Les vôtres, les nôtres, rue Haxo ou mur des Fédérés : mémoires conflictuelles de la Commune de Paris de 1871
p. 445-456
Texte intégral
1Plurielle, la Commune a également donné lieu à une pluralité de représentations et d’interprétations et a été l’objet de mémoires différentes. L’affrontement pendant les deux mois et demi du printemps 1871 entre Versailles, où siégeait l’assemblée nouvellement élue, à majorité monarchiste, et où s’était réfugié le gouvernement de Thiers après l’insurrection du 18 mars 1871, et le Paris de la Commune se termina par la Semaine sanglante de fin mai, du 21 au 28, lorsque l’armée versaillaise réinvestit la capitale dans une répression extrêmement violente et massive. Dès cette période, la Commune suscita une multitude d’écrits et d’images antagoniques. La profusion fut surtout du côté de la littérature et des images anticommunardes, favorisées par le silence imposé par la répression après l’écrasement. Dans ce prolongement se formèrent durablement des mémoires conflictuelles. Grossièrement, d’un côté s’élabora celle d’une insurrection fondamentalement populaire et d’une révolution sociale rompant avec l’oppression antérieure, réprimée dans le sang par Adolphe Thiers et l’armée. Au xxe siècle se développa l’idée d’une révolution ouvrière préparant l’avènement d’une société nouvelle, d’une « aurore » annonçant les révolutions prolétariennes. De l’autre côté s’édifia une mémoire anticommunarde associant à ce moment une époque d’anarchie et/ou de terreur révolutionnaire et de destruction, se terminant par les grands incendies de Paris et l’exécution d’une centaine d’otages et d’ecclésiastiques en mai ; ces deux événements furent en effet constitutifs de la « légende noire » de la Commune1. Le 5 avril 1871, après les exécutions sommaires par l’armée versaillaise de gardes nationaux faits prisonniers lors des combats, la Commune votait le décret sur les otages. Celui-ci prévoyait d’incarcérer « toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles » (art. 1) et de considérer comme « otages du peuple de Paris » les accusés retenus par le verdict du jury d’accusation (art. 4). Par ailleurs, « toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris, ser[ait], sur le champ, suivie de l’exécution d’un nombre triple d’otages » (art. 5). Ce décret suscita de nombreuses réactions, comme le montre le poème de Victor Hugo, « Pas de représailles ». Il conduisit également, parmi d’autres facteurs, à la démission des membres modérés – républicains radicaux – de la Commune. Parmi les personnes arrêtées et incarcérées pendant cette période, on compta essentiellement des ecclésiastiques – dont l’archevêque de Paris, Mgr Darboy – et des gendarmes ou sergents de ville. Ces arrestations renvoyaient à ce que représentaient pour la Commune l’ordre ancien et ses acteurs, en particulier le caractère autoritaire et policier du régime impérial, et au fort anticléricalisme des communards. La proposition en avril d’échanger l’archevêque contre Blanqui – alors emprisonné –, puis plusieurs otages, et enfin, en mai, la totalité de ceux-ci, se heurta toutefois au refus récurrent d’Adolphe Thiers. Cependant, aucun otage ne fut tué avant la Semaine sanglante. Mais le 24 mai, six d’entre eux furent exécutés dans la prison de la Roquette, aujourd’hui disparue : Mgr Darboy, le président de la Cour de cassation Bonjean, le curé de la Madeleine Deguerry et trois jésuites, les pères Olivaint, de Bengy et Caubert. Théophile Ferré, membre de la Commune, fut après les événements accusé d’avoir signé l’ordre, poussé par Genton, tous deux appartenant au groupe « blanquiste ». Le 26 mai, 50 otages parmi lesquels 36 gardes de Paris (des militaires), 10 ecclésiastiques et 4 « mouchards » furent pris sur ordre du blanquiste Émile Gois à la prison de la Roquette et furent conduits rue Haxo, au deuxième secteur de l’enceinte de Paris, situé à quelques centaines de mètres des fortifications dans le haut Belleville, et y furent exécutés. Là se trouvait, cité de Vincennes, au 79/81 rue Haxo, le quartier général de la Garde nationale du secteur. Y étaient alors réunis quelques membres de la Commune et du Comité central de la Garde nationale. Des élus communards présents, comme Eugène Varlin, tentèrent d’ailleurs de s’opposer à l’exécution. Deux jours plus tard, le 28 mai, les dernières barricades tombaient, dans le 11e et le 20e arrondissements. Aussi, au-delà des généralités relatives à la « légende noire » de la Commune, peut-on s’interroger sur ce que fut la mémoire de la « rue Haxo ». Celle-ci tient-elle une place particulière dans les mémoires conflictuelles de la Commune de Paris ? L’endroit fut-il un lieu expiatoire, devint-il un espace mémoriel tandis que commençait et s’imposait dans les années 1880 la commémoration des sympathisants de la Commune au mur des Fédérés ?
