Examens, grades et diplômes : une invention médiévale ?
p. 25-45
Texte intégral
1Il n’est pas dans notre propos de retracer l’histoire de l’apparition et de l’évolution des examens et des grades dans les universités médiévales. C’est un sujet qui a déjà fait l’objet d’un certain nombre de travaux et plusieurs contributions, dans les pages qui suivent, y sont consacrées. Nous voudrions, en revanche, essayer d’apprécier de manière globale ce que le système des examens, des grades et des diplômes dans les universités médiévales a pu avoir de spécifique – et sans doute d’original – et, partant, de mesurer à la fois le poids de l’héritage que ce système nous a légué et l’écart qui, malgré la persistance d’un certain vocabulaire, s’est creusé entre nous et des conceptions et des pratiques qui, au fil des siècles, nous sont devenues passablement étrangères. Nous n’insisterons pas sur un point, qui paraît pouvoir être tenu pour acquis. Même s’il est toujours possible de repérer ici ou là des prodromes indirects ou lointains, il semble clair que le recours systématique à l’organisation d’examens et à la collation de grades pour valider les connaissances acquises par l’enseignement est une pratique apparue avec les premières universités médiévales au tournant des xiie et xiiie siècles, sans équivalent ni dans l’Antiquité classique1, ni au haut Moyen Âge2, ni à Byzance3, ni dans le monde islamique4. À tout prendre, c’est peut-être dans l’Orient antique et surtout dans la Chine, la Corée ou le Japon anciens que l’on trouverait des institutions comparables5. Mais il ne s’agit évidemment que de coïncidences et non d’influences ou de filiations.
2Concernant les universités médiévales, il convient de noter que les trois mots du titre leur conviennent inégalement, car si « examen » (examen, examinatio) et « grade » (gradus) appartiennent bien à la terminologie universitaire dès le Moyen Âge, diplôme (diploma), quoique attesté en grec et en latin classiques, n’y entra avec son sens actuel qu’à l’époque moderne6. Néanmoins la réalité que ces trois mots désignent ensemble – celle d’un système cohérent de validation des connaissances combinant des exercices de vérification de celles-ci, la collation d’un titre ou grade et la confirmation de celui-ci par la remise solennelle d’un document officiel – y était bien présente. La mise sur pied de ce système s’est faite progressivement mais, au total, assez vite et dès les années d’émergence de l’institution universitaire dont il a même représenté, peut-on dire, un des éléments constitutifs puisqu’a contrario on ne le retrouve, même sous une forme simplifiée ou incomplète, ni dans les écoles du haut Moyen Âge, jusqu’au xiie siècle, ni, à partir du xiiie siècle, dans les autres types d’institutions d’enseignement (écoles de grammaire, studia des ordres religieux) ou de cursus d’études qu’a pu connaître le Moyen Âge occidental parallèlement aux universités7.
3L’élément central du dispositif et le plus ancien a été la licence qui, de simple acte juridique – l’octroi d’une « autorisation », d’un « droit d’enseigner », dans des conditions non précisées –, s’est bientôt transformée en examen et en grade et s’est trouvée elle-même rapidement encadrée, en amont et en aval, par deux autres grades eux-mêmes conférés après examen : le baccalauréat et la maîtrise ou doctorat, le premier marquant une étape importante dans le cursus des études, le second se présentant comme l’acte inaugural solennel par lequel le nouveau licencié mettait concrètement en œuvre, dans le cadre d’un studium generale, les compétences intellectuelles et pédagogiques dont son grade était le garant. S’il n’est pas nécessaire de reprendre en détail l’analyse de ce dispositif8, il faut cependant souligner que celui-ci a, pratiquement d’entrée de jeu, constitué un véritable système, ayant sa cohérence interne et sa logique propre, et que ce système s’est imposé de manière universelle, dans toutes les universités et toutes les facultés médiévales, au point d’apparaître comme une des composantes structurelles de l’institution universitaire.
4Certes, cette affirmation générale appelle bien des nuances, en fonction des universités et des périodes envisagées. Le baccalauréat par exemple, bien structuré et articulé à Paris, Oxford ou Toulouse, semble être resté assez embryonnaire dans les universités italiennes9. D’autre part, le rapport entre licence et maîtrise ou doctorat variait sensiblement selon les facultés : étroit pour les arts et la théologie où les étudiants s’arrêtaient rarement à la licence et obtenaient le plus souvent leur maîtrise dans le prolongement direct de la licence10, il semble beaucoup plus distendu en droit où seule une minorité de licenciés accédait au doctorat et parfois après un délai important11. Il reste que l’homogénéité du système, qui sera mise à mal aux époques moderne et contemporaine, est incontestable. Elle est même surprenante, car les textes ne se donnent guère la peine de justifier le recours pratiquement constant, dans des contextes locaux très divers, à un tel dispositif « à trois étages » de validation des connaissances. Les statuts sont fort diserts lorsqu’il s’agit de préciser les modalités des épreuves d’examen ou les rituels de collation des grades, mais le système même leur semble aller de soi. Faut-il invoquer une sorte de nécessité interne découlant des méthodes de l’enseignement scolastique, ou la référence aux usages des métiers urbains (apprentissage, compagnonnage, maîtrise), sinon, plus simplement, le poids de quelques grands modèles fondateurs, comme ceux de Paris, Bologne ou Oxford ? Quoi qu’il en soit, le système se retrouve partout et le meilleur indice de sa prégnance est tout bonnement la simplicité et la stabilité du vocabulaire qui permet de le décrire : baccalauréat (parfois appelé aussi determinatio), licence, maîtrise ou doctorat12. Ce vocabulaire se retrouve partout et a survécu, on le sait, jusqu’à nos jours – même si l’acception de certains termes, notamment baccalauréat et licence, a pu changer –, comme a survécu l’idée d’une division ternaire des cursus d’études universitaires, que l’on retrouve par exemple au centre du « processus de Bologne », lancé en 1998.
5Si l’on s’en tient à la période médiévale, la stabilité n’est pas seulement celle du vocabulaire, mais aussi celle des pratiques elles-mêmes. Celles-ci ont pu s’adapter, s’enrichir, dans le sens d’une complexification croissante plus souvent que d’une simplification, mais fondamentalement les examens universitaires se passaient de la même manière au xve qu’au xiiie siècle et donnaient accès aux mêmes titres. On est dès lors fondé à essayer d’identifier de manière globale les caractères généraux et spécifiques du système d’examens, de grades et de diplômes élaboré et mis en œuvre par les universités médiévales.
Le statut légal des examens et des grades
6Le premier et le plus évident est qu’avec les universités, examens et grades deviennent des réalités statutaires, officielles, légales, qui relèvent du droit public et non plus simplement de la pratique privée ou même de l’usage. Certes, ce n’était pas chose nouvelle que les détenteurs du pouvoir légifèrent en matière scolaire. L’Église avait pris en ce domaine le relais du pouvoir impérial dès le vie siècle et les souverains carolingiens s’en étaient parfois aussi mêlés13. Mais ces législations n’avaient pas pris en considération la question de la vérification et de la validation des connaissances, laissées à la libre appréciation personnelle des maîtres, voire des élèves, et à la réputation, la fama, dont les uns et les autres pouvaient se targuer14. C’est encore d’un tel régime fondé sur l’initiative privée que se fait l’écho l’Historia calamitatum d’Abélard15. Mais en réalité, dès ces premières décennies du xiie siècle, les choses avaient commencé à changer.
7Thierry Kouamé a retracé, après Gaines Post et d’autres, la genèse de la licentia docendi comme acte juridique, accompagné d’une procédure, encore assez vague, d’examen et débouchant sur une qualification officielle16. On peut simplement retenir qu’à partir du début du xiiie siècle, c’est-à-dire du moment où le grade est apparu et s’est défini comme sanction officielle des études faites, il n’a pu être délivré que par l’autorité publique, disons même l’autorité souveraine, normalement le pape, éventuellement l’empereur, quelquefois le prince imperator in regno suo17. Naturellement, cette autorité était exercée de manière déléguée par un représentant du pouvoir qui portait généralement le titre de chancelier, le plus souvent l’évêque du lieu, un chanoine ou un membre du clergé cathédral, mais parfois aussi un autre dignitaire ecclésiastique, voire un officier laïc, agissant en tout cas toujours au nom du souverain18. Le rôle du chancelier était essentiel dans la collation de la licence. C’était même sans doute l’aspect le plus visible de ses compétences, à côté des pouvoirs de juridiction et de promulgation des statuts qu’il avait pu recevoir ou conserver. Mais, même s’il intervenait moins, voire pas du tout, dans les épreuves de baccalauréat ou de doctorat, ceux-ci, la licence étant, comme nous l’avons dit, le pivot de l’ensemble du système, ont bientôt pris, comme par contamination, une dimension également officielle et socialement reconnue, le premier étant indispensable à la poursuite des études jusqu’à la licence, le second étant en quelque sorte le complément naturel de la licence puisqu’il en actualisait les potentialités en donnant accès à la fonction enseignante au sein d’un studium generale19.
