Conclusion. Le milieu des modernes

p. 263-277


Texte intégral

1À travers l’exploration de certaines formes modernes de connaissance et de gouvernement des milieux, on a tenté dans cet essai de mettre au jour une rationalité mésopolitique visant à altérer les humains par l’investissement de leurs rapports au milieu. Il en découle une série de constats et de conséquences dont certains présentent un écart considérable par rapport aux points de départ de cette enquête, ainsi qu’aux présupposés méthodologiques, historiographiques et philosophiques souvent impliqués dans le traitement habituel de la question environnementale, fut-elle présentée sous les noms divers d’Anthropocène, d’écologie politique ou de philosophie de la nature. Que ces écarts n’apparaissent qu’au terme de ce travail paraît d’ailleurs plutôt rassurant, car il ne s’agissait pas ici de justifier une réflexion métaphysique ou ontologique donnée à l’avance sur les rapports entre la science, la politique et l’environnement – comme si ces dernières étaient des catégories toutes faites qu’il suffirait de réarticuler avec suffisamment de talent littéraire pour espérer en tirer des conclusions nouvelles –, mais bien plutôt de mener une enquête sur cette expérience qui a fait émerger le milieu dans une même problématisation scientifique et politique.

2Il convient en premier lieu d’aborder une série de difficultés ou d’objections éventuelles, qui ne pouvaient être exposées qu’à l’issue de l’enquête : peut-on prétendre éclairer, ne serait-ce que de manière partielle, l’expérience moderne de l’environnement sans évoquer la nature lésée qui en est issue, à savoir les questions relevant de l’appropriation, de l’exploitation et de la protection des ressources naturelles et des vivants non humains ? Ce décentrement par rapport aux préoccupations majeures de l’écologie politique contemporaine ne revient-il pas à céder à une forme d’intellectualisme ou – pire encore – d’idéalisme, là où la modernité industrielle est précisément caractérisée par une mise sous tension des ressources naturelles et de l’équilibre des écosystèmes en raison d’un productivisme insouciant de leur conservation ? En somme, cette analyse de la raison mésopolitique qui émerge au croisement des savoirs environnementaux et des interventions politiques ne congédie-t-elle pas, parce qu’elle resterait au niveau des idées, la vaste question de l’appropriation capitaliste de la nature et celle des pratiques matérielles d’exploitation de l’environnement naturel ? Pour finir, n’est-ce pas un excès d’académisme de s’intéresser à l’histoire des savoirs et des catégories environnementaux, tandis que l’actualité de l’écologie politique exhorte – très justement d’ailleurs – à s’occuper de la justice climatique et environnementale telle qu’elle pose problème aujourd’hui ?

3Or, l’épistémologie historique de l’environnement que l’on a tenté d’opérer ici, loin de nier la gravité de la situation écologique et climatique actuelle, vise plutôt à déplacer le sens même de l’urgence à laquelle cette gravité conduit de manière légitime. Si la question environnementale s’installe inévitablement aujourd’hui au centre des préoccupations politiques et théoriques, il n’est pas sûr que les logiques scientifiques, techniques, économiques et philosophiques qui l’ont engendrée soient explorées par un effort à la hauteur de cette question. S’occuper du passé de la question environnementale n’est pas un luxe universitaire ou un supplément d’âme philosophique, précisément parce que les catégories par lesquelles on tente aujourd’hui d’aborder cette question ont été en grande partie formées par cette expérience inséparablement savante et politique. Cependant, l’expérience moderne de l’environnement dont on n’a décrit ici que l’aspect mésopolitique ne se situe évidemment pas en deçà ou en dehors du capitalisme. Sa description ne peut – et ne souhaite aucunement – se substituer à l’analyse des modes de production, des rapports de subsistance ou des inégalités environnementales, mais vise à éclairer un aspect peu exploré d’une raison gouvernementale spécifique, au moment où l’environnement fût l’objet d’une attention scientifique inédite. Du reste, la mésopolitique est une rationalité qui croise la question des classes lorsqu’il s’agit de gouverner les milieux populaires, celle de l’appropriation des terres quand la mésologie est mobilisée dans les territoires qu’il s’agit de coloniser.

4Plutôt que de revisiter la séquence historique ciblée dans cet essai à travers les problématiques d’économie et d’écologie politiques actuelles, on a tenté de rétablir la rationalité mésopolitique à l’intérieur de sa propre logique, en s’efforçant d’expliciter les conditions historiques, philosophiques et épistémologiques qui l’ont rendue possible. Ainsi, on s’est intéressé ici à la manière dont certains savants et acteurs ont réfléchi à leur propre expérience du milieu, afin de dégager une forme méconnue de leur réflexivité environnementale. Là où les médecins, les naturalistes, les sociologues, les ingénieurs et tant d’autres acteurs réfléchissent sur leurs propres pratiques environnementales sous la forme d’une technologie visant à altérer, modifier et perfectionner les vivants, apparaît cette raison mésopolitique, témoignant précisément de l’expérience qu’ils en ont effectivement faite. Ainsi, plutôt que de pointer ce que les modernes n’ont pas pensé ou fait en termes de conservation de leur environnement, on a voulu prêter l’oreille à ce qu’ils disaient effectivement des rapports qu’ils avaient à leur milieu, en pariant que cette réflexivité importait également pour saisir la structuration de l’expérience actuelle de l’environnement.