« Rue Haxo », quelle construction mémorielle après la Commune ?
2Les procès des communards arrêtés commencèrent dès août 1871, la répression judiciaire durant plusieurs mois et années. De très lourdes peines furent prononcées dans les « affaires » concernant les otages. Théophile Ferré fut exécuté au plateau de Satory en novembre 1871 en même temps que Louis Rossel et que le sergent Pierre Bourgeois. Il avait été condamné à mort quelques semaines plus tôt, en septembre, par le troisième conseil de guerre. Le début de l’année 1872 fut d’autre part marqué par les procès relatifs à l’exécution des otages : le sixième conseil de guerre jugea en janvier l’« affaire » de Mgr Darboy et des autres otages de la Roquette, et en mars, celle de la rue Haxo. En janvier, Genton fut condamné à mort ; en mars, pour la « rue Haxo », il y eut sept autres condamnations à la peine capitale, dont celle de François, directeur de la prison de la Roquette. Quatre condamnés furent fusillés à Satory en juillet 1872, un en janvier 1873, deux autres virent leur peine commuée en travaux forcés.
3Dans le même temps, les écrits et les images relatant les « crimes » de la Commune se multiplièrent à partir de l’été. De 1871 à 1873, une multitude d’articles, près de 300 livres, des gravures et des caricatures, des photographies et des photomontages représentèrent la Commune comme un danger moral et social. Les incendies, illustrés par les panoramas effrayants, les photographies de ruines, les images d’incendiaires et surtout de pétroleuses, furent particulièrement mis en avant pour étayer l’affirmation selon laquelle la Commune, sans projet politique et social, n’avait d’autre visée que la destruction du monde civilisé. Ce fut aussi le cas de l’exécution des otages, en particulier de ceux de la rue Haxo. En 1871-1872 circulait ainsi une série de photomontages réalisée par E. Appert, intitulée les « Crimes de la Commune2 », dont plusieurs mettaient en scène ces exécutions de mai, comme l’« Assassinat des otages dans la prison de la Roquette, le 24 mai 1871, à 8 heures du soir », le « Massacre des dominicains d’Arcueil, route d’Italie no 38, le 25 mai 1871, à 4 heures et demie », ou l’« Assassinat de 62 otages, le 26 mai 1871, à 5 heures du soir, rue Haxo 83 et 85, Belleville ». Ces photomontages étaient numériquement minoritaires par rapport aux images de ruines et aux portraits-cartes de fédérés, mais ils touchaient très certainement un vaste public, la diversité des formats (grandes planches, cartes-albums, cartes de visite) comme le sujet étant propices à une importante commercialisation. Ils cherchaient à souligner les deux extrémités sanglantes de l’insurrection, de l’exécution des généraux Lecomte et Clément-Thomas le 18 mars à celle des otages en mai, comme à mettre l’accent sur les victimes de la Commune, martyrs de l’épisode communard3.