8Les conséquences de ce caractère légal et officiel des examens et grades universitaires sont claires. D’une part, l’université ne pouvait pas conférer de grades et en particulier de licences auctoritate sua, sans l’aval de l’autorité supérieure à qui elle devait ses privilèges et son existence même. Les quelques cas où cela se fit, notamment à Paris, correspondirent toujours à des épisodes brefs de crise institutionnelle aiguë et, la crise passée, il fallut régulariser ces licences « sauvages », indûment décernées et sans valeur juridique reconnue20. En revanche, l’autorité supérieure, en particulier la papauté, et ses délégués considérèrent toujours qu’il leur était loisible de conférer des licences et des doctorats ou maîtrises sans en référer à l’université où le candidat avait étudié, ou qu’ils pouvaient même, à la limite, en délivrer à des individus n’étant pas passés par l’université. C’était le cas des doctores bullati, docteurs par bulle pontificale, plus nombreux qu’on ne le croit peut-être, notamment en théologie21. On sait en effet que les ordres religieux, surtout les ordres mendiants, usèrent et abusèrent de cette possibilité pour accéder aux titres universitaires qu’ils guignaient tout en dépendant le moins possible des universités dans lesquelles ils avaient pourtant implanté leurs studia22. Cela dit, il ne faut quand même pas exagérer l’importance concrète du phénomène, surtout une fois exclu le cas des ordres religieux. Les autorités qui avaient favorisé et soutenu l’essor des universités n’avaient aucune raison d’encourager une procédure qui, à brève échéance, aurait miné l’institution même qu’elles prétendaient développer. Les risques d’arbitraire et de clientélisme étaient trop évidents. Dès les premiers statuts, la papauté garantit donc aux universités le droit de confier à des jurys de maîtres l’organisation des examens et l’évaluation des candidats, les chanceliers se bornant, en présidant ces jurys, à vérifier la régularité de la procédure et à conférer les grades aux candidats retenus après délibération par les maîtres23.
9Les universités appréciaient d’ailleurs que les chanceliers (ou les vice-chanceliers qui les remplaçaient à l’occasion) fussent eux-mêmes des maîtres ou d’anciens maîtres, ce qui leur paraissait garantir un fonctionnement plus harmonieux des sessions d’examen et préserver face à la verticalité de l’autorité pontificale une dimension corporative justifiée par l’autonomie universitaire24. C’était évidemment là une arme à double tranchant, car des chanceliers compétents dans les disciplines où étaient conférés les grades pouvaient être d’autant plus tentés de faire pression sur les jurys ou d’essayer de les contourner pour imposer certains candidats ou en refuser d’autres à leur convenance. Les exemples de ce genre d’affaires ne manquent pas, notamment à Paris, jusqu’à la fin du Moyen Âge25. Le paisible Gerson lui-même ne cachait pas sa frustration devant l’impuissance à laquelle le condamnait sa fonction de chancelier26. Mais il faut reconnaître que ces dérives autoritaires, que la papauté ne soutint pas, n’aboutirent jamais durablement et que le contrôle effectif par les maîtres du déroulement des examens se maintint pratiquement intact jusqu’à la fin du Moyen Âge et au-delà. Le problème était plutôt de savoir qui, parmi les maîtres, était autorisé à siéger dans les jurys d’examen27. Mais ceci est une autre histoire qui n’importe pas, pour le moment, à notre propos.
Les étapes du processus de certification universitaire
10Après avoir défini la nature juridique des examens et des grades dans les universités médiévales, il convient d’en préciser le contenu effectif. La documentation est ici très abondante28. Aux dispositions minutieuses des statuts, qui n’étaient sans doute pas toujours parfaitement respectées, viennent en effet s’ajouter les transcriptions écrites de certaines épreuves d’examen (disputationes, resomptes, vespéries, principia, etc.), voire parfois, en pays de droit écrit, les procès-verbaux dressés par notaire du déroulement des épreuves et de la collation des grades et diplômes29. L’analyse de cette documentation témoigne à la fois d’une grande homogénéité d’ensemble et de multiples variations de détail dans le temps et dans l’espace, selon les époques et les pays considérés, selon les universités et les facultés étudiées. Il n’est pas question de tenter ici cette analyse, qui a déjà été faite dans certains cas et qui reste à faire pour d’autres. Nous nous contenterons, au risque d’être trop schématique et abstrait, d’esquisser un schéma général valable pour l’ensemble des examens, grades et diplômes des universités médiévales, à tous les niveaux (baccalauréat, licence et doctorat ou maîtrise) et dans toutes les facultés (arts, médecine, droit civil et canonique, théologie).
11Ce schéma permet de distinguer, au moins en théorie, trois éléments successifs dans des procédures associant épreuves scolaires et rituels de promotion, destinées à la fois à vérifier les connaissances des candidats dans la discipline qu’ils pratiquaient et à certifier ensuite officiellement, c’est-à-dire publiquement et solennellement, leur compétence dans le domaine considéré. Par commodité, nous reprendrons, pour désigner ces trois éléments, le vocabulaire attesté dans de nombreux statuts relatifs aux examens et aux grades, en parlant d’examen secretum, d’examen privatum et d’examen publicum30. Ces trois temps se retrouvent, semble-t-il, dans la plupart des procédures médiévales d’examen et de collation des grades et diplômes, même s’il peut arriver, en pratique, que l’un d’entre eux soit quasiment absent ou que deux soient plus ou moins confondus. De toute façon, c’était pour la licence que la procédure était la plus longue et la plus complète, mais la démarche générale était la même pour tous les examens.
12Le premier niveau, celui de l’examen « secret », était celui du dépôt de la candidature et de l’examen de sa recevabilité. De lui-même ou à l’instigation de son professeur, l’étudiant décidait de se présenter à l’examen ; certaines périodes de l’année étaient plus favorables que d’autres mais on constate au total que des examens pouvaient être passés tout au long de l’année universitaire, les épreuves elles-mêmes pouvant s’étaler d’ailleurs sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Conduit par son maître, le candidat était examiné de manière confidentielle (« en secret ») par une commission restreinte comprenant parfois le chancelier, plus souvent le recteur ou le doyen de la faculté concernée et quelques maîtres ; cette commission vérifiait d’abord que le candidat avait suivi un cursus d’études complet et conforme aux statuts. Avait-il l’âge requis ? Avait-il étudié le temps voulu ? Avait-il « lu » les textes au programme ? Parfois même, possédait-il les livres correspondants ? Avait-il assisté ou participé aux exercices imposés (lectures et disputes) ? Le candidat était également examiné sous le rapport de la vie et des mœurs, de vita et moribus. Était-il de naissance libre et légitime ? Avait-il bonne réputation ? Satisfaisait-il à ses obligations religieuses ? N’était-il pas souillé de quelque marque d’infamie ? À ces diverses questions l’étudiant répondait soit en déposant sous serment, soit en montrant des preuves écrites (arbre généalogique pour les étudiants nobles, attestations des bacheliers et des maîtres dont il avait suivi les enseignements). En plus du candidat, étaient également interrogés le maître qui le présentait (doctor presentans) et éventuellement des témoins (autres régents, bedeaux, camarades, etc.).
13On ne doit surtout pas sous-estimer l’importance de cet examen secret qu’on serait tenté de qualifier anachroniquement de contrôle continu si la dimension morale et religieuse n’en était aussi marquée. C’est d’ailleurs sans doute à ce niveau que certains candidats pouvaient être refusés, pour insuffisance ou mauvaise réputation, le caractère « secret » de l’examen leur évitant cependant, à eux-mêmes et aussi à leur maître, la honte d’un échec public et préservant leurs chances de pouvoir se présenter à nouveau ultérieurement31. Dans certains cas, par exemple à la faculté de théologie de Paris, l’examen secretum semble même avoir été pratiquement le seul examen sérieux précédant l’octroi de la licence : la longue durée du cursus d’études théologiques et la forte intégration du petit milieu des théologiens parisiens où tout le monde se connaissait faisaient que les maîtres pouvaient être parfaitement informés avant même l’examen des antécédents scolaires, des capacités intellectuelles et de la réputation personnelle des candidats.
