Avant-propos
p. 5-8
Texte intégral
1Bernadette Bensaude-Vincent est « professeure émérite » depuis 2015 – autrement dit, elle a pris sa retraite cette année-là et il devenait urgent de lui rendre hommage en lui dédiant un volume de mélanges. C’est chose faite avec le présent recueil qui réunit des contributions de celles et ceux, ancien·nes doctorant·es ou collègues devenu·es depuis lors des ami·es, qui ont répondu immédiatement et avec enthousiasme à la proposition que je leur ai faite d’en écrire l’un des chapitres. Les choses se sont passées très simplement, en juin 2021 à l’occasion du congrès de la Society for Philosophy and Technology organisé à Lille, auquel Bernadette et moi assistions : j’ai estimé qu’une surprise n’était pas de mise et qu’il valait mieux la consulter ouvertement sur les noms qu’elle voulait voir figurer sur la liste des contributrices.teurs. Nous en avons donc discuté ensemble, à ma demande Bernadette a établi cette liste en un rien de temps, celle-ci comptait une bonne vingtaine de noms. Bernadette avait vu large, elle devait sans doute s’attendre à une douzaine de réponses positives et donc de chapitres, elle ne pensait pas que tout le monde ou presque répondrait à l’appel : ce fut le cas et je peux dire que Bernadette en a été très touchée.
2Dans le cas de Bernadette, parler de « retraite » pourrait prêter à sourire : Bernadette n’a probablement jamais autant travaillé que depuis qu’elle a cessé ses enseignements universitaires. Elle enchaîne à un rythme plus que soutenu les publications d’ouvrages et d’articles, les conférences, les séminaires de travail. Au faîte de sa notoriété, récipiendaire en 2024 du prix Franklin-Lavoisier et, en 2021, de la médaille Sarton décernée par la History of Science Society, qui récompense une œuvre de toute première importance en histoire des sciences à l’échelle internationale (seuls quatre Français avaient reçu cette distinction avant elle : Alexandre Koyré, René Taton, George Canguilhem et Mirko Grmek), Bernadette ne vit pas pour autant sur ses acquis mais, bien au contraire, elle continue inlassablement d’ouvrir de nouveaux chantiers. Ce qui m’amène à expliquer le choix du sous-titre de cet ouvrage : je voulais que ce volume de mélanges ne fût pas tourné seulement vers le passé, rendant hommage à une carrière achevée et à une œuvre constituée, dont la fécondité sur de vastes domaines de la philosophie et de l’histoire des sciences et des techniques est rendue manifeste par les diverses contributions ; je voulais aussi qu’il rendît hommage à une pensée plus active que jamais, et à une œuvre continuant de se faire. Si sa carrière au sens institutionnel du terme s’est effectivement achevée en 2015, Bernadette poursuit depuis lors son travail avec une intensité au moins aussi grande que lorsqu’elle était en poste. D’où le sous-titre choisi pour ce volume : Conversations avec Bernadette Bensaude-Vincent – une manière de dire que ces contributions témoignent d’un dialogue ininterrompu des autrices·teurs des chapitres de l’ouvrage avec Bernadette.
3Trois thèmes directeurs ont accompagné Bernadette depuis le début de son itinéraire scientifique : l’histoire et la philosophie des matériaux, depuis sa thèse d’histoire de la chimie jusqu’à ses réflexions actuelles sur les matériaux comme de véritables sujets, en passant par ses travaux sur les nanotechnologies ou encore sur la biologie de synthèse ; l’histoire des sciences, spécialement de la chimie ; les sciences face au public, en société. Il ne s’agit pas là de trois thèmes sans lien entre eux, poursuivis indépendamment les uns des autres, mais au contraire d’une même trajectoire d’ensemble qui a amené Bernadette à les explorer conjointement : Lavoisier et Langevin sont deux scientifiques dont l’itinéraire montre bien les intrications de la science et de la politique, ce qui conduit en droite ligne à l’examen des relations souvent difficiles, tendues, entre la science et ses publics – le dernier livre de Bernadette, coécrit avec Gabriel Dorthe, l’un de ses anciens doctorants, reprend ainsi cet examen après la période covid durant laquelle la science, enrôlée par le politique pour légitimer les décisions adoptées, a été prise dans de violentes controverses publiques notamment sur les sujets du confinement et de la vaccination. Disqualifier par principe, avant tout examen, un public manifestant son scepticisme voire sa méfiance à l’égard de la science ou des scientifiques, c’est ne voir en lui qu’une masse baignant dans l’irrationalité crasse, enlisée dans l’obscurantisme et incapable de jugement éclairé ; c’est en conséquence s’interdire de voir en lui un sujet véritable, détenteur d’une expertise qui lui est propre et d’une vraie capacité de juger. Bernadette s’est toujours fermement opposée à cette façon asymétrique de voir les choses, à la fois méprisante, injuste et inexacte. Or, cette exigence de symétrisation, Bernadette l’a poussée très loin, au-delà des relations entre la science et le public : elle l’a portée jusque dans ses travaux sur les matériaux.
