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    Plan détaillé Texte intégral La psychologie environnementale de Spencer, le néo-lamarckisme et la mésopolitique aux États-Unis La refondation durkheimienne Notes de bas de page

    Mésopolitique

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    Table des matières

    10. Le paradigme de l’adaptation. Persistances et déplacements de la mésopolitique

    p. 237-261

    Texte intégral La psychologie environnementale de Spencer, le néo-lamarckisme et la mésopolitique aux États-Unis La refondation durkheimienne Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Bien qu’on en trouve les traces dans de nombreuses pratiques gouvernementales de la fin du xixe siècle, la mésopolitique semble traverser une crise dans cette période, due principalement aux reconfigurations des rapports entre savoirs du vivant et savoirs de la société. D’une part, du point de vue des débats en biologie de l’évolution, le principe lamarckien de l’hérédité des caractères acquis est mis à mal par le nouveau paradigme de l’hérédité chez Weismann et Mendel. D’autre part, le positivisme comtien, encore dominant au milieu du xixe siècle en France, s’affaiblit au moment même où se multiplient les tentatives de refondation de la sociologie. Pourtant, loin de disparaître, la mésopolitique persiste, se déplace, se diffuse à l’extérieur de la France.

    2Ce chapitre porte sur les transformations de la mésopolitique, sous la forme d’une psychologie environnementale aux États-Unis élaborée à partir des travaux de Spencer d’une part, et de la sociologie durkheimienne en France qui procède à sa refondation d’autre part. Les cas de Spencer et Durkheim, ces deux sociologies presque symétriquement opposées du point de vue politique, sont exemplaires de la dissémination des idées mésopolitiques dans les sciences humaines et sociales, en France et au-delà, et attestent la non-limitation de cette rationalité à la seule sphère du positivisme ou du lamarckisme, fussent-ils renouvelés à la fin du xixe siècle. Plus profondément, il s’avère avec Spencer et Durkheim que l’avènement du darwinisme – qui fut central pour ces deux pensées – n’empêche pas le renouvellement de la mésopolitique, désormais ajustée à la théorie de la sélection naturelle. Comme on le verra, le néo-lamarckisme de la fin du xixe siècle ne signifie pas un refus du darwinisme, mais bien plutôt une plus grande intégration des facteurs environnementaux au sein même de la théorie darwinienne.

    3Dans ses versions spencériennes ou durkheimiennes, c’est le paradigme de l’adaptation qui semble constituer un cadre nouveau permettant la transformation de la mésopolitique. Cependant, une grande divergence est palpable dans la manière dont ces deux sociologies élaborent leur « politique adaptative des milieux » : là où la mésopolitique en France – surtout dans le prolongement du moment républicain, à travers ses ramifications comtiennes et jusqu’à Durkheim – s’affirme comme une action de la société sur ses milieux de vie, la version anglaise que Spencer présente dès 1850, tout en l’inscrivant dans une pensée générale de l’évolution, tend à la psychologiser et à l’individualiser. Spencer vulgarise, voire banalise l’idée de l’adaptation de l’individu à son environnement, en faisant de l’esprit l’interface de ces deux éléments, et contribue aux premiers pas d’une psychologie béhavioriste aux États-Unis qui gagne son plein essor au début du xxe siècle. À l’inverse de cette individualisation de la mésopolitique, Durkheim procède à une refondation de la politique des milieux sociaux, à travers sa conception de la division du travail social découlant d’une adaptation aux milieux sociaux de plus en plus denses.

    La psychologie environnementale de Spencer, le néo-lamarckisme et la mésopolitique aux États-Unis

    4Le rôle de Herbert Spencer dans la composition de la mésopolitique est immense, non seulement parce que le succès du philosophe au-delà du public savant est considérable1, mais aussi parce qu’il constitue le principal levier de la migration de l’idée lamarcko-comtienne de l’interdépendance des vivants et des milieux vers la langue anglaise. Spencer assure un rayonnement considérable de la mésopolitique notamment aux États-Unis où il jouit d’un prestige particulier, en lui donnant une double tonalité psychologique et compétitive. Si le philosophe est surtout connu pour avoir vulgarisé et – malgré certaines réticences de Darwin lui-même – popularisé le darwinisme, en forgeant le concept de survival of the fittest, ses travaux des années 1850 attestent le fait qu’il est très attentif à l’invention lamarcko-comtienne du concept de milieu dont il présente une version psychologisée2. En effet, en faisant de l’interface de l’environnement et de l’esprit l’objet même de la psychologie à venir, Spencer élabore une forme d’environnementalisme psychologique qui sera dès lors diffusé dans les sciences humaines et sociales américaines. C’est ce que reconnaît rétrospectivement William James, pourtant critique de Spencer de manière générale, lorsqu’il écrit en 1904 : « Mon impression est que, des traités systématiques [de Spencer], la “Psychologie” est la plus originale. Spencer a innové ici en insistant sur le fait que, puisque l’esprit et son environnement ont évolué ensemble, ils doivent être étudié ensemble. Avoir abordé l’environnement comme étant vital était un coup de maître3. »

    5Ce « coup de maître » était certainement dû à un effet de traduction des idées de Comte en langue anglaise, mais il importe ici de saisir la spécificité de l’opération spencérienne de la psychologisation de la mésopolitique, en prêtant attention aux Principles of Psychology publiés en 1855. La deuxième édition de l’ouvrage en 1871 est l’occasion pour Spencer d’exprimer son amertume concernant le peu de succès qu’a connu cet ouvrage au moment de sa première publication, période où « la doctrine de l’évolution était couverte de ridicule dans le monde entier4 » et peu propice à la réception de sa psychologie environnementale. Toutefois, la publication de l’ouvrage majeur de Darwin, On the Origin of Species, en 1859 transforme le prestige de l’idée même de l’évolution, et prépare un terrain théorique beaucoup plus favorable à l’environnementalisme de Spencer, élaboré avant Darwin et sur des appuis ouvertement mésologiques empruntés à la lignée lamarcko-comtienne.

    6On comprend mieux ce contexte de réception particulier lorsqu’on saisit la centralité de l’évolutionnisme dans la pensée de Spencer. Selon le philosophe anglais, en effet, toutes les sciences concrètes ne sont que des fragments, liés entre eux, d’une seule science qui a pour objet la transformation continue que subit l’univers5. Spencer est très marqué par le géologue Charles Lyell dont les Principes de géologie publiés en 1830 lui inspirent l’idée de l’évolution et du changement permanent de la nature. La loi universelle de l’évolution implique que l’homogène évolue vers l’hétérogène, et la matière comme les vivants se transforment dans le sens d’une diversification. « Cela serait étrange en effet, écrit Spencer dans Social Statics, si, au milieu de cette mutation universelle, l’homme seul était constant, immuable. Mais il n’en est pas ainsi. Il obéit aussi à la loi de la variation indéfinie. Ses circonstances changent constamment ; et il s’y adapte toujours6. »

    7À cette évolution incessante de la nature, la pensée philosophique tarde à s’adapter, notamment en ce qui concerne l’évolution de l’humanité et de la civilisation. Ce retard est un appel pour Spencer à refonder les sciences humaines et sociales, notamment une psychologie qui doit se situer entre la biologie et la sociologie. Là où chez Comte, on passait de la biologie à la sociologie dans l’ordre des savoirs, Spencer introduit ainsi la psychologie comme un savoir intermédiaire de prime importance. Il reproche précisément à Comte de réduire l’ensemble du phénomène psychique à la physiologie, tandis qu’il existe bien une psychologie subjective, les contenus de la conscience auxquels le sujet a accès avec l’introspection. Si cette psychologie subjective dépend entièrement d’un ajustement de l’organisme à l’environnement7, elle doit être étudiée à son propre niveau, permettant d’avoir accès à la modification environnementale de l’individu, en amont de la « société » comme le pensait Comte.

    8Les prémisses d’une telle psychologie environnementale sont bien entendu biologiques. En effet, Spencer postule dès 1855 que la vie est un ajustement continu des rapports internes aux rapports externes8, impliquant des modifications hétérogènes constantes en correspondance avec les « séquences et coexistences externes9 ». Plus un organisme est apte à contrebalancer les effets des modifications de son environnement sur lui, plus il survit de manière pérenne. En ce sens, « la vie n’est parfaite que si la correspondance est parfaite10 ». Or, cela implique que les formes de vie supérieures correspondent aux environnements les plus complexes – l’environnement d’un parasite ne peut dépasser les limites de l’animal dans lequel il vit, là où les organismes supérieurs habitent les environnements les plus variables, auxquels ils s’ajustent avec souplesse. Cela est vrai aussi dans le cadre de l’espèce humaine dans son évolution vers la civilisation, car les races qui ont pu y accéder sont celles qui ont quitté les zones torrides réclamant peu d’ajustements pour rejoindre les zones tempérées qui demandent au contraire des ajustements variés11. Toutefois, les réflexions de Spencer ne se limitent nullement à la géographie, dont la complication physique entraîne une adaptation des formes de vie les plus élaborées. Pour le penseur anglais, les races les plus évoluées sont celles qui ont su « ajouter » à leur environnement physique un environnement social encore plus complexe. La vie évolue vers une forme supérieure lorsque les rapports internes d’un organisme – ce que Claude Bernard appelle son « milieu intérieur » – correspondent aux rapports d’un environnement progressivement complexifié. Jusqu’ici, les arguments de Spencer sont proches de ceux de Comte, notamment en ce qui concerne cette complexification associée des organismes et de leurs milieux de vie, allant jusqu’au milieu le plus complexe qu’est le milieu social.

    9Cependant, la singularité de la conception spencérienne par rapport à la vision positiviste réside notamment dans l’introduction d’une logique de compétition avec d’autres vivants dans la compréhension de l’environnement – ce qui mérite d’être souligné car ceci advient avant Darwin, sans doute grâce aux acquis de la tradition géobotanique. En effet, Spencer affirme que « les changements les plus importants et les plus nombreux dans l’environnement, auxquels chaque créature est confrontée, sont les changements induits par d’autres créatures, qu’elles soient proies ou ennemis12 ». En admettant que la souplesse et la capacité d’adaptation d’un vivant dans un environnement donné dépend des rapports d’adversité et de prédation, Spencer transforme ainsi le caractère chimio-physique du milieu lamarcko-comtien.

    10Cette compétitivité de l’organisme avec d’autres est aussi corollaire, chez Spencer, d’un certain « découpage » de l’environnement en plusieurs « séquences », selon une expression qui revient très souvent dans Principles of Psychology. Les séquences de l’environnement sont les moments temporellement distincts de l’interaction de l’organisme avec les éléments physiques ou vivants d’un environnement donné. Ainsi, l’ajustement ou l’adaptation d’un vivant à son environnement est l’objet d’une analyse générale qui doit être séquencée, car elle est composée d’une multitude de changements environnementaux auxquels répondent, dans l’organisme, une multitude de réactions – l’ensemble se réalisant de manière successive et cumulative, donnant lieu à une évolution. Temporellement distinctes, les séquences de l’environnement le sont aussi géographiquement, ou plus exactement en fonction de leur distance par rapport à l’organisme. Plus un organisme est évolué vers sa forme supérieure, plus il peut s’adapter à un environnement lointain, au-delà de sa perception directe, à la manière de ces oiseaux migratoires qui dirigent leur action et s’ajustent à des séquences environnementales qu’ils ne perçoivent pas directement13.