14Le plus souvent cependant, il y a lieu de distinguer dans la procédure d’examen un second temps, celui de l’examen privatum (c’est-à-dire en présence d’une assistance restreinte), qui consistait en une véritable épreuve de vérification des connaissances. Il se peut que celle-ci ait parfois consisté, comme à la faculté des arts de Paris, en un simple jeu de questions et réponses comme tendrait à le faire croire le célèbre « guide de l’étudiant » ou « Compendium de Barcelone » contenu dans le manuscrit Ripoll 109 des Archives de la Couronne d’Aragon32. Mais, le plus souvent, il s’agissait pour le candidat, sur un sujet tiré au sort, d’assumer personnellement la responsabilité d’un exercice – lectio ou disputatio – avec lequel il s’était lui-même familiarisé comme auditeur ou participant pendant ses années d’études. On ne lui demandait donc pas tant de faire preuve d’inventivité ou d’esprit critique que de reproduire à l’identique un exercice magistral souvent entendu à partir de textes d’autorité eux-mêmes longuement ressassés. En d’autres termes, on vérifiait tout autant ses connaissances que sa maîtrise des techniques de « maniement du savoir » – pour reprendre l’expression d’Olga Weijers –, tout autant ses savoirs que ses savoir‑faire33.
15Le troisième étage du processus était celui de l’examen publicum, c’est-à-dire de la proclamation du résultat et de la collation du grade, qui était éventuellement suivi d’un nouvel exercice scolaire, mais sur le mode solennel et ritualisé d’une dispute factice entre maîtres ou d’une leçon inaugurale (principium, inceptio). Sans entrer dans la description souvent faite de cette cérémonie haute en couleurs, rappelons que cette ultime phase se caractérisait par son caractère public, souvent étendu à des invités extérieurs au monde universitaire stricto sensu, par son cadre monumental (église, palais épiscopal), par l’accumulation des gestes rituels (montée en chaire) et des signes symboliques (remise d’un diplôme manuscrit, des insignes du grade, etc.), par les discours d’apparat (éloge du nouveau promu par son maître et de la discipline par l’impétrant lui-même), par le déploiement enfin d’un certain faste (à la mesure des moyens du candidat), bref par l’affirmation ostentatoire – on parlait parfois d’actus triumphalis – de la portée institutionnelle et de la valeur sociale du grade obtenu au terme d’un parcours emblématique ayant mené le candidat de l’ombre à la lumière, de l’humilité à l’exaltation34.
Les caractéristiques du système de certification de l’Occident médiéval
16Cette analyse cavalière du processus de validation des études, c’est-à-dire de vérification des connaissances et de certification des compétences, élaboré par les universités médiévales, doit être complétée et éventuellement nuancée par quelques remarques sur les particularités de ce système propres à alimenter la réflexion comparative avec d’autres époques ou d’autres aires de civilisation. A priori, en s’en tenant aux textes statutaires et canoniques, quatre notes paraissent caractériser le système médiéval des examens et des grades : le primat de l’oralité, la publicité des épreuves et des cérémonies, le caractère individuel – pour ne pas dire individualiste – de toute la procédure, la gratuité enfin, réclamée depuis le xiie siècle, en vertu du vieil adage Scientia donum Dei est, unde vendi non potest. Si on y regarde de plus près, on constate cependant que les choses, en pratique, n’étaient pas aussi simples.
17Les distorsions entre théorie et pratique ne portent pas tellement sur la question de l’oralité. Les épreuves des examens médiévaux, la proclamation des résultats et la collation du grade étaient bien, pour l’essentiel, des performances orales et les capacités dialectiques et rhétoriques faisaient d’ailleurs partie des qualités que, selon les statuts, on attendait d’un bon candidat35. Certes, textes écrits et livres n’étaient pas absents des procédures d’examen et des rites de collation des grades mais, comme dans l’enseignement lui-même, ils jouaient plutôt un rôle d’auxiliaires, d’aide-mémoire ou d’enregistrement a posteriori36. Il est par exemple significatif que, si les universités enregistraient évidemment les résultats des examens qu’elles organisaient37, on n’ait pratiquement pas conservé pour l’époque médiévale de « diplômes » de licence ou de doctorat, au sens moderne du mot, celui d’un acte écrit solennel et dûment authentifié. Les plus anciens proviennent des universités italiennes à la fin du xve siècle, dans un contexte qui était celui de l’humanisme et où la nouvelle rhétorique, plus attentive à la forme écrite, envahissait de plus en plus les temps forts de la vie universitaire38. Mais ce n’est qu’à l’époque moderne qu’en lien avec la diffusion de l’imprimé, l’écrit fera une timide apparition dans les procédures mêmes d’examen sous la forme de courtes positions de thèse imprimées, généralement dépourvues d’originalité, que les candidats fournissaient pour introduire la dispute orale, qui constituait toujours l’examen proprement dit39. Quant à la calligraphie, si prisée dans d’autres civilisations, telles que l’Islam ou l’Extrême-Orient, elle ne fit jamais partie des disciplines universitaires occidentales.
18Il en va de même pour la publicité des examens et cérémonies de collation des grades, qui correspond bien à une réalité. Cette publicité était nécessaire aussi bien à la valeur juridique des actes qu’à leur portée sociale, mais elle s’appliquait avant tout à la phase finale, « triomphale », de la procédure. En effet, dans un premier temps, celle-ci se déroulait sous les auspices de la discrétion et même, on l’a vu, du secret, qu’il s’agisse de l’examen préliminaire du candidat ou de la délibération des jurys. La discrétion et le secret avaient pour justification à la fois le désir de garantir l’équité du jugement des maîtres, « sans acception de personne ni de nation » et de préserver l’honneur du candidat et de son presentans en cas d’échec. La publicité ne se déployait pleinement qu’une fois le succès assuré pour donner à voir au public moins la virtuosité scolaire du candidat, peut-être trop technique, que l’aura dont le parait désormais la reconnaissance de ses maîtres et que le chancelier célébrait volontiers dans une harangue dont certains exemples nous ont été conservés40. Par ailleurs, il ne faut tout de même pas exagérer ce caractère public des examens dans les universités médiévales. Ni les dispositions somptuaires de certains statuts, ni le récit des fêtes extraordinaires offertes par quelques grands personnages à l’occasion de leur doctorat en droit à Bologne ou Padoue ne doivent faire illusion41. Dans les grandes facultés des arts, comme celle de Paris, où les baccalauréats et maîtrises étaient conférés chaque année par dizaines voire par centaines, de même que dans les petites universités provinciales, les choses devaient se passer rapidement, devant un public minimum et dans un relatif anonymat. La routine administrative étouffait ici la solennité potentielle de l’acte académique42.
19Cela nous amène à notre troisième caractéristique, le caractère individuel des examens et promotions aux grades dans les universités médiévales. Celui-ci est incontestable et allait de pair avec le primat déjà noté de l’oralité et la démarche personnelle pour présenter sa candidature. Épreuve d’examen et collation du grade étaient des exercices que le candidat affrontait seul, à des jours qui lui étaient réservés. On pourrait donc les assimiler en quelque sorte à une prouesse individuelle, comme celle de l’écuyer en quête d’adoubement ou de l’apprenti réalisant son « chef-d’œuvre43 ». Il ne se trouvait pas en concurrence avec d’autres candidats44 mais manifestait, par sa maîtrise des savoirs et des savoir-faire requis, qu’il était parvenu à l’excellence morale et intellectuelle qu’on attendait d’un gradué d’université. Tout au plus concédait-on qu’une ou deux erreurs étaient admissibles de la part d’un candidat à la maîtrise ès arts45. On voit ainsi que des notions aussi familières aujourd’hui que celles de notation ou de moyenne étaient inconnues des facultés médiévales.
20Il serait cependant inexact de trop insister sur la solitude du candidat lors des examens universitaires du Moyen Âge. D’abord, il était en permanence, à tous les stades du cursus, accompagné par son maître – magister meus – qui, non content de l’avoir formé pendant des années, le présentait à l’examen, l’encourageait pendant le déroulement de celui-ci et même l’aidait parfois à préparer son épreuve de lectio ou de disputatio, le félicitait enfin, une fois la réussite atteinte, par une harangue d’éloge et la remise des insignes du grade46. Plus largement, on trouve même dans certains statuts une invitation aux autres maîtres membres du jury (dont le presentans ne faisait pas partie) à se montrer bienveillants à l’égard des candidats47. Bref, tout était fait pour que se maintînt, malgré la « rigueur » des procédures statutaires et leurs exigences juridiques, cette dimension personnelle et affective de la relation maître-disciple qui semblait consubstantielle à l’école, à la schola, qui restait l’unité pédagogique de base que les institutions universitaires n’avaient pas fait disparaître48.
