La pensée d’Ostad Elahi
p. 11-22
Note de l’éditeur
Le texte qui suit a été prononcé lors d’une table ronde organisée à l’université Paris-Sorbonne dans le cadre du symposium « Le Spirituel : Pluralité et Unité » (7-10 septembre 1995) (N.d.É.).
Texte intégral
1On peut distinguer trois grandes périodes dans la vie d’Ostad Elahi. Il a d’abord mené pendant vingt-cinq années une vie d’ascète, planifiée et rigoureuse, sous la direction spirituelle éclairée de son père. Immergé dans la tradition mystique, sa formation combinait la pratique de la contemplation et l’étude des textes religieux classiques (en persan, en arabe et en kurde). Dix ans après la disparition de son père, en 1920, Ostad a quitté sa retraite, il a abandonné le mode de vie traditionnel et contemplatif pour s’engager dans la vie active, comme magistrat puis comme juge. Ce changement radical tenait à la nécessité qu’il éprouvait d’élargir le champ de ses expériences et de mettre à l’épreuve de la vie sociale et professionnelle les principes éthiques et religieux qu’il avait acquis au cours de ses années d’ascèse.
2Ce n’est qu’à partir de 1957, date de son départ à la retraite, qu’Ostad Elahi a commencé à publier ses ouvrages et à transmettre véritablement son enseignement spirituel. À cette époque, il rencontrait chez lui, à Téhéran, des gens de tous horizons, de toutes religions et de toutes nationalités. C’est l’enseignement oral dispensé dans ce cadre que je souhaiterais aborder ici.
3Mais au préalable, il faut dire quelques mots de l’œuvre écrite d’Ostad Elahi. Elle reprend son enseignement, mais dans le vocable propre à la théologie et à la philosophie classiques, en mêlant les traditions arabe, persane et kurde, familières aux érudits de l’époque. Parmi ses ouvrages publiés, il faut mentionner Bohrân ol-haqq (« Preuve de Vérité »), qui apporte une rectification pratique et théologique aux enseignements symboliques des Fervents de Vérité, ordre mystique traditionnel de la région kurde dans laquelle a grandi Ostad Elahi. On peut citer également Ma’refat ol-ruh (« Connaissance de l’âme »), une étude philosophique et théologique de la notion d’âme ; et enfin Hâshieh bar Haqq ol-haqâyeq, un commentaire consacré à un long poème mystique de son père. Si l’on prend connaissance des enseignements oraux d’Ostad Elahi, qui seront au centre de mon propos, on se rend compte que chacun de ses écrits ne fait que développer sur un mode plus érudit les mêmes thèmes et les mêmes principes spirituels.
4L’enseignement oral d’Ostad Elahi, plus informel que son œuvre écrite, est issu de discussions ou d’explications données aux personnes qui venaient chercher auprès de lui des réponses à leurs questions. Ces propos ont été fidèlement notés et retranscrits par des proches. À ce jour, deux recueils de paroles ont été publiés en persan2 ; c’est d’eux que sont extraites toutes les citations qui suivront. L’oralité et le caractère informel de cet enseignement ne signifient nullement qu’il constitue un aspect « mineur » ou une version superficielle de son œuvre écrite. En fait, comme l’auront constaté ceux d’entre nous qui connaissent un peu les traditions mystiques pré-modernes, l’expression la plus ouverte, la plus directe et la moins symbolique des enseignements spirituels est souvent celle qui est réservée au cercle des proches.
5Dans le cadre de ces remarques introductives, il me paraît utile de souligner d’emblée l’importance accordée à la dimension pratique de cet enseignement. D’après Ostad Elahi, ce n’est qu’à travers une pratique spirituelle qu’on peut trouver la vérité ; on ne peut s’en tenir uniquement à une « théorie », à un système donné de croyances ou d’idées.
