Avant-propos
p. 5-8
Texte intégral
1La commémoration du centenaire d’Ostad Elahi, en septembre 1995, avait pris la forme d’un important symposium réuni à l’université Paris-Sorbonne sous l’égide de l’Unesco et de plusieurs ministères. Cet événement et les publications qui l’accompagnaient donnaient une première visibilité à des travaux épars consacrés à une œuvre encore peu diffusée à l’époque, dans des domaines aussi divers que la philosophie, l’éthique, la religion comparée, la musicologie ou l’histoire du droit1. Le titre retenu pour ce symposium, « Le Spirituel : Pluralité et Unité », fixait un thème qui continue de résonner dans le présent ouvrage : celui des formes de l’universel.
2Figure de sagesse, Ostad Elahi (1895-1974) a exercé pendant trente ans le métier de magistrat ; philosophe et lettré, curieux de toutes les traditions religieuses, il était aussi un musicien d’exception, auquel a récemment rendu hommage une exposition du Metropolitan Museum of Art de New York2. C’est ainsi qu’il a traversé son siècle, de la Perse à l’Iran moderne, explorant tous les registres de l’expérience spirituelle et de sa reprise réflexive – du pur mysticisme à la sagesse pratique, en passant par la théologie, la métaphysique ou la psychologie morale –, articulant selon des voies nouvelles l’aspiration au divin et l’exigence rationnelle, donnant corps enfin, à travers son œuvre et dans le détail de sa vie, à l’idée d’une spiritualité accordée à notre humanité et aux aspirations universelles que recouvre la référence à la réalité ou à la nature de l’« esprit » derrière la variété des cultures et des mœurs : une spiritualité pour notre temps, une spiritualité naturelle3.
3Depuis lors, la publication en traduction française, puis anglaise, de plusieurs ouvrages importants tels que Connaissance de l’âme (2001) ou Paroles de Vérité (2014), mais aussi de monographies et d’articles dans le sillage de colloques et de journées d’étude, ont contribué à mieux faire connaître une pensée et une œuvre aussi riches que variées dans leurs formes d’expression (traités et commentaires philosophiques, récits d’expériences, paroles et conversations, poèmes et traductions). Le moment était venu de faire un premier état des lieux de la recherche universitaire en réunissant un ensemble d’« études » témoignant de la diversité des domaines concernés4.
4Le lecteur qui aborde ces textes sera sans doute frappé par leur caractère hétérogène, du point de vue du style (parfois proche de la communication orale qui constitue leur occasion première) comme des sujets abordés (de la conception générale de la vie spirituelle à des questions d’éthique pratique, en passant par l’évolution du système juridique iranien ou la constitution d’un héritage musical). Cette hétérogénéité même reflète à sa manière une particularité de l’enseignement d’Ostad Elahi. Cet enseignement a souvent trouvé son expression dans une langue simple et directe, qui convenait à une sagesse pragmatique, fruit d’une réflexion personnelle et d’une expérimentation raisonnée dans le quotidien de la vie familiale et professionnelle. Mais Ostad Elahi a aussi volontiers emprunté les voies d’une élaboration savante, de nature philosophique ou herméneutique, sous la forme de traités ou de « questions discutées » dont la compréhension nécessite certaines médiations théoriques, et qui se prêtent naturellement à une approche comparative. Les contributions rassemblées ici fournissent à cet égard de précieux éléments de contexte biographique et culturel. Prises ensemble, elles permettent de reconstituer une sorte de toile de fond, un paysage qui confère, par contraste, tout son relief à la démarche qui nous intéresse singulièrement. Celle-ci se fonde, on l’a dit, sur l’intuition d’une essentielle unité et universalité du spirituel, envisagé dans ses fins propres et ses conditions générales de réalisation. Cependant cette universalité prend ici un sens plus concret et plus précis que toute visée syncrétique ; elle renvoie avant tout à l’idée d’une méthode.
5En effet, la spiritualité bien comprise s’apparente pour Ostad Elahi à une « médecine de l’âme », comparable dans son procédé général à une science expérimentale du développement ou du perfectionnement de l’esprit. La mise en œuvre d’un tel projet répond à des exigences rationnelles qui ne se laissent enfermer dans aucun cadre, et notamment dans aucune tradition religieuse particulière. C’est là le sens premier de l’universel, et certainement le plus fondamental d’un point de vue pratique.
6Au-delà d’un registre d’« expériences » dont la variété même finit par faire douter de l’unité du concept, on peut s’accorder sur une définition de travail de la spiritualité et réserver ce terme à une démarche qui voit dans la connaissance pratique de soi la condition d’une connaissance et d’une réalisation du divin – ou, pour parler comme Platon, de ce qu’il y a de divin en l’homme. La spiritualité entendue en ce sens est la science du perfectionnement de l’âme humaine. Or selon Ostad Elahi, l’acquisition d’une telle science ne suppose rien d’autre de la part de l’homme qu’un bon usage de ses dispositions naturelles, et plus particulièrement de sa raison, si toutefois il accepte de la développer dans le souci de ses fins ultimes, à travers un effort vigoureux et rigoureux d’attention à ses pensées, à ses intentions et à ses actes.
