Avant-propos
p. 7-10
Texte intégral
1Cet ouvrage collectif Nina Companeez : petit écran et grande histoire a pu être réalisé grâce au concours de l’ENS Louis-Lumière et de l’INA, dont l’association constitue une prestigieuse collaboration, au nombre des fructueux partenariats de l’ISOR qui s’étendent aussi jusqu’à la Cinémathèque française. Ce livre s’inscrit dans le cadre de la recherche collective « Feuilleton et sérialité xixe-xxie siècle », menée depuis plus de dix ans par la composante ISOR du Centre d’histoire du xixe siècle. De la feuille attendue quotidiennement, hebdomadairement ou mensuellement jusqu’au téléchargement chez soi, ou n’importe où et selon l’envie et des possibilités de choix en apparence illimitées, c’est un projet d’analyses d’histoires racontées et livrées sous des formats particuliers que ce projet pluriannuel explore.
2Il y a une poignée d’années, le laboratoire ISOR, sous la houlette de Myriam Tsikounas et de divers collègues, dont Pascale Goetschel et d’autres partenaires, avait œuvré autour d’une autre grande figure de la réalisation, Patrice Chéreau – à titre personnel, le signataire de ces lignes se souvient d’un passionnant débat à Louis-le-Grand avec le regretté Jean-Pierre Vincent et où Madame Dominique Blanc figurait parmi les interlocuteurs du public (il faut la remercier pour sa fidélité à notre établissement), et il revoit encore la splendide exposition à l’Hôtel de Soubise, illuminée par la robe de la reine Margot-Isabelle Adjani.
3Aujourd’hui c’est une femme réalisatrice qui est honorée par le travail de toute une équipe. Il n’est guère besoin de souligner ce que l’expression, femme réalisatrice, a d’inhabituel dans le contexte historique et culturel des années 1960-1990. L’œuvre de Nina Companeez, disparue en 2015, reçoit dans ce volume l’hommage légitime qu’elle mérite et attendait. Certes, la reconnaissance du succès public existe. Celui qui écrit cet avant-propos appartient à une génération où le nom magique de Nina Companeez ponctue une suite d’émotions et d’images. Si ce téléspectateur-témoin était trop petit pour voir Un ours pas comme les autres (mais assez grand pour envier ses camarades de collège que leurs parents autorisaient à regarder la télévision le soir – à moitié Pyrénéen il était intrigué par le fait que cet ours n’était pas comme les autres…), il a, comme le public télévisuel français, tour à tour connu l’enchantement de la rediffusion de Colinot trousse-chemise, la découverte émerveillée des Dames de la côte (histoire renversée ou inversée d’une Grande Guerre au féminin – ce qui était alors d’une radicale et audacieuse nouveauté), l’éblouissement de L’Allée du Roi, où Dominique Blanc figurait subtilement une ambiguë Madame de Maintenon se laissant guider au fil d’un courant semi-conscient et lucide à la fois d’intuitions, de hasards, de nécessité et d’intérêt bien compris (on peut encore avoir dans l’oreille le phrasé d’une cocasse remarque en voix narrative sur la fatalité de s’enrhumer en symétrie), tandis que l’apparition de Valentine Varela crevait l’écran télévisuel en incarnation réelle d’une Françoise-Athénaïs de Montespan éclatante, magnifique, ironique et impérieuse, plus vraie que l’originale. Mais ici c’est un groupe de chercheurs qui s’empare scientifiquement de l’objet Companeez en un projet novateur mettant en œuvre archives audiovisuelles, archives écrites, privées et publiques, productions, chantiers, traces de chantier, témoignages, convertissant les souvenirs en matériau de science.
4Il n’est pas douteux que la présente entreprise permettra de mieux saisir l’originalité du parcours de Nina Companeez, même si celle-ci a toujours souligné qu’elle n’avait jamais éprouvé de réelles difficultés à monter un projet à la télévision, qu’elle avait toujours obtenu les crédits et l’aide dont elle avait besoin et que la SFP avait mis à sa disposition ses personnels, ses costumes et ses décors.