6Cela ne signifie pas que la réflexion et la compréhension ne sont pas essentielles à la tâche de la formation spirituelle, mais plutôt qu’elles doivent prendre racine dans la pratique et l’expérience réelles. Comme il le fait remarquer :
Un savant pratiquant3 est comme quelqu’un qui parcourt la voie [spirituelle] en avion. Un pratiquant non savant est comme quelqu’un qui parcourt la même voie à dos d’âne. Être un savant non pratiquant, c’est pire que d’être un pratiquant non savant4.
7Cette perspective générale étant posée, je voudrais soumettre quelques remarques concernant la manière dont la pensée d’Ostad Elahi me semble répondre aux grands défis auxquels sont actuellement confrontées les religions.
8Ostad Elahi est né dans un milieu provincial traditionnel, qu’il évoque dans ses souvenirs d’enfance. À cette époque, les hommes s’éloignaient rarement de leur village et leur vie religieuse était presque entièrement régie par des coutumes locales. Les représentants religieux transmettaient des modèles de croyance et de comportement qui n’évoluaient que très lentement à travers les siècles. Seuls quelques mystiques et leurs disciples se consacraient à la spiritualité, en se retirant délibérément du monde. Mais les profondes mutations de ce siècle (dans les domaines de la technologie, des communications et de la vie économique et sociale) ont peu à peu bouleversé et fait disparaître ce cadre millénaire de vie et de pratique religieuse. L’humanité est entrée dans l’ère du « village planétaire ». Les croyances et les pratiques religieuses ne peuvent plus aujourd’hui demeurer isolées dans un particularisme aveugle, ni être purement et simplement rejetées comme des formes archaïques. Dans ces conditions, il est plus urgent que jamais de commencer à penser notre nature spirituelle et notre finalité communes, mais d’une façon qui soit adaptée à l’époque contemporaine.
9Tout le temps qu’a vécu Ostad Elahi, et même encore aujourd’hui, des hommes de toutes religions et de toutes cultures ont essayé de répondre à cette situation nouvelle, et ce de deux façons. Certains ont tenté de rejeter toutes les traditions religieuses antérieures et de bâtir un monde nouveau sur une morale « simplement » humaine, dépourvue de référence spirituelle. D’autres ont tenté de fuir ces nouveaux défis en recréant artificiellement des communautés religieuses fermées sur elles-mêmes et en s’accrochant aux certitudes rassurantes (mais illusoires) des traditions religieuses pré-modernes. Pour mesurer la gravité des conséquences de ces deux options, il suffit de considérer l’actualité du jour.
10Face à ces mêmes bouleversements planétaires, Ostad Elahi propose une voie tierce, à partir d’une réflexion fondée sur une compréhension profonde de notre héritage religieux et de la situation inédite du monde moderne. Elle met en lumière et respecte l’essence spirituelle commune des religions, mais aussi la fonction pratique et éthique qu’elles peuvent remplir dans les différents domaines abordés par ce symposium.
11En réponse aux questions pratiques et personnelles qui lui étaient posées, Ostad Elahi a développé progressivement ce que nous pourrions appeler une « vision globale du patrimoine spirituel de l’humanité ».
12Pour expliquer cette vision globale, il commençait toujours par distinguer d’une part l’essence et le but spirituels communs à toutes les religions révélées, et d’autre part leur dimension exotérique, coutumière, qui concerne seulement notre vie sociale et matérielle. Il disait par exemple :
Les principes divins véridiques sont les mêmes dans toutes les religions, qui ne diffèrent entre elles que dans leurs aspects relatifs à des questions d’ordre matériel. Les préceptes concernant la purification de l’âme et la perfection éthique sont identiques dans toutes les religions5.
13On reviendra plus loin sur l’attention que portait Ostad Elahi à cette dimension spirituelle commune, fondamentale. C’est sur cette dimension que reposent l’unité et l’universalité de toute sa démarche. Mais il faut prendre le temps d’en relever quelques implications pratiques, et non moins essentielles, en ce qui concerne la vie en société.
