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    Plan détaillé Texte intégral Le récit historique saisi par la série. Les cadres audiovisuel, historiographique et mémoriel d’Un village français Temps, histoire et mémoire Les grandes thématiques des posts Les auteurs des posts : une communauté hiérarchisée Conclusions Annexe Notes de bas de page Auteurs

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    Table des matières

    La mémoire de l’Occupation sur la Toile

    L’exemple du forum de la série télévisée Un village français

    Alain Dallo, Sébastien Ledoux et Denis Peschanski

    p. 213-236

    Texte intégral Le récit historique saisi par la série. Les cadres audiovisuel, historiographique et mémoriel d’Un village français Temps, histoire et mémoire Temps de la série et de la diffusion Le temps de la discussion Les grandes thématiques des posts Temps vécu, temps de la mémoire : étude textométrique des posts Les auteurs des posts : une communauté hiérarchisée Une forte concentration Des réseaux d’auteurs de posts assez clivés Approcher les différences temporelles Conclusions Le forum Un village français : un espace de sociabilité hiérarchisé Une étanchéité avec le monde académique Le forum : lieu d’une « mémoire partagée » Annexe Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1La série télévisée Un village français pose trois questions qui s’enchevêtrent : la question du récit historique saisi par une série télévisée, celle de la prise en compte des acquis historiographiques dans une production culturelle et celle enfin de la mémoire collective à l’ère des réseaux sociaux du web1. La diffusion de la série s’est, en effet, trouvée immédiatement prolongée sur la Toile par des échanges entre internautes pendant plusieurs années, sur un forum de France Télévisions créé pour l’occasion. En considérant la mémoire collective non seulement comme un ensemble sélectif de représentations ou de discours relatifs au passé façonnant l’identité d’un groupe, mais également comme « des faits de communication entre individus2 », il s’agit ainsi d’analyser les interactions individuelles effectuées au sein d’une communauté d’internautes à partir d’une production culturelle mettant en récit un fait historique.

    2Une telle analyse conduit par conséquent à interroger le fonctionnement de cette communauté d’amateurs, ses liens avec les savoirs historiques circulant dans l’espace académique et les différents cadres qui déterminent les modes d’appropriation de la série par les internautes du forum Un village français. Par la singularité de la source, elle interroge aussi la façon dont l’historien peut la traiter (outils technologiques et méthodologiques). Revenons sur les fondements de la démarche historienne : tout se joue dans l’interaction ininterrompue entre le questionnement initial et les sources qui permettent des réponses par l’administration de la preuve, mais suscitent aussi de nouveaux questionnements. En un mot, il n’y a pas « la » vérité en histoire, il n’y a pas plusieurs vérités, il y a plusieurs lectures des traces laissées par l’événement passé. Cette variété de lectures vraies répond à la variété des questionnements. Dans ce cadre théorique, l’analyse discursive pose une question singulière : l’utilisation de la machine, et bientôt du big data, et celle des algorithmes, permet-elle à elle seule la production d’une analyse scientifique viable ? Chacun comprendra que nous ne nous inscrivons pas dans cette perspective3. En revanche, nous savons, d’expérience, qu’il est impératif, une fois la problématique posée, de laisser les outils technologiques œuvrer le plus loin possible avant de tirer la moindre conclusion. Et plus l’objet est complexe – comme c’est le cas ici –, plus les précautions sont importantes. Or notre objet – le forum de France 3 qui accompagne la série Un village français – cumule les difficultés. D’abord, il ne s’agit pas d’un texte unique et continu, mais d’une écriture réticulaire. De plus, on ne connaît pas les auteurs, si ce n’est par ce qu’ils nous disent d’eux-mêmes et par ce qu’ils écrivent. Enfin, leurs interventions sont d’une longueur très variable selon le moment considéré dans le même sous-corpus ou, plus encore, année après année.

    3Les outils mobilisés (lexicométrie et analyse de réseau) doivent nous permettre de comprendre la singularité de cette écriture réticulaire et la structuration du réseau étudié à différentes échelles de temps. Par ailleurs, peut-on savoir, grâce à l’étude du forum si les objectifs des concepteurs de la série ont été atteints4 ? Dans cette perspective, les échanges entre contributeurs du forum coïncident-ils avec l’interprétation historique des auteurs sur cette France des années noires ? À quelle historiographie le contenu des échanges fait-il écho ? Cette prise de parole d’amateurs s’inscrit-elle en concurrence, en adéquation ou à l’écart du discours académique ? En quoi ces échanges font-ils écho à un état de la mémoire collective5 pouvant renvoyer à un « régime de mémorialité6 » ? Les questions sont vastes et les réponses, nécessairement partielles, appelleront de nouvelles analyses dans le cadre d’un projet de recherche plus large. Elles impliquent ici de présenter la singularité de cette série historique, la répartition des posts et de leurs auteurs avant de s’arrêter sur les grandes thématiques7.

    Le récit historique saisi par la série. Les cadres audiovisuel, historiographique et mémoriel d’Un village français

    4Diffusée à la télévision française entre juin 2009 et novembre 2017 (sept saisons), la série Un village français a rassemblé entre trois et cinq millions de téléspectateurs devant le petit écran. Cette production audiovisuelle raconte la vie de gens ordinaires dans une sous-préfecture fictive du Jura, Villeneuve, pendant l’Occupation allemande entre 1940 et 1945. Elle est présentée par son auteur et coproducteur, Frédéric Krivine, comme l’écriture d’une nouvelle page de la mémoire de l’Occupation en proposant un « point de vue fragmenté8 » de la période.

    5On revient depuis quelque temps sur la vision caricaturale de l’évolution de la mémoire française de la Seconde Guerre mondiale. Cette série s’inscrit dans le dépassement d’une périodisation de cette mémoire longtemps de mise : à la figure du résistant, mise en exergue et magnifiée sous de Gaulle, aurait succédé l’accent mis sur celle du collaborateur à partir des années 1970 et, dans les années 1980, sur la déportation des juifs9. Le cinéma et la télévision ont construit et véhiculé ces représentations mémorielles avec toutefois des rythmes qui leur sont propres. On peut citer, comme jalons, La bataille du rail (1946) à la Libération et, une génération plus tard, L’armée des ombres (1969), ou, au tournant des années 1970, des films documentaires pointant la Collaboration comme Le chagrin et la pitié (1969) et, plus encore, Français si vous saviez (1972). Là encore, la chronologie doit être affinée10. Pour autant, l’intention des auteurs d’Un village français est de proposer une nouvelle lecture de l’Occupation dans une perspective d’apaisement et de réconciliation des Français avec ce passé. L’ambition narrative de la série est de confronter par la fiction les Français aux enjeux historiographiques de l’Occupation non pas sous la forme d’une leçon d’histoire mais en suivant une communauté qui se trouve face à une succession d’événements qui les poussent à faire des choix. Les nouvelles exigences des séries télévisées ont également influé sur l’écriture et la réalisation avec la diffusion des programmes en continu, d’une part, et, d’autre part, les liens d’attachement et d’identification développés par les téléspectateurs à l’égard des personnages de séries sur plusieurs années de diffusion11. Elle a été conçue dans le format des séries américaines, mais c’est une série qui s’inscrit également dans la lignée des fictions historiques propre à la télévision française12.

    6Un village français est une série chorale : il n’y a pas un personnage principal mais une dizaine de personnages qui sont mis sur le même plan, et dont on suit les évolutions et les relations sur plusieurs années dans une unité de lieu, la sous-préfecture fictive de Villeneuve. Ce schéma narratif sur un temps étiré offre aux scénaristes, aidés du conseiller historique de la série, l’historien Jean-Pierre Azéma, l’opportunité d’intégrer des acquis historiographiques récents. « L’histoire de l’Occupation ne doit pas être écrite en noir et blanc, mais utiliser toutes les nuances de gris13 », écrivait ainsi l’historien Julian Jackson en 2004. Pour les concepteurs de la série, il s’agit de montrer aux téléspectateurs cette « zone grise » de l’histoire à travers la variété des comportements des personnages, leur évolution personnelle et leurs oscillations, les différentes formes d’accommodement vis-à-vis de l’occupant et la variabilité des situations au cours des années d’Occupation. Le coproducteur, Emmanuel Daucé, avait d’ailleurs rencontré des difficultés, lors de la conception de la série, pour faire admettre aux diffuseurs cette approche, comme il le rappelle lui-même dans une interview en 2013 : « [Les responsables de la chaîne] ne comprenaient pas le principe d’une série chorale qui se situe dans la zone grise de l’histoire. Ils ne voyaient que le modèle avec un héros positif, paternaliste, populaire, au comportement plus lisible afin que le téléspectateur puisse s’identifier14. » Un tel parti-pris sur cette page d’histoire renvoyait à une lecture de l’Occupation qui correspond à une historiographie amorcée dans les années 199015 et aujourd’hui dominante, privilégiant l’étude des relations entre les autorités françaises et allemandes par le biais du local, afin de mieux cerner toutes les variétés et variations des comportements, dépassant le schéma binaire résistant/collaborateur. C’est ainsi par le biais de l’évolution de personnages ordinaires sur plusieurs années, exposant leurs doutes, leurs hésitations, leurs choix, leurs remords, que les auteurs cherchent à faire évoluer le point de vue du téléspectateur sur cette période historique et à construire une nouvelle mémoire collective.