    11Transposées au niveau psychologique, ces réflexions conduisent Spencer à affirmer que le progrès de la vie et de l’intelligence résulte d’une extension de l’espace de correspondance entre l’organisme et l’environnement14. Il va de soi, note Spencer, que dans les formes inférieures de la vie animale caractérisées par le développement du sens tactile, cette correspondance ne concerne que la partie de l’environnement dans laquelle l’organisme se trouve plongé. Or, au cours de l’évolution, il y a eu un élargissement croissant de l’éventail de l’environnement auquel les organismes s’ajustent, processus dont témoignent aussi les phases successives de la civilisation humaine. La spécialisation des sens qui guide cette évolution découle en effet d’une spécialisation des correspondances avec l’environnement. Seulement, il importe de bien comprendre que pour l’espèce humaine, cette spécialisation répond aux séquences sociales telles que la manufacture, la boutique commerciale, la route, etc., « chacune demandant des actions particulières à l’encontre des choses particulières dans des moments particuliers15 ».

    12Cette analyse de Spencer est cruciale, car elle tend à psychologiser la mésopolitique au sens d’une naturalisation de l’adaptation aux milieux professionnels, désormais ramenée au récit de l’évolution qui en devient le principe explicatif. Si dans une séquence environnementale telle que la manufacture ou la boutique, l’employé doit s’adapter à une configuration qui lui demande des actions particulières, cela s’explique par l’évolution naturelle de la civilisation. Puisque la vie n’est parfaite que lorsque la correspondance entre l’organisme et son milieu est parfaite, l’organisation du travail contribue à cette perfection selon le principe de l’adaptation érigé en une loi de la nature. L’ouvrier le mieux adapté à la séquence environnementale de l’usine qui lui demande une série de gestes spécifiques constituerait ainsi une forme de vie supérieure, caractérisée par sa capacité adaptative parfaite. Il n’est pas difficile d’y voir les prémisses philosophiques du taylorisme qui, comme on le sait, déploie à partir des années 1880 toute une analytique adaptative des gestes, rythmes et cadences – autant de séquences environnementales dans les termes de Spencer. L’organisation scientifique du travail paraît ainsi redevable à ce séquençage spencérien de l’environnement, dans la mesure où la psychologie se trouve définie comme une science de l’adaptation des rapports internes de l’organisme aux rapports externes. Durkheim, comme on le verra ci-dessous, présentera une lecture critique de Spencer dans sa théorie de la division du travail social, tout en faisant également de l’adaptation aux milieux urbains et industrialisés le pivot de la politique des sciences sociales.

    13C’est ainsi que le progrès de l’humanité témoigne d’une « augmentation immense » de l’harmonie entre l’organisme et son environnement16. Elle correspond, de manière assez inattendue pour les lecteurs de Spencer, à une augmentation graduelle de la distinction entre la vie physique et la vie psychique17. La logique qui gouverne un tel détachement progressif de l’humanité de son milieu physique – que l’on retrouve aussi chez Durkheim –, n’est autre que celle d’une spécialisation de plus en plus élaborée des fonctions mentales dans l’espèce humaine. Comme le précise Ribot dans sa Psychologie anglaise contemporaine, « les diverses étapes de ce progrès n’est autre chose que l’histoire même du passage de la vie physique à la vie psychique18 ». Ainsi, en se différenciant progressivement de l’ordre « inférieur » des changements environnementaux simples, l’intelligence se développe en répondant aux changements complexes, multiples, successifs de l’environnement. Plus la correspondance s’opère avec des séquences nombreuses de cet environnement, mieux se porte l’intelligence. Ce progrès prend la forme, chez Spencer, d’une croissance générale du bonheur, dans la mesure où la correspondance des rapports internes de l’organisme aux rapports externes ne cesse de croître19. Ainsi, c’est par des « conquêtes successives » que l’espèce humaine a réussi à perfectionner son adaptation à un environnement qu’il crée pour lui-même. Il en résulte l’existence d’une compétition de l’espèce humaine avec d’autres espèces pour une meilleure adaptation, mais aussi des races humaines entre elles à l’intérieur de l’espèce (la supériorité indiscutable des Européens sur les autres provenant aussi des expériences accumulées d’une meilleure adaptation aux environnements les plus variés).

    14Cette psychologie environnementale de Spencer a pu être analysée, à juste titre, comme étant une des origines de la psychologie béhavioriste20, dans la mesure où le comportement individuel est expliqué par son adaptation à l’environnement, selon une idée qui est depuis devenue un lieu commun. Lorsqu’on s’intéresse à l’élaboration de la psychologie béhavioriste aux États-Unis dans la seconde moitié du xixe siècle, il importe de constater avec O’Donnell que là où en 1870 la psychologie était la science de la « conscience humaine », elle tend à devenir vers 1895 « la science objective visant à prévoir et à contrôler le comportement humain21 ». Si cette transformation ne peut se réduire exclusivement à Spencer – la psychologie expérimentale menée par Wilhelm Wundt à Leipzig dans les années 1870 en est une source fondamentale –, l’école dite « fonctionnaliste » de Chicago, autour de Dewey et d’Angell, élabore un programme environnemental qui se rapproche beaucoup des formulations spencériennes, puisqu’il vise à considérer l’esprit comme une médiation entre l’environnement et les besoins de l’organisme22. La conscience devient une série de réactions adaptatives aux situations environnementales nouvelles. Ainsi, la psychologie environnementale élaborée par Spencer paraît avoir conduit à un programme expérimental permettant de se concentrer sur l’adaptation des individus à leur environnement pendant leur durée de vie, indépendamment de la longue durée de l’évolution darwinienne23. Ainsi, lorsque Watson écrit en 1924 que « les changements de notre environnement entraînent la formation des habitudes24 » il ne fait que simplifier davantage une idée bien assimilée, introduite aux États-Unis par Spencer.

    15Or, ce n’est pas seulement en psychologie et à travers Spencer que la mésopolitique est reçue aux États-Unis. Tout un courant composé à la fois de naturalistes et de sociologues « néo-lamarckiens » – dont Spencer fait partie – assure la défense active de « l’action directe de l’environnement » sur les organismes, contre les « néo-darwiniens » comme Weismann qui relativisent l’importance accordée à l’environnement comme facteur d’hérédité et de variation des espèces à partir de la fin des années 188025. En effet, comme on l’a vu au chapitre VIII, la théorie darwinienne de la sélection naturelle avait déjà contribué à relativiser l’importance du milieu physico-chimique comme facteur de reproduction, mettant en cause l’idée d’une « influence directe du milieu physique ». Il est vrai qu’à la fin de sa vie, Darwin semble admettre l’action directe de l’environnement comme facteur d’évolution, lorsqu’il écrit dans une lettre de 1877 : « Il ne peut y avoir de doutes sur le fait que les espèces peuvent être modifiées à travers l’action directe de l’environnement. Si je n’ai pas insisté de manière plus forte sur cet aspect dans L’Origine des Espèces, c’est parce que la plus grande partie des faits allant dans ce sens ont été observés depuis26. » Cependant, c’est plutôt le « néo-darwinisme » de Weismann qui proteste contre l’idée que l’influence transformatrice de l’action directe puisse être posée de manière certaine27. En insistant sur la « constitution physique » des espèces comme facteur d’hérédité, Weismann entend par adaptation la réponse de cette constitution physique aux changements des conditions de la vie, et relègue ainsi au second plan l’environnement comme principe causal de la variation. Face à cette conception, Spencer lui-même se range du côté des lamarckiens, en affirmant que « l’action directe du milieu [medium] est le facteur primordial de l’évolution organique28 ». Aux côtés de Spencer, une série de naturalistes américains comme Alpheus Packard présentent une synthèse entre lamarckisme et darwinisme, en admettant la sélection naturelle darwinienne à condition de voir dans le milieu la cause de la sélection et d’élargir le milieu physique au milieu biologique peuplé d’autres vivants29.

    16Or, il importe ici d’aborder cette controverse du transformisme du point de vue de la mésopolitique. En effet, ce que l’historiographie anglophone a souvent qualifié d’« environnementalisme néo-lamarckien » ou de « lamarckisme social30 » fait partie d’une rationalité plus large que cet ouvrage tente de mettre au jour. La controverse en question est loin d’être une querelle technique entre les naturalistes néo-darwiniens qui soutiennent la prédétermination de l’hérédité d’une part et les néo-lamarckiens qui insistent sur l’action directe de l’environnement d’autre part. Le débat concerne, de manière plus générale, le caractère primordial du milieu dans la transformation des êtres vivants, ainsi que la possibilité de les modifier à travers ce milieu. En effet, les néo-lamarckiens, parce qu’ils croient à l’action directe – et non pas indirecte, à savoir par la reproduction – du milieu sur les organismes, sont souvent optimistes quant aux possibilités d’une politique des milieux visant à altérer ou régénérer ces organismes. C’est une figure centrale du néo-lamarckisme américain, le sociologue Lester Frank Ward, qui permet de saisir l’appartenance de cette controverse au champ de la mésopolitique.

    17Premier président de l’American Sociological Association, tenu pour un des fondateurs de la sociologie américaine, Ward est aussi botaniste et c’est avec ce double engagement qu’il prend part à la controverse entre néo-darwinisme et néo-lamarckisme. En effet, écrit Ward, « ce n’est pas une querelle de mots qui nous intéresse, mais la question fondamentale de savoir si les conditions externes influence ou non de manière permanente et progressive le développement des êtres organiques31 ». En tant que botaniste, Ward reconnaît la loi de la sélection naturelle tout en admettant également que l’action de cette sélection dépend des réactions de l’organisme envers son environnement32. Là où la proposition générale de Spencer selon laquelle l’organisme doit être influencé par l’environnement de manière permanente, constante et profonde est une proposition logiquement inévitable, écrit Ward, les néo-darwiniens la refusent parce qu’elle entre en contradiction avec l’hypothèse du plasma germinatif de Weismann33. En tant que sociologue, Ward observe que cette querelle, bien qu’elle puisse apparaître comme un problème technique, produit une grande influence sur les questions pratiques et morales du monde social, car elle détermine la possibilité d’une réforme sociale environnementale. Si tout est attribué à un germe prédéterminé comme le pense Weismann, tout volontarisme social serait abandonné34. Très proche du ton dramatique des anthropologues français comme Quatrefages ou Durand de Gros qui dénonçaient la vanité sociale de l’anthropométrie dans les années 1870, Ward ironise à son tour : « Le refrain néo-darwinien c’est : cessez d’éduquer, cela ne sert à rien face aux forces profondes et inchangeables de la nature35. »

    18Si pour Ward comme pour d’autres acteurs des sciences sociales américaines de la fin du xixe siècle, la doctrine lamarckienne est une garantie pour le « progrès social », c’est parce qu’elle fournit une caution biologique pour la réforme des milieux sociaux. Ainsi, comme l’a bien vu Stocking, les sciences sociales étaient d’une certaine manière prédisposées à résister aux attaques contre la doctrine lamarckienne, précisément parce qu’elle était plus compatible avec l’orientation environnementale générale de ces sciences que l’approche de Weismann36. Toutefois, au-delà d’un vague « environnementalisme » des sciences sociales, il importe de reconnaître chez Ward les éléments ouvertement mésopolitiques empruntés à Comte. Ward soutient que la société humaine est enfin arrivée à un moment où elle s’autodétermine et se détache de ses conditions physiques. Le gouvernement de la société par elle-même est aussi souhaitable que possible car la société humaine, au terme de son évolution, s’est rendue capable de forger ses propres milieux psychiques et culturels, propices à être dirigés. Contre Spencer qui tend à psychologiser et individualiser la mésopolitique, Ward soutient ainsi une réactualisation de la pensée sociale comtienne aux États-Unis à travers ses idées « sociocratiques ». Ces deux versions opposées de la mésopolitique aux États-Unis témoignent du fait que cette dernière n’est point une curiosité française, exotique et impénétrable, même si son rôle dans les sciences sociales en France paraît particulièrement déterminant.