Mésopolitique et écologie politique. Le passé conditionnel de l’environnement

5Prendre au sérieux la réflexion entamée par les modernes sur le milieu, ainsi que sur leur propre milieu en mutation radicale ne signifie pas, bien entendu, que l’on doive s’y limiter. Si l’on déborde l’expérience du milieu telle qu’elle a été thématisée à cette époque pour l’interroger à l’aune des enjeux actuels, se pose notamment la question de la simultanéité historique entre la rationalité mésopolitique et, pour reprendre un concept aussi en vogue que contesté, l’entrée des modernes dans l’Anthropocène1. Que la date approximative de 1750, en général avancée pour marquer cette entrée dans l’Anthropocène, corresponde également à l’amorce de la rationalité mésopolitique n’est pas étonnant, dans la mesure où la simultanéité de la première révolution industrielle avec le newtonianisme, celle de l’urbanisation massive avec l’hygiène publique n’ont rien de hasardeux. Cette simultanéité historique pourrait ainsi être questionnée du point de vue des possibilités – dont on assumerait l’anachronisme dans le cadre d’une expérience de pensée – d’une écologie politique qui aurait pu émerger à ce moment clé de l’histoire moderne.

6En effet, au niveau de l’analyse épistémologique, de la mise en place d’un certain nombre de concepts et de la configuration des savoirs, tout porte à croire que dans la lignée lamarcko-comtienne aurait pu être élaborée une manière de composer avec les êtres non humains qui ne soit pas destructrice de ces derniers. Si l’histoire environnementale montre que, autour de 1800, les pollutions industrielles étaient bien connues, le couple biologique organisme-milieu, ainsi que le plan d’analyse comtienne des milieux physiques, chimiques, biologiques et sociaux rendaient théoriquement possible une pensée conservationniste des milieux, éventuellement critique envers le traitement destructeur des êtres naturels. D’ailleurs, comme on a pu le voir chez certains hygiénistes ou des médecins positivistes comme Robin, de telles tentatives existent déjà dans la première moitié du xixe siècle. Or, même si elle ne peut sans doute pas recevoir une réponse unique et définitive, la question – à la fois hypothétique et cruciale – consistant à savoir pourquoi, au lieu d’élaborer une rationalité visant à protéger les milieux humains et non humains des effets destructeurs du capitalisme et du productivisme, les savants modernes abordés dans cet ouvrage ont plutôt composé une rationalité mésopolique visant à gouverner les hommes par l’aménagement de leurs milieux, appelle toutefois un effort de compréhension.

7L’expérience moderne du milieu se déploie pleinement lorsqu’émergent simultanément, d’une part l’industrialisation et ce qu’elle induit comme bouleversement de l’organisation des sociétés humaines, et d’autre part une série de savoirs biologiques qui formulent cette loi de la nature selon laquelle un organisme dépend strictement de son milieu qui lui fournit ses conditions d’existence. Ce double registre, à savoir la transformation matérielle des conditions d’existence des sociétés humaines et la formulation du principe de l’interdépendance entre l’organisme et son milieu, plutôt que de stimuler les modernes à élaborer une analyse de leurs rapports aux non-humains au sein des milieux qui les réunissent, semble les avoir stimulés à intégrer la connaissance environnementale au sein des techniques de gouvernement des sociétés elles-mêmes. Bien que le conservationnisme des non-humains et le gouvernement des humains ne s’excluent pas l’un et l’autre, force est de constater que les pratiques conservationnistes restaient plutôt à la marge de la mésopolitique, dont le souci constant était d’intervenir sur les sociétés humaines via les milieux sociaux. On pourrait s’en étonner, surtout si on songe au fait qu’Auguste Comte visait une harmonie entre tous les organismes et leur milieu. De manière plus générale, au début du xixe siècle, une attention inédite à l’environnement émergeait de tous les points des savoirs de la nature et des hommes, rendant le terrain propice à une analyse exhaustive des manières d’exister dans divers milieux, conduisant notamment les observateurs de l’homme à pratiquer une véritable anthropologie comparée. Dans ces conditions, pourquoi toute cette attention environnementale a-t-elle pris l’orientation d’un gouvernement des humains à travers leur milieu ? Tenter de répondre à cette question implique de présenter une synthèse des rapports qu’on a vus s’établir entre la rationalité mésopolitique et les sciences sociales.

Mésopolitique et sciences sociales

8Loin d’être un savoir périphérique ou secondaire, la découverte biologique du rapport entre l’organisme et son milieu constitue le véritable socle sur lequel les sciences sociales naissantes, de Montesquieu à Durkheim en passant par Cabanis et Comte, se sont progressivement construites en France. Pour le dire autrement, la science moderne la plus inspirée d’une telle découverte biologique est bien la science sociale, comme en témoigne le fait que les néologismes « milieu » et « sociologie » apparaissent simultanément sous la plume d’Auguste Comte. Si le constat selon lequel l’homme est un organisme fondamentalement perméable à l’influence des êtres qui l’entourent a certainement été rendu possible par les apports combinés de l’histoire naturelle, de la physiologie et de la biologie modernes, ce constat semble être au cœur des sciences sociales naissantes qui ont pu y voir à la fois un problème pour l’existence collective des hommes et une occasion pour les réformer. De ce point de vue, cette enquête sur la rationalité mésopolitique est aussi une interrogation concernant la naissance des sciences sociales, abordées du point de vue de la problématisation des rapports des hommes à leur entourage.