    7À lire la présentation de la série sur le forum de la chaîne de diffusion, l’ambition est en effet bien d’incarner et d’inscrire dans la mémoire collective un récit équilibré de la France occupée par le biais de ces personnages ordinaires « introuvables mais indispensables16 » : « Ils étaient des Françaises et des Français ordinaires, maris, femmes, notables ou paysans… ils deviendront patriotes, traîtres, collaborateurs ou résistants17. » Équilibre fragile tant la mémoire de la Seconde Guerre mondiale « reste fondamentalement conflictuelle18 ».

    8Pour favoriser les processus d’attachement et d’identification des téléspectateurs à ces Français ordinaires, le schéma narratif de la série et le rythme de sa diffusion opèrent un jeu de temporalités : nous sommes amenés à suivre au présent l’itinéraire des personnages dans une séquence historique qui avance à peu près au même rythme que le temps des téléspectateurs. Effet de genre, effet de synchronie qui fait d’Un village français un « présent du passé19 » pour reprendre la définition que donnait Saint Augustin de la mémoire. Ce jeu de temporalités, le forum Un village français, créé par France Télévisions depuis juin 2009, le prolonge sous d’autres modalités. Par l’ampleur qu’il prit très rapidement et par son inscription dans la durée, par son audience comme par le nombre de contributeurs, mais aussi par les thématiques qu’il privilégie, ce forum est une source utile pour mesurer les effets de la série. Il signale également l’organisation de nouvelles communautés et de nouveaux espaces d’échange relatif au passé historique sur la Toile, à côté des espaces académiques et des vecteurs de transmission traditionnels.

    Temps, histoire et mémoire

    9L’écriture du forum est une pratique ancrée dans le temps, c’est même cette dimension qui en est la condition d’existence. La structure peut se résumer de cette façon : quelqu’un crée un fil de discussion sur un sujet et ajoute un commentaire à un moment précis. Lorsque l’objet du commentaire est une série télévisée, plusieurs temporalités sont amenées à se superposer : celle contenue dans la série, celle de sa diffusion et celle de la discussion. Dans ce contexte précis, les discussions produites dans le forum correspondent à une remise en narration20.

    Temps de la série et de la diffusion

    Tableau 1. Diffusion des saisons sur France 3

    Date de début de diffusion Date de fin de diffusion Nombre d’épisodes Saison Titre
    04/06/2009 18/06/2009 6 1 1940, Vivre c’est choisir
    13/10/2009 27/10/2009 6 2 1941, Vivre ses choix
    28/11/2010 02/01/2011 12 3 1941, Vivre ses choix
    27/03/2012 01/05/2012 12 4 1942, L’heure du choix
    01/10/2013 05/11/2013 12 5 1943, Choisir la Résistance
    18/11/2014 02/12/2014 6 6 1944, L’Histoire choisit ses héros 1
    24/11/2015 08/12/2015 6 6 1944, L’Histoire choisit ses héros 2

    10Le rythme de la diffusion tend à suivre, avec un écart de soixante-dix ans, la chronologie de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi la saison 6, diffusée en 2014, concerne l’année 194421. La synchronie entre la série, le téléspectateur et le déroulement de la Seconde Guerre mondiale doit favoriser le processus d’identification.

    Le temps de la discussion

    11Le rythme des échanges semble coïncider, sans surprise, avec celui des diffusions, l’annonce d’une saison suffisant à produire du commentaire (figure 1). Dans un premier temps, le forum s’installe, en quelque sorte, en accompagnant strictement les moments de diffusion. Cette forte propension à partager sur internet des commentaires avec d’autres amateurs sur un épisode de la série que l’on vient de voir est observable pour d’autres séries et caractérise même le comportement des sériphiles22.

    12Le nombre de posts augmente parallèlement à la progression de la série dans le temps : on en dénombre quatre fois plus pour la saison 5 diffusée en novembre-décembre 2013 que lors de la saison 3 diffusée en décembre 2011. Les rediffusions n’ont pas toutes le même succès, mais le nombre de posts augmente avec les années. Ainsi, celle du printemps-été 2010 a entraîné quelques rares échanges, alors que les saisons 2011, 2012, et 2014 en présentent globalement beaucoup plus. Les rediffusions maintiennent des échanges dans la durée, mais ceux-ci restent plus nombreux quand ces rediffusions sont programmées après le début d’une nouvelle saison.

    Figure 1. Nombre de posts par mois

    Sur le graphique ci-dessus, les barres rouges représentent le nombre de posts pendant les périodes de première diffusion. Celles en bleu indiquent les volumes de posts hors première diffusion (avant et après les premières diffusions, ou lors de rediffusions des épisodes).

    Les grandes thématiques des posts

    13Pour réaliser des analyses plus sémantiques du lexique utilisé et dégager de grandes thématiques liées à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, nous avons dû faire quelques opérations sur les fichiers.

    14Le contenu du forum a été envoyé sous la forme d’un fichier XML par France Télévisions dans le cadre d’un partenariat avec le projet ANR Epistémè. Ce fichier contient l’intégralité des posts, depuis la création du forum en juin 2009 jusqu’au 31 décembre 2015, soit 9 003 posts au total écrits par 567 auteurs. Le fichier XML a été ensuite recodé par le logiciel ClioXML – créé pour l’occasion – afin d’en faire une base de données exploitable et susceptible de répondre aux questions que l’on souhaitait poser au corpus. Nous avons dû ainsi nettoyer le texte du contenu lié au balisage de l’éditeur. La spécificité de cet écrit dans une perspective d’analyse sémantique nécessitait de tenir compte de la redondance liée aux réponses. En effet, 22 % des 9 003 posts produits en six ans reprennent entièrement le texte qu’ils commentent et, surtout, la part de cette citation représente plus de 40 % des posts23.

    15Afin de pouvoir entrer dans les rapports à la mémoire construits dans ces textes, nous avons mobilisé plusieurs méthodes, comme l’analyse factorielle, la classification hiérarchique et l’analyse de réseaux par sujets. Pour cela, nous avons utilisé les logiciels Iramuteq et R – ce qui aujourd’hui ne devrait plus être et, en partie, n’est plus, pour un historien, une pratique aussi exotique. Comme nous le constaterons, les différentes méthodes convergent et, le plus souvent, s’enrichissent réciproquement pour aboutir à un résultat très cohérent. On sait l’école française de textométrie très efficiente et, souvent, chaque laboratoire propose sa batterie d’outils d’analyse des textes. L’intérêt, ici, est que nous avons pris le parti de prendre chez chacun ce qui nous semblait le mieux répondre à nos objectifs et de s’appuyer sur les outils développés par le pôle informatique de recherche et d’enseignement en histoire de l’université Paris 1.

    Temps vécu, temps de la mémoire : étude textométrique des posts

    16L’approche globale offerte par la classification d’Iramuteq repose sur les cooccurrences relevées dans un ensemble de segments de textes et sur la notion de formes actives qui sont les seules retenues (donc hors mots outils). La classification hiérarchique descendante (CHD), décrite par Reinert, a été utilisée, et une analyse factorielle des correspondances (AFC) a été produite permettant de hiérarchiser cinq thématiques24 (figure 2) :

    • la plus importante, en rouge (25,8 %), porte sur les personnages de la série, leurs actions, leurs sensibilités, leurs relations ;
    • la deuxième, en violet (19,1 %), renvoie au discours sur la guerre, dans une perspective plus politique ;
    • la troisième, en vert (18,1 %) se polarise sur la série elle-même ;
    • avec la quatrième, bien représentée (21,4 %), les contributeurs parlent des autres contributeurs : les liens sont marqués par la « mémoire », le « témoignage », le besoin de « raconter », de faire « récit » ; on y évoque aussi la « génération » ;
    • en gris, c’est le quotidien de la guerre qui s’exprime. Ce thème pèse moins (15,2 %), mais les concordances associent ces formes aux personnages et aux situations qu’ils vivent.

    17L’analyse factorielle des correspondances nous offre une autre lecture de ce vocabulaire (figures 3 et 4). Nous avons sélectionné les 253 formes principales dont nous avons relevé les fréquences dans chacune des six saisons. Ce tableau croisé permet de voir l’évolution chronologique du vocabulaire au fur et à mesure du déroulement de la série. C’est d’autant plus intéressant que cette chronologie de diffusion suit, on l’a vu, celle de la guerre. Le graphique regroupe, en bleu, les formes et, en rouge, les saisons. Dans le tableau croisé, les formes se regroupent dans un espace à cinq dimensions.