    La refondation durkheimienne

    19Au moment où elle connaît un certain succès dans la sociologie américaine, la mésologie lamarcko-comtienne se trouve plutôt en position de faiblesse dans les sciences sociales françaises à la fin du xixe siècle. La raison globale de cet affaiblissement provient du fait que le volontarisme mésopolitique est tributaire d’une croyance dans « l’action du milieu » dont il est cependant incapable de fournir une analyse rigoureuse. En effet, celle-ci peut désigner dans la seconde moitié du xixe siècle aussi bien l’influence des facteurs géographiques sur l’individu que celle de la fréquentation des quartiers criminogènes, les effets de l’exposition à un gaz chimique, de l’éducation, d’un pays exotique ou encore de l’existence urbaine. Cette compréhension trop vaste du concept de milieu fait ainsi obstacle à la mobilisation savante du concept qu’on tente cependant d’élever au statut de principe explicatif ultime des phénomènes sociaux. Pire encore, en rendant imprécis les contours de son objet, cette indétermination du concept de milieu fragilise la sociologie au sens que Comte lui avait donné, d’autant plus que le nom de ce dernier est entouré d’un certain discrédit après sa tentative d’établissement d’une religion de l’humanité dans les années 185037.

    20Or, pour faire de la sociologie, affirme Durkheim, il ne suffit pas d’évoquer l’« influence du milieu » comme celle d’un élément vague et indéterminé : il faudrait encore pouvoir constater les transformations des divers milieux humains, afin justement de pouvoir spécifier ces derniers. Plus profondément, on ne peut aborder les milieux où les phénomènes sociaux s’effectuent qu’en les inscrivant dans l’histoire de leur transformation. Selon une orientation capitale de la pensée durkheimienne, ni l’organisme humain ni son milieu ne sont assez stables pour qu’on puisse les considérer en dehors de leur évolution historique : « Pour que les sociétés puissent vivre dans les conditions d’existence qui leur sont maintenant faites, il faut que le champ de la conscience tant individuelle que sociale s’étende et s’éclaire. En effet, comme les milieux dans lesquels elles vivent deviennent de plus en plus complexes et, par conséquent, de plus en plus mobiles, pour durer, il faut qu’elles changent souvent38. » Dans la mesure où la transformation des milieux humains sous l’effet de l’industrialisation et de l’urbanisation entraîne des conditions d’existence nouvelles, les hommes ont besoin d’une science adéquate pour connaître ces dernières et surtout pour s’y adapter. La complexification des milieux humains pose ainsi un défi adaptationnel aux consciences : plus ces dernières sont obscures, moins elles peuvent se transformer pour se conformer aux conditions d’existence changeantes39.

    21Ce constat de Durkheim est fondamental, car il subordonne la connaissance du social à l’exigence d’une adaptation aux milieux humains en perpétuel mouvement. Ce n’est plus l’action transformatrice de l’homme sur son milieu qui est privilégiée ici – comme c’était le cas pour la philosophie positive –, mais la connaissance des milieux humains complexes en vue d’une meilleure adaptation sociale. Le décalage entre 1830 et 1890 est de ce point de vue saisissant, puisque là où, pour Comte, l’action de l’homme sur le milieu extérieur était le moteur du progrès, Durkheim considère que les causes déterminantes de l’évolution sociale résident elles-mêmes dans les changements du milieu social qui entoure les individus40. Ce déplacement est capital, car le milieu social apparaît ici aux individus sous forme d’un ensemble de contraintes ou d’exigences auxquelles ils sont sommés de répondre. Se trouve ainsi inaugurée la grande question de l’adaptation au milieu social, puisque la société est « une réalité qui n’est pas plus notre œuvre que le monde extérieur et à laquelle, par conséquent, nous devons nous plier pour pouvoir vivre ; et c’est parce quelle change que nous devons changer41 ». Il existe une logique « interne » de la transformation des milieux sociaux, qui résulte non pas d’une volonté politico-scientifique qui s’y applique comme l’imaginait Comte, mais d’une évolution historique qui doit faire l’objet de l’enquête sociologique.

    22Sciences des milieux sociaux spécifiques, la sociologie durkheimienne réalise sur la mésopolitique une double opération, qui procède à sa refondation. D’abord, en s’appuyant sur les acquis de l’analyse darwinienne des populations, Durkheim constate que la compétition dans les milieux urbains de plus en plus denses donne lieu à la division du travail social comme une manière pacifiée de résoudre la « lutte pour la vie » (struggle for life). Ainsi, le milieu social – et, partant, chaque milieu professionnel – devient le véritable lieu de la sélection, dont les contraintes façonnent l’adaptation des populations. Ensuite, il apparaît à Durkheim que la fonction politique des sciences sociales est de renforcer le milieu moral autour des individus atomisés, afin qu’ils réalisent la nécessité de leur adaptation aux « conditions d’existence qui leur sont maintenant faites ». Cette politique adaptative est explicitement formulée dans les textes sur l’éducation morale, qui devient chez Durkheim une stratégie nettement mésopolitique, laquelle se trouve refondée dans le cadre de la sociologie scientifique.

    23Il importe d’abord de saisir comment Durkheim élabore sa théorie de la division du travail social à l’aune d’une conception darwinienne des milieux densifiés. En effet, si nous nous spécialisons de plus en plus, écrit Durkheim, ce n’est pas pour produire plus comme le pensaient les économistes, « mais c’est pour pouvoir vivre dans les conditions nouvelles d’existence qui nous sont faites42 ». Celles-ci sont surtout marquées par le développement inédit des fonctions économiques depuis deux siècles, absorbant de plus en plus de citoyens. Par conséquent, « il y a une multitude d’individus dont la vie se passe presque tout entière dans le milieu industriel et commercial43 ». Par ailleurs, ces métiers supposent des villes où seront recrutés les immigrants ayant quitté leur milieu d’origine au profit des milieux professionnels, faiblement emprunts de moralité. Une telle situation donne à l’entreprise durkheimienne sa principale raison d’être, à savoir l’exploration d’une morale adéquate qu’appellent ces nouveaux milieux qui se forment sous la poussée du développement économique : « De même que la famille a été le milieu au sein duquel se sont élaborés la morale et le droit domestiques, la corporation est le milieu naturel au sein duquel doivent s’élaborer la morale et le droit professionnels44. » Ce devoir de fonder une morale professionnelle s’articule au constat d’une multiplication quantitative des individus existant dans des nouvelles conditions où la corporation est devenue le milieu social prépondérant. En effet, dans les sociétés où règne la solidarité organique, là où les individus sont groupés d’après la nature particulière de l’activité sociale à laquelle ils se consacrent, « le milieu naturel et nécessaire n’est pas le milieu natal, mais le milieu professionnel45 ». Dans l’approche de Durkheim, la mobilité historique et sociale des milieux implique ainsi d’isoler les différents niveaux mésologiques où la solidarité s’établit de manière contrastée. Par rapport aux divisions territoriales traditionnelles permettant de distinguer le milieu urbain du milieu rural, par exemple, suivre le fil directeur de la division du travail permet ainsi d’opérer des découpages plus fins et plus pertinents, tant il est vrai que « chaque corps de métier est comme une ville qui vit de sa vie propre46 ». Le milieu professionnel présente alors un caractère sui generis, irréductible à la répartition de la population dans l’espace, devenant de plus en plus prépondérant dans l’évolution des sociétés.

    24Mais d’où viendrait ce progrès de la division du travail ? Certainement pas d’une simple recherche du bonheur, car si le taux de suicide doit être vu comme le seul indice mesurable d’un tel sentiment, force est de constater qu’il sévit plus fortement dans les villes que dans les campagnes, et que partout en Europe il progresse depuis un siècle47. Cependant, observé dans toutes les classes de la population, le suicide est un phénomène lié à un « état général du milieu social48 » dans son ensemble, même s’il est diversement réfracté par les milieux spécifiques. Si le suicide progresse avec l’accroissement de la division du travail, on ne peut expliquer ce dernier par la recherche du bonheur : « Pour quelle raison l’individu susciterait-il de lui-même des changements qui lui coûtent toujours quelque peine s’il n’en retire pas plus de bonheur ? C’est donc en dehors de lui, c’est-à-dire dans le milieu qui l’entoure, que se trouvent les causes déterminantes de l’évolution sociale. Si les sociétés changent et s’il change, c’est que ce milieu change49. » Ce n’est pas non plus le milieu physique, constant dans la courte durée, qui pourrait induire ce changement, mais le milieu social qui a effectivement augmenté en volume et en densité50.

    25L’idée selon laquelle la spécialisation des fonctions économiques puisse non seulement découler d’un rapprochement physique des coopérateurs, mais soit rendue nécessaire par la croissance des sociétés, Durkheim affirme l’avoir empruntée à Comte. Seulement, cette première référence à Comte perd rapidement son importance car, lorsqu’il se penche sur la manière dont cette cause (la poussée économique et urbaine) produit son effet (la division du travail), Durkheim est conduit à évaluer les idées de Spencer et Darwin concernant l’influence du milieu sur la différenciation des individus et, partant, sur le progrès de la division du travail. Spencer pensait en effet que la variété des milieux dans lesquels vivaient les individus les conduisaient naturellement vers l’hétérogénéité, en produisant chez eux des aptitudes différentes. Si Durkheim récuse cette conception, c’est parce qu’il reproche à son adversaire de surestimer l’effet du milieu physique sur la structure sociale : les conditions extérieures dans lesquelles vivent les individus les marquent certainement, mais les différences qu’elles peuvent engendrer sont tout à fait négligeables si on les compare aux effets de la division du travail : « Qu’y a-t-il de commun entre le poète tout entier à son rêve, le savant tout entier à ses recherches, l’ouvrier qui passe sa vie à tourner des têtes d’épingles, le laboureur qui pousse sa charrue, le marchand derrière le comptoir ? Si grande que soit la variété des conditions extérieures, elle ne présente nulle part des différences qui soient en rapport avec des contrastes aussi fortement accusés51. » Pas plus que la recherche du bonheur, l’argument de la variété des milieux physiques n’explique le progrès de la division du travail. La continuité que Comte envisageait entre les milieux physiques, chimiques, biologiques et sociaux tend alors à s’effacer chez Durkheim, en faveur d’une conception où l’adaptation au milieu social commence à être isolée comme un phénomène sui generis.