9En effet, pour ses théoriciens, l’approche scientifique et politique de cette problématisation reviendrait pleinement à la science sociale dont l’objectif principale est de permettre à la société de se gouverner par la structuration réfléchie de ses propres conditions d’existence. Il est à noter que malgré leurs multiples divergences, Cabanis, Comte et Durkheim conçoivent respectivement un gouvernement par la liberté, un pouvoir régulateur et une adaptation au milieu moral, qui sont tous caractérisés par une intervention sur les milieux sociaux. Il importe également de saisir que la période 1750-1900 correspond précisément à un processus de maturation des sciences sociales, si l’on admet que cette maturation aboutit à l’opération durkheimienne visant à isoler les faits sociaux sui generis, conduisant à l’autonomisation de la sociologie elle-même. Or, de quoi la sociologie durkheimienne s’affranchit-elle si ce n’est de la biologie, à laquelle elle était encore attachée chez Comte, en raison précisément de la continuité physique, chimique, mais surtout biologique et sociale des milieux humains à analyser ? Ainsi abordée, l’histoire combinée de la mésopolitique et des sciences sociales permet de revisiter la question de l’affranchissement progressif de la sociologie par rapport à la biologie, opération problématique dans la mesure où les conditions de possibilité épistémologiques de la science sociale lui était fournit, comme l’écrit expressément Comte, par le grand principe biologique des conditions d’existence.

10Autrement dit, le duo biologique organisme-milieu est à la fois ce qui permet d’inscrire une science des milieux sociaux dans la trame des positivités découlant des lois de la nature, et un obstacle à l’autonomisation de cette science. Durkheim entend précisément lever cet obstacle en affirmant que le milieu socio-professionnel est le milieu spécifique du struggle for life, dès lors que la division du travail apparaît historiquement comme une manière d’adoucir cette lutte ayant pour scène les milieux urbains et densifiés de l’ère industrielle. En prendre acte ne revient pas à accuser la sociologie durkheimienne de reléguer la nature au second plan, mais à tirer les conséquences du constat durkheimien de la transformation historique de la manière dont les sociétés industrielles font l’expérience de leur milieu densifié. Toutefois, ce constat d’un affranchissement progressif des sociétés industrielles des milieux physiques et biologiques n’est pas sans entraîner des conséquences à son tour au sein même des savoirs, concernant l’isolement du social par rapport aux êtres naturels non humains. La tendance à privilégier l’analyse et la transformation des milieux sociaux humains est cependant loin d’être exclusivement une conséquence de la manière dont Durkheim reconduit la mésopolitique par une interprétation sociologique de Darwin, car elle était déjà au cœur de la mésologie – principalement positiviste – que Durkheim entendait précisément dépasser. La mésologie était en effet un savoir fondamentalement sociocentré dans la mesure où elle se définissait comme une science appliquée visant à gouverner les humains par une gestion savante des influences qu’ils subissaient dans leurs milieux de vie. Seulement, l’insistance mésologique sur le rapport entre un type humain normal représentatif de l’espèce et son milieu laissait encore ouverte la perspective d’une analyse physique ou chimique des milieux humains. En ce sens, la mésologie rejoignait encore dans l’esprit la théorie des climats, même si elle la refondait sur des principes strictement naturalistes issus de la révolution scientifique moderne. Or, l’analyse du rapport des sociétés modernes aux milieux naturels s’estompe nettement chez Durkheim, précisément par l’insistance sur l’organisation sociale spécifique des sociétés industrielles.

11Il serait illusoire cependant d’analyser la centralité du problème du milieu pour la sociologie uniquement du point de vue d’une épistémologie des sciences sociales qui les isolerait du projet politique qu’elles portent ouvertement. Ce projet politique se formule chez Comte comme étant la pacification des sociétés post-révolutionnaires par l’établissement d’une harmonie entre les hommes et leur milieu, tandis que Durkheim le conçoit plutôt comme un ajustement des anormalités sociales découlant des conditions d’existence nouvelles dans lesquelles les sociétés industrielles se sont trouvées. Chez les anthropologues français du xixe siècle comme Quatrefages, ce projet politique des sciences sociales vise de manière plus générale la régénérescence des hommes, donnant alors lieu à un volontarisme mésopolitique où la modification des hommes par une action réfléchie sur leurs milieux de vie est apparue comme une manière d’affirmer l’utilité politique des sciences sociales. Or, au-delà des formes diverses qu’elle a pu prendre et des divergences souvent décisives quant au contenu des projets politiques auxquels elle a pu donner lieu, la science sociale moderne a conçu l’action sur les milieux humains comme le levier central de l’autogouvernement des sociétés. La question environnementale a ainsi été subordonnée à la question sociale, non pas sous la forme d’une interrogation – qui serait d’ailleurs fort anachronique – concernant la justice environnementale à laquelle s’intéresse la recherche actuelle, mais sous la forme d’un investissement politique et savant des milieux sociaux qu’il s’agit de gouverner. En ce sens, loin d’être une logique dissimulée du projet politique des sciences sociales, la mésopolitique semble en être l’ambition assumée.

Le pathos environnemental des modernes. L’autonomie et son coût

12Or, une telle ratio caractérisée par la volonté d’autogouvernement des sociétés par l’aménagement de leurs circonstances n’est-elle pas justement au cœur d’un espoir proprement moderne, revendiquant une autonomie politico-scientifique qui permettrait aux hommes de se gouverner en produisant leurs propres conditions vitales et sociales d’existence ? En tant que telle, la rationalité mésopolitique est inséparable de la grande question de l’Aufklärung concernant l’autonomie, dans la mesure où cette dernière est précisément pensée (notamment chez Comte) en fonction de la connaissance des lois de la nature – et de la société – comme supports de l’action politique. La mésopolitique se présente comme une tentative d’acquisition d’autonomie par les sociétés modernes, dès lors qu’elles connaissent les lois de la nature qui les gouvernent en tant qu’êtres vivants et sociaux à la fois. Seulement, ce dont s’affranchissent les sociétés humaines à travers l’acquisition de cette autonomie, c’est bien le joug de la nature. Qu’il y ait une loi fondamentale de la nature qui subordonne les vivants à l’action des milieux dans lesquels ils existent, voilà ce qui semble susciter, comme en contrepartie, la volonté d’intervenir par une série d’actions réfléchies sur ces mêmes milieux, afin de sortir l’homme de cet état de soumission à la nature.