14La première implication, et la plus évidente, est la nécessité d’une tolérance et d’une compréhension mutuelle dans tous les domaines. Sans cette tolérance, sans une multiplicité de voies et de perspectives religieuses, personne ne serait libre de suivre son propre chemin spirituel, et même de pouvoir en apprécier pleinement l’authenticité. À ce sujet, Ostad dit à plusieurs reprises que toutes les religions sont respectables et qu’il ne faut en rejeter aucune.
15La seconde implication frappante – compte tenu des coutumes sociales et religieuses propres à son milieu culturel – apparaît dans son affirmation répétée de l’égalité entre les hommes et les femmes :
Du point de vue spirituel, il n’y a pas de prérogatives propres à l’homme ou à la femme. Pour Lui, il n’y a pas de différence « homme/femme »6.
16Il ne s’agit pas là d’une clause de rhétorique, mais d’un principe spirituel de grande portée qu’il applique pleinement, comme en témoignent nombre de ses paroles.
17Souvent, dans l’enseignement d’Ostad Elahi, un principe énoncé sous une forme concrète, dans un but pratique, nous ramène, si nous l’appliquons, à une réalité spirituelle plus profonde. Par exemple, cette insistance sur la nécessité éthique de la tolérance religieuse et de l’égalité entre hommes et femmes correspond au but spirituel profond de l’amour et de la compassion universels, but qui a été énoncé dans toutes les traditions religieuses.
18Ainsi, en répondant à la question « Qu’est-ce que le mysticisme (ou la connaissance spirituelle réelle) ? », Ostad Elahi répond :
Qui que tu voies, si tu le considères comme un mystique, alors tu as compris le sens de la mystique. Lorsque tu considéreras tous les prophètes et les saints comme authentiques et que tu ne feras plus aucune différence entre les religions, alors tu auras atteint l’étape de la connaissance spirituelle7.
Ou même plus simplement :
Toutes les religions ont dit : « Ce que tu veux de bien pour toi-même, tu dois aussi le vouloir pour autrui et agir en conséquence, et ce que tu ne veux pas pour toi-même, tu ne dois pas le vouloir pour les autres et tu dois chercher à les en préserver. » C’est le principe phare de la Religion8.
19Une troisième conséquence fondamentale découle implicitement de ce dernier point (amour et respect universel de toutes les créatures) : Ostad Elahi insiste sur la nécessité éthique et spirituelle de participer à la vie sociale et de s’impliquer pleinement dans la communauté humaine. Il faudra revenir sur les motivations profondes de ce principe, car il concerne directement la possibilité même d’une pratique du spirituel. Cette nécessité de la vie en société, Ostad Elahi en avait d’ailleurs déjà donné l’exemple en acte, en quittant sa retraite mystique pour embrasser une exigeante carrière de magistrat.
20La quatrième implication, enfin, est la responsabilité individuelle, totale et inaliénable qui est la nôtre dans tous les domaines de notre vie.
21Ce dernier point apportera peut-être un élément de réponse à une interrogation qui revient souvent chez ceux qui ont pris conscience de la portée extraordinaire de la pensée d’Ostad Elahi. Pourquoi n’a-t-il pas cherché à s’attirer des adeptes qui auraient répandu ses idées, comme ont pu le faire d’autres figures spirituelles ? Il existe plusieurs réponses à cette question, mais on peut penser d’abord à cette idée, sans cesse réaffirmée par Ostad Elahi, que chaque être humain a le devoir de partir lui-même en quête de la vérité, et que nul ne peut se décharger de cette responsabilité ou la déléguer à autrui.
22Si l’on voulait résumer en quelques mots le propos d’Ostad Elahi, on pourrait dire qu’il concerne avant tout « l’âme et sa quête de Vérité » : en réponse aux questions de ses interlocuteurs, les sujets qu’il développe, qu’il s’agisse de questions métaphysiques, théologiques, ou ayant plus directement trait à la pratique spirituelle, gravitent autour de cette idée centrale de la quête. Et cette quête, comme il le répète souvent, se ramène à quelques questions essentielles :
La Vérité pour tout homme, consiste à savoir ce qu’il est, d’où il vient, quels sont ses devoirs ici-bas et où il va. Quand il a fait de ces questions l’objet de sa quête, qu’il est passé à l’action et qu’il a compris, il a atteint la Vérité9.
