URL originale : https://books.openedition.org/psorbonne/114132
Chapitre 15. Pollution
À qui la faute ?
p. 265-281
Texte intégral
1S’il y a un enfer sur Terre, il est juste là devant moi, non loin de Gbaramatu dans l’État du Delta. Je patauge dans une gadoue infecte, glissante et collante tout à la fois. Les vapeurs toxiques me prennent à la gorge. La chaleur, la moiteur, la fumée, la végétation brûlée, la terre noircie par les déversements incessants de pétrole : tout indique que je m’approche bien du feu perpétuel des chaudrons de la géhenne.
2Alimentée par le brut volé dans les oléoducs des compagnies pétrolières, cette raffinerie artisanale et illégale a pourtant la réputation d’être performante. Un de ses responsables affirme qu’elle produit jusqu’à 10 000 litres d’essence, de diesel et de pétrole lampant par jour. Ses ouvriers sont relativement bien payés et travaillent torse nu en plein air. Leur peau est couverte de brûlures et on me raconte qu’ils ne tiennent pas plus de deux ans avant de succomber à des problèmes respiratoires incurables. Et pour cause : l’un d’eux n’hésite pas à tremper directement sa main dans le liquide qui sort de la cuve où l’on chauffe l’huile de pétrole. C’est ainsi au jugé qu’il teste la viscosité des produits qui sont ensuite transportés dans des seaux et répartis dans différents types de fûts destinés à contenir de l’essence, du kérosène ou du diesel.
3Je jette un coup d’œil aux alentours. Tous les environs ont été saccagés par les incendies, les fuites de pétrole et l’évacuation de résidus. Ce n’est pas étonnant. Les péniches en bois qui transportent la précieuse cargaison fuient de partout et on estime que près de la moitié du brut raffiné illégalement dans le delta est rejetée sous forme de déchets dans la nature1. La région de Warri n’est pas la seule touchée. À l’autre bout du delta, le pays ogoni est bien autant affecté par les activités dites de bunkering, un terme technique qui, initialement, désignait un transbordement de fuel entre deux bateaux et qui, maintenant, fait référence au percement des pipelines par des gangs de pirates.
Fig. 49. Une raffinerie illégale près de Gbaramatu dans l’État du Delta (2011)

4Avec sa verve habituelle, le militant ijaw Asari Dokubo, que je retrouve un peu plus tard à Warri, ne manque pas de conspuer les criminels qui polluent la région. Il en veut particulièrement aux Ogoni. « Ce sont eux qui polluent leur propre terre, pas Shell » ! En effet, on ne produit plus de pétrole en pays ogoni depuis le départ de la compagnie anglo-hollandaise en 1993. Des gangs mafieux ont donc profité de l’absence de la multinationale pour aller piller en toute impunité les puits qui n’étaient plus gardés.
5« Ça n’a rien à voir avec Shell », s’exclame Asari Dokubo. « Les responsables de la pollution sont des voleurs qui ont désespérément besoin d’argent et qui se fichent bien de détruire l’environnement et la vie sous-marine. Ils raffinent eux-mêmes le pétrole et en perdent une bonne partie dans les criques. Il faut bien le reconnaître. C’est partout comme ça dans le delta, et pas seulement chez les Ogoni. Le pétrole frelaté qui est vendu au marché noir est aussi dangereux pour les consommateurs. Des réchauds de pétrole lampant explosent, des gens sont brûlés au troisième degré. Le MOSOP (Movement for the Survival of the Ogoni People) devrait s’exprimer à ce sujet. C’est trop facile de s’en prendre uniquement à Shell pour se faire un peu de publicité à l’international2 ».
6Assurément, la parole d’Asari Dokubo n’est pas politiquement correcte et a toutes les chances de déplaire aux lobbies écologistes. Le constat est d’autant plus gênant que, sur le terrain, on se rend compte que les communautés « hôtes » ont effectivement une part de responsabilité dans les dégâts environnementaux de la zone. Parce qu’ils se méfient des forces de sécurité, d’abord, les autochtones évitent de rapporter les marées noires à la police, de crainte d’être accusés de sabotage et de devoir payer un bakchich pour être relâchés. D’autres, quant à eux, participent activement au bunkering pour gagner de l’argent, ou bien construisent délibérément leur maison à proximité des sites de production pour être sûrs de toucher des compensations en cas de problème. Il est aussi arrivé qu’après l’explosion ou le percement d’oléoducs, certains s’emploient à aggraver les marées noires pour bénéficier des contrats de nettoyage. Chez les Ijaw d’Ogbia au sud de Yenagoa, par exemple, les habitants de Kolo Creek avaient pour habitude de disséminer sur leur territoire le pétrole déversé dans la nature et récolté dans des seaux, espérant ainsi capter l’essentiel des dédommagements au détriment des villages voisins3.
7Dans un tel contexte, il semble difficile de croire les « militants » du delta selon qui le bunkering et le raffinage illégal seraient des formes de résistance « civile » contre les compagnies pétrolières et un État prédateur. Pour les activistes les plus radicaux, le vol de brut serait légitime : les autochtones reprendraient simplement de force ce qui devrait normalement leur revenir de droit. À sa manière, le bunkering ne serait jamais que le pendant tropical des mines artisanales qui, dans la ceinture centrale et le nord sahélien du Nigeria, sont exploitées illégalement par des particuliers. De fait, les mobiles économiques du pillage des oléoducs dans le delta sont évidents. En revanche, on n’y décèle pas la moindre stratégie politique ou sociale : les « militants », par exemple, n’ont pas cherché à compenser les manquements de l’État en finançant des cliniques ou en redistribuant directement aux habitants les gains tirés des trafics d’essence de contrebande.