13En ce sens, les modernes cherchaient non pas à protéger les milieux naturels des effets destructeurs qu’ils engendraient sur eux, mais au contraire à se protéger eux-mêmes de l’influence des milieux dont ils découvraient progressivement les ressorts. Il existe un pathos environnemental indéniable qui traverse les xviiie et xixe siècles et fait émerger une attention scientifique, politique et philosophique à l’environnement précisément parce qu’il est perçu comme une source d’inquiétude pour les humains en subissant les effets. L’interventionnisme mésopolitique serait alors une réponse à la problématisation d’un humain modifiable par les êtres qui l’entourent. Soumettre l’entourage de l’humain à sa propre volonté qui peut en connaître les lois et qui peut le modifier à sa guise dans la limite de ces dernières témoigne ainsi d’un rapport d’hostilité – ou du moins d’adversité – entre cet humain découvrant sa propre modificabilité et ces circonstances environnantes qui lui apparaissent si menaçantes parce que susceptibles de le dégrader. De Buffon à Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, l’homme, ce maître des êtres qui ne pensent point, en marche vers la perfection glorieuse, tend à étendre son empire sur tous les autres êtres, menant des batailles d’acclimatation – celle-ci étant la lutte des milieux et des organismes. Un tel vocable guerrier définissant le rapport de l’humain aux productions de la nature n’a sans doute rien d’étonnant, puisque cet humain ne semble gagner son autonomie envers les circonstances environnantes qu’en soumettant les êtres qui l’entourent à sa volonté. Lorsque Bertillon formulait l’intérêt de la mésologie en termes d’une soumission – « comme la matière brute nous est déjà soumise, nous sera soumise aussi la substance vivante ! », écrivait-il –, il ne faisait que rendre visible cette continuité fondamentale entre la recherche de l’autonomie et la domination de l’environnement. Une telle continuité est caractéristique de la rationalité mésopolitique, dans la mesure où l’imperium de l’humain sur les êtres qui l’entourent constitue la condition de possibilité de son autonomie par rapport à la nature. L’effet néfaste des milieux doit être vaincu, soumis, maîtrisé et gouverné pour qu’il devienne un effet positif, permettant à l’homme de s’affranchir du joug de la nature. C’est sans doute la strate la plus évidente de l’expérience moderne de l’environnement, qui reste pourtant inaperçue tant qu’on insiste à chercher des élans conservationnistes de la nature là où les modernes voulaient s’en protéger et s’en affranchir.

Une gouvernementalité socialiste ?

14Il existe toutefois un second mouvement qui prolonge cet affranchissement de la nature, et qui consiste à faire de l’action sur le milieu naturel ce par quoi les sociétés vont se pacifier à l’intérieur d’elles-mêmes. Sous cet aspect, l’action sur le milieu naturel vise non seulement à contrecarrer ses effets nocifs, mais aussi à tirer certains bénéfices sociaux de son exploitation. La formation de la société industrielle permet d’agir sur les choses, sur le monde matériel ou la nature, afin de ne plus avoir à agir sur les humains eux-mêmes par une action politique violente, comme l’exprime clairement Saint-Simon. Dans la perspective industrialiste du premier socialisme, la pacification sociale est ainsi érigée comme l’objectif principal de l’action collective sur la nature.

15Il convient de saisir cette action collective qui transforme le milieu naturel au profit de la société comme l’autre face de la mésopolitique qui prend en charge le milieu social pour gouverner les humains. L’alliance de ces deux aspects, à savoir une paix sociale obtenue au prix d’une destruction progressive de la nature et une technologie politique qui aménage les milieux de vie des hommes pour les gouverner, semble ainsi constituer une configuration toute particulière. L’expérience moderne de l’environnement témoigne du croisement de ces deux types d’action, où la transformation industrielle du monde matériel s’accompagne d’une action mésopolitique visant spécifiquement les milieux sociaux. De Saint-Simon à Durkheim, la science sociale en France semble alors rester tributaire de deux idées : la pacification de la société et de l’humanité par le productivisme agissant sur la nature ; l’adaptation des hommes à un nouveau milieu social qui surgit comme une conséquence de ce productivisme. Ailleurs, comme aux États-Unis, une veine plus libérale de la mésopolitique a été rendue possible par Spencer, précisément lorsque le pivot de la politique des milieux fut non plus l’harmonie sociale mais la compétition entre les individus.

16Or, faisant ce constat selon lequel la question environnementale a été d’une certaine manière subsumée sous la question sociale en France entre 1750 et 1900, on s’oriente nécessairement vers une interrogation concernant les rapports entre le socialisme et la mésopolitique. En effet, comme on a pu le constater à plusieurs reprises, cet effort de pacification sociale par la sociologie et le socialisme inclut des stratégies mésopolitiques – Saint-Simon et Auguste Comte en sont les représentants les plus éminents, et Durkheim lui-même s’inscrit dans cet effort même s’il est amené à le reformuler. Autrement dit, par sa formulation explicite, la mésopolitique apparaît en grande partie comme une réponse apportée à la question sociale par le positivisme, la sociologie et le socialisme – du moins tel que ce dernier a pu être interprété et réorienté par les inventeurs successifs de la science sociale en France au xixe siècle2.