    26Spencer était encore trop comtien (ou lamarckien) dans la manière dont il envisageait l’importance des milieux physiques, là où Durkheim s’appuie explicitement sur le principe de population de Darwin pour expliquer le progrès de la division du travail par une adaptation au milieu social densifié : « Si le travail se divise davantage à mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus denses, ce n’est pas parce que les circonstances extérieures y sont plus variées, c’est que la lutte pour la vie y est plus ardente52. » S’il n’est pas de doute que, de Smith à Marx, le lien entre la croissance de la population, l’augmentation des interactions et la division du travail a été déjà souligné53, comme d’ailleurs il l’a été dans les sources mêmes de Durkheim parmi les économistes français54, considérer que la concentration de la population dans un milieu défini puisse engendrer un fait social sui generis comme la division du travail témoigne d’une attitude théorique tout à fait singulière. Face à la conception encore trop statique du milieu que Comte devait à la stabilité des conditions d’existence chez Cuvier, conception que Spencer aurait partiellement adoptée à son tour, Darwin permet à Durkheim d’élaborer une approche du milieu où la variété et la mobilité s’avèrent beaucoup plus déterminantes que dans la philosophie positive.

    27Si la division du travail est engendrée par la lutte pour la vie, elle y apporte une solution de pacification – Durkheim dit en ce sens qu’elle « en est un dénouement adouci55 », permettant aux rivaux de coexister les uns à côté des autres. Les individus qui, dans les sociétés homogènes, seraient voués à disparaître car ils n’auraient pas de fonctions à assurer, trouvent grâce à la division du travail les moyens pour survivre. S’il y a bien progrès, il est dû à un plus grand exercice de l’intelligence et de la sensibilité dans un milieu social en perpétuel changement auquel elles sont naturellement conduites à s’adapter. Or, une telle vision a des conséquences majeures concernant l’idée même du progrès, car loin d’être l’aboutissement du projet scientifico-politique des Lumières, celui-ci apparaît maintenant comme l’ensemble des changements « produits mécaniquement » par une cause nécessaire, à savoir la transformation non dirigée des milieux. « Voilà comment, écrit Durkheim, sans l’avoir voulu, l’humanité se trouve apte à recevoir une culture plus intense et plus variée56. » De l’architecte volontariste de ses propres milieux de vie – tel était du moins l’espoir de Comte, de Cabanis et de tant d’autres –, la figure de l’homme prend à présent l’apparence d’un être naturel devant s’adapter à un milieu densifié dont il n’est pas le créateur ou l’initiateur. Prend ici tout son sens l’idée durkheimienne d’une société qui se spécialise pour pouvoir vivre dans les conditions nouvelles d’existence qui lui sont faites, et non pas dans les conditions d’existence qu’elle se ferait librement. De ce point de vue, écrit Durkheim dans un passage particulièrement dense, « la civilisation apparaît donc, non comme un but qui meut les peuples par l’attrait qu’il exerce sur eux, non comme un bien entrevu et désiré par avance, dont ils cherchent à s’assurer par tous les moyens la part la plus large possible, mais comme l’effet d’une cause, comme la résultante d’un état donné57 ».

    28Cependant, la division du travail est non pas la conséquence nécessaire, mais seulement une des réponses possibles à l’intensité de la lutte. « Il ne faut pas oublier en effet que la spécialisation n’est pas la seule solution possible à la lutte pour la vie : il y a aussi l’intégration, la colonisation, la résignation à une existence précaire et plus disputée, enfin l’élimination totale des plus faibles par voie de suicide ou autrement58. » Pour Durkheim, le résultat de la lutte pour la vie donc est « dans une certaine mesure contingente », comme l’est l’adaptation chez Darwin. Il n’y a jamais une solution unique face aux exigences du milieu, et même si les solutions possibles ne sont pas illimitées, les individus peuvent opérer des choix qu’on ne peut prédéterminer. Durkheim a visiblement à l’esprit ce possibilisme darwinien lorsqu’il affirme que « les combattants [de la lutte pour la vie] ne sont pas nécessairement poussés vers l’une de ces issues à l’exclusion des autres, ils se portent vers celle qui est le plus à leur portée59 ». Un tel possibilisme est structuré par les choix dont l’individu dispose dans son milieu social, ce dernier fonctionnant aussi comme une réserve limitée de solutions apportées à la lutte pour la vie.

    29Chez Durkheim, seul compte le rapport entre une population et le milieu dans lequel elle évolue – ou plus exactement, la manière dont les individus seront sommés de s’adapter à un milieu social densifié ou au contraire raréfié. À bien des égards, ce que le xixe siècle a vaguement appelé l’« influence du milieu » devrait plutôt être défini comme un phénomène social de condensation de la population dans un milieu donné, conduisant les personnes à se comporter d’une manière spécifique en raison de la concurrence. Le rôle du milieu physique tend alors à s’estomper dans la sociologie durkheimienne, exactement comme chez Darwin où l’élément prépondérant s’avère être non pas le milieu physique, mais la concurrence au sein d’une population occupant le même milieu.

    30En effet, la fixité ou la rigidité de l’organisme n’est utile que dans un milieu lui-même fixe, ce qui n’est pas le cas du milieu social. Contre l’organicisme de Spencer, Durkheim mobilise cet argument qu’il présente sous un double aspect : l’affranchissement progressif de l’individu par rapport au règne physique et organique d’une part, l’affirmation du caractère sui generis du milieu social d’autre part. L’insistance de Durkheim sur l’émancipation progressive des hommes par rapport aux milieux physiques et organiques au profit d’un plus grand attachement aux milieux sociaux est absolument fondamentale, et mérite d’être pleinement explorée. Elle fait apparaître que l’adoption par Durkheim du modèle darwinien de la population est strictement associée à l’affirmation de l’autonomie du règne social par rapport au règne organique, faute de quoi on serait conduit à un organicisme absolu qui empêcherait d’apprécier à sa juste valeur la singularité des milieux humains. Au cinquième chapitre de son ouvrage, Durkheim s’attache ainsi à montrer que la division du travail social se distingue de la division du travail physiologique par un aspect essentiel : si dans l’organisme, chaque cellule a un rôle fixe et prédéterminé, dans une société humaine la distribution des tâches présente un aspect beaucoup plus souple. En effet, la flexibilité et la complexité croissante des sociétés humaines témoignent du fait que la fonction se détache de plus en plus de l’organe, et un tel affranchissement n’est autre chose que le facteur essentiel de ce qu’on appelle la civilisation, « une conséquence nécessaire des changements qui se produisent dans le volume et dans la densité des sociétés60 ». Concrètement, si la science, l’art, l’activité économique se développent, c’est par suite d’une nécessité qui s’impose aux hommes, « c’est qu’il n’y a pas pour eux d’autre manière de vivre dans les conditions nouvelles où ils sont placés61 ». Il n’est pas de doute sur l’origine darwinienne de cette nécessité de l’adaptation aux milieux complexes. Les hommes « marchent parce qu’il faut marcher, et ce qui détermine la vitesse de cette marche, c’est la pression plus ou moins forte qu’ils exercent les uns sur les autres, suivant qu’ils sont plus ou moins nombreux62 ». Encore une fois, c’est au croisement du principe de population et de la lutte pour la vie dans un milieu dense que s’explique le progrès de la division du travail et, partant, de la civilisation. Cette dernière n’est que l’intensification de la vie sociale, à savoir la croissance à la fois du volume et de la densité, du nombre des individus et de leur proximité morale.

    31En ce sens, la vie collective se sédimenterait chez les hommes pour constituer ce niveau psycho-social de plus en plus autonome de la vie organique. Cette interface sociale et psychique de l’individu comme le produit d’une longue existence dans les milieux sociaux denses est formulée par Durkheim contre les ambitions d’une psychologie organique. La psycho-physiologie ne pourra jamais revendiquer l’explication entière des faits psychiques, puisque la grande partie de ces derniers dérivent de causes non pas organiques mais sociales. Une telle alliance de la sociologie avec une psychologie non réductionniste mérite l’attention, car elle assume deux fonctions. D’une part, lorsque Durkheim remercie les philosophes spiritualistes pour les « services qu’ils ont rendu à la science » sur la non-réduction des faits psychiques à la simple vie physique, les liens de la sociologie avec le matérialisme sensualiste du xviiie siècle se trouvent définitivement rompus. Il s’agit d’un véritable point de non retour puisque ni les faits sociaux, ni les faits psychiques ne pourront désormais être ramenés à la simplicité des causalités environnementales exclusivement physiques. D’autre part, ce compliment que fait Durkheim au spiritualisme – sans doute à Bergson, dont L’essai sur les données immédiates de la conscience est publié en 1889 – n’est pas sans réserve, puisque le sociologue rappelle immédiatement que la vie psychique ne devrait pas être considérée en dehors de la nature, comme si elle ne dépendait d’aucune cause naturelle : « Tous ces faits dont on ne peut trouver l’explication dans la constitution des tissus dérivent des propriétés du milieu social63. » Or, le règne social n’est pas moins naturel que le règne organique. La socio-psychologie que prône Durkheim s’intéresse donc à ces faits psychiques de provenance sociale, étant donné qu’ils constituent des réalités tout aussi naturelles que les faits organiques.

    32Enfin, plutôt que de faire dériver la vie sociale des faits psychiques individuels, Durkheim s’engage dans la voie inverse. La majeure partie de nos états de conscience dérivent « non de la nature psychologique de l’homme en général, mais de la façon dont les hommes une fois associés s’affectent mutuellement, suivant qu’ils sont plus ou moins nombreux, plus ou moins rapprochés64 ». C’est précisément la raison pour laquelle Durkheim n’adopte pas un darwinisme social qui fait de la lutte de l’individu pour la vie le centre de gravité qui expliquerait les constructions sociales. L’erreur de Spencer réside dans sa croyance en la naturalité exclusive des faits individuels, puisqu’il refuse de voir qu’il peut y avoir des réponses collectives à l’action des milieux. Dans son étude de la division du travail, Durkheim se sert donc du principe de population de Darwin non pas pour réduire les faits sociaux au niveau des faits organiques, mais au contraire pour mieux souligner que les collectifs que forment les hommes existant dans les milieux sociaux denses donnent lieu à une vie psycho-sociale spécifique. Le devoir de la sociologie étant de « nous faire une morale65 » dans un monde où les individus changent plus facilement de milieu, la division du travail devrait constituer un milieu favorable où l’individu pourrait reprendre conscience de son état de dépendance vis-à-vis de la société.