4L’« Assassinat […] rue Haxo […] », dont le titre insiste sur le caractère criminel de 1871, représente ainsi les otages face à une foule indistincte, une « vile multitude », composée d’hommes comme de femmes. C’est d’ailleurs une femme, à cheval, qui commande la fusillade, détail que l’on retrouve chez des écrivains anticommunards comme Maxime Du Camp et qui n’est pas avéré. Bien qu’il soit parfois encore utilisé sans aucune distance critique, il convient de souligner que ce photomontage, de facture assez grossière comme le sont également les autres de la série, ne cherche pas à cacher qu’il s’agit d’une reconstitution. Il n’obéit pas à un souci d’exactitude historique – otages présentés ensemble alors qu’ils furent exécutés par petits groupes, protagonistes répartis sur plusieurs rangées et pointant les fusils en même temps, les uns derrière les autres, présence symbolique de la femme à cheval –, et renvoie plutôt aux conventions de la peinture d’histoire. Mais il s’agit, comme l’écrivent Stéphanie Sotteau et Quentin Bajac, de représenter l’événement « sous les traits de l’objectivité ». Toutefois, « c’est […] bien un récit partisan, de propagande », qui s’alimente des écrits anticommunards du moment et interagit avec eux. L’objectif est de mettre en avant le crime, sa répétition, comme ses soubassements. La gestuelle inverse ici bourreaux et victimes, soldats passant par les armes les fédérés lors de la Semaine sanglante et « communards » tirant sur les martyrs de la rue Haxo…
5Cette production photographique, qui allie « le naturalisme de la photographie à la force dramatique de la peinture d’histoire », qui tend à « brouiller les pistes », et dont la large diffusion fut l’objet d’une tolérance de la part des autorités après le décret de décembre 1871, nourrit ainsi très largement la mémoire anticommunarde de l’événement.
6Néanmoins, du fait du renforcement de la censure comme d’un désintérêt croissant pour le sujet, la circulation de cette imagerie déclina à partir de la fin de l’année 1872. Dans le même temps, la production anticommunarde écrite connut elle aussi une décrue, même si elle resurgit à la fin de la décennie, lorsque s’amplifièrent les débats sur l’amnistie. Quelle fut alors l’évolution de la mémoire de la rue Haxo ? En d’autres termes, y eut-il, au-delà de la diffusion de ces images, une construction mémorielle durable autour des lieux d’exécution des otages, et en particulier de cet endroit de Belleville ?
7Éric Fournier a bien montré qu’il existait dans les années 1870 un double mouvement : la volonté d’oblitérer la Commune et ses acteurs, de la rejeter dans les « limbes mémorielles », s’accompagna de celle de rappeler sa « barbarie ». Le déblaiement rapide des barricades, l’enfouissement des morts de la Semaine sanglante dans des fosses communes, auxquels il faudrait ajouter la censure et son application de plus en plus stricte, procédèrent des efforts d’effacement, facilités par le fait que beaucoup de contemporains souhaitaient oublier cette « année terrible4 ». Mais les procès qui se poursuivaient rappelaient qu’il fallait expier. Si la volonté expiatoire s’affirma dès après la Commune, elle s’afficha clairement au moment de « l’Ordre moral », en 1873. Celle-ci trouva toutefois principalement son expression dans la basilique du Sacré-Cœur. Le projet datait certes de 1870, le vœu avait été formulé par Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury en janvier 1871, mais il fut relancé par le nouvel archevêque de Paris en 1872. Le choix se porta alors sur Montmartre, permettant la construction d’une église sur une hauteur, dans le Paris populaire dont on craignait encore l’insurrection, et surtout là où avait commencé la Commune le 18 mars et où avaient été exécutés Lecomte et Clément-Thomas lors de cette journée. En 1873, le projet fut déclaré d’utilité publique, et deux ans plus tard, en 1875, on posa la première pierre sur la Butte. À cette occasion, Rohault de Fleury déclara clairement que « c’est là où la Commune a commencé, là où ont été assassinés les généraux Clément-Thomas et Lecomte, que s’élèvera l’église du Sacré-Cœur !5 ». Il y avait bien un désir d’expier les « crimes » révolutionnaires et en particulier les « crimes » de la Commune, sans que les acteurs ne soient d’ailleurs explicitement nommés, et le choix de Montmartre capta la mémoire de 1871. Remarquons que l’endroit renvoie non pas à l’exécution des otages en mai, mais à celle des deux généraux au commencement de l’insurrection.