17À vrai dire, il s’agit ici d’une conséquence tout à fait inattendue de cette enquête sur la mésopolitique, dans la mesure où son point de départ consistait à prolonger l’interrogation de la gouvernementalité libérale telle qu’elle a été formulée par Michel Foucault, car le gouvernement des milieux semblait faire partie de cet ensemble de stratégies visant un gouvernement médiatisé ou biaisé des populations. Sans le nommer, Foucault pensait la mésopolitique comme une action politique à distance, dès lors que l’action gouvernementale était contrainte de se limiter par le principe libéral de moins gouverner. Cette contrainte de limitation, plutôt que de conduire le libéralisme à ne pas gouverner du tout le champ social, l’aurait incité à élaborer des techniques de régulation discrètes de la population que Foucault avait proposé d’appeler les « dispositifs de sécurité ». Insérée dans l’histoire des rationalités gouvernementales, la mésopolitique apparaîtrait alors comme une conséquence interne de la raison libérale, soucieuse de ne pas toucher les corps afin de cibler les comportements d’une population gérée à travers son milieu.

18Si cette perspective foucaldienne se justifie à l’appui de la lecture des penseurs tels que Bentham, elle ne permet pas pour autant de saisir la mésopolitique moderne dans toute son étendue. L’exploration plus systématique de la mésopolitique révèle que cette dernière, loin de découler de la raison gouvernementale libérale, émerge comme une rationalité moderne beaucoup plus générale, à laquelle contribuent aussi bien des penseurs républicains, positivistes ou socialistes que des pratiques d’exploration, d’altération ou d’acclimatation non réductibles au libéralisme. En effet, là où Foucault interprétait la mésopolitique comme une pratique implicite, voire dissimulée, de la gouvernementalité libérale, elle s’avère être l’ambition assumée et explicite de la science sociale et du socialisme français du xixe siècle. Par ailleurs, on pourrait même soupçonner que la version « libérale » de la mésopolitique telle qu’elle apparaît par exemple chez Spencer n’est qu’une forme simplifiée et remodelée de la mésopolitique lamarcko-comtienne. Force est alors de constater qu’il s’agit d’une rationalité transversale, pouvant être mobilisée au service des objectifs politiques extrêmement variés, tels que la régénération sociale, l’acclimatement colonial, la réforme des quartiers insalubres ou l’éducation morale. Toujours est-il que la tradition réflexive de la question sociale l’a élaborée, explicitée et revendiquée comme une matrice essentielle de l’action collective sur les milieux.

Soupçons sur la mésopolitique

19La mésopolitique formulée par les sciences sociales modernes comme étant cette volonté de l’autogouvernement de la société par l’aménagement de ses circonstances semble avoir reçu deux objections majeures dès le milieu du xixe siècle, la première problématisant le sujet bénéficiaire de cette action transformatrice, et la seconde refusant l’idée selon laquelle les vivants seraient soumis de manière aussi unilatérale à l’action des milieux. D’une part, derrière l’optimisme découlant de l’idée d’une autodétermination des conditions d’existence sociales, d’une modification de la société par elle-même par l’action mésopolitique, Marx n’allait pas tarder à voir les divisions de classe, de manière à ce que les acteurs de la transformation des conditions d’existence puissent être politiquement identifiés au-delà de l’abstraction d’une vision organiciste de la société :

La doctrine matérialiste du changement des circonstances [Umstände] et de l’éducation oublie que les circonstances sont changées par les hommes et l’éducateur doit lui-même être éduqué. Elle doit en conséquence découper la société en deux morceaux, dont l’un est exhaussé au-dessus d’elle. La coïncidence de la modification des circonstances et de l’activité humaine ou auto-changement [Selbstveränderung] peut seulement être saisie et rationnellement comprise en tant que praxis révolutionnaire3.

20Ces phrases bien connues de Marx ne prennent-elles pas un nouveau sens lorsqu’elles sont insérées dans le débat mésopolitique ? Au-delà de sa cible première qu’est le matérialisme sensualiste du xviiie siècle, cette thèse marxiste n’implique pas moins une critique implicite de la perspective comtienne – bien que cette dernière « n’oublie pas » que les circonstances sont changées par les hommes –, car le problème d’une intervention mésopolitique de la société « sur elle-même » réside en ceci que, comme l’écrit Marx, elle doit découper la société en deux morceaux, « dont l’un est exhaussé au-dessus d’elle » : ce sont certains humains précis, inscrits dans des rapports sociaux déterminés et non pas « l’humanité » ou « la société » qui sont les sujets de l’action sur les circonstances. À l’instar de Comte, Marx affirme l’idée centrale d’une codétermination des hommes et des circonstances environnantes4, mais à rebours d’une vision organiciste de la société, cet « auto-changement » de la société par la transformation des circonstances données à une génération devrait être subordonné chez Marx à la praxis révolutionnaire, découlant des rapports antagonistes qui existent au sein même des sociétés.

