Introduction de la deuxième partie
p. 103-106
Texte intégral
1D’une université à l’autre, et quelle que soit la période considérée, l’accès aux grades universitaires se caractérise par la multiplicité, la complexité et le formalisme des procédures requises. Le cursus complet du droit à Orléans du xive au xvie siècles, ou celui des canonistes parisiens du xve siècle, présentés dans les pages qui suivent par Hilde De Ridder-Simoens, Cornelia Ridderikhoff et Thomas Sullivan, en fournissent s’il en était besoin une illustration pour la fin du Moyen Âge, et le propos reste valide pour les périodes les plus récentes, comme on le constate avec la contribution de Pierre Verschueren qui court jusqu’en 1966. L’importance de la chose est marquée, dès les premiers statuts, par l’attention portée au moment, à la durée, à la forme des épreuves (bien souvent, davantage qu’à leur contenu), au statut du candidat, à la nature du jury ou de l’assemblée, aux gestes à accomplir, aux formules à prononcer, voire à la tenue vestimentaire des participants. Si la tendance est indéniablement à la simplification au cours des périodes moderne et contemporaine, les universités ne se résolvent cependant jamais à un effacement total des pratiques anciennes. Au xxie siècle, on soutient encore oralement et publiquement thèses, masters et maîtrises, et si les toges universitaires ont pratiquement disparu des remises de diplôme en France (les professeurs les sortent du placard pour les seuls doctorats honoris causa), ce n’est le cas ni en Angleterre ni en Espagne.
2La richesse des dispositifs formels mis en œuvre dès l’origine par les universités – qui les distinguent des contrôles ou certificats que l’on peut trouver dans les collèges d’humanités, les séminaires ou les écoles illustres – répond à plusieurs objectifs. Le plus évident, mais pas toujours le mieux rempli, est certainement de limiter la fraude, comme le proclament invariablement les statuts, et de garantir ainsi la maîtrise d’un certain nombre de savoirs, savoir-faire et savoir-être. Mais, surtout pour les périodes médiévale et moderne, le passage d’un grade est avant tout un rituel, dont il convient de suivre à la lettre les étapes afin d’en garantir l’efficacité performative. Les lauréats en sortent transformés à jamais, comme le marque le titre universitaire qu’ils peuvent désormais porter. Les actes réalisés les intègrent ainsi dans une communauté nouvelle, universitaire et parfois professionnelle. Enfin, à travers l’apparat déployé, il s’agit également de manifester la dignité des lauréats et, pour une institution qui aime se penser hors de la cité, de renouer avec la société dont elle convie les membres éminents aux étapes terminales et publiques du processus de graduation, manière de faire reconnaître ses lauréats.
3À ces différentes fonctions sommairement évoquées ici, correspondent quelques séquences clés bien connues, présentées ici dans leur ensemble à Orléans, Paris et Bologne, séquences dont la succession constitue une trame commune aux universités occidentales. La relative homogénéité du système à travers l’Europe universitaire témoigne d’ailleurs de l’intensité des influences réciproques, phénomène évident mais peu étudié en soi et dont la contribution de Rafael Ramis Barceló et Manuel Martínez Neira donne un aperçu suggestif, appuyé sur une présentation synthétique des différentes formes d’épreuves retenues au xixe siècle.
4Le premier filtre que doit passer le candidat consiste à faire reconnaître la validité de sa candidature, qui dépend du respect des temps d’études et du paiement des droits, ainsi que de la réputation scolaire, morale ou sociale de l’impétrant. Entre simple vérification des inscriptions semestrielles sur les registres universitaires ou examen attentif du cas du candidat par les maîtres, la forme de cette sélection paraît éminemment variable selon les grades et les universités.
5Celui qui est autorisé à se présenter se soumet ensuite à une série d’épreuves censées vérifier ses compétences. Celles-ci consistent soit en un examen individuel ou collectif, soit en une soutenance de thèse, longtemps privilégiée et restée exclusivement orale et en latin. Comme le montrent Claire Angotti et Simona Negruzzo, respectivement dans les collèges de Sorbonne à Paris et de Capranica à Rome, parmi ces soutenances de thèse la distinction entre les exercices d’entraînement et les épreuves qualificatives pour obtenir les grades n’est pas toujours facile à opérer. La confusion des formes paraît de fait inévitable, puisque la soutenance de thèse emprunte à la dispute, et que, dans l’autre sens, les exercices de préparation tendent logiquement à reproduire le déroulement des épreuves pour y accoutumer les candidats. Alors que certains exercices préparatoires comme la sorbonique semblent suffisamment aboutis pour se transformer avec le temps en épreuves, on repère ainsi un jeu de miroirs incessant entre les formes et les pratiques de formation et celles liées à la qualification. Le déroulement des épreuves elles-mêmes évolue très lentement, avec de fortes résistances, et l’examen, au sens d’interrogation individuelle par un jury du candidat sur ces connaissances, ne chasse que très lentement et très partiellement la soutenance de thèse. On trouvera une claire illustration de tous ces phénomènes dans l’étude que Damigela Hoxha consacre aux bouleversements du processus d’évaluation des candidats bolonais imposés par l’ordre napoléonien entre 1803 et 1808.
