, it is not so much dispersed as disseminated, and in this diaspora we still remain at Bernadette’s school in one way or another. What is this “we” and what does it share? In what follows I will evoke some key features of this singular school: its feel for chemistry as science, art and pluralistic philosophy, and its inclination to history and stories of science, technology and technoscience, its interdisciplinary and international dimensions. I will then move on from Bernadette’s school to what can be called the Bensaude-Vincent method for pluralising concepts, which philosophically distinguishes her contribution from the mainstream of STS. I will finish by highlighting three salient parts of her work: epistemological (a diversity of situated and regional epistemologies), ontological (an ontographic stance to scientific and technological objects) and political (a doxology of science).

    Texte intégral Une école sans murs ni institutrice Que partageons-nous ? Du mixte aux technosciences, et retour Une méthode philosophique de pluralisation Une philosophe à essais Trois thèses 1/ Il n’y a d’épistémologie que régionale 2/ L’affirmation du pluriréel 3/ Axiologie, doxologie et démocratie des sciences : le jugement scientifique est préoccupé d’opinion, l’opinion est affaire de jugement Coda Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1On m’a interrogé un jour sur l’apport épistémologique de Bernadette Bensaude-Vincent : pouvais-je résumer, en quelques points, ses thèses novatrices pour l’épistémologie des sciences ? C’est ma réponse à cette question que je reprends et expose ici (dans tous les sens du terme « exposer »).

    2La question m’avait décontenancé parce que sa formulation supposait une réponse scolaire du type « fiche de lecture ». Or tout en ayant lu et relu les travaux de Bernadette (et écrit, et pensé avec elle), je m’apercevais que ce que je pouvais dire de son apport philosophique passait d’abord par ce qu’elle m’avait apporté en tant qu’enseignante, directrice de thèse, collaboratrice et amie. Je ne me voyais donc guère capable d’affirmer quoi que ce fût qui ne soit pas foncièrement situé, tributaire de contextes particuliers, et influencé par l’amitié que je lui porte. Pas de quoi convaincre un sceptique distant. D’un autre côté, je découvrais que ce que ces situations et ces moments ont eu de précieux pour moi ne tenait pas qu’à des aspects purement personnels, mais aussi à l’apport collectif de Bernadette aux nombreux jeunes chercheuses et chercheurs dont elle s’est constamment entourée – à un aspect « scolaire », mais dans le bon sens du terme : celui d’une école.

    Une école sans murs ni institutrice

    3Il est clair que Bernadette n’a certes jamais tenté de faire école ou de s’instituer comme « maître » ou « mentor » (termes difficiles à féminiser) de ses étudiant·es. Pourtant, nombreux sont celles et ceux qui se sont mis ou plutôt trouvés à son école et qui, d’une manière ou d’une autre, y sont restés (pour ma part, mes cours et mes communications portent toujours sa marque, non seulement parce que ses travaux figurent en bibliographie, mais parce qu’en les préparant je me demande souvent : « Que dirait Bernadette ? »).

    4Je ne sais si tout·e professeur·e apprécié·e par ses étudiant·es devenant ensuite ses thésard·es leur donne à la longue le sentiment de « faire partie d’une école ». C’est peut-être le cas mais il ne s’agit pas de cela avec Bernadette. D’abord parce qu’il n’y a pas que ses anciens étudiant·es et ses thésard·es qui se sont trouvé·es à son école. Xavier Guchet le premier, qui lui a dit « je n’ai jamais été ton étudiant mais j’ai toujours été à ton école », à sa soutenance d’habilitation à diriger les recherches. Ensuite, que nous ayons été ou non ses étudiant·es, elle ne s’est de toute façon jamais considérée comme notre institutrice. Elle nous traitait plutôt comme des collaborateur·rices ou des pairs qui ont quelque chose à apprendre à elle comme aux autres. Apprendre, non seulement des expertises ou des compétences des uns et des autres : cela était important, mais restait secondaire. Apprendre plutôt des points de vue, des postures et des attitudes que les un·es et les autres pouvaient adopter sur divers sujets touchant aux sciences et techniques, pour cultiver un jugement à la fois singulier et offert en partage1. Une forme de jugement de goût scientifique et technique, une critique dans le bon sens du terme.

    5L’œuvre de Bernadette, c’est donc d’abord un faire-école, une œuvre collective mais qui n’aurait pas vu le jour sans elle, et sur laquelle elle ne revendique ni droits d’auteur ni position de cheffe de file. Elle est moins l’institutrice que l’instigatrice d’un groupe hétéroclite de chercheuses et chercheurs, académiques et non académiques, issu·es de divers milieux, croisements et bifurcations : étudiant·es et thésard·es au sujet peu couru, enseignant·es de physique-chimie s’intéressant à l’histoire et à la philosophie de leur discipline (ou l’inverse), ingénieurs en transition, chimistes « défroqués » (selon son expression), technocrates repentis, médiateur·rices scientifiques, acteur·rices associatifs du débat citoyen sur les choix scientifiques et techniques… Toutes et tous l’ont choisie, non pas par intérêt (car Bernadette n’était pas une mandarine universitaire), mais parce qu’elle les a laissé être ce qu’ils sont, penser comme elles et ils pensent, et cultiver leur différence, leur manière – se trouver (par exemple elle n’a jamais bridé mon penchant labyrinthique pour la technicité des concepts et la conceptualité des techniques, malgré son propre attachement à un style élémentaire qui reconnaît d’autant plus la complexité qu’il la maintient modestement en arrière-fond). Une école du penser-avec.