21L’idée d’un gouvernement des vivants par la modification de leurs milieux s’est trouvée inquiétée, d’autre part, par une interrogation constante sur la légitimité scientifique et politique du rôle cardinal qu’elle attribue à l’action des milieux sur les hommes. Un second ensemble – plus hétéroclite – de pensées à la fois biologiques et philosophiques témoigne en effet d’une certaine exaspération, qui se fait sentir à partir de la fin du xixe siècle, à l’encontre de l’idée d’un milieu omnipotent dont l’influence déterminerait unilatéralement les comportements humains. Face à un tel registre de l’homme influençable – qui traverse toutes les formes de la rationalité mésopolitique ici explorées –, cette objection insiste sur le rôle actif du sujet vivant : loin de rester passif aux effets de son milieu, celui-ci l’exploiterait par sa volonté, le constituerait comme tel par son action et sa perception. Nietzsche écrit ainsi en 1885, non sans ironie, qu’« à présent, c’est la théorie du Milieu qui s’avère la plus confortable : tout est influence, l’homme lui-même en est le résultat5 ». Si c’est d’abord la vague « théorie des milieux » de Taine qui est visée sous la plume de Nietzsche, la réaction du philosophe concerne plus profondément ce qu’il considère être un effacement de l’inventivité organique face aux questions que le milieu pose au vivant, notamment dans la théorie darwinienne de la sélection naturelle6. En effet, en s’appuyant sur les travaux du biologiste Wilhelm Roux, Nietzsche voit « l’individu lui-même comme lutte des parties », en estimant que « l’influence des “circonstances extérieures” est surestimée jusqu’à l’absurde chez Darwin ; l’essentiel du processus vital, c’est justement cet énorme pouvoir interne de créer des formes, qui utilise, qui exploite les “circonstances extérieures”7. » Le mouvement singulier par lequel l’individu se constitue dans cette lutte pourrait ainsi le conduire à développer une certaine inventivité face aux exigences du milieu, plutôt que de répondre mécaniquement à celui-ci comme si tous les organismes étaient identiques dans leur réaction au monde qui les entourent. On le voit, cette critique nietzschéenne de la « théorie du milieu » vise aussi les conséquences anthropologiques du néo-lamarckisme où les comportements vivants semblent être réduits à une réaction uniforme face à l’influence du milieu.

22À vrai dire, la réaction de Nietzsche est symptomatique d’une critique plus vaste du mécanisme, qui a pris toute son ampleur au xxe siècle, notamment à travers les efforts décisifs de von Uexküll dans le domaine de l’éthologie. Ce dernier a en effet ouvert un programme de recherches consistant à comprendre l’animal comme « un sujet qui vit dans son milieu propre dont il forme le centre8 », au lieu de considérer tout être vivant comme un objet se trouvant dans le milieu humain à l’instar des physiologistes. Ainsi, voir les animaux non pas comme des choses mais comme des sujets « dont l’activité essentielle réside dans l’action et la perception » permet à Uexküll d’envisager le milieu (Umwelt) du sujet comme un ensemble d’éléments ayant une signification pour lui. Uexküll élabore donc une véritable doctrine du milieu (Umweltlehre) où il s’agit d’opposer à l’environnement neutre du sujet (Umgebung) un milieu actif, vécu à la fois comme un monde de perception et d’action. Le biologiste aborde ainsi le sujet vivant comme un centre qui perçoit le monde par la sélection des éléments significatifs pour son action. Une telle théorie fondée sur le caractère actif de la perception permet alors de penser un espace biologique, composé par le vivant : les éléments indifférents à son action ne sont pas perçus, tandis que d’autres – peut-être insignifiants pour d’autres vivants – peuvent avoir un rôle primordial à partir du moment où ils constituent des signes pertinents pour le sujet en question. D’inspiration phénoménologique, cette approche présente l’avantage indiscutable de rendre visible la multiplicité des milieux vivants, composés activement par les vivants lorsqu’ils isolent certains caractères perceptifs parmi tous ceux de leur entourage.

23La « petite révolution » que provoque Uexküll en biologie concerne surtout l’introduction de la notion de signification. Anticipant ainsi une biosémiotique qui cherche à aborder le vivant comme un système qui se constitue à travers l’échange et l’interprétation des signes, Uexküll permet de voir les milieux des vivants comme des milieux de signes. Au croisement de la biologie et de la psychologie du comportement, l’environnement apparaît désormais comme un ensemble de signes qui ne deviennent pertinents pour le sujet que s’ils informent son action. Il s’agit dès lors de comprendre le comportement dans un milieu de perception, prenant forme autour d’un sujet qui se trouve engagé, par son action, dans un champ défini.

24Il n’est pas de doute que le concept uexküllien d’Umwelt est apparu par opposition au concept de milieu, ce dernier étant devenu courant en Allemagne en raison de la réception des travaux de Taine à partir de 18709. Les réactions de Nietzsche et d’Uexküll peuvent alors être vues comme deux manières de rompre avec « le déterminisme matérialiste véhiculé par la théorie tainienne du milieu10 », et le refus du terme « milieu » au profit de Umwelt semble être caractéristique d’une nouvelle philosophie de la volonté nourrie par les acquis de la biologie. On pourrait penser en effet qu’il y a d’une part une approche physiologico-anthropologique (Quatrefages reprenant Lamarck qui reprend Newton) où le vivant est plongé dans un medium qui le maintient en vie et le façonne ; et d’autre part une approche biologico-phénoménologique, où le sujet vivant compose – selon sa subjectivité d’espèce – un milieu en sélectionnant les éléments qui ont une signification pour lui. Une telle polarisation est celle qu’opère Canguilhem, qui affirme à la suite d’Uexküll qu’« un vivant ne se réduit pas à un carrefour d’influences11 ». Or, cette philosophie uexkülienne de l’Umwelt, exaltée par Canguilhem comme un retournement décisif dans l’histoire du concept de milieu, paraît beaucoup plus décevante lorsqu’elle dévoile son aspect normatif visant à définir un milieu normal humain comme étant le milieu natal proche12. De manière plus générale, les critiques épistémologiques du déterminisme du milieu ne peuvent annuler les tentatives mésopolitiques visant à gouverner les humains par l’aménagement des milieux – y compris des milieux de signes.

