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    Plan détaillé Texte intégral Acclimater, coloniser. Le volontarisme mésopolitique en action Le milieu du crime. L’anthropologie criminelle comme procédé mésopolitique Notes de bas de page

    Mésopolitique

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    9. Terrains mésopolitiques

    p. 211-235

    Texte intégral Acclimater, coloniser. Le volontarisme mésopolitique en action Le milieu du crime. L’anthropologie criminelle comme procédé mésopolitique Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans la période 1850-1890, le croisement de l’acclimatement avec le colonialisme, et l’anthropologie criminelle apparaissent comme deux terrains sur lesquels on voit à l’œuvre un certain volontarisme mésopolitique. Acclimater les colons dans leurs nouveaux milieux devient le signe d’une réelle maîtrise du pays colonisé, au-delà des victoires militaires ponctuelles ; déchiffrer les milieux « criminogènes » et placer le criminel dans un autre milieu devient une technologie juridico-politique pour défendre la société. On s’oriente ainsi, dans la deuxième moitié du xixe siècle, vers de possibles usages militaires et policiers de la rationalité mésopolitique, opérant toujours dans l’élément de savoir correspondant – l’acclimatement ou l’anthropologie criminelle.

    Acclimater, coloniser. Le volontarisme mésopolitique en action

    2Le polygénisme conservateur, on vient de le voir, entraîne une vision fixiste de la nature et de ses productions, comme si les êtres vivants étaient condamnés à demeurer toujours les mêmes, existant dans des conditions stables qui sont celles d’une race spécifique évoluant dans le même milieu. En effet, si la variation vitale ne s’explique que par une multiplicité de foyers ou de « milieux » spécifiques correspondant aux variétés, aucune adaptation, aucun ajustement, aucune plasticité ne peut être accordé aux êtres vivants dans les rapports qui les lient à leur entourage. En découle une vision résolument pessimiste sur la possibilité des êtres vivants à exister dans d’autres conditions que celle de leur milieu natal. Une telle approche est dénoncée énergiquement par Quatrefages sur le terrain anthropologique au profit d’un volontarisme mésopolitique, que l’on voit à l’œuvre dans le domaine de l’acclimatation à partir des années 1850, et dans lequel se trouve regroupé un ensemble très singulier de pratiques zoologiques, botaniques et coloniales. L’acclimatation des êtres vivants aux milieux étrangers est ainsi abordée comme un effort pour la « maîtrise de la nature », actualisant une lignée buffonienne dont on avait relevé les aspects fondamentaux. Or, le fait qu’un tel effort de maîtrise concerne aussi bien la domestication des animaux exotiques sur le territoire européen que l’acclimatement des colons français en Algérie importe au plus haut point, puisqu’il indique l’émergence d’un champ de problématisation proprement mésopolitique où se rejoignent l’optimisme scientifique en matière de modification des vivants et les ambitions impériales de l’État. Plus que jamais, la rationalité mésopolitique prône la plasticité des êtres vivants qui les rend justement perméables aux interventions visant à réguler leur modification.