8Qu’en fut-il dès lors de la Roquette ou de la rue Haxo ? Les deux lieux furent en partie effacés par l’érection à venir du Sacré-Cœur, même s’ils furent l’objet d’une « micro-monumentalité », pour reprendre l’expression d’Éric Fournier. Celle-ci fut le fait d’initiatives privées, sans grande visibilité sur le long terme. Ainsi en fut-il en 1872 de la plaque commémorative apposée rue de la Roquette et surtout du projet d’élaboration d’un lieu de mémoire rue Haxo. En mars, moins d’un an après la fin de la Commune et alors que se tenait le procès devant le sixième conseil de guerre, l’endroit fut ouvert au public et fut l’objet d’un pèlerinage dont la presse conservatrice se fit l’écho. L’affaire fut suivie par la Préfecture de police : un rapport du 29 mars avance que l’endroit est devenu « depuis un mois environ l’objet de visites quotidiennes. Parmi le nombre de visiteurs, on remarque beaucoup d’étrangers ainsi que plusieurs personnes de qualité », note l’officier de paix, qui estime que l’on compte alors une quarantaine de visiteurs par jour, seuls ou en petits groupes. Deux croix, plantées le long du mur, accueillent des couronnes mortuaires. Selon lui, le gardien vend des photographies des victimes, distribue des bulletins de souscription pour l’« Œuvre expiatoire du massacre des otages 24 et 26 mai 1871 » et recueille les dons6. Le président d’honneur de l’Œuvre était le marquis d’Audiffret et le projet émanait des milieux monarchistes catholiques. La souscription avait été lancée dans le but d’« élever un monument religieux à la mémoire de tous les otages sur le lieu où le plus grand nombre d’entre eux a péri » et de promouvoir au même endroit des « établissements de bienfaisance » qui devaient maintenir « la mémoire des victimes » et « la [faire] bénir »7. Les initiateurs pointaient dans le même temps la misère du haut Belleville, dont l’aménagement, comme la conquête ou la reconquête sociale, morale et religieuse, paraissait pour eux nécessaire et salutaire. Rappelons que Belleville, qui appartenait à cette périphérie vers laquelle les catégories populaires avaient été en partie rejetées avec les travaux haussmanniens, tint une place particulière dans le soutien à la Commune. Par ailleurs, la pauvreté du quartier nourrissait l’imaginaire de la menace avant même l’insurrection et, en 1871, nombreux furent les écrits anticommunards flétrissant le nouveau pouvoir des « gens de Belleville ». La sanctuarisation du lieu passa par l’installation et la bénédiction, en août 1873, d’une plaque commémorative, dans l’attente de la construction future d’un monument. L’endroit accueillait également une salle réunissant des objets ayant appartenu aux otages, faisant figure de « Musée des otages » inauguré à l’occasion. La cérémonie eut lieu en pleine période d’« Ordre moral » et surtout moins d’un mois après le vote de la loi déclarant d’utilité publique la construction du Sacré-Cœur sur la colline de Montmartre8. La mémoire du lieu continua d’être entretenue par la « Société des otages survivants », représentée par Eugène Crépin, un ancien otage et un des initiateurs de la cérémonie de 1873. Ce dernier publia en 1875 la brochure Les Martyrs du Calvaire de la rue Haxo, dont le titre donne à lire à lui seul le martyrologe élaboré autour des exécutions du 26 mai9. Comme l’a bien souligné Éric Fournier, ce lieu expiatoire opéra « un transfert victimaire », éludant la répression versaillaise et faisant des victimes de la Commune « les seuls martyrs possibles ». Néanmoins, la « rue Haxo » ne s’imposa pas, in fine, comme un lieu mémoriel de grande ampleur et comme un lieu expiatoire d’importance. L’endroit fit l’objet d’un effacement relatif après ces années où la mémoire anticommunarde s’imposa, d’autant que l’imagerie qui l’accompagnait tendit à décliner. Le monument envisagé ne fut finalement jamais construit. Malgré tout, l’inscription dans le quartier resta importante, sous l’impulsion des Jésuites qui avaient racheté la propriété. À l’intérieur de celle-ci, sur le mur, la plaque en marbre portait l’inscription en latin, « Jésus, en ce lieu le jour du 26 mai 1871 ont été sauvagement exécutés de façon impie, en haine du droit, de la religion et de la paix », et précisait les noms des otages exécutés.
Mur contre mur ? mémoire des victimes des versaillais et de la rue Haxo
9Les progrès des républicains puis leur conquête de la République dans les années 1880 de même que l’essor du socialisme conduisirent à un deuxième moment dans l’élaboration de la mémoire ou des mémoires de l’insurrection, dans le dernier quart du xixe siècle et au début du xxe siècle. L’amnistie plénière de 1880 devait s’inscrire dans la réconciliation nationale et les dirigeants républicains, derrière Gambetta, affirmèrent leur volonté qu’elle soit oubli de la Commune.
