Préambule
p. 211-218
Texte intégral
Je est un autre.
Arthur Rimbaud
Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871
1Avec cette deuxième partie, l’auteur devient le principal témoin et acteur. Jusque-là, il regardait de loin les diverses branches familiales en s’aidant de sources d’archives lacunaires et de rares témoignages ou souvenirs familiaux pour reconstituer les faits et enchaînements qui laissaient malheureusement beaucoup d’ombres dans le récit. Changement redoutable de perspective et de méthode. Ne vais-je pas être pris dans un conflit d’intérêts évident ? Comment conserver la posture apparemment distanciée adoptée jusqu’ici ? Il existe désormais une littérature surabondante sur les autobiographies et ce qu’on appelle chez les historiens l’« ego-histoire ». L’exercice se décline maintenant lors du rituel de l’habilitation à diriger des recherches. Par chance, ma date de naissance m’a dispensé de le pratiquer. En revanche, j’en ai dirigé un certain nombre et j’en ai lu un plus grand nombre encore comme membre de divers jurys. Une collection dédiée publie certaines1, une recherche collective les analyse2. Le succès de ce nouveau genre interroge. Il révèle un changement à la fois de la société, de plus en plus narcissique et nostalgique, et de la profession d’historien libérée en partie de sa méfiance face à l’autobiographie et aux mémoires, genres fétiches de l’histoire « grand public3 ».
2Tous ceux et toutes celles qui s’y astreignent évoluent entre, d’un côté, un bilan historiographique des domaines où ils se sont aventurés et où ils cherchent à se situer et, d’autre part, une démarche plus personnelle et subjective, analogue aux autoportraits des peintres où ils et elles cherchent les origines de leurs choix intellectuels et de leur rapport à l’histoire4. Ce deuxième modèle était à peu près celui de l’historienne (Michelle Perrot) et des historiens illustres conviés en 1987 aux Essais d’ego-histoire première manière, réunis à l’initiative de Pierre Nora5. Il s’agissait pour eux, non de livrer un propos d’étape en milieu de vie, mais déjà de dresser un bilan alors que la fin du festin approchait. Je me situe évidemment plutôt du côté de la seconde option de par mon âge et ma position d’émérite, sans prétendre pour autant bien entendu comparer l’intérêt de ce que je peux apporter à celui de ces maîtres éminents.
3Comme j’ai connu certains dont je fus l’étudiant ou l’élève, j’ai pu juger partiellement à quel point les contraintes de leur « idéal du moi » les détournaient ou non de la fidélité authentique à l’esprit du métier (la fameuse « objectivité » de l’historien) auquel ils adhéraient presque tous6. Parmi eux, un cas exemplaire est celui de Georges Duby dont une publication récente permet d’entrevoir comment s’est opéré le travail final d’autocensure. En effet, en 2015, les deux versions successives de son ego-histoire ont été éditées ou rééditées7 : la première, tenue secrète jusque-là, exhumée des archives du médiéviste, et la seconde, déjà présente dans le recueil collectif de 1987.
4La principale et évidente différence entre elles réside dans le passage du « il » au « je », estimé moins pompeux par le médiéviste craignant sans doute d’être accusé de se prendre pour le César de La guerre des Gaules. Pourtant l’essentiel du changement entre les deux versions est ailleurs. Il réside, pour la version éditée autrefois, dans le brouillage subtil de la généalogie sociale et dans l’accent croissant mis sur le « bon plaisir » de l’historien. L’auteur de Guillaume le Maréchal y prend volontiers la posture de l’artiste ou de l’écrivain, après s’être libéré de la rude discipline de la médiévistique bardée de sources et de références. Dans la première version, le récit des origines occupait en revanche près de trente pages contre à peine vingt dans la seconde version « officielle ». Comme si l’historien des sociétés médiévales voulait de plus en plus s’affranchir des héritages familiaux et sociaux et gommer les influences du milieu dans une sorte d’auto-engendrement créatif, privilège de l’écrivain depuis le romantisme.