    33L’analyse du milieu social en tant qu’il évolue historiquement est ainsi une condition sine qua non de la sociologie : sans une conception du milieu social comme facteur déterminant de l’évolution collective, la sociologie serait tout simplement impossible, car elle ne pourrait plus établir aucun rapport de causalité66. Désigner le milieu social comme le moteur principal de l’évolution collective à l’exclusivité des autres types de milieu est en effet un gage d’autonomie pour la sociologie67. Ainsi, la véritable cause des phénomènes sociaux réside toujours dans le milieu social correspondant, comme en témoigne l’examen d’un fait social comme le suicide. Contre Tarde qui soutient l’idée d’un foyer central à partir duquel le suicide se diffuserait par l’imitation, Durkheim affirme que celui-ci dépend essentiellement de certains états du milieu social68. Il n’y a pas de foyers locaux et originaires de suicidaires, pas plus qu’il n’y a des imitateurs et des imités ; et s’il existe des milieux sociaux particulièrement touchés comme les prisons ou les casernes, c’est en raison d’un état collectif qui s’est créé dans ces milieux communs69. Pour saisir le suicide non pas comme fait individuel, organique ou psychique, mais comme un fait social, il convient alors de demander « quels sont les états des différents milieux sociaux (confessions religieuses, famille, société politique, groupes professionnels, etc.) en fonction desquels varie le suicide70 ».

    34Or, de quoi un milieu social est-il fait précisément, puisqu’il est question de le décomposer en unités plus restreintes ? En ce qui concerne le suicide, quelles sont les forces ou les éléments qui pourraient littéralement « pousser » les individus à se tuer ? Durkheim insiste sur le fait que « dans le milieu commun qui enveloppe [les volontés], il existe quelque force qui les incline toutes dans ce même sens et dont l’intensité plus ou moins grande fait le nombre plus ou moins élevé des suicides particuliers71 », mais faudrait-il encore analyser une telle « force » pour ne pas en faire le pilier d’une nouvelle métaphysique. À lire Le suicide, le registre physique de « force » ne semble pas conduire Durkheim à penser que le milieu social agit sur l’individu comme un milieu physique agirait sur un objet. En effet, « le milieu social est essentiellement fait d’idées, de croyances, d’habitudes, de tendances communes72 », formant ainsi un milieu « moral ». L’expression revient de plus en plus fréquemment dans Le suicide, pour désigner ce milieu spécifiquement humain où circulent les êtres moraux que sont les idées et les croyances. Selon un modèle que Durkheim reprend par la suite ses travaux, un milieu social fonctionne alors comme un dépôt de croyances et d’idées73, rendant disponible un horizon moral aux individus qu’il enveloppe. Au sein des milieux moraux affaiblis où les liens de solidarité sont atténués, « le courant suicidogène » recrute plus facilement, trouvant devant lui un nombre élevé de sujets accessibles à son influence74. On voit comment Durkheim opère une rupture entre le milieu social d’une part et les facteurs physiques et biologiques d’autre part, pour redéfinir progressivement le premier comme un milieu moral dont le caractère vicié représente le véritable danger social. Dans Les règles de la méthode sociologique, une telle distinction prend une tournure définitive :

    En effet, a-t-on dit, tout milieu physique exerce une contrainte sur les êtres qui subissent son action ; car ils sont tenus, dans une certaine mesure, de s’y adapter. Mais il y a entre ces modes de coercition toute la différence qui sépare un milieu physique et un milieu moral. La pression exercée par un ou plusieurs corps sur d’autres corps ou même sur des volontés ne saurait être confondue avec celle qu’exerce la conscience d’un groupe sur la conscience de ses membres75.

    35La contrainte sociale se distingue de la contrainte physique en ceci que la première investit certaines représentations mentales qui sont des choses aussi réelles que les molécules et qui s’imposent à nous avec autant de force, mais à leur propre niveau. Qu’il y ait une réalité des manières collectives d’agir ou de penser en dehors des individus qui s’y conforment ou non, c’est précisément ce qui explique la force intrinsèque d’un milieu moral. Or, il y aurait encore une autre différence fondamentale entre un milieu physique et un milieu moral : contrairement aux contraintes physiques, les croyances et les pratiques sociales ne sont pas reçues passivement par des sujets qui seraient incapables de les modifier à leur tour. « C’est ainsi qu’en pensant le monde sensible, écrit Durkheim, chacun de nous le colore à sa façon et que les sujets différents s’adaptent différemment à un même milieu physique76 », selon l’approche possibiliste déjà soulignée.

    36Au vu de ces éléments, il serait tentant de lire Durkheim – conformément d’ailleurs à sa stratégie d’autonomisation de la sociologie – comme l’auteur qui brise le déterminisme mésologique du xixe siècle par l’introduction d’une forme de possibilisme qui semble laisser à l’individu une marge de manœuvre limitée mais néanmoins effective dans le choix de sa stratégie face aux contraintes sociales. Par la complexité même qu’elle implique, la perspective d’un milieu moral et d’une vie psychique qui se forme au contact du milieu social semble enterrer définitivement le matérialisme d’un Cabanis pour lequel l’analyse du milieu était encore une affaire médicale, précisément parce qu’elle dépendait d’une continuité physiologique entre le corps et le monde. Les références à la théorie de Darwin viendraient appuyer par ailleurs une telle lecture, en ceci qu’une population existant dans un environnement limité conduirait à analyser les rapports sociaux selon l’axe d’une lutte interindividuelle motrice de l’évolution collective, que le registre d’une « influence » vague et immédiate du milieu sur l’individu rendait secondaire. En somme, on aurait pu croire que la rationalité mésopolitique se clôt avec la refondation durkheimienne de la sociologie.

    37Pourtant, tout un volet fondamental des travaux de Durkheim conduit à relativiser cette image qu’on pourrait en avoir au premier abord. En effet, à considérer le premier cours que le sociologue donne à la Sorbonne, consacré aux rapports entre l’éducation et la morale77, cette veine « possibiliste » de Durkheim semble être rapidement contrebalancée par une stratégie mésopolitique qu’il met à l’œuvre en faveur de l’efficacité sociale des forces morales. Afin de la saisir, il convient de bien comprendre le parallélisme profond que Durkheim établit entre les forces physiques et les forces morales quant au problème des limites du monde et de l’action humaine : « Si, pour tout ce qui concerne la vie physique, le milieu physique est là qui nous arrête et qui nous rappelle que nous ne sommes qu’une partie dans un tout qui nous enveloppe et qui nous limite, pout tout ce qui regarde la vie morale, il n’y a que les forces morales qui puissent avoir sur nous cette action et nous donner ce sentiment78. » Dans la mesure où le problème majeur de la civilisation occidentale est la dissolution des liens de solidarité à la suite d’une mobilité plus grande des individus dans des milieux sociaux variés, le « sentiment de la réalité des bornes qui nous enserrent » tend à s’effacer. D’où l’importance du thème de l’éducation morale et de la discipline chez Durkheim, dont la portée ne peut être saisie que si on comprend l’évolution historique qui fait du milieu moral le milieu prépondérant pour les hommes. Par là, s’esquisse chez Durkheim l’idée d’un gouvernement des milieux moraux par l’éducation et la discipline, dont il faut à présent rendre compte.

    38On sait que pour Durkheim la morale est essentiellement une discipline, ayant pour objet de réaliser une certaine régularité dans la conduite des individus79. En effet, « c’est la régularité relative des conditions diverses dans lesquelles nous sommes placés qui implique la régularité relative de notre conduite80 », ce qui signifie que le milieu social dans lequel un individu se trouve placé le sollicite d’une manière relativement stable, et la discipline permettrait précisément d’établir la régularité des réponses qu’il est sommé d’y fournir, en limitant son champ d’action. Il en découle une affirmation capitale de Durkheim, où l’on apprend que « l’homme, en effet, est fait pour vivre dans un milieu déterminé, limité, si vaste, d’ailleurs, qu’il puisse être ; et l’ensemble des actes qui constituent la vie a pour objet de nous adapter à ce milieu, ou de l’adapter à nous81 ». Mais d’où viendrait cette nécessité naturelle selon laquelle l’homme serait fait pour vivre dans un milieu social déterminé ? Ici, l’argument de Durkheim consiste à souligner la profonde proximité du monde social avec le monde physique en ceci qu’ils impliquent tous les deux des limites que nous devons connaître pour orienter notre action82. Car le danger qui guette l’individu dépassant ces limites serait de s’engager dans une activité qui irait contre sa propre nature. Or, il en résulte que, pour un individu, connaître sa nature implique de connaître les limites de son milieu social normal, de manière à pouvoir borner son horizon d’action.

    39Sur cette théorie de la maîtrise du monde moral, Durkheim bâtit en effet un ensemble de procédés pédagogiques visant à « constituer chez l’enfant les éléments de la moralité83 », esquissant ainsi une mésopolitique pédagogique. Si le sociologue ne se sert pas du terme même « mésologie », l’idée d’un gouvernement des hommes par leur milieu est loin d’être congédiée : la rationalité mésopolitique se spécialise pour s’intéresser aux milieux spécifiques. Dans le domaine de la pédagogie, elle va se concentrer sur la nature réceptive de l’enfant, plus susceptible d’être modifiée par l’aménagement de son entourage physique et moral que les adultes ayant déjà contracté des habitudes. Or, pour agir sur la nature même de l’enfant, écrit Durkheim, il faudrait d’abord la connaître, tenter de voir si elle est accessible « à l’état d’esprit que nous voulons susciter en lui », se demander « quelles sont, parmi ses aptitudes naturelles, celles sur lesquelles nous pourrons nous appuyer pour obtenir ce résultat désiré84 ». Sonder la nature réceptive de l’enfant signifie ici scruter sa vie mentale et morale, en tant qu’elle se donne à l’observation à travers ses comportements. Le moment serait donc venu pour Durkheim de tirer les conséquences théoriques d’une psychologie de l’enfant alors en formation.

    40Derrière ce thème de la nature réceptive de l’enfant – qui est loin d’être une invention de la fin du xixe siècle –, le problème primordial de l’éducation morale consiste pour Durkheim à éveiller chez l’enfant « le sentiment qu’il y a en dehors de lui des forces morales qui bornent les siennes85 », car il ne voit pas ces forces morales immédiatement, avec les yeux du corps. Comment en effet l’enfant perçoit-il le monde qui l’entoure ? Force est d’admettre que, s’il voit bien les corps matériels des personnes qui remplissent « son milieu immédiat », à savoir son milieu physique, il existe tout un monde qui lui échappe et qui est précisément son milieu moral. Dans ces conditions, il ne suffirait pas de contraindre l’enfant physiquement pour lui faire sentir l’attraction des forces morales ; il faudrait encore qu’il puisse être amené, sans coercition matérielle, à éprouver mentalement et à consentir par lui-même la nécessité des forces morales. Si la rationalité mésopolitique implique en général une forme d’interventionnisme excluant la contrainte physique en ceci qu’il agit non pas sur l’individu mais sur son entourage, l’insistance durkheimienne sur un milieu moral enfantin qui doit être gouverné en tant que tel semble inaugurer un chapitre inédit au sein de cette rationalité. Ce nouveau chapitre concerne précisément l’exploration de la suggestibilité de l’enfant, domaine alors en grand essor : éveiller chez l’enfant le sentiment qu’il existe des forces morales qui le bornent ne devient possible, dira Durkheim, qu’à condition « d’utiliser sa grande réceptivité aux suggestions de toutes sortes86 ».

