Chapitre 8. Les discours et la sédition
Surveillance policière et subversion de l’affiche officielle
p. 261-296
Texte intégral
1À partir de 1849, un nouvel objet fait son apparition dans les registres de l’imprimeur Monnoyer : les discours du chef de l’État. Ces affiches de discours sont particulièrement grandes, souvent réalisées en urgence et donc parmi les plus coûteuses1. À partir de la Deuxième République, ce genre s’installe dans la durée : une à quatre affiches sont imprimées chaque année, un rythme maintenu sous la Troisième République – et parfois même intensifié, comme pendant la crise de 1877, Monnoyer imprimant alors sept discours du président Mac Mahon2.
2L’affichage de discours officiels est une pratique commune au niveau local, qu’il s’agisse des placards des représentants en mission dans les départements sous la Révolution3 ou ultérieurement de ceux des préfets, lors de leur installation – plus rarement de leur départ – ainsi qu’en période de crise. Il arrive aussi, surtout dans les premières années de la Révolution, que la promulgation des lois au niveau national soit utilisée pour publier par la même occasion, ou dans le cadre d’un rappel de la loi, un texte ministériel ou royal (fig. 33). À partir de la Restauration, on trouve ponctuellement quelques affiches de discours royal ou ministériel, mais elles sont rares et concernent principalement des situations de crise de la monarchie constitutionnelle, typiquement 1815 ou 1830. Ce qui est exceptionnel, surtout, c’est que ce type d’affiche atteigne une diffusion nationale. En 1830, seul le discours prononcé par Louis-Philippe à l’ouverture de la session des chambres, le 3 août 1830, semble avoir été affiché partout en France, à la demande expresse du ministère de l’Intérieur4. Les autres discours de ce type sont l’objet de mesures de publicité très différentes selon les départements5.
3Ce qui est nouveau, par conséquent, avec la Deuxième République, ce ne sont pas les discours eux-mêmes, mais plutôt le fait de combiner la diffusion nationale, dans toutes les communes françaises, des messages du chef de l’État à une surveillance policière spécifique de cet affichage. Cette protection particulière a fait des discours présidentiels, puis impériaux, puis ministériels, le symbole même de l’affiche gouvernementale : une affiche qui entend créer une communication directe du gouvernement vers les citoyens. Ce n’est donc pas vraiment une surprise si ces discours sont aussi visés par des attaques. Cela nous conduit à examiner le phénomène de l’affichage dit « séditieux » pour montrer que celui-ci est façonné par les formes de l’affichage officiel, auquel il offre une sorte de réponse.
Les discours présidentiels comme outil matériel de la logique plébiscitaire
4La Constitution adoptée en 1848 prévoit, dans son article 52, que le président de la République présente « chaque année, par un message à l’Assemblée nationale, l’exposé de l’état général des affaires de la République6 ». Cette procédure reprend en partie un exercice traditionnel de la monarchie parlementaire : le discours royal à l’ouverture de la session législative, qui énonce les grandes affaires du moment et les projets de lois qui devront être examinés durant la session. Sous Louis-Philippe, l’exercice permettait aussi de mettre en scène un gouvernement transparent, qui prétend porter toutes les pièces importantes du gouvernement à la connaissance des députés et des pairs7. L’esprit de l’article 52 de la Constitution de 1848 est certainement du même ordre, s’inspirant vaguement du modèle états-unien d’un discours sur l’état de l’Union : l’exécutif, ayant seul une connaissance approfondie des affaires de l’État, doit en informer l’Assemblée.
5Louis-Napoléon Bonaparte, élu le 10 décembre 1848 à la présidence de la République, se livre pour la première fois à cet exercice après l’élection de l’Assemblée législative en mai 1849. Dès son premier message à l’Assemblée, daté du 6 juin 1849, le président donne à ce type de discours une toute nouvelle dimension : contrairement aux discours royaux, qui, en deux à quatre pages, énonçaient en des termes très généraux quelques recommandations et projets de lois, les messages du nouveau président sont de longs développements – vingt-cinq pages en moyenne – dans lesquels sa « conduite » et ses « intentions » politiques sont articulées à une présentation détaillée de l’action du gouvernement et de ses projets8. Dès juin 1849, Louis-Napoléon Bonaparte transforme un exercice traditionnel d’humilité gouvernementale (au moins dans les formes) en une tribune politique, centrée sur sa personne, comme seul véritable auteur et acteur du gouvernement, lui permettant de démontrer qu’il reste « fidèle à [son] manifeste » et que si les « espérances » que son élection a fait naître « n’ont point encore pu toutes se réaliser », si le temps ne lui a pas encore permis de tenir tous ses engagements, « de grands pas ont été faits dans cette voie »9.
6Le premier discours, celui du 6 juin 1849, est assez peu diffusé. Comme souvent pour les discours royaux à l’ouverture des sessions parlementaires, il n’a été imprimé qu’en cahiers10. Le ministre de l’Intérieur Jules Dufaure en envoie une vingtaine d’exemplaires par département, en recommandant aux préfets de les placer dans les bibliothèques et les établissements publics, de les adresser aux maires des principales villes et à quelques notables bien choisis11. Le ministère organise donc une diffusion classique pour ce type de discours, qui par ailleurs est évoqué sous diverses formes dans les journaux et réimprimé parfois, comme à Paris, en placards, par des presses bonapartistes. Ce dernier cas est remarquable, parce que les éditeurs coupent le discours, pour des raisons de taille, effaçant les détails des affaires gouvernementales pour ne retenir qu’un condensé des propositions politiques du président, ce qui préfigure la pratique officielle d’affichage des discours sous l’Empire12.
7La diffusion des messages présidentiels change radicalement à partir de novembre 1849. Le 31 octobre 1849 est un tournant dans l’histoire de la Deuxième République : le président renvoie le ministère Odilon Barrot, qui reflétait la majorité conservatrice de l’Assemblée, pour nommer un gouvernement à sa main, formé de personnalités nettement moins importantes politiquement mais beaucoup plus proches de lui. L’exemple même de ce nouveau ministère, c’est la promotion d’un fidèle de Louis-Napoléon Bonaparte, Ferdinand Barrot, secrétaire de la présidence de la République, au poste de ministre de l’Intérieur. Le président affirme pour la première fois qu’il entend gouverner seul13. Ce remaniement ministériel est l’occasion d’un second message, adressé à l’Assemblée le jour même, le 31 octobre, dans lequel apparaît désormais clairement l’articulation entre la logique de la destinée napoléonienne et celle d’une volonté nationale qui se réaliserait dans l’union autour d’un homme, manifestée lors de l’élection présidentielle :
8La France inquiète, parce qu’elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté, le drapeau de l’élu du 10 décembre. Or, cette volonté ne peut être sentie que s’il y a communauté entière d’idées, de vues, de convictions, entre le président et ses ministres, et si l’Assemblée elle-même s’associe à la pensée nationale dont l’élection du pouvoir exécutif a été l’expression. Tout un système a triomphé au 10 décembre, car le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme14.
9Ce message, plus court que celui de juin, puisqu’il ne contient aucun détail sur les affaires de gouvernement, est formellement adressé à l’Assemblée – où il semble avoir été reçu avec stupéfaction –, mais il a, en fait, un autre destinataire. En effet, le nouveau ministre de l’Intérieur organise sa diffusion à l’échelle du territoire national : le 2 novembre 1849, il informe tous les préfets par dépêche télégraphique qu’ils doivent immédiatement faire imprimer le message pour un affichage dans toutes les communes15. Dans la Sarthe, les registres Monnoyer mentionnent l’impression de cette affiche à 500 exemplaires16. Cette échelle de diffusion est maintenue par la suite – même si les affiches ne sont pas toujours imprimées en province, mais parfois envoyées depuis Paris –, de sorte que, à partir de novembre 1849, non seulement les messages du président à l’Assemblée législative, mais la plupart de ses autres discours, sont transformés par l’affichage national en une communication du président à l’ensemble des citoyens. Les instructions ministérielles pour l’affichage des discours suivants, à partir de 1850, précisent d’ailleurs le sens de cette apposition au niveau national : il s’agit de s’assurer que ce « noble et ferme langage [soit] entendu par chaque citoyen17 ».
10À propos de la propagande bonapartiste sous la Deuxième République, l’historiographie a beaucoup insisté sur la création de journaux – pourtant de diffusion assez limitée pour la plupart – et surtout sur les voyages du président en province, dès 1849, à l’occasion de l’inauguration de lignes de chemin de fer, d’événements militaires, puis de véritables tournées18. Louis-Napoléon Bonaparte n’est pas le premier à réaliser de tels voyages dans un but principalement politique, celui de mettre en scène une adhésion à sa personne, mais il généralise cet outil au point qu’il a tenu ultérieurement une place centrale dans l’imaginaire anti-bonapartiste des républicains19. L’historiographie a même parfois qualifié ces voyages de « plébiscites continus20 ». Ils ont, en effet, été compris par les contemporains comme des « instruments de ratification d’une popularité par acclamations », comme l’élaboration d’un spectacle où le président est au contact direct des populations locales, les spectateurs étant invités à s’approcher physiquement de lui21.
11L’affiche des discours présidentiels participe d’une même logique plébiscitaire22. Le spectacle n’est évidemment pas du même ordre – même si l’affiche peut produire localement le regroupement d’une petite foule lisant collectivement, parfois même s’exclamant23 –, mais il s’agit bien explicitement du même geste d’élaboration d’un face-à-face entre le président et des populations locales auxquelles il s’adresse directement. Afficher dans toutes les communes des discours qui en théorie ne s’adressent qu’à l’Assemblée, mais dont le ministère de l’Intérieur souhaite qu’ils soient lus par chaque citoyen, revient aussi à affirmer – ce qui est le cœur de la propagande bonapartiste de ces années 1849-1852 – que le président n’est responsable que devant le peuple, un peuple qu’il est seul à pouvoir incarner, non seulement parce que son élection en 1848 est interprétée comme un plébiscite, mais aussi parce qu’il solliciterait continuellement le renouvellement de l’adhésion à sa personne. Afficher partout les discours présidentiels relève clairement d’un « appel au peuple » qui permet de constituer un « homme-peuple24 ».
Les affiches officielles sous le regard des gendarmes
12L’importance de l’affichage des discours présidentiels dans la mise en place d’une propagande d’État en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte n’apparaît que si l’on prend conscience à la fois de l’échelle de diffusion de ces messages et de la régularité du phénomène. Une troisième caractéristique essentielle, qui n’est pas directement visible sur les affiches, survient à partir du message présidentiel suivant, en novembre 1850 : leur apposition est accompagnée de mesures de surveillance exceptionnelle par les agents de police et de gendarmerie.
13L’affichage est un objet classique de la régulation policière urbaine depuis l’époque moderne : certaines pratiques étant interdites – typiquement l’arrachage des placards officiels ou l’apposition de placards séditieux –, les agents de police observent les murs de la ville, particulièrement à Paris, et procèdent occasionnellement à des interpellations25. La nouveauté, à partir de 1850, c’est que l’apposition des discours présidentiels donne lieu à des instructions de surveillance spécifiques concernant ce type de placards, qui s’appliquent aussi en milieu rural, via la mobilisation de la gendarmerie. Ces instructions apparaissent d’abord ponctuellement, à l’initiative des préfets, dans certains départements, en réponse à des instructions ministérielles qui, à défaut d’être tout à fait explicites sur le sujet, adoptent une tonalité nouvelle. Ainsi, la lettre du ministre de l’Intérieur invitant les préfets à faire publier l’affiche du message présidentiel du 12 novembre 1850 répète trois fois l’injonction à la publication, en précisant dans un post-scriptum que cette mesure ne souffre « aucune exception » et que le préfet doit s’en assurer « par tous les moyens en [son] pouvoir »26. La mobilisation de la police et de la gendarmerie pour surveiller les discours ne devient explicite, et par conséquent généralisée à l’ensemble du territoire national, qu’à partir de 1852, au moment où cette mesure est aussi appliquée à la « conservation » du Moniteur des communes, le nouveau journal-affiche officiel du régime napoléonien, destiné spécifiquement aux communes rurales27. Au sein de l’affichage officiel émerge ainsi une nouvelle catégorie de placards : les discours et les journaux officiels, dont l’apposition non seulement devient obligatoire dans toutes les communes mais fait aussi l’objet d’une surveillance active.
Fig. 97. Préfecture des Bouches-du-Rhône, Discours prononcé par M. le président de la République dans le banquet que lui a offert le 1er juillet la ville de Poitiers, Marseille, Senes, 1851, 56 × 44 cm, Bibliothèque Méjanes, Aff.1851.07.03.

Parmi les discours tenus lors des voyages du président en 1851 et 1852, seuls deux ont été imprimés dans tous les départements : celui de Poitiers en juillet 1851, ci-contre, et celui de Bordeaux en octobre 1852, avec son célèbre « l’Empire, c’est la paix » – tous deux imprimés par Monnoyer en Sarthe à 500 exemplaires (Reg. 232/231 et 1082).
Contrairement aux messages adressés à l’Assemblée législative, qui sont des textes imprimés avant même d’être lus, ces discours sont prononcés devant un véritable auditoire, dont les réactions sont couramment intégrées dans les transcriptions officielles telles qu’elles paraissent dans le Moniteur et telles qu’elles sont transmises à la presse, via les agences de correspondance. Dans le cas du discours de Poitiers, le ministère de l’Intérieur, en invitant les préfets à faire imprimer et afficher le discours dans toutes les communes, leur envoie une telle transcription – mentionnant des applaudissements, des bravos enthousiastes, des « très bien », des « vive Louis-Napoléon ». Il leur demande toutefois de supprimer les « marques d’approbation », parce que « l’administration, lorsqu’elle publie un acte officiel doit s’abstenir de tout commentaire », et que c’est aux journaux de « reproduire les impressions de l’auditoire » (Lettre du ministre de l’Intérieur aux préfets, 2 juillet 1851, AD17, 4M-2, art. 20, le texte du discours étant fourni par l’agence Havas). Cette recommandation, suivie dans cette affiche, fait sens dans le cas de ce discours de Poitiers, parce que les marques d’approbation y sont particulièrement nombreuses, au point que le texte est constamment interrompu, ce qui change son ton général, qui n’est pas aussi solennel dans l’original. Cela ne signifie cependant pas du tout que le ministre et les préfets appliquent cette règle avec régularité, comme on peut s’en rendre compte à la lecture des affiches de dépêches télégraphiques concernant ces mêmes voyages où, au contraire, il est toujours fait mention des acclamations. Voir par exemple la mention des « applaudissements unanimes du Sénat », dans Préfecture de la Sarthe, Message de S. A. I. Louis-Napoléon au Sénat, 4 novembre 1852, Le Mans, Monnoyer, 1852, 77 × 57,5 cm, AD72, 25Fi-274.