10Mais les communards de retour, de même que les socialistes, refusèrent cette amnésie. Mettant fin au silence imposé pendant les années de la répression judiciaire et de l’absence, ils prirent la parole, écrivirent, pour dire l’insurrection, la défendre, et pour dire la répression. Souvenirs et mémoires, poésies et chansons, œuvres de fiction, histoires revinrent sur la Semaine sanglante, la déportation et le bagne en Nouvelle-Calédonie ou l’exil. Défendre la Commune et dénoncer la répression conduisaient inéluctablement à examiner la question de l’exécution des otages.
11Ainsi l’Histoire de la Commune de 1871 que Lissagaray avait publiée en Belgique en 1876 et qui fut republiée en France en 1896 mentionne à ce sujet une foule déchaînée, dans le contexte des exécutions menées par l’armée versaillaise, d’une confusion globale dans la défaite, et d’une autorité de la Commune qui n’existe plus. L’ouvrage souligne ainsi que le massacre des otages n’est pas de la responsabilité du Conseil de la Commune. Il suggère aussi l’intérêt de Thiers pour ce massacre qui justifie la répression. Il cherche enfin à expliquer cette violence : exécutions massives et sommaires des fédérés par les versaillais, réaction du peuple face à « ces gendarmes, ces policiers, ces prêtres qui, vingt années durant, avaient piétiné Paris, représentaient l’Empire, la haute bourgeoisie, les massacreurs, sous leurs formes les plus haïes ». Surtout, il recourt à la comparaison, pour montrer qu’elle est sans appel. « Quand une poignée d’exaspérés, pour venger des milliers de leurs frères, fusillent soixante-trois otages, sur près de trois cents qu’ils ont entre les mains, la réaction se voile la face et proteste au nom de la justice », écrit-il, avant de poursuivre : « Que dira donc cette justice de ceux qui, méthodiquement, sans anxiété sur l’issue de la lutte, et surtout la lutte terminée, fusillèrent vingt mille personnes dont les trois quarts au moins n’avaient pas combattu ? » Car le martyre est bien ici celui des fédérés, comme l’illustre la mort d’Eugène Varlin, celui qui, précisément, « avait risqué sa vie pour sauver les otages de la rue Haxo » et qui fut traîné dans les rues de Montmartre le 28 mai avant d’être exécuté. La conclusion de Lissagaray après qu’il a retracé son calvaire est bien connue : « Le mont des Martyrs n’en a pas de plus glorieux10. »
12En outre, face à la mémoire anticommunarde, les commémorations au mur des Fédérés qui s’imposèrent dans cette période contribuèrent elles aussi à faire exister, après cette décennie de silence, une mémoire communarde ; celle de la Commune, et peut-être plus encore celle de la répression. Le refus de l’oubli empêchait le « transfert victimaire » des fusillés de 1871 aux otages exécutés.
13Cela ne signifie en aucune façon que tous les anciens communards ou leurs partisans eurent une position identique sur cette question. En 1871, des membres de l’assemblée communale avaient tenté de s’opposer aux exécutions de la rue Haxo. En exil, le sujet continua à diviser, en donnant lieu à de multiples controverses. Elles se poursuivirent au retour. Les prises de position furent dès lors très diverses et varièrent également avec le temps. Certains acceptèrent l’exécution des otages en admettant « toute la responsabilité de tous les actes de la Commune », pour reprendre les termes d’Édouard Vaillant au conseil municipal de Paris en 1884 ; ou la justifièrent par les circonstances, comme le fait par exemple le blanquiste Gaston Da Costa, bien des années plus tard, lorsqu’il note que l’exécution des prisonniers se fit par les derniers « et par conséquent par les meilleurs combattants de la Commune », et précise que c’est un « acte qu’on peut juger inutilement atroce mais qui rentre dans l’ordre des faits de suprême exaspération des foules insurgées et désespérées »11. D’autres, comme Jules Vallès, Charles Longuet ou encore Maxime Vuillaume, à des dates différentes, choisirent surtout de se mettre à distance. Dans L’Insurgé, paru en volume en 1886, Vingtras/Vallès, qui qualifie Théophile Ferré de « fanatique », insiste sur le fossé qui existe entre la foule déchaînée et les membres de la Commune au moment du massacre de la rue Haxo ; position difficile du lettré face au peuple qu’il encense par ailleurs, mais qui se transforme ici en foule vengeresse.