    Figure 2. Classification par la méthode Reinert des posts du forum

    18Si la répartition des fréquences de formes était parfaitement égale, chaque facteur devrait contenir 100/5, soit 20 % de l’information totale. Or le premier facteur est annoncé à 48,5 %. Si l’on regarde la répartition des saisons, elle n’y suit pas la chronologie de la diffusion ni donc celle de ce village dans la France des années noires. Au passage, la leçon méthodologique n’est pas mince car le constat va à l’encontre de l’analyse d’André Salem qui a écrit, en 1988, que le rangement chronologique sur le premier facteur est automatique et constitue donc à bien des égards un artefact. C’est en se tournant vers les formes qu’on trouve une clé : le registre de l’énonciation. S’y trouve très nettement représenté le vocabulaire de la sociabilité et du monde subjectif du réseau (« hello », « mamie », « lol », « ton », « toi, », « nous », « notre », « cher », « souvenir »). La proximité des saisons sur l’axe 1 met d’abord en évidence les saisons 4 et 5 qui rassemblent, à elles deux, 86 % de ce premier facteur dont on a vu qu’il était primordial. On nuancera le propos car, avec des coordonnées de - 0,19 et + 0,13, leur éloignement du barycentre est modéré.

    Figure 3. Analyse factorielle des correspondances.

    Les couleurs reprennent celles de la classification (p. 221)

    19En quelque sorte, ils se singularisent sensiblement et suffisamment pour écraser les autres saisons, mais la relative faiblesse des coordonnées pourrait s’expliquer par le nombre de posts lors des saisons 4 et 5 et sans doute l’effet d’entraînement sur les autres saisons (avec un vocabulaire commun au-delà des lemmes qui singularisent).

    20Le deuxième facteur se situe encore au-dessus du pourcentage attendu, avec 24,7 %, mais très loin derrière. C’est ce deuxième axe qui est assez corrélé à la chronologie avec un bloc réunissant saisons 1 et 2, la saison 3 faisant la transition avec un bloc très proche du centre où se situent les dernières saisons. Cela se retrouve dans les lemmes.

    Figure 4. AFC (partitionnement en fonction des saisons)

    21Tel est le cas en particulier de « communiste » qui apparaît proche des saisons 1 et 2 et renvoie à l’engagement des communistes dans la Résistance à Villeneuve après l’invasion de l’URSS par Hitler en juin 1941. Tel est le cas aussi d’un personnage de la série, « Kurt », apparaissant surtout en saison 2. À l’opposé, très logiquement, la saison 5 se focalise davantage sur « résistance », « résistant », « maquis », « Marcel », « Chassagne » et « Marguerite », et la saison 6 (1944-1945) sur « américain », « libération », « Müller » ce qui correspond à la présence de ces thèmes et personnages dans les saisons 4, 5 et 6.

    22Un premier travail sur les cooccurrences permet d’enrichir les conclusions. La méthode est intéressante car, sauf exception, il ne s’agit pas de mettre en évidence les lexies figées (deux ou trois mots accolés), mais de constater que des mots sont anormalement proches ou éloignés, la normalité s’entendant là encore par une distribution régulière. Ces cooccurrences montrent la primauté des personnages de la série et de leurs relations sentimentales dans les commentaires des internautes du forum. Le vocabulaire historique est très peu présent même lorsqu’il s’agit d’un lemme provenant de cette catégorie (voir « maquis »). On peut en conclure que le genre de cette fiction historique a largement déterminé les échanges entre les contributeurs. Parallèlement à ce mode narratif de la série, les internautes ont créé une communauté fondée précisément sur le suivi des personnages et de leurs relations. Prenons le cas du lemme « Chassagne ». Il est essentiellement associé à d’autres personnages de la série avec lesquels il a des relations : « Jeannine », qui devient sa maîtresse, « Raymond », le mari de cette dernière, « Marcel », avec lequel il se trouve emprisonné avant qu’ils soient fusillés ensemble, « Servier », le préfet, et « Müller » avec lesquels il doit travailler en tant que maire de Villeneuve. Les aspects idéologiques (« antisémite », au 44e rang dans l’indice des cooccurrences25) et historiques (« collaborateur », au 67e rang) du personnage sont extrêmement peu évoqués dans les discussions du forum. Précisons que le personnage de Chassagne est l’archétype du collaborationniste dans cette série. Cet intérêt commun pour l’évolution des relations entre les personnages principaux d’Un village français a suscité des échanges qui ont eux-mêmes créé des liens entre contributeurs du forum que les cooccurrences étudiées viennent attester de manière éloquente. « Hello », « ton », « tu », « toi », « bonjour » : ces lemmes sont le plus souvent associés aux contributrices principales du forum : « Kootenay », « Kootenai », « koot » « Mamie 2 », « Gislaure », « rom », « rom0 » ou à d’autres mots comme « bises », « bisous », « merci », « gentil », « bientôt » (pour « à bientôt »). Ces cooccurrences corroborent l’AFC : la prégnance d’un espace de sociabilité s’est créée sur un mode familier – voire affectueux – encadrant les échanges réguliers des auteur‧e‧s du forum qui ont noué entre elles et eux des relations.

    23Quant à la dimension strictement historique, elle apparaît peu sur l’axe 1. C’est sans doute le mot « maquis », entouré de ses cooccurrents, qui tire, en quelque sorte, la surreprésentation de la saison 5 sur l’axe de l’AFC. « Maquis » est principalement associé à la pièce de théâtre que les maquisards montent dans la saison 5 (« théâtre », « scènes », « répétitions »). « Antoine », « chef » de « maquis », viennent ensuite. Enfin – et seulement – dans un troisième temps, ce sont des aspects historiques qui sont mentionnés avec « sto » (les maquisards de la série se cachent pour échapper au Service du travail obligatoire) et « défilé » (défilé des maquisards le 11 novembre 1943 dans Villeneuve, épisode 10 de la saison 5, en référence au défilé qui s’est déroulé à Oyonnax à cette date).

    Les auteurs des posts : une communauté hiérarchisée

    Une forte concentration

    24Sur la durée de diffusion analysée (2009-2015), seuls trente et un auteurs sur les 567 – soit 5 % – produisent au moins cinquante posts26. Ce constat est valable pour chaque année. Ainsi en 2009, huit contributeurs ont fait vivre le forum en écrivant plus de dix posts chacun. Les auteurs les plus prolixes sont encore moins nombreux : ils sont vingt-trois à dépasser le seuil de 10 000 occurrences soit 4 % des contributeurs. Ceux qui écrivent les posts les plus longs sont, en général, ceux qui en écrivent le plus. On observe seulement quelques intervenants qui produisent peu fréquemment des textes longs27.

    25Hiérarchiser les auteurs par la quantité d’écrits, que ce soit par le nombre de posts ou de mots produits, ne paraît pas suffisant pour évaluer leur implication dans le forum. Sur ce point, la durée d’intervention dans le forum apporte une information supplémentaire précieuse : 5 % d’entre eux apparaissent ainsi pendant plus de trois ans et 4 % pendant plus de cinq ans.

    Des réseaux d’auteurs de posts assez clivés

    26L’analyse sémantique et le repérage des auteurs ont été menés jusque-là d’une façon dissociée. Pour ces individus ne prenant que des identités d’emprunt, nous avons pu voir que seule une lecture fine des concordances permettait de qualifier l’identité qu’ils souhaitaient assumer dans ce cadre d’échange. C’est pourquoi il nous semblait intéressant d’essayer d’approcher la façon dont les gens se connectent, en tenant compte de la part du texte. Le plus souvent, l’analyse de réseaux sociaux propose d’aider à la compréhension de la complexité des relations entre des individus qui produisent du texte en considérant seulement les liens interpersonnels. Or, précisément dans un forum, l’échange se fonde sur du texte et l’on peut considérer que les citations réciproques des auteurs constituent des liens. Nous avons utilisé la méthode d’analyse statistique STBM qui permet l’analyse conjointe de réseaux et de textes, présentée en 2016 par Charles Bouveyron, Pierre Latouche et Rawya Zreik et implémentée dans la plateforme linkage.fr. Cette méthode considère justement que les gens se regroupent en fonction de leurs relations et des mots qu’ils utilisent (topics models)28. Il devient alors possible d’aborder les producteurs de cette mémoire et les relations qu’ils entretiennent autour des mots pour exprimer ces mémoires29.

    Figure 5. Réseaux et textes

    27Le programme isole par défaut deux grands groupes d’individus (clusters), et trois topics, sacs de mots qui caractérisent leurs relations (figure 5), dont le contenu, d’ailleurs, recoupe assez largement les thèmes extraits par Iramuteq. Le premier cluster, qui est le plus important en termes de contributeurs (177), se concentre sur les discussions portant sur la série (topic 2 : 58,6 % des arêtes ou liens entre les formes) et qui les conduit parfois à se rattacher au contexte de la guerre. L’autre topic (topic 1 : 39,5%) est particulièrement intéressant car il aborde la relation entre le souvenir et des éléments de contexte de la guerre. Il caractérise assez bien l’objectif sémantique visé par les concepteurs de la série : voir la guerre par le bas et dans sa complexité. Les participants les plus actifs du groupe (Roro lu, Rex is free, fany1945, klavdia et 15002863) ont produit une assez grande quantité de textes sur la durée du forum considéré, mais ne sont pas les plus importants.