    6C’est de plus une école sans murs ni territoire d’étude assigné, qui fait le pont entre les communautés des historien·nes, des philosophes, des politistes, des sociologues et des anthropologues des sciences et des techniques, et bien sûr la communauté des chimistes cultivant un goût pour l’enseignement, l’histoire ou la philosophie de leur discipline. Sans Bernadette, beaucoup de ces gens-là n’auraient jamais échangé ni encore moins travaillé ensemble. Une école du penser-ensemble en convivialité, à l’image des séminaires-banquets et des journées d’étude dînatoires qu’elle organisait dans son jardin pendant les beaux jours, quand l’année universitaire touchait à sa fin.

    7Cette école a certes perdu ses lieux et ses moments collectifs depuis le départ de Bernadette à la retraite. J’ai néanmoins le sentiment qu’elle s’est moins dispersée que disséminée, et que dans cette diaspora nous restons encore d’une manière ou d’une autre à son école.

    Que partageons-nous ?

    8Ce que nous partageons, ou ce que Bernadette nous a fait partager (c’était mon cas), c’est d’abord un certain goût pour la science, l’art et la philosophie de la chimie. Aux philosophes, elle ouvre les yeux sur le fait que la chimie est bonne à penser. Cela n’est pas rien car la philosophie de la chimie n’existe guère dans le monde académique que comme sujet de recherche « exotique ». Dans les cursus universitaires de philosophie des sciences, la place de la chimie se limite souvent à quelques exemples censés illustrer les thèmes généraux de l’épistémologie (le réalisme et le positivisme, la révolution scientifique, le rapport théorie/expérience, etc.). Or cette épistémologie dite « générale » est encore principalement une épistémologie de la physique mathématique et expérimentale (considérée implicitement comme forme canonique que doivent prendre la théorie scientifique et la méthode expérimentale). Bernadette n’a certes jamais revendiqué une place à part pour la philosophie de la chimie. Une telle posture défensive accentuerait sa marginalité. Néanmoins, pratiquer la philosophie de la chimie, c’est contester de facto la partition académique entre une épistémologie générale et sa déclinaison en épistémologies régionales. Une école de la divergence épistémique.

    9Un tropisme historien, ensuite : à la fois le besoin de penser les sciences dans l’histoire (et pas seulement dans l’histoire des sciences à la manière internaliste) et un goût pour les histoires des sciences (leurs récits singuliers en marge de la grande histoire de l’humanité progressant comme un seul homme à travers la marche des sciences). En cela l’école de Bernadette s’inscrit dans la tradition de philosophie historienne des sciences à la française (via Michel Serres, dont elle suivait les cours en Sorbonne aux côtés d’Isabelle Stengers et de Bruno Latour2). De cette tradition, marquée dès ses débuts (comtiens) par les motifs de la reprise et de la rupture critiques, elle hérite à son tour en lui imprimant sa propre critique. À Nanterre, ses cours nous faisaient lire ses principaux auteurs (de Comte à Serres en passant par Duhem, Meyerson, Metzger, Canguilhem…) tout en détricotant le stéréotype qui voudrait y voir une tradition unifiée par un supposé style français qui serait une « épistémologie historique » diamétralement opposée au style analytique impulsé par le cercle de Vienne. Ses cours œuvraient à décloisonner cet héritage français, notamment en l’ouvrant à des matières « étrangères3 ». En effet, la France a, historiquement, produit une histoire des sciences faite par et pour des philosophes, une philosophie de l’histoire des sciences qui imprègne encore l’enseignement. Or Bernadette croisait cet héritage avec des apports moins franco-français et bien plus innovants en ce qui concerne la méthode et les objets de l’histoire, et pas seulement de la philosophie : histoire de la nature, des énergies, histoire des promesses techniques et des buzzwords de l’innovation4, métahistoire questionnant les régimes de temporalités5, biographies des choses, des matériaux6, des objets techniques7… Autant de renouvellements méthodologiques et ontologiques qui obligent l’histoire des sciences et des techniques « à la française » à ôter ses œillères. Réciproquement, à l’international, Bernadette est aussi reconnue pour faire dialoguer de nombreuses studies ou domaines d’études avec la tradition française. Une école de dialogue international.

    10Nous partageons enfin la conviction que penser juste, c’est penser au pluriel. Penser à plusieurs, d’abord (le nombre des travaux que Bernadette a coécrits et coédités avec d’autres en témoigne). Mais aussi penser le pluriel, et même penser dans l’élément du pluriel : ne penser ni dualiste, ni moniste sous prétexte de surmonter les dichotomies ou de remonter à un stade originel avant leur bifurcation ; trouver plutôt un moyen de s’installer et de se mouvoir dans le pluriel, une manière de pluraliser les concepts au plus près des « leçons de choses » scientifiques et techniques qui ont contribué à les installer dans le discours philosophique : les substances plutôt que la substance, les matières et les matériaux plutôt que la matière, les synthèses plutôt que la synthèse, les rationalités plutôt que la rationalité… ou l’irrationalité. Ni un, ni deux, une école du penser-pluriel.