21Liés à leurs maîtres, les candidats aux examens des universités médiévales n’ignoraient pas non plus totalement les autres étudiants. Déjà, tout au long de leur cursus, les assemblées et conseils de nation, de faculté ou d’université, d’une part, les disputes et autres sessions parallèles de principia, d’autre part, les mettaient sans cesse en contact et souvent même en situation de confrontation, personnelle ou doctrinale, plus ou moins vive49. Il en allait de même au moment des examens : bienveillants ou moqueurs, les camarades du candidat se retrouvaient dans l’auditoire qui assistait aux épreuves. Il y a plus. On sait par exemple qu’à la faculté des arts de Paris, pour faire face aux effectifs très nombreux de « déterminants » (candidats au baccalauréat), les maîtres avaient mis sur pied un véritable système collectif – et, à dire vrai, assez inégalitaire –, rassemblant les candidats par fournées, ceux qui payaient une « bourse » élevée pouvant se faire remplacer pour certaines épreuves par des « sous-déterminants » dont ils prenaient en charge une partie des frais d’examen50. Plus significatif encore, on voit à la faculté de théologie de Paris au xve siècle, comme d’ailleurs dans d’autres facultés supérieures, que chaque année « jubilaire » les résultats des examens de licence étaient tous proclamés en même temps par le chancelier, les nouveaux promus se trouvant rassemblés sur une liste dans un ordre auquel les intéressés attachaient manifestement beaucoup d’importance : cet ordre était-il purement un ordre de mérite ? Des considérations d’ancienneté et d’origine sociale ou géographique y avaient sans doute aussi un rôle. Divers travaux, notamment ceux d’Antoine Destemberg et de Thomas Sullivan, ont été consacrés à l’apparition de ces méthodes de classement des gradués51. Il est clair en tout cas qu’il y avait là les prémices d’une mutation considérable, puisqu’à la simple affirmation d’une réussite individuelle, sans référence claire, commençait à se substituer une évaluation comparative précise par la mise en concurrence des candidats à un même grade sur des critères définis, même si nous les saisissons mal.
22Passons plus rapidement sur la quatrième caractéristique des examens et titres médiévaux, à savoir la gratuité. Il est en effet bien connu que, malgré des affirmations théoriques répétées, qui d’ailleurs cédèrent peu à peu le pas à de simples appels à la modération financière52, les examens et les grades, plus encore que l’enseignement, étaient devenus dans les universités médiévales, coûteux et parfois même très coûteux53. C’est là un problème assez complexe qui a fait l’objet de quelques études, comme celle que nous avons jadis tentée pour les universités du midi de la France54. Cette question mériterait toutefois d’être reprise en distinguant bien selon les époques, les universités et les facultés. Il n’est en effet pas facile d’évaluer le poids réel des droits d’examen – peut-être pas toujours aussi lourd qu’on le croit –, ni de s’entendre sur leurs raisons d’être mêmes : source de revenus sans doute non négligeables pour les maîtres et les universités, c’étaient aussi, sinon un instrument plus ou moins conscient de sélection sociale, du moins un moyen d’exprimer la « valeur » des diplômes universitaires et le prestige social qui s’y attachait. Ces « droits », qui en fait combinaient taxes statutaires et cadeaux de toute sorte (aux maîtres régents et non régents, aux bedeaux, aux amis, etc.), faisaient l’objet de critiques récurrentes mais n’ont, en pratique, cessé de s’alourdir sans jamais vraiment choquer les contemporains55. Il est vrai que les tribunaux et les administrations laïques et ecclésiastiques fonctionnaient à l’époque de la même manière, à grands coups de taxes, d’« épices » et de cadeaux.
La fonction sociale de la certification universitaire
23Ces quelques remarques sur les spécificités des examens, grades et diplômes dans l’Occident de la fin du Moyen Âge nous amènent à poser in fine, sinon à résoudre, la question essentielle : pourquoi les universités médiévales ont-elles élaboré ce système nouveau et complexe, et quelles en étaient la ou les fonctions ? Deux types de réponse viennent naturellement à l’esprit, inspirés par les travaux modernes de docimologie et de sociologie de l’éducation.
24En premier lieu, on peut considérer que, dans les universités médiévales comme dans celles d’aujourd’hui, les examens et les grades permettaient de vérifier les connaissances apprises, de valider les compétences ainsi acquises et de les sanctionner officiellement par un titre légal et reconnu. Peu importe ici que les procédures de vérification et d’évaluation aient pu être remises en cause ou que les compétences recherchées aient relevé de la capacité à innover ou plus simplement à reproduire des modèles préexistants, de l’esprit critique ou du conformisme intellectuel56. Pour dire les choses plus trivialement, examens et grades auraient eu, hier comme aujourd’hui, pour fonction de distinguer les « bons étudiants », ayant accédé au niveau requis, des « mauvais » à qui leurs insuffisances ne permettaient pas d’accorder ce satisfecit. Examens et grades auraient été la base d’un système méritocratique permettant la reconnaissance et la valorisation sociale des compétences intellectuelles, en face des avantages tirés de la naissance, de la fortune ou de l’expérience pratique57.
25Les textes médiévaux ne manquent pas, tant dans certains statuts que dans des actes de la pratique ou dans des écrits doctrinaux, qui vont dans le sens d’une telle hypothèse. Nous en avons nous-même commenté certains à l’occasion d’un travail sur le vocabulaire docimologique dans la documentation universitaire médiévale58. Diverses études quantitatives ou prosopographiques menées à partir de rôles de suppliques, de matricules ou de livres de comptes sur les populations étudiantes médiévales, vont dans le même sens. Elles montrent toutes en effet que, sur les étudiants initialement immatriculés dans une faculté donnée, seule une partie accédait au baccalauréat et a fortiori à la licence et à la maîtrise ou doctorat. À dire vrai, les « taux d’élimination » ainsi calculés varient considérablement d’une étude à l’autre, soit en raison de la diversité des exemples choisis, soit à cause des méthodes différentes de calcul adoptées par les historiens59. Mais, quoi qu’il en soit, la tendance globale est incontestable, et il est évidemment tentant de l’expliquer par les échecs des candidats aux examens successifs qu’ils avaient à affronter au cours ou au terme de leur cursus. Il est vrai que les statuts prévoyaient ces possibilités d’échec en s’efforçant d’ailleurs de faire en sorte, comme nous l’avons vu, qu’ils ne soient pas source de honte et de déshonneur pour les candidats et leurs maîtres60.
26Le problème est que, si l’on passe des dispositions réglementaires aux actes de la pratique, les exemples d’échecs avérés aux examens des universités médiévales deviennent rarissimes. Peut-être est-ce que ces échecs, par nature, n’avaient pas à laisser de traces dans la documentation. Sans doute aussi faut-il penser que les étudiants notoirement insuffisants étaient découragés, provisoirement ou définitivement, de se présenter aux examens par leur maître ou les autorités universitaires, soit pendant la durée de leurs études, soit au moment de l’examen secretum préliminaire. Il reste que les causes d’échec, clairement attestées dans la documentation, sont plutôt bien en amont des examens : l’abandon pur et simple des études, par découragement, manque de moyens ou toute autre raison. Le coût élevé du séjour à l’université, des livres et, précisément, des examens était certainement un facteur très dissuasif. Le dépaysement, la crainte des guerres et des épidémies jouaient aussi leur rôle. Il est enfin possible que certains n’aient jamais eu l’intention de se présenter réellement aux examens, mettant simplement à profit les privilèges du statut personnel d’étudiant ou se contentant du vernis superficiel que pouvaient procurer quelques années passées « aux études », même s’il est difficile de trouver pour le Moyen Âge des exemples concrets de la désinvolture affichée dont feront preuve les adeptes du Grand Tour à l’époque moderne61. Les goliards ne sont sans doute qu’une figure littéraire ; même François Villon prit la peine d’obtenir sa maîtrise ès arts en bonne et due forme62. En d’autres termes, le succès aux examens aurait surtout été la récompense de ceux qui auraient eu de l’obstination (ou de la chance) et les moyens nécessaires pour aller à peu près jusqu’au bout des cursus prévus. Les grades auraient donc été plutôt des certificats de fin d’études (réussies) que des témoignages de performances intellectuelles remarquables.
27Une autre interprétation, plus sociologique, insisterait surtout sur le grade comme brevet d’honorabilité, sinon marque d’honneur et, à la limite, comme substitut de la noblesse63. Naturellement, cette interprétation ne conteste pas la réalité du contenu de la formation intellectuelle reçue à l’université, ni même, dans la majorité des cas, le sérieux des épreuves d’examen. Mais elle veut insister non seulement sur les compétences acquises, mais aussi sur le prestige inhérent au grade qui conférait à celui qui l’avait obtenu un statut particulier, honorable et respecté, qui lui permettait, sinon de postuler à des emplois réservés – encore que la pratique apparaisse dès la fin du Moyen Âge64 –, du moins d’aspirer avec de bonnes chances de succès à des carrières, laïques ou ecclésiastiques, privées ou publiques, adaptées à la dignité que ses titres lui assuraient. Trois séries d’observations plaident en faveur de cette manière de voir les choses.