    41Autour de 1890, Durkheim peut s’appuyer sur les travaux de Jean-Marie Guyau sur la suggestibilité non pas physiologique mais morale de l’enfant87. Pour Guyau, « les suggestions ne sont que des cas isolés et curieux de l’action du milieu sur l’individu, des perceptions sur l’être qui perçoit88 ». L’intervention pédagogique par la suggestion mentale constitue pour Guyau la seule manière de combattre les effets néfastes de l’hérédité – se joue ici encore une fois, et sur le terrain de l’éducation, le combat de la mésopolitique volontariste contre les tenants de l’hérédité, relégués à un non-interventionnisme social89. Guyau conçoit deux types d’adaptation au milieu, et la dette de Durkheim à son égard est indéniable sur ce point : l’adaptation d’un être passif à un milieu toujours constant, « par exemple d’un rocher à l’air ambiant, d’une plante à un climat donné » ; l’adaptation d’un être actif et mouvant à un milieu toujours variable lui-même, « par exemple celle de l’homme au milieu social, qui est une véritable éducation90 ». Guyau ne cesse de souligner la complexité de cette forme d’adaptation, traversée par des millions de petits gestes d’ajustement et de réajustement face à un milieu social lui-même mobile. « C’est cette faculté de réadaptation continue, cette habitude de se réhabituer constamment, qui est à la fois le principe de l’intelligence et de la volonté proprement dite, conséquemment le grand ressort de toute éducation91. » En effet, si l’intelligence et les aptitudes mentales en général découlent d’une réadaptation incessante aux milieux sociaux complexes et mobiles, l’éducation dans son ensemble devient une série d’actes entièrement analysables quant à leur correspondance plus ou moins parfaite aux sollicitations variables des milieux sociaux où l’enfant sera amené à vivre.

    42Durkheim paraît marqué par de tels travaux sur la suggestion morale, et remarque après Guyau que l’enfant existe « naturellement dans une situation mentale fort analogue à celle où se trouve anormalement un sujet hypnotisé92 ». En effet, l’enfant se trouve dans cet état de passivité, sans avoir besoin d’y être amené par les dispositifs artificiels de l’hypnose ; « par suite, toute idée nouvelle introduite dans ce milieu mental peu dense, y rencontre peu de résistances, et, par conséquent, tend facilement à passer à l’acte ». On peut deviner l’attrait de Durkheim pour cette réceptivité naturelle de l’enfant qui le rend perméable à ces « freins » qu’on peut opposer à ses désirs, puisque les travaux sur la suggestion morale démontrent qu’on peut le soumettre à l’influence d’une force morale93. C’est la spécificité d’une force morale d’agir du dehors sans contrainte physique, « sans coercition matérielle, ni actuelle, ni éventuelle », uniquement par l’intermédiaire d’un état intérieur. Et la personne exerçant cette force sera représentée par l’enfant comme ayant « un pouvoir sui generis qui la met hors de pair dans son imagination94 ».

    43Ce pouvoir moral sui generis est manifestement une stratégie mésopolitique, car il s’agit pour Durkheim de rendre plus efficaces les forces morales qui entourent l’enfant, de créer un milieu moral suffisamment puissant pour qu’il ne puisse en ignorer la réalité. La suggestibilité de l’enfant et sa facilité à contracter des habitudes mettrait ainsi entre les mains des adultes « deux puissants leviers, si puissants même qu’ils demandent à être maniés avec la plus grande discrétion95 ». En quittant le milieu familial où se développent les premiers sentiments de solidarité, mais où le sens du devoir demeure trop lié à l’affection, l’enfant intègre le milieu scolaire où il pourra enfin apprendre « le respect de la régie », en ceci qu’il y règne « tout un système de règles qui prédéterminent la conduite de l’enfant96 ». Encore une fois, l’enjeu principal des analyses pédagogiques de Durkheim réside entièrement dans l’affirmation du caractère moral, intérieurement éprouvé et non coercitif, que doit avoir l’éducation. Or, qu’une telle éducation morale soit une approche mésopolitique, c’est ce que montre notamment la théorie durkheimienne de la sanction. Pour qu’elle puisse avoir une quelconque influence morale, autrement dit pour qu’elle puisse être éprouvée intérieurement, la punition doit consister non pas en une torture physique, mais en une affirmation de la règle que la faute a niée97. Or, comment administrer cette punition qui, par son aspect matériel de châtiment, semble s’opposer à l’idée durkheimienne d’une suggestion sans coercition ? C’est sur ce point que Durkheim fait appel à la théorie spencérienne d’une éducation qui se ferait sous l’action des choses et non des personnes. L’idée centrale de Spencer consiste dans l’idée que « c’est de lui-même que l’enfant apprend à se diriger au milieu des choses qui l’entourent », élaborant un savoir spontané au contact avec son entourage qu’on pourrait appeler une éducation des choses98. Bien que les conséquences extrêmes d’une telle doctrine puissent lui paraître contestables, Durkheim propose d’en garder le principe, qu’il reformule sous la forme d’une sanction par l’adaptation :

    Il est bien certain que nous ne pouvons apprendre à nous conduire que sous l’action du milieu auquel nos actes ont pour objet de nous adapter. Car les ressorts de notre activité nous sont intérieurs ; ils ne peuvent être mis en branle que par nous-mêmes et du dedans. […] C’est la manière dont le milieu réagit à notre action qui nous avertit ; car cette réaction est agréable ou désagréable, suivant que notre acte est ou n’est pas approprié. On peut donc bien dire, d’une manière générale, que les réactions spontanées des choses ou des êtres de toute sorte qui nous entourent constituent les sanctions naturelles de notre conduite99.

    44Il faudrait porter attention à la complexité qu’attribue Durkheim à l’interaction qui existe entre l’individu et le milieu. Si l’idée spencérienne d’une « éducation des choses » paraît pertinente à Durkheim, c’est parce que la manière dont une personne règle son comportement envers l’entourage est informée par cet entourage même. Il convient ici de distinguer trois moments de l’interaction pour mieux saisir l’idée de sanction par le milieu mobilisée par Durkheim. Dans un premier temps, l’enfant agit dans un milieu immédiat donné, peuplé d’êtres animés et inanimés, constituant un certain ordre à la fois physique et moral dont il ignore forcément la composition. Dans un deuxième temps, ces êtres réagissent d’une certaine manière à l’action de l’enfant. Dans un dernier temps, enfin, l’enfant intériorise la valeur négative ou positive de cette réaction du milieu, apprenant ainsi ce qu’il convient de faire et de ne pas faire en fonction de la sanction ou de la récompense que son action a pu provoquer. L’enfant peut tester ainsi par lui-même les limites de son milieu physique et moral ; sa punition n’est que « la manière dont le milieu réagit spontanément contre l’acte coupable100 ». Il ne s’agit plus d’une action unilatérale du milieu sur l’homme, mais d’une interaction complexe au terme de laquelle l’action de l’enfant se trouve informée par la manière dont il a pu tirer les leçons de la réaction du milieu. Cependant – et ce point mérite d’être clairement posé par Durkheim –, l’éducation reste une adaptation à un milieu préexistant à l’enfant, dont le comportement peut être sanctionné ou récompensé par lui.

    45Il n’est donc point étonnant que l’éducation puisse être définie par Durkheim en 1922 comme ayant « objet de susciter chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui la société politique dans son ensemble et le milieu spécial auquel il est particulièrement destiné101 ». Autrement dit, la fonction majeure de l’éducation est d’adapter l’enfant au milieu social où il est destiné à vivre102, par le renforcement d’un milieu moral autour de lui qui devrait lui faire éprouver la réalité des forces morales. Point de possibilisme dans ces textes tardifs de Durkheim où il va de soi que l’enfant sera « mis en harmonie avec le milieu dans lequel il doit vivre103 », l’éducateur s’attribuant ainsi le privilège de savoir à l’avance quel enfant doit vivre dans quel milieu. Le registre de l’obligation devient certainement plus prégnant, et puisque « nous sommes forcés de suivre les règles qui règnent dans le milieu social où nous vivons104 », l’éducation devient une manière de contraindre l’enfant, sans coercition matérielle, à s’adapter à cet entourage dont il ne peut se soustraire. Parce qu’elle implique une telle politique de l’adaptation, la mésopolitique pédagogique de Durkheim fait des exigences du milieu socio-professionnel le but de l’éducation et du milieu moral entourant l’enfant, son moyen de réalisation le plus efficace.

    46On le voit au terme de ce parcours, Durkheim tient une place quelque peu singulière dans l’histoire de la rationalité mésopolitique : d’une part, il n’est pas de doute qu’il tend à complexifier l’analyse scientifique de l’« action du milieu », en rompant avec le déterminisme positiviste incapable d’expliciter le déterminant même qu’il met en avant, ce « milieu social » à la fois vague et omnipotent. Une telle révolution épistémologique va de pair avec une transformation de la figure de l’homme, devenu un être devant s’adapter à un milieu densifié sur lequel il est loin d’avoir une maîtrise totale. Avec Durkheim, le milieu s’enrichit de plusieurs façons : peuplés désormais de forces morales, les milieux sociaux diversifiés sont les champs d’action des acteurs sociaux pour lesquels seuls comptent certains éléments du milieu ayant une signification pour eux. En ce sens, la tendance darwinienne à la division du travail implique aussi un certain détachement des hommes par rapport au milieu physico-physiologique, puisque leur milieu naturel est désormais ce milieu social-moral densifié.

    47Or, le fait que Durkheim dissocie de plus en plus le milieu social du milieu biologique ou physique ne signifie pas qu’il quitte pour autant la sphère de la rationalité mésopolitique consistant à gouverner les hommes en gouvernant leurs rapports à ce qui les entoure. La transformation épistémologique de la sociologie qu’opère Durkheim rend certainement caduque la mésologie telle qu’elle était formulée par Bertillon, en ceci qu’elle établit durablement l’idée selon laquelle le milieu prépondérant pour l’homme est le milieu social, dont l’analyse revient exclusivement à la sociologie qui en est précisément la science autonome. Toutefois, une telle délimitation du milieu du point de vue des acteurs sociaux qui y attribuent une signification ne conduit pas Durkheim à abandonner la perspective d’un gouvernement des hommes par leurs milieux. Bien au contraire, en s’appuyant sur la régularité des conditions dans lesquelles les hommes sont placés, Durkheim formule dans sa sociologie de l’éducation une politique de l’adaptation des hommes à leur milieu social par le biais d’une intensification de leur milieu moral. À partir de là, il devient plus aisé de comprendre comment un double processus se met en route dès la fin du xixe siècle : la complexification des milieux humains – milieu moral, mental, perceptif, psychologique, etc. – va de pair avec un investissement gouvernemental de ces milieux. Car si pour les hommes comptent seulement certains éléments de leur entourage, formant un milieu de signification beaucoup plus restreint que le milieu physique, leur perméabilité à la transformation de ce milieu significatif augmentera également. Loin de barrer la route à la rationalité mésopolitique, la variété sémiologique, morale et psychique des milieux humains que découvrent progressivement les savoirs du xxe siècle tels que la psychologie comportementale semble ainsi lui assurer une nouvelle vie.