14Quoi qu’il en soit, quelles que soient les prises de position, la comparaison entre la mort des otages pendant la Semaine sanglante et l’ampleur, l’arbitraire, la cruauté de la répression pendant ces jours est posée quasi automatiquement. Au tournant du siècle, alors que la Commune s’éloigne, Maxime Vuillaume consacre ainsi un Cahier entier de ses Cahiers rouges aux exécutions des otages, qu’il déplore, et un long passage à celles de la « rue Haxo », qualifiées de « massacre », de « scène sanglante », d’« inutile » ou d’« effroyable » « hécatombe » ; il y retranscrit les souvenirs d’Alphonse Humbert entendant la scène d’un cabaret proche, en compagnie de Lissagaray et des membres de la Commune présents. Par l’intermédiaire d’Humbert, Vuillaume évoque le lieu une fois la foule dispersée : « Les arbustes brisés, le sol piétiné, semblaient avoir été ravagés par un ouragan. Au bas du mur, une masse effrayante, déjà à demi noyée dans l’ombre, qui était le tas de cadavres. »
15Pourtant, là encore, la comparaison est pour lui nécessaire, comme en témoignent le contenu comme la construction des Cahiers. Le premier Cahier traite de fait de l’expérience de la cour martiale du Luxembourg où Vuillaume a échappé par hasard et de peu à la fusillade et s’achève par « Le compte des morts ». Le deuxième, qui a pour sujet les otages, fait écho au premier, puisqu’après le « massacre » vient également « Le compte des morts », pour finir par une comparaison finale sans équivoque :
Lorsque nous quittâmes le jardin de la rue Haxo […], je me retournai une dernière fois vers le mur.
Et, par la pensée, il me sembla revoir le tas des fusillés, les uniformes et les soutanes, les faces sanglantes et les membres hachés. Je sentis involontairement mon cœur se serrer, une tristesse m’envahir. Et il me sembla aussi que d’autres morts se levaient – les nôtres –, ceux des infâmes cours martiales, ceux du Luxembourg, ceux de la caserne Lobau, ceux du square Saint-Jacques, ceux de Satory, qui marchaient en longues files, venant par centaines, par milliers, se coucher au pied du mur, emplir le jardin, former une terrifiante montagne dont j’avais peine à voir le faîte, et sous laquelle disparaissaient les cinquante victimes du 26 mai 187112.
16Au tournant du siècle, Vuillaume choisit de se rendre rue Haxo. Est-ce à dire que l’endroit accueillait alors le mémorial imaginé dans les années 1870 ou qu’il était au moins resté un lieu mémoriel ? L’ancien journaliste du Père Duchêne évoque en réalité dans ses Cahiers un souvenir fort discret, en la personne de « trois prêtres, très vieux » venus s’agenouiller devant le mur et suffisamment âgés pour avoir connu 1871. Sous le patronage relativement durable des Jésuites, qui vendirent et réinvestirent finalement la propriété au gré de la politique de la République vis-à-vis des congrégations, l’ensemble se présentait explicitement au début du xxe siècle comme un mémorial, reposant sur l’élaboration d’un chemin des martyrs et du souvenir. La cité de Vincennes perdit communément son nom dans les années 1870, puis la grille d’entrée, au 85 rue Haxo, fut surmontée d’une enseigne en bois en berceau sur laquelle était inscrit le nom « Villa des otages ». Derrière l’entrée, au bout de l’allée bordée de pavillons, se trouvait une première plaque, en marbre blanc, portant l’inscription « 26 mai 1871. Entrée du centre du secteur où les otages furent acculés par une foule furieuse ». Là, en tournant à gauche, le visiteur trouvait une porte cochère, donnant accès la cour, où se situait à droite un bâtiment à clocheton avec balcon de bois, existant déjà en 1871, qui portait une deuxième plaque, « 26 mai 1871. Balcon de la salle du Conseil où l’on délibéra sur le sort des victimes ». Une troisième plaque apposée sur la façade indiquait « 26 mai 1871. Mur où une vivandière de 19 ans dirigeant son revolver sur un garde de Paris tua un père de Picpus qui l’avait couvert de son corps ». Lui faisait face un bâtiment plus récent, où les cellules de la Grande Roquette occupées par les Jésuites exécutés le 24 mai 1871 avaient été reconstituées après l’achat en 1899-1900, lors