28D’abord, la distorsion évidente entre le contenu des études universitaires et des épreuves d’examen qui en découlaient directement et les charges qu’étaient amenés à occuper la plupart des gradués. En fait, malgré l’accent volontiers mis par les textes médiévaux sur l’utilitas des études et leur caractère « pratique », voire « professionnel », surtout dans les facultés « supérieures »65, et par un paradoxe qui s’est peut-être prolongé jusqu’à nos jours, les enseignements universitaires ne préparaient vraiment les étudiants qu’à enseigner à leur tour à l’université. Mais le droit romain n’était sans doute pas une formation directement utile pour des juristes appelés à juger selon le droit coutumier ou à s’occuper d’affaires financières, et les sommes théologiques ne préparaient pas forcément non plus très bien les religieux à s’adresser aux auditoires populaires. C’est donc sans doute plutôt une sorte d’aura intellectuelle, en même temps qu’une tournure d’esprit, une forma mentis particulière, que les grades apportaient à leurs titulaires aux yeux de leurs contemporains.
29Second indice de la valorisation spécifique dont ont bénéficié dans les sociétés de la fin du Moyen Âge les diplômes obtenus à l’université, la surenchère verbale à laquelle se sont livrés à cette époque les gradués d’université : à partir d’un tournant que l’on peut fixer, en tout cas pour le midi de la France, au milieu du xive siècle, non seulement tous les titres universitaires, même modestes comme le baccalauréat, sont soigneusement intégrés à la déclinaison d’identité aux dépens de vocables plus vagues comme grammaticus, magister ou jurisperitus, mais les titulaires de ces grades se disent dominus, venerabilis et circumspectus vir et, pour les plus ambitieux, jusqu’à comes legum66. Rien ne dit mieux que cette inflation verbale et les revendications de droits de préséances et autres privilèges, réels ou symboliques, qui allaient avec, le sentiment des gradués d’être investis d’une prééminence sociale quasiment indépendante de leur compétence intellectuelle, même si elle y puisait évidemment son origine.
30Enfin, on peut légitimement interpréter comme un signe supplémentaire de la valeur exceptionnelle attachée aux titres universitaires (et aux examens qui en ouvraient l’accès) au détriment des études elles-mêmes les multiples dysfonctionnements qui affectent aussi bien le système d’enseignement lui-même que les procédures de validation des connaissances qu’on observe dans pratiquement toutes les universités médiévales67. La liste en est longue, parfois pittoresque, et les responsabilités semblent partagées entre professeurs et étudiants. Il y avait d’abord les innombrables possibilités de dispense qui permettaient d’alléger légalement les contraintes statutaires. Il y avait la fraude caractérisée, que font apparaître épisodiquement certains textes de la pratique, et plus couramment l’usage invétéré qui faisait tomber en désuétude certaines exigences réglementaires. Les réformes elles-mêmes, dont les universités n’ont pas été chiches, cherchaient parfois à combattre ces abus mais entérinaient également certains allégements des procédures d’examen, sans qu’il soit toujours possible d’évaluer s’il s’agissait d’une légitime modernisation pédagogique ou du désir discret de faciliter l’accès aux grades68, ne serait-ce que pour éviter que les étudiants n’aillent prendre ces grades dans une autre université plus complaisante, risque que la multiplication des fondations nouvelles à la fin du Moyen Âge a considérablement accru et dont il existe de nombreuses attestations69. Même s’il est difficile d’apprécier l’importance de ces phénomènes que la documentation peut, selon les cas, inciter à exagérer ou à minimiser, il est certain qu’il était tout à fait possible, surtout pour un étudiant ayant quelques moyens ou de l’entregent, de ne pas attendre d’avoir l’âge requis, d’abréger la durée obligatoire des études, de réduire la difficulté des épreuves d’examen, voire d’acheter la bienveillance du jury, de diminuer enfin le montant total des droits et frais d’examen normalement exigés des candidats.
31Il est difficile de dire dans quelle mesure ces phénomènes ont rendu l’accès aux grades plus facile et entraîné cette explosion du nombre des gradués, qui est incontestable à la fin du Moyen Âge, mais dont la cause principale reste évidemment, tout simplement, la multiplication des universités nouvelles70. Le consensus au moins tacite dont semble avoir bénéficié le développement de ces pratiques « laxistes », surtout au xve siècle, de la part des étudiants et de leurs familles, mais aussi des maîtres, des autorités publiques et, au total, de l’ensemble de la société environnante, est bien le signe de l’intérêt toujours plus grand porté aux grades au détriment des études. Phénomène d’autant plus remarquable qu’on ne peut prétendre qu’avant 1500, en dehors de quelques avant-gardes humanistes, le contenu même de ces études ait souffert d’un véritable discrédit, comme ce sera le cas plus tard.
32À ces interprétations plutôt pessimistes de l’évolution du système des examens et des grades dans les universités médiévales, on objectera sans doute qu’elles valent surtout pour la fin du Moyen Âge (après 1350, voire 1380) et sont inspirées, de façon téléologique, par notre connaissance des dérives beaucoup plus graves qui se sont développées dans les universités de l’époque moderne – ou du moins certaines d’entre elles –, du xvie au xviiie siècle71. Ceci est exact et on ajoutera d’ailleurs que rien n’indique qu’en règle générale, jusqu’à la fin du Moyen Âge et malgré l’attention sans doute excessive apportée à la collation des grades et aux rituels qui l’entouraient, les études universitaires aient été vidées de tout contenu réel et les examens de tout sérieux. Les hommes de la fin du Moyen Âge se sont parfois plaints de l’orgueil des docteurs, non de leur incompétence.
33Il convient donc d’insister, pour finir, sur le fait qu’il n’y a guère de sens, sinon anachronique, à critiquer les procédures médiévales d’examen qui étaient celles de la scolastique – et d’ailleurs, sommes-nous si sûrs de la valeur des nôtres ? – et qu’il est également un peu vain de reprocher aux universitaires médiévaux, qui vivaient dans une société d’ordres, d’avoir inauguré un culte du diplôme, dont nous ne sommes pas encore vraiment sortis. Ce qu’il faut plutôt retenir, c’est qu’en élaborant le système des examens, grades et diplômes dont on a essayé de dégager les grandes caractéristiques, les universités du Moyen Âge, dans le contexte qui était le leur et avec les procédures de leur temps, bien différentes de celles d’aujourd’hui, ont ouvert deux voies que notre système éducatif suit toujours : d’une part, celle de l’affirmation de la notion de cursus d’études, encadré et structuré, en lieu et place de l’indétermination qui semble avoir régné auparavant, notion de cursus qui sera évidemment reprise et complétée à l’époque moderne, surtout d’ailleurs pour le champ pré-universitaire, celui des collèges et des petites écoles ; d’autre part, celle de la sanction officielle, valant reconnaissance politique et sociale, des études faites, ce qui garantissait à la fois la pérennité de l’institution universitaire et, sinon le statut, du moins la visibilité et l’identité des gradués qui en étaient issus.
Notes de bas de page
1H.-I. Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Paris, Seuil, 1960 : on notera qu’on ne trouve dans l’index aucun mot correspondant aux notions d’examen, de grade ou de diplôme.
2Voir P. Riché, Écoles et enseignement dans le haut Moyen Âge. Fin du ve siècle-milieu du xie siècle, Paris, Picard, 1989.
3Voir P. Lemerle, Le premier humanisme byzantin. Notes et remarques sur enseignement et culture à Byzance des origines au xe siècle, Paris, PUF (Bibliothèque byzantine. Études, 6), 1971.
4Voir S. Brentjes, Teaching and Learning the Sciences in Islamicate Societies (800–1700), Turnhout, Brepols (Studies on the Faculty of Arts. History and Influence, 3), 2018 : voir en particulier les passages consacrés à l’ijaza, parfois abusivement assimilée à la licentia docendi occidentale (p. 69‑70, 161‑162).
5Des examens semblent attestés dans les écoles de scribes sumériennes (G. Mialaret, J. Vial [dir.], Histoire mondiale de l’éducation, t. 1, Des origines à 1515, Paris, PUF, 1981, p. 52) ; pour l’Extrême-Orient, voir par exemple A. Ceugniet, L’office des études supérieures au Japon du viiie au xiie siècle et les dissertations de fin d’études, Genève, Droz (École pratique des hautes études. IVe section. Sciences historiques et philologiques, 2, Hautes études orientales, 33), 2000.
6L’emploi d’examen/examinatio et gradus dans les premiers textes universitaires médiévaux a été étudié par O. Weijers, Terminologie des universités au xiiie siècle, Rome, Ed. dell’Ateneo (Lessico Intellettuale Europeo, 39), 1987, voir à l’index s. v. ; diploma en est en revanche logiquement absent.
7Sur le caractère spécifiquement universitaire du vocabulaire relatif aux examens et grades, nous nous permettons de renvoyer à J. Verger, « “Nova et vetera” dans le vocabulaire des premiers statuts et privilèges universitaires français », dans O. Weijers (dir.), Vocabulaire des écoles et des méthodes d’enseignement au Moyen Âge, Turnhout, Brepols (CIVICIMA. Études sur le vocabulaire intellectuel du Moyen Âge, 5), 1992, p. 191‑205. Il y a cependant une exception notable qui est magister, mot dont on connaît la polysémie en latin médiéval puisqu’il peut aussi renvoyer non seulement au monde des petites écoles, mais également à celui des métiers, voire de la petite notabilité sociale (Weijers, Terminologie des universités…, op. cit., p. 133‑142).