    Notes de bas de page

    1 Ainsi, Patrick Tort affirme qu’« aucun système philosophique n’a connu, dans la période moderne, un succès philosophique aussi étendu ni aussi profond » que celui de Spencer (Spencer et l’évolutionnisme philosophique, Paris, PUF, 1996, p. 4). L’affirmation pourrait paraître étrange aujourd’hui, car à l’inverse de l’intérêt que suscitent les travaux de Dewey ou James, Spencer semble plutôt avoir disparu de la scène de l’histoire de la philosophie. Or, selon Tort, cette disparition serait liée à la victoire idéologique que Spencer aurait emportée : « Le spencérisme individualiste et concurrentialiste, philosophie moderne du “progrès” par adaptation complexificatrice, compétition, triomphe des individus les mieux adaptés et disqualification “naturelle” des moins aptes, a pénétré si intimement les substrats idéologiques et comportementaux de nos sociétés qu’il peut se passer aujourd’hui d’une référence explicite à son père fondateur », ibid., p. 5.

    2 Trevor Pearce montre bien comment « Les principes de la psychologie de Spencer ont introduit l’idée de l’interaction entre l’organisme et son environnement dans le monde anglophone ». Trevor Pearce, « The Origins and Development of the Idea of Organism-Environment Interaction », dans Gillian Barker, Éric Desjardins, Trevor Pearce (éd.), Entangled Life. Organism and Environment in the Biological and Social Sciences, Springer (History, Philosophy and Theory of the Life Sciences, 4), 2014, p. 13-32.

    3 William James, Memories and Studies, Londres, 1911 [1904], p. 107-142 (chap. 6, « Herbert Spencer’s Autobiography »).

    4 Herbert Spencer, Principles of Psychology, Londres, Longman 1871 [1855], préface, xiii, traduction de l’auteur. Il existe une traduction française de cette seconde édition, par Théodule Ribot et Alfred Espinas, Paris, Félix Alcan, 1892.

    5 Id., Principles of Psychology, Londres, 1re éd. 1855, p. 138.

    6 Id., Social Statics, Londres, 1851, p. 33.

    7 « Instinct, raison, perception, conception, mémoire, imagination, sentiment, volonté, etc., tout cela ne peut être que des groupes conventionnels de correspondances [entre l’organisme et l’environnement]. Ces phénomènes, considérés objectivement, ne sont que des ajustements nervo-musculaires, par lesquels les organismes supérieurs adaptent à chaque instant leurs actions aux coexistences environnantes ». Herbert Spencer, Principles of Psychology [1855], op. cit., p. 345.

    8 Ibid., p. 374.

    9 Ibid., p. 368.

    10 Ibid., p. 375.

    11 Ibid., p. 381.

    12 Ibid., p. 382.

    13 Ibid., p. 407 et suiv.

    14 Ibid., p. 410.

    15 Ibid., p. 434.

    16 Ibid., p. 444.

    17 Ibid., p. 496.

    18 Théodule Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, Paris, 1870, p. 181.

    19 Herbert Spencer, Principles of Psychology [1855], op. cit., p. 620.

    20 Voir notammant Julian C. Leslie, « Herbert Spencer’s Contributions to Behavior Analysis: A Retrospective Review of Principles of Psychology », Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 86/1, juillet 2006, p. 123-129.

    21 Voir John M. O’Donnell, The Origins of Behaviorism. American Psychology, 1870-1920, New York, New York University Press, 1985, p. ix.

    22 Ibid., p. 11.

    23 John D. Greenwood, A Conceptual History of Psychology. Exploring the Tangled Web, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 209.

    24 John Watson, Le behaviorisme, Paris, Centre d’étude et de promotion de la lecture, 1972 [1924].

    25 Voici comment le débat est résumé en 1909 : « Tout ce qui accorde la première importance à l’action du milieu et à l’adaptation directe des êtres à ce milieu, tout ce qui donne la prédominance aux causes actuelles sur la prédétermination, relève de la tendance lamarckienne. Dans la discussion du darwinisme, les lamarckiens (tel Spencer) sans nier nullement la réalité de la sélection naturelle, chercheront à circonscrire son rôle dans la marche de l’évolution, à placer à côté, et même avant elle, d’autres facteurs qu’on a appelés facteurs lamarckiens. » Yves Delage, Marie Goldsmith, Les théories de l’évolution, Paris, Flammarion, 1909, p. 250.

    26 Charles Darwin, Life and Letters, Londres, 1887, vol. 3, p. 232.

    27 August Weismann, Studies in the Theory of Descent, Londres, 1882 [1875].

    28 Herbert Spencer, The Factors of Organic Evolution, New York, 1887, p. 460.

    29 Alpheus Packard, Lamarck. The Founder of Evolution, Logmans, 1901, p. 391.

    30 J. A Campbell, D. N. Livingstone, « Neo-Lamarckism and the Development of Geography in the United States and Great Britain », Transactions of the Institute of British Geographers, 8/3, 1983, p. 267-294.

    31 Lester Frank Ward, « Neodarwinism and Neolamarckism », Proceedings of Biological Society of Washington, 6, 24 janvier 1891, p. 59.

    32 Ibid., p. 63.

    33 Ibid., p. 54.

    34 Ibid., p. 64.

    35 Ibid.

    36 George W. Stocking Jr., « Lamarckianism in American Social Science: 1890-1915 », Journal of the History of Ideas, 23/2, avril-juin 1962, p. 239-256, ici p. 252.

    37 Sur ce point, voir Annie Petit (dir.), Auguste Comte. Trajectoires positivistes 1798-1998, Paris, L’Harmattan, 2003. L’effervescence que connaît de nouveau le positivisme après 1870 est certainement un phénomène intéressant à noter, mais comme on a pu le voir, la mésologie est désormais défendue par des acteurs qui ne sont pas positivistes, comme Quatrefages ou Manouvrier.

    38 Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 2007 [1893], p. 14-15.

    39 Ibid.

    40 « C’est donc en dehors de lui, c’est-à-dire dans le milieu qui l’entoure, que se trouvent les causes déterminantes de l’évolution sociale. Si les sociétés changent et s’il change, c’est que ce milieu change. » Ibid., p. 231.

    41 Ibid., p. 335.

    42 Émile Durkheim, De la division du travail social, op. cit., p. 259.

    43 Ibid., Préface de la seconde édition, p. iv.

    44 Ibid., p. xx.

    45 Ibid., p. 158.

    46 Ibid., p. 164.

    47 Ibid., p. 227.

    48 Ibid., p. 229.

    49 Ibid., p. 231.

    50 « Nous pouvons donc formuler la proposition suivante : La division du travail varie en raison directe du volume et de la densité des sociétés, et si elle progresse d’une manière continue au cours du développement social, c’est que les sociétés deviennent régulièrement plus denses et très généralement plus volumineuses. » Ibid., p. 244.

    51 Ibid., p. 246.

    52 Ibid., p. 248.

    53 Voir Dietrich Rueschmeyer, « On Durkheim’s Explanation of Division of Labour », American Journal of Sociology, 88/3, novembre 1982, p. 579-589, ici p. 580.

    54 Massimo Borlandi rappelle que « l’idée que l’augmentation et la concentration de la population dans l’espace soient la cause du progrès est très ancienne et les économistes français, au xixe siècle encore, l’ont exploitée de toutes les façons possibles ». Massimo Borlandi, « Durkheim lecteur de Spencer », dans Massimo Borlandi et al., Division du travail et lien social. La thèse de Durkheim un siècle après, Paris, PUF, 1993, p. 67-112, ici p. 102.

    55 Émile Durkheim, De la division du travail social, op. cit., p. 253.

    56 Ibid., p. 257.

    57 Ibid., p. 327. Ainsi, dans Les règles de la méthode sociologique, Durkheim reproche à Comte d’avoir vu « dans le milieu social un moyen par lequel le progrès se réalise, non la cause qui le détermine ». Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Flammarion, 2010 [1894], p. 242.

    58 Id., De la division du travail social, op. cit., p. 270.

    59 Ibid., p. 271.

    60 Ibid., p. 327.

    61 Ibid.

    62 Ibid., p. 328.

    63 Ibid., p. 341.

    64 Ibid., p. 342.

    65 Ibid., p. 406.

    66 Id., Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 239.

    67 Ibid., 275.

    68 Id., Le suicide. Étude de sociologie, Paris, PUF, 2007 [1897], p. 128.

    69 Ibid., p. 128-135.

    70 Ibid., p. 148.

    71 Émile Durkheim, Le suicide, op. cit., p. 343

    72 Ibid., p. 339.

    73 Ibid., p. 226.

    74 Ibid., p. 365.

    75 Id., Les règles de la méthode sociologique, op. cit., préface de la deuxième édition, p. 90.

    76 Ibid., p. 92.

    77 Rappelons qu’il s’agit des cours rédigés en 1898-1899 à Bordeaux et professés à la Sorbonne en 1902-1903, soit quelques années après la publication des ouvrages majeurs que nous avons cités – De la division du travail social (1893), Les règles de la méthode sociologique (1895) et Le suicide (1897), et réunis dans Émile Durkheim, Éducation morale, Paris, PUF, 2012 [1922].

    78 Id., Éducation morale, op. cit., p. 63.

    79 Ibid., p. 65.

    80 Ibid.

    81 Ibid., p. 66.

    82 « Vivre, c’est nous mettre en harmonie avec le monde physique qui nous entoure, avec le monde social dont nous sommes membres, et l’un et l’autre, si étendus qu’ils puissent être, sont cependant limités. » Ibid.

    83 Ibid., voir la deuxième partie, p. 127 et suiv.

    84 Ibid., p. 129.

    85 Ibid., p. 136.

    86 Ibid., p. 137.

    87 Jean-Marie Guyau, Éducation et hérédité : étude sociologique, Paris, Félix Alcan, 1889. Inspiré par Spencer, Guyau est alors une figure importante, commenté non seulement par Durkheim mais aussi par Bergson et Nietzsche ; en effet, il fait partie de ceux que Jankélévitch appellera plus tard « les philosophies de la vie » (Vladimir Jankélévitch, « Deux philosophes de la vie : Bergson, Guyau » [1924], Premières et dernières pages, Paris, Seuil, 1994, p. 13-63).

    88 Jean-Marie Guyau, Éducation et hérédité : étude sociologique, op. cit., p. 31.

    89 Ibid., p. 32 : « Le remède contre cette action [de l’hérédité] est encore l’action, mais sous sa forme vive, telle que nous la percevons autour de nous dans le milieu normal qui nous enveloppe. »

    90 Ibid., p. 35.

    91 Ibid., p. 36.

    92 Émile Durkheim, L’éducation morale, op. cit., p. 137.

    93 Ibid., p. 139.

    94 Ibid.

    95 Ibid.

    96 Ibid., p. 144.

    97 Ibid., p. 166.

    98 Ibid., p. 167.

    99 Ibid., p. 168.

    100 Ibid., p. 169.

    101 Émile Durkheim, Éducation et sociologie, op. cit., p. 10.