8Ainsi, le nombre de sabotages de pipelines ne correspond pas aux grandes séquences du conflit qui, depuis la révolte des Ogoni, a opposé les populations du delta aux compagnies pétrolières et au gouvernement tout à la fois. À la fin de la dictature Abacha, notamment, la situation s’est rapidement dégradée alors qu’augmentait le pourcentage de dérivation accordé aux États producteurs. Il est vrai que la répression des régimes militaires avait vraisemblablement réfréné les pratiques de bunkering. En outre, les sabotages de pipelines sont sans doute devenus plus visibles, car mieux rapportés dans les médias, quand les civils sont revenus au pouvoir, avec sept attaques recensées en 1993, trente-trois en 1998, 497 en 1999 et 600 en 20004. La suite des événements n’a cependant pas confirmé la dimension politique d’activités qui obéissaient d’abord à des logiques lucratives et criminelles. D’après les chiffres disponibles… et toujours discutables, la fréquence des attaques contre des oléoducs a visiblement diminué en 2006, quand le MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta) a pris le relais de la NDPVF (Niger Delta Volunteer People’s Force) d’Asari Dokubo, avant de rebondir au moment de l’amnistie de 2009 puis de l’échec du président Goodluck Jonathan aux élections de 2015, spécialement en 2013 et 20165.
9En pratique, il serait bien hasardeux de tirer la moindre conclusion politique de ces variations erratiques, sachant que les spéculations en la matière sont parfois contradictoires. Certains chercheurs ont estimé que l’augmentation du bunkering après l’amnistie de 2009 aurait correspondu au recyclage des « militants » qui, une fois démobilisés, auraient ainsi cherché à compenser la perte des revenus qu’ils tiraient autrefois du racket et du kidnapping. Les mêmes analystes devaient cependant soutenir qu’il y avait eu davantage de vols de brut pendant les périodes de conflits les plus intenses, notamment en 2001-2005, lorsque les insurgés avaient eu désespérément besoin d’argent pour acheter des armes et que les autorités étaient trop occupées à les réprimer pour être en mesure de combattre les trafiquants6.
10Si l’on veut absolument en faire une lecture politique, le bunkering met plutôt en évidence les incohérences de pseudo-militants qui disent lutter contre la pollution tout en contribuant activement à dévaster leur propre environnement. Un tel paradoxe interroge les discours convenus sur les répercussions sociales des dégâts de l’industrie pétrolière. Pour de nombreux chercheurs nigérians, les marées noires, de pair avec les réquisitions de terres, appauvrissent la population et exacerbent les tensions dans la mesure où elles détruisent les zones de pêche et les aires cultivables, réduisant d’autant l’accès à des ressources de plus en plus rares7. Certains vont même jusqu’à soutenir que la pollution serait devenue la principale source de violence dans la région car elle alimenterait le chômage, précipiterait l’exode rural vers des bidonvilles et y exacerberait les phénomènes de délinquance juvénile8.
11Mais les avis sont loin d’être unanimes. D’abord, le rôle de la pollution pétrolière en matière de violence est discutable alors que de nombreuses autres villes du pays ont également connu une explosion de la criminalité dans des régions qui n’étaient pas productrices. De plus, des chercheurs nigérians soulignent que la dégradation de l’environnement ne doit pas masquer les causes profondes des conflits, qui sont d’abord d’ordre politique et économique9. D’autres questionnent pour leur part l’impact réel des marées noires. À leurs yeux, les dégâts ne sont pas tous irrémédiables et les liens de cause à effet restent difficiles à prouver scientifiquement au vu de la multiplicité des facteurs susceptibles d’avoir une incidence sur l’évolution à long terme de la faune et de la flore dans les zones pétrolifères10. D’une manière générale, il convient aussi de noter que les discours convenus sur la raréfaction des ressources relèvent très largement d’une construction politique en vue d’avancer des revendications11.
Un environnement très dégradé
12Au milieu de ces controverses, une seule chose est sûre : le delta est une région abominablement polluée. Mais les dégâts y prennent des formes très variées, depuis les marées noires qui ravagent les criques de la région jusqu’à l’émission de gaz de combustion par les pots d’échappement troués de véhicules hors d’âge dans les embouteillages de Port Harcourt ou Warri. Concernant plus particulièrement l’industrie pétrolière, les risques existent à toutes les étapes de la production12. Les campagnes de prospection, d’abord, utilisent des explosifs qui laissent des cratères à la surface du sol. De plus, elles obligent à défricher la brousse et à abattre dans la mangrove des arbres qui, pour certains, mettent plus de trente ans pour repousser. Dans un second temps, le forage de puits amène ensuite à rejeter dans la nature les additifs chimiques utilisés par les opérateurs. La construction de routes et la pose d’oléoducs peuvent aussi conduire à détourner des cours d’eau, obstruer des criques et entraver la circulation et la reproduction des ressources halieutiques. La production elle-même débouche parfois sur des marées noires qui prennent encore plus d’ampleur en période d’inondation, pendant la saison des pluies.
13Par ailleurs, il faut distinguer les dégâts de l’industrie à terre, en mer ou dans les airs. Les torchères de gaz, notamment, ont un impact dévastateur, car elles émettent du dioxyde de carbone et du méthane qui contribuent à l’effet de serre et qui acidifient les eaux de pluies. Dans ce domaine, le Nigeria a un moment eu le triste privilège d’être, à la fin des années 2000, le premier ou deuxième plus gros pollueur du monde, aux côtés de la Russie, mais avant l’Iran et l’Algérie13. Peu avant de mourir dans un mystérieux accident d’avion en 1996, le fameux économiste nigérian Claude Ake, qui était originaire de Port Harcourt, allait même jusqu’à soutenir que son pays contribuait plus au réchauffement climatique que tout le reste de la planète14 ! Depuis lors, la situation semble s’être un peu améliorée. La part du Nigeria dans les volumes de gaz torché à l’échelle mondiale est tombée de 16 % en 2008 à moins de 7 % dix ans plus tard15. Selon les chiffres officiels, elle serait aussi passée de 99 % de la production du pays en 1970 à 75 % en 1990, 54 % en 2000 et 10 % en 201816. Mais ce déclin, il est vrai, n’a pas forcément correspondu à une diminution des volumes torchés en valeur absolue. En effet, il a surtout suivi le développement de la production gazière.