    11Ainsi, on ne saurait penser la chimie en séparant sa face technique et sa face scientifique8, son engagement dans le concret de sa manie d’abstraction, et on ne ferait guère mieux en rabattant une face sur l’autre au motif qu’elle serait soit plus fondamentale, soit plus en prise sur les enjeux de société. Ou encore, on ne saurait bien penser les rapports de la science et de la société en les résumant à l’affrontement sempiternel de l’épistemé et de la doxa. Le mouvement complexe de la construction de la rationalité occidentale ne s’est pas joué à deux comme une « partie d’échecs » mais a minima, et le plus souvent, à trois, par « diverses alliances, avec tiers exclu » (l’amateur, l’hystérique, le consommateur, le crédule, l’ignorant, le militant…)9. Ou enfin, on ne saurait bien penser les technosciences en séparant la science de la technique ou en considérant l’une comme étant simplement le contexte de l’autre. La science appliquée (la science en contexte d’application) et l’instrumentation scientifique high-tech (la technique dans les sciences) n’épuisent pas les modes d’existence des objets et des projets technoscientifiques comme ceux des nanotechnologies, de la biologie de synthèse ou de l’intelligence artificielle. Quant à affirmer leur « fusion » postmoderne, c’est se condamner à ne plus rien comprendre. Bernadette nous a plutôt appris à puiser dans les ressources inépuisables du mixte théorisé par Aristote10 : ce qui dissout l’identité des composants en acte tout en les affirmant en puissance pour faire émerger des entités qui ne sont pas la somme des parties et des voies nouvelles qui ne sont pas des voies moyennes11. Une école du penser-mixte.

    Du mixte aux technosciences, et retour

    12Mixtes étaient aussi les réflexions du programme franco-allemand GOTO (« Genèse et ontologie des objets scientifiques ») dans lequel j’étais chercheur postdoctoral de 2010 à 2014 avec Bernadette côté français, et Alfred Nordmann et Astrid Schwartz côté allemand.

    13S’attachant à ce terme suspect – la « technoscience » – pour mieux le caractériser, ce programme s’est fait le creuset d’un véritable « travail du mixte » en ce qu’il faisait réagir ensemble des attitudes philosophiques très différentes (un souci des distinctions idéal-typiques très prononcé chez nos collègues allemands12 et un relationnisme plus fluide côté français). Et il a débouché sur une caractérisation des technosciences qui, là encore, relève moins de l’agencement deleuzien ou de l’hybride latourien que du mixte aristotélicien, à savoir : que sciences et techniques sont deux activités interconnectées mais bien distinctes du point de vue des sciences (canard ou lapin) et deux activités indistinctes du point de vue des technosciences (canardlapin) ; que des sciences aux technosciences il n’y a pas rupture historique ou changement d’époque13 (la chimie par exemple peut être qualifiée de technoscience dès ses commencements alchimiques14) mais deux modes de production et de justification des connaissances complémentaires, deux régimes de recherche dont le second est aujourd’hui dominant.

    14Nous échappions ainsi à la thèse alarmiste du grand remplacement de la science par la technoscience (il faudra toujours des sciences et des techniques pour qu’il y ait technoscience) comme au constat complaisant selon lequel « la science a toujours été technoscience » (énoncé qui constitue un acte énonciatif des technosciences contemporaines et une réinterprétation téléologique de toute l’histoire des sciences). Nous n’affirmions pas que toute science doive être comprise comme technoscience, ni que tout travail de séparation des faits et des valeurs soit futile ou insignifiant (il a une fonction critique du point de vue des sciences), mais que l’on a affaire à un « objet technoscientifique » quand ce travail de séparation s’avère non pertinent ou impossible15. Par exemple, la virologie est une science, et la vectorisation de missiles est une technique, mais un virus vectorisé est un objet technoscientifique, non la simple réunion de la virologie et de la vectorisation16. Une école de la reconfiguration de concepts.

    15Ce cadre théorique mixte permettait ainsi de remettre au premier plan le tiers exclu de la distinction science/technoscience : les objets. Ainsi un·e même acteur·rice de la recherche, individuel·le (un·e scientifique) ou collectif (une institution), peut faire des technosciences tout en restant un·e chercheur·se ou une institution scientifique pur jus, mais un même objet (par exemple un feuillet de graphène) peut exister soit comme objet scientifique (un modèle pour comprendre les propriétés du graphite), soit comme un objet technoscientifique (un dispositif électronique à haute fréquence). Le glissement conceptuel intéressant concerne le mode d’existence des objets17.

    16Par son caractère suffisamment ouvert et suffisamment précis (car mixte), notre concept de technoscience était apte à servir de boundary concept (concept-frontière) pour des collaborations interdisciplinaires fécondes entre philosophie et études sociales des sciences et techniques (STS pour science and technology studies) et différents secteurs des technosciences. C’est ainsi que dans le programme GOTO nous avons convié une communauté internationale de chercheuses et chercheurs à renouveler la traditionnelle question ontologique de « l’ameublement du monde » en proposant des biographies d’objets techno­scientifiques de leurs choix18.

    17Les technosciences étaient souvent abordées à partir du constat, devenu presque un point de départ obligé, selon lequel elles brouillent toutes les frontières : entre nature et artifice, vie et technique, science et société, etc. Or avec Bernadette, nous avons justement appris à faire autre chose qu’entériner la fin de ces partages – que ce soit pour les célébrer ou les déplorer – et affirmer leur résorption dans le postmoderne (ou aujourd’hui dans l’Anthropocène). Certains partages peuvent très bien s’estomper tout en en renforçant d’autres et vice versa. Ainsi Descartes avait-il miné toute différence entre l’artificiel et le naturel (les artifices ne sont pas contre nature) tout en exacerbant la distinction entre sujet et objet. Aristote, inversement, avait théorisé la différence entre les produits de la nature et ceux de l’art tout en dressant des analogies fonctionnelles entre leurs processus constitutifs, nature et artifice ne différant que selon le rapport entre la cause finale et la cause formelle (identiques chez le vivant, distinctes dans la technique). Sur ce point, les technosciences contemporaines éclairent la tradition philosophique tout autant que l’inverse19.