    28C’est dans l’autre groupe, celui qui se caractérise par un vocabulaire de l’affection et du souvenir (topic 3 : 75,2%), qu’on trouve des personnes écrivant de nombreux posts et qui comptent parmi les leaders dans le forum comme Gislaure, Rom Rom0, Kootenay30. Ces souvenirs du quotidien de l’Occupation sont liés d’une façon plus distante à la série (topic 1 : 20 %), mais les rapports directs à la série sont très marginaux (topic 2 : 4,8%).

    29Cette approche nous permet donc plusieurs observations. La dualité des clusters pousse évidemment au clivage31. D’une manière assez intéressante, l’approche par topics a tendance à opposer davantage les lexiques et à permettre une approche beaucoup plus synthétique. La plus évidente consiste à différencier les participants en fonction de la nature de leurs échanges, en proposant des hiérarchies pour chaque groupe obtenu tout en conservant la complexité des échanges. L’évocation du souvenir apparaît plus importante dans cette étude sur les interactions entre les individus et semble bien être une structure de ce forum. La hiérarchisation des intervenants par le volume de production de texte ne permettait pas d’aborder ces différences sémantiques. La seconde observation, c’est que certaines thématiques permettent de passer d’un groupe à l’autre. Ainsi, ce n’est pas la sémantique du commentaire de la série qui fait directement entre les deux groupes, mais bien les topics 3 et 1 qui sont liés respectivement d’une part aux souvenirs et aux rapports entre les personnages, et d’autre part à l’expérience de l’Occupation.

    30On confirme ici, par ce type d’analyse, qu’il y a bien un ensemble d’intervenants qui dominent largement les thématiques du forum sur toute la période. Et, c’est peut-être aussi là que se trouve une limite de cette approche pour l’étude historique, car il n’est pas possible d’envisager cette analyse dans le temps. Or, l’information même du forum est hautement temporelle puisque ce qui différencie d’abord deux posts, c’est le moment exact de leur émission.

    Approcher les différences temporelles

    31Pour dépasser de simples observations de tri et de hiérarchie et avoir une vision plus globale de la population des scripteurs, nous avons mis en œuvre une analyse en composante principale, faisant émerger des périodes caractérisées par l’intervention d’auteurs (voir tableau 2 en annexe)32. Trois d’entre eux se distinguent particulièrement. Il s’agit de Rom rom0, Gislaure et Kootenay – particulièrement actifs pendant les années 2011-2014 et qui jouent un rôle structurant dans le forum.

    32L’écriture par commentaire du forum induit une logique de citation des autres contributeurs. Au réseau structurel produit par des fils de commentaires s’ajoute donc celui de la citation explicite qui renforce des positionnements. C’est une communauté hiérarchisée qui apparaît, dans laquelle quelques auteurs très actifs échangent entre eux. Si le web a souvent été présenté comme un espace marqué par son caractère horizontal allant vers davantage de démocratisation du savoir33, le cas du forum d’Un village français nous montre une communauté d’internautes qui s’est très rapidement organisée de façon verticale avec une dizaine de contributeurs principaux qui ont produit une hiérarchisation des savoirs. Ces leaders d’opinion ont en effet été reconnus comme tels par les autres contributeurs plus épisodiques. La reconnaissance de leur autorité provient du nombre de leurs posts, de leur longévité, mais aussi de leurs contenus dans lesquels pointent des éléments de leur biographie. La plupart des grands contributeurs écrivent dans leurs posts des témoignages sur des faits de la période évoquée par la série Un village français. On y apprend que la première contributrice (1 024 posts), Rom rom0, serait née en 1930, et la deuxième (724 posts), Gislaure, en 1932. Ces témoins y livreraient une expérience directe de la période de l’Occupation, des témoignages qui se construisent très rapidement dans le réseau comme des discours d’autorité. Les autres contributeurs, nombreux mais très épisodiques, font régulièrement référence à ces auteurs-témoins à qui l’on attribue un savoir sur la période qui est d’autant valorisé qu’il n’est pas livresque mais testimonial.

    33La création de certains fils de discussion ont également favorisé cette hiérarchisation. Le fil « Erreurs, bourdes et anachronismes » est créé le 13 juin 2009, soit une semaine après la diffusion du premier épisode. Il engendre sur plusieurs années quelque 668 posts et a été lu 97 885 fois. Interrogeant la vraisemblance de la série sur les aspects souvent les plus quotidiens et matériels (la coiffure ou le vêtement d’un personnage, le mobilier, les expressions), ce fil donne régulièrement lieu à des interventions de contributeurs témoins de l’époque qui légitiment l’autorité de leur expertise par leur expérience directe des éléments historiques évoqués. La parole des contributeurs-témoins se structure en 2011 dans un fil de discussion précis, alors que l’évocation de souvenirs d’auteurs comme Rom rom0 ou Gislaure se trouvait jusque-là éparpillée dans différents fils de discussion. Créé le 3 février 2011 par josephine62, qui se présente comme étudiante, le fil de discussion « Souvenirs…souvenirs » devient le plus important du forum avec 1 236 posts lus 137 808 fois. L’auteure de ce fil sollicite la mémoire directe ou indirecte des membres de la communauté en ces termes : « Suite à une idée “commune”, ce sujet est créé pour permettre à tous d’y laisser son vécu, ses souvenirs, ses anecdotes sur cette période d’occupation afin de les faire partager […]. Alors vous savez ce qu’il vous reste à faire, cherchez dans votre mémoire, interrogez les parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines, ressortez les archives familiales et racontez votre histoire ! » Le succès du fil indique une forte valorisation du témoignage au sein de cette communauté et renforce le statut d’autorité des contributeurs-témoins du forum en tant que détenteurs de savoirs à partager sur la période de l’Occupation.

    34Une telle structuration du forum Un village français montre que nous ne sommes pas en présence d’une communauté horizontale composée d’« historiens profanes » (lay historians)34 , c’est-à-dire d’internautes sans compétences particulières qui écrivent à tour de rôle des commentaires plus ou moins polémiques sur des événements historiques sur le mode de la dénonciation et/ou de l’indignation, comme on le trouve régulièrement dans un certain nombre de blogs ou de forums, sans qu’aucun ne soit qualifié par les autres d’expert détenteur d’un savoir particulier.

    Conclusions

    Le forum Un village français : un espace de sociabilité hiérarchisé

    35Nous avons mobilisé des outils très divers de la textométrie. L’intérêt majeur est qu’ils convergent et, mieux, qu’ils enrichissent ces conclusions convergentes. Ils montrent ainsi l’émergence de cinq thématiques : les personnages, la série, les contributeurs, la vie quotidienne et la guerre. Les auteurs des posts de ce forum parlent par ordre décroissant de la série, d’eux-mêmes et des personnages pendant la guerre dans leur vie quotidienne.

    36Le forum a fonctionné au fur et à mesure des années comme un espace de sociabilité dans lequel les auteurs de posts se sont peu à peu reconnus entre eux, ont pu échanger sur la série mais aussi sur eux-mêmes. L’importance des posts concernant les contributeurs (21,8 %) et le vocabulaire employé (« lol », 1 045 fois ; « hello », 1 001 fois ; « bise », 210 fois ; « bisou », 156 fois ; « coucou », 71 fois) indiquent l’importance de la dimension conviviale voire affective devenue un élément structurant les échanges de ce réseau social. Les effets de génération et de genre35 ont également joué un rôle majeur avec la prédominance de la figure de la grand-mère – « mamie » employé 1 039 fois est le terme le plus fréquent dans ce thème – qui a vécu directement la période de la Seconde Guerre mondiale. Les témoins autoproclamés sont les références et sont déterminants dans l’orientation du forum. Cela joue nécessairement sur la part de la vie quotidienne dans les échanges (15,2 %). L’analyse par réseaux d’auteurs le confirme avec le groupe de contributeurs-témoins (rom rom 0, gislaure).

    37L’importance du thème ayant pour objet les personnages de la série dans le forum (25,8 %) renvoie cette fois davantage au genre même de la série proposée par France 3 qu’à des critères liés aux contributeurs. La série chorale le voulait ; elle a réussi : les personnages, leurs relations, souvent amoureuses, occupent nombre de débats. Que devient Lucienne ? Que penser d’Hortense ? Mais que fait Marchetti ? La prédominance des relations amoureuses entre les personnages (voir le succès du fil consacré à la relation entre l’officier allemand Kurt et Lucienne) est une marque de fabrique des schèmes narratifs de la série en général qui a très bien opéré ici.

    38A priori, l’intention des auteurs d’Un village français était de proposer avec cette série une nouvelle lecture de la période de l’Occupation fondant une nouvelle mémoire collective. L’aspect proprement historique est certes présent (19,1 %), mais il est loin d’être dominant. Le forum a donc retraduit l’intention de départ des auteurs d’Un village français selon ses propres logiques d’organisation produisant avant tout un lieu de sociabilité : priorité aux relations entre contributeurs et aux personnages de la série !