8Nous l’avons déjà étudié en détail dans J. Verger, « Examen privatum, examen publicum. Aux origines médiévales de la thèse », dans C. Jolly, B. Neveu (dir.), Éléments pour une histoire de la thèse, Paris, Klincksieck (Mélanges de la Bibliothèque de la Sorbonne, 12), 1993, p. 15‑43. Voir aussi la synthèse plus récente de M. Kintzinger, « Licentia: Institutionalität „akademischer Grade“ an der mittelalterlichen Universität », dans R. C. Schwinges (dir.), Examen, Titel, Promotionen. Akademisches und staatliches Qualifikationswesen vom 13. bis zum 21. Jahrhundert, Basel, Schwabe (Veröffentlichungen der Gesellschaft für Universitäts- und Wissenschaftsgeschichte, 7), 2007, p. 55‑88.
9H. Rashdall, The Universities of Europe in the Middle Ages, nlle. éd. F. M. Powicke, A. B. Emden, Oxford, OUP, 1936, vol. 1, p. 221, 249‑250.
10Par exemple, M. Tanaka, La nation anglo-allemande de l’université de Paris à la fin du Moyen Âge, Paris, Aux Amateurs de livres, 1990, p. 61‑62, a calculé que, sur les 1 086 licenciés ès arts de cette nation qu’il a repérés, 86 seulement, soit 8 %, n’ont pas accédé ensuite à la maîtrise.
11À Avignon, par exemple, entre 1430 et 1478, ont été décernés 211 licences mais seulement 75 doctorats en droit, civil ou canonique, soit 35 % du total (J. Verger, « Le rôle social de l’université d’Avignon au xve siècle », Bibliothèque d’humanisme et Renaissance. Travaux et documents, 33, 1971, p. 489‑504).
12Weijers, Terminologie des universités…, op. cit., voir à l’index s. v. ; voir aussi M. Teeuwen, The Vocabulary of Intellectual Life in the Middle Ages, Turnhout, Brepols (CIVICIMA. Études sur le vocabulaire intellectuel du Moyen Âge, 10), 2003, passim.
13Voir Riché, Écoles et enseignement…, op. cit., p. 65‑79 ; voir aussi les références données dans T. Kouamé, « La réception de la législation scolaire carolingienne dans les collections canoniques jusqu’au Décret de Gratien (ixe-xiie siècle) », dans C. Giraud, M. Morard (dir.), Universitas scolarium. Mélanges offerts à Jacques Verger, Genève, Droz (École pratique des hautes études. Sciences historiques et philologiques, 5, Hautes Études médiévales et modernes, 102), 2011, p. 3‑46.
14Sur l’importance de la fama dans le monde des écoles du xiie siècle, voir les remarques de C. Giraud, Per verba magistri. Anselme de Laon et son école au xiie siècle, Turnhout, Brepols (Bibliothèque d’histoire culturelle du Moyen Âge, 8), 2010, en particulier p. 149‑177.
15H. Santiago-Otero, « Pedro Abelardo y la licentia docendi », dans Id. (dir.), Fe y cultura en la Edad Media, Madrid, CSIC, 1988, p. 139‑153.
16G. Post, The Papacy and the Rise of Universities, éd. par W. J. Courtenay, Leyde, Brill (Education and Society in the Middle Ages and Renaissance, 54), 2017 : on trouve dans ce Ph.D inédit de 1931, publié en 2017 à titre posthume, la substance des divers articles que G. Post a consacrés avant et après 1931 à la question de la licentia docendi ; G. Cencetti, « La laurea nelle università medievali », texte de 1943 réimprimé dans Id., Lo Studio di Bologna. Aspetti, momenti e problemi (1935-1970), éd. par R. Ferrara, G. Orlandelli, A. Vasina, Bologne, CLUEB, 1989, p. 77‑93 ; L. Paolini, « La laurea medievale », dans O. Capitani (dir.), L’università di Bologna. Personaggi, momenti e luoghi dalle origini al XVI secolo, Bologne, Cassa di Risparmio di Bologna, 1987, p. 133‑155 ; J. Verger, « Les ambiguïtés de la licentia docendi : entre tutelle ecclésiastique et liberté universitaire », Revue d’histoire des facultés de droit et de la science juridique, 29‑30, 2009-2010, p. 17‑28 ; T. Kouamé, « La construction d’un ordre juridique de l’enseignement. La politique scolaire d’Alexandre III et sa réception jusqu’au concile de Latran IV », Journal des savants, juillet-décembre 2017, p. 277‑301 ; et surtout, du même auteur, De l’office à la dignité. L’écolâtre cathédral en France septentrionale du ixe au xiiie siècle, Leyde, Brill (Education and Society in the Middle Ages and Renaissance, 57), 2021.
17A. E. Bernstein, « Magisterium and Licence: Corporate Autonomy against Papal Authority in the Medieval University of Paris », Viator, 9, 1978, p. 291‑307.
18À Paris, le chancelier était le chancelier de l’église Notre-Dame (sans parler du chancelier de Sainte-Geneviève qui apparaît comme second chancelier pour la faculté des arts dans le courant du xiiie siècle), à Toulouse, celui de la cathédrale Saint-Étienne, à l’université de médecine de Montpellier, un docteur choisi par l’évêque de Maguelone, à l’université de droit, l’évêque de Maguelone lui-même, à Orléans et à Angers, l’ancien écolâtre, à Avignon, l’évêque, à Poitiers, le trésorier de la collégiale Saint-Hilaire-le-Grand, etc. La situation était aussi variable hors de France : le chancelier était à Bologne l’archidiacre de la cathédrale, à Padoue, l’évêque, à Naples, le chancelier du royaume, à Oxford, un docteur nommé par l’évêque de Lincoln, etc. (Hastings, The Universities of Europe…, op. cit., vol. 1, p. 223‑224, 304‑311, 340‑341, vol. 2, p. 15, 25‑26, 123, 131, 149‑150, 156, 170, 175, 194, vol. 3, p. 41‑47).
19Voir Verger, « Examen privatum, examen publicum… », art. cité.
20Des licences conférées par l’université de Paris sans l’accord du chancelier sont attestées pendant la grande sécession de 1229-1231 (H. Denifle, E. Chatelain, Chartularium Universitatis Parisiensis, Paris, Delalain, 1889-1897 [désormais CUP], t. 1, no 89), pendant le « schisme rectoral » de 1275 (CUP, t. 1, no 460, p. 524, 528 ; voir sur cette affaire R.-A. Gauthier, « Notes sur Siger de Brabant. II. Siger en 1272‑75, Aubry de Reims et la scission des Normands », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 68, 1984, p. 3‑49) et à l’occasion de la crise entre l’université et le chancelier Philippe de Thoiry de 1283 (CUP, t. 1, no 528, p. 640 ; voir sur cette affaire J. Verger, « Le chancelier et l’université de Paris à la fin du xiiie siècle », dans Id., Les universités françaises au Moyen Âge, Leyde, Brill [Education and Society in the Middle Ages and Renaissance, 7], 1995, p. 68‑102, en particulier p. 96‑97).
21Voir la note sur les doctores bullati contenue dans Rashdall, The Universities of Europe…, op. cit., vol. 1, p. 591‑593.
22Le recours systématique des Mendiants à ce type de procédure de collation des grades en théologie a été bien étudié dans Y. Kajiwara, Les dominicains français face au système universitaire des grades à la fin du Moyen Âge, thèse de doctorat en histoire, université Lumière Lyon 2, 2018.
23Voir pour Paris le compromis conclu entre les maîtres et le chancelier, à la demande du pape, en 1213 (CUP, t. 1, no 16), les statuts de Robert de Courson en 1215 (CUP, t. 1, no 20) et la bulle Parens scientiarum de 1231 (CUP, t. 1, no 79). Ces textes, qui interdisaient au chancelier de refuser les candidats agréés par les maîtres mais laissaient cependant la porte ouverte à des licences conférées par le chancelier seul, éventuellement sur recommandation pontificale, font l’objet d’un commentaire détaillé dans N. Gorochov, Naissance de l’université. Les écoles de Paris d’Innocent III à Thomas d’Aquin (v. 1200-v. 1245), Paris, Champion (Études d’histoire médiévale, 14), 2012, p. 288‑290, 310‑313, 446‑448.