    Une méthode philosophique de pluralisation

    18À l’école de Bernadette, nous avons appris non pas à dissoudre les distinctions mais à les multiplier et à les articuler en faisant varier leurs configurations. Les nombreuses réflexions qu’elle a consacrées à la question du naturel et de l’artificiel en témoignent : il faut se méfier des discours sur « la fin de la nature », car en finir avec la nature équivaudrait à en finir avec l’artificiel et à abdiquer ainsi toute capacité de juger normativement des techniques. Il faut donc commencer par introduire un troisième terme entre physis et technè : nomos20. Mais l’inclusion de ce troisième terme démultiplie à son tour les distinctions dont il faut tenir compte : nature/société, nature/technique, technique/culture. On ne peut donc pas faire comme s’il n’y avait qu’un seul grand partage à redistribuer (c’est sa critique du Latour des années 1980-199021). Et l’on peut ainsi aller du dual – et du duel – au pluriel en multipliant les tiers inclus.

    19Il n’est pas exagéré de voir dans ces gestes conceptuels que Bernadette nous a offerts en toute modestie une véritable méthode de pluralisation des concepts qui distingue philosophiquement l’école de Bernadette du mainstream des STS. Le deux n’est jamais surmonté par l’un, mais toujours rapporté à un tiers (exclu) ; son inclusion multiplie les configurations possibles passées et futures de l’ensemble, donc les points de vue pris par la recherche au présent. Pluraliser les différences en les rapportant aux configurations singulières et évolutives qui les recoupent avec d’autres différences, voilà qui pourrait rappeler ce que l’on appelle « l’intersectionnalité » en sociologie des identités de genre, de classe et de race. Mais pour Bernadette, cela tient plutôt à l’une des grandes leçons des chimistes dans leur art de la classification. Cet art excelle à ordonner la diversité des substances chimiques sans la réduire, à articuler la plus grande pluralité avec la plus grande cohérence, certes jamais fixe, absolue et exclusive, mais dépendant toujours du choix d’une norme de taxonomie, de nomenclature, ou d’une distribution ontologique des qualités accidentelles et substantielles22. C’est aussi, dans un ouvrage plus récent, la leçon du paysagiste : faire coexister des temporalités multiples, hétérogènes et locales en composant des paysages de temps durables et habitables23.

    Une philosophe à essais

    20Je suis passé du « je » au « nous », et déjà ce faisant au « elle », à son apport théorique à la philosophie des sciences. Je vais maintenant reprendre la nature de cet apport.

    21Tout d’abord, Bernadette n’est pas une philosophe « à thèses » mais une philosophe « à essais ». Cela signifie que ce n’est pas tant le contenu que la manière de l’établir qui apprend quelque chose de nouveau. Chaque essai propose une manière différente de penser un thème, un auteur, un domaine de recherche, et de raconter son histoire.

    22L’histoire commune de la science et de l’opinion qu’elle propose en est un bon exemple24. Ou encore son désormais classique Histoire de la chimie coécrit avec Isabelle Stengers25 : chaque chapitre est un petit coup de force historiographique qui renverse une manière classique, « standard » qu’on avait de raconter tel ou tel épisode : mythe des origines soit artisanales soit mystiques de l’alchimie, mythe de l’alchimie irrationnelle et préscientifique, mythe de Lavoisier qui aurait rendu la chimie enfin rationnelle, mythe de l’incroyance des chimistes français du xixe siècle en l’existence des atomes mise sur le dos de leur adhésion supposée au positivisme comtien, etc. L’histoire des sciences à la Bernadette est toujours une histoire impertinente qui démonte en douceur les poncifs ronflants.

    23D’essai en essai il y a bien sûr un fil conducteur, qui est le travail chimique. D’un terrain à un autre (les matériaux, les nanotechnologies, la biologie de synthèse, les débats sciences-société), Bernadette a toujours « suivi les chimistes ». Mais c’est d’abord un fil narratif avant d’être un fil théorique.

    24Finalement, si je devais adopter un ton plus académique et extraire quelques thèses fortes du travail de Bernadette Bensaude-Vincent, j’en retiendrais trois, sur les plans épistémologique, ontologique, et politique des sciences. Trois parmi d’autres possibles (par exemple la contingence, le présentisme), dont le choix tient aux travaux que j’ai pu mener à ses côtés (donc à mon expérience située) et aux usages personnels que j’ai pu en faire.

    Trois thèses

    1/ Il n’y a d’épistémologie que régionale

    25L’épistémologie générale ne saurait être qu’une généralisation appauvrissante opérée sous l’égide d’une discipline reine (en général, la physique mathématique) en purgeant les autres sciences des spécificités de leurs pratiques, de leurs valeurs et de leurs objets, bref de tout ce qui les rend intéressantes.

    26Thèse corollaire : la philosophie ne saurait, pas plus qu’une autre discipline, se placer en position de surplomb ; elle n’est pas au-dessus des sciences, mais entre elles (et elle s’y fait souvent son chemin en contrebande). La philosophie des sciences, c’est d’abord la philosophie produite par chacune des sciences, leurs philosophies à elles, dans leurs rapports constitutifs aux autres sciences et aux autres champs du savoir – y compris des savoirs d’opinion. Une leçon comtienne que Bernadette Bensaude-Vincent a fait sienne (elle a d’ailleurs constamment protesté contre l’identification infondée du positivisme historique, celui de Comte, au scientisme).