    3Bien sûr, de telles interventions existaient déjà, et la domestication des animaux ne date pas du xixe siècle ; seulement, elles deviennent sujet de réflexion dès le milieu du xviiie siècle1 et l’acclimatation fait l’objet d’une problématisation politique massive avec le début de la colonisation de l’Algérie dès 1830. Elles doivent être désormais systématisées, présidées ou guidées par un organisme central, étatique et scientifique. Le principal acteur n’est autre que la Société zoologique d’acclimatation, fondée en 1854 et présidée par le naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Comme l’a récemment proposé Michael A. Osborne, les membres de cette Société comme Quatrefages ou Geoffroy Saint-Hilaire peuvent être désignés par l’appellation « communauté épistémique », à savoir comme un ensemble composé de membres venant d’horizons et d’occupations divers, partageant un engagement scientifique commun, en l’occurrence celui de l’acclimatation, « la science par excellence de la colonisation2 ». Particulièrement actifs au sein de cette Société exceptionnellement populaire qui compte plusieurs milliers d’adhérents, ses membres mobilisent un ensemble de savoirs agricoles, médicaux, géographiques, zoologiques, météorologiques et militaires, enfin réunis autour d’une véritable science visant, selon Geoffroy Saint-Hilaire, « la possession de la nature vivante3 ». Le fait que le projet de la colonisation – et particulièrement celle de l’Algérie – puisse entrer dans l’horizon général de la possession de la nature vivante ne peut s’expliquer que par ce rassemblement inédit des savoirs mésologiques autour de la possibilité de l’acclimatation des vivants dans les milieux étrangers. En 1858, lorsque Napoléon III se trouve assis à côté de lui à la séance plénière de la Société zoologique d’acclimatation qui fête alors son quatrième anniversaire, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire peut ainsi évoquer une « association sans exemple peut-être d’hommes de tous les pays et de toutes les classes réunis par une pensée commune ; où l’agriculteur, le commerçant, l’industriel, l’homme de science, siègent à côté des chefs de l’administration, des princes de l’Église, des grands dignitaires de l’armée et de la marine ; où concourent à la même œuvre la main qui dirige la charrue, la main qui tient la plume, la main qui porte l’épée, la main qui porte le sceptre4 ». Cette pensée commune qui réunit le soldat, le propriétaire terrien5, l’industriel, le scientifique et l’administrateur viserait d’abord l’échange des productions de la nature entre toutes les parties du globe, « par le concours de tous, et à l’avantage de tous6 ». Si acclimater une espèce d’animaux exotiques dans un nouveau pays est une source inédite de richesse, acclimater la race colonisatrice sur les terres qu’elle entend coloniser serait un pouvoir non moins primordial, assurant la pérennité du projet colonial dans son ensemble. La proximité du soldat avec le propriétaire et le scientifique dans la Société provient de cette utilité multiple de l’acclimatation, que Geoffroy Saint-Hilaire présente comme une application pratique de la science cultivée par Buffon ou Cuvier. En ce sens, loin d’être une spéculation sans effets réels, la mésopolitique s’applique immédiatement sur le terrain, notammant sur les terres coloniales en vu de leur possession.

    4Lorsqu’il souhaite préciser le sens qu’il convient d’attribuer au concept d’acclimatement, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire commence par s’associer à la lignée cuvierienne et comtienne d’une harmonie nécessaire de l’organisme avec ses conditions d’existence : « Par cela même qu’un individu, une race, une espèce est en harmonie avec un ensemble donné de circonstances physiques, elle ne l’est pas avec tout autre ensemble notablement différent ; et la déplacer, c’est par-là même presque nécessairement la soumettre à l’action de circonstances plus ou moins défavorables7. » Selon la logique de l’harmonie des organismes avec les conditions d’existence, le déplacement d’une race ou d’une espèce dans de nouvelles circonstances entraîne donc indiscutablement des effets néfastes. Seulement, écrit Geoffroy Saint-Hilaire, « il peut arriver qu’ils se modifient, qu’ils s’accommodent aux circonstances nouvelles du milieu desquelles ils ont été transportés ; que l’harmonie se rétablisse ainsi peu à peu, ou plutôt, soit remplacée par une autre harmonie8 ». L’acclimatation est alors l’ensemble des procédés par lesquels l’homme exerce sur les organismes qu’il déplace une action externe de manière à ce qu’ils trouvent une autre harmonie avec le nouveau milieu qui les accueille. Cette action peut être compensatrice, de sorte que les effets néfastes du changement de milieu soient neutralisés ; elle peut aussi prendre la forme d’un appui, consistant alors à soutenir l’aptitude naturelle de l’organisme à s’accommoder à de nouvelles conditions. Quelle que soit sa forme spécifique, l’acclimatation implique d’exercer une action sur un organisme qu’il s’agit de transplanter dans un nouveau milieu : « Acclimater un individu, une race, une espèce, c’est, après l’avoir transporté dans un autre pays, et par conséquent en dehors de ses harmonies naturelles, l’habituer à de nouvelles conditions d’existence, et l’amener à se mettre en harmonie avec elle9. » En ce sens, Michael A. Osborne a sans doute raison de considérer que l’acclimatation est une technique de « malléabilité forcée des organismes exotiques10 ». L’artificialisme assumé des pratiques d’acclimatement traduit bien la force de l’espèce humaine à tourner à son avantage le principe des conditions d’existence.