14Pour donner une idée de ce que représente concrètement une telle surveillance, examinons en détail un cas particulier. Les archives départementales de la Sarthe conservent un dossier très fourni relatif au troisième message présidentiel adressé à l’Assemblée, en novembre 1850 – le premier, semble-t-il, pour lequel on ait recouru à la gendarmerie. Ce message est daté du 12 novembre 1850, jour où il est adressé à l’Imprimerie nationale, qui l’imprime dans un premier temps en cahiers pour un envoi le soir même aux préfets, dans un second temps en placards28. Il n’est lu à l’Assemblée législative par le ministre de l’Intérieur que le lendemain29, le 13 novembre : celui-ci, le même jour, écrit aux préfets pour annoncer l’envoi des placards et leur demander de « donner la plus grande publicité à cet important document », afin qu’il atteigne chaque citoyen, dans chaque commune, sans exception, avec le post-scriptum déjà évoqué sur les moyens à mettre en œuvre30. Ces instructions ne mentionnent pas explicitement la surveillance policière des placards, mais le préfet de la Sarthe l’a clairement entendu dans l’insistance du ministre.
15Le 14 novembre, le préfet rédige un arrêté relatif à la publication du message présidentiel, qui prescrit aux maires d’apposer l’affiche qui leur sera envoyée dans un ou plusieurs endroits de leur commune, de manière que les citoyens puissent facilement en prendre connaissance. L’arrêté demande également aux maires de renvoyer un certificat d’apposition et annonce la surveillance de l’affichage par les agents de la police administrative ou judiciaire, qui sont appelés à dresser procès-verbal de tous les actes d’altération. L’arrêté rappelle enfin l’article 479 § 9 du Code pénal, qui punit d’une amende de 11 à 15 francs ceux qui auront « méchamment enlevé ou déchiré les affiches apposées par ordre de l’administration31 ». Le préfet de la Sarthe considère en effet, pour une raison peu claire, qu’il lui faut prendre un arrêté pour pouvoir placer les auteurs de lacération d’affiche sous l’application de l’article en question32. Dans d’autres départements, les préfets n’en prennent pas33.
16L’expédition aux maires de cet arrêté préfectoral, imprimé le 14 novembre par Monnoyer, est cependant retardée jusqu’au 15, jour de réception au Mans des affiches de l’Imprimerie nationale. En effet, pour que les affiches parviennent plus rapidement dans les communes, le ministre de l’Intérieur ne les a pas toutes envoyées au Mans, mais a organisé une expédition par arrondissement, de sorte que chaque sous-préfecture a reçu les affiches directement de Paris. À La Flèche, par exemple, le sous-préfet reçoit les affiches le 15 novembre, accompagnées des mêmes instructions que celles qui ont été adressées au préfet. Comme le ministre lui demande de s’assurer par tous les moyens de la publicité du message, le sous-préfet expédie le jour même les affiches avec une lettre circulaire enjoignant aux maires de les apposer. Ce n’est que le lendemain, le 16 novembre, qu’il reçoit l’arrêté du préfet et découvre que sa lettre faisait double emploi. C’est pour éviter ce genre de dysfonctionnement que la gestion de la plupart des discours ultérieurs de Louis-Napoléon Bonaparte est centralisée au niveau des préfectures, leur impression comme leur diffusion. Cela permet par ailleurs d’accélérer le processus d’affichage.
17Le 16 novembre, enfin, le préfet accuse réception des affiches au ministre et lui expose les mesures qu’il a prises. Il annonce en particulier avoir requis une surveillance active des affiches par la gendarmerie. Le capitaine commandant la gendarmerie de la Sarthe demande, en effet, via les lieutenances aux différentes brigades de surveiller l’affichage dans toutes les communes, de s’assurer de la conservation des affiches et d’enquêter sur l’effet produit par le message présidentiel. Les gendarmes réalisent donc des tournées, extraordinaires pour certaines, du 17 novembre jusqu’au début du mois de décembre, chaque brigade produisant un ou deux rapports confidentiels, dont copie est transmise au préfet. Ces rapports, qui couvrent presque tous les cantons de la Sarthe, se retrouvent dans les archives préfectorales et permettent d’analyser à la fois ce qu’est l’affichage officiel en milieu rural au xixe siècle et la mise en place de sa surveillance.
18Les trente-sept rapports des brigades de gendarmerie conservés, rédigés du 20 au 30 novembre 1850, sont très divers dans leur forme et leur style, laissant apercevoir une certaine diversité d’attitudes des gendarmes par rapport à la demande qui leur est faite34. Certains de ces rapports, en effet, sont très succincts et se contentent d’affirmer que les affiches ont été apposées dans toutes les communes, qu’elles sont restées intactes et que la brigade s’empresserait de signaler tout événement qui pourrait survenir, reproduisant en somme ce que la préfecture a envie d’entendre35. Ce sont là des « rapports sur rien » – comme Pierre Karila-Cohen qualifie cette prose administrative répondant à « l’obligation d’écrire » –, qui reprennent les formules même des questions du préfet pour en faire des réponses, sans que l’on puisse être vraiment sûr que ces gendarmes aient réellement réalisé les tournées – une question qui se pose d’autant plus que le temps était particulièrement mauvais36. La plupart des rapports, cependant, après une introduction similaire, entrent dans des détails plus ou moins longs sur les lieux d’affichage, le mode d’apposition de l’affiche, les enquêtes auxquelles les gendarmes se sont livrés lorsque l’affiche n’était pas apposée (ou supposée arrachée), l’attitude de la population, etc.
19Sur la question de la réception du message présidentiel, les gendarmes se montrent plutôt prudents et, dans la moitié des rapports environ, ne se prononcent pas vraiment, ou d’une manière très vague en évoquant la « tranquillité » qui règne dans les communes37.
Fig. 98. Message du président de la République adressé à l’Assemblée nationale législative dans la séance du 12 novembre 1850, Paris, Imprimerie nationale, 1850, 72 × 71 cm, AM Lyon, 936W7254.

Le message détaille les actions du gouvernement depuis 1849 et les projets en cours, classés par domaines d’intervention, en mettant en valeur le redressement du pays, surtout en termes économiques et d’autorité. Pour l’Intérieur, par exemple, il se félicite du remplacement de nombreux maires et adjoints jugés trop faibles, de la dissolution de certaines gardes nationales, des épurations des maîtres d’école qui exerçaient « une détestable propagande » dans les campagnes, mais aussi de l’adoption de nombreuses mesures qui auraient permis d’améliorer la situation générale du pays : réduction de l’impôt foncier, création de caisses de retraite et de secours mutuels, développement des lignes télégraphiques, mise en liberté de prisonniers politiques, etc. Le message se conclut par un long « résumé » – auquel se limitent la plupart des comptes rendus dans la presse – se présentant en réalité comme une tribune sur la grande question politique du moment : la réforme de la Constitution de 1848 pour permettre au président de rester au pouvoir après 1852. Louis-Napoléon Bonaparte affirme ici son respect pour la Constitution et la stabilité politique qu’elle promet, en même temps qu’il souligne le « grand nombre » de vœux émis par les conseils généraux en faveur de la révision – vœux qu’il a lui-même sollicités. Il prétend s’en remettre à la décision de l’Assemblée, mais annonce en même temps que, si elle ne devait pas voter cette révision, « le peuple, en 1852, manifestera solennellement l’expression de sa volonté nouvelle » – ce qui sonne d’autant plus comme une menace qu’il souhaite que ce ne soient pas « la passion, la surprise et la violence qui décident du sort d’une grande nation ».
Ce message compte, avec le suivant de novembre 1851, parmi les rares discours présidentiels puis impériaux qui ont été imprimés de manière centralisée à Paris, puis expédiés en province. Le message précédent, celui d’octobre 1849, ainsi que la plupart des discours du Second Empire sont expédiés par le télégraphe pour être imprimés dans chaque département, afin d’accélérer leur apposition, qui effectivement intervient souvent avant leur parution dans les journaux. Si Monnoyer n’a pas imprimé ce message, il est cependant intervenu de différentes manières dans le processus de sa diffusion. En effet, le 14 novembre, jour où le préfet de la Sarthe rédige son arrêté sur l’affichage du message présidentiel, il commande à Monnoyer l’impression de 400 certificats d’affichage et de 650 exemplaires du Recueil des actes administratifs (numéro 52), c’est-à-dire quatre pages in-folio, où l’arrêté en question est imprimé à la suite d’un autre, daté du 9 novembre, organisant le service du jury pour 1851, et suivi d’un avis de recherche, sans date, pour un jeune homme à la barbe blonde et au teint pâle, très peureux (voir « Arrêté du préfet de la Sarthe relatif à la publication du message du président de la République à l’assemblée nationale », 14 novembre 1850, Recueil des actes administratifs de la préfecture de la Sarthe, 52, 1850, p. 291-292 ; Reg. 231/1527, 400 certificats de réception du message du président, lithographié sur un quart de format pot ; Reg. 231/1548, 650 exemplaires du no 52 du Recueil des actes administratifs). Pour pouvoir imprimer en urgence, le jour même, un arrêté qui doit parvenir aux maires sous la forme d’un numéro du Recueil, la préfecture diffère autant que possible l’impression des arrêtés, lettres et avis les moins urgents, pour pouvoir remplir le moment venu quatre pages de texte au minimum, éventuellement huit ou douze, etc. Il est en effet nécessaire que les différents numéros du Recueil se présentent toujours sous la forme de folios, pour qu’ils puissent être reliés en fin d’année pour former des volumes que les différents fonctionnaires pourront conserver pour pouvoir s’y référer. Cette contrainte formelle permet d’expliquer que les arrêtés préfectoraux sont couramment publiés dans le Recueil avec un retard de quelques jours par rapport à leur date officielle.
Monnoyer facture également l’impression d’une collection d’adresses, ainsi que des opérations de pliage et de poste. Les adresses se présentent sous la forme de bandes de papier, dont on entoure les documents à expédier par la poste. On peut s’en donner une idée grâce à la collection de bandes d’adresses que Monnoyer imprime pour l’expédition de son journal, Affiches et annonces judiciaires de la Sarthe (s. l. n. d., AD72, 19J-742). Les bandes sont imprimées dans des couleurs différentes selon le type de destinataire (notaires en bleu, maires en rose, etc.), pour ne pas les confondre en fonction des envois divers que l’imprimeur réalise pour son compte ou pour celui de ses commanditaires. Dans le cas qui nous occupe, l’imprimeur a mis sous bande, pour chaque mairie, l’arrêté préfectoral et le certificat d’affichage – les juges de paix et autres fonctionnaires ne recevant que le premier. Il a également plié et inséré dans le même envoi les affiches du message présidentiel pour les communes de l’arrondissement du Mans – les affiches pour les autres arrondissements ayant été envoyées directement aux sous-préfets depuis Paris.
Monnoyer réalise ce genre d’opérations de publipostage, pliage, mise sous bande, pour la plupart des affiches – et d’ailleurs pour de nombreux autres documents – qu’il imprime pour la préfecture, les registres distinguant même les envois isolés et ceux qui sont groupés avec d’autres documents, lettre circulaire ou numéro du Recueil des actes administratifs. Les mentions à ce sujet varient dans les registres : « Pliure et encart » (Reg. 931/295), « Envoi desdits placards sous la même bande que… » (Reg. 931/964), « Pliage et mise sous bande » (Reg. 233/1112), etc.
20Les autres rapports, à peine plus précis, affirment que le message « a produit dans l’opinion publique en général un très bon effet » ou qu’il a été « accueilli par la majeure partie de la population avec enthousiasme », ou au moins qu’il n’a donné lieu à aucune observation, qu’il n’a soulevé « aucun murmure ni mépris »38. Quelques-uns remarquent que « probablement ceux à qui le message ne plaît point se sont abstenus de manifester leur opinion » devant la gendarmerie, dont on se méfierait toujours un peu39. Une poignée de gendarmes pensent pouvoir commenter la réception du message par des personnes nommément identifiées et qualifiées d’« exaltés » ou de « démagogues », soit pour affirmer qu’ils l’ont trouvé « très bien », soit pour souligner qu’ils n’ont pas réagi et se sont montrés calmes40. Seuls deux rapports donnent un semblant de contenu aux opinions exprimées, mais sans les attribuer à une personne ou un groupe en particulier : le public attendrait que l’Assemblée législative prenne des mesures pour réviser la Constitution ; il aurait compris que le président veut « la paix, l’union, la concorde41 ».
21Les rapports ne permettent pas d’en savoir davantage, dans la plupart des cas, sur la publication orale du message présidentiel. Seuls trois d’entre eux mentionnent cette question, les deux premiers affirment plutôt vaguement que les maires ont bien fait « afficher et publier42 » le message, l’autre sur un mode plus surpris, comme si la publication orale avait en quelque sorte dépassé l’intention du préfet : « Quelques-uns de MM. les maires l’ont même fait lire publiquement avant de le placarder43. » Cette faible présence de l’oral résulte probablement de l’arrêté du préfet, qui ne mentionnait que l’affichage. L’injonction du ministre à ce que le « noble et ferme langage [soit] entendu par chaque citoyen » a pourtant été comprise littéralement par d’autres préfets ou sous-préfets, comme dans le Loir-et-Cher, où le sous-préfet de Romorantin a demandé aux maires non seulement l’affichage mais encore la publication orale44.