    27Cette limitation de l’épistémologie dans ses prétentions à valoir pour toute science n’a pas pour conséquence un cantonnement de la philosophie des sciences mais au contraire une extension et une ouverture de son champ au-delà de l’épistémologie. La philosophie des sciences ne se réduit pas à l’épistémologie au sens de la théorie de la connaissance, de sa production et de sa justification ; l’épistémologie n’en est qu’une composante, certes importante, mais pas exclusive. Opérer cette distinction permet d’affirmer l’intérêt philosophique de tout ce qui est exclu de l’épistémologie comme reconstruction rationnelle et purifiée des sciences : l’intérêt philosophique de leur histoire bien sûr, mais aussi celui de la sociologie des sciences, de la pédagogie des sciences, de l’anthropologie des sciences, de l’étude de ses pratiques, de son instrumentation technique, de son iconographie, de sa médiatisation publique, de sa politique, de l’ontologie de ses objets, ou encore des options métaphysiques voire des opinions philosophiques des scientifiques, qui font partie de ce que Bernadette Bensaude-Vincent nomme la doxologie26. Pas question, donc, de laisser l’intérêt philosophique des sciences se réduire à l’épistémologie sous prétexte que la connaissance est seule « proprement philosophique », parce que « chose de l’esprit ». La contribution de Bernadette Bensaude-Vincent concerne le champ de la philosophie des sciences en ce sens inclusif et ouvert, et non pas celui de l’épistémologie en un sens étriqué.

    2/ L’affirmation du pluriréel

    28D’où une ouverture radicale au pluralisme – ce que j’appelle le pluriréalisme : il n’y a pas le réel d’un côté et la bonne manière de le connaître de l’autre. Ce qu’il y a, et qui déborde indéfiniment ce qui est connu, c’est du pluriel indéfini : des êtres, des relations, des temps propres et des processus singuliers qui suscitent des modes de connaissance qui font, défont ou font tenir des liens, qui établissent des circulations, des transversalités, et qui tendent au générique. Les savoirs, c’est ce qui tend au générique, tout en cultivant la saveur de ce qui est su, c’est-à-dire non pas possédé, avalé et digéré par la connaissance mais goûté (il n’est pas inutile de rappeler que dans la devise des Lumières énoncée par Kant – sapere aude ! –, le verbe sapere peut aussi signifier « goûter » : ose goûter, c’est-à-dire juger). Ce qui oblige la philosophie à toujours réinstaurer un pluriel quand les connaissances prétendent à la connaissance unifiée et en pleine possession de ses moyens. Le rôle de la philosophie des sciences serait ainsi de montrer comment la connaissance tend au générique (par exemple avec la classification des éléments, la théorie des liaisons chimiques ou l’adoption de standards) et de lutter contre ses prétentions impérialistes à l’universalité, à l’unification, à la totalité27.

    29Thèse corollaire : il n’y a pas d’ontologie unifiée possible, qu’elle soit a priori (faite par les philosophes) ou a posteriori (basée sur les sciences), mais seulement une ontographie28 : des manières pour les choses – les multiréels – de s’inscrire dans nos pratiques matérielles et cognitives, qui les traduisent, les relient, les qualifient, les « caractérisent » (comme on dit en chimie, c’est-à-dire énoncent leur caractère), et les racontent.

    3/ Axiologie, doxologie et démocratie des sciences : le jugement scientifique est préoccupé d’opinion, l’opinion est affaire de jugement

    30La science n’est pas qu’affaire de procédures mécaniques, d’application de critères et de formules, mais aussi d’appréciations et de jugements. Or le jugement scientifique n’est pas dénué d’opinion : il procède de choix vitaux, qui sont comme des choix de vie, sur lesquels se jouent des carrières, des aventures et des passions. Sous l’épure politiquement correcte du discours épistémologique, les sciences dans leur pluralité radicale sont pétries de valeurs (axiologie). Les valeurs dites « épistémiques » (vérité, objectivité, impartialité, précision, justification…) restent des valeurs. Elles ne sont jamais acquises une fois pour toutes mais doivent être portées, engagées, représentées, défendues et mises à l’épreuve avec (et parfois contre) les valeurs dites « non épistémiques » (aujourd’hui compétitivité, innovation, durabilité, inclusivité, résilience…). Leurs rapports d’alliance et de séparation sont toujours négociés, conquis, jamais définitifs. Certaines valeurs des sciences sont mixtes, à la fois épistémiques et non épistémiques (comme aujourd’hui l’intégrité, la robustesse ou la fiabilité). La sacro-sainte lutte de la science contre l’opinion (souvent assimilés au préjugé) est faite pour occulter les opinions qui travaillent les sciences de l’intérieur (doxologie), et les amènent à défendre des valeurs et des visions du monde contre cette fameuse « opinion » fétichisée comme « ignorante » alors même qu’elle est un mode de savoir et de juger. La science et l’opinion sont en fait les meilleures ennemies. En science comme en éthique, il n’y a pas de Bien substantiel, pas de Valeur des valeurs (la Vérité, l’Objectivité, l’Utilité…), et les valeurs ne sont pas intrinsèquement compatibles entre elles. Le rapport des sciences au monde n’est ni moral (contre les discours moralisateurs, y compris ceux de l’Anthropocène) ni amoral (contre les prétentions à la neutralité axiologique), il est tendu. Il n’y a de monde commun et partagé que sous tension, sous condition de pluralité de valeurs et d’opinions. Cela suppose qu’on puisse énoncer et entendre les opinions, quitte à les refuser (contre le climatoscepticisme, on ne sait certes pas tout une fois pour toutes et dans les moindres détails mais on en sait déjà assez). Et cela suppose pour finir une vigoureuse démocratie des sciences, toujours à réinventer, non une censure morale ou scientiste, qui sont deux faces de la même médaille.

