Épilogue : quel patrimoine de la rue aujourd’hui ?
p. 155-157
Texte intégral
1Au fil de cet ouvrage, nous nous sommes attachés à montrer que la rue avait sa propre histoire, composée d’un kaléidoscope chronologique de ses différentes formes urbaines. La réflexion peut être prolongée jusqu’au présent, en s’interrogeant sur la présence de ces divers éléments dans nos rues actuelles, ou encore leur conservation comme traces du passé dans des institutions ad hoc. Le lecteur curieux des traces du passé aura bien du mal à distinguer les anciennes infrastructures de voirie, tant elles ont été pour la plupart recouvertes (comme les pavés par le bitume), réemployées ou remplacées (le mobilier urbain).
2Plusieurs raisons expliquent cette difficulté d’appréhension du patrimoine de la rue, avec en premier lieu le fait qu’il n’est quasiment pas valorisé, ni même identifié comme tel. Si les questions de patrimonialisation sont débattues dans l’aménagement des rues depuis les années 1960-1970, à travers les oppositions entre percement de nouvelles voies et préservation d’un bâti ancien, le patrimoine de la rue elle-même reste un angle mort, autant chez les aménageurs que chez les acteurs du patrimoine urbain. Lorsqu’on parle aujourd’hui de patrimonialiser une rue, il s’agit surtout de son bâti : les éléments qui en composent la chaussée et les trottoirs ne sont pratiquement jamais évoqués, alors même qu’ils participent à l’ambiance du lieu. Pourtant, la valorisation du caractère historique de certaines rues passe souvent par des aménagements du sol en dalles ou pavés, voire des éléments de mobilier urbain. Dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit de pastiches, réalisés avec des matériaux actuels (tels les petits pavés mosaïques qui fleurissent dans la plupart des opérations de requalification des centres-villes en France et en Europe) ou des matériaux de réemploi dont l’origine n’est pas indiquée. Ce principe d’économie circulaire, qui est loin d’être nouveau et commence à faire l’objet de recherches historiques1, explique aussi la difficulté de repérage des matériaux anciens.
3Les rares initiatives de préservation de ces infrastructures qui font partie intégrante de la vie urbaine du passé sont le fait de techniciens de services de voirie qui ont eu à cœur de sauvegarder des traces de leurs objets et outils de travail. On trouve ainsi une collection de panneaux de signalisation permanente au musée des Ponts et Chaussées de Vatan (Indre), quelques infrastructures aux côtés des matériels roulants dans les musées des transports urbains, ou encore des collections de services locaux inaccessibles au public, comme celle de l’ancien Laboratoire des équipements de la rue de la Ville de Paris, illustrée ci-après (fig. 36).
Figure 36. L’ancien musée du Laboratoire des équipements de la rue de la Ville de Paris

Photo Luc Charansonney
4Ce patrimoine matériel exceptionnel, composé d’infrastructures de signalisation et de leurs tableaux de contrôle, de plaques de rues ou d’instruments de gestion des carrefours, a pu être sauvegardé malgré la disparition du Laboratoire. La Mission patrimoine professionnel de la Ville de Paris, créée en 2015, s’occupe aujourd’hui de la conservation de ces objets, ainsi que du patrimoine de services techniques de la municipalité parisienne, précieux témoignages du fonctionnement de réseaux comme les égouts ou le courrier pneumatique. L’action de cette Mission s’accompagne d’une valorisation auprès du grand public par un site Internet2. Si cette institution manque encore de moyens pour valoriser tous ces objets et pour s’occuper du patrimoine immatériel qui en est indissociable (cultures et gestes des métiers)3, son action est à saluer, en souhaitant que ces principes puissent être adoptés par d’autres collectivités et que son action puisse servir dans des recherches historiques.
5L’intérêt de valoriser ce patrimoine de la rue et de ses pratiques paraît d’autant plus important que certains éléments font aujourd’hui l’objet d’une valorisation marchande et semblent rencontrer du succès auprès du public : après les morceaux de mur de Berlin vendus aux touristes depuis 1989, une entreprise parisienne propose à la vente depuis 2016 d’authentiques pavés en granit achetés à la Ville de Paris. Dans le même temps, bien peu de personnes connaissent l’existence du Centre de maintenance et d’approvisionnement du pavé parisien (CMPP), qui continue à former des paveurs à une activité qui ne peut être effectuée mécaniquement mais n’est plus enseignée en école professionnelle.
Notes de bas de page
1 Comme par exemple la thèse en cours de Paul Lesieur, Histoire de l’entretien matériel des voies publiques à Paris (1860-1940), université Gustave-Eiffel, dirigée par Loïc Vadelorge et Sabine Barles.
2 https://patpro.paris.fr/accueil (page consultée le 31 mai 2023).
3 Miriam Simon, « Recensement, conservation et valorisation du patrimoine professionnel de la Ville de Paris », La Lettre de l’OCIM. Musées, patrimoine et culture scientifiques et techniques, 174, 1er novembre 2017, p. 25‑31, https://doi.org/10.4000/ocim.4285.
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