    5À la fois grand théoricien et porteur infatigable de l’acclimatation comme projet public, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire le présente d’emblée comme une entreprise inséparablement scientifique et économique, puisqu’il s’agit avant tout d’une conquête de la nature permettant d’élever et de domestiquer, sur le sol français, des animaux exotiques : « C’est au règne animal que nous voulons demander à son tour des ressources, des forces, des richesses ignorées, afin que l’homme soit maître enfin de la nature entière, ou, comme on disait il y a quelques siècles, roi de ses trois royaumes, dont le plus vaste est précisément demeuré le moins exploité ; tellement qu’il nous reste, pour ainsi dire, à le conquérir dans plusieurs de ses parties principales11. » La stratégie d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire consiste, de manière générale, à pointer l’insuffisance scandaleuse de la maîtrise de la nature par l’homme, selon lui surestimée : une moitié seulement du globe a été exploitée, et si l’histoire naturelle nous a permis de connaître un grand nombre d’animaux, nous en possédons seulement un petit nombre12. Si « le pouvoir que l’homme a de modifier les espèces et de les plier à ses besoins est presque illimité13 », ce pouvoir a-t-il été pleinement déployé ? Certes, la domestication témoigne d’une situation où « l’homme a commandé et la nature a obéi. Mais l’homme avait-il assez commandé ? La nature avait-elle assez obéi14 ? »

    6L’idée fondamentale d’un « pouvoir souverain de l’homme sur ce qui l’entoure15 » est justifiée chez Geoffroy Saint-Hilaire par le rôle décisif de l’homme sur les races domestiques. Ces dernières sont les véritables ouvrages de l’homme qui sait les placer sous l’empire des circonstances extérieures16. Ainsi, le pouvoir de l’homme sur ce qui l’entoure doit s’entendre dans un double sens : d’une part, l’homme domine les êtres – vivants et inertes – qui l’entourent, parce qu’il peut les plier à sa volonté pour en faire usage ; d’autre part, et plus profondément, l’homme exerce son influence sur les vivants précisément par sa capacité à les placer dans des circonstances modificatrices. Ce second sens révèle l’orientation proprement mésopolitique de la domestication, définie comme un pouvoir absolu de l’homme à disposer de l’entourage des vivants afin de les soumettre à ses propres exigences. Or, associer la domestication à l’acclimatation, c’est « vaincre deux fois la nature » : la première fois en réussissant à domestiquer les espèces sauvages, la seconde fois en arrivant à les transplanter dans un autre milieu. Seulement, la nature vaincue n’est pas une nature dégénérée comme c’était le cas chez Buffon : l’animal domestiqué témoigne d’une intelligence, d’un « état actif » que suppose sa capacité à se plier à de nouvelles habitudes17. Le double registre de la domestication et de l’acclimatation permet à Geoffroy Saint-Hilaire d’affirmer que l’homme domine les vivants qui l’entourent en dominant l’entourage de ces vivants.