    Coda

    31Parti décontenancé, j’ai finalement trouvé un malin plaisir à me livrer à ce petit éloge philosophique. Il m’avait donc fallu – et quoi de plus logique – en passer par l’école pour pouvoir me permettre d’être « scolaire ». J’espère toutefois ne pas avoir été trop académique. Car comme Bernadette, je ne crois pas que la recherche académique soit l’alpha et l’oméga de la pratique philosophique, ni son unique lieu naturel. La philosophie peut surgir partout, du laboratoire, du jardin, de la fréquentation des choses et des objets techniques. Même si l’université se fait fort aujourd’hui d’être inclusive, elle peut aussi embrigader, surtout si derrière ses valeurs d’autonomie elle continue à cloisonner les disciplines, à cultiver un spécialisme intensif et une compétition à haute fréquence. Elle pourrait aussi et devrait sans doute aussi apprendre à composer avec des mondes, des savoirs et des tempos hétérogènes, en laissant ses chercheuses et chercheurs former en son sein et hors les murs ces écoles ouvertes, perméables, poreuses, à l’image de l’école de Bernadette.

    Notes de bas de page

    1Tel est l’exercice de l’opinion volontaire qu’elle met en valeur dans son essai sur la science et l’opinion. Bernadette Bensaude-Vincent, L’opinion publique et la science. À chacun son ignorance, Paris, La Découverte, 2013 [1999], réédition La science contre l’opinion. Histoire d’un divorce, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003, p. 263-269.

    2De Michel Serres, Bernadette a repris la méthode du cours comme laboratoire du livre, où on le met à l’épreuve et au travail. Voir l’introduction de l’ouvrage, excellent mais désormais difficilement trouvable, coordonné par Michel Serres, Éléments d’histoire des sciences, Paris, Bordas, 1993.

    3Comme là encore les cours de Michel Serres. « En tant qu’étudiante puis collaboratrice de Serres, j’ai appris que l’histoire des sciences est inséparable d’une large réflexion anthropologique. Dans ses cours, Serres fustigeait volontiers l’épistémologie bachelardienne et convoquait l’anthropologie (Mauss, Dumézil, Girard) pour éclairer la production du savoir scientifique. Il nous promenait dans la peinture de Carpaccio, Latour ou Turner, dans les romans de Balzac ou de Zola, pour suivre l’évolution du savoir scientifique. Il fallait en découdre avec le cloisonnement de l’histoire des sciences en histoires des mathématiques, de l’astronomie, de la physique… » Bernadette Bensaude-Vincent, « Michel Serres (1930-2019) », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 145/1, 2020, p. 126-130, ici p. 127.

    4Voir le numéro de la revue Alliage qu’elle a coordonné, dont les contributions étaient issues d’un cours en Sorbonne où elle demandait à ses étudiant·es de travailler chacun·e sur un buzzword des technosciences : Bernadette Bensaude-Vincent (dir.), « Technobuzz », Alliage, 72, 2013.

    5Bernadette Bensaude-Vincent, « Promesses et régime d’historicité en technosciences », dans Marc Audétat (dir.), Pourquoi tant de promesses ? Sciences et technologies émergentes, Paris, Hermann, 2015, p. 49-68.

    6Bernadette Bensaude-Vincent (dir.), Between Nature and Society: Biographies of Materials, Singapour, World Scientific Publishing Company, 2022.

    7Bernadette Bensaude-Vincent, « Vies d’objets. Sur quelques usages de la biographie pour comprendre les technosciences », Critique, 781-782, juin-juillet 2012, p. 588-598.

    8Bernadette Bensaude-Vincent, Richard-Emmanuel Eastes, « Introduction générale. Pourquoi une anthologie de philosophie de la chimie ? », dans Bernadette Bensaude-Vincent, Richard-Emmanuel Eastes (dir.), Philosophie de la chimie, Louvain, De Boeck, 2020, p. 1-12.

    9B. Bensaude-Vincent, La science contre l’opinion…, op. cit., p. 22.

    10Aristote, De la génération et de la corruption, livre I, chap. 10, « La mixtion », trad. par C. Mugler, Paris, Les Belles Lettres, 1966.

    11Bernadette Bensaude-Vincent, « Le mixte : un défi au tout comme somme des parties », dans Thierry Martin (dir.), Le tout et les parties dans les systèmes naturels. Écologie, biologie, médecine, astronomie, physique et chimie, Paris, Vuibert, 2007, p. 157-165 ; Bernadette Bensaude-Vincent, « L’énigme du mixte », dans Bernadette Bensaude-Vincent, Matière à penser. Essais d’histoire et de philosophie de la chimie, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2008, p. 51-64.

    12Alfred Nordmann, « Science vs. Technoscience. A primer », décembre 2011. En ligne : https://www.philosophie.tu-darmstadt.de/media/institut_fuer_philosophie/diesunddas/nordmann/Primer_Science-Technoscience.pdf, consulté le 2 mai 2023.

    13Alfred Nordmann, Hans Radder, Gergor Schiemann (dir.), Science transformed? Debating Claims of an Epochal Break, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2011 ; Sacha Loeve, « From Setting the Distance to Adjusting the Focus », Metascience, 22, 2012, p. 201-206.

    14Bernadette Bensaude-Vincent, Jonathan Simon, Chemistry, the Impure Science, Londres, Imperial College Press, 2008.

    15Bernadette Bensaude et al., « Matters of Interest: The Objects of Research in Science and Technoscience », Journal for General Philosophy of Science, 42, 2011, p. 365-383.