5À le lire, on est bien en peine notamment de comprendre pourquoi cette famille parisienne issue de la rencontre de deux lignées provinciales déracinées dans la capitale se réinstalle à Mâcon dans l’entre-deux-guerres. La situation sociale précise des parents est très sommairement évoquée et atténue volontairement leur niveau social objectif grâce à des expressions qui euphémisent les divisions de classe : « les paysans ne sont pas loin », « de tout petits notables de bourgade », « ils ne se sentirent jamais coupés du peuple », affirme Duby sans autre preuve évidente alors que d’autres indices livrés suggèrent un statut bien supérieur à celui évoqué8. Dans la première version, le flou sociologique était un peu moins flagrant. Tout commençait par un mariage à la veille de la guerre de 1914 entre la fille d’un ancien dragon, responsable de la cavalerie des grands magasins du Louvre, et un petit patron « monté à Paris » depuis la Bresse, à la tête d’une entreprise de sellerie, puis d’une teinturerie « où on teignait excellemment pour la haute mode, les théâtres et le café-concert, des plumes d’autruche, des aigrettes, des boas9 ».
6Cette position d’entre-deux social, née d’une ascension récente est, dans la première comme dans la deuxième version, présentée comme la faculté spécifique que détenait cette famille de maintenir le lien entre les classes, d’un côté par la proximité conservée « avec les ouvriers et les plus humbles » dont on vient lointainement, mais de l’autre, par l’aspiration à la liberté, à l’individualisme, par le désir de s’identifier à la bourgeoisie et le partage des mêmes goûts qu’elle (« les courses de chevaux et les repas fins10 »). Toutefois, les raisons de la trajectoire ultérieure de la famille, parisienne dans les années 1920, redevenue provinciale dans les années 1930, ne sont guère explicitées non plus (mauvaises affaires, reconversion professionnelle ?). Elle contredit partiellement le schéma ascensionnel univoque. L’historien social du contemporain reste sur sa faim, surtout quand il se souvient du Duby historien marxisant. Il insistait alors sur les contraintes économiques et sociales qui pesaient sur les campagnes médiévales dans son premier grand livre et manuel de référence des étudiants dont je fus11.
7Le futur médiéviste se concentre ensuite sur ses souvenirs scolaires ou universitaires, présentés sous un jour enchanteur et lumineux, produits de rencontres toujours inspirantes et d’une vocation jamais contrariée, ni par ses parents admiratifs des succès de leur fils unique, ni par le choc de la guerre de 1939-1940 à laquelle il échappe miraculeusement du fait de la déroute rapide12, encore moins par les aléas de la vie dans une période (les années 1930 et 1940) qui pourtant n’en manquaient pas.
8L’auteur du Dimanche de Bouvines joue aussi en esthète sur le contraste entre les contraintes mal vécues de la capitale de son enfance (« Cette enfance fut emprisonnée dans le Paris le plus resserré ») et la liberté apportée par la petite ville à taille humaine (Mâcon), amplifiée encore lors des vacances à la campagne où il se ressourçait dans un monde en voie de disparition, cadre de ses futurs premiers travaux (« la nostalgie de la ruralité, l’incoercible désir de courir dans l’herbe »). De cette trajectoire géographique inversée par rapport à l’histoire générale de la société française (province-Paris-province au lieu de province-Paris) et des parcours de la majorité des historiens résulte l’affirmation que c’est là que l’historien des sociétés médiévales a puisé sa capacité à sortir des conditionnements et à s’ouvrir à d’autres horizons : l’histoire des campagnes dans une première phase de sa vie, l’histoire des arts et des mentalités ensuite, le dialogue avec l’anthropologie dans un troisième temps. S’y affirment aussi le refus obstiné de « la Sorbonne », synonyme d’un nouvel enfermement parisien (à l’encontre de la dominante centripète des carrières universitaires de l’époque) et l’acceptation, un tantinet aristocratique, d’une chaire au Collège de France où l’on est « librement » parisien sans être obligé de résider sur place, en raison de la légèreté des charges d’enseignement.
9L’historien qui n’hésite pas à invoquer Marx et même à le mettre en œuvre dans ses travaux d’histoire économique rurale se plaît à rejeter désormais tous les déterminismes quand il s’agit d’exposer sa propre vie intellectuelle. Il renoue ainsi avec la figure bien connue de « l’intellectuel sans attache » à la Karl Mannheim, en fort contraste avec ses pairs présents dans le recueil. Ceux-ci soulignent tous, au contraire, le lien étroit entre l’histoire qu’ils ont pratiquée et leurs origines familiales ou leurs engagements sociopolitiques13.
