Conclusion de la troisième partie
p. 325-328
Texte intégral
Cy aprés s’ensuit en brief ung peu de memoire d’aucuns droiz appartenant a la ville de Troyes et aux habitans d’icelle, non contenuz en l’eschevinage et dont aucune chose n’est escript es registres et papiers de la ville1.
1Ainsi s’exprime, au début du xvie siècle, le clerc qui rédige le registre pour la prévôté et le bailliage. Si un grand nombre d’actes copiés concernent des compétences toujours en jeu entre échevins et officiers royaux, cette entreprise n’exclut pas la volonté de compléter les documents de la ville et de préciser les droits des habitants. Les documents copiés à la suite consistent en une série d’exemptions, de sentences et d’ordonnances prises par le bailli, concernant les foires ou les impôts, à partir de divers écrits, le livre du « reverend » sur les « droits du pont ferré » ou le « livre du roi », registres aujourd’hui disparus. Le registre Q1 était probablement destiné à donner aux habitants la copie de certains droits dont les justificatifs étaient conservés uniquement par le bailliage.
2Ce registre témoigne ainsi de la complexité du jeu des pouvoirs à Troyes au début du xvie siècle, alors que l’échevinage a plusieurs décennies d’existence. Les fonctions de receveurs restent exercées par différentes personnes, les droits des habitants apparaissent tantôt dans des documents émanant du bailliage, tantôt dans les écrits de l’échevinage, et nombre de domaines sont encore partagés. Avec le retrait du clergé de l’échevinage, les cartes sont rebattues en 1523. Les modalités de participation à l’assemblée générale font aussi l’objet de redéfinitions dans les années 1530, non sans créer des conflits au sein de la ville. Deux ans après l’inventaire de 1532, les Troyens reçoivent la visite d’Éléonore d’Autriche. Les mises en scène déployées à cette occasion différencient nettement les métiers par des habits spécifiques à chacun d’entre eux. Comment ne pas faire le lien avec le débat qui se cristallise au même moment sur la composition de l’assemblée générale des habitants ? En effet, en 1535, sur requête du maire et des échevins, les Grands Jours présents dans la ville rendent un arrêt provisionnel ordonnant que, pour le rassemblement des prochaines assemblées générales,
les maîtres, procureurs ou bâtonniers de chaque état et métier d’icelle ville feront assembler, le jour précédent que se fera ladite assemblée générale, ceux dudit état et métier et élire respectivement trois de chacun desdits états et métiers, pour comparaître pour leurs dits états et métiers ledit jour que se fera ladite assemblée générale2.
3Cette décision suscite immédiatement une vive opposition dans la ville, notamment de la part du maire et des échevins, qui craignent de perdre le contrôle de l’assemblée générale, dont la composition est restreinte depuis 1493. Les habitants écrivent aussi leur opposition à cette réforme. Les officiers royaux, en revanche, la défendent. Leurs nombreux liens avec les maîtres des métiers leur donnent-ils l’espoir de peser ainsi davantage au sein d’une assemblée qui était auparavant dominée par les quelques métiers fournissant le personnel de l’échevinage ? Après négociation, ils acceptent le retour à la forme ancienne, c’est-à-dire celle du rassemblement par les dizainiers. En 1538, un arrêt du Parlement vient, pour un temps, clore le débat, sous la forme d’un ralliement aux propositions du maire et des échevins : leurs successeurs et les autres officiers municipaux de la ville seront élus par six délégués des « notables bourgeois », six délégués des « marchands drapiers », six délégués des « marchands merciers » et deux délégués de « chacuns des autres arts et métiers ». Cette nouvelle modalité de désignation est appliquée à partir de Pâques 1539, mais les lettres de réclamation ne cessent pas pour autant, et les opposants en appellent toujours à l’arrêt de 14933.
4Malgré cela, les courriers de la ville adressés aux pouvoirs extérieurs continuent de mettre en exergue le consensus et l’unité de Troyes dans sa fidélité au roi. Les discours de valorisation de Troyes comme « capitale de la Champagne » et la royalisation des archives, mais aussi des dirigeants municipaux troyens, se voient récompensés au début du xvie siècle. En 1521, après la perte de Tournai et l’échec de la prise du Luxembourg, considérant que « Troyes est la capitalle et principalle de tout notre païs de Champaigne », François Ier décide d’en faire une place forte, « attendu la scituation d’icelle qui est en paÿs de frontiere et prochaine de nos ennemis », dans le contexte de la mise en place de fortifications bastionnées dans tout le royaume de France4. Le discours est le même que celui des formulaires du xve siècle. Par lettres d’octroi du 31 mai 1521, le roi décide que dix villes de la région devront dorénavant payer à Troyes une taxe de quatre livres par muid de sel vendu dans leur grenier à sel. La décision royale est justifiée par le fait que ces villes « sont les plus prouchaines dudit Troies et malmises sans grans fraiz et mises a faire fortes pour resister a sieges et invasions d’ennemys, par quoy est chose bien raisonnable qu’ils aydent a fortifier ladite ville de Troies ou ils se pourroient garentir et saulver5 ». L’obtention de la faveur royale permet à Troyes de s’affirmer sur son arrière-pays, à défaut de consolider sa place dans la hiérarchie urbaine du royaume.
Notes de bas de page
1AMT, Boutiot, Q1, fol. 59v.
2AMT, Delion, layette 3, 1re liasse, cité dans J. Paton, Le corps de ville de Troyes, op. cit., p. 40.
3Pour plus de détails sur ces événements, voir ibid., p. 40-49.
4Anne Blanchard, « La bonne sûreté du royaume, milieu du xve siècle-milieu du xvie siècle », dans Philippe Contamine et André Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France, t. 1, Des origines à 1715, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 257-277 et Philippe Contamine, « La première modernité. Des guerres d’Italie aux guerres de Religion : un nouvel art militaire », dans ibid., p. 233-256.
5AMT, Delion, layette 51, 1re liasse, 128.
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