La clé de voûte de la spiritualité est que l’homme comprenne pourquoi il a été créé, quel est son devoir et quel est son but10.
Notre devoir et notre but, c’est de suivre Ses commandements pour arriver à la Perfection11.
23Ostad Elahi nous rappelle sans cesse que notre condition humaine, bien qu’elle comporte ses propres défis et responsabilités spirituelles, fait nécessairement partie d’un processus de perfectionnement bien plus vaste, qui concerne l’ensemble de la création.
Par l’enchaînement des causes et des effets, l’influx vital, ou essence du minéral, évolue du minéral vers le végétal puis l’animal et enfin l’âme terrestre [l’âme de l’embryon humain]. Arrivée à l’homme, l’âme céleste entre en jeu et dissout le reste en elle. L’âme terrestre, ou substance vitale, est différente de l’âme céleste, mais dès que l’âme céleste est insufflée dans l’homme, elle dissout la substance vitale en elle et le Moi apparaît […]12.
24L’évolution des minéraux, des végétaux et des animaux se fait de façon naturelle et automatique ; elle est prédéterminée. Il en va autrement du perfectionnement de l’homme, car ce dernier possède une « âme céleste » (ruh-e malakuti) ; doué de discernement et de libre arbitre, c’est par ses propres efforts qu’il peut parvenir à la perfection. Il reste que l’âme humaine incarnée ou « soi » est la combinaison unique et le point de rencontre de deux dimensions tout à fait différentes : d’un côté, l’âme céleste individuelle, ou esprit immortel, qui porte en elle « l’expir divin » et reste en permanence en relation avec Dieu ; de l’autre, l’âme terrestre, mortelle, charnelle ou animale-humaine (bashar désigne, en arabe, l’animal humain) qui est la combinaison unique et individuelle d’âmes animales, végétales et minérales antérieures agrégées à un corps suivant le principe du perfectionnement. Cependant, pour Ostad Elahi, la rencontre et la combinaison dans un même corps de ces deux dimensions que sont notre âme et notre moi animal ne constituent pas une sorte de piège ou de prison desquels il faudrait chercher à s’évader. Bien au contraire, c’est justement cette combinaison complexe qui crée cette situation terrestre unique par laquelle l’âme céleste devient progressivement apte à apprendre et à se développer jusqu’à son plein épanouissement spirituel.
25Ostad Elahi insiste constamment sur le fait que le chemin qui mène à l’accomplissement réel de notre nature spirituelle commence nécessairement par la recherche et le développement d’une véritable conscience de notre âme, c’est-à-dire de notre Soi. En d’autres termes :
L’existant réel, c’est l’âme ; le corps est un instrument de l’existant et non l’existant réel. Celui qui atteint la Perfection plonge dans l’Océan de l’Unicité. Néanmoins, chaque parcelle conserve son identité13.
26Mais il est impossible d’entreprendre un voyage sans en connaître un tant soit peu le but. Pour Ostad Elahi, le but du cheminement spirituel, c’est donc la perfection. La parole suivante résume très bien la relation intime entre ce but et les multiples engagements pratiques et concrets qu’implique le cheminement spirituel :
Plus on parvient à prendre de la distance avec les pulsions et désirs de l’ego et à s’approcher des sentiments humains, plus on s’approche de la Perfection. Mais très rares sont ceux qui ont atteint la Perfection absolue. Chacun peut être parfait dans un domaine donné, mais il faut réunir beaucoup de conditions pour devenir parfait en humanité. En théorie, c’est très facile, mais en pratique, c’est très difficile. L’homme parfait, c’est celui qui pratique pour les autres ce qu’il veut pour lui-même et ce qu’il ne veut pas pour lui-même il en préserve aussi les autres. C’est très facile à dire, mais en pratique, c’est très difficile à appliquer. Plus on parvient à pratiquer cette règle, plus on devient parfait en humanité. Il faut se contrôler vingt-quatre heures sur vingt-quatre en étant son propre juge14.