10Bien entendu, l’historien du Temps des cathédrales est trop habile écrivain pour tirer des fils aussi grossièrement que je viens de le faire en forçant délibérément le trait pour débusquer les non-dits volontaires. Pour se dédouaner du reproche d’infidélité à la vérité historique, suprême coquetterie, Duby met lui-même in fine en garde le lecteur contre les pièges de la biographie et de l’autobiographie : « Serais-je plus lucide si j’avais décidé d’écrire la vie de Pierre Chaunu, de Jacques Le Goff ? », s’interroge-t-il drôlement dans la première version où il fait allusion ainsi aux autres historiens avec lesquels il cohabitera dans le recueil final. Eux ont mieux joué le jeu, sans faux-semblants et ils n’avouent pas la même inquiétude quant à « leur » vérité historique. La deuxième version gommera cependant tous ces doutes et ces demi-aveux. Duby juge en effet inévitable l’incertitude à parler de soi avec justesse :
Nul ne parvient aisément à ordonner sa propre mémoire. Comment se dire ? Ce sentiment que j’ai d’impuissance est pénible. Aussi suis-je très fortement tenté de truquer, persuadé d’ailleurs que, sans en être conscient, je truque, que je bricole mes souvenirs, qu’ils se sont d’eux-mêmes bricolés tandis que je menais ma vie14.
11Sans pousser le doute aussi loin que Duby, la lecture des mémoires des rares historiens qui en ont rédigé (Pierre Goubert par exemple ou, en dernier lieu, Michel Vovelle) va dans le même sens. Même Éric Hobsbawm qui prétend faire l’histoire de l’époque et des mondes qu’il a traversés plutôt que l’histoire de sa vie (d’où le titre anglais Interesting Times, travesti de manière complètement infidèle en Franc-tireur dans la version française) n’échappe pas à quelques censures ou reconstructions, comme le montre la comparaison de ses mémoires avec la biographie ultérieure, exhaustive, fondée sur de riches archives personnelles et témoignages, et rédigée par Richard Evans, spécialiste d’histoire allemande15.
12Les parties, en général, les plus intéressantes et les plus durables des mémoires sont celles où ces historiens parlent des autres, de leur jeunesse ou des événements qui les ont marqués et pas tellement les inévitables plaidoyers pro domo pour se justifier de telle ou telle option historiographique ou idéologique ou de tel combat gagné ou perdu.
13Instruit par ces divers biais ou chausse-trappes, quelle option reste-t-il ? Comment devenir un autre à soi-même ? La sociologie a-t-elle mieux résolu ou autrement ce problème rencontré par les historiens à la recherche de leurs temps perdu ? Pierre Bourdieu s’est affronté à plusieurs reprises au problème, soit sur un plan théorique (voir la citation placée en exergue de ce livre), soit pour évoquer lui-même sa propre trajectoire et retracer ses options intellectuelles, sociales et politiques à diverses époques16. Lui aussi a hésité, comme Duby dont il était le collègue et l’ami, entre le « il » et le « je ». Il a eu également, beaucoup plus que les historiens, à s’expliquer, à chaud, à travers des entretiens et interventions publiques présentant, là encore, d’autres bribes de sa trajectoire à des époques différentes où sa position dans le champ des sciences sociales varia considérablement17. Il y aurait d’ailleurs à faire tout un travail de comparaison de ces « auto-analyses » successives au fil du temps en les confrontant aux archives qui commencent à devenir disponibles.
14Mis en garde par ces difficultés pointées par ces exemples intimidants, je tâcherai dans les pages qui suivent de maintenir au maximum la distance, comme j’ai essayé de le faire, plus aisément, du fait du fossé mémoriel, dans la première partie. Il s’agira de me considérer, autant que possible, de l’extérieur, comme j’ai été obligé, faute de sources, de saisir mes ancêtres connus ou inconnus, proches ou lointains. Pour ce faire, je m’efforcerai de fournir les preuves des jugements ou souvenirs relatés plutôt que de me fier aux reconstructions mémorielles toujours fallacieuses. Pour mieux me décentrer, je mettrai en parallèle les trajectoires de parents, d’amis, de collègues ou de relations professionnelles, afin de tirer des enseignements plus généraux et de mieux saisir les spécificités, quand il y en a, de mes orientations ou de mes choix volontaires et involontaires. Ainsi je m’appliquerai autant qu’à mes proches ou collègues et relations diverses la méthode largement pratiquée dans mes autres travaux : la biographie sociale comparée. Cette mise en relation permettra de discerner, je l’espère, ce que j’ai ou non de typique ou d’atypique, ce qui a pu me faire suivre ou m’empêcher de suivre la même voie qu’eux. Enfin, je tâcherai de ne pas confondre ce que j’écris aujourd’hui, avec le recul de la discordance des temps, et ce que je ressentais ou du moins ce que j’ai le souvenir d’avoir ressenti ou perçu, sans forcer la note d’une cohérence postulée. Elle n’est souvent qu’un embellissement guidé par le point d’honneur, souvent inconscient, d’être digne de la posture savante tout au long de sa vie18.