    102 Ibid., p. 15.

    103 Ibid.

    104 Ibid., p. 24.

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    1 Ainsi, Patrick Tort affirme qu’« aucun système philosophique n’a connu, dans la période moderne, un succès philosophique aussi étendu ni aussi profond » que celui de Spencer (Spencer et l’évolutionnisme philosophique, Paris, PUF, 1996, p. 4). L’affirmation pourrait paraître étrange aujourd’hui, car à l’inverse de l’intérêt que suscitent les travaux de Dewey ou James, Spencer semble plutôt avoir disparu de la scène de l’histoire de la philosophie. Or, selon Tort, cette disparition serait liée à la victoire idéologique que Spencer aurait emportée : « Le spencérisme individualiste et concurrentialiste, philosophie moderne du “progrès” par adaptation complexificatrice, compétition, triomphe des individus les mieux adaptés et disqualification “naturelle” des moins aptes, a pénétré si intimement les substrats idéologiques et comportementaux de nos sociétés qu’il peut se passer aujourd’hui d’une référence explicite à son père fondateur », ibid., p. 5.

    2 Trevor Pearce montre bien comment « Les principes de la psychologie de Spencer ont introduit l’idée de l’interaction entre l’organisme et son environnement dans le monde anglophone ». Trevor Pearce, « The Origins and Development of the Idea of Organism-Environment Interaction », dans Gillian Barker, Éric Desjardins, Trevor Pearce (éd.), Entangled Life. Organism and Environment in the Biological and Social Sciences, Springer (History, Philosophy and Theory of the Life Sciences, 4), 2014, p. 13-32.

    3 William James, Memories and Studies, Londres, 1911 [1904], p. 107-142 (chap. 6, « Herbert Spencer’s Autobiography »).

    4 Herbert Spencer, Principles of Psychology, Londres, Longman 1871 [1855], préface, xiii, traduction de l’auteur. Il existe une traduction française de cette seconde édition, par Théodule Ribot et Alfred Espinas, Paris, Félix Alcan, 1892.

    5 Id., Principles of Psychology, Londres, 1re éd. 1855, p. 138.

    6 Id., Social Statics, Londres, 1851, p. 33.

    7 « Instinct, raison, perception, conception, mémoire, imagination, sentiment, volonté, etc., tout cela ne peut être que des groupes conventionnels de correspondances [entre l’organisme et l’environnement]. Ces phénomènes, considérés objectivement, ne sont que des ajustements nervo-musculaires, par lesquels les organismes supérieurs adaptent à chaque instant leurs actions aux coexistences environnantes ». Herbert Spencer, Principles of Psychology [1855], op. cit., p. 345.

    8 Ibid., p. 374.

    9 Ibid., p. 368.

    10 Ibid., p. 375.

    11 Ibid., p. 381.

    12 Ibid., p. 382.

    13 Ibid., p. 407 et suiv.

    14 Ibid., p. 410.

    15 Ibid., p. 434.

    16 Ibid., p. 444.

    17 Ibid., p. 496.

    18 Théodule Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, Paris, 1870, p. 181.

    19 Herbert Spencer, Principles of Psychology [1855], op. cit., p. 620.

    20 Voir notammant Julian C. Leslie, « Herbert Spencer’s Contributions to Behavior Analysis: A Retrospective Review of Principles of Psychology », Journal of the Experimental Analysis of Behavior, 86/1, juillet 2006, p. 123-129.

    21 Voir John M. O’Donnell, The Origins of Behaviorism. American Psychology, 1870-1920, New York, New York University Press, 1985, p. ix.

    22 Ibid., p. 11.

    23 John D. Greenwood, A Conceptual History of Psychology. Exploring the Tangled Web, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 209.

    24 John Watson, Le behaviorisme, Paris, Centre d’étude et de promotion de la lecture, 1972 [1924].

    25 Voici comment le débat est résumé en 1909 : « Tout ce qui accorde la première importance à l’action du milieu et à l’adaptation directe des êtres à ce milieu, tout ce qui donne la prédominance aux causes actuelles sur la prédétermination, relève de la tendance lamarckienne. Dans la discussion du darwinisme, les lamarckiens (tel Spencer) sans nier nullement la réalité de la sélection naturelle, chercheront à circonscrire son rôle dans la marche de l’évolution, à placer à côté, et même avant elle, d’autres facteurs qu’on a appelés facteurs lamarckiens. » Yves Delage, Marie Goldsmith, Les théories de l’évolution, Paris, Flammarion, 1909, p. 250.

    26 Charles Darwin, Life and Letters, Londres, 1887, vol. 3, p. 232.

    27 August Weismann, Studies in the Theory of Descent, Londres, 1882 [1875].

    28 Herbert Spencer, The Factors of Organic Evolution, New York, 1887, p. 460.

    29 Alpheus Packard, Lamarck. The Founder of Evolution, Logmans, 1901, p. 391.

    30 J. A Campbell, D. N. Livingstone, « Neo-Lamarckism and the Development of Geography in the United States and Great Britain », Transactions of the Institute of British Geographers, 8/3, 1983, p. 267-294.

    31 Lester Frank Ward, « Neodarwinism and Neolamarckism », Proceedings of Biological Society of Washington, 6, 24 janvier 1891, p. 59.

    32 Ibid., p. 63.

    33 Ibid., p. 54.

    34 Ibid., p. 64.

    35 Ibid.

    36 George W. Stocking Jr., « Lamarckianism in American Social Science: 1890-1915 », Journal of the History of Ideas, 23/2, avril-juin 1962, p. 239-256, ici p. 252.

    37 Sur ce point, voir Annie Petit (dir.), Auguste Comte. Trajectoires positivistes 1798-1998, Paris, L’Harmattan, 2003. L’effervescence que connaît de nouveau le positivisme après 1870 est certainement un phénomène intéressant à noter, mais comme on a pu le voir, la mésologie est désormais défendue par des acteurs qui ne sont pas positivistes, comme Quatrefages ou Manouvrier.

    38 Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 2007 [1893], p. 14-15.

    39 Ibid.

    40 « C’est donc en dehors de lui, c’est-à-dire dans le milieu qui l’entoure, que se trouvent les causes déterminantes de l’évolution sociale. Si les sociétés changent et s’il change, c’est que ce milieu change. » Ibid., p. 231.

    41 Ibid., p. 335.

    42 Émile Durkheim, De la division du travail social, op. cit., p. 259.

    43 Ibid., Préface de la seconde édition, p. iv.

    44 Ibid., p. xx.

    45 Ibid., p. 158.

    46 Ibid., p. 164.

    47 Ibid., p. 227.

    48 Ibid., p. 229.

    49 Ibid., p. 231.

    50 « Nous pouvons donc formuler la proposition suivante : La division du travail varie en raison directe du volume et de la densité des sociétés, et si elle progresse d’une manière continue au cours du développement social, c’est que les sociétés deviennent régulièrement plus denses et très généralement plus volumineuses. » Ibid., p. 244.

    51 Ibid., p. 246.

    52 Ibid., p. 248.

    53 Voir Dietrich Rueschmeyer, « On Durkheim’s Explanation of Division of Labour », American Journal of Sociology, 88/3, novembre 1982, p. 579-589, ici p. 580.

    54 Massimo Borlandi rappelle que « l’idée que l’augmentation et la concentration de la population dans l’espace soient la cause du progrès est très ancienne et les économistes français, au xixe siècle encore, l’ont exploitée de toutes les façons possibles ». Massimo Borlandi, « Durkheim lecteur de Spencer », dans Massimo Borlandi et al., Division du travail et lien social. La thèse de Durkheim un siècle après, Paris, PUF, 1993, p. 67-112, ici p. 102.

    55 Émile Durkheim, De la division du travail social, op. cit., p. 253.

    56 Ibid., p. 257.

    57 Ibid., p. 327. Ainsi, dans Les règles de la méthode sociologique, Durkheim reproche à Comte d’avoir vu « dans le milieu social un moyen par lequel le progrès se réalise, non la cause qui le détermine ». Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Flammarion, 2010 [1894], p. 242.

    58 Id., De la division du travail social, op. cit., p. 270.

    59 Ibid., p. 271.

    60 Ibid., p. 327.

    61 Ibid.

    62 Ibid., p. 328.

    63 Ibid., p. 341.

    64 Ibid., p. 342.

    65 Ibid., p. 406.

    66 Id., Les règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 239.

    67 Ibid., 275.

    68 Id., Le suicide. Étude de sociologie, Paris, PUF, 2007 [1897], p. 128.

    69 Ibid., p. 128-135.

    70 Ibid., p. 148.

    71 Émile Durkheim, Le suicide, op. cit., p. 343

    72 Ibid., p. 339.

    73 Ibid., p. 226.

    74 Ibid., p. 365.

    75 Id., Les règles de la méthode sociologique, op. cit., préface de la deuxième édition, p. 90.

    76 Ibid., p. 92.

    77 Rappelons qu’il s’agit des cours rédigés en 1898-1899 à Bordeaux et professés à la Sorbonne en 1902-1903, soit quelques années après la publication des ouvrages majeurs que nous avons cités – De la division du travail social (1893), Les règles de la méthode sociologique (1895) et Le suicide (1897), et réunis dans Émile Durkheim, Éducation morale, Paris, PUF, 2012 [1922].

    78 Id., Éducation morale, op. cit., p. 63.

    79 Ibid., p. 65.

    80 Ibid.

    81 Ibid., p. 66.

    82 « Vivre, c’est nous mettre en harmonie avec le monde physique qui nous entoure, avec le monde social dont nous sommes membres, et l’un et l’autre, si étendus qu’ils puissent être, sont cependant limités. » Ibid.

    83 Ibid., voir la deuxième partie, p. 127 et suiv.

    84 Ibid., p. 129.

    85 Ibid., p. 136.

    86 Ibid., p. 137.

    87 Jean-Marie Guyau, Éducation et hérédité : étude sociologique, Paris, Félix Alcan, 1889. Inspiré par Spencer, Guyau est alors une figure importante, commenté non seulement par Durkheim mais aussi par Bergson et Nietzsche ; en effet, il fait partie de ceux que Jankélévitch appellera plus tard « les philosophies de la vie » (Vladimir Jankélévitch, « Deux philosophes de la vie : Bergson, Guyau » [1924], Premières et dernières pages, Paris, Seuil, 1994, p. 13-63).

    88 Jean-Marie Guyau, Éducation et hérédité : étude sociologique, op. cit., p. 31.

    89 Ibid., p. 32 : « Le remède contre cette action [de l’hérédité] est encore l’action, mais sous sa forme vive, telle que nous la percevons autour de nous dans le milieu normal qui nous enveloppe. »

    90 Ibid., p. 35.

    91 Ibid., p. 36.

    92 Émile Durkheim, L’éducation morale, op. cit., p. 137.

    93 Ibid., p. 139.

    94 Ibid.

    95 Ibid.

    96 Ibid., p. 144.

    97 Ibid., p. 166.

    98 Ibid., p. 167.

    99 Ibid., p. 168.

    100 Ibid., p. 169.

    101 Émile Durkheim, Éducation et sociologie, op. cit., p. 10.

    102 Ibid., p. 15.

    103 Ibid.

    104 Ibid., p. 24.

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