    39Dans cette communauté très pacifiée s’imposent des contributeurs-leaders. Ils écrivent le plus de posts, mais leur leadership tient avant tout à l’effet de génération : priorité à ceux qui ont vécu la période, car c’est un gage de véracité et de compétence ! Ce sont pour la plupart des femmes. C’est sur la base de cette expérience vécue que leurs posts se constituent progressivement comme discours d’autorité. C’est la figure de la grand-mère détentrice du savoir d’expérience qui s’impose. Là, la série a joué son rôle avec la centralité des gens ordinaires et la place des femmes dont le jeu des intrigues. D’autres études menées sur des réseaux sociaux ont montré le même processus de contributeurs-experts36.

    Une étanchéité avec le monde académique

    40On comprend mieux la place réduite faite aux débats purement historiques et l’absence des historiens à l’exception de Jean-Pierre Azéma – mais il est conseiller historique de la série et propose régulièrement des mises au point après diffusion37. On parle bien des comportements des personnages, mais aucun débat académique n’est pris en compte ni commenté. La légitimation se fait par le biais de la mémoire de certains contributeurs38.

    41Nous avons retrouvé ce cloisonnement entre espace d’amateurs de la série et espace académique dans l’expérimentation lancée sur Mediapart entre septembre 2016 et février 2017. Sous le titre « Les controverses d’un village français », plusieurs entretiens croisés entre historiens à propos de la série ont été édités avec la possibilité, ensuite, de réagir via l’édition en ligne. Sollicités personnellement, les dix contributeurs les plus actifs du forum ne sont jamais intervenus et n’ont pas même répondu à notre offre de participer à un débat. D’évidence, ils étaient reconnus dans un espace et ne comptaient pas en sortir. Comme un saut dans l’inconnu, là où la communauté des contributeurs et la sociabilité qui l’accompagne n’existeraient plus.

    42Le forum ne vise pas de fait explicitement la transmission de savoirs. Pas de documents d’archives ni de références à des travaux d’historiens, mais un récit à la première personne et des échanges sur la véracité des détails d’une série dont on suit les personnages. Valérie Beaudouin et Lionel Maurel ont relevé la même étanchéité sur le plus grand forum internet sur la Première Guerre mondiale (« Pages 14-18 ») en relevant, à l’inverse de notre forum, la grande place accordée à la diffusion de documents d’archives39.

    Le forum : lieu d’une « mémoire partagée40 »

    43Les concepteurs d’Un village français ont utilisé un procédé narratif, la série télévisée, qui est devenu, au moment de sa première diffusion à la fin des années 2000, un produit de consommation de masse largement plébiscité par les téléspectateurs français41. Le forum internet créé par France Télévisions sur son site au même moment correspond à un dispositif que les sériphiles investissent alors largement sur la Toile par le biais de sites, blogs et forums autopubliés. C’est sur cette pratique des amateurs de séries déjà bien ancrée en France que la chaine de télévision se fonde pour lancer à son tour un forum pour Un village français. La longévité de ce forum, qui a connu une activité pendant toute la durée de la diffusion entre 2009 et 2017, témoigne de cette propension des amateurs de série à venir prolonger le temps de la diffusion par le partage de multiples échanges, commentaires et discussions sur la Toile.

    44La création d’un forum en 2009 sur le site de France Télévisions montre que les médias sociaux numériques sont désormais de plus en plus intégrés à des projets de médiation culturelle. Notre étude participe en cela aux travaux actuels sur les liens entre médias sociaux et démocratisation du savoir historique42. Si l’objectif des auteurs de la série était de diffuser ou de démocratiser un nouveau savoir historique, c’est un échec. Priorité a été donnée à des échanges loin des débats du monde académique.

    45En dernier lieu, le fonctionnement du forum illustre parfaitement les mutations des pratiques mémorielles depuis la banalisation du web 2.0 qui a vu s’imposer le modèle de mise en réseau centré autour du paradigme du partage43. Dans le cas du forum Un village français, le partage entre auteurs s’est élaboré à l’appui du genre sériel, outil narratif choisi pour présenter la complexité de la période de l’Occupation, ce qui a donné lieu à de nombreux commentaires sur les personnages principaux d’Un village français. Ces partages de commentaires ont obéi au genre de la série : les personnages suscitent de l’empathie, deviennent des compagnons avec lesquels nous partageons une intimité et nous nous demandons par identification comment nous aurions réagi à leur place44.

    46Ce n’est donc plus la dichotomie résistants/collaborateurs qui sert de fil rouge. En cela les auteurs de la série ont été entendus. Cela se traduit par une démarche partagée d’échange plutôt que de conflit. Le forum a construit un espace discursif non polémique, contrairement à d’autres blogs ou forums relatifs à l’histoire45. Certains mots employés comme « merci » (1 263 fois) « effectivement » (383 fois), ou « bravo » (133 fois) indiquent le caractère fortement consensuel de cette communauté ce qui renvoie aussi à l’espace de sociabilité que nous avons identifié. France Télévisions a confirmé que ce n’était pas lié aux modérateurs. Cela correspond davantage au terrain investi par les internautes : les exemples d’un monde vécu, subjectif, qui sont produits par des contributeurs sous la forme de témoignages personnels à partir de la série, puis partagés et relayés par d’autres servent ici une homonoïa, un espace d’expériences individuelles convergentes mises en commun46.

    47Si nous ne pouvons estimer dans quelle mesure le forum représente la mémoire de la période de l’Occupation des années 2010, nous pouvons en revanche le considérer comme un lieu de mémoire partagée au sens où il a fonctionné comme un espace procédant au « partage de mémoires qui suppose la volonté d’un groupe de réunir ou s’échanger des ressources mémorielles selon des règles et pour une finalité qu’il détermine47 ». La fonction de ce réseau a consisté à ouvrir pour ses contributeurs un espace de médiation qui a enchevêtré des narrations convergentes et hiérarchisées reconstruisant le passé dans une trame commune et dont, au final, la série Un village français aura été le prétexte autant que l’objet.

    Annexe

    Tableau 2. ACP Auteurs/dates

    Auteur 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015
    13002863 0 0 0 0 125 180 0
    -poupymoon- 0 0 0 25 0 0 0
    Agrafena 0 0 0 0 111 0 0
    alexi92 0 0 0 0 11 0 0
    ALREEN 10 0 0 0 0 0 0
    amnue 13 0 0 0 0 0 0
    Aptere91 0 0 0 0 13 35 0
    aureganne1 0 10 10 0 0 0 0
    bisou1973 0 0 0 0 21 0 0
    bleuenn29 0 0 0 0 11 0 0
    celin75 0 0 0 0 0 19 0
    chartrain71 0 24 26 0 0 0 0
    Chouartss 0 0 0 137 0 0 0
    ciaobella7 0 11 0 16 78 19 0
    cordoue13 0 0 0 48 11 0 0
    corneli 0 0 0 34 0 0 0
    Deeltaz 0 10 0 0 0 0 0
    dominiqueliberte 0 0 0 0 24 0 0
    Elmundode 0 0 45 22 111 66 0
    Erik43100 0 0 0 0 27 0 0
    estienne44 0 0 0 0 0 29 0
    fany1945 0 0 0 0 331 61 0
    gdelteil 0 0 56 0 0 0 0
    GERO48 0 0 0 0 0 80 0
    Gislaure 33 15 194 175 195 104 0
    GuiA 0 0 0 0 33 10 0
    Hagath 0 13 0 0 0 0 0
    hermancerose 0 31 159 40 0 13 0
    Ici Londres 0 0 0 0 10 0 0
    inviteur869 0 0 0 0 34 83 0
    Josephine62 0 0 41 0 0 0 0
    Just Like Heaven 0 18 26 15 0 0 0
    klavdia 0 0 0 0 100 63 0
    klavdia67 0 0 118 92 0 0 0
    Kleine Frosch 0 0 11 0 0 0 0
    Kootenay 0 0 198 214 209 92 0
    LadyBird41 0 24 0 0 0 0 0
    Lau P12 0 0 0 58 0 0 0
    Leo le Teigneux 0 0 0 0 10 0 0
    Levivant 0 0 0 0 0 49 0
    Lili6963 0 0 0 0 0 13 0
    Mana9 0 0 0 0 26 49 0
    MANOUCHE020 0 11 0 0 0 0 0
    MargauxJansen 0 0 0 0 11 0 0
    Marie9510 0 0 0 83 0 0 0
    Mariejo09 0 0 0 86 73 0 0
    MaxDePaname 0 0 15 0 0 0 0
    Mayday73 12 0 0 0 0 0 0
    Minnehaha 0 0 11 0 0 0 0
    MlleSwing 0 0 0 27 0 0 0
    monick750 0 0 11 0 0 0 0
    mouche765 0 0 15 14 21 0 0
    MsEvanoe1 0 0 0 23 0 0 0
    nazouille33 0 0 0 0 23 0 0
    oOAntexOo 15 0 0 0 0 0 0
    pascalnouma0 13 0 0 0 0 0 0
    pat de belgique 0 0 0 0 82 0 0
    philanpique 0 11 13 0 0 0 0
    philgris 0 0 0 0 31 0 0
    phiphi39 12 0 0 0 0 0 0
    plmpin64 0 0 0 0 0 14 0
    Pounie00 0 0 87 103 39 0 0
    Pounie02 0 0 0 0 146 97 0
    Profil supprimé 0 0 0 13 0 0 0
    Rex is free 0 0 0 0 297 133 0
    roger48 0 0 0 0 67 0 0
    roland94160 0 0 0 0 12 0 0
    Rom rom0 64 27 193 202 369 158 11
    Roro lu 0 40 54 99 153 105 0
    tienous11100 0 0 0 10 0 0 0
    Tiji 5161 0 0 0 0 21 0 0
    TJ6151 0 0 13 20 0 0 0
    Tullio98 0 10 0 0 0 0 0
    Vallas7 0 0 0 0 27 0 0
    WayofEvasion 0 0 0 0 0 17 0
    weimar3 0 0 0 59 0 0 0
    willys19 0 0 0 0 0 14 0
    Zoia Politika 0 0 0 0 11 0 0
    Zorlub 0 0 0 0 12 0 0

    Notes de bas de page

    1Cet article est le résultat d’une recherche menée dans le cadre de l’ANR Epistémè.