22Cette question est plus importante qu’il n’y paraît, non pas parce que lire à haute voix garantirait une réception plus large du message, puisque les placards sont souvent lus collectivement45, mais parce que les publications orales se font en milieu rural le dimanche, lorsque la population est rassemblée, c’est-à-dire très généralement à l’issue de la messe. Ainsi, dans l’arrondissement de Romorantin, tous les maires certifient avoir donné lecture du message le dimanche 17 novembre, généralement devant l’église, et l’avoir ensuite affiché46. Dans le cas de la Sarthe, les rapports des gendarmes montrent que de nombreux maires n’ont fait apposer l’affiche que dans la semaine qui a suivi, alors même que les affiches ont été réexpédiées depuis les sous-préfectures le vendredi 15 novembre, comme à Romorantin, et que la plupart des maires devaient donc l’avoir reçue le dimanche matin. Ne pas avoir à lire le message publiquement permet de l’afficher n’importe quel jour de la semaine ; mais tous les jours ne se valent pas non plus pour les affiches. En effet, plusieurs maires déclarent aux gendarmes avoir attendu le dimanche suivant pour apposer le message, « de crainte de lacération, avant que les habitants des campagnes aient pu [en] prendre connaissance47 ». Comme avec le Moniteur des communes à partir de 1852, l’argument du dimanche est double : c’est par excellence le jour de lecture de l’affiche, parce que les agriculteurs quittent les travaux des champs pour se rendre au village ; inversement, le reste de la semaine est une menace pour l’affiche, dont on ne sait pas si elle sera encore là le dimanche suivant et donc si elle pourra être lue48. De ce point de vue, apposer une affiche officielle en semaine, c’est faire courir un risque inutile à l’affiche. Si certains gendarmes acceptent que l’affichage soit différé jusqu’au dimanche suivant49, la plupart exigent, conformément aux ordres du préfet, qu’il ait lieu au plus vite.
23Les rapports des gendarmes mentionnent une cinquantaine de communes – sur 391 dans le département de la Sarthe – dans lesquelles l’affiche n’était pas ou plus apposée lors de leur passage, mais au vu des explications avancées, il est raisonnable de penser que le phénomène a dû concerner un plus grand nombre de communes encore50. Chaque absence d’affiche donne en effet lieu à une enquête : les gendarmes interrogent le maire, l’afficheur et parfois quelques habitants. Dans la moitié des cas environ, l’affiche n’était pas encore apposée : soit le maire prétend ne pas l’avoir encore reçue, soit il ne l’a pas encore transmise à l’afficheur, soit, en son absence, l’adjoint a jugé nécessaire d’attendre le retour du maire pour afficher. Certains rapports soulignent qu’il a fallu l’apparition de la gendarmerie pour que l’on appose l’affiche, laissant sous-entendre une certaine mauvaise volonté51. Dans presque tous les cas, les gendarmes insistent pour que l’on procède à l’affichage en leur présence, sur-le-champ ou le lendemain matin plus généralement, comme s’ils craignaient que l’affiche disparaisse la nuit même52.
24L’autre moitié des absences constatées concerne des affiches arrachées. Ces arrachages sont toujours décrits justement comme ayant eu lieu la nuit, souvent la nuit même de l’apposition de l’affiche, ce qui laisse entendre qu’il pourrait s’agir d’un acte de malveillance. En fait, la mention de la nuit ne renvoie à aucune observation concrète : personne n’a jamais vu l’arrachage, qui a dû avoir lieu entre deux témoignages des habitants ou deux passages des gendarmes. Parce qu’il n’a jamais de témoin, l’arrachage de l’affiche est difficile à interpréter, même pour les gendarmes. On ne peut pas savoir qui ou ce qui a arraché l’affiche, d’autant moins, en ce mois de novembre 1850, que tous les rapports mentionnent le temps, la pluie et le vent comme une explication possible : c’était « absolument une vraie tempête53 ». Des observations météorologiques locales permettent de confirmer un temps particulièrement agité dans la seconde moitié du mois de novembre 1850 dans la Sarthe : il a plu tous les jours du 17 au 27 novembre – les précipitations étant particulièrement abondantes les 17, 18, 20, 22, 23, 24 et 26 – avec des épisodes de grêle (19 et 25) et de vent violent (20 et 24)54. Les gendarmes ont généralement retenu cette interprétation, qui reprend celle des habitants interrogés et constitue presque un refrain : « Ce ne peut être que le mauvais temps55. » Ils s’y rangent volontiers lorsqu’ils retrouvent l’affiche non déchirée à proximité – qu’ils demandent alors au maire d’apposer de nouveau56. Certains maires sont mêmes complimentés pour avoir décroché le placard « lorsqu’ils ont vu qu’il allait être déchiré et emporté par le mauvais temps » et l’avoir réapposé une fois le calme revenu57.
25L’explication par le mauvais temps n’empêche pas les gendarmes de réaliser une enquête plus ou moins approfondie pour chaque absence d’affiche relevée. Dans une dizaine de cas, ils acquièrent la conviction d’un acte malveillant, mais sans pouvoir prouver grand-chose. Le seul cas où l’arrachage résulte clairement d’un acte volontaire se situe à Château-du-Loir où, en passant devant la mairie le 30 novembre, les gendarmes constatent que l’affiche, encore intacte la veille, a été « méchamment déchirée dans le cours de la nuit », ne laissant subsister que la moitié supérieure58. Ils déclarent s’être alors livrés à des recherches, qui n’ont pas permis d’établir l’auteur de l’acte. C’est l’autre refrain de ces enquêtes pour arrachage : aucune d’entre elles ne permet d’inculper qui que ce soit. Cela dit, les gendarmes ont quelquefois des soupçons, voire des certitudes. Ainsi, par exemple, à Lavenay, où l’affiche a été apposée le dimanche 17 au matin : les gendarmes l’ont vue le 18 sur le mur de l’auberge59, mais ils constatent lors d’un deuxième passage, le 25, qu’elle a disparu. Au cours de l’enquête, le maire déclare avoir vu l’affiche dans un coin de la chambre de son secrétaire de mairie, dans laquelle il s’était rendu en son absence. Malgré l’explication plausible donnée par ce dernier – le mauvais temps avait décroché l’affiche, il l’avait ramassée par terre et s’apprêtait à la recoller –, les gendarmes ne sont pas convaincus et le suspectent d’avoir décroché l’affiche60. Dans le cas de Lavenay, on ne sait pas sur quoi se fonde exactement cette suspicion, mais dans d’autres, ce sont clairement les positions politiques de certains habitants qui permettent aux gendarmes de conclure, de manière un peu vague, comme à Asnières – « eu égard à l’esprit d’une fraction des habitants, je serais assez disposé à croire que dans cette commune l’enlèvement du message doit être attribué aux ennemis de l’ordre61 » – et à Gastines, où la disparition de l’affiche coïncide avec une grève d’ouvriers mineurs qui en sont « probablement les auteurs62 ». Enfin, il y a une dernière catégorie de suspects qui revient régulièrement dans les commentaires des maires et que les gendarmes reprennent dans leurs rapports : les enfants seraient les véritables ennemis des affiches, au point que le maire de Dollon affirme ne pas être surpris par la disparition du message présidentiel, parce que « chaque fois que des affiches sont placardées sous la halle, elles sont presque aussitôt enlevées par les enfants de l’endroit63 ». Chaque fois que l’on évoque les enfants, ceux-ci sont interrogés et ils nient leur implication64. Comme toujours, les gendarmes concluent : « Nous n’avons pas pu savoir qui l’avait déchirée65. »
Fig. 99. Lhomme (Sarthe), Le doyen des gardes champêtres de France (grande tenue de service), Le Mans, Bouveret, 1906, AD72, 2Fi-7209.

Les rapports des gendarmes en novembre 1850 mentionnent des dispositions assez classiques en matière de lieux d’affichage : à la porte de la mairie ou de l’église, mais aussi sur les halles, l’auberge ou la maison du maire. Ces mêmes rapports révèlent que ce n’est pas toujours le maire ou son adjoint qui s’en occupe, mais qu’il y a souvent dans le village une personne chargée spécifiquement de cette tâche. Il s’agit soit du garde champêtre, soit de l’instituteur, parce que ce dernier exerce, dans de nombreuses communes, la fonction de secrétaire de mairie (BG Sablé, 20 novembre ; BG La Chartre, 26 novembre).
Les gardes champêtres, créés en 1791, principalement pour la surveillance des propriétés en milieu rural, ont très souvent des fonctions de crieur communal – d’où le port d’un tambour, dans l’uniforme représenté ici, qui est remplacé ailleurs par une trompe – et d’afficheur communal, tâches qui sont mentionnées au moment de leur recrutement. Jusqu’en 1881, il faut avoir été désigné explicitement par le maire pour pouvoir devenir afficheur. Voir Mémorial du garde champêtre ou instruction générale et méthodique sur les attributions du garde champêtre, Metz, Dosquet, 1829, p. 172 ; voir aussi Fabien Gaveau, « Regards sur les gardes champêtres dans la France du xixe siècle », Sociétés & Représentations, 16/2, 2003, p. 245-255, https://doi.org/10.3917/sr.016.0245, pour l’importance de ces fonctions de garde champêtre dans les représentations visuelles et littéraires du xixe siècle.
26Si les gendarmes ne retrouvent jamais les coupables, ils désignent en revanche un même responsable : le manque de soin dans l’apposition des affiches. Comme le note le commandant de la brigade de Fresnay, après avoir listé plusieurs communes où l’affiche a disparu : « Il n’est pas douteux que si toutes ces affiches, si facilement arrachées, soit par le vent et la pluie, soit même par les malveillants, avaient été collées avec soin, elles n’auraient pas pu être arrachées ainsi sans laisser au moins quelques traces. Il est certain qu’il y a eu de la part des afficheurs de la négligence ou au moins de l’indifférence66. » Le même donne en exemple la commune de Moitron, où l’affiche, bien qu’exposée plus que les autres au vent et à la pluie, a parfaitement résisté, parce que « collée avec soin et méthode », alors qu’ailleurs les autres ont été si facilement arrachées67. Une technique d’apposition est critiquée comme particulièrement défectueuse et incapable de garantir la conservation de l’affiche : l’usage des pointes, clous et aiguilles. Ainsi, à propos de Juigné, où l’affiche a disparu dès le lendemain de son apposition, plusieurs témoins déposent que « vers huit heures du matin elle ne tenait plus que par deux clous et le vent l’agitait fortement ». L’absence de colle et l’usage des pointes sont qualifiés là encore de « négligence », surtout pour une affiche de cette taille68. Le choix du lieu est aussi critiqué, comme les pignons de maison ou les murs non abrités, où l’affiche est à la fois lessivée par la pluie et exposée au vent, si bien que même encollée sur toute sa surface elle finit immanquablement dans le ruisseau. Seuls quelques rares maires semblent avoir pris des mesures en construisant un panneau abrité par un toit ou un véritable « placard69 ».
27Dans certains cas, les gendarmes vont même jusqu’à suggérer un nouveau lieu d’affichage. C’est le cas, en particulier, à La Chapelle-Gaugain, où le maire a reçu l’affiche le dimanche 17 en soirée et ne l’a pas encore apposée au passage des gendarmes, le lendemain. Le rapport détaille la présence de six individus « socialistes ou démagogues » dans la commune, dont il liste les noms et professions, pour justifier une protection renforcée de l’affiche : on pouvait anticiper que le message serait enlevé ou lacéré et les gendarmes ont donc demandé au maire de l’apposer sur l’intérieur d’un couvre-vent (un volet) de sa maison, de sorte qu’il soit protégé toute la nuit, tant que le volet reste fermé. Les gendarmes se félicitent d’ailleurs de cette initiative, puisque huit jours plus tard ils trouvent l’affiche intacte lors d’un second passage70.
28L’arrachage n’est, enfin, pas la seule menace qui pèse sur l’affiche, ni la plus terrible. Un événement, en effet, relaté par les gendarmes de la brigade de Vibraye, est pris beaucoup plus au sérieux que les autres par le préfet. Les faits se déroulent dans la commune de Dollon. Les gendarmes s’y arrêtent une première fois le 18 novembre, constatant l’absence de l’affiche. Le maire prétend alors qu’elle a été apposée le 16 et que ce sont sans doute les enfants qui l’ont arrachée. Lorsque les gendarmes repassent le 22 novembre pour dresser un procès-verbal, le maire déclare s’être trompé et affirme que son adjoint n’a apposé l’affiche que le 20. Les gendarmes s’assurent à cette occasion qu’elle est encore présente71. Mais lors d’un troisième passage, le 27 novembre, en s’approchant de l’affiche accrochée sous la halle, les gendarmes constatent qu’elle a été modifiée : une bande de papier blanc, sur laquelle le mot « Mensonges » a été écrit en gros caractères à la main, « quoique paraissant imprimés », a été collée avec soin sur le haut de l’affiche pour recouvrir exactement le mot « Message », de sorte qu’on lit désormais « Mensonges du président de la République ». Les gendarmes s’empressent alors de décoller cette bande. L’enquête ne permet pas d’en découvrir l’auteur, mais seulement de fixer la date du délit72. En revanche, ils changent clairement de discours à propos de la commune de Dollon : alors que, le 22 novembre, ils étaient disposés à accepter l’idée que les enfants étaient responsables de l’arrachage et qu’ils affirmaient que celui-ci n’avait rien de politique, le rapport du commandant de brigade du 28 novembre signale la présence de plusieurs « individus d’une opinion très avancée » dans la commune, notamment l’ancien maître d’école et un nommé Chandelor, et n’hésite pas à conclure : « Il y a tout lieu de croire que ces deux individus, qui paraissent liés ensemble, sont les auteurs ou complices73 » du bandeau. Cet événement se démarque clairement des autres : c’est le seul, avec la grève des mineurs de Jublé, que le préfet juge utile de mentionner au ministre dans son dernier rapport sur l’affichage du message présidentiel, le 16 décembre 185074. En effet, si l’arrachage est surveillé, il est puni d’une amende relativement modeste et est d’ailleurs considéré comme un acte « peu grave », qui est poursuivi surtout pour imposer le « respect dû aux actes de l’autorité ». En revanche, avec les inscriptions hostiles et les détournements parodiques, on entre de plain-pied dans la sédition, que l’administration prend nettement plus au sérieux75.