15En effet tout l’héritage social et culturel présent à travers les figures familiales précédentes évoquées dans la première partie ne m’était connu à l’époque que de manière partielle, confuse et lacunaire. On pourrait dire qu’il fonctionnait comme un inconscient social latent ou, dans certains cas, comme un « surmoi » plus ou moins accepté, ce que résume l’adage « le mort saisit le vif », et que tente de synthétiser la notion d’habitus chez Bourdieu : principe d’action plastique, structurant et structuré, au croisement de multiples conditionnements mais aussi d’expériences qui le modifient plus ou moins selon l’âge et la violence des chocs subis.
16À mesure que cette enquête a progressé, je peux mieux relier ces fils avec le passé plus proche de ma trajectoire. Rien n’était écrit pour autant, mais il y avait plus de vraisemblable d’un côté que de l’autre, du fait de cette inscription antérieure dans d’autres traces, de cette balance entre atouts et handicaps produite par ces rencontres entre familles à la fois proches et différentes ou avec des moments critiques de l’histoire de la société française. Si l’homme et la femme sont des animaux sociaux, ils sont plus encore des animaux historiques, particulièrement au xxe siècle. Dans ces milieux dits « modestes » mais aspirant à mieux, tout peut brutalement être remis en cause par un accident familial (décès, maladie, handicap), et surtout par une crise économique, sociale ou politique ou par une guerre, on vient de le voir. De nombreux décès prématurés émaillent la vie des familles évoquées, qu’ils soient liés aux mauvaises conditions de vie des couches populaires, aux conséquences durables des cataclysmes historiques (le siège de Paris de 1870-1971, la guerre de 1914, la guerre de 1940), ou, plus intimes, aux accès de dépression, nés d’une profonde déception des attentes sociales ou personnelles ou de l’envie provoquée par la destinée meilleure de collatéraux (voir le drame d’Issy-les-Moulineaux).
17Ces ruptures n’ont pas seulement des effets immédiats « objectifs », elles construisent au sein des familles, selon les idiosyncrasies individuelles et le sexe, des représentations durables du présent ou du futur, plus ou moins optimistes ou pessimistes, en fonction de ces « passés », encourageants ou décourageants, connus ou refoulés, dont la rémanence colore les projets ambitieux ou les timidités paralysantes. Ce rapport différent au temps, ces habitus à la fois historiques et sociaux, plus ou moins préformés, préparent plutôt telle ou telle réponse lors d’autres moments critiques. Ils favorisent tantôt l’audace et la prise de risque, tantôt, au contraire, ils déclenchent des réactions de prudence, voire d’anxiété découragée. Selon le rang dans la fratrie et le sexe, ils autorisent l’insouciance face aux obstacles ou incitent à la mesure face à la difficulté. On va en avoir une illustration immédiate dans le chapitre initial de cette partie, centré sur l’année 1968, vécue par ma mère, ma sœur et moi sur un mode bien différent de celui de la majorité des Français et Françaises, pourtant pris dans une autre tourmente collective tout aussi inattendue.
Notes de bas de page
1Collection « Itinéraires » dirigée par Patrick Boucheron puis Yann Potin aux Éditions de la Sorbonne. Voir notamment, parmi les plus originales, Claire Zalc, Z ou souvenirs d’historienne, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2021, ou Ludivine Bantigny, L’œuvre du temps. Mémoire, histoire, engagement, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2019.