    7Ce vocable ouvertement guerrier que le discours de l’acclimatation mobilise envers la nature n’a rien de hasardeux. En effet, dans les bulletins de la Société, il est question non seulement de la conquête, de la possession ou du commandement de la nature – ce qui est en somme tout à fait commun au moins depuis le xviiie siècle –, mais aussi bel et bien d’une « bataille », d’une « lutte », voire d’une « guerre » d’acclimatation. Selon Simonot, « l’acclimatation étant la lutte des milieux et des organismes, il en résulte une double obligation : d’une part, connaître l’état physique des milieux et leurs influences, d’autre part, apprécier les aptitudes des organismes et leurs besoins18 ». Comme le précise de son côté Quatrefages, « le milieu tue d’emblée quiconque est trop rebelle aux exigences nouvelles19 ». La contrepartie d’un optimisme mésopolitique qui considère que les êtres vivants peuvent effectivement exister dans d’autres conditions que celles de leur milieu d’origine consiste alors à admettre que l’organisme doit mener une rude bataille pour survivre dans ces nouvelles conditions. Qu’il s’agisse des chèvres d’Angora qui arrivent en France ou des colons français s’installant en Algérie, subsister dans un nouveau milieu implique d’adopter une série de techniques préventives visant à contrecarrer les effets potentiellement fatals d’une inadéquation de l’organisme avec ces nouvelles conditions. L’acclimatation est donc un défi que lance l’homme à l’ordre naturel : « Acclimater une espèce, ce n’est rien de moins que changer un ordre de choses établi dès l’origine du monde. Acclimater une race, ce n’est rien moins qu’imiter ou continuer dans un certain milieu l’action d’un milieu tout différent. Dans les deux cas, il faut combattre des forces naturelles, des agents souvent inconnus encore, et dont l’action incessante ne se révèle que par ses effets20. » L’ennemi est d’autant plus redoutable qu’il est impossible de le connaître dans sa totalité : le milieu est toujours trop complexe pour qu’on puisse identifier l’ensemble des conditions (climatiques, chimiques, sociales, etc.) agissant sur l’organisme. La connaissance respective du milieu et de l’organisme étant acquise, « il faut encore déterminer la somme des effets résultant de leur combinaison pour arriver à une expression véritable de l’influence du milieu. C’est là une question d’une incontestable difficulté21 ».

    8Pour autant, si l’on adopte le point de vue monogéniste, la possibilité même de l’acclimatation devient une évidence dont la preuve n’est autre que la réalité des émigrations humaines. Il convient alors de ne pas exagérer outre-mesure les difficultés de l’acclimatation, et d’insister également sur les expériences réussies. Toujours selon Quatrefages, « si toute acclimatation dans un milieu très différent de celui occupé par une race, exige des sacrifices d’individus et même de générations, il n’en est pas moins vrai qu’au bout d’un certain temps, dans les climats les plus opposés, les races les plus différentes peuvent s’acclimater et prospérer. L’Algérie nous a fourni un exemple tout proche et bien frappant22 ». Entre 1850 et 1870, on peut ainsi deviner que la guerre d’acclimatation n’a rien d’abstrait, puisqu’on « peut dire que toute la colonisation est un vaste champ d’acclimatation23 ». Le cas de l’Algérie est très présent dans le débat, comme en témoigne une dense littérature en médecine militaire qui s’appuie sur les taux de mortalité, opposant les tenants de l’acclimatation et de la colonisation à ceux qui les considèrent comme illusoires, voire suicidaires. Autrement dit, loin de constituer une curiosité purement théorique en histoire naturelle, l’acclimatation est devenue dans la première moitié du xixe siècle le terrain scientifique où se pose la question même des conditions de possibilité de la colonisation.