    2Marc Bloch, « Mémoire collective, tradition et coutume. À propos d’un livre récent », Revue de synthèse historique, 40, 1925, p. 79.

    3Voir les réflexions de Damon Mayaffre à ce sujet, notamment « Rôle et place des corpus en linguistique », Actes des journées d’étude toulousaines, JETOU, Toulouse, université Toulouse-Le Mirail, 2005, p. 5-17, et ses remarques introductives dans Le discours présidentiel sous la Ve République. Chirac, Mitterrand, Pompidou, de Gaulle, Paris, Presses de Sciences Po, 2012, p. 15-16.

    4Voir Bernard Papin, Un village français. L’histoire au risque de la fiction, Paris, Atlande, 2017, contenant un entretien avec le scénariste et coproducteur Frédéric Krivine.

    5Entendue ici comme la représentation sélective du passé participant à la construction identitaire d’un groupe.

    6Entendu comme une configuration mémorielle dominante, stabilisée sur un temps significatif, structurée autour de figures et d’événements structurants, Denis Peschanski, « Régimes de mémorialité et conditions de la mise en récit mémoriel », dans Id., Les années noires, Paris, Hermann, 2012, p. 387-402.

    7Cette étude s’inscrit dans le cadre du programme Epistémè financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et dirigé par Bernard Stiegler et Vincent Puig.

    8Entretien avec Frédéric Krivine, « Savoir au présent », dossier « Télémaques », 2012-2013, p. 37.

    9Voir François Azouvi, Le mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire, Paris, Gallimard (Folio histoire), 2015 [2012] ; la mise au point récente d’Henry Rousso sur la notion de « résistancialisme » dans Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Paris, Belin, 2016, ainsi que Jacqueline Sainclivier, Pierre Laborie, Jean-Marin Guillon (dir.), Images des comportements sous l’Occupation. Mémoires, transmission, idées reçues, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016 ; Denis Peschanski, « Régimes de mémorialité et conditions de la mise en récit mémoriel », art. cité.

    10Voir notamment Sylvie Lindeperg, Les écrans de l’ombre. La Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français, 1944-1969, Paris, Seuil (Points histoire), 2014 [1997] ; Julie Maeck, Montrer la Shoah à la télévision, Paris, INA, 2009, et, sur l’histoire à la télévision, Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore le temps : l’histoire au petit écran, 1953-2000, Paris, Fayard, 2000.

    11Voir sur ce point la thèse de Clément Combes, La pratique des séries télévisées : une sociologie de l’activité spectatorielle, 2013, en accès libre sur archives-ouvertes.fr.

    12Citons Lagardère (1967) de Marcel Jullian et Les rois maudits (1972-1973) de Claude Barma.

    13Julian Jackson, La France sous l’Occupation 1940-1944, Paris, Flammarion, 2004, p. 25.

    14Entretien avec Emmanuel Daucé, Le Monde, juin 2013.

    15Voir notamment Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy, Paris, Seuil, 1990 ; Philippe Burin, La France à l’heure allemande (1940-1944), Paris, Seuil, 1995 ; Julian Jackson, La France sous l’Occupation 1940-1944, op. cit.

    16Voir la remarque de Pierre Laborie dans sa préface de L’opinion française sous Vichy, op. cit. : « On ne peut que redire qu’aucune synthèse ne parviendra à rendre compte de façon indiscutable des multiples possibles qui décident des choix effectués. La France moyenne ou les Français ordinaires auxquels je fais référence sont des réalités introuvables. Introuvables mais indispensables », p. 23.

    17Site du forum Un village français, http://forums.france3.fr/france3/Un-village-francais/liste_sujet-1.htm, consulté le 19 janvier 2018.

    18Henry Rousso, dans l’entretien croisé entre Pierre Laborie et lui-même sur le site de Mediapart, édition consacrée à la série Un village français, septembre 2016, https://blogs.mediapart.fr/edition/les-controverses-d-un-village-francais/article/280916/un-village-francais-dans-les-memoires-de-la-france-sous-l-occ, consulté le 15 décembre 2017.

    19Saint Augustin, Les confessions, trad. Jospeh Trabucco, Paris, Garnier-Flammarion, 1994, p. 269.

    20Voir Temmar Malika, « Qui parle dans les blogs ? », dans Christine Barats, Manuel d’analyse du web, Paris, Armand Colin, 2013, p. 126-135.

    21La septième saison, 1945, L’épilogue, n’avait pas encore été étudiée au moment de la rédaction de cet article.

    22Voir Clément Combes, « La consommation de séries à l’épreuve d’internet. Entre pratique individuelle et activité collective », Réseaux, 165/1, 2011, p. 137-163.

    23Minimum : 1,09 % ; premier quartile : 25,72 % ; médiane : 43,11 % ; moyenne : 45,25 % ; troisième quartile : 62,5 % ; maximum 100 % ; écart type : 24,14 %.

    24Le logiciel a identifié 35 562 segments de textes en cinq classes, parmi lesquels 30 632 ont été classés (86,14 %).

    25Résultats tirés du tableau des cooccurrences de vingt lemmes dont « Chassagne ».

    26Les 12 premiers ont créé 5 248 posts et se hiérarchisent de cette façon : Rom rom0 (1 024), Gislaure (724), Kootenay (719), Roro lu (453), Rex is free (438), fany1945 (392), 15002863 (311), hermancerose (251), Pounie02 (244), Elmundode (244), Pounie00 (229), klavdia67 (219).

    27Voici le classement, entre parenthèses, on trouve le nombre de posts et le nombre d’occurrences : Rom rom0 (1 024 ; 169 326), Kootenay (719 ; 132 006), Gislaure (724 ; 92 852), fany1945 (392 ; 54 336), Roro lu (453 ; 47 156), Elmundode (244 ; 39 956), hermancerose (251 ; 37 378), Pounie00 (229 ; 35 341), pounie02 (244 ; 33 875), klavdia67 (219 ; 31 768), Rex is free (438 ; 28 975), chouartss (137 ; 28 029), pat de belgique (82 ; 25 374), inviteur869 (117 ; 24 971), 15002863 (311 ;16 965), gdelteil (62 ; 16 073), aptere91 (48 ; 15 630), klavdia (170 ; 14 367), mana9 (79 ; 13 935), agrafena (111 ; 12 731), marie9510 (83 ; 11 554), erik43100 (39 ; 10 581), roger48 (67 ; 10 291), dominiqueliberte (24 ; 10 234).

    28Le réseau produit avec https://linkage.fr/ à 259 nœuds et 862 arêtes. Voir Charles Bouveyron, Pierre Latouche, Rawya Zreik, « The Stochastic Topic Block Model for the Clustering of Networks with Textual Edges », Statistics and Computing, 28/1, 2018, p. 11-31, https://arxiv.org/abs/1610.02427v2, consulté le 15 décembre 2017. Nous avons découvert cette méthode à l’occasion des journées organisées les 6 et 7 juin 2016 à Paris 1, à l’origine de cette publication, pendant lesquelles Charles Bouveyron en a fait une présentation.

    29Voir, plus haut, nous avons pu observer qu’il y avait plusieurs régimes mémoriels à l’œuvre dans ce forum.

    30Dont les principaux sont « Gislaure », « Rom Rom0 », « kootenay », « chouartss », « hermancerose ». « pounie00 ».

    31Nous avons gardé pour cet article un paramétrage par défaut, qui optimise les classifications, mais il est possible de choisir davantage de clusters et de topics, ce qui conduit à une approche plus précise des échanges lexicaux dans ce forum.

    32Le tableau de contingence produit, qui présente le nombre de post, par année pour chaque contributeur, fait émerger une continuité de ces intervenants sur toute la période et un plus grand poids des posts.