14Entretemps, les marées noires de pétrole à terre, plus qu’en mer, n’ont pas cessé. Bien au contraire, elles ont vraisemblablement augmenté à cause du bunkering. Les chiffres restent très disputés en l’absence de sources fiables et indépendantes. Les lobbies écologistes, en particulier, ont souvent exagéré les tendances. D’après le Fonds mondial pour la nature (WWF) et l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), par exemple, la production pétrolière aurait conduit à déverser entre 9 et 13 millions de barils dans le delta entre 1956 et 2006, cinquante fois plus que la fameuse marée noire provoquée par le naufrage de l’Exxon Valdez au large des côtes de l’Alaska en 198917. La comparaison a frappé les esprits et a été reprise à l’envi par les médias et des activistes qui ne se sont jamais demandé comment on avait pu aboutir à de tels chiffres18. Tout en reconnaissant qu’il était difficile de mesurer précisément les volumes déversés dans la nature, Amnesty International devait ainsi soutenir que la pollution pétrolière dans le delta équivalait chaque année à une marée noire de l’Exxon Valdez19.
Fig. 50. Une marée noire provoquée par la rupture d’un oléoduc d’Agip dans l’État du Bayelsa (2011)

15Les chiffres mentionnés par le WWF et l’IUCN auraient pourtant mérité d’être recoupés et discutés. Ils étaient en effet issus de réunions organisées avec des écologistes nigérians lors d’une visite d’une semaine dans le delta. En l’absence de tout relevé de terrain, les « experts » du WWF et de l’IUCN ont tout simplement extrapolé les chiffres officiels et incomplets de la NNPC (Nigerian National Petroleum Corporation) et de son DPR (Department of Petroleum Resources), auxquels ils ont arbitrairement rajouté quelques millions de barils au cas où une marée noire n’aurait pas été recensée. Ils ont en outre appliqué la même moyenne d’une année à l’autre et n’ont pas cherché à ajuster leurs chiffres en fonction des niveaux de production, qui étaient très faibles à la fin des années 1950 et pendant la guerre du Biafra. Leurs estimations, qui plus est, ont contredit les résultats d’autres ONG de défense de l’environnement20. Enfin, elles se sont révélées être systématiquement supérieures aux bilans établis par le gouvernement américain ou les Nations Unies, selon qui entre 1,5 et 3 millions de barils de pétrole brut ont été déversés à l’intérieur du delta en quarante ans de production, de 1960 à 200021.
16En réalité, le Nigeria ne fait pas partie des pays les plus touchés par des marées noires de grande ampleur22. La contamination des sols du delta provient plutôt des infiltrations et du déversement en continu des huiles qui en sont extraites. La question des chiffres de la pollution, elle, a souvent été manipulée pour servir d’argument politique contre les multinationales et le gouvernement fédéral. Mais les tentatives de quantification manquent généralement de rigueur et, en l’état actuel des choses, il reste difficile de dégager des tendances à la hausse ou à la baisse. Au sein même de l’appareil d’État, les différentes instances gouvernementales avancent des chiffres contradictoires : en 2018, le DPR mentionnait la perte de 9 718 barils ; la NOSDRA (National Oil Spill Detection and Response Agency), de 25 308 barils ; la NNPC, de 76 150 barils23. Les incohérences sont aussi manifestes dans l’interprétation des chiffres. Certains analystes ont ainsi estimé que l’intensité des marées noires avait diminué avec le retour au pouvoir des civils pendant la Deuxième République, de 1979 à 1983. À en croire Augustine Ikein, par exemple, les volumes déversés dans le Rivers, qui comprenait à l’époque le Bayelsa, seraient passés de 311 000 barils en 1980 à 12 100 en 1981 et de 206 000 barils à 8 400 dans l’État voisin du Bendel, qui incluait l’actuel État du Delta24. D’après ce même auteur, cependant, le nombre de barils perdus chaque année dans la nature était, en moyenne, supérieur aux niveaux enregistrés pendant les précédentes dictatures militaires, à hauteur de 9 100 barils dans le Rivers entre 1981 et 1984, contre 8 097 de 1970 à 1980, les chiffres équivalant pour le Bendel étant, respectivement, de 5 300 et 4 320 barils.
17Non sans contradictions, d’autres analystes devaient pour leur part tabler sur une diminution de l’ampleur des marées noires au cours de la décennie suivante… avec une moyenne annuelle de 50 000 barils perdus sur la période 1991-199625. En même temps, certains chercheurs admettaient qu’avec la montée des violences, les opérateurs de l’industrie étaient de moins en moins capables d’intervenir dans les zones affectées par les catastrophes. Selon eux, la proportion de marées noires qui ont pu être stoppées sans pour autant procéder au nettoyage des environs serait ainsi passée de 72 % en 1976 à 97 % en 199626. Pour évaluer l’évolution de la situation, il aurait de toute façon fallu rapporter l’ampleur de la pollution aux niveaux de production pétrolière, qui se sont affaissés au cours des années 1980, sans pour autant témoigner du moindre progrès en matière de préservation de l’environnement.
18Depuis lors, les chiffres ont continué d’être contestés alors que le nombre d’attaques contre des oléoducs ne témoignait pas forcément de l’évolution des volumes de pétrole qui étaient soit déversés dans la nature et jamais récupérés, soit volés pour être exportés ou raffinés sur place27. À tort ou à raison, la plupart des chercheurs ont tablé sur une augmentation substantielle des niveaux de pollution à terre du fait du développement des activités de bunkering28. Toutes proportions gardées, celles-ci font désormais figure de record mondial si l’on en juge par leur ponction dans la production de brut du pays. Mais elles sont sans doute mieux mesurées aujourd’hui, ce qui les rend plus visibles. Le phénomène du bunkering n’est pas nouveau et on en trouvait déjà trace lors de la guerre du Biafra. Pendant la Deuxième République, on a aussi vu les premières arrestations de marins impliqués dans le détournement de brut à bord de supertankers comme le Shanghai Express, un navire coréen, en 1983. Le pillage des oléoducs a par ailleurs perduré pendant la dictature militaire de Muhammadu Buhari, qui a vainement essayé de punir de la peine de mort les auteurs de sabotages en vertu de deux décrets édictés en 1984 et 1985. Depuis lors, le bunkering est devenu une sorte de business routinier. Il s’opère « à chaud » lorsqu’il s’agit de siphonner un oléoduc en cours d’activité, ou bien « à froid » lorsqu’il s’agit de récupérer le brut qui se répand dans les environs après avoir fait exploser un pipeline29.