Fig. 100. Ministère de la Justice, Arrêt de la Cour de cassation (affaire Dreyfus), 5 juin 1899, Paris, Imprimerie nationale, 1899, 97 × 63 cm, AM Rennes, 9Fi-51 (autre exemplaire AD17, Msupp-117).

En quelques occasions, vraiment exceptionnelles, la Chambre des députés vote sous la Troisième République l’affichage obligatoire et surveillé d’autres types de documents. C’est le cas, par exemple, de l’arrêt de la Cour de cassation relatif à l’affaire Dreyfus, le 3 juin 1899, pour lequel la Chambre des députés demande au gouvernement un affichage dans toutes les communes. En 1906, c’est le gouvernement qui décide l’affichage dans toute la France de l’arrêt de réhabilitation de Dreyfus par la Cour de cassation (Dépêche télégraphique de Paris du 19 juillet 1906, AD28, 4MP-711).
Cette affiche a donné lieu à des procès-verbaux de gendarmerie constatant un défaut d’affichage : à côté des explications classiques (affiche non reçue), on trouve plusieurs maires déclarant ouvertement à la gendarmerie qu’ils refusent d’afficher. C’est le cas par exemple du maire d’Aigné dans la Sarthe (Rapport de l’adjudant commandant les brigades du Mans, 15 juin 1899, AD72, 1M-5).
Les maires antidreyfusards ont parfois justifié leur geste en dénonçant les affichages ordonnés par les Chambres dans leur ensemble comme relevant d’une propagande partisane. Ainsi le Vicomte de Laitre, suspendu pour un mois par le préfet du Cher de ses fonctions de maire de la commune de Saint-Michel-de-Volangis, pour avoir refusé d’afficher cet arrêt, écrit dans une lettre ouverte à ses concitoyens : « La Chambre des députés a pris l’habitude, lorsqu’un parti s’y trouve momentanément en majorité, de faire afficher le discours qui a motivé le vote favorable aux idées de ce parti. Cette manœuvre est destinée à entraîner l’opinion publique, à laquelle on ne donne pas connaissance des discours contradictoires. » Ce type d’affichage fausserait donc le jugement des citoyens et représenterait en outre un gaspillage des deniers publics. Lettre du maire de Saint-Michel (Vte de Laitre) relative à une suspension d’un mois de ses fonctions de maire pour refus d’affichage, Bourges, Tardy-Pigelet, s. d., BNF.
Cet argument devait paraître d’autant moins absurde aux partisans de l’opposition que certaines affiches de discours de députés ont été poursuivies sous la Troisième République. L’administration a en effet parfois ordonné l’arrachage des affiches de discours dont l’affichage n’avait pas été voté par la Chambre. Voir, par exemple, à propos d’un discours prononcé le 31 janvier 1889 à la Chambre des députés par le boulangiste Laguerre, la Dépêche télégraphique chiffrée de Paris du 2 février 1889 (AD87, 2T-8), qui invite les préfets à prendre des mesures pour empêcher l’affichage et faire enlever les affiches qui auraient pu être apposées. Le préfet de la Sarthe demande à tous les maires du département d’appliquer ces mesures, avec pour justification que ces affiches pourraient « donner lieu à des troubles sur la voie publique ». Lettre circulaire du préfet de la Sarthe aux maires du département, 3 février 1889, AD72, 1M-5.
29La mobilisation de la police et de la gendarmerie devient systématique, à partir de 1852, pour les affiches de discours et du Moniteur des communes. Elles deviennent sous le Second Empire le type même de l’affiche obligatoire et surveillée : les gendarmes et les préfets sont tenus de justifier tant les mesures de conservation que les effets de l’affiche sur les populations76. Ces mesures exceptionnelles sont maintenues sous la Troisième République, tant pour le Bulletin des communes, ultérieurement Journal officiel, édition des communes77, qui perpétue le principe d’une affiche d’information officielle destinée spécifiquement au monde rural, que pour les discours présidentiels puis, après 1877, ceux du ministre président du conseil – deux types d’affiche dont l’apposition est obligatoire et surveillée par les agents de police et de gendarmerie78. C’est d’ailleurs dans le cadre de cet affichage obligatoire que le ministère de l’Intérieur explicite pour la première fois, au cours des années 1870, puis systématise dans les années 1880, des critères chiffrés de ce que doit être la diffusion des affiches gouvernementales, fixée à un minimum d’au moins une affiche pour 1 000 habitants et d’au moins une affiche par commune, avec des majorations en fonction surtout du statut des localités79. La plupart des communes rurales ne reçoivent qu’une seule affiche, les chefs-lieux de canton un minimum de trois, ceux d’arrondissement un minimum de cinq et le chef-lieu de département un minimum de trente, des chiffres qui sont en pratique généreusement augmentés pour les deux derniers types de communes80.
30Non seulement l’affichage des discours ne recule pas avec la Troisième République, mais l’investissement administratif dans ce type d’affichage et l’importance qu’on lui attache semblent même augmenter. Certes, après 1877, ce ne sont plus tout à fait les mêmes messages : à côté des discours de politique générale du président du conseil, dont l’affichage reste systématique81, on trouve désormais aussi des discours émanant de différents ministères, à l’occasion d’une proposition de loi importante, ainsi que, plus rarement, des discours de députés ou du président de la chambre, dont l’affichage peut aussi être voté. Mais formellement, le geste est le même. Il s’agit d’un discours politique, principalement d’origine gouvernementale, qui prétend s’adresser aux chambres mais est en fait destiné aussi à être affiché dans toutes les communes, avec l’objectif d’atteindre tous les citoyens. Ce type de discours est par ailleurs entouré d’une protection policière, qui n’a d’équivalent que pour l’affiche du Journal officiel. La continuité avec les outils du Second Empire est frappante. Elle s’explique, dans une certaine mesure, parce que la cible prioritaire de la communication impériale – les ruraux – est justement celle dont les républicains cherchent l’adhésion sous la Troisième République82. Mais elle montre aussi qu’ils sont convaincus de l’utilité, de la force et de la légitimité de ce type de communication83.
Les affiches séditieuses : subvertir l’affiche officielle dans ses propres termes
31Susanna Barrows a consacré l’une des rares études qui évoque l’affichage des discours présidentiels sous la Troisième République aux diverses formes de réaction aux affiches des discours du président Mac Mahon, au cours de la crise qui l’oppose en 1877 à la majorité républicaine de la Chambre des députés84. Outre l’arrachage et le détournement parodique, elle montre que les affiches de discours peuvent aussi être maculées de boue, d’ordures, voire de matières fécales, et qu’elles sont surtout l’objet d’attaques graphiques : des graffitis écrits ou dessinés directement sur les affiches ou des petits placards manuscrits qui y sont collés. Ce dernier type de réaction est de loin le plus courant, parce qu’il permet une intervention plus discrète sur la voie publique, les placards anonymes pouvant être rédigés (et même encollés) à l’avance. Ils sont apposés directement sur les affiches des discours, mais aussi dans un nouveau lieu de l’espace urbain fin de siècle, à la fois accessible et dissimulé aux regards : les urinoirs.
32Les discours présidentiels, qui constituent, à partir de la Deuxième République, le symbole même de l’affiche officielle, ont été particulièrement visés par ce genre d’attaques, mais ils sont loin d’être les seuls85. Analysé dans la longue durée, le geste d’apposition de placards anonymes, en particulier, se révèle être souvent une réponse à l’affichage des autorités, dont il reprend plus généralement les formes86. Pour explorer cette proximité entre affichages officiel et anonyme, faite d’appropriations, d’inversions et de réponses, nous avons comparé les dossiers d’affiches dites « séditieuses » conservées dans cinq fonds préfectoraux87. La qualification des affiches anonymes comme séditieuses est dominante jusqu’à la loi sur la presse de 1881 – ultérieurement, les dossiers parlent plutôt d’affichage « politique » ou « anarchiste ». La catégorie « séditieuse » renvoie principalement à l’expression d’une hostilité au régime politique en place ou à certains fonctionnaires locaux en particulier (préfet, maire ou juge), mais elle inclut dans les faits l’essentiel de l’affichage politique88.
33Quand on examine ces dossiers d’affiches séditieuses, il apparaît clairement qu’elles se battent sur le même terrain que les affiches administratives : elles sont, en effet, généralement apposées sur les lieux ordinaires de l’affichage communal, et même le plus souvent sur les emplacements réservés aux affiches des autorités89. Ces lieux sont souvent mentionnés dans les rapports de la police ou des maires, en particulier lorsque le placard séditieux a été trouvé par le garde champêtre ou par le maire au moment où il allait placer une nouvelle affiche90. Quand les rapports ne mentionnent pas l’emplacement exact, on peut facilement se convaincre de cette régularité en examinant les placards séditieux eux-mêmes, qui portent au verso des traces des affiches blanches sur lesquelles ils étaient collés et qui ont été emportées lors du décrochage91. Ce choix du lieu officiel d’affichage s’explique assez aisément : c’est là où les locaux sont habitués à trouver des affiches, c’est là qu’ils les lisent, c’est donc le lieu le plus propice en termes de lectorat ; mais c’est aussi une transgression, puisque ces espaces sont souvent réservés aux affiches des autorités publiques et qu’y apposer un message est déjà une manière de s’opposer, d’entrer en concurrence avec les autorités.
34Afficher sur les lieux officiels, c’est aussi s’adresser simultanément aux habitants et aux autorités. Ces deux destinataires se retrouvent plus ou moins explicitement mentionnés dans les affiches. Ainsi, dans un placard antinapoléonien trouvé en décembre 1800 à Saint-Romain, en Seine-Inférieure, l’auteur s’adresse d’abord au peuple : « Peuple français, peuple aveugle et imbécile qui avez mis votre confiance aux brigands […]. Que dites-vous d’avoir été si cruellement trompés par ce scélérat monstre abominable ? » Il glisse progressivement vers le consul lui-même : « Où est cette paix, infâme brigand, que tu nous as tant de fois promise et que tu n’as jamais eu l’intention de faire92. » L’affiche séditieuse construit souvent une opposition entre un vous – et même régulièrement un tu, s’adressant aux autorités – et un nous (ou un on) qui suppose ou prépare l’existence d’un collectif, que les autres lecteurs sont appelés à rejoindre, et qui permet d’opérer un renversement de la communication officielle : alors que les autorités s’adressent aux citoyens, un citoyen se prévalant du collectif s’adresse aux autorités. L’affiche séditieuse est d’ailleurs souvent une réponse à une affiche administrative précise et est parfois comprise comme telle par les autorités. Ainsi à Chartres, en juillet 1834, après l’affichage d’un nouveau règlement et d’un nouveau tarif de voirie, un placard séditieux attaquant la municipalité est interprété par le maire comme participant d’un mouvement plus large d’incompréhension de son arrêté, auquel il répond d’ailleurs le jour même en faisant apposer une nouvelle affiche, pour préciser au public le sens de ses mesures93.
35La double destination des affiches séditieuses se retrouve aussi dans leurs titres, qui empruntent directement les formes de l’affiche officielle ou bien les retournent contre les autorités. L’affiche peut, en effet, commencer par un « avis au maire et au préfet » (fig. 101). Le plus souvent, toutefois, les affiches séditieuses sont intitulées « Avis » ou « Avis au public », voire « Proclamation », et elles font très volontiers parler les autorités : un placard trouvé à La Suze (Sarthe) en 1859 commence ainsi : « MM. le curé et Deroué [le maire] donnent avis qu’ils offriront un charivari94. » Pour imiter l’affiche officielle, les auteurs séditieux n’hésitent pas à intégrer un emblème ou une devise95. Parfois le symbole choisi est hostile au régime en place et il peut constituer un affichage séditieux à part entière : on appose parfois sur les lieux officiels des cocardes96, des drapeaux tricolores97 ou des aigles en tissu, dessinés ou récupérés d’un morceau d’une ancienne affiche98. Très souvent, c’est le symbole même du régime en place qui est utilisé, ce qui permet à l’auteur d’adopter une position d’autorité sur un mode sérieux ou parodique99. Ce geste mimétique se retrouve certaines fois dans le corps du texte, lorsque l’affiche imite les arrêtés en mentionnant des articles numérotés100, ou dans la signature, quand l’auteur signe au nom du maire ou du préfet. Ainsi, une affiche apposée à Cany (Seine-Inférieure) en 1818, à propos de la nomination d’un nouvel adjoint, parodie les formes de l’autorité : « Premier acte émané de la volonté du nouveau magistrat : en vertu du pouvoir discrétionnaire qui vient de m’être conféré, j’ordonne que mon âne soit reçu membre du conseil municipal », ainsi que les signatures des affiches officielles : « Certifié conforme à l’original : Nous, le baudet101. » Certains placards renforcent encore ce geste en ajoutant des mentions prescriptives relatives à la conservation du placard séditieux, comme « Défense à qui que ce soit d’arracher cette affiche102 » ou « Il est défendu à tous individus de déranger une seule affiche sous peine d’être surveillé par nous membres de la municipalité103. »
36Enfin, l’affiche séditieuse reprend une dernière caractéristique des affiches officielles, surtout lorsqu’elle formule des exigences ou des menaces : elle pose un délai. Les dates butoirs – « pour lundi » ou « d’ici deux semaines » – sont si fréquentes dans ce type d’affiches que l’on peut penser que leurs auteurs retournent contre les autorités une logique qu’ils ont parfaitement intégrée : celles des affiches administratives qui appellent les citoyens à se prononcer ou à contester, à payer ou à se présenter avant une date donnée.