Mésopolitiques contemporaines

25Se pose toutefois la question du destin de la mésopolitique, au-delà de la disparition de la mésologie proprement dite autour de 1910. En effet, critiquée politiquement et épistémologiquement dans sa forme sociologique, cette raison qui implique de gouverner les hommes par leurs milieux disparaît-elle pour autant au xxe siècle ? La complexification de la connaissance des rapports entre les hommes et leurs milieux a-t-elle vraiment entraîné l’évacuation de cette ratio visant à réguler les vivants par leur entourage ? Rien n’est moins sûr. La transformation même des connaissances sur les rapports des vivants aux êtres qui les entourent semble plutôt avoir suscité de nouvelles formes de gouvernement mésopolitiques, notamment à l’articulation de la psychologie du comportement et de l’analyse du comportement économique. En effet, dans la mesure où un environnement économique se définit précisément comme un milieu composé de signes qui ont une signification pour un sujet x, l’ensemble des interventions visant à réguler les comportements économiques pourrait être abordé comme une forme contemporaine de la rationalité mésopolitique. Au modèle médico-urbain du gouvernement des milieux du xviiie et du xixe siècle semblerait alors se substituer un modèle sémiotique-comportemental, caractérisé par l’articulation de la psychologie et de l’économie. À la suite de l’analyse historique menée dans cet essai jusqu’en 1900, on verrait ainsi se dessiner l’émergence des domaines de savoir comme les behavioral economics analysant le milieu de comportement économique, ou encore les connaissances plus actuelles portant sur les processus cognitifs et neuronaux qui fournissent une nouvelle image des rapports entre les hommes et leur environnement.

26Soit un domaine comme « l’économie de l’attention » qui analyse essentiellement le fonctionnement des échanges économiques qui ont lieu dans le milieu numérique. En effet, l’attention des usagers devient la ressource la plus rare dans un tel milieu où l’information est de plus en plus abondante13. L’économie de l’attention tente d’analyser ainsi la régularité de l’allocation de cette ressource rarissime qu’est l’attention, à l’appui des connaissances cognitives (mouvements oculaires, etc.) et neuronales (activité du lobe frontal). Dans la mesure où cette allocation de l’attention est surtout préconsciente, de telles connaissances s’avèrent essentielles pour prévoir et quantifier statistiquement les signes qui attirent plus d’attention dans un profil x de consommateurs. La connaissance précise des éléments qui attirent l’attention de tels ou tels sujets devient désormais une information précieuse, permettant aux conseillers en marketing de disposer de signes similaires dans le milieu numérique. Par ailleurs, ces savoirs sont en cours d’intégration aux technologies politiques qui devraient promouvoir une « régulation comportementale du bien-être », afin de pouvoir éradiquer des comportements d’obésité ou d’addiction à travers des interventions proprement mésologiques. Puisqu’il existe un « milieu de décision » (decision environment) dont les éléments sont quantifiables par l’imagerie neuronale, il serait possible d’intervenir sur tel ou tel facteur pour anticiper une décision irrationnelle14. Il s’agit ainsi de manipuler le milieu grâce à la connaissance neuronale du rapport du vivant à ce milieu, afin d’inciter le sujet à se comporter différemment. Ainsi, ces technologies politiques s’inscrivent résolument dans une rationalité mésopolitique qui vise la modification des comportements en s’appuyant sur la connaissance des rapports des hommes à leur milieu.

La richesse des milieux

27Enfin, l’actualité de la question des milieux humains est attestée non seulement du côté des tentatives de gouvernement des humains, mais aussi du point de vue des approches critiques de la notion contemporaine d’« environnement ». L’invention de l’environnement global comme synonyme de la Terre15, devenue à la fois objet de surveillance et icône « écolo » grâce à la photographie spatiale qui permet de la représenter sous forme de « bille bleue », tout en permettant de réunir des quantités colossales d’informations sur l’état de la planète, n’a pas moins contribué à éloigner les humains de cet étrange environnement lointain. Dans le cadre de l’anthropologie écologique qu’il développe, Tim Ingold critique l’échelle trop large de cet « environnement » perçu comme une entité indépendante de l’expérience que les humains ont des êtres qui les entourent16. À rebours d’un tel détachement, une véritable approche écologique devrait, selon Ingold, fonder l’intention et l’action humaines dans le contexte d’un engagement continu et mutuel entre les hommes et leur environnement17. Or, un tel engagement de l’organisme dans son entourage se réfère précisément à un milieu18, plutôt qu’à un environnement qui serait extérieur à une humanité qui peut accessoirement décider de le protéger19.

28En effet, le concept moderne de milieu présentait l’avantage d’indiquer déjà ce rapport de proximité de l’organisme avec son entourage, que les sciences sociales peinent aujourd’hui à retrouver. Parce qu’il désigne d’abord l’inscription biologique d’un organisme dans un entourage qui lui permet de vivre, le milieu semble en effet constituer un outil épistémologique précieux, dès lors qu’on souhaite dépasser les frontières disciplinaires établies entre les phénomènes culturels et les phénomènes naturels. Par ailleurs, il n’est pas exclu que la réactivation de la question de milieu puisse interagir avec l’essor actuel de l’épigénétique, qui déclenche un massif regain d’intérêt pour cette question en biologie après plusieurs décennies où le séquençage de l’ADN a éclipsé toute considération des facteurs dits « externes20 ». Tandis que la fiction d’un organisme imperméable aux effets de milieu mais dépendant du génome se clôt, et que la question des milieux toxiques se pose de manière pressante, le milieu comme problème à la fois scientifique et politique pourrait bien, de nouveau, intéresser les savants.