27Il y a encore bien d’autres paroles, et plus concises, dans lesquelles Ostad Elahi traduit cet état spirituel en termes de manifestations éthiques concrètes :
Un humain véritable, c’est quelqu’un qui se réjouit du bonheur des autres et compatit à leur malheur15.
La clé de voûte de la vie en ce monde, c’est le respect du droit d’autrui16.
Le voyageur [sur la voie spirituelle] doit préserver l’équilibre entre les quatre éléments suivants : l’âme, le corps, la famille et la société17.
28Travailler dans ce but est une tâche difficile, qui peut susciter une lassitude passagère. De ce fait, il est utile, avant d’aborder les prescriptions pratiques essentielles que définit Ostad Elahi, de garder en mémoire ce qu’il dit à propos de l’importance de la foi, de la certitude spirituelle et de la maîtrise de soi.
Pour tout le monde, il y a des hauts et des bas, mais à des degrés divers. L’homme doit s’efforcer de prendre de la distance par rapport aux désagréments de la vie de façon à devenir maître de lui-même. Une fois qu’il est devenu intérieurement maître de lui-même, tout lui devient facile18.
29La parole suivante contient certains des enseignements spirituels pratiques les plus fondamentaux, communs à toutes les religions :
Les principes des religions sont érigés et fondés sur quelques piliers inébranlables : la maîtrise de soi, la charité, la prière, l’intention pure et la sincérité envers Dieu19.
30Après avoir décrit le rôle de la maîtrise de soi et de la charité, Ostad poursuit :
La condition de la prière est de porter son attention sur la Source divine, et non pas seulement de répéter des phrases.
L’intention pure et la sincérité envers Dieu signifient en termes simples que ce que l’on aime comme bienfait pour soi, on l’aime pour toute la création, et que ce que l’on n’aime pas pour soi on ne le veut pas pour les autres.
Lorsque les principes ci-dessus sont vraiment observés, on est purifié, on est sorti de l’animalité et on devient un être humain véritable. Lorsque l’homme devient vraiment humain, son inclination naturelle lui dicte d’agir toujours en bien20.
31Bien entendu, énoncer ces principes est une chose, les mettre en pratique – chacun le sait – en est une autre ! Avant de citer d’autres paroles d’Ostad Elahi qui illustrent ce cheminement menant de la connaissance de soi à la connaissance de Dieu, il faut expliquer ce qui apparaît peut-être comme une contradiction entre cette conception métaphysique du « soi réel », qui semblerait impliquer une démarche « contemplative », et son enseignement pratique, éthique et religieux, qui comme on l’a vu, rompt avec l’idéal de la vie contemplative, retirée du monde. Pourquoi Ostad Elahi insiste-t-il tant sur le fait qu’une vie sociale active, responsable, engagée dans ce monde, est indispensable au processus de connaissance de soi ? C’est que nous ne pouvons parvenir à nous connaître nous-mêmes – et à polir le miroir de notre cœur – qu’au travers des conflits et des défis d’une vie active dans ce monde, qui nous renvoient notre propre reflet.