    16Bernadette Bensaude-Vincent, Sacha Loeve, « Metaphors in Nanomedicine: The Case of Targeted Drug Delivery », NanoEthics, 8/1, 2014, p. 1-17.

    17Sacha Loeve, « Point and Line to Plane: The Ontography of Carbon Nanomaterials », Cahiers François Viète, 3/2, 2017, From Bench to Brand and Back: The Co-Shaping of Materials and Chemists in the Twentieth Century, p. 183-216.

    18Bernadette Bensaude-Vincent, Alfred Nordmann et Astrid Schwartz (dir.), Research Objects in Their Technological Setting, Londres/New York, Routledge, 2017.

    19De même, dans Bernadette Bensaude-Vincent, Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Paris, Hachette Littératures, 1998, les matériaux composites éclairaient d’un nouveau jour la philosophie antique et inspiraient un usage inédit de la théorie aristotélicienne des quatre causes.

    20Bernadette Bensaude-Vincent, Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, Paris, La Découverte, 2009, p. 147-151.

    21Bruno Latour, « Comment redistribuer le grand partage ? », Revue de synthèse, 110/2, avril-juin 1983, p. 203-236.

    22Bernadette Bensaude-Vincent, « Stratégies de classification », dans Id., Matière à penser…, op. cit., p. 77-97 ; Id., « Chercher l’unité dans la multiplicité : diverses options de classification », dans Id., R.-E. Eastes (dir.), Philosophie de la chimie, op. cit., p. 186-190.

    23Id., Temps-Paysage. Pour une écologie des crises, Paris, Le Pommier, 2021.

    24Id., La science contre l’opinion…, op. cit.

    25Id., Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001.

    26B. Bensaude-Vincent, La science contre l’opinion…, op. cit., p. 249-269.

    27C’est une des leçons qu’on peut tirer du chimiste devenu philosophe Émile Meyerson, sur lequel Bernadette a tant travaillé : l’identité qu’on trouve omniprésente en sciences (notamment dans toute équation) est une opération, un processus d’identification qui fait s’équivaloir sous un certain rapport des choses initialement incommensurables entre elles, comme dans le fameux énoncé « les Bororos sont des Arraras ». L’identité est une relation. Bernadette Bensaude-Vincent, Eva Telkes-Klein. Les identités multiples d’Émile Meyerson, Paris, Champion, 2016.

    28Sacha Loeve, Bernadette Bensaude-Vincent, « The Multiple Signatures of Carbon », dans B. Bensaude-Vincent, A. Nordmann, A. Schwartz (dir.), Research Objects…, op. cit., p. 185-200 ; Bernadette Bensaude-Vincent, Sacha Loeve, Carbone. Ses vies, ses œuvres, Paris, Seuil, 2018, p. 284-289.

    Auteur

    • Sacha Loeve

      IdRef : 137645643

      Sacha Loeve a rencontré Bernadette Bensaude-Vincent durant ses années de master à l’université Paris-Nanterre, où il a ensuite effectué une thèse sur les nanotechnologies sous sa supervision, avant de travailler à ses côtés dans divers projets sur les technosciences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Leurs travaux en commun comportent notamment une biographie du carbone : Carbone. Ses vies, ses œuvres (Seuil, 2018, trad. Carbon: A Biography, Polity Press, 2024).

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    1Tel est l’exercice de l’opinion volontaire qu’elle met en valeur dans son essai sur la science et l’opinion. Bernadette Bensaude-Vincent, L’opinion publique et la science. À chacun son ignorance, Paris, La Découverte, 2013 [1999], réédition La science contre l’opinion. Histoire d’un divorce, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003, p. 263-269.

    2De Michel Serres, Bernadette a repris la méthode du cours comme laboratoire du livre, où on le met à l’épreuve et au travail. Voir l’introduction de l’ouvrage, excellent mais désormais difficilement trouvable, coordonné par Michel Serres, Éléments d’histoire des sciences, Paris, Bordas, 1993.

    3Comme là encore les cours de Michel Serres. « En tant qu’étudiante puis collaboratrice de Serres, j’ai appris que l’histoire des sciences est inséparable d’une large réflexion anthropologique. Dans ses cours, Serres fustigeait volontiers l’épistémologie bachelardienne et convoquait l’anthropologie (Mauss, Dumézil, Girard) pour éclairer la production du savoir scientifique. Il nous promenait dans la peinture de Carpaccio, Latour ou Turner, dans les romans de Balzac ou de Zola, pour suivre l’évolution du savoir scientifique. Il fallait en découdre avec le cloisonnement de l’histoire des sciences en histoires des mathématiques, de l’astronomie, de la physique… » Bernadette Bensaude-Vincent, « Michel Serres (1930-2019) », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 145/1, 2020, p. 126-130, ici p. 127.

    4Voir le numéro de la revue Alliage qu’elle a coordonné, dont les contributions étaient issues d’un cours en Sorbonne où elle demandait à ses étudiant·es de travailler chacun·e sur un buzzword des technosciences : Bernadette Bensaude-Vincent (dir.), « Technobuzz », Alliage, 72, 2013.

    5Bernadette Bensaude-Vincent, « Promesses et régime d’historicité en technosciences », dans Marc Audétat (dir.), Pourquoi tant de promesses ? Sciences et technologies émergentes, Paris, Hermann, 2015, p. 49-68.

    6Bernadette Bensaude-Vincent (dir.), Between Nature and Society: Biographies of Materials, Singapour, World Scientific Publishing Company, 2022.

    7Bernadette Bensaude-Vincent, « Vies d’objets. Sur quelques usages de la biographie pour comprendre les technosciences », Critique, 781-782, juin-juillet 2012, p. 588-598.