Notes de bas de page

1 Le terme indique une nouvelle ère géologique où la transformation d’origine humaine de la Terre serait devenue un facteur majeur. Pour une mise au point critique, voir Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, op. cit.

2 Pour une mise au point sur les rapports entre le socialisme et les sciences sociales en tant que politique, voir « Le sens du socialisme. Histoire et actualité d’un problème sociologique », numéro de la revue Incidence, 11, automne 2015 ; sur la question de la nature, voir l’article de Pierre Charbonnier, « Le socialisme est-il une politique de la nature ? », ibid., p. 183-204, et plus particulièrement p. 186 où l’auteur affirme que le socialisme est « une pensée où la conquête de l’autonomie par le corps politique ne présume pas réglée (et donc extérieure) la question des rapports collectifs à la nature ». Or, qu’il y ait une prise en charge socialiste de la nature que le libéralisme laisse dans les mains des marchés permet de comprendre en quoi le socialisme a pu élaborer une mésopolitique comme étant la prise en charge, par la société, des milieux qui l’informent.

3 Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, dans Pierre Macherey, Marx 1845 : les « thèses » sur Feuerbach (traduction et commentaire), Paris, Éditions Amsterdam, 2008, thèse trois.

4 Le doublet formé par l’action exercée par les circonstances et l’action exercée à leur égard conduit Marx, comme on le sait, à affirmer que « les circonstances font tout autant les hommes que les hommes font les circonstances » (Karl Marx, L’idéologie allemande, I, Feuerbach, trad. G. Badia, Paris, Éditions sociales, 1968, p. 70). Du reste, un travail resterait à faire concernant la vision proprement marxiste du changement des circonstances environnantes (Umstände) en tant qu’autotransformation (Selbstveränderung) de la société, dans la mesure où Marx, loin de nier une telle perspective, en fait un des piliers de la praxis tout en problématisant le sujet collectif de cette transformation.

5 Friedrich Nietzsche, Kritische Studienausgabe, Berlin, De Gruyter, 1885, t. 11, p. 426, 34 [12] : Jetzt ist die Theorie des Milieu am bequemsten: Alles übt Einfluss, das Resultat ist der Mensch selber.

6 Comme le souligne Barbara Stiegler, « donner la toute-puissance explicative à la seule sélection naturelle, c’est fermer les yeux devant ce qui est le plus “merveilleux” : le pourquoi et le comment du surgissement, depuis l’intérieur de l’organisme, de variations spontanément adaptatives, la subtilité si inventive des réponses de l’organisme aux questions complexes que lui pose le milieu, et qui constitue la véritable source des innovations évolutives du vivant ». Barbara Stiegler, Nietzsche et la biologie, Paris, PUF, 2001, p. 48.

7 Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes, 1886-1887, Paris, Gallimard, 1997, 7 (25).

8 Jakob von Uexküll, Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen – Bedeutungslehre, Hambourg, Rowohlt, 1956, p. 19.

9 Voir Wolf Feuerhahn, « Du milieu à l’Umwelt : enjeux d’un changement terminologique », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 4/134, 2009, p. 419-438.

10 « La théorie du milieu affirme en effet que chaque sujet vivant est formé par son milieu. Les théoriciens du milieu considèrent comme une chose acquise que chaque homme soit un produit de son milieu. » Jakob von Uexküll, « Biologie in der Mausefalle », Zeitschrift für die gesamte Naturwissenschaft, 2/6, 1936, p. 213. Comme le précise Feuerhahn, « si Uexkuüll a très vite renoncé à employer le terme de milieu, c’est bien pour dénoncer la pensée de Taine et l’idée que chaque être vivant est dépourvu de toute finalité et peut intégralement être expliqué par l’influence du milieu. La notion d’Umwelt, loin d’être son équivalent allemand, est son opposé ». Wolf Feuerhahn, « Du milieu à l’Umwelt : enjeux d’un changement terminologique », art. cité, p. 435.

11 Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, p. 197.

12 « Comme l’animal, l’homme a un “milieu normal” dont l’horizon est rarement éloigné de plus de six heures de marche à pied, de telle sorte à pouvoir être arpenté sans avoir à dormir à l’étranger : ce n’est autre… que sa terre natale (Heimat). » Wolf Feuerhahn, « Du milieu à l’Umwelt : enjeux d’un changement terminologique », art. cité, p. 427.

13 Voir Yves Citton, L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014.

14 Voir les travaux de Bernheim et Rangel qui soutiennent activement des interventions visant à manipuler le milieu de la décision. « Addiction and Cue-Triggered Decision Processes », American Economic Review, 94/5, décembre 2004, p. 1558-1590.

15 Voir Sebastian V. Grevsmühl, La terre vue d’en haut. L’invention de l’environnement global, Paris, Seuil, 2014.

16 Tim Ingold, The Perception of the Environment. Essays on Livelihood, Dwelling and Skill, Londres/New York, Routledge, 2000, p. 209.

17 Ibid., p. 27.

18 The environment we relate to, by contrast, is the one that surrounds us, that constitutes our milieu and our ambience, ibid., p. 218.

19 C’est aussi le sens des travaux d’Augustin Berque, qui propose une réactualisation de l’étude des milieux humains, voir A. Berque, Ecoumène, op. cit.

20 Sur l’actualité du concept de milieu en biologie, voir Alain Prochiantz, Qu’est-ce que le vivant ?, Paris, Seuil, 2012.


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