32Une vie engagée dans la société est donc l’école la plus efficace et la plus fructueuse pour découvrir la nature véritable de l’âme et la purifier. Dans l’une de ses anecdotes autobiographiques, Ostad raconte ainsi : « Un soir, au crépuscule, j’ai eu un état spirituel (hâl) et j’ai décidé de m’isoler dans un coin pour me consacrer à cet état et me livrer à la prière et à la méditation. » Puis il décrit en termes humoristiques comment, dérangé par le bruit que font ses voisins, il monte sur la terrasse installée sur le toit de sa maison, enfin comment une suite d’événements l’obligent à descendre dans la rue, à prendre le chemin d’un mausolée éloigné, mais là encore sans parvenir jamais à trouver un lieu isolé, propre au recueillement. En conclusion, il explique :
Bref, ce soir-là, mon état spirituel a disparu comme il était venu et malgré tous mes efforts, Dieu ne m’a pas donné Son approbation pour que je puisse me retrouver seul avec moi-même. J’ai pensé : « Ah, Seigneur ! Tu m’éprouves encore ? Eh bien mon Dieu, que Ta volonté soit faite ! » À ce moment-là une voix m’a dit : « C’est dans ton propre cœur que tu dois t’isoler, il n’y a pas d’autre lieu pour cela. Il n’y a que le cœur où l’on puisse être seul avec soi-même ! » J’ai su ensuite du monde spirituel que leur but était de m’empêcher de me retirer dans mon coin. Car dernièrement, j’avais tendance à m’éloigner du monde alors qu’en raison de mon statut professionnel il aurait fallu que je me mêle plus aux gens, que je ne manque pas les occasions de les rencontrer et que je participe aux réceptions.
C’est dans son propre cœur qu’il faut essayer de s’isoler. Il n’est pas juste de chercher à se retirer de la société. Il faut vivre au sein de la société, tout en se préservant de ses effets négatifs. Celui qui se retire dans un coin, qui renonce à participer aux réceptions, à aller au spectacle, à fréquenter les autres… et qui se dit vertueux, se trompe. Ce qui compte, c’est de rester vertueux tout en vivant au sein de la société21.
33On mesure l’importance que revêt la vie active dans ce monde pour la connaissance de soi et de Dieu, si l’on considère que les principes qui sous-tendent ces conseils pratiques, et qui sont toujours rappelés à ceux qui avancent sur la voie spirituelle, ne sont autres que les piliers mêmes du perfectionnement. Ces principes fondamentaux se ramènent à trois points essentiels. Premièrement : dire le bien, voir bien et vouloir le bien. Deuxièmement : lutter sans cesse contre les attaques cachées ou visibles de notre soi animal. Troisièmement : porter constamment notre attention vers Dieu. En fait, il s’agit là des aspects inséparables d’un même « travail » spirituel sur la voie du perfectionnement. Travailler sur l’un de ces trois points met nécessairement en relief le rôle des deux autres.
34Le premier de ces principes, sur lequel Ostad Elahi revient en permanence, consiste à parvenir graduellement à dire bien et à vouloir le bien – et finalement, à voir le bien en chaque chose.
Celui qui se dit viator (dans la voie spirituelle) doit faire siens ces trois principes :
– « Dire bien » : c’est-à-dire ne pas médire, ne pas calomnier, ne pas jurer ou injurier, etc.
– « Voir bien » : ne voir rien ni personne en mal, mais au contraire voir toute chose en bien.
– « Vouloir et penser bien » : ce que l’on veut pour soi, le vouloir pour tous ; ne pas éprouver de haine, de jalousie et de rancune, ne pas penser à la vengeance, etc.22.
35Ce principe fondamental, si souvent rappelé par les prophètes et les saints, est simple en apparence ; mais dès que nous le mettons un tant soit peu en pratique, nous nous trouvons confrontés au deuxième grand thème de l’enseignement spirituel d’Ostad Elahi, le difficile combat entre notre âme céleste ou « esprit » et l’âme terrestre, plus particulièrement le « soi impérieux23 », avec ses masques et ses ruses innombrables.
36Cette lutte inévitable pour dominer cette part de nous-même qui s’oppose « naturellement » à notre nature plus haute et divine est un thème central dans toutes les traditions religieuses. Mais la manière dont Ostad Elahi traite ce sujet apporte des clarifications importantes, qui constituent des points saillants de son enseignement spirituel.