    8Bernadette Bensaude-Vincent, Richard-Emmanuel Eastes, « Introduction générale. Pourquoi une anthologie de philosophie de la chimie ? », dans Bernadette Bensaude-Vincent, Richard-Emmanuel Eastes (dir.), Philosophie de la chimie, Louvain, De Boeck, 2020, p. 1-12.

    9B. Bensaude-Vincent, La science contre l’opinion…, op. cit., p. 22.

    10Aristote, De la génération et de la corruption, livre I, chap. 10, « La mixtion », trad. par C. Mugler, Paris, Les Belles Lettres, 1966.

    11Bernadette Bensaude-Vincent, « Le mixte : un défi au tout comme somme des parties », dans Thierry Martin (dir.), Le tout et les parties dans les systèmes naturels. Écologie, biologie, médecine, astronomie, physique et chimie, Paris, Vuibert, 2007, p. 157-165 ; Bernadette Bensaude-Vincent, « L’énigme du mixte », dans Bernadette Bensaude-Vincent, Matière à penser. Essais d’histoire et de philosophie de la chimie, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2008, p. 51-64.

    12Alfred Nordmann, « Science vs. Technoscience. A primer », décembre 2011. En ligne : https://www.philosophie.tu-darmstadt.de/media/institut_fuer_philosophie/diesunddas/nordmann/Primer_Science-Technoscience.pdf, consulté le 2 mai 2023.

    13Alfred Nordmann, Hans Radder, Gergor Schiemann (dir.), Science transformed? Debating Claims of an Epochal Break, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2011 ; Sacha Loeve, « From Setting the Distance to Adjusting the Focus », Metascience, 22, 2012, p. 201-206.

    14Bernadette Bensaude-Vincent, Jonathan Simon, Chemistry, the Impure Science, Londres, Imperial College Press, 2008.

    15Bernadette Bensaude et al., « Matters of Interest: The Objects of Research in Science and Technoscience », Journal for General Philosophy of Science, 42, 2011, p. 365-383.

    16Bernadette Bensaude-Vincent, Sacha Loeve, « Metaphors in Nanomedicine: The Case of Targeted Drug Delivery », NanoEthics, 8/1, 2014, p. 1-17.

    17Sacha Loeve, « Point and Line to Plane: The Ontography of Carbon Nanomaterials », Cahiers François Viète, 3/2, 2017, From Bench to Brand and Back: The Co-Shaping of Materials and Chemists in the Twentieth Century, p. 183-216.

    18Bernadette Bensaude-Vincent, Alfred Nordmann et Astrid Schwartz (dir.), Research Objects in Their Technological Setting, Londres/New York, Routledge, 2017.

    19De même, dans Bernadette Bensaude-Vincent, Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Paris, Hachette Littératures, 1998, les matériaux composites éclairaient d’un nouveau jour la philosophie antique et inspiraient un usage inédit de la théorie aristotélicienne des quatre causes.

    20Bernadette Bensaude-Vincent, Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome, Paris, La Découverte, 2009, p. 147-151.

    21Bruno Latour, « Comment redistribuer le grand partage ? », Revue de synthèse, 110/2, avril-juin 1983, p. 203-236.

    22Bernadette Bensaude-Vincent, « Stratégies de classification », dans Id., Matière à penser…, op. cit., p. 77-97 ; Id., « Chercher l’unité dans la multiplicité : diverses options de classification », dans Id., R.-E. Eastes (dir.), Philosophie de la chimie, op. cit., p. 186-190.

    23Id., Temps-Paysage. Pour une écologie des crises, Paris, Le Pommier, 2021.

    24Id., La science contre l’opinion…, op. cit.

    25Id., Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001.

    26B. Bensaude-Vincent, La science contre l’opinion…, op. cit., p. 249-269.

    27C’est une des leçons qu’on peut tirer du chimiste devenu philosophe Émile Meyerson, sur lequel Bernadette a tant travaillé : l’identité qu’on trouve omniprésente en sciences (notamment dans toute équation) est une opération, un processus d’identification qui fait s’équivaloir sous un certain rapport des choses initialement incommensurables entre elles, comme dans le fameux énoncé « les Bororos sont des Arraras ». L’identité est une relation. Bernadette Bensaude-Vincent, Eva Telkes-Klein. Les identités multiples d’Émile Meyerson, Paris, Champion, 2016.

    28Sacha Loeve, Bernadette Bensaude-Vincent, « The Multiple Signatures of Carbon », dans B. Bensaude-Vincent, A. Nordmann, A. Schwartz (dir.), Research Objects…, op. cit., p. 185-200 ; Bernadette Bensaude-Vincent, Sacha Loeve, Carbone. Ses vies, ses œuvres, Paris, Seuil, 2018, p. 284-289.

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    Loeve, S. (2025). À l’école de Bernadette Bensaude-Vincent. In X. Guchet (éd.), Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13xn7
    Loeve, Sacha. « À l’école de Bernadette Bensaude-Vincent ». In Sciences en récits, édité par Xavier Guchet. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/13xn7.
    Loeve, Sacha. « À l’école de Bernadette Bensaude-Vincent ». Sciences en récits, édité par Xavier Guchet, Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/13xn7.

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    Guchet, X. (éd.). (2025). Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13xnq
    Guchet, Xavier, éd. Sciences en récits. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2025. doi:10.4000/13xnq.
    Guchet, Xavier, éditeur. Sciences en récits. Éditions de la Sorbonne, 2025, https://doi.org/10.4000/13xnq.
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