2ANR Histinéraires, « La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte » animée par Patrick Garcia et Christian Delacroix au sein de l’IHTP. Patrick Garcia en dresse un premier bilan dans « La visite de chantier. Entretien avec Avner Ben-Amos et Jean-Charles Geslot sur le projet ANR Histinéraires (2014-2019) », Revue d’histoire culturelle, 6, 2023, https://doi.org/10.4000/rhc.3916 et https://doi.org/10.4000/rhc.5118. Voir aussi Caroline Galland et Vincent Heimendinger (dir.), Histinéraires. La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte. Une enquête sur les historiens contemporains, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2024, et mon compte rendu de ce livre dans 20&21. Revue d’histoire, 162, 2024, p. 179-181.
3C’était en partie une spécificité française, l’autobiographie universitaire ou non est pratiquée depuis longtemps outre-Manche, outre-Rhin ou outre-Atlantique, du moins chez les plus reconnus (voir Jeremy D. Popkin, « Les autobiographies des historiens aux États-Unis au xxie siècle », Revue d’histoire culturelle, 6, 2023, https://doi.org/10.4000/rhc.3916) ; Jeremy D. Popkin a mené une étude comparative de ce type d’écrits dans divers pays (France, Angleterre, Allemagne, Australie Amérique du Nord) dans History, Historians and Autobiography, Chicago, The University of Chicago Press, 2005. Il existe un travail universitaire sur quatre professeurs de la Sorbonne qui ont rédigé des autobiographies : Christine Plasse, Champ universitaire, champ littéraire. Les écritures autobiographiques chez les professeurs de la Sorbonne, 1880-1940, sous la direction d’Yves Grafmeyer, Lyon 2, 2002, 3 vol., publié sous forme abrégée : Les écritures autobiographiques chez les professeurs de la Sorbonne. 1880-1940. Champ universitaire, champ littéraire, Paris, L’Harmattan, 2008. J’ai siégé comme rapporteur au jury de cette thèse qui démontre surtout la rareté de la démarche : quatre autobiographies pour 164 professeurs titulaires sous la Troisième République, c’est très peu.
4On trouve un bon échantillonnage de ce rapport selon les générations dans le livre dirigé par Jean-François Sirinelli et Yann Potin, Générations historiennes, xixe-xxie siècle, Paris, CNRS Éditions, 2019, deuxième partie. Je me suis déjà risqué à l’exercice sous la forme de deux entretiens, l’un avec Chloé Maurel (« Christophe Charle, le parcours et les idées d'un historien », Cahiers d’histoire, 127, mai 2015, p. 149-166), l’autre avec Gérard Mauger et Louis Pinto (« De la littérature à l’histoire, un parcours singulier », Savoir/agir, 32, juin 2015, p. 73-86). Mes anciens élèves et collègues m’ont dédié deux livres où se trouve « mon portrait chinois » qui m’a parfois plongé dans la perplexité (Nicolas Delalande, Béatrice Joyeux-Prunel, Pierre Singaravélou, Marie-Bénédicte Vincent [dir.], Dictionnaire historique de la comparaison, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, notamment p. 305-309) ; voir aussi de manière complémentaire François Jarrige, Julien Vincent (dir.), « La modernité dure longtemps ». Penser la discordance des temps avec Christophe Charle, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, leur introduction. p. 5-19. Ma postface, rédigée pendant le confinement de 2020, esquisse certains thèmes de cette deuxième partie (p. 263-279).
5Pierre Nora (éd.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987.
6François Dosse souligne aussi combien Pierre Nora a eu du mal à les convaincre et surtout a rencontré bien des refus de l’exercice jugé « risqué » ou « impudique » de la part d’autres historiens qui, plus tard, ont préféré le genre « mémoires » comme leur éditeur lui-même, désormais académicien. François Dosse, « Peut-on parler d’un pacte autobiographique ? », Revue d’histoire culturelle, 6, 2023, https ://doi.org/10.4000/rhc.5126.
7Georges Duby, Mes ego-histoires, Paris, Gallimard, 2015, préface de Pierre Nora, postface de Patrick Boucheron.
8Georges Duby, « Ego-histoire II », dans ibid., p. 72. La volonté de rendre plus modestes les origines qu’elles ne le furent souvent fait partie des biais de nombreuses autobiographies universitaires ; cela permet par contraste d’augmenter le mérite personnel et l’ampleur du chemin parcouru vers le haut.