Les multinationales dans l’œil du cyclone
19Les compagnies pétrolières, elles, ont indéniablement participé du problème de la pollution. Dès juillet 1970, quelques mois à peine après la fin de la guerre du Biafra, un puits de Shell explosait ainsi à Bomu près de Dere, un village du clan ogoni des Gokana dans le Rivers. En janvier 1980 à Sangana près de la plateforme d’Apoi 20 dans l’actuel État du Bayelsa, encore, un puits de Texaco appelé Funiwa 5 sautait et provoquait la mort de 180 riverains lors de ce qui fut sans doute la pire catastrophe de l’industrie sur le plan humain. Par ailleurs, les travaux requis par l’exploitation de gisements situés en brousse ont souvent conduit à dévaster l’environnement. Courant 1975 à la frontière des actuels États du Delta et de l’Ondo, par exemple, Gulf Oil, future Chevron, entreprenait de creuser un canal dans la crique d’Opuekeba pour faciliter le transfert de sa production vers l’océan. À défaut de toute évaluation préalable de son impact environnemental, le chantier de la compagnie américaine a alors laissé l’eau saline envahir et ravager la mangrove des villages de Tsekelewu et Opuoma. Dans les environs, Chevron a également abandonné plusieurs sites de forage qui n’ont pas été correctement rebouchés.
20Avec la crise ogoni du milieu des années 1990, les majors ont certes pris conscience de la nécessité de mieux prendre en compte la préservation de la nature. À partir de 1995, par exemple, Shell n’a plus ouvert aucun nouveau puits de pétrole sans prévoir de traiter et recycler les gaz associés pour éviter de contribuer au réchauffement climatique par l’emploi de torchères. Les majors n’en ont pas moins continué d’enregistrer des incidents qui se sont davantage produits en mer, à mesure que le centre de gravité de l’industrie se déportait vers l’offshore. En janvier 1998, par exemple, la rupture d’un pipeline de Mobil reliant la plateforme d’Idoho à la terre ferme a gravement pollué le littoral en déversant 40 000 barils de pétrole au large du terminal de Qua-Iboe. En décembre 2011, encore, des fuites provenant d’un bateau et d’un flexible de la plateforme de Shell à Bonga devaient provoquer une marée noire à 120 kilomètres des côtes du Nigeria.
21Ces accidents industriels ne constituent cependant que la partie émergée de l’iceberg. En effet, les marées noires peuvent aussi résulter de sabotages, de problèmes de conception, d’erreurs d’ingénierie ou d’obstructions de valves dues au déplacement de bancs de sable. Sur la période allant de 1976 à 1980, la NNPC a par exemple soutenu que 80 % des fuites enregistrées résultaient de la corrosion et d’un manque d’entretien des équipements30. La montée des protestations et des violences a ensuite changé la donne. D’après la NNPC, toujours, plus de 97 % des 16 083 fuites enregistrées entre 2000 et 2010 étaient désormais dues à des attaques délibérées contre les oléoducs de l’industrie31. Confirmée par les autorités au plus haut niveau, la tendance s’est maintenue au cours de la décennie suivante32. D’après la NOSDRA, encore, les trois quarts des fuites enregistrées en 2018 étaient dues aux interférences malveillantes de personnes extérieures à l’industrie33. En comparaison, les incidents résultant d’erreurs humaines ou d’accidents industriels semblent être devenus négligeables.
22Les chiffres officiels sont certes répudiés par les lobbies environnementaux. Les écologistes accusent en effet les autorités fédérales de vouloir minimiser la responsabilité des sociétés exploitantes qui, non sans conflits d’intérêts, sont chargées d’enregistrer les incidents et de financer le déplacement sur place des inspecteurs du gouvernement. En général, les militants du cru et les ONG internationales de défense de l’environnement préfèrent donc imputer la pollution du delta aux seules multinationales du pétrole34. Le mouvement des Amis de la Terre, par exemple, a tenu Shell pour responsable des 2 976 fuites enregistrées entre 1976 et 1991, soit une moyenne de quatre par semaine35. L’ONG n’a pas jugé utile de mentionner que la NNPC, majoritaire dans toutes les joint-ventures du pays, avait aussi une responsabilité directe dans le manque d’entretien des équipements utilisés. Dans le même ordre d’idées, les écologistes ont mis les inondations du delta en 2012 sur le compte de l’industrie pétrolière et du réchauffement climatique. Ils n’ont pas parlé des défaillances du gouvernement alors que les autorités n’avaient ni dragué le fleuve Niger ni entretenu les canaux d’irrigation qui auraient permis d’évacuer vers la mer les eaux de pluie restées stagnantes dans les terres.
Des responsabilités partagées
23Menée en 2010, l’enquête de grande ampleur menée par l’agence des Nations Unies pour l’environnement (UNEP) sur la pollution en pays ogoni est assez significative à cet égard. Peu de gens ont pris le temps de lire attentivement un rapport qui était très technique et qui a été cité à tort et à travers pour conspuer Shell. Pourtant, les experts de l’UNEP ont bien mis en évidence les ravages du bunkering (ou kpofire dans la langue des Ogoni) après le départ précipité des pétroliers en 1993. Une fois abandonnés, les équipements sur place ont rouillé, la nature a fini par reprendre ses droits et des habitants ont profité de l’absence de Shell pour s’installer aux abords des oléoducs. Faute de pouvoir accéder au terrain, les pétroliers n’ont alors pas été en mesure de revenir sceller correctement les puits et entretenir les pipelines qui continuaient de traverser le pays ogoni en convoyant du brut produit ailleurs dans le delta, ceci sans même parler de réparer les fuites causées par des sabotages.