37Ces délais donnés aux autorités pour s’exécuter ne constituent pas les seules mentions de dates. Certaines affiches annoncent un grand événement à venir, sur le modèle des programmes de fêtes et de célébrations officielles : « On averty le publique que Napoléon empereur des français, roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, il entre à la capitale de France le 26 de mai 1816, pour chasser les mangeux de pomme de terre104. » Pour annoncer le même genre d’événements, d’autres affiches s’éloignent cependant davantage des modèles officiels pour se rapprocher des discours prophétiques : « Événement remarquable par Jean de l’épée qui arrivera dans le courant du mois à Paris pour y faire son grand carnaval et ensuite il représentera une pièce de tragédie105. »
38Comme les arrachages, que nous avons évoqués plus haut, les affiches séditieuses donnent lieu à des enquêtes. Jusqu’aux années 1830, elles sont souvent multiples, réalisées autant par les forces de police que par les maires et les juges de paix. Ultérieurement, elles sont principalement réalisées par la police ou la gendarmerie, et reprises plus ou moins textuellement par les sous-préfets et les préfets pour les ministres de l’Intérieur et/ou de la Police générale106. L’irruption d’une telle affiche est prise très au sérieux, comme un événement qui pourrait avoir une signification plus large, touchant à l’esprit des populations ou à la constitution d’un collectif. Pourtant, peut-être parce que ces enquêtes aboutissent rarement et que les différentes autorités se sentent de ce fait très démunies, ces dernières ont aussi tendance à minimiser l’importance de l’événement. En même temps qu’ils annoncent s’être livrés à des enquêtes minutieuses, les différents rapports s’emploient à réduire l’affiche à presque rien : « Tout semble faire croire que ce délit est l’œuvre de quelqu’homme obscur dont les projets ne s’étendent pas plus loin », déclare ainsi le préfet de la Seine-Inférieure au ministre de la Police générale en 1818107. De tels propos sont répétés régulièrement : l’acte séditieux n’aurait pas d’importance politique, parce que c’est un acte isolé, qu’il n’a produit aucune émotion, que la population y est restée étrangère, que tout le monde désapprouve et qu’il est d’ailleurs déjà oublié108.
39C’est surtout l’audience des affiches séditieuses qui est minimisée. La plupart des rapports affirment que personne ou presque n’a eu l’occasion d’en prendre connaissance. En effet, ces placards sont toujours apposés la nuit et ils sont généralement découverts au petit matin ou, plus rarement, par une ronde de police nocturne. Personne n’aurait donc eu le temps de lire l’affiche, qui aurait été arrachée immédiatement par la police ou un passant. Ainsi, à propos de neuf placards apposés en différents lieux de Blois en 1868, le commissaire de police rassure le préfet sur le fait qu’ils « n’ont guère été vus, [qu’]ils avaient été enlevés par les agents [alors] que la majeure partie des habitants étaient encore couchés109 ». Les affiches séditieuses sont jugées inoffensives parce que, si l’on en croit les rapports, elles ne restent jamais affichées sur les murs : cette affirmation est probablement un peu exagérée, destinée surtout à rassurer la hiérarchie administrative. En effet, lorsqu’un affichage séditieux est rapporté dans les journaux, il est au contraire toujours fait mention d’un public nombreux110. Quand l’affiche n’a pas été arrachée tôt le matin, c’est d’ailleurs souvent un attroupement de lecteurs qui suscite l’attention des autorités et la découverte du placard. Dans ce cas, les rapports ne manquent cependant pas de mentionner que les rares personnes qui ont pu lire l’affiche en ont été indignées ou que celle-ci était de toute façon incompréhensible, illisible. Par exemple, le maire de Biville (Seine-Inférieure) déclare en prairial an VIII (juin 1800), à propos d’un placard apposé dans sa commune, que les habitants qui l’ont vu lui ont assuré « qu’il leur avait été impossible de le déchiffrer tant il était mal écrit111 ». L’affiche n’aurait donc généralement aucun effet, qu’elle soit arrachée immédiatement après avoir été apposée ou qu’elle soit illisible ; et si elle en a un, c’est de susciter une saine indignation qui montre assez clairement qu’elle n’a pas atteint l’esprit public.
40Les seules affiches séditieuses qui inquiètent vraiment les autorités sont celles qui sont diffusées via un journal, parce que l’on peut difficilement leur appliquer l’argument de l’audience limitée. C’est le cas, par exemple, à propos d’un placard « anarchique » apposé dans la nuit du 23 au 24 mars 1852 sur la façade de l’hôtel de ville de Romorantin appelant les ouvriers à la révolution.
Fig. 101. Anonyme, Avis au maire et au préfet, affiche manuscrite, s. l. n. d., 15 × 15 cm, AD76, 1M-176. Traces d’affiches blanches et de couleur au verso.

« Avis au maire et au préfet Maisieur nous vous prevenons que si le pin nes pas à 3s pour lindi prochin nous somme pour faire Louverture des magasins tous les environs de rouen si propose voyes à faire vos déligense ou faute dequoi Lon prendra du bien ou que Lon n’en trouvera signé avec parole. »
Si le phénomène de l’affichage séditieux est présent tout au long du siècle, il est plus important dans les contextes de crise et en particulier de crise frumentaire – l’année 1816 étant clairement surreprésentée dans l’ensemble des fonds que nous avons consultés. Ce lien avec les crises de subsistance existait déjà pour les affiches séditieuses sous l’Ancien Régime (Laurent Cuvelier, « Recouvrir la ville et surveiller les murs. Les luttes pour le contrôle de l’affichage à Paris au xviiie siècle », Urbanités, 9, 2017, http://www.revue-urbanites.fr/9-sur-les-murs-de-la-ville-sommaire/, consulté le 12 janvier 2019). Le placard frumentaire, qui appelle les autorités à baisser le prix du pain, est un genre particulièrement stable, les formules se retrouvant à quelques variations près d’une crise à l’autre. À titre de comparaison, on peut citer celui trouvé dans la commune des Montils (Loir-et-Cher), le 6 novembre 1853 : « Si, dans un mois, le pain ne vient pas à 1 franc ou à 5 francs, il y aura pillage pendant vingt heures chez les bourgeois » (AD41, 1M-81).
41Aperçu de bonne heure par un « ouvrier honnête » qui le signale aux autorités, il aurait été arraché immédiatement112. Le préfet rapporte le cas au ministre de la Police générale le 27 mars en concluant qu’il n’a guère d’importance. Mais, quelques jours plus tard, le Moniteur du Loiret évoque l’affaire et reproduit même intégralement le texte du placard113. Le commissaire de police de Romorantin, qui découvre l’entrefilet, suppose que, devant l’insuccès de son entreprise, l’auteur a cherché à le diffuser plus largement par un journal ; il se demande si le rédacteur du journal connaîtrait l’auteur du placard ou au moins un proche confident : « Comme cet écrit n’a été vu par personne en notre ville, ayant été arraché à cinq heures et demie du matin, il me semble bien extraordinaire que le rédacteur […] ait pu en avoir une connaissance aussi exacte114. » L’enquête auprès du journal se révèle cependant décevante, parce que celui-ci n’a fait que reproduire un article paru précédemment dans le Constitutionnel. Au début du mois de mai 1852, le préfet du Loir-et-Cher écrit au ministre de la Police générale pour lui faire remarquer que c’est la lettre qu’il lui a écrite le 27 mars qui s’est retrouvée imprimée mot pour mot dans le Constitutionnel, et qu’il y a donc eu des indiscrétions commises par les bureaux du ministère : « Il est, je crois, regrettable qu’un fait qui n’avait aucune importance, par cela même qu’il était ignoré de tout le monde dans la commune où il s’est passé, acquiert par la publication le retentissement que l’auteur du placard se proposait de lui donner115. »
Fig. 102. Anonyme, Dimanche 16 mai à S Julien, affiche manuscrite, s. l. n. d., 21 × 27 cm, AD72, 1M-372. Points de colle colorée au verso.

Ce placard ironique a été apposé dans la nuit du 12 au 13 mai 1858, rue Sainte-Croix, au Mans, et trouvé par une ronde de police. Il s’agit d’une parodie d’une affiche officielle apposée par l’évêché du Mans, quelques jours plus tôt, pour annoncer la cérémonie du sacre comme évêque de Charles Fillion (Lettre du commissaire de police du Mans au préfet de la Sarthe, 13 mai 1858). Nous n’avons pas retrouvé le placard d’origine, mais il est possible qu’il ait effectivement mentionné le prix des places à l’église cathédrale, parce que le fait est évoqué en particulier par le commissaire de police. Pour un exemple de ces affiches épiscopales annonçant le programme d’une cérémonie d’installation, avec procession et appel aux habitants à élever des arcs de triomphe et à pavoiser les maisons, voir Église cathédrale, Installation de monseigneur Hector-Albert d’Outremont, évêque du Mans, Le Mans, Monnoyer, 1875, 68 × 52 cm, AD72, 1V-11.
L’auteur du placard a utilisé des pochoirs, ou lettres moulées, aussi qualifiées de stencils en anglais. Ce type d’outil est très banal pour réaliser des enseignes, des affiches commerciales en petit nombre et, plus généralement, pour marquer des objets (des contenants ou des marchandises), mais il est rarement utilisé pour les placards séditieux, qui privilégient l’écriture manuscrite. Sur l’histoire de ces pochoirs et de leurs usages au xixe siècle, voir Eric Kindel, « Die Schablonenstanze. Ein neues Werkzeug für ein altes Handwerk », dans J. Blume, P. Pané-Farré, F. Smeijers (dir.), Vom Buch auf die Straße. Große Schrift im öffentlichen Raum, Leipzig, Institut für Buchkunst, 2014, p. 42-60.
42Si les placards séditieux ne sont généralement pas jugés très inquiétants, les représentants de l’autorité publique savent cependant qu’il faut en faire un rapport scrupuleux et montrer que tout ce qui était possible a été entrepris, car chacun, du policier au préfet, sait qu’il sera rappelé à l’ordre s’il s’abstenait de mentionner une affiche sur laquelle d’autres ne manqueront pas de faire un rapport116. Les enquêtes sont donc systématiques et s’attachent principalement à la description du placard : la police espère trouver dans sa forme et sa matérialité des indices concernant l’auteur. Les rapports décrivent ainsi la nature du papier, de la colle – levain, colle à bouche, pain à cacheter, colle forte, etc. –, ou les instruments d’écriture – lettres moulées dans des formes ou utilisation d’une plume en bois de plusieurs centimètres d’épaisseur –, qui peuvent parfois orienter les recherches vers certains types de professions117. C’est surtout l’écriture qui retient l’attention. Les rapports concluent de la qualité de la graphie – mais aussi du style et de l’orthographe – à la classe sociale de l’auteur, souvent de manière très stéréotypée. Parfois, il fait partie de la « classe instruite et aisée de la société118 », mais le plus souvent on en déduit une extraction modeste : « Il est facile […] de juger par l’idée grossière qu’ils ont conçue et exécutée, qu’ils appartiennent à la classe la plus abjecte de la société et que, sans éducation comme sans influence, ils ne sont point à redouter119. »
43L’écriture manuscrite est généralement décrite comme volontairement déformée ou, pour le dire dans les termes du sous-préfet de Dieppe en 1816 : « Nous avons acquis la preuve que les mains les plus exercées savent déguiser leur écriture afin d’éloigner les soupçons120. » Ce déguisement de l’écriture n’empêche pas de la considérer comme une véritable signature, que l’on cherche à comparer avec d’autres écrits pour confondre l’auteur. En 1816, le sous-préfet d’Yvetot demande même au directeur des Postes de lui permettre de faire comparer l’écriture d’un placard avec celle des lettres qui sont expédiées depuis Yvetot121.
44Comme pour les arrachages d’affiches, ces enquêtes demeurent presque systématiquement infructueuses. Les auteurs « ont dû se cacher dans les ténèbres de la nuit », parce que personne ne les a vus122. Les rapports annoncent toujours qu’ils ne désespèrent pas de retrouver l’auteur et que l’administration poursuivra les recherches, mais l’absence de suite fait apparaître ces déclarations comme largement rhétoriques. Les préfets soulignent d’ailleurs régulièrement dans leurs rapports aux ministres qu’il « est bien difficile de connaître les coupables de semblables délits123 ».
45À quelques reprises, sous la Restauration, les autorités diffusent des appels à témoins avec une promesse de récompense à celui qui découvrirait l’auteur, mais cette stratégie semble avoir été assez limitée, probablement à cause de la publicité qu’un tel appel donne à l’affiche séditieuse124. L’enquête procède donc plutôt, comme pour les arrachages d’affiches officielles, en se concentrant sur les suspects habituels, les repris de justice et tous ceux qui se sont fait remarquer par leurs opinions politiques125. Ainsi, à propos d’un placard trouvé à Yvetot en 1868, le commissaire de police considère (avec l’opinion publique) que l’auteur de ce délit doit être un nommé Tesson, parce qu’il a eu récemment des démêlés avec les tribunaux.
Fig. 103. Anonyme, Avis. Le conseil administratif de la ville du Mans prévient ses concitoyens, affiche manuscrite, s. l. n. d., 35 × 29 cm et 21 × 30 cm pour l’entête, AD72, 1M-372.

Le texte de l’affiche est une parodie d’annonce officielle, qui fait référence à la naissance du prince impérial. Cet événement a été annoncé par deux affiches quelques jours plus tôt : une dépêche télégraphique puis une affiche décrivant le cérémonial de la naissance et reproduisant les bulletins de santé de la mère et de l’enfant (fig. 104 et 105). Il est très probable que ces deux affiches étaient encore présentes en vis-à-vis du placard parodique.
L’affiche (fig. 103) a été décrochée par une ronde de police le 20 avril 1856, à 7 heures du matin, au coin de la place de l’Éperon au Mans, manifestement sur un emplacement d’affichage officiel, comme en témoignent les traces d’affiches imprimées en blanc au verso (Lettre du commissaire de police du Mans au préfet de la Sarthe, 20 avril 1856, AD72, 1M-372).