4Une caractéristique essentielle des matériaux est leur impureté, au sens propre du terme (les matériaux présentent des imperfections, ils n’ont pas la pureté que possède la matière idéale des philosophes), aussi bien qu’au sens figuré : ils mêlent inextricablement la nature, la politique et la société, la science et la technique, les états de fait et les valeurs. Les matériaux ont des vies multiples et Bernadette a ainsi pris le parti de les considérer comme des sujets à part entière : l’exigence de symétrisation concerne aussi le rapport entre les sociétés constituées de sujets (humains) et leurs « objets », qu’il faudrait plutôt appeler eux aussi des sujets. Les matériaux se comportent en effet comme des sujets de plein droit, des êtres du monde tissant toutes sortes de liens avec d’autres êtres du monde, possédant des trajectoires de vie à bien des égards erratiques, imprévisibles – comme nous. Cela a poussé Bernadette à entreprendre l’étude de ces drôles de sujets en adoptant le style et la manière des biographes : l’écriture de la philosophie et de l’histoire des sciences et des techniques telles que les pratique Bernadette prend ainsi la forme du récit de vie, qu’il s’agisse d’écrire la biographie de scientifiques ou celle de matériaux (à l’instar de ce qu’elle et Sacha Loeve ont fait pour le carbone). Des sujets partout donc !
5Par sa conception de l’histoire des sciences comme fabrique de récits, ou pour reprendre le titre de l’ouvrage : comme une mise en récits des sciences, Bernadette s’inscrit dans la continuité de la conception que Michel Serres se faisait de la discipline. L’histoire des sciences n’est pas le déroulement d’une séquence linéaire et continue, l’énumération de personnages et de dates remarquables dans le domaine de la découverte scientifique, mais un récit fait de fragments hétérogènes, de matériaux disparates (des itinéraires de savants, des buts politiques, des règles épistémiques, des processus et éléments naturels, de la culture), se déroulant dans des temporalités multiples, que l’historien doit tisser ensemble pour dégager un tout cohérent. Dans le titre du dernier ouvrage publié, avec Dorthe (Les sciences dans la mêlée), ne faut-il pas voir un clin d’œil de Bernadette à Serres, passionné de rugby et ayant fait du ballon ovale une illustration de son concept, justement, de « quasi-sujet » ? Les sciences sont effectivement prises dans une mêlée où circulent – Bernadette ne dit plus : des quasi-sujets, mais des sujets à part entière : matériaux, virus, vaccins, etc.
6À ceci près cependant que pour Serres, les récits hétérogènes composant l’histoire des sciences doivent se totaliser dans ce qu’il appelait le Grand Récit, ou le Récit du monde en sa globalité et sur sa plus longue durée, alors que Bernadette ne totalise rien : elle laisse au disparate le dernier mot, aux récits leur caractère innombrable. Pour ma part, je vois dans cet écart entre elle et Serres davantage qu’une posture épistémologique, c’est-à-dire une manière un peu différente de concevoir l’histoire des sciences – j’y vois un message à caractère politique : laisser les vies, d’humains et de non-humains, ainsi que les récits qui les racontent, à leur multiplicité irréductible, c’est défendre une vision du monde foncièrement pluraliste, celui-ci apparaissant intotalisable en un Grand Récit unique et surplombant. C’est faire tous ses droits à la diversité des êtres du monde et à leur différence qui, aussi minuscule soit-elle, est porteuse de valeur et à ce titre mérite la plus grande considération. Les matériaux racontent une histoire éclatée, impossible à sommer ; nous et nos objets n’existons que dans un laps de temps très court où les matérialités qui nous constituent se solidarisent et tiennent ensemble, avant de se séparer à nouveau pour continuer leurs trajectoires chacune de leur côté. Il n’y a pas de Grand Récit mais d’innombrables récits, infinitésimaux (les vicissitudes de telle ou telle molécule dans les processus métaboliques) ou immenses (le devenir mondial des plastiques qui s’accumulent et forment des continents de déchets ; le cycle du carbone), qui racontent le caractère plus ou moins durable de toutes choses.
7Je tiens à remercier très chaleureusement toutes les contributrices et tous les contributeurs pour ce magnifique hommage qu’elles et ils ont bien voulu rendre à Bernadette, en lui témoignant ainsi leur admiration et leur amitié.
Auteur
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Xavier Guchet
IdRef : 069837902
Xavier Guchet est professeur de philosophie à l’université de technologie de Compiègne. Il a rencontré Bernadette Bensaude-Vincent à la fin des années 1990, à l’université Paris-Nanterre. Depuis lors, il s’est constamment nourri de sa pensée et, comme il a tenu à la souligner lors de sa soutenance d’HDR en 2014, s’il n’a jamais été à proprement parler son élève, il a toujours été à son école.
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