5Sans conteste, l’histoire personnelle est déterminante, d’abord dans un contexte scénaristique et de production, puisque Nina Companeez a commencé sa carrière comme monteuse puis est devenue scénariste et dialoguiste, avant de pleinement trouver sa place à la télévision, grâce notamment à une collaboration féconde, presque tout au long de sa carrière, avec la majeure productrice Mag Bodard (une autre femme et une épouse d’écrivain – Italie, Indochine, Chine, France). La geste familiale de Nina Companeez, elle, retentit d’un souffle historique qui n’est pas sans rappeler Tolstoï, la faisant figurer parmi ses émules du xxe siècle, qu’ils soient, dans le désordre, Vassili Axionov, Anna Seghers, Irène Némirovsky ou Doris Lessing (même si ses références littéraires étaient russes, américaines et françaises – Proust)1.
6D’origine juive, la famille Kompaneitzeff a quitté la Russie en pleine révolution bolchevique, puis a fui le nazisme en Allemagne avant de se fixer à Paris sous le Front populaire, et de devoir quitter la ville sous l’Occupation. L’expérience et la mémoire familiale sont ici, comme il n’est pas rare, le noyau et la matrice de fresques à venir (Voici venir l’orage).
7C’est à dessein que trois écrivaines ont à peine été mentionnées, en contrepoint à la réalisatrice marquée adolescente par Margaret Mitchell, peintre d’une figure féminine emportée par le vent de l’histoire et dont la singularité se déploie dans un destin collectif et déchirant. Par des situations épiques et ordinaires soumises aux glissements de l’histoire, dans un jeu entre situation intime et mouvement massif du monde, Nina Companeez a mis en scène des héroïnes romanesques, jaillissant dans l’image souvent depuis la vivante forme littéraire.
8Héroïnes d’une femme, héroïnes. Ce mot ouvre le double-fond de la profondeur historique. Le grec a forgé le mot héros pour désigner des êtres (presque exclusivement masculins) issus de l’union entre un dieu et une mortelle, figures à équidistance entre l’humain et le divin. À l’époque romaine impériale, le mot héros s’appliquait à des défunts au destin exceptionnel, faisant l’objet d’un culte funéraire très en deçà toutefois de la divinisation réservée aux empereurs. Les femmes étaient exclues de ce processus d’héroïsation cultuelle et culturelle (même si les impératrices pouvaient être divinisées) ; mais Sophocle, Euripide, Sénèque étaient là pour nous livrer des Hécube, des Antigone, des Hélène, des Médée, tandis que l’histoire fournissait à Racine une Bérénice et une Agrippine (on retrouve Dominique Blanc), compensant par leur centralité exceptionnelle une place sociale ambiguë. Les héroïnes de Nina Companeez, à la fois libres et produits d’une histoire dramatique, sont dotées d’une stature qui souvent les distingue des – parfois petits – hommes selon une échelle humaine reconsidérée (mais l’œuvre n’est pas pour autant sévère envers les hommes – son cher Louis XIV est lu en clé humaine et sensible, en portrait d’un homme amoureux). Elles sont des héritières originales d’une tradition héroïque dans une narration se déployant dans la seconde moitié du xxe siècle et au début du xxie siècle. C’est cette histoire – des histoires dans l’Histoire –, leur constitution, leur réalisation, que le lecteur va explorer.
Notes de bas de page
1Dans le dernier volet des Dames de la côte (feuilleton qui déroule les destins entrecroisés de plusieurs familles, tout comme Guerre et Paix), Marcel – au prénom évocateur – retrouve après la guerre une Fanny devenue vendeuse dans une librairie. Celle-ci venait de conseiller un client souhaitant acheter des livres pour sa femme, et auquel elle avait vendu Guerre et Paix et La Princesse de Clèves (ce dernier roman symbolisant l’obstacle posé entre les deux amants par la mort de Raoul, époux qui avait renoncé à la vie à la suite de l’aveu franc de Fanny). Le nom de Madame de La Fayette annonce le Grand Siècle, tandis que Fanny propose à Marcel d’acheter À l’Ombre des jeunes filles en fleur. Sous forme de citations explicites, cette scène égrène, en quelques titres, une bonne partie du Panthéon littéraire de Nina Companeez, qui a directement inspiré l’œuvre.
Auteur
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François Chausson
Professeur d’histoire romaine, vice-président chargé de la Culture et du Rayonnement, Science et Société à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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