de la démolition de la prison, des portes en bois et des grilles à barreaux. Près de l’entrée de ce bâtiment se trouvaient également une statue en plâtre du jésuite Pierre Olivaint, exécuté le 26 mai, et une petite chapelle. La cour donnait sur le mur d’exécution et le jardin. Sur le mur, la plaque portant le nom des victimes était entourée de deux autres plaques en marbre, plus petites, portant le texte « 26 mai 1871. Lieu du massacre des victimes ». Au pied du mur, sous un auvent et entourée d’une balustrade en fer, la fosse « obscure » au centre de laquelle se dressait une nouvelle plaque : « 26 mai 1871. Fosse ignoble où furent jetés pêle-mêle les corps des victimes ». À cet ensemble s’ajoutaient différentes plaques de marbre tenant sur des tiges et indiquant les lieux d’inhumation de différents corps13. On le voit, bien que le monument prévu ne vît jamais le jour, les plaques créaient autant de stations qui rappelaient le chemin de croix des otages martyrs. Par ailleurs, la propriété abritait un patronage, réalisant le souhait de l’Œuvre expiatoire. Cependant, outre que cette reconstitution théâtrale était diversement appréciée, le lieu, uniquement visitable sur demande à la concierge, ne paraît pas avoir été largement fréquenté. S’il restait un lieu mémoriel, il était définitivement de faible intensité, disparaissant il est vrai derrière la confrontation spatiale entre le mur des Fédérés et la basilique du Sacré-Cœur ouverte en 1897.
17Quelle fut, pour conclure, la postérité de la « rue Haxo » au xxe siècle, tandis que continuèrent les montées au mur des Fédérés au Père-Lachaise, avec une affluence variable selon la position des gauches ? Dans les années 1930 fut construite une nouvelle église plus vaste, inaugurée en 1938, et « Notre-Dame-des-Otages » devint paroisse en 1961. Dans les années 1950, les bâtiments furent détruits, mais il se maintint une œuvre sociale. Existe-t-il encore des traces mémorielles de 1871 ? Aujourd’hui, la cour intérieure abrite toujours deux portes en bois des cellules de la Roquette et un fragment du mur, surmonté d’une plaque commémorative datant du centenaire de la Commune, 1971. Celle-ci mentionne les « prêtres sacrifiés à la haine antireligieuse » et « les gardes de Paris et prisonniers civils victimes des passions politiques », qui « ne sont pas tous morts pour la même cause mais ont partagé les mêmes souffrances », mais précise, dans le sens d’un apaisement, que « s’il faut sévèrement condamner les responsables du crime, on n’oubliera pas les événements tragiques qui se succédaient alors dans la capitale… ». Cependant l’endroit, fermé et difficilement accessible, n’est que très rarement visité. Les réactivations provoquées en mai 2021 par le cent cinquantenaire de la Commune paraissent largement circonstancielles et éphémères. Précisons toutefois qu’en novembre 2021 le pape François a reconnu la mort en martyrs de cinq otages, Henri Planchat et quatre autres ecclésiastiques, ouvrant la voie à une béatification en avril 2023. Reste le nom étrangement maintenu de « Villa des Otages » et le nom de l’église paroissiale, « Notre-Dame-des-Otages », mais il n’est pas certain que ces derniers soient signifiants pour nombre de Parisiennes et de Parisiens, y compris celles et ceux de ce quartier de Belleville.
Notes de bas de page
1Voir Danielle Tartakowsky, « La mémoire de la Commune », dans La Commune de Paris en 1871, mairie de Paris, 2007, p. 61-64 ; Éric Fournier, « La Commune n’est pas morte ». Les usages politiques du passé de 1871 à nos jours, Montreuil, Libertalia, 2013 ; Id., « Les usages politiques de la Commune » et « La “Légende noire” de la Commune », dans Michel Cordillot (éd.), La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’événement, les lieux, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2021, p. 1005-1006 et 1007-1008 ; Laure Godineau, La Commune de Paris par ceux qui l’ont vécue, Paris, Parigramme, 2010 ; Marc César, Laure Godineau, « La Commune, une histoire en renouvellement », dans Marc César, Laure Godineau (éd.), La Commune de 1871. Une relecture, Grâne, Créaphis, 2019, p. 5-15.