7Il est clair que nombre de traditions pourront se retrouver dans une telle définition, comme dans l’idéal de maîtrise du soi qui la complète sur le terrain éthique. Mais Ostad Elahi précise que seule une « raison saine », une raison bien orientée et graduellement développée, est réellement capable de discerner les raisons et les effets qui sous-tendent le progrès spirituel, et de conférer aux péripéties d’une vie individuelle un sens et une cohérence supérieure. Cette raison saine occupe à vrai dire une place centrale dans le dispositif de la spiritualité naturelle. De façon générale, la promotion de l’entendement aux dépens de l’inspiration, de l’illumination et des émotions extatiques associées à la conception révélationnelle de la connaissance spirituelle, revient à inverser la direction habituelle du mysticisme. En particulier, aucune démarche de purification ou d’ascèse ne remplacera le discernement qu’une raison spirituellement instruite peut acquérir dans le vif d’une existence active mais réfléchie, menée au contact d’autrui. Du mysticisme, Ostad Elahi conserve néanmoins l’élan générateur, et c’est là également un des aspects les plus originaux de sa pensée. Il en sera question dans ces pages.
8Depuis la fin des années 1970, Bahram Elahi s’est employé à exposer les tenants et les aboutissants de la spiritualité naturelle à travers une série d’ouvrages qui entendent également fournir un viatique à qui voudrait approfondir l’enseignement de son père sur le terrain de la pratique individuelle, en mobilisant les concepts et les modèles fonctionnels du soi réel, de l’éthique véritable et du perfectionnement spirituel. Son dernier livre paru à ce jour, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, constitue à cet égard une ressource nouvelle ; il complète et prolonge l’introduction d’ensemble proposée dans La Voie de la Perfection, un classique que l’auteur n’a cessé de remettre en chantier et dont la dernière édition, entièrement refondue, incorpore certains développements plus récents5.
9L’ambition de notre ouvrage est d’une autre nature ; en multipliant les angles de vue, il vise avant tout à fournir un cadre pour la réception et la discussion d’une pensée, dans un moment où la notion même de « spiritualité » se trouve reconfigurée dans une perspective globale et transculturelle. Chez Ostad Elahi, l’intuition du caractère universel des principes du perfectionnement spirituel s’étaie explicitement sur une connaissance approfondie des différents monothéismes : il n’est donc guère étonnant qu’elle se prête à des approches relevant, en un sens large, des « sciences religieuses ». Mais comme on verra, d’autres contributions privilégient la dimension philosophique, musicale ou juridique.
10Cependant, pour ne pas réduire son œuvre à un simple objet de curiosité historique ou théorique, il est important de conserver à l’esprit que, pour Ostad Elahi, l’idée même du perfectionnement spirituel, le travail de transformation de soi qu’il implique, ne peuvent trouver leur vraie portée qu’à s’inscrire concrètement dans les actes qui tissent une existence singulière, autrement dit dans une démarche éthique conduite in vivo, en première personne, sur le terrain accidenté de l’aventure humaine. Si cette orientation pratique est déjà sensible dans son œuvre, c’est sa vie même qui en constitue peut-être l’illustration la plus évidente : elle incarne une même ligne spirituelle sur plusieurs plans simultanés où se jouent, à chaque fois, les équilibres délicats entre foi et raison, vérité et expérience, tradition et création. Cela se vérifie dans l’ordre de la connaissance de soi et de l’éthique aussi bien que de l’invention musicale ou de la pratique juridique. Au caractère polyphonique d’une vie spirituelle exemplairement menée au cœur de son époque fait écho, à sa manière, la diversité des voix réunies dans ce volume.
Notes de bas de page
1Les actes de ce symposium ont été publiés en 1996 aux Presses de l’université Paris-Sorbonne, dans la collection Cahiers d’anthropologie religieuse, sous la direction de Michel Meslin (†).
2The Sacred Lute: The Art of Ostad Elahi (Metropolitan Museum of Art, 5 août 2014-11 janvier 2015).
3Sur ce concept, voir l’étude intitulée « Qu’est-ce qu’une spiritualité naturelle ? ».
4La plupart de ces études étant difficilement accessibles, nous les reproduisons dans ce volume avec l’aimable autorisation des éditeurs. Certains auteurs ont souhaité apporter des retouches plus ou moins amples à leur texte, ce qui explique le choix de ne pas signaler la pagination d’origine. Le travail d’édition a consisté pour l’essentiel à mettre en concordance, d’un article à l’autre, certains points de vocabulaire, ainsi que les traductions des passages tirés des œuvres d’Ostad Elahi. Pour ce qui concerne en particulier les fragments de l’enseignement oral, nous avons eu recours, quand cela était possible, à la traduction française de Paroles de Vérité.
5Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique, Paris, Dervy, 2019 (ce volume s’inscrit dans un ensemble qui doit compter quatre autres ouvrages) ; La Voie de la Perfection. Introduction à la pensée d’Ostad Elahi, Paris, Albin Michel, 2018 (édition revue et augmentée).
Auteur
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Élie During
IdRef : 057235945
Élie During est maître de conférences à l’université Paris-Nanterre. Il est l’auteur de deux anthologies de textes philosophiques : L’âme (GF-Corpus, 1997) et La métaphysique (GF-Corpus, 1998). Spécialiste de Bergson, il a notamment contribué à l’édition critique de ses œuvres aux Puf (Durée et Simultanéité, L’énergie spirituelle, Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance). Directeur de collection aux Puf (Métaphysiques) et aux Presses universitaires de Paris Nanterre (Idées), membre du comité éditorial de la revue Critique, il a récemment établi l’édition de La dialectique de la durée de Gaston Bachelard (Puf, 2022).
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