24À Paris, le chancelier de Sainte-Geneviève devait être au moins maître ès arts et le vice-chancelier qui le remplaçait à l’occasion, maître en théologie ; à Notre-Dame, le vice-chancelier devait être au moins bachelier en théologie (CUP, t. 2, no 1185, p. 676, note) ; un accord similaire conclu en 1439 à Avignon prévoyait que l’évêque devrait obligatoirement choisir son vice-chancelier parmi les docteurs de l’université (M. Fournier, Les statuts et privilèges des universités françaises depuis leur fondation jusqu’en 1789, Paris, Larose et Forcel, t. 2, 1891, no 1326).
25Voir A. L. Gabriel, « The Conflict between the Chancellor and the University of Masters and Students at Paris during the Middle Ages », dans A. Zimmermann (dir.), Die Auseinandersetzungen an der Pariser Universität im XIII. Jahrhundert, Berlin/New York, De Gruyter (Miscellanea Mediaevalia, 10), 1976, p. 106‑154.
26Voir dans Jean Gerson, Œuvres complètes, vol. 2, L’œuvre épistolaire, éd. P. Glorieux, Paris, Desclée, 1960, les lettres 2 (en fait, un court mémoire à usage personnel) et 3 avec le projet de réforme de l’enseignement qui lui est joint en annexe, p. 17‑28, en particulier p. 18 et 28. Pour le commentaire de ces textes, voir J. Verger, « Veniat fama, veniat infamia. Désarrois et certitudes de Gerson au temps de la “crise de Bruges” (1399‑1400) », dans J. Claustre, O. Matteoni, N. Offenstadt (dir.), Un Moyen Âge pour aujourd’hui. Mélanges offerts à Claude Gauvard, Paris, PUF, 2010, p. 388‑395.
27Pour un exemple de conflit entre docteurs ordinaires et extraordinaires afin de savoir, entre autres, qui serait autorisé à siéger dans les jurys d’examen, voir J. Verger, « L’affaire Ameilh Du Breuil (1386-1388). Le docteur contre la faculté », Académie des inscriptions et belles-lettres. Comptes rendus des séances de l’année 1998. Janvier-mars, fasc. I, 1998, p. 123‑138.
28Il n’est pas question de renvoyer ici, même pour les seules universités françaises du Moyen Âge, à tous les statuts édités relatifs aux modalités d’examen et de collation des grades. On trouvera de nombreuses références dans P. Glorieux, « L’enseignement au Moyen Âge. Techniques et méthodes en usage à la Faculté de théologie de Paris au xiiie siècle », Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 35, 1968, p. 65‑186 ; J. Verger, « Examen privatum, examen publicum… », art. cité ; O. Weijers, « Les règles d’examen dans les universités médiévales », dans J. F. M. Hoonen, J. H. J. Schneider, G. Wieland (dir.), Philosophy and Learning. Universities in the Middle Ages, Leyde, Brill (Education and Society in the Middle Ages and Renaissance, 6), 1995, p. 202‑223.
29On a ainsi gardé un registre conservant les procès-verbaux de vingt-six licences et doctorats en droit passés à Montpellier pendant l’année universitaire 1341-1342 (Montpellier, AD de l’Hérault, G 1244).
30Dans les paragraphes qui suivent, nous reprenons pour l’essentiel la démonstration déjà donnée dans Verger, « Examen privatum, examen publicum… », art. cité, et, dans un travail plus récent, Id., « Note de docimologie médiévale. Le vocabulaire de l’évaluation des capacités et des connaissances dans les universités du Moyen Âge », Annali di storia delle università italiane, 19/1, 2015, p. 9‑24.
31C’est ce que dit, par exemple, clairement un article des statuts de l’université de droit de Montpellier en 1339 : si repellendus baccalarius fuerit, secrete et cum minori confusione qua poterit repellatur (Fournier, Les statuts et privilèges…, op. cit., t. 2, no 947, § XVIII).
32Présentation de ce texte et d’autres analogues dans C. Lafleur, « Les “guides de l’étudiant” de la Faculté des arts de l’Université de Paris au xiiie siècle », dans Philosophy and Learning…, op. cit., p. 137‑199.
33O. Weijers, Le maniement du savoir. Pratiques intellectuelles à l’époque des premières universités (xiiie‑xive siècles), Turnhout, Brepols, 1996, en particulier p. 117‑129.
34Voir A. Destemberg, « Un système rituel ? Rites d’intégration et passages de grades dans le système universitaire médiéval (xiiie‑xve siècle) », dans T. Kouamé (dir.), Le système d’enseignement occidental, xie‑xvie siècle, partie thématique des Cahiers de recherches médiévales, 18, 2009, p. 113‑132.
35Verger, « Note de docimologie médiévale… », art. cité, p. 19‑20.
36Weijers, Le maniement du savoir…, op. cit., p. 145‑155.
37Voir R. C. Schwinges, « Acta Promotionum I. Die Promotionsdokumente europäischer Universitäten des späten Mittealters », dans Schwinges (dir.), Examen…, op. cit., p. 213‑228, et, pour un exemple italien, P. Rosso, « Gli strumenti di laurea nel complesso delle scritture e dei depositi archivistici. Linee di storia documentaria dell’istituzione universitaria pavese (secc. XIV-XVI) », dans A. Esposito, U. Longo (dir.), Lauree. Università e gradi accademici in Italia nel medioevo e nella prima età moderna, Bologne, CLUEB (CISUI. Studi, 22), 2013, p. 11‑37.
38Dans I. Maggiulli (dir.), Diplomi di laurea conservati nell’Archivio storico dell’Università di Bologna. Catalogo, Rimini, Panozzo, 2016, ne sont recensés que deux diplômes antérieurs – de peu, ils datent de 1493 et 1498 – à 1500.
39Voir V. Meyer, « Les thèses, leur soutenance et leurs illustrations dans les universités françaises sous l’Ancien Régime », dans Jolly, Neveu (dir.), Éléments…, op. cit., p. 45‑111.
40On a conservé, par exemple, celles que prononça Pierre Flamenc, juriste et humaniste pétrarquisant, à la fin du xive siècle, en tant que vice-chancelier de l’université de droit de Montpellier (A. Germain, « Pierre Flamenchi. Étude d’après ses manuscrits autographes, entièrement inédits », Mémoires de la Société archéologique [de Montpellier], 8/44, 1884, p. 307‑376).
41Voir, par exemple, la fête organisée en 1320 à Bologne à l’occasion du doctorat de Taddeo Pepoli, futur seigneur de la ville, che fù cosa meravigliosa e degna di memoria, citée par L. Paolini, « La laurea medievale… », art. cité, p. 146.
42Dans la nation de France, la plus importante des quatre nations de la faculté des arts de Paris, ont été enregistrés, entre 1444 et 1455, 1 661 baccalauréats, 1 302 licences, 1 182 maîtrises, soit en moyenne, respectivement, 138, 108 et 98 par an d’après A. Talazac-Landaburu, La nation de France au sein de l’université de Paris d’après le Livre de ses procureurs, 1443-1456, Paris, PUF (Travaux et recherches de l’université de droit, d’économie et de sciences sociales de Paris. Série sciences historiques, 7), 1975, p. 131.
43Voir A. Destemberg, « Retour sur une invention médiévale : le doctorat, l’université et la société à la fin du Moyen Âge », dans F. Cros, E. Bombaron, M.-L. Vitali (dir.), Doctorat et monde professionnel, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 13‑24.
44Comme semble l’indiquer ce statut de l’université de médecine de Montpellier de 1240 qui précise que les examinateurs doivent se prononcer sur la valeur des candidats sans les comparer entre eux : quod [examinatores] absque omni comparacione ad aliquem dicant illum qui exminatus fuerit sufficientem vel insufficientem (Fournier, Les statuts et privilèges…, op. cit., t. 2, no 885).
45C’est ce que dit Robert de Sorbon dans le De conscientia, bâti, on le sait, sur un parallèle systématique entre le Jugement dernier et l’examen de licence : Item si aliquis clericus respondeat coram Cancellario bene de quatuor questionibus ad tres, transit et licenciatur (Robert de Sorbon, De conscientia et De tribus dietis, éd. par F. Chambon, Paris, Picard, 1903, p. 17).
46On a conservé d’assez nombreuses harangues de ce genre, généralement des xive et xve siècles et plus ou moins marquées de rhétorique humaniste. Pour ne citer ici qu’un exemple récemment publié : C. Revest, « Umanesimo, Università et Chiesa a Padova nei primi anni del dominio veneziano: l’orazione accademica di Gasparino Barzizza per Pietro Donato (1418) », Quaderni per la storia dell’Università di Padova, 49, 2016, p. 3‑34. Le discours prononcé à l’occasion de la maîtrise ès arts de P. Donato y est édité aux p. 30‑34.
47Un statut de la faculté de décret de Paris du xive siècle invitait les examinateurs à évaluer les candidats graciose, caritative et fructuose […] et non odio nec iracundia (CUP, t. 3, no 1711, § 15).