    33Rappelons ici la position de Tim O’Reilly, considéré comme l’inventeur du terme « web 2.0 », qui parlait en 2005 de « wisdom of crowds » pour décrire les processus de partage et de participation entrainant automatiquement des améliorations de contenu grâce à la plateforme 2.0. Tim O’Reilly, « What Is Web 2.0. Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software », O’Reilly, 30 septembre 2005, http://oreilly.com/pub/a/web2/archive/what-is-web-20.html?page=1, consulté le 30 novembre 2017.

    34Olivier Klein, « The Lay Historian: How Ordinary People Think About History », dans Rosa Cabecinhas, Lilia Abedia (dir.), Narratives and Social Memory: Theoretical and Methodological Approaches, Braga, University of Minho, 2013, p. 25-45.

    35Notons que, d’une manière générale, les femmes regardent davantage les séries que les hommes, voir le tableau extrait de l’Enquête sur les pratiques culturelles des Français (2008) du ministère de la Culture et de la Communication cité dans Olivier Donnat, Dominique Pasquier, « Une sériphilie à la française », introduction au dossier « Les séries françaises », Réseaux, 165/1, 2011, p. 14.

    36L’analyse de la principale plateforme en ligne française d’informations sur le cinéma qui permet des commentaires amateurs sur des films démontre que la critique amateur ne propose pas un modèle alternatif de jugement par le profane, mais au contraire renforce le modèle du jugement expert des professionnels, repris par quelques contributeurs amateurs très actifs. Les auteurs de cette étude remarquent que « l’idéologie de la participation […] ne semble pas avoir supplanté le modèle traditionnel de la consécration » (p. 145), Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin, Thomas Legon, « Moi je lui donne 5/5 » : paradoxes de la critique amateur en ligne, Paris, Presses des Mines/Transvalor, 2014.

    37Hormis Jean-Pierre Azéma, on trouve les mentions « Paxton » (11 fois) et « Amouroux » (10 fois).

    38Voir à ce propos les réflexions de Serge Noiret signalant que « le Web offre ainsi une prépondérance de “mémoireˮ conjuguée à la première personne, et les témoignages peuvent être transmis directement sans la médiation de l’historien, sans que son sens critique n’orchestre l’écriture de l’histoire, sans différencier les sources et sans les insérer dans un contexte signifiant », Serge Noiret, « La digital history : histoire et mémoire à la portée de tous », Ricerche Storiche, 41/1, janvier-avril 2011, p. 141.

    39Valérie Beaudouin, Lionel Maurel, « La commémoration de la Grande Guerre sur le Web : présence et diffusion du patrimoine numérisé », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 121-122, 2016, p. 10-17.

    40Cette référence à son remarquable article « Mémoire partagée » nous donne l’occasion de rendre ici hommage à Louise Merzeau, disparue en 2017 et qui avait participé au départ à notre projet sur la série Un village français ; Louise Merzeau, « Mémoire partagée », dans Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld, Dictionnaire des biens communs, Paris, PUF, 2017, p. 794-799.

    41Voir les remarques d’Olivier Donnat et Dominique Pasquier évoquant « Une sériphilie à la française », art. cité.

    42Citons le projet actuel « Patrimoine numérisé en ligne » et l’ouvrage dirigé par Brigitte Juanals et Jean-Luc Minel, Enjeux numériques pour les médiations scientifiques et culturelles du passé (Nanterre, Presses universitaires de Nanterre, 2017) réalisés dans le cadre du Labex « Les passés dans le présent » (université Paris-Nanterre), ou Serge Noiret, Fréderic Clavert (dir.), L’histoire contemporaine à l’ère numérique, Bruxelles, Peter Lang, 2013.

    43Voir Rémy Besson, Claire Scopsi (dir.), « La médiation des mémoires en ligne », Les Cahiers du numérique, 12/3, 2016.

    44Voir Franck Dammour, « Pourquoi regardons-nous les séries télévisées ? », Études, 5, 2015, p. 81-92.

    45Voir Paola Paissa, « Exemple historique et argumentation : autour de la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 », Argumentation et analyse du discours, 16, 2016, http://journals.openedition.org/aad/2160, consulté le 23 janvier 2017.

    46Pour cette notion d’homonoïa construite à partir d’exemples historiques, voir Thierry Herman, « De l’exemple à l’exemplum : réflexions sur leur efficacité rhétorique », DICE, 8/2, 2011, p. 96-119.

    47Louise Merzeau, « Mémoire partagée », art. cité, p. 795.

    Auteurs

    • Alain Dallo

      Centre d’histoire du xxe siècle - université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

    • Sébastien Ledoux

      Centre d’histoire du xxe siècle - université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

    • Denis Peschanski

      CESSP, Équipex MATRICE et Programme 13-11 - CNRS/université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/EHESS

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    1Cet article est le résultat d’une recherche menée dans le cadre de l’ANR Epistémè.

    2Marc Bloch, « Mémoire collective, tradition et coutume. À propos d’un livre récent », Revue de synthèse historique, 40, 1925, p. 79.

    3Voir les réflexions de Damon Mayaffre à ce sujet, notamment « Rôle et place des corpus en linguistique », Actes des journées d’étude toulousaines, JETOU, Toulouse, université Toulouse-Le Mirail, 2005, p. 5-17, et ses remarques introductives dans Le discours présidentiel sous la Ve République. Chirac, Mitterrand, Pompidou, de Gaulle, Paris, Presses de Sciences Po, 2012, p. 15-16.

    4Voir Bernard Papin, Un village français. L’histoire au risque de la fiction, Paris, Atlande, 2017, contenant un entretien avec le scénariste et coproducteur Frédéric Krivine.

    5Entendue ici comme la représentation sélective du passé participant à la construction identitaire d’un groupe.

    6Entendu comme une configuration mémorielle dominante, stabilisée sur un temps significatif, structurée autour de figures et d’événements structurants, Denis Peschanski, « Régimes de mémorialité et conditions de la mise en récit mémoriel », dans Id., Les années noires, Paris, Hermann, 2012, p. 387-402.

    7Cette étude s’inscrit dans le cadre du programme Epistémè financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et dirigé par Bernard Stiegler et Vincent Puig.

    8Entretien avec Frédéric Krivine, « Savoir au présent », dossier « Télémaques », 2012-2013, p. 37.

    9Voir François Azouvi, Le mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire, Paris, Gallimard (Folio histoire), 2015 [2012] ; la mise au point récente d’Henry Rousso sur la notion de « résistancialisme » dans Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Paris, Belin, 2016, ainsi que Jacqueline Sainclivier, Pierre Laborie, Jean-Marin Guillon (dir.), Images des comportements sous l’Occupation. Mémoires, transmission, idées reçues, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016 ; Denis Peschanski, « Régimes de mémorialité et conditions de la mise en récit mémoriel », art. cité.

    10Voir notamment Sylvie Lindeperg, Les écrans de l’ombre. La Seconde Guerre mondiale dans le cinéma français, 1944-1969, Paris, Seuil (Points histoire), 2014 [1997] ; Julie Maeck, Montrer la Shoah à la télévision, Paris, INA, 2009, et, sur l’histoire à la télévision, Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore le temps : l’histoire au petit écran, 1953-2000, Paris, Fayard, 2000.

    11Voir sur ce point la thèse de Clément Combes, La pratique des séries télévisées : une sociologie de l’activité spectatorielle, 2013, en accès libre sur archives-ouvertes.fr.

    12Citons Lagardère (1967) de Marcel Jullian et Les rois maudits (1972-1973) de Claude Barma.

    13Julian Jackson, La France sous l’Occupation 1940-1944, Paris, Flammarion, 2004, p. 25.

    14Entretien avec Emmanuel Daucé, Le Monde, juin 2013.

    15Voir notamment Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy, Paris, Seuil, 1990 ; Philippe Burin, La France à l’heure allemande (1940-1944), Paris, Seuil, 1995 ; Julian Jackson, La France sous l’Occupation 1940-1944, op. cit.

    16Voir la remarque de Pierre Laborie dans sa préface de L’opinion française sous Vichy, op. cit. : « On ne peut que redire qu’aucune synthèse ne parviendra à rendre compte de façon indiscutable des multiples possibles qui décident des choix effectués. La France moyenne ou les Français ordinaires auxquels je fais référence sont des réalités introuvables. Introuvables mais indispensables », p. 23.

    17Site du forum Un village français, http://forums.france3.fr/france3/Un-village-francais/liste_sujet-1.htm, consulté le 19 janvier 2018.

    18Henry Rousso, dans l’entretien croisé entre Pierre Laborie et lui-même sur le site de Mediapart, édition consacrée à la série Un village français, septembre 2016, https://blogs.mediapart.fr/edition/les-controverses-d-un-village-francais/article/280916/un-village-francais-dans-les-memoires-de-la-france-sous-l-occ, consulté le 15 décembre 2017.

    19Saint Augustin, Les confessions, trad. Jospeh Trabucco, Paris, Garnier-Flammarion, 1994, p. 269.

    20Voir Temmar Malika, « Qui parle dans les blogs ? », dans Christine Barats, Manuel d’analyse du web, Paris, Armand Colin, 2013, p. 126-135.