Elle réunit presque tous les signes d’une affiche officielle. Elle porte deux fois l’intitulé « Avis », dont une fois avec des caractères probablement découpés dans un journal. Elle se présente comme annonçant une nouvelle au nom du conseil municipal, est signée du nom du maire et mentionne l’approbation et le nom du préfet. Enfin, y a été ajouté un aigle impérial provenant d’une ancienne affiche, probablement décrochée sur un lieu d’affichage ou récupérée chez un imprimeur. En effet, l’examen de la collection d’affiches administratives conservées par Monnoyer fait apparaître au moins un découpage d’image d’aigle impérial (Préfecture de la Sarthe, Dépêche télégraphique. Entrée de S. M. I. Napoléon III à Paris, 2 décembre 1852, Le Mans, Monnoyer, 1852, 78,5 × 58 cm, AD72, 25Fi-241).
Le texte procède à une animalisation de la famille impériale, qui est intégrée à une économie agricole bovine imaginaire mais en partie réaliste, avec l’évocation du concours annuel des viandes de Poissy : « Le conseil administratif de la ville du Mans prévient ses concitoyens que la viande vient de subir une augmentation de 5 centimes par livre que cette augmentation provient de ce que la vache d’espagne qui avait avorté l’année dernière ayant mis bas à terme cette année d’un veau d’une belle apparence et d’une constitution qui promet pour l’avenir, tous les éleveurs estimulés par l’espoir d’obtenir le prix du concours qui aura lieu à Poissy, viennent d’optenir du gouvernement un décret qui prohibe la vente des veaux jusqu’à la fin du dit concours. »
L’animalisation du pouvoir, les connotations sexuelles ou scatologiques sont communes dans ce type d’affiche. Elles sont parfois complétées par l’application de matières fécales sur l’affiche elle-même. Voir, à titre d’exemple, Lettre du juge de paix du canton de Cany au préfet de la Seine-Inférieure, 31 octobre 1816, AD76, 1M-176, ainsi que les cas évoqués pour la fin du siècle dans Susanna Barrows, « Les murs qui parlent : le graffiti politique en 1877 », Le Mouvement social, 256/3, 2016, p. 45-64, https://doi.org/10.3917/lms.256.0045, p. 45-64.
46Sa méchanceté proverbiale, ainsi que la proximité des lieux d’apposition avec son domicile, font également « naître des présomptions de culpabilité, que des recherches minutieuses n’ont pu corroborer ». En effet, le commissaire apprend par la suite que, la nuit du délit, deux ouvriers de très mauvaise réputation ont été aperçus ivres dans les rues, peut-être même stationnant aux lieux d’apposition, et il abandonne donc son premier suspect pour les deux autres126.
Fig. 104. Préfecture de la Sarthe, Dépêches télégraphiques. Naissance du prince impérial, 16 mars 1856, Le Mans, Monnoyer, 1856, 63 × 50 cm, AD72, 25Fi-244 (Reg. 233/1490, 500 exemplaires).

Fig. 105. Préfecture de la Sarthe, Cérémonial de la naissance du prince impérial, 16 et 18 mars 1856, Le Mans, Monnoyer, 1856, 78 × 56 cm, AD72, 25Fi-245 (Reg. 233/1495, 450 exemplaires).

47L’évocation de tels soupçons permet surtout de montrer que l’on agit, que l’on entreprend des recherches. Ces dernières permettent rarement d’engager une véritable procédure judiciaire, sauf dans quelques cas très exceptionnels, dans lesquels la tautologie du mauvais sujet se trouve confirmée par d’autres indices. C’est le cas en 1816 à Saint-Valery-en-Caux, où le commissaire de police soupçonne un certain Garnier, préposé des douanes, « mauvais sujet » par excellence, puisqu’il aurait aidé à faire échapper un autre individu lui-même arrêté faute de papiers. Le commissaire parvient à se procurer un exemple de l’écriture de Garnier, qui présenterait une grande ressemblance avec celle de l’affiche séditieuse, « quoique celle-ci soit déguisée127 ». Garnier est condamné en 1817 à la déportation128. On retrouve la même articulation entre suspicion de principe et confirmation par l’écriture dans la plupart des procédures, comme à Solesmes (Sarthe) en 1860, où des ardoises attaquant le maire ont été accrochées : le commissaire de police cantonal est convaincu que c’est le menuisier Lesieur, « dont la conduite est la plus suspecte du point de vue politique ». Mais ce dernier ne sait pas écrire. Le commissaire se reporte donc sur la femme de Lesieur, qu’il force à écrire, trouvant ainsi une « analogie frappante » avec les affiches129.
48Dans la première moitié du siècle, les autorités se sont beaucoup plus souciées d’identifier et de poursuivre les coupables – même si c’est généralement sans résultat – que par la suite. À partir des années 1860, en effet, les instructions ministérielles insistent de plus en plus sur l’enlèvement et la destruction des affiches. En 1868, par exemple, le ministre de l’Intérieur informe les préfets d’une multiplication de placards séditieux dans plusieurs villes, attribuée au renchérissement des céréales. Après avoir noté qu’il est souvent impossible de trouver les « obscurs auteurs » de ces affiches, le ministre souligne que l’important est surtout de les enlever le plus vite possible, parce qu’elles seraient susceptibles de créer de l’agitation et de l’inquiétude. L’invitation à multiplier les patrouilles de nuit et les recherches au petit matin permettrait certes aussi de dissuader les séditieux, mais surtout d’enlever les affiches au plus vite130.
49Ce déplacement de la poursuite des actes d’affichage vers la destruction des affiches elles-mêmes est encore plus clair après 1871. Si de petits placards manuscrits continuent à être apposés à la fin du siècle, ce sont de plus en plus des placards imprimés qui sont poursuivis par la police, des placards dont la diffusion est désormais nationale, avec des milliers d’exemplaires qui sont envoyés en province depuis Paris et parfois même depuis l’étranger (fig. 106). C’est donc aussi la question de leur nombre, de leur prolifération et de leur circulation qui oriente la gestion policière vers les affiches elles-mêmes, afin d’essayer de limiter leur influence. L’affiche séditieuse n’est plus seulement un objet trouvé localement par la police, dont le préfet s’empresse de signaler l’existence au ministre ; c’est de plus en plus un objet dont le ministre a eu connaissance et dont il avertit tous les préfets, par télégraphe, qu’il pourrait survenir ailleurs : « Veuillez faire saisir sur la voie publique et arracher s’il vient à être affiché un placard intitulé À bas la chambre, signé un groupe anarchique131. » Ce n’est donc plus seulement la police qui est mobilisée, mais aussi l’administration des Postes, pour essayer de saisir les affiches, avant même qu’elles parviennent à leurs destinataires, activistes et libraires locaux132.
50Entre 1871 et 1881, ces mesures contre les placards séditieux, souvent imprimés et pas toujours anonymes, s’appuient encore sur la loi de 1830 sur l’affichage politique. La loi sur la presse, adoptée en 1881, abroge presque toutes les normes antérieures sur l’affichage, de sorte qu’en théorie toutes les affiches des particuliers sont désormais autorisées a priori, pour peu qu’elles respectent un certain nombre de règles minimales, couleur, timbre, signature, adresse de l’imprimeur, ces deux dernières précisions permettant éventuellement, a posteriori, de poursuivre les auteurs devant les tribunaux pour diffamation, provocation ou insulte. Mais, dès 1881, le gouvernement a cherché à obtenir des restrictions à la liberté de l’affichage, avec un succès limité mais non nul. Une première loi du 2 août 1882 permet de poursuivre, de saisir et d’arracher tous les placards contraires aux bonnes mœurs133.
Fig. 106. Le Pays. Jourrrrrrnal officiel de l’Empirrrrrre et de la Halle au poisson, Paris, Nervaud, 1877, 62 × 45 cm, AD87, 2T-7.

Cette affiche est une parodie du journal bonapartiste Le Pays et se présente sous la forme d’une série de faux actes officiels, fausse proclamation de l’Empire, fausse lettre de « l’aimpératrissse Ugénie », ainsi que plusieurs faux décrets. La cible et le principal protagoniste de l’affiche est Paul de Cassagnac, rédacteur du Pays, rebaptisé ici Bibi Boucan Canada « pour les amis », et nommé parodiquement vice-empereur.
L’affiche fait partie d’une série de placards anti-bonapartistes, se donnant comme auteur commun « ? ? ?, auteur de la lanterne d’un citoyen », peut-être par référence au journal satirique La Lanterne (1868-1876). La série contient entre autres : Lettre d’un marchand de cochon à M de Fourtou, Défi de réponse à monsieur Paul de Cassagnac, ou encore Voyage de Badinguette en Normandie. Représentation du manège des plus forts disloqués du monde. Tous ces placards ont été imprimés par un certain Mervaud, passage de l’Opéra, nom et adresse probablement fictifs. Chacun de ces placards est l’objet d’une dépêche télégraphique du ministre de l’Intérieur aux préfets demandant de les saisir, parce qu’ils seraient l’objet de poursuites judiciaires (voir, pour le Voyage de Badinguette, par exemple, la Dépêche télégraphique du 7 septembre 1877 à 4 h 30 du soir, AD87, 2T-7). À Limoges, le commissaire de police visite l’ensemble des librairies et en trouve, presque toujours chez le libraire Palisson, qui prétend en recevoir environ 200 exemplaires et parvenir à en vendre une centaine à 10 centimes pièce (voir, toujours pour le Voyage de Badinguette, les 74 exemplaires saisis, Rapport du commissaire de police de Limoge, 7 septembre 1877, AD87, 2T-7). La vente d’affiches politiques se développe beaucoup sur la fin du siècle, en parallèle avec l’encartage de placards dans les journaux. Tous les placards de cette série étaient vraisemblablement blancs et sans timbre, mais ils n’ont pas été poursuivis pour ce motif. Après 1881, en revanche, l’infraction à la couleur et/ou au timbre est également mobilisée par la police pour justifier la lacération et parfois les poursuites de certaines affiches jugées politiques.
51À la suite de plusieurs attentats anarchistes, plusieurs lois – surnommées par la suite « scélérates » – sont adoptées en 1893 et 1894 pour interdire l’incitation à des actes criminels et toute forme de propagande anarchiste134. Le champ d’application de ces lois était toutefois assez limité. Tant le ministère de l’Intérieur que les préfets ont donc continué à exercer une censure politique sur une gamme assez vaste de placards, de manière plus ou moins discrète135. Pour ce faire, les autorités ont interprété ces lois de manière très large, intervenant, par exemple, contre les placards anticléricaux, attaquant le pape ou l’Église catholique, au même titre que contre certaines affiches publicitaires jugées indécentes, ou en requalifiant les affiches socialistes ou antimilitaristes comme étant anarchistes. Les autorités ont parallèlement tenté de se prévaloir d’un droit de police, en invoquant le risque que les affiches politiques représentaient en termes d’ordre et de sureté publique136. Ce type d’argument a été plusieurs fois battu en brèche, tant devant le Conseil d’État que devant la Cour de cassation, dans les années 1880137, sans que cela empêche les autorités de continuer à intervenir contre des affiches politiques au sens très large, en demandant aux fonctionnaires d’agir discrètement138.
52À partir des années 1850, un nouveau type d’affiche fait son apparition : une affiche dont le gouvernement ordonne l’apposition obligatoire dans toutes les communes et qu’il met sous surveillance policière. Ces affiches obligatoires comprennent principalement le Moniteur des communes, journal-affiche officiel destiné spécifiquement aux ruraux, et les affiches de discours présidentiels, puis impériaux. Louis-Napoléon Bonaparte a fait de ces dernières un instrument de propagande nouveau : un outil matériel de la logique plébiscitaire. En effet, ces discours qui sont en principe adressés à l’Assemblée législative sont en fait apposés dans toutes les communes, pour qu’ils puissent être lus par chaque citoyen, construisant ainsi un face-à-face entre le président et le peuple qu’il prétend seul pouvoir incarner.
53La surveillance policière de ces affiches est vraiment atypique, puisque l’on n’en trouve aucune trace pour les actes administratifs locaux (préfectoraux et communaux), pour lesquels l’administration se contente très bien de certificats de publication. Cette surveillance est imposée pour s’assurer que les affiches sont effectivement apposées – manifestement, il faut parfois l’intervention des gendarmes pour que les maires s’y résolvent –, pour qu’elles le restent dans la durée – car l’affiche peut disparaître la nuit même de son apposition et n’est alors lue par personne –, mais aussi pour informer en retour le gouvernement sur les réactions locales. De ce dernier point de vue, l’affichage national des discours a autant une fonction de propagande que de mesure de l’opinion publique.
54Les affiches politiques de diffusion nationale sont moins, au xixe siècle, des « formes d’expression oppositionnelle139 » que des outils au service du pouvoir en place, la Troisième République prolongeant sur ce point les pratiques du Second Empire. Parce qu’elles symbolisent le pouvoir, ces affiches obligatoires sont l’objet d’arrachages ou de commentaires ironiques. Les affiches séditieuses constituent une sorte de réponse à l’affichage officiel, dont elles empruntent souvent le lieu d’apposition, mais aussi la forme, les termes et les logiques (en particulier l’idée du délai administratif). Elles témoignent a minima de l’importance des affiches administratives dans le quotidien, médium dont les administrés connaissent parfaitement les caractéristiques et dont ils peuvent à l’occasion se servir eux-mêmes, en espérant une certaine audience.
Notes de bas de page
1 Les affiches des discours du chef de l’État coûtent de 40 à 90 francs pour des tirages de 450 à 550 exemplaires. Voir, à titre d’exemple, le Discours de l’empereur à l’ouverture de la session législative, commandé le 3 mars 1854, à 550 exemplaires format colombier, pour 93,50 francs (Reg. 233/175). Seuls les grands tableaux des adjudications forestières atteignent cet ordre de grandeur.