48Voir J. Verger, « La dimension personnelle de la relation maître-disciple dans l’enseignement universitaire (xiiie‑xve siècles) », dans C. Noacco, C. Bonnet, P. Marot, C. Orfanos (dir.), Figures du maître. De l’autorité à l’autonomie, Rennes, PUR, 2013, p. 159‑170.
49W. O. Duba, The Forge of Doctrine. The Academic Year 1330‑31 and the Rise of Scotism at the University of Paris, Turnhout, Brepols (Studia Sententiarum, 2), 2017, p. 47‑117, a par exemple bien montré que les principia des bacheliers sententiaires étaient en fait l’occasion de vifs débats qui stimulaient l’émulation entre les étudiants concernés.
50La pratique de la « sous-déterminance » est bien analysée dans Tanaka, La nation anglo-allemande…, op. cit., p. 125‑140.
51Voir A. Destemberg, L’honneur des universitaires au Moyen Âge. Étude d’imaginaire social, Paris, PUF, 2015, en particulier p. 132‑136, et T. Sullivan, « Merit Ranking and Career Patterns: The Parisian Faculty of Theology in the Late Middle Ages », dans W. J. Courtenay, J. Miethke (dir.), University and Schooling in Medieval Society, Leyde, Brill (Education and Society in the Middle Ages and Renaissance, 10), 2000, p. 127‑163.
52Nous renvoyons ici à l’article classique de G. Post, K. Giocarinis, R. Kay, « The Medieval Heritage of a Humanistic Ideal: “Scientia donum Dei est, unde vendi non potest” », Traditio, 11, 1955, p. 195‑234.
53Le texte le plus général à ce sujet est une décrétale non datée de Clément V qui fixait à 3 000 tournois d’argent (soit, théoriquement, 150 livres) le maximum des dépenses qui pouvaient être engagées à l’occasion d’un doctorat ou maîtrise (CUP, t. 2, no 709). Mais on ignore si cette clause, dont les nobles pouvaient d’ailleurs être dispensés, a toujours été respectée, et il faudrait aussi tenir compte, pour évaluer sa signification réelle, des fluctuations monétaires de la fin du Moyen Âge.
54J. Verger, « Le coût des grades : droits et frais d’examen dans les universités du midi de la France au Moyen Âge », dans A. L. Gabriel (dir.), The Economic and Material Frame of the Mediaeval University, Notre Dame (Ind.), ICHU (Texts and Studies in the History of Mediaeval Education, 15), 1977, p. 19‑36.
55Typiques de ces critiques réitérées mais inefficaces de la lourdeur des droits d’examen et de leur aggravation continuelle par l’effet de l’« avarice » et de la « cupidité » des docteurs, sont les bulles adressées par les pape Jean XXII et Benoît XII, en 1319 et 1336, à l’université de droit de Montpellier (Fournier, Les statuts et privilèges…, op. cit., t. 2, no 922 et 944).
56Sur le poids du conformisme intellectuel dans les universités de la fin du Moyen Âge, voir les remarques, sans doute excessives, de Jacques Le Goff dans « Quelle conscience l’Université médiévale a-t-elle eue d’elle-même ? », texte de 1964 réimpr. dans Id., Pour un autre Moyen Âge. Temps, travail et culture en Occident : 18 essais, Paris, Gallimard, 1977, p. 181‑197.
57Il existe naturellement de très nombreux travaux montrant, sur des cas précis, le lien entre grades universitaires et carrières ecclésiastiques ou laïques ; citons à titre d’exemples K. Wriedt, « University Scholars in German Cities during the Late Middle Ages: Employment, Recruitment, and Support », dans W. J. Courtenay, J. Miethke (dir.), Universities and Schooling in Medieval Society, Leyde, Brill, 2000, p. 49‑64 ; H. G. Walther, « Learned Jurists and their Profit for Society – Some Aspects of the Development of Legal Studies at Italian and German Universities in the Late Middle Ages », dans ibid., p. 100‑126 ; J. H. Moran Cruz, « Education, Economy, and Clerical Mobility in Late Medieval Northern England », dans ibid., p. 182‑207 ou encore J. Verger, « Les gradués en droit dans les sociétés urbaines du midi de la France à la fin du Moyen Âge », dans D. Poirion (dir.), Milieux universitaires et mentalité urbaine au Moyen Âge, Paris, PUPS, 1987, p. 145‑156.
58Verger, « Note de docimologie médiévale… », art. cité.
59Nous avons présenté cette question et les incertitudes qui l’accompagnent en nous appuyant sur l’exemple des universités du midi de la France, dans J. Verger, « Prosopographie et cursus universitaires », dans N. Bulst, J.-P. Genet (dir.), Medieval Lives and the Historian. Studies in Medieval Prospography, Kalamazoo, Medieval Institute, 1986, p. 313‑332, en particulier p. 314‑316.
60Voir supra, n. 31.
61Voir dans W. Rüegg (dir.), A History of the University in Europe, vol. 2, H. De Ridder-Symoens (dir.), Universities in Early Modern Europe (1500-1800), Cambridge, CUP, 1996, p. 431‑436.
62J. Favier, François Villon, Paris, Fayard, 1982, p. 136‑141.
63Sur l’exaltation des grades et en particulier du doctorat dans les sociétés de la fin du Moyen Âge, voir l’article classique de G. Le Bras, « Velut splendor firmamenti : le docteur dans le droit de l’Église médiévale », dans Mélanges offerts à Étienne Gilson, Toronto/Paris, Pontifical Institute of Mediaeval Studies/Vrin, 1959, p. 373‑388, et, plus récemment, T. Kouamé, L. Tournier, « L’honneur des docteurs. Statut social et identité professionnelle chez les universitaires parisiens à la fin du Moyen Âge », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 71, 1998, p. 13‑36, et Destemberg, L’honneur des universitaires…, op. cit., p. 280‑290.
64S’inspirant de décrets du concile de Bâle, la Pragmatique sanction de Bourges (1438) contenait un certain nombre de dispositions favorisant l’accès des gradués à certains bénéfices ecclésiastiques (dispositions commentées dans J.-L. Gazzaniga, L’Église du Midi à la fin du règne de Charles VII [1444-1461] d’après la jurisprudence du Parlement de Toulouse, Paris, Picard, 1976, p. 116‑118).
65Alan Cobban a beaucoup insisté sur ce rôle professionnel et utilitaire des universités médiévales fonctionnant comme « service agencies », par exemple dans A. B. Cobban, « Reflections on the Role of the Medieval Universities in Contemporary Society », dans L. Smith, B. Ward (dir.), Intellectual Life in the Middle Ages. Essays Presented to Margaret Gibson, Londres, Hambledon, 1992, p. 227‑241.
66Cette inflation verbale apparaît, par exemple, bien dans les documents avignonnais du xve siècle (voir Verger, « Le rôle social de l’université d’Avignon… », art. cité) ; l’enquête mériterait d’être étendue ; voir les suggestions contenues dans C. Frova, « La dignitas delle discipline e dei docenti universitari. Riflessi nel lessico della documentazione istituzionale », dans J. Chandelier, A. Robert (dir.), Frontières des savoirs en Italie à l’époque des premières universités (xiiie‑xve siècle), Rome, École française de Rome (Collection de l’École française de Rome, 505), 2015, p. 435‑451.
67Pour des indications concrètes sur la désorganisation du système des examens et des grades au xve siècle, voir Verger, « Prosopographie et cursus universitaire… », art. cité, p. 316‑322.
68Voir J. Verger, « Les universités françaises au xve siècle : crise et tentatives de réforme », Cahiers d’histoire, 21, 1976, p. 43‑66, réimpr. dans Verger, Les universités françaises au Moyen Âge…, op. cit., p. 228‑255.
69Un bon exemple de ces universités complaisantes conférant des grades sans offrir aucun enseignement sérieux fut, au xve siècle et au-delà, celle d’Orange (Rashdall, The Universities of Europe…, op. cit., t. 2, p. 185‑186).
70Phénomène relevé, pour citer un exemple parmi bien d’autres, par Bernard Guenée dans le bailliage de Senlis : « Quel changement en un siècle ! Autant qu’on puisse l’estimer, dans l’ensemble des bonnes villes du bailliage, il n’y avait pas plus d’une dizaine de licenciés en lois au milieu du xve siècle, il y en avait peut-être de vingt à trente à la fin du xve siècle, et de quatre-vingts à cent au milieu du xvie » (B. Guenée, Tribunaux et gens de justice dans le bailliage de Senlis à la fin du Moyen Âge (vers 1380-vers 1530), Strasbourg, Publications de la Faculté des lettres de l’université de Strasbourg, 1963, p. 420).
71Ces dérives sont largement décrites dans D. Julia, J. Revel (dir.), Les universités européennes du xvie au xviiie siècle. Histoire sociale des populations étudiantes, t. 2, Paris, EHESS, 1989, p. 107‑394.
Auteur
-
Jacques Verger
Membre de l’Institut
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