    9Dès le début de la colonisation en 1830, l’acclimatement des Français en Algérie se place au cœur du débat mésopolitique. Il semble cependant que, au niveau même des décideurs politiques, la question se soit posée encore plus tôt, au sujet de la colonisation de la Guyane : en août 1820, le ministre de la Marine et des Colonies affirme à l’Assemblée que « la grande question est celle du fond, c’est-à-dire celle de la colonisation et de la possibilité de transplanter dans cette colonie des Européens qui puissent s’y acclimater24 ». La question devient sans doute plus pressante en Algérie avec un taux de mortalité très élevé ; selon le général Duvivier, « les cimetières sont les seules colonies toujours croissante que l’Algérie présente25 », et le docteur Boudin n’hésite pas à déclarer que « le climat fait mourir bien plus de soldats français que les balles des musulmans26 ». Si la réticence des généraux envers la possibilité de la colonisation est réelle, il n’est donc pas rare non plus que l’acclimatation soit déclarée impossible par des médecins en raison des statistiques de mortalité en Algérie27. Dans le camp des adversaires de l’acclimatation, la figure la plus influente est celle du docteur Boudin : en établissant que la mortalité des Français en Algérie est de 62,5 sur 1 000 tandis qu’elle est de 23,6 pour la France28, Boudin s’affiche nettement comme un « anticosmopolite », tenant l’acclimatation des Européens dans le milieu africain comme impraticable.

    10En effet, le corps militaire français en Algérie réclame dès les années 1840 non pas tant un « système complet de colonisation » qu’une certaine cohésion médicale et politique autour de la question de savoir « si la race européenne, française en particulier, peut se naturaliser en Algérie, c’est-à-dire s’acclimater, prospérer et se perpétuer29 ». Autrement dit, la logique militaire requiert une certitude scientifique pour pouvoir se projeter dans l’action coloniale à long terme ; il faut savoir si un Européen, de par sa constitution, est apte ou non à demeurer dans un tel milieu – sinon, il faudrait « abandonner cette terre ingrate30 ». Au fond, cette alliance de la conquête militaire avec la médecine navale et tropicale n’est pas chose nouvelle au début du xixe siècle : de manière générale, la médecine des « zones torrides » qui s’était développée dès la fin du xviie siècle insistait déjà sur la manière de conserver la santé dans des conditions d’existence considérées comme extrêmes31. L’insalubrité au sein des colonies et des garnisons subissant le climat torride des Amériques avait déjà fait couler beaucoup d’encre ; il était notamment question de la différence de la résistance des esclaves et celle des Blancs à de telles conditions d’existence32. S’appuyant sans doute sur cette tradition de la médecine coloniale, une médecine militaire d’observation s’était activée dès 1830 en Algérie, constituant un terreau pour les débats sur la possibilité de la colonisation33. Ainsi, le général Bugeaud avait confié au médecin en chef des armées Antonini un rapport « qui avait pour but l’installation rationnelle de la population coloniale34 ». La médecine militaire, par le choix décisif des localités de la colonisation, joue donc pendant le xixe siècle un rôle central, conforme à l’image de la médecine comme étant le savoir principal des milieux de vie : la tradition de la géographie médicale se rattache ici au projet de la distribution rationnelle des populations sur le sol colonisé, faisant du savoir mésologique un élément nettement stratégique.

    11Le projet de la colonisation de l’Algérie dans lequel les militaires sont prioritairement impliqués entraîne ainsi un prolongement de la logique guerrière au sein même de l’acclimatation, qui devient un second champ de bataille à la suite de la guerre réelle. Or, de la même manière qu’on considérait que l’air antillais, trop chaud et infesté de miasmes, était « favorable en quelque sorte, ou du moins peu nuisible à la santé des Noirs originaires de l’Afrique », tandis qu’il s’avérait néfaste pour les hommes blancs originaires des zones tempérées35, l’inadaptation du colon français au milieu algérien est considérée comme une faiblesse stratégique qui le met en position de fragilité face aux indigènes. Autrement dit, même si l’armée française sort victorieuse de batailles ponctuelles, après la conquête militaire vient le temps de la colonisation et de la bataille d’acclimatation. S’esquisse ainsi ici une mésopolitique coloniale, à savoir la science et l’art de maîtriser les influences subies par les colons arrivés dans un nouveau milieu. Or, cette mésopolitique coloniale doit opérer dans une temporalité extrêmement délicate parce que partagée entre le temps de l’action militaire et le temps long d’une possible acclimatation, non pas seulement de l’individu mais de la race, au nouveau milieu. Fort de sa perspective anthropologique générale, Quatrefages semble se sentir particulièrement à l’aise dans ce domaine de la mésopolitique coloniale :