2 Reg. 240/1399, 1412, 1437, 1477, 1503, 1571, 1627.
3 Laurent Cuvelier, « Rendre visible l’autorité. Politiques de l’information et communication des représentants en mission à l’armée des Pyrénées orientales », Annales historiques de la Révolution française, 382/4, 2015, p. 31-61, https://doi.org/10.4000/ahrf.13545.
4 Préfecture du Rhône, Discours prononcé par monseigneur le duc d’Orléans, lieutenant général du royaume, à l’ouverture de la session des chambres législatives, 3 août 1830, Lyon, Rusand, 1830, AM Lyon, 6Fi-6400. Voir aussi les mesures prises par la préfecture d’Eure-et-Loir, qui fait afficher et publier oralement dans toutes les communes. Lettre du conseiller de préfecture délégué au commissaire chargé provisoirement du ministère de l’Intérieur, 6 août 1830, AD28, 1M-35.
5 Ainsi, par exemple, la proclamation de Louis-Philippe aux Français du 15 août 1830 a parfois été imprimée localement (Mairie d’Aix, Proclamation du roi, Aix, Pontier, 1830, 47 × 37 cm, Bibliothèque Méjanes, Aff.1830,3), alors qu’ailleurs elle a simplement été insérée dans les journaux. Voir Lettre du conseiller de préfecture délégué aux éditeurs du journal Le Glaneur à Chartres et des feuilles d’annonces des arrondissements de Dreux et de Châteaudun, août 1830, AD28, 1M-35.
6 Préfecture du département de la Seine, Constitution de la République française, 4 novembre 1848, Paris, Vinchon, 1848, 107 × 76 cm, BHVP.
7 Séance royale du 23 juillet 1831, Discours du roi, in-folio, Aix, Gaudibert, 1831, Bibliothèque Méjanes, Aff.1831.07.23.
8 Message du président de la République adressé à l’Assemblée nationale dans la séance du 6 juin 1849, Paris, Imprimerie de la République, 1848, p. 3, AD72, 1M-177.
9 Ibid., p. 3-4.
10 Les affiches de discours royaux sont rares. Voir à titre d’exemple Discours du roi, prononcé le 12 décembre 1826, à l’ouverture de la session des chambres, La Rochelle, Mareschal, 1826, 37 × 32 cm, AD17, 4M-2, art. 4. L’impression en cahiers peut cependant parfois donner lieu à des formes de publicité très développées, comme pour le discours prononcé par le roi à l’ouverture de la session des chambres, le 19 décembre 1820, dont le préfet d’Eure-et-Loir ordonne l’insertion dans le Recueil des actes administratifs afin qu’il soit lu par tous les maires à l’issue de la messe. Circulaire du préfet d’Eure-et-Loir aux sous-préfets et maires du département, décembre 1820, AD28, 1M-37.
11 Lettre du ministre de l’Intérieur aux préfets, 28 juin 1849, AD72, 1M-177.
12 Assemblée législative, Message du président de la République, Paris, Mme Lacombe, s. d., 34,2 × 28,2 cm, BNF, De Vinck, 15566. Les placards de Lacombe dans la collection de Vinck relèvent tous de la propagande bonapartiste.
13 Maurice Agulhon, 1848 ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, Seuil, 1973, p. 143-144.
14 « Message adressé par le président de la République à l’Assemblée nationale », Gazette des tribunaux, 6967, 1er novembre 1849, p. 1.
15 Dépêche télégraphique du 2 novembre 1849, 10 heures du matin, AD41, 1M-74.
16 Reg. 231/1108, 5 novembre 1849.
17 Lettre du ministre de l’Intérieur aux préfets, 13 novembre 1850, AD72, 1M-177.
18 Bernard Ménager, Les Napoléon du peuple, Paris, Aubier, 1988, p. 121-168 ; M. Aguhlon, 1848 ou l’apprentissage de la République, op. cit., p. 153.
19 Louis-Philippe a fait quelques expériences assez novatrices dans ce domaine, au début des années 1830. Voir N. Mariot, C’est en marchant qu’on devient président, op. cit., p. 29-47.
20 L’expression est empruntée à Maurice Deslandres (Histoire constitutionnelle de la France de 1789 à 1870, Paris, Armand Colin, 1932, t. 2, p. 509) par Pierre Rosanvallon, La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000, p. 197.
21 N. Mariot, C’est en marchant qu’on devient président, op. cit., p. 35.
22 Nous avons déjà souligné (chap. 7, « La distance et l’urgence ») comment ces voyages présidentiels pouvaient être affichés sous forme de dépêches télégraphiques mettant en scène le déplacement et les acclamations.
23 Le Journal de Toulouse, qui a publié le message dans son édition du 4 novembre 1849 (296, p. 3), précise dans celle du 5 novembre (297, p. 1) : « Le message de M. le président de la République à l’Assemblée législative a été affiché samedi soir à Toulouse. Il avait attiré des groupes nombreux mais paisibles. Le soir encore, on le lisait à la clarté des flambeaux. » L’affichage a lieu la veille de la parution dans les journaux.
24 P. Rosanvallon, La démocratie inachevée, op. cit., p. 183-221.
25 Laurent Cuvelier, La ville captivée, op. cit.
26 Lettre du ministre de l’Intérieur aux préfets, le 13 novembre 1850, AD72, 1M-177.
27 Voir, à ce sujet, chap. 2, « Les lois et les actes ». Le Moniteur des communes n’est pas tout à fait le premier journal-affiche pour lequel on ait requis une surveillance policière. En effet, le ministre de l’Intérieur, dans une lettre au préfet de la Sarthe (6 mai 1848, AD72, 1M-176), demande à celui-ci en mai 1848 de prendre « toutes les mesures nécessaires » contre les maires qui s’opposeraient à la publication du Bulletin de la République, le journal-affiche du gouvernement provisoire.
28 Lettre du directeur de l’Imprimerie nationale au préfet de la Sarthe, 12 novembre 1850, AD72, 1M-177.
29 Gazette des tribunaux, 7285, 13 novembre 1850, p. 1, qui en reproduit un extrait.
30 Lettre du ministre de l’Intérieur aux préfets, le 13 novembre 1850, déjà citée.
31 « Arrêté du préfet de la Sarthe relatif à la publication du message du président de la République à l’Assemblée nationale », 14 novembre 1850, Recueil des actes administratifs de la préfecture de la Sarthe, 52, 1850, p. 291-292.
32 Lettre du préfet de la Sarthe aux sous-préfets, 15 novembre 1850, AD72, 1M-177.
33 Voir, à titre d’exemple, Recueil des actes administratifs de la préfecture des Bouches-du-Rhône, 1850.
34 À propos du rôle de la gendarmerie dans la surveillance et les enquêtes politiques du premier xixe siècle, voir Pierre Karila-Cohen, L’état des esprits. L’invention de l’enquête politique en France (1814-1848), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 297-308. Les gendarmes présentent l’avantage, pour le gouvernement, d’être présents sur la plus grande partie du territoire et d’être souvent assez proches des populations (en particulier au niveau linguistique) sans être entachés au même titre que la police du soupçon d’opérer de manière insidieuse, puisqu’ils sont immédiatement identifiables et travaillent en général à visage découvert.
35 Voir, par exemple, Rapport confidentiel du commandant de la brigade de La Flèche au capitaine de la gendarmerie de la Sarthe, 23 novembre 1850 (AD72, 1M-177), désormais noté BG (brigade de gendarmerie) La Flèche, 23 novembre ; voir aussi BG Sillé le Guillaume, 24 novembre ; BG Précigné, 27 novembre.
36 Pierre Karila-Cohen (L’état des esprits, op. cit., p. 310), à propos de la prose des enquêtes administratives, distingue les « rapports sur rien » et les « rapports sur soi ».
37 BG Saint-Mars la Brière, 23 novembre ; BG Chassillé, 26 novembre ; BG Bonnétable, 25 novembre.
38 BG Saint-Denis d’Orques, 24 novembre ; BG Ecommoy, 24 novembre ; BG Chassillé, 26 novembre ; BG Foulletourte, 23 novembre.
39 BG Chassillé, 26 novembre ; BG Noyen, 27 novembre.
40 BG Bouloire, 25 novembre ; BG Saint-Cosmes, 26 novembre.
41 BG Marolles, 24 novembre ; BG Bouloire, 25 novembre.
42 BG Chassillé, 26 novembre ; BG Donfront, 25 novembre.
43 BG Foulletourte, 23 novembre.
44 La Lettre du sous-préfet de Romorantin au ministre de l’Intérieur du 15 novembre 1850 (AD41, 1M-46) évoque cette publication orale également en milieu urbain, à Romorantin, par le commissaire de police et l’un de ses agents, accompagnés chacun par deux tambours de la garde républicaine.
45 BG Saint-Cosme, 26 novembre.
46 Voir, à titre d’exemple, Mairie de Villeny, Certificat de publication et d’affiche du message du président de la République, 17 novembre 1850, AD41, 1M-46.
47 BG Fresnay, 27 novembre, pour la citation ; voir aussi BG Neufchatel, 30 novembre.
48 À propos du Moniteur des communes, voir chap. 2, « Les lois et les actes ». Dans les rapports des gendarmes, l’argument du dimanche s’applique parfois au maire lui-même, qui « habite la campagne » et attend de venir au village pour afficher. Voir BG Ferté Bernard, 27 novembre.
49 BG Brûlon, 20 novembre.
50 Dans la Lettre du préfet de la Sarthe au ministre de l’Intérieur du 16 décembre 1850 (AD72, 1M-177), le premier ne mentionne d’ailleurs la réception que de 283 certificats d’affichage sur 391.
51 BG Noyen, 27 novembre.
52 BG La Chartre, 26 novembre.
53 BG Neufchatel, 30 novembre.
54 Observations réalisées par l’ingénieur des Ponts et Chaussées Endrès : « Observations météorologiques de monsieur Endrès » (novembre 1850), Bulletin de la Société d’agriculture, sciences et art de la Sarthe, 2e série, t. 2, 1850-1851, p. 165.
55 BG Neufchatel, 30 novembre.
56 BG Saint-Denis d’Orques, 24 novembre. Lorsqu’on n’en retrouve que quelques morceaux, la question est plus incertaine, mais les gendarmes se contentent souvent de noter le fait sans conclure (BG Fresnay, 27 novembre), voire associent la présence d’une affiche en morceaux à l’explication par le mauvais temps (BG Brûlon, 20 novembre).
57 BG Neufchatel, 30 novembre ; voir aussi BG Ballon, 24 novembre.
58 Procès-verbal des gendarmes Wibart, Fagaut et Trassard, 30 novembre 1850, AD72, 1M-177.
59 BG La Chartre, 26 novembre.
60 BG La Chartre, 30 novembre.
61 BG Sablé, 20 novembre.
62 BG Sablé, 26 novembre.
63 Procès-verbal des gendarmes Jeannin et Werbert, 22 novembre 1850, AD72, 1M – 177.
64 L’implication ponctuelle d’enfants dans l’arrachage des affiches est attestée sous la Troisième République, voir Susanna Barrows, « Les murs qui parlent : le graffiti politique en 1877 », Le Mouvement social, 256/3, 2016, p. 45-64, https://doi.org/10.3917/lms.256.0045, en particulier p. 46.
65 BG Brûlon, 25 novembre.
66 BG Fresnay, 27 novembre.
67 On retrouve ce genre de commentaires sur les techniques d’affichage tout au long du siècle, dès que les autorités font face à des phénomènes d’arrachage un peu importants. C’est le cas par exemple à Annecy, où le sous-préfet, constatant en 1812 que les affiches des autorités sont « enlevées presque à l’instant où elles sont placées », demande au maire de faire des efforts de police, mais aussi de veiller à faire coller les affiches « en plein et non aux extrémités seulement », sans quoi il est très facile de les arracher. Lettre du sous-préfet d’Annecy au maire d’Annecy, 22 juin 1812, AM Annecy, 2I-26.
68 BG Sablé, 20 novembre.
69 BG Marolles, 24 novembre : le rapport mentionne pourtant les prescriptions du Recueil. Voir « Affiches sur les murs et les portes des églises », 6 juillet 1850, Recueil des actes administratifs du département de la Sarthe, 33, p. 207-208.
70 BG La Chartre, 26 novembre.
71 BG Vibraye, 25 novembre.
72 Procès-verbal des gendarmes Jeannin et Werbert, 27 novembre 1850, AD72, 1M-177. L’afficheur déclare, en effet, avoir remarqué la présence de la bande dès le 24 novembre, mais sans en avoir averti personne.
73 BG Vibraye, 28 novembre.
74 Lettre du préfet de la Sarthe au ministre de l’Intérieur, 16 décembre 1850, AD72, 1M-177.
75 Lettre du préfet de la Sarthe au juge de paix de Sillé, 30 novembre 1850, AD72, 1M-177.
76 Les réponses sont généralement positives. Elles se cantonnent souvent à des expressions assez vagues (voir, par exemple, « l’excellente impression » qu’aurait exercée un discours en 1867, Dépêche télégraphique chiffrée du préfet de la Sarthe au ministre de l’Intérieur, 23 août 1867, AD72, 1M-339). Il arrive cependant parfois qu’elles entrent dans des considérations détaillées, sur les différents passages ou objets du discours (voir, par exemple, Lettre du préfet de la Seine-Inférieure au ministre de l’Intérieur, 10 mai 1866, AD76, 1M-181).
77 Voir à ce sujet chap. 2, « Les lois et les actes ».
78 Voir, à titre d’exemple, la Lettre du préfet de la Sarthe au commandant de la gendarmerie, du 1er mars 1899, demandant que les gendarmes vérifient au cours de leurs tournées l’affichage obligatoire des discours ministériels (AD72, 1M-5). À partir des années 1890, le ministre de l’Intérieur décide souvent d’insérer les Déclarations du gouvernement dans le Journal officiel, édition des communes, de manière à simplifier la distribution et la surveillance, puisque seules les communes chef-lieu de canton, d’arrondissement ou de département reçoivent dans ce cas les discours sous la forme d’une affiche séparée. Voir par exemple Ministère de l’Intérieur, Instructions relatives à l’envoi et à la distribution des Déclarations du gouvernement, 6 avril 1893, AD72, 1M-5.