9Id., « Ego-histoire I », dans ibid., p. 24.
10Curieuse vision en creux du « peuple », voué aux « repas grossiers » et qui n’aimerait pas les courses de chevaux alors que c’est précisément l’époque où les paris hippiques deviennent un phénomène de masse à Paris, comme l’a montré Daniel Roche dans le dernier volume de sa trilogie équestre (Connaissance et passions. Histoire de la culture équestre, xvie-xixe siècle, t. 3, Paris, Fayard, 2015, chap. 8).
11Georges Duby, L’économie rurale et la vie des campagnes de l’Occident médiéval, Paris, Aubier-Montaigne, 1962, 2 vol.
12Le service armé est remplacé par « la farce des premiers chantiers de jeunesse », occasion cependant pour le futur historien de « reconnaître que les distinctions de classe existent et tiennent pour l’essentiel aux façons de penser, de croire, de se tenir » (ibid., p. 43-44). La distance esthétisante au réel ne saurait être mieux visible que dans ce passage sur une période pourtant tragique pour la France.
13Maurice Agulhon, l’ancien militant communiste, historien des mobilisations populaires de l’avant-1848, René Rémond, l’intellectuel catholique engagé, spécialiste des « droites », Pierre Chaunu, « fils de la morte », converti au protestantisme, habité par une histoire à tendance prophétique, Michelle Perrot, historienne des grèves ouvrières et des femmes, animée par des idéaux libérateurs post-1968, Raoul Girardet, sympathisant de l’extrême droite, historien du nationalisme et de la société militaire à laquelle sa famille était liée.
14G. Duby, « Ego-histoire II », art. cité, p. 70.
15Pierre Goubert, Un parcours d’historien. Souvenirs, 1915-1995, Paris, Fayard, 1996 ; Michel Vovelle, La bataille du bicentenaire de la Révolution française, Paris, La Découverte, 2017 ; Éric Hobsbawm, Franc-tireur. Autobiographie, Paris, Ramsay, 2005 ; Richard J. Evans, Eric Hobsbawm, A Life in History, Londres, Little Brown, 2019. Voir Christophe Charle, « Hobsbawm intime », à propos de Richard Evans, Éric Hobsbawm, A Life in History, La vie des idées, 2019.
16Pierre Bourdieu, « Fieldwork in Philosophy » [1985], dans Choses dites, Paris, Éditions de Minuit, 1987, p. 13-46 ; Id., Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004 ; Id., Invitation à la sociologie réflexive, avec Loïc Wacquant, Paris, Seuil, 2014, notamment p. 263 et suiv. Voir aussi l’entretien avec Gisèle Sapiro, dans Louis Pinto, Gisèle Sapiro, Patrick Champagne (dir.), Pierre Bourdieu sociologue, Paris, Fayard, 2015, p. 79-91, et l’introduction réflexive sur les articles réunis dans Le bal des célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn, où il rappelle les liens intimes entre son enquête et les lieux et personnes de son enfance à Lasseube (Paris, Points [Histoire], 2002, p. 11-12).
17Pour une première synthèse, voir différents articles dans Gisèle Sapiro et al. (dir.), Dictionnaire Bourdieu international, Paris, CNRS Éditions, 2020. J’y ai notamment analysé les relations de Bourdieu avec l’École normale supérieure et le Collège de France. De multiples témoignages d’amis ou de disciples ont été publiés après sa mort en 2002, il serait trop long de les citer tous. Voir le livre récent, très éclairant, de Victor Collard qui confronte les sources d’archives et les témoignages avec les clés fournies (ou non) par Bourdieu lui-même : Pierre Bourdieu, genèse d’un sociologue, Paris, CNRS Éditions, 2024.
18Ces options expliquent pourquoi ce qu’il est convenu d’appeler « la vie privée » sera pratiquement mis entre parenthèses, pas seulement par obligation de réserve vis-à-vis de proches qui pourraient s’en offusquer, mais parce que sur ce terrain il faudrait disposer (ce qui est presque impossible et encore plus indiscret) d’informations similaires à celles qui me concernent pour mener la comparaison de manière équitable avec d’autres figures évoquées. J’assume complètement ce choix à rebours de ce que certaines modes éditoriales lancent ces derniers temps sur le marché où l’intime s’étale sans retenue pour faire vendre et susciter l’émoi journalistique.
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