37Pour commencer, Ostad Elahi insiste sur la nécessité de toujours renforcer ce qu’il y a de plus haut en nous, l’âme céleste, ou l’esprit, plutôt que d’amoindrir la force de notre soi charnel. En d’autres termes, l’ascèse véritable n’est pas dans l’affaiblissement du corps, mais dans le développement conjoint et équilibré de toutes les dimensions de notre être.
Plus l’âme céleste est forte, plus elle arrive à dominer le soi impérieux. La méthode pour fortifier son âme est d’en reconnaître la dignité et d’aimer la qualité de son âme. En conséquence, on acquiert les qualités spirituelles nobles, c’est-à-dire que tout ce qui est indigne de son âme, on le prend en aversion24.
38Enfin, le troisième aspect essentiel de l’enseignement spirituel pratique d’Ostad Elahi est « l’attention à Dieu25 ». Bien entendu, cet aspect est présent à chaque étape de notre vie spirituelle, comme cela nous est constamment rappelé. Pour commencer, dans chaque religion :
Le but et le résultat de toutes les dévotions, de toutes les prières, etc., se résument en deux choses : l’Attention permanente à Dieu ; avoir toujours à l’esprit la recherche du contentement divin26.
Dans la prière, ce qui compte, c’est l’intention. Quelle que soit la religion ou la croyance, il suffit de tourner son attention vers Dieu et c’est accepté ; qu’importe la langue qu’on utilise. Pour le monde spirituel, il suffit d’avoir la présence du cœur et d’entrer en dialogue intérieur27.
39Ce qui est fondamental au cours du cheminement spirituel, et cela au sein même de la vie sociale, c’est donc de garder son attention tournée vers Dieu. Cette idée est bien résumée par cette autre parole :
Le but essentiel de la prière, c’est l’Attention permanente à Dieu, c’est-à-dire sentir qu’on n’est jamais seul. Les autres prescriptions [religieuses] ont été données pour assurer la paix et l’ordre dans la société. Elles changent avec le temps, le lieu et selon l’aptitude des gens28.
40Si l’attention à Dieu occupe déjà une place fondamentale dans les étapes les plus élémentaires de la vie religieuse, elle est encore plus essentielle à mesure que l’âme progresse dans le cheminement de la connaissance de soi et de Dieu.
41J’espère avoir fait saisir, à travers cette esquisse de l’enseignement spirituel d’Ostad Elahi, la signification que revêt une théorie du spirituel lorsqu’elle est associée à une éthique et une pratique rigoureuses, ainsi que l’universalité et le caractère original de sa démarche et de sa pédagogie spirituelle.
42Comme il le disait lui-même dans les dernières années de sa vie :
Je n’ai rien laissé sous silence. Il faut juste avoir la compréhension et la volonté nécessaires. La volonté vient de l’âme29.
43Si cet aperçu de ses enseignements rappelle certaines écritures saintes ou certaines prescriptions des grandes religions, cela n’a rien de surprenant, puisque l’un des points sur lequel Ostad Elahi revient fréquemment est que les principes fondamentaux de la réalité spirituelle sont en fait identiques et universels, invariablement rappelés par tous les prophètes et les saints, mais sous des formes adaptées à leurs contemporains. Il arrive pourtant que ces formulations traditionnelles d’une même Vérité soient rendues obscures par les déformations et les interprétations erronées liées à la transmission, ou encore par l’emploi d’un langage inhabituel ou symbolique. Or à mesure que les écrits d’Ostad Elahi seront traduits et publiés, on se rendra mieux compte de cette particularité de son style : il savait orienter directement vers la Vérité, sans recours à une symbolique hermétique ou à des allusions problématiques ; il savait faire ressortir de manière explicite ce qui restait obscur ou tout à fait absent dans les traditions antérieures ; il recentrait l’attention sur la « quintessence » universelle des religions révélées, dans ce qu’elles ont en commun d’essentiel et de vrai ; il maintenait enfin toujours l’ouverture de la théorie et des principes sur une pratique qui les prolonge en leur donnant corps, en leur conférant directement un sens accessible à chacun.