24Assez paradoxalement, les experts de l’UNEP ont ainsi reproché à Shell d’être parti ! Après 1993, l’incapacité des pétroliers à nettoyer les marées noires a en effet précipité la pollution dans la région, alors que des images satellitaires révélaient une impressionnante prolifération de raffineries illégales entre 2009 et 2011, dans la foulée de l’amnistie accordée aux rebelles du delta. Les experts de l’UNEP ont aussi critiqué Shell pour ses nombreux dysfonctionnements en interne. En l’occurrence, la compagnie n’a pas appliqué ses propres standards de lutte contre la pollution. Confiés à des sous-traitants qui n’étaient pas professionnels, les chantiers ont été bâclés et les responsables de Shell ne se sont guère mobilisés pour vérifier que leurs fonds étaient utilisés à bon escient et permettaient effectivement de nettoyer les zones touchées par des marées noires. Les procédures en place accordaient d’ailleurs peu de poids à la compétence technique des entreprises sélectionnées. En revanche, elles prêtaient beaucoup d’attention à la capacité des sous-traitants à obtenir des autorités un certificat de bonne réception des travaux36.
25Encore faut-il noter que Shell a été la seule compagnie qui a accepté d’ouvrir ses archives et de répondre aux questions des experts de l’UNEP, dont elle a pris en charge la mission en pays ogoni pour répondre aux demandes de la communauté internationale et, sans doute aussi, pour essayer de se disculper. Le rapport des Nations Unies à ce sujet est assez clair37. Les dirigeants de la NNPC ont été particulièrement peu coopératifs et les enquêteurs de l’UNEP n’ont pas été en mesure d’évaluer la responsabilité de la compagnie nationale dans les fuites à répétition des oléoducs partagés avec Shell. Il leur a fallu se renseigner auprès des autochtones pour découvrir la pire marée noire de la région. La fuite, qui s’était produite en 2005, provenait en l’occurrence d’un pipeline de produits raffinés de la NNPC et elle avait durablement contaminé les nappes phréatiques qui alimentaient les puits d’eau potable des villageois de Nissioken Ogale, près d’Eleme et de Port Harcourt. Autre source de pollution très importante, les experts de l’UNEP ont constaté la présence de nombreux dépôts sauvages de résidus toxiques. Sachant que Shell ne puisait plus de pétrole en pays ogoni depuis 1993, ces décharges illégales se sont avérées être alimentées par les sites de production d’autres compagnies et ont bénéficié de la complaisance de propriétaires qui ont loué leurs terrains à des entreprises peu scrupuleuses, notamment aux abords du port d’Onne.
26Il convient ainsi de remettre en perspective le rôle des majors dans la pollution de la région. De par leur masse critique, les plus gros producteurs du Nigeria, y compris la NNPC, sont évidemment impliqués dans la plupart des marées noires et des émissions de gaz toxiques dans le delta. Toutes proportions gardées, cependant, les petites entreprises locales se révèlent être beaucoup moins respectueuses des normes environnementales. Bien qu’elles soient réputées plus proches de la population, elles émettent par exemple plus de gaz à effet de serre par baril de pétrole produit. Shell, en revanche, essaie d’appliquer des standards internationaux et affichait la troisième meilleure performance du secteur si l’on en croit le classement de 2018 d’une ONG de bonne réputation à Port Harcourt38.
27Le discours dominant sur les méfaits des majors n’en paraît que plus décalé avec les réalités du delta. Pour des raisons de marketing, les lobbies écologistes et les défenseurs des droits de l’homme trouvent généralement plus facile de critiquer les géants du pétrole afin de frapper l’opinion publique au niveau mondial. Pourtant, les experts de l’UNEP se sont bien gardés d’échelonner les responsabilités en matière de pollution dans le delta. Ils ont argué que leur mandat consistait uniquement à évaluer l’impact des dégâts environnementaux en pays ogoni. Scientifiquement, il leur aurait été de toute façon impossible, après tant d’années, d’identifier la cause d’une marée noire du fait de l’érosion, du manque d’entretien ou d’un sabotage. De ce point de vue, le rapport de l’ONU s’est révélé d’autant plus décevant qu’il a recommandé de nettoyer les zones contaminées du pays ogoni alors même que les sources de pollution n’étaient pas taries. Diplomatiquement, les experts de l’UNEP n’ont pas voulu aborder des problèmes politiques plus fondamentaux comme la corruption de l’État nigérian, les dysfonctionnements structurels de la NNPC ou la collusion de l’armée avec les trafiquants de pétrole volé39.
28La question reste donc posée : qui est responsable de la pollution dans le delta ? Les sociétés exploitantes, l’État nigérian ou les voleurs qui viennent siphonner des oléoducs de brut ou de produits raffinés et hautement inflammables ? Les effets de loupe sur le rôle des majors ne doivent pas tromper. Les multinationales du pétrole sont d’abord et avant tout des entreprises capitalistes. Elles n’ont pas intérêt à perdre une partie de leur production dans la mangrove du delta ou les fonds marins du golfe du Biafra, pas plus qu’elles ne souhaitent ternir leur réputation auprès d’actionnaires de plus en plus soucieux du respect de l’environnement et de la lutte contre le réchauffement climatique. Les sabotages à répétition les obligent régulièrement à interrompre leurs activités et, parfois, à fermer définitivement certains puits. Or, leurs droits d’exploitation ont une durée limitée. Les pertes de l’instant présent se répercutent sur les profits à venir et il n’y a pas lieu de supposer qu’elles leur permettraient de spéculer sur une reprise de la production à un moment où les cours seraient à la hausse. Au contraire, le vol de brut diminue la capacité d’extraction dans un temps donné et réduit d’autant la rentabilité d’un gisement avant l’expiration des droits d’exploitation.
L’État entre impuissance et conflits d’intérêts
29Le bunkering représente aussi une perte sèche pour l’État nigérian. Outre le coût des réparations, d’abord, les dégâts impactent la pisciculture et la production d’huile de palme qui permettraient pourtant aux populations du delta de reprendre leur destin en mains. De plus, les interruptions de production se traduisent par un manque à gagner qui amenuise la capacité de redistribution de l’État par des voies formelles, en finançant des projets de développement, ou informelles, en accordant des contrats frauduleux et surfacturés aux clientèles du pouvoir. La persistance du bunkering met ainsi en évidence l’impuissance de pouvoirs publics qui ne sont même pas capables de faire respecter les interdictions de construire aux abords des oléoducs.