6La troisième étape, distincte de la précédente jusqu’à la fin de la période moderne, consiste à publiciser le processus de graduation, souvent en organisant une nouvelle soutenance devant un auditoire élargi, ou bien en invitant celui qui est déjà presque lauréat à prononcer une leçon inaugurale. Allégée en termes de contenu – la vérification du savoir a déjà été réalisée –, cette étape (appelée examen publicum, mais aussi Conventus dans les exemples italiens étudiés ici par Berardo Pio) est souvent celle au cours de laquelle l’apparat et la solennité sont les plus marqués, l’enjeu étant désormais de faire reconnaître socialement les qualités du gradué. L’ensemble peut être complété et renforcé par des processions, un office dans quelque église prestigieuse ou traditionnellement rattachée à l’université, une réception officielle par les corps constitués, un banquet qui parachève l’intégration corporative.
7À l’intérieur du schéma ainsi esquissé, on repère d’inévitables variations dans le temps et l’espace, qu’il serait vain de tenter de résumer ici, mais dont les contributions qui suivent donnent une bonne idée. Sans même chercher à comparer les pratiques de deux universités séparées de huit siècles, les études de détail révèlent souvent dans une même institution et à un même moment des différences subtiles dans la forme (et donc la signification) du grade. On le voit avec le doctorat en droit d’Orléans au xvie siècle comme avec la licence ès sciences en France au xxe siècle. Dans le premier cas, parmi ceux qui portent le titre de docteurs en droit d’Orléans se cachent à partir des années 1510 deux catégories différentes : ceux qui ont passé le doctorat solennel (avec une partie publique), qui permet d’accéder à l’ensemble des privilèges du grade et notamment l’enseignement, et ceux qui n’ont postulé qu’au doctorat en chambre, qui débouche sur un grade au rabais. La licence ès sciences contemporaine se divise elle aussi en différentes sous-catégories, nourries de trois ou quatre certificats supérieurs, correspondant en réalité aux spécialités des chaires en activité, chaque professeur se taillant ainsi à l’intérieur du grade une principauté où il règne en maître.
8Des remarques similaires pourraient être formulées à propos de la question centrale de la composition du jury, extrêmement variable de Paris à Bologne, Pérouse, Avignon, Madrid ou Bruxelles, et à laquelle les auteurs ont ici porté une grande attention, notamment Stefania Zucchini, Berardo Pio, Rafael Ramis Barceló et Manuel Martínez Neira. L’enjeu est pour les différents pouvoirs le contrôle de la graduation, et plus fondamentalement encore peut-être, la tutelle de l’université. La concurrence entre instances est donc vive, même si la multiplicité des grades et des épreuves offre, et c’est l’une des raisons même de leur multiplication, de nombreuses occasions de satisfaire les prétentions de chacun. Trois pôles se disputent dans la longue durée la prééminence : l’Église, les autorités civiles et la communauté universitaire.
9L’Église fonde son intervention sur la nécessité communément admise (du moins jusqu’à la Réforme et à la Révolution française) d’un contrôle doctrinal de l’enseignement et le fait que le grade est réputé procéder de l’autorité pontificale. Son intervention, prioritairement en fin de licence, s’opère à travers les personnages locaux du chancelier ou de l’écolâtre qui représentent l’évêque, plus rarement comme à Bologne à travers un archidiacre, qui représente directement le pape. Le pouvoir civil, qu’il soit souverain ou local, est tour à tour l’instance qui permet de contrer les menées cléricales au profit de l’université, comme lorsque la municipalité de Bologne joue contre l’archidiacre, ou au contraire celle qui étend son empire sur l’université, surtout si l’église locale est plus ou moins à sa main et si la papauté est lointaine. La communauté universitaire aspire en général pour sa part à l’autonomie, mais elle est aussi parcourue de tensions internes, comme le montrent les conflits italiens analysés par Stefania Zucchini entre les collèges de docteurs (parfois installés dans des villes non universitaires, ainsi à Plaisance en 1471) et les universités, ou comme l’illustre la formule des « jurys mixtes » qui circule au xixe siècle de la Belgique à l’Espagne.
10Ces tensions posent une question fondamentale : qui fabrique des gradués, n’importe quelle communauté de docteurs, ou bien les seuls docteurs régents d’une université reconnue ? Autrement dit, la détention du grade permet-elle de reproduire des gradués, à l’image de la consécration épiscopale qui autorise ensuite l’ordination des prêtres, ou l’intervention de l’institution universitaire et du corps enseignant est-elle nécessaire ? Le grade a-t-il une valeur essentiellement scientifique ou bien professionnelle ? On le verra à travers les exemples développés dans les pages qui suivent, la forme choisie pour le passage des grades révèle ainsi beaucoup de la nature de ces grades et du fonctionnement de l’institution universitaire.
Auteur
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Boris Noguès
École normale supérieure de Lyon, LARHRA (UMR 5190)
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