44N’oublions pas, pour finir, qu’il existe d’autres méthodes puissantes de communication spirituelle comme la musique, dont Ostad Elahi était aussi un maître, et dont nous n’avons pas parlé au cours de cette conférence. Peut-être l’effet particulier de sa musique pourra-t-il nous aider, de manière plus profonde que mon propos, à pénétrer une de ses ultimes paroles :
J’ai fait comprendre à chacun ce qu’il pouvait comprendre. Mais ce que j’ai dans mon cœur, je ne l’ai encore jamais dit à personne30.
Notes de bas de page
2Nûr ‘Ali Elâhi, Âsâr ol-haqq (« Paroles de Vérité »), notes réunies par Bahram Elahi, Téhéran, Tahûri, 1356/1977 et Téhéran, Nashr-e Panj, 5e éd., 1997, pour le vol. I [cité dans la suite AH I, suivi de l’édition et du numéro de parole], et Téhéran, Jeyhûn, 1370/1991 pour le vol. II [cité dans la suite AH II, suivi de l’édition et du numéro de parole].
3Ici, il s’agit de celui qui pratique non pas un rituel particulier mais les principes authentiques communs à toutes les religions.
4Ostad Elahi, Paroles de Vérité, Bahram Elahi (dir.), trad. Leili Anvar, Paris, Albin Michel, 2014, parole 154 [dans la suite, cet ouvrage est noté PV, suivi du numéro de parole].
5AH I, Tahûri, 1977, parole 722.
6PV, 21. Voir PV, 187.
7AH I, Tahûri, 1977, parole 43.
8PV, 33.
9PV, 1.
10PV, 18.
11PV, 36.
12PV, 365. Voir AH II, 2.
13PV, 180.
14PV, 263.
15PV, 277.
16PV, 19.
17AH I, Nashr-e Panj, 1997, parole 209.
18PV, 309.
19AH I, Tahûri, 1977, parole 611.
20AH I, Nashr-e Panj, 1997, parole 56.
21PV, 20.
22AH I, Tahûri, 1977, parole 36.
23Sur cette notion, voir infra : Élie During, « Qu’est-ce qu’une spiritualité naturelle ? », et James W. Morris, « L’éveil de l’intelligence spirituelle et les dimensions du processus éthique selon Ostad Elahi » (N.d.É.).
24AH I, Nashr-e Panj, 1997, parole 712.
25Avoir l’attention à Dieu : se Le représenter toujours à l’esprit, tel l’amoureux qui, quoi qu’il soit en train de faire, a toujours sa bien-aimée présente à l’esprit. Celui qui a l’attention sent Dieu présent et agissant en tout.
26PV, 235.
27PV, 314.
28PV, 315. Et aussi : « Le perfectionnement spirituel se résume en deux choses : l’Attention à la Source et faire le bien aux créatures » (PV, 152).
29AH I, Nashr-e Panj, 1997, parole 1788.
30Ibid.
Auteur
-
James W. Morris
IdRef : 236346520
James W. Morris est professeur d’études islamiques au Boston College, aux États-Unis. Il a enseigné la philosophie islamique et la religion comparée dans les universités d’Exeter, de Princeton et d’Oberlin, ainsi qu’à l’Institut d’études ismaéliennes. On lui doit notamment The Wisdom of the Throne: an Introduction to the Philosophy of Mulla Sadra, Princeton University Press, 1981. Parmi ses livres plus récents, The Reflective Heart: Discovering Spiritual Intelligence in Ibn ‘Arabī’s “Meccan Illuminations” (Fons Vitae, 2005) ; une traduction et une édition critique du Ma’refat ol-ruh d’Ostad Elahi, Knowing the Spirit (SUNY Press, 2007) ; Openings: From the Qur’an to the Islamic Humanities (à paraître).
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