30Sur le plan logistique, le défi est immense, car le système de transport de pétrole est très étendu avec, respectivement, 5 120 et 4 441 kilomètres de pipelines de produits raffinés et de brut à travers le Nigeria40. Sur le plan géographique, ensuite, le couvert végétal des criques du delta complique singulièrement les tentatives de surveillance du réseau. Certains oléoducs sont entièrement enterrés. Ils échappent donc à la vision des drones mais pas à la vigilance de trafiquants qui parviennent parfois à siphonner les pipelines sous terre ou dans des eaux peu profondes. Sur le plan sécuritaire, enfin, les forces gouvernementales et leurs supplétifs miliciens ont montré toutes leurs limites. Après la démobilisation des gangs de pirates dans le cadre de l’amnistie de 2009, les contrats de gardiennage attribués aux « militants » n’ont pas permis d’enrayer les sabotages, bien au contraire. Quant à l’armée, elle a soit couvert les trafics en prenant des commissions, soit elle-même contribué à la pollution en employant la force de façon disproportionnée. En bombardant les raffineries illégales ou les péniches qui transportaient du pétrole volé, les militaires ont en effet provoqué de gros incendies qui ont ravagé les alentours, tandis que les cargaisons détruites se répandaient dans les criques avoisinantes. Au fil du temps, les autorités ont d’ailleurs fini par reconnaître les incohérences de leurs politiques répressives et ont un moment envisagé de financer le développement de petites raffineries modulaires et « propres » pour se substituer aux activités de bunkering, à défaut de légaliser la contrebande de brut.
31Plus fondamentalement, cependant, le problème touche aussi à des questions d’ordre structurel. L’État nigérian a en effet pour particularité de ne pas avoir dissocié ses fonctions de production et de régulation de l’industrie pétrolière. Les conflits d’intérêts sont manifestes depuis que le ministère du Pétrole a fusionné avec la Nigerian National Oil Corporation (NNOC) pour former la NNPC en 1977. En pratique, l’État nigérian a toujours privilégié la maximisation de ses revenus plutôt que le respect des normes environnementales. Majoritaire dans toutes les joint-ventures, la NNPC a notamment rechigné à payer la part qui lui incombait pour l’entretien des oléoducs et des installations de production. Les majors ont régulièrement dû lui avancer de l’argent pour assurer un minimum de maintenance. De plus, elles ont dû subir les délais d’une administration tatillonne et corrompue dans le cadre des accords (joint operating agreement – JOA) qui les obligeaient à attendre l’approbation des divers comités de développement techniques et opérationnels (DevCom, Tecom et Opcom) de la NNPC pour être autorisées à débloquer des fonds.
32La question des émissions de gaz à effet de serre est particulièrement significative à cet égard. Dès novembre 1969, en pleine guerre du Biafra, le gouvernement fédéral a commencé par imposer un premier moratoire de cinq ans pour interdire l’utilisation de torchères. En septembre 1979, une loi (Associated Gas Re-injection Act no 99) a ensuite repoussé le délai à janvier 1984, puis de nouveau à janvier 2010 et décembre 2012. En janvier 2021, encore, le projet de réforme de l’industrie en discussion à l’Assemblée nationale autorisait des dérogations pour le torchage de gaz. Tout en réprimant un peu plus sévèrement les compagnies responsables de fuites de méthane, le législateur ne prévoyait pas de dédommagements pour les victimes de la pollution de l’air et ne fixait pas le montant minimum des amendes, qui étaient considérées comme des sortes de royalties. Encore plus étonnant, la PIB (Petroleum Industry Bill) ne donnait même plus d’échéance pour mettre définitivement un terme au torchage de gaz41.
33En pratique, l’État nigérian s’est ainsi montré très complaisant. Et pour cause : il aurait perdu des revenus de la NNPC s’il avait voulu appliquer des amendes aux joint-ventures où celle-ci était majoritaire et aurait dû s’acquitter de sa quote-part. Dans le même ordre d’idées, il n’a pas souhaité assumer le coût de traitement ou de réinjection dans des gisements des gaz associés à l’extraction de pétrole. Enfin, il a rechigné pendant longtemps à mettre en place l’environnement juridique et fiscal qui aurait favorisé les exportations de gaz et incité les multinationales à cesser le torchage pour développer la production. Une telle politique aurait en effet obligé la NNPC à participer aux investissements sans avoir la garantie de pouvoir revendre localement sa propre quote-part de gaz aux prix du marché à l’international.
34En conséquence, les amendes imposables après le dépassement des moratoires ont été peu appliquées et leur montant est souvent resté dérisoire. Le constat vaut pour les vieux puits de pétrole laissés ouverts par l’État afin de remplir les quotas de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et ne pas impacter davantage une production déjà entravée par l’insécurité dans le delta. En pratique, le gouvernement a considéré que les opérateurs de l’industrie devaient respecter l’environnement sur une base volontaire, au nom de la responsabilité sociale des entreprises, à la différence par exemple d’un pays comme la Norvège, qui a eu une approche beaucoup plus coercitive42. Édictées en 1992, les normes du Nigeria se sont alignées sur des standards a minima et, en cas de marée noire, les autorités ont laissé aux pétroliers le soin de clore les procédures de nettoyage avant même d’avoir décontaminé les sols et vérifié que la situation permettait le retour à une vie normale pour la faune et la flore43.