    Toute colonisation est une conquête tentée par les immigrants, et […] toute conquête entraîne des sacrifices. Qu’il faille combattre l’homme ou le milieu, la victoire s’achète toujours par des vies humaines ; mais il ne faut pas s’exagérer l’étendue de pertes inévitables et renoncer à l’acclimatation sur un premier insuccès. Ce serait agir comme un général qui désespérerait de la victoire en voyant son avant-garde dispersée. Dans les luttes de l’acclimatation bien plus encore que dans les guerres proprement dites, il faut tenir compte de la persévérance et du temps36.

    12En somme, pour réussir l’acclimatation d’une race entière, il convient d’assumer la perte d’individus, voire de générations de nouveaux arrivants qui subissent le choc le plus dur de la rencontre avec le nouveau milieu. Comme le rappelle Eric T. Jennings, cette idée de sacrifice des premiers colons en faveur d’une « solution du problème de l’acclimatation » était déjà présente en Guyane, qui semble constituer à bien des égards un terrain d’expérimentation en matière d’acclimatation37. Or, la particularité de Quatrefages provient surtout de l’association singulière qu’il a pu opérer entre la théorie de la sélection naturelle et un lamarckisme environnemental, en ceci qu’il conçoit l’acclimatation d’une race comme résultant d’une longue bataille avec le milieu au fil de laquelle seuls les plus aptes réussissent à survivre et à se reproduire, assurant eux-mêmes la transformation de la race38. Contrairement à Boudin, Quatrefages pense donc que l’homme est cosmopolite, par conséquent assez flexible dans l’ensemble de l’espèce pour s’adapter à de nouvelles conditions d’existence au prix de certains sacrifices. En ce sens, la mésopolitique coloniale conseille aux décideurs politiques et militaires de prendre en compte le temps long de l’acclimatation – selon Quatrefages, celui des Français en Algérie ne devrait pas prendre plus de vingt générations39. Le cosmopolitisme de l’espèce humaine et la possibilité d’un empire colonial durable étaient ainsi défendus dans une même rationalité, caractérisée surtout par son optimisme en matière d’acclimatation40. Rien d’étonnant à cela, car l’interventionnisme mésopolitique ne peut s’appuyer que sur l’idée de la flexibilité biologique des hommes des conditions d’existence nouvelles.

    13Or, en admettant l’hypothèse de l’acclimatation défendue par les tenants de la colonisation, on arrive à une conclusion qui paraît à bien des égards contradictoire, précisément parce que les individus déjà acclimatés à leur milieu et qu’il s’agit d’imiter sont ceux-là mêmes qu’on devrait civiliser. Comme l’écrit Gremaud en 1846, « s’acclimater, c’est se créer une organisation en harmonie avec le milieu dans lequel on vit, c’est acquérir une force réactionnelle qui nous permette de lutter contre l’influence des agents modificateurs ; c’est enfin se procurer un état physiologique analogue à celui des indigènes du pays qu’on habite41 ». Considéré du point de vue de l’harmonie qu’il a établi avec son milieu au fil du temps, l’Algérien constitue alors le type normal par excellence pour l’acclimatation. Toutefois, dans une telle logique, plutôt que d’y apporter l’hygiène européenne, l’Européen doit « prendre pour modèle les indigènes, s’informer de leurs habitudes, de leurs mœurs, de leur genre de vie, pour y conformer la sienne42 ». Il est évident alors qu’un tel alignement des colons au mode de vie algérien contraste avec le projet colonial dans la mesure où ce dernier aspire à civiliser les peuples colonisés précisément par l’introduction des sciences appliquées, notamment l’hygiène43. Du reste, le principe d’imitation des autochtones n’était visiblement pas une aspiration commune à tous les tenants de l’acclimatation, étant donné que certains médecins insistent davantage sur la nécessité de rendre l’Algérie salubre plutôt que sur celle de faire se conformer les Français au mode de vie algérien44.