    21La septième saison, 1945, L’épilogue, n’avait pas encore été étudiée au moment de la rédaction de cet article.

    22Voir Clément Combes, « La consommation de séries à l’épreuve d’internet. Entre pratique individuelle et activité collective », Réseaux, 165/1, 2011, p. 137-163.

    23Minimum : 1,09 % ; premier quartile : 25,72 % ; médiane : 43,11 % ; moyenne : 45,25 % ; troisième quartile : 62,5 % ; maximum 100 % ; écart type : 24,14 %.

    24Le logiciel a identifié 35 562 segments de textes en cinq classes, parmi lesquels 30 632 ont été classés (86,14 %).

    25Résultats tirés du tableau des cooccurrences de vingt lemmes dont « Chassagne ».

    26Les 12 premiers ont créé 5 248 posts et se hiérarchisent de cette façon : Rom rom0 (1 024), Gislaure (724), Kootenay (719), Roro lu (453), Rex is free (438), fany1945 (392), 15002863 (311), hermancerose (251), Pounie02 (244), Elmundode (244), Pounie00 (229), klavdia67 (219).

    27Voici le classement, entre parenthèses, on trouve le nombre de posts et le nombre d’occurrences : Rom rom0 (1 024 ; 169 326), Kootenay (719 ; 132 006), Gislaure (724 ; 92 852), fany1945 (392 ; 54 336), Roro lu (453 ; 47 156), Elmundode (244 ; 39 956), hermancerose (251 ; 37 378), Pounie00 (229 ; 35 341), pounie02 (244 ; 33 875), klavdia67 (219 ; 31 768), Rex is free (438 ; 28 975), chouartss (137 ; 28 029), pat de belgique (82 ; 25 374), inviteur869 (117 ; 24 971), 15002863 (311 ;16 965), gdelteil (62 ; 16 073), aptere91 (48 ; 15 630), klavdia (170 ; 14 367), mana9 (79 ; 13 935), agrafena (111 ; 12 731), marie9510 (83 ; 11 554), erik43100 (39 ; 10 581), roger48 (67 ; 10 291), dominiqueliberte (24 ; 10 234).

    28Le réseau produit avec https://linkage.fr/ à 259 nœuds et 862 arêtes. Voir Charles Bouveyron, Pierre Latouche, Rawya Zreik, « The Stochastic Topic Block Model for the Clustering of Networks with Textual Edges », Statistics and Computing, 28/1, 2018, p. 11-31, https://arxiv.org/abs/1610.02427v2, consulté le 15 décembre 2017. Nous avons découvert cette méthode à l’occasion des journées organisées les 6 et 7 juin 2016 à Paris 1, à l’origine de cette publication, pendant lesquelles Charles Bouveyron en a fait une présentation.

    29Voir, plus haut, nous avons pu observer qu’il y avait plusieurs régimes mémoriels à l’œuvre dans ce forum.

    30Dont les principaux sont « Gislaure », « Rom Rom0 », « kootenay », « chouartss », « hermancerose ». « pounie00 ».

    31Nous avons gardé pour cet article un paramétrage par défaut, qui optimise les classifications, mais il est possible de choisir davantage de clusters et de topics, ce qui conduit à une approche plus précise des échanges lexicaux dans ce forum.

    32Le tableau de contingence produit, qui présente le nombre de post, par année pour chaque contributeur, fait émerger une continuité de ces intervenants sur toute la période et un plus grand poids des posts.

    33Rappelons ici la position de Tim O’Reilly, considéré comme l’inventeur du terme « web 2.0 », qui parlait en 2005 de « wisdom of crowds » pour décrire les processus de partage et de participation entrainant automatiquement des améliorations de contenu grâce à la plateforme 2.0. Tim O’Reilly, « What Is Web 2.0. Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software », O’Reilly, 30 septembre 2005, http://oreilly.com/pub/a/web2/archive/what-is-web-20.html?page=1, consulté le 30 novembre 2017.

    34Olivier Klein, « The Lay Historian: How Ordinary People Think About History », dans Rosa Cabecinhas, Lilia Abedia (dir.), Narratives and Social Memory: Theoretical and Methodological Approaches, Braga, University of Minho, 2013, p. 25-45.

    35Notons que, d’une manière générale, les femmes regardent davantage les séries que les hommes, voir le tableau extrait de l’Enquête sur les pratiques culturelles des Français (2008) du ministère de la Culture et de la Communication cité dans Olivier Donnat, Dominique Pasquier, « Une sériphilie à la française », introduction au dossier « Les séries françaises », Réseaux, 165/1, 2011, p. 14.

    36L’analyse de la principale plateforme en ligne française d’informations sur le cinéma qui permet des commentaires amateurs sur des films démontre que la critique amateur ne propose pas un modèle alternatif de jugement par le profane, mais au contraire renforce le modèle du jugement expert des professionnels, repris par quelques contributeurs amateurs très actifs. Les auteurs de cette étude remarquent que « l’idéologie de la participation […] ne semble pas avoir supplanté le modèle traditionnel de la consécration » (p. 145), Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin, Thomas Legon, « Moi je lui donne 5/5 » : paradoxes de la critique amateur en ligne, Paris, Presses des Mines/Transvalor, 2014.

    37Hormis Jean-Pierre Azéma, on trouve les mentions « Paxton » (11 fois) et « Amouroux » (10 fois).

    38Voir à ce propos les réflexions de Serge Noiret signalant que « le Web offre ainsi une prépondérance de “mémoireˮ conjuguée à la première personne, et les témoignages peuvent être transmis directement sans la médiation de l’historien, sans que son sens critique n’orchestre l’écriture de l’histoire, sans différencier les sources et sans les insérer dans un contexte signifiant », Serge Noiret, « La digital history : histoire et mémoire à la portée de tous », Ricerche Storiche, 41/1, janvier-avril 2011, p. 141.

    39Valérie Beaudouin, Lionel Maurel, « La commémoration de la Grande Guerre sur le Web : présence et diffusion du patrimoine numérisé », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 121-122, 2016, p. 10-17.

    40Cette référence à son remarquable article « Mémoire partagée » nous donne l’occasion de rendre ici hommage à Louise Merzeau, disparue en 2017 et qui avait participé au départ à notre projet sur la série Un village français ; Louise Merzeau, « Mémoire partagée », dans Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld, Dictionnaire des biens communs, Paris, PUF, 2017, p. 794-799.

    41Voir les remarques d’Olivier Donnat et Dominique Pasquier évoquant « Une sériphilie à la française », art. cité.

    42Citons le projet actuel « Patrimoine numérisé en ligne » et l’ouvrage dirigé par Brigitte Juanals et Jean-Luc Minel, Enjeux numériques pour les médiations scientifiques et culturelles du passé (Nanterre, Presses universitaires de Nanterre, 2017) réalisés dans le cadre du Labex « Les passés dans le présent » (université Paris-Nanterre), ou Serge Noiret, Fréderic Clavert (dir.), L’histoire contemporaine à l’ère numérique, Bruxelles, Peter Lang, 2013.

    43Voir Rémy Besson, Claire Scopsi (dir.), « La médiation des mémoires en ligne », Les Cahiers du numérique, 12/3, 2016.

    44Voir Franck Dammour, « Pourquoi regardons-nous les séries télévisées ? », Études, 5, 2015, p. 81-92.

    45Voir Paola Paissa, « Exemple historique et argumentation : autour de la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 », Argumentation et analyse du discours, 16, 2016, http://journals.openedition.org/aad/2160, consulté le 23 janvier 2017.

    46Pour cette notion d’homonoïa construite à partir d’exemples historiques, voir Thierry Herman, « De l’exemple à l’exemplum : réflexions sur leur efficacité rhétorique », DICE, 8/2, 2011, p. 96-119.

    47Louise Merzeau, « Mémoire partagée », art. cité, p. 795.

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    Dallo, A., Ledoux, S., & Peschanski, D. (2019). La mémoire de l’Occupation sur la Toile. In G. Bonnot & S. Lamassé (éds.), Dans les dédales du web. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/11ywg
    Dallo, Alain, Sébastien Ledoux, et Denis Peschanski. « La mémoire de l’Occupation sur la Toile ». In Dans les dédales du web, édité par Gaëtan Bonnot et Stéphane Lamassé. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2019. doi:10.4000/11ywg.
    Dallo, Alain, et al. « La mémoire de l’Occupation sur la Toile ». Dans les dédales du web, édité par Gaëtan Bonnot et Stéphane Lamassé, Éditions de la Sorbonne, 2019, https://doi.org/10.4000/11ywg.

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    Bonnot, G., & Lamassé, S. (éds.). (2019). Dans les dédales du web. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/11ywm
    Bonnot, Gaëtan, et Stéphane Lamassé, éd. Dans les dédales du web. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2019. doi:10.4000/11ywm.
    Bonnot, Gaëtan, et Stéphane Lamassé, éditeurs. Dans les dédales du web. Éditions de la Sorbonne, 2019, https://doi.org/10.4000/11ywm.
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