35La multiplication des instances censées réguler l’industrie n’a ainsi pas mis fin aux problèmes de pollution depuis la création d’une agence de protection de l’environnement en 1988, la FEPA (Federal Environmental Protection Agency), puis d’un ministère fédéral de l’Environnement en 1999 et d’un bureau spécialisé dans la détection des marées noires, la NOSDRA, en 2006. Au contraire, on a assisté à des chevauchements de compétences entre les ministères fédéraux et régionaux en charge de la question. De son côté, la NOSDRA est restée le parent pauvre du dispositif. En concurrence avec le DPR, qui n’avait pas le même entendement des normes édictées en 1992, ses agents ont manqué de personnel, d’expertise et de moyens pour intervenir d’eux-mêmes. Ils ont dû compter sur les ONG ou les compagnies pétrolières pour être alertés des cas de marées noires. De plus, ils ont complètement dépendu de la logistique des opérateurs de l’industrie pour se rendre sur place en bateau ou en hélicoptère. En outre, ils n’ont guère attiré les éléments les plus brillants de la fonction publique ; ceux-ci ont souvent fini leur carrière dans l’industrie pétrolière, où les emplois étaient mieux rémunérés. Enfin, la NOSDRA a eu du mal à affecter du personnel en province, car ses agents en poste à Abuja ont préféré rester vivre dans la capitale44.
36Discuté à l’Assemblée nationale début 2021, le projet de réforme de l’industrie, la PIB, n’a pas apporté d’amélioration notable à cet égard45. Soucieux de relancer la production et d’attirer les investisseurs en période de baisse des prix du baril, le législateur a accordé peu d’importance à la protection de l’environnement et a réduit à la portion congrue les prérogatives autrefois dévolues à la NOSDRA. Pour éviter les conflits d’intérêts avec la NNPC, qui était destinée à être privatisée, deux autorités surpuissantes devaient désormais prendre le relais pour réguler l’ensemble de l’industrie, mais sans prévoir de dispositions spécifiques pour lutter contre la pollution. Dans le même ordre d’idées, la PIB ne précisait pas les obligations de nettoyage en cas de marée noire et n’imposait pas le respect de normes environnementales aux entreprises qui répondaient à des appels d’offres pour obtenir des blocs pétroliers. Les sanctions pour pollution, elles, restaient particulièrement floues et la responsabilité des sociétés exploitantes consistait surtout à verser une contribution forfaitaire et discrétionnaire à un vague fonds fédéral de lutte contre la pollution.
37Quant aux voleurs de pétrole, il était simplement prévu que les communautés « hôtes » se chargeraient de faire la police et de surveiller les oléoducs en étant davantage intéressées aux résultats de l’industrie. Une telle perspective devait quelque peu étonner au vu des rapports de force existants entre un simple pêcheur et des gangs lourdement armés46. En pratique, la PIB n’a en fait pas mis en place de dispositif susceptible d’assainir l’industrie et de lutter contre le bunkering. Tant les trafiquants que les compagnies ont ainsi pu continuer d’échapper au principe du « pollueur-payeur » en laissant le delta baigner dans des nappes de boue toxique.
Notes de bas de page
1 Ben Naanen, Patrick Tolani, Private Gain, Public Disaster, op. cit.
2 Entretien avec l’auteur à Warri en février 2011.
3 Kathryn Nwajiaku, « Between Discourse and Reality: The Politics of Oil and Ijaw Ethnic Nationalism in the Niger Delta », Cahiers d’études africaines, 45/2, 2005, p. 490.
4 John Ghazvinian, Untapped: The Scramble for Africa’s Oil, Londres, Harcourt, 2007, p. 17 et suiv.
5 Babatunde Anifowose, Damian Lawler, Dan Van der Horst, Lee Chapman, « Attacks on Oil Transport Pipelines in Nigeria », art cité, p. 644.
6 Ben Naanen, Patrick Tolani, Private Gain, Public Disaster, op. cit., p. 31, 34.
7 Peter Okoh, « Environmental Degradation, Conflicts and Peaceful Resolution in Nigeria and Between Nigeria and Neighbouring States », dans Günther Bächler, Kurt Spillmann (dir.), Environmental Degradation as a Cause of War, Zurich, Rüegger, 1996, p. 183-245 ; Von Dimiear Kemedi, « The Changing Predatory Styles of International Oil Companies in Nigeria », Review of African Political Economy, 30/95, 2003, p. 134-139.
8 Victor Teddy Jike, « Environmental Degradation, Social Desequilibrium, and the Dilemma of Sustainable Development in the Niger Delta of Nigeria », Journal of Black Studies, 34/5, 2004, p. 686-701.
9 Uwafiokun Idemudia, Uwem Ite, « Demistifying the Niger Delta Conflict: Towards an Integrated Explanation », Review of African Political Economy, 109, 2006, p. 391-406.
10 David Moffat, Olof Linde, « Perception and Reality: Assessing Priorities for Sustainable Development in the Niger River Delta », Ambio: Journal of Human Environment, 24, 1995, p. 527-538.
11 Ian Scoones et al., « Narratives of Scarcity: Framing the Global Land Rush », Geoforum, 101, 2019, p. 231-241.
12 Jedrzej Georg Frynas, « The Oil Industry in Nigeria », art. cité, p. 107-108.
13 Bertrand d’Armagnac, « Le grand gâchis du “torchage” des pétroliers », Le Monde, 10 février 2012, p. 7.
14 Interview dans Tell, 29 janvier 1996, citée dans Steven Cayford, « The Ogoni Uprising: Oil, Human Rights, and the Democratic Alternative », Africa Today, 43/2, avril 1996, p. 185.
15 PWC, Assessing the Impact of Gas Flaring on the Nigerian Economy, Lagos, PricewaterhouseCoopers, 2019, p. 3 ; Soala Ariweriokuma, The Political Economy of Oil and Gas in Africa: The Case of Nigeria, Londres, Routledge, 2008, p. 177.
16 Jasdip Singh et al., Nigeria: Defining an Environmental Development Strategy for the Niger Delta, New York, World Bank, vol. 1, 1995, p. 4 ; Esueme Dan Kikile et al., « Analysis of the Petroleum Industry Bill from the Perspective of Communities », dans Fidelis Allen (dir.), Communities and the Petroleum Industry Bill, Port Harcourt, Social Action, 2009, p. 10-18 ; PWC, Assessing the Impact of Gas Flaring on the Nigerian Economy, Lagos, PricewaterhouseCoopers, 2019, p. 3.