    14On peut comprendre la réticence des médecins, des militaires et des savants face à cette tendance à l’acclimatation par imitation de l’indigène, qu’ils considéraient sans doute comme un excès de la mésopolitique coloniale. Car prendre l’indigène comme modèle n’est pas exempt de dangers imminents : une acclimatation pleinement réussie au milieu colonial n’entraîne-t-elle pas le risque d’un « indigénisation » du colon, de son basculement irréversible vers une altérité qui n’est pas nécessairement valorisée45 ? Autrement dit, dans quelle mesure un colon européen qui s’« indigénise » ou se « créolise46 » au terme de sa longue soumission aux influences du milieu qu’il prétend coloniser demeure-t-il encore européen ? Vainqueur des batailles contre les hommes, le colon perdrait ainsi sa bataille contre le milieu étranger qui finirait par l’engloutir, en lui faisant perdre précisément son identité, son « tempérament national ». La limite de la mésopolitique coloniale réside donc précisément dans l’idée de la permanence de la race, établie comme fin politique justifiant elle-même la domination coloniale. Contre un tel danger d’effacement de la race, une des solutions possibles consiste à défendre l’imperméabilité de tempéraments nationaux ou raciaux face aux effets du milieu47. La pensée de l’acclimatation s’oppose alors à un déterminisme à la fois racial et climatique qui stipule que chaque race dépend strictement de son milieu natal, et qu’on ne peut en aucun cas bousculer leur distribution éternelle sur la surface de la Terre48. Dans cette perspective raciale, qui s’alliera plus tard au polygénisme conservateur et anti-évolutionniste, l’idée centrale de l’imperméabilité des caractères nationaux aux effets du milieu entraîne la disqualification de l’acclimatation comme outil politique. Or, une telle perspective ne peut rien opposer aux taux de mortalité élevés des Français en Algérie : pourquoi les Européens meurent-ils en grand nombre en milieu algérien s’ils sont vraiment imperméables aux effets du milieu ? Un savant qui s’oppose à l’acclimatation pour défendre la fixité absolue des races se trouverait alors logiquement contraint de déclarer l’impossibilité de la colonisation.

    15Au contraire, les défenseurs de l’acclimatation et de la mésopolitique coloniale admettent la nécessité d’une transformation du colon pour sa propre survie. Ainsi, au lieu de transformer ou de gouverner l’indigène, comme c’est le cas dans la plupart des techniques coloniales, la mésopolitique coloniale tend d’abord à modifier les colons eux-mêmes pour qu’ils puissent survivre dans le milieu algérien. Cette action sur les agents de la colonisation témoigne alors d’une mésopolitique stratégique – rappelant presque les techniques militaires plus tardives de camouflage en milieu hostile –, visant à protéger le colon des effets néfastes du milieu, quitte à entrer en contradiction avec le projet civilisateur et le socle racial de la colonisation. Comme l’écrit Quatrefages, ce colon français débarqué en Algérie ne diffère en rien, du point de vue de l’acclimatation, du blé qu’on introduit à Sierra-Leone, des poules qu’on transporte à Guzco, des oies qu’on élève à Bogota : « Êtres organisés et vivants, nous sommes en cette qualité soumis à toutes les lois générales qui régissent la vie et l’organisation dans les plantes aussi bien que dans les animaux49. » Plus que la supériorité supposée de telle ou telle race humaine sur les autres, compte alors la commune condition du vivant face à son milieu. Le problème de l’adaptation qui se pose pour les plantes exotiques introduites en France se pose également pour le Français introduit en milieu exotique – le chevauchement de la mésopolitique avec l’acclimatation et la colonisation réside précisément dans ce problème de la transplantation des vivants. Sans doute, en effet, cette problématisation de la transplantation des organismes dans des milieux étrangers est une forme moderne de la question des rapports des vivants à