79 Note pour la distribution d’un discours ministériel en novembre 1898, AD72, 1M-5.
80 Voir, par exemple, une Note du préfet de la Vienne (s. d., AD86, 4M-79) attribuant 25 affiches à la sous-préfecture de Châtellerault, pour 17 566 habitants. Le préfet de la Sarthe, lorsqu’il applique ces critères, parvient, dans les années 1890, à un total de 530 affiches environ, alors qu’il en reçoit en moyenne 600 depuis Paris. Les affiches restantes sont apposées sur (et dans) divers bâtiments administratifs, chambre de commerce, etc.
81 Voir à titre d’exemple, République française, Déclaration ministérielle lue au Sénat le 16 janvier 1879 par M. le garde des Sceaux, président du conseil des ministres, Le Mans, Monnoyer, 1879, 68 × 55 cm, AD72, 1M-5.
82 C. Gaboriaux, La République en quête de citoyens, op. cit.
83 À propos des continuités de culture politique entre le bonapartisme du Second Empire et les républicains de la Troisième République, voir Sudhir Hazareesingh, « La fondation de la République : histoire, mythe et contre-histoire », dans Marion Fontaine, Frédéric Monier, Christophe Prochasson (dir.), Une contre-histoire de la IIIe République, Paris, La Découverte, 2013, p. 243-255.
84 Susanna Barrows (« Les murs qui parlent », art. cité) se concentre principalement sur le cas parisien.
85 Le cas de Mac Mahon et de l’année 1877 est à cet égard assez extrême par le nombre d’actes qu’il engendre. Susanna Barrows (ibid., p. 46) remarque d’ailleurs que le dossier de police de l’affichage aux archives de la Préfecture de Police de Paris est quatre fois plus volumineux en 1877 que pour les autres années de la même décennie.
86 Sur la proximité des graffitis avec les écritures du pouvoir, analysée comme une tentative de s’approprier les pouvoirs de l’écrit officiel et de disputer aux autorités le monopole de l’écrit, voir Julien Bonhomme, « Dieu par décret. Les écritures d’un prophète africain », Annales. Histoire, sciences sociales, 64/4, 2009, p. 887-924, en particulier p. 912.
87 AD76, 1M-172, 176, 179, 181 et 182 ; AD72, 1M-372 ; AD41, 1M-81 et 82 ; AD28, 4M-237 à 239 ; AD86, 4M-237.
88 Les affiches politiques ne deviennent une catégorie juridique distincte qu’avec la loi de 1830, qui interdit tout affichage sur des sujets politiques, jusqu’en 1881, et dans les faits au-delà (« Loi sur les afficheurs et les crieurs publics », 10 décembre 1830, Bulletin des lois, 14, p. 107-109). Ces distinctions sont sans objet pour le traitement policier de ces affiches, mais deviennent plus importantes pour les procureurs qui sont appelés à qualifier le délit.
89 Les affiches se trouvent aussi, bien que plus rarement, sur la porte ou le mur de la maison de la personne visée par l’affiche. Voir, par exemple, la Lettre du sous-préfet de Dieppe au préfet de la Seine-Inférieure, du 28 octobre 1815 (AD76, 1M-176), qui relate la découverte d’un placard à la porte du domicile du président du tribunal d’arrondissement, portant : « Tremble, toi qui juges des hommes. »
90 Lettre du sous-préfet d’Yvetot au préfet de la Seine-Inférieure, 21 janvier 1818, AD76, 1M-176.
91 Voir, à titre d’exemple, Anonyme, Napoléon le père du peuple re vient nous cé courir, affiche manuscrite, s. l. n. d., 14 × 19 cm, AD76, 1M-176.
92 Copie d’un placard trouvé à Saint Romain, le 16 frimaire an IX (7 décembre 1800), AD76, 1M-172.
93 Le préfet d’Eure-et-Loir juge que cette réponse a produit un bon effet, même s’il n’est pas sûr qu’elle ait tout à fait dissipé le mécontentement des habitants. Lettre du préfet d’Eure-et-Loir au ministre de l’Intérieur, 5 août 1834, AD28, 4M-238.
94 Anonyme, Avis au public. MM. le curé et Deroué donnent avis qu’ils offriront un charivari […] Gens trop confiant, fiez-vous aux riches, affiche manuscrite, s. l. n. d., 31 × 19 cm, trouvée à la Halle de La Suze, le 23 février 1859, AD72, 1M-372.
95 Emmanuel Fureix (« Police des signes, ordre et désordre urbains en temps de crise [1814-1816] », Histoire urbaine, 43/2, 2015, p. 157-176, https://doi.org/10.3917/rhu.043.0157) a montré que les signes politiques (œillet rouge, cocarde, écharpe, etc.) étaient transparents pour tous et que, dans certains contextes urbains, les opposants ne se privaient d’ailleurs pas toujours de les déployer en public.
96 Lettre du ministre de la Police générale au préfet de la Seine-Inférieure, 6 octobre 1818, AD76, 1M-176.
97 Lettre du maire de Clasville au sous-préfet d’Yvetot, 22 octobre 1816, AD76, 1M-176.
98 Dans certains cas, on procède même à un recyclage d’anciennes affiches officielles. Ainsi, par exemple, à Rouen en 1818, on appose sur l’église Saint-Vivien un morceau d’une vieille affiche de 1806 annonçant la Saint-Napoléon. Lettre du ministre de la Police générale au préfet de la Seine-Inférieure, 24 août 1818, AD76, 1M-176.
99 Un placard, trouvé dans la commune des Montils (Loir-et-Cher), le 6 novembre 1853, commence ainsi par « Empire français », AD41, 1M-81.
100 Copie d’un placard trouvé le 15 décembre 1816 au bourg de Bacqueville, AD76, 1M-176.
101 Anonyme, Ecce asinus. Premier acte émané de la volonté du nouveau magistrat, affiche manuscrite, s. l. n. d., 31 × 19 cm, AD76, 1M-176.
102 Copie exacte et littérale d’une affiche séditieuse, s. l. n. d., AD76, 1M-176.
103 Lettre du préfet d’Eure-et-Loir au ministre de l’Intérieur et au ministre de la Police générale, 15 avril 1817, AD28, 4M-238.
104 Copie exacte et littérale d’une affiche séditieuse, s. l. n. d., AD76, 1M-176.
105 Copie d’un placard trouvé à Bacqueville, le 4 décembre 1816, AD76, 1M-176.
106 Pour un travail à partir des dossiers des procureurs (série BB des Archives nationales), voir Frédéric Chauvaud, « La magistrature du parquet et la diabolisation du politique (1830-1870) », Droit et société, 34, 1996, p. 541-556, https://doi.org/10.3406/dreso.1996.1383.
107 Lettre du préfet de la Seine-Inférieure au ministre de la Police générale, 13 octobre 1818, AD76, 1M-181.
108 Lettre du sous-préfet d’Yvetot au préfet de la Seine-Inférieure, 29 mars 1868, AD76, 1M-181.
109 Lettre du commissaire de police de Blois au préfet du Loir-et-Cher, 1er mars 1868, AD41, 1M-82.
110 À propos d’un placard trouvé à Blois, un journal local évoque ainsi des groupes nombreux qui en auraient pris connaissance (Lettre du sous-préfet de Romorantin au préfet du Loir-et-Cher, 11 novembre 1867) alors que le procès-verbal dressé par le commissaire de police de Blois, le 5 novembre 1867, affirme classiquement qu’il a été vu par très peu de monde et enlevé au petit jour, AD41, 1M-82.
111 Lettre du sous-préfet de Dieppe au préfet de la Seine-Inférieure, 7 messidor an VIII (26 juin 1800), AD76, 1M-172.
112 Lettre du sous-préfet de Romorantin au préfet du Loir-et-Cher, 24 mars 1852, AD41, 1M-81.
113 Le Moniteur du Loiret, 587, 7 avril 1852, p. 3.
114 Lettre du commissaire de police de Romorantin au sous-préfet de Romorantin, 10 avril 1852, AD41, 1M-81.
115 Lettre du préfet du Loir-et-Cher au ministre de la Police générale, 4 mai 1852, AD41, 1M-81.
116 Ainsi le préfet de la Seine-Inférieure déclare en 1818 au ministre de la Police générale qu’il se serait peut-être abstenu de rendre compte d’un placard jugé insignifiant s’il n’avait « craint que quelque personne ne [lui] en eut fait un rapport inexact ». Lettre du préfet de la Seine-Inférieure au ministre de la Police générale, 27 août 1818, AD76, 1M-176. Ailleurs, ce sont des gendarmes qui se font reprendre pour n’avoir pas fait de rapport sur un placard, sous prétexte que « tout le monde y voyait une effervescence passagère ». Lettre du préfet d’Eure-et-Loir au directeur général de la police, 13 septembre 1814, AD28, 4M-237.
117 Les plumes en bois, par exemple, sont souvent utilisées dans les études des officiers ministériels, pour réaliser les en-têtes des annonces. Lettre du commissaire de police de Blois au préfet du Loir-et-Cher, 1er mars 1868, AD41, 1M-82.
118 Lettre du préfet de la Seine-Inférieure au sous-préfet du Havre, 25 frimaire an IX (16 décembre 1800), AD76, 1M-172.
119 Lettre du juge de paix du canton de Cany au préfet de la Seine-Inférieure, 31 octobre 1816, AD76, 1M-176.
120 Lettre du sous-préfet de Dieppe au préfet de la Seine-Inférieure, 28 août 1816, AD76, 1M-176.
121 Le directeur des Postes s’y refuse dans un premier temps, arguant que ses instructions ne lui permettent pas de se livrer à cet examen, mais une lettre du directeur général des Postes autorise ultérieurement cette enquête. Lettre du sous-préfet d’Yvetot au préfet de la Seine-Inférieure, 24 décembre 1816, AD76, 1M-176.
122 Lettre du juge de paix du canton de Cany au préfet de la Seine-Inférieure, 31 octobre 1816, AD76, 1M-176.
123 Lettre du sous-préfet d’Yvetot au préfet de la Seine-Inférieure, 21 janvier 1818, AD76, 1M-176.
124 Rapport du commissaire de police de Rouen, 15 mars 1819, AD76, 1M-176.
125 Plus rarement, c’est celui qui trouve l’affiche séditieuse qui est suspecté de l’avoir lui-même affichée. Interrogatoire de Pierre Duchesne par le commissaire de police de Rouen, 17 février 1817, AD76, 1M-176.
126 Rapport du commissaire de police d’Yvetot au sous-préfet d’Yvetot, 5 avril 1868, AD76, 1M-181.
127 Lettre du sous-préfet d’Yvetot au préfet de la Seine-Inférieure, 30 octobre 1816, AD76, 1M-176.
128 Mention en marge de la Lettre du sous-préfet d’Yvetot au préfet de la Seine-Inférieure, 18 novembre 1816, AD76, 1M-176. C’est le seul exemple de condamnation dans les fonds départementaux que nous avons consultés.
129 Lettre du sous-préfet de La Flèche au préfet de la Sarthe, 29 février 1860, AD72, 1M-372.
130 Lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de la Seine-Inférieure, 4 avril 1868, AD76, 1M-176.
131 Dépêche télégraphique chiffrée de Paris, du 26 décembre 1892, AD86, 4M-237. Pour un autre exemple du même genre, voir Dépêche télégraphique de Paris du 30 avril 1897, AD87, 2T-8.
132 Voir, par exemple, sur les interventions concurrentes de la police et des agents de la poste, Circulaire confidentielle du ministre de l’Intérieur aux préfets, 10 janvier 1894, AD86, 4M-237.
133 Voir plus largement, sur l’application de cette loi, Circulaire du ministre de l’Intérieur, au sujet d’affiches de représentations théâtrales outrageantes pour les bonnes mœurs, 22 novembre 1912, AD72, 1M-372.
134 « Loi portant modification des articles 24§1, 25 et 49 de la loi du 29 juillet 1881 », 12 décembre 1893, Bulletin des lois, 1585, p. 905-906, et surtout « Loi tendant à réprimer les menées anarchistes », 28 juillet 1894, Bulletin des lois, 1641, p. 53-54.
135 Karen L. Carter, « The Specter of Working-Class Crowds: Political Censorship of Posters in the City of Paris, 1881-1893 », Yale French Studies, 122, 2012, p. 130-159.
136 Pour une critique de cette théorie et des différentes pratiques de censure politique des placards à la fin du siècle, voir Paul Bernelle, Des restrictions apportées depuis 1881 à la liberté de l’affichage, Paris, Arthur Rousseau, 1912.
137 L’arrêt de la Cour de cassation du 10 janvier 1885 (Bulletin des arrêts de la Cour de cassation, 4, 1885, p. 33-34), par exemple, annule un arrêté du préfet de la Charente interdisant l’affichage d’un placard napoléonien au motif de l’ordre public. Un arrêt du Conseil d’État déclare d’ailleurs le 2 avril 1886, à propos du même préfet de la Charente, que les préfets ne peuvent pas prendre d’arrêtés interdisant de manière générale l’apposition de placards politiques. N. Panhard, A. Hallays-Dabot (éd.), Recueil des arrêts du Conseil d’État, Paris, Larose/Forcel, 1886, p. 295-296.
138 Par exemple, en 1887, à propos d’une affiche annonçant la publication d’un roman de Gustave Aymard, Les maîtres espions, que le gouvernement souhaite interdire pour éviter des tensions avec l’Allemagne, le préfet de la Haute-Savoie demande au maire d’Annecy d’inviter l’afficheur à supprimer les placards en question et à l’avertir immédiatement en cas de refus de l’afficheur. Note confidentielle du préfet de Haute-Savoie au maire d’Annecy, 17 février 1887, AM Annecy, 2I-26.
139 Ce n’est d’ailleurs pas le cas non plus à l’époque moderne. Voir Christian Jouhaud, « Lisibilité et persuasion », art. cité.
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