17 NCF, Niger Delta Natural Resource Damage Assessment and Restoration Project, Lagos, Nigerian Conservation Foundation, 2006, p. 1.
18 Voir, par exemple, Xavier Montanyà, L’or noir du Nigeria : Pillages, ravages écologiques et résistances, Marseille, Agone, 2012, p. 31.
19 Amnesty International, Nigeria: Petroleum, Pollution and Poverty in the Niger Delta, Londres, Amnesty International, 2009, p. 15.
20 La Nigerian Environmental Society, par exemple, mentionnait la perte de 1,7 million de barils de fait de marées noires en mer et sur le continent entre 1970 et 1983. Plus raisonnable, cette estimation correspondait à peu près aux chiffres fournis par la NNPC, à hauteur de 1,8 million de barils sur la période de 1976 à 1996. Voir Steve Azaiki, Oil, Gas and Life in Nigeria, Ibadan, Y-Books, 2007, p. 147 ; Christopher Orubu, Ayodele Odusola, William Ehwarieme, « The Nigerian Oil Industry: Environmental Diseconomies, Management Strategies and the Need for Community Involvement », Journal of Human Ecology, 16/3, novembre 2004, p. 206.
21 Darren Kew, David Phillips, « Seeking Peace in the Niger Delta: Oil, Natural Gas, and Other Vital Resources », New England Journal of Public Policy, 21/2, juin 2007, p. 159 ; UNDP, Niger Delta Human Development Report, Abuja, United Nations Development Programme, 2006, p. 76.
22 Pierre Le Hir, « La marée noire s’estompe, la polémique persiste », Le Monde, 6 août 2010, p. 4.
23 SDN, 2018 Nigerian oil industry environmental performance index, Port Harcourt, Stakeholder Democracy Network, 2020.
24 Augustine A. Ikein, The Impact of Oil on a Developing Country: The Case of Nigeria, New York, Praeger, 1990, p. 171-173.
25 Steve Azaiki, The Evil of Oil, Ibadan, Y-Books, 2009, p. 47.
26 Christopher Orubu, Ayodele Odusola, William Ehwarieme, « The Nigerian Oil Industry: Environmental Diseconomies, Management Strategies and the Need for Community Involvement », Journal of Human Ecology, 16/3, novembre 2004, p. 206.
27 Entre 2012 et 2013, par exemple, on a recensé un peu moins d’attaques contre des oléoducs tandis que la production diminuait très légèrement, mais que le nombre de barils perdus doublait. Voir Raymond Adibe, Ejikeme Nwagwu, Albert Okorie, « Rentierism and Security Privatisation in the Nigerian Petroleum Industry: Assessment of Oil Pipeline Surveillance and Protection Contracts », Review of African Political Economy, 45/156, 2018, p. 348-349.
28 Christina Katsouris, Aaron Sayne, Nigeria’s Criminal Crude: International Options to Combat the Export of Stolen Oil, Londres, Chatham House, 2013.
29 Tom Burgis, The Looting Machine, op. cit., p. 176.
30 Daniel Omoweh, Shell Petroleum Development Company, op. cit., p. 146.
31 Babatunde Anifowose, Damian Lawler, Dan Van der Horst, Lee Chapman, « Attacks on Oil Transport Pipelines in Nigeria », art. cité, p. 640.
32 Mallam Nuhu Ribadu, Report of the Petroleum Revenue Special Task Force, Abuja, PRSTF, 1972, p. 19.
33 SDN, 2018 Nigerian Oil Industry Environmental Performance Index, Port Harcourt, Stakeholder Democracy Network, 2020, p. 47.
34 Voir, par exemple, Steve Azaiki, Oil, Politics and Blood, Ibadan, Y-Books, 2007.
35 Lisa Rimmer et al., Failing the Challenge. The Other Shell Report 2002, Londres, Friends of the Earth, 2003.
36 UNEP, Environmental Assessment of Ogoniland, Nairobi, United Nations Environment Programme, 2011 p. 9, 148.
37 Ibid., p. 10, 93 et 127.
38 SDN, 2018 Nigerian Oil Industry Environmental Performance Index, Port Harcourt, Stakeholder Democracy Network, 2020.
39 UNEP, Environmental Assessment of Ogoniland, op. cit., p. 204 et 207.
40 NEITI, Stemming the Increasing Cost of Oil Theft to Nigeria, Abuja, Nigeria Extractive Industries Transparency Initiative, 2019, p. 4.
41 Simon Amaduobogha, Pereowei Subai, Peter Mazzi, Lillian Akhigbe, The Petroleum Industry Bill 2020: Briefing, Port Harcourt, Stakeholder Democracy Network, 2021.
42 Jedrzej George Okorie, Beyond Corporate Social Responsibility: Oil Multinationals and Social Challenges, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, p. 53.
43 UNEP, Environmental Assessment of Ogoniland, op. cit., p. 142.
44 Ibid., p. 12, 139-140.
45 Simon Amaduobogha, Pereowei Subai, Peter Mazzi, Lillian Akhigbe, The Petroleum Industry Bill 2020: Briefing, op. cit.
46 Selon la loi votée en 2021, les populations concernées sont censées bénéficier de projets financés par des fondations ad hoc, les Host Community Development Trusts, avec des montants énormes, entre 500 et 800 millions de dollars par an, autant que le budget de la NDDC et beaucoup plus que les sommes dévolues à la RSE. Le problème est que la gestion de ces fonds demeure obscure. En échange, les communautés « hôtes » devront rembourser le manque à gagner et le coût des destructions en cas de sabotage des installations pétrolières. Voir Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Pourquoi la Petroleum Industry Bill ne résoudra pas les problèmes du Nigeria et du delta », Jeune Afrique, 16 novembre 2020, https://www.jeuneafrique.com/1074849/economie/tribune-pourquoi-la-petroleum-industry-bill-ne-resoudra-pas-les-problemes-du-nigeria-et-du-delta/ (consulté le 7 septembre 2023).
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Nigeria : la fabrique de la malédiction du pétrole dans le delta du Niger
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