2Malgré l’interdiction de décembre 1871, renforcée et étendue en novembre 1872, d’exhiber et de mettre en vente des images en rapport avec la Commune, portraits surtout, mais aussi photomontages. Voir Quentin Bajac (éd.), La Commune photographiée, Paris, Réunion des musées nationaux, 2000, p. 5-14 ; Bertrand Tillier, La Commune de Paris, révolution sans images ? Politique et représentations dans la France républicaine. 1871-1914, Seyssel, Champ Vallon, 2004, notamment p. 59-75.
3Stéphanie Sotteau, Quentin Bajac, « Eugène Appert, les premiers photomontages politiques ? », dans La Commune photographiée, op. cit., p. 40-46.
4É. Fournier, « La Commune n’est pas morte », op. cit., p. 24-28.
5David Harvey, Paris, Capital of Modernity, Routledge, New York/Londres, Routledge, 2006, trad. coordonnée par Matthieu Giroud, Paris, capitale de la modernité, Paris, Les Prairies ordinaires, 2012, p. 508.
6Archives de la Préfecture de police (désormais APP), BA 366-3, dossier « Otages de la Commune – Société dite des Messes anniversaires du massacre des otages. Monument commémoratif ». Je remercie très vivement Maxime Jourdan de m’avoir informée de l’existence de ce dossier et de m’avoir fourni des photographies des rapports et documents qu’il contient. Voir aussi l’article détaillé d’A. Dalotel, “1871, le drame de la rue Haxo : un lieu de mémoire impossible”, Gavroche, 103, janv-fév. 1999.
7APP, BA 366-3 et BnF (disponible sur Gallica), Œuvre expiatoire du massacre des otages, 24 et 26 mai 1871, Appel à tous les chrétiens de l’univers catholique et aux amis de la France.
8Voir par exemple La Presse, 10 août 1873 ou Le Petit Moniteur universel, 12 août 1873.
9Eugène Crépin, Les Martyrs du Calvaire de la rue Haxo, Paris, Typographie Lahure, 1875.
10Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, Dentu, 1896, p. 375 et 389.
11Gaston Da Costa, La Commune vécue : 18 mars-28 mai 1871, Paris, Ancienne Maison Quantin, 1903-1905, t. 1, 1903, p. 447.
12Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges, éd. par Maxime Jourdan, Paris, La Découverte, 2011, p. 114-116 et 121 (1re éd. Cahiers de la quinzaine, 1908-1914).
13Lucien Lambeau, Le mur de la rue Haxo. Étude descriptive faite à l’occasion de la mise en vente de la villa des otages au mois de décembre 1909, Paris, Jouve & Cie, 1910, p. 5-14.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Enfermements. Volume II
Règles et dérèglements en milieu clos (ive-xixe siècle)
Heullant-Donat Isabelle, Claustre Julie, Bretschneider Falk et al. (dir.)
2015
Enfermements. Volume III
Le genre enfermé. Hommes et femmes en milieux clos (xiiie-xxe siècle)
Isabelle Heullant-Donat, Julie Claustre, Élisabeth Lusset et al. (dir.)
2017
Se faire contemporain
Les danseurs africains à l’épreuve de la mondialisation culturelle
Altaïr Despres
2016
La décapitation de Saint Jean en marge des Évangiles
Essai d’anthropologie historique et sociale
Claudine Gauthier
2012
Enfermements. Volume I
Le cloître et la prison (vie-xviiie siècle)
Julie Claustre, Isabelle Heullant-Donat et Élisabeth Lusset (dir.)
2011
Du papier à l’archive, du privé au public
France et îles Britanniques, deux mémoires
Jean-Philippe Genet et François-Joseph Ruggiu (dir.)
2011
Figures de femmes criminelles
De l’Antiquité à nos jours
Loïc Cadiet, Frédéric Chauvaud, Claude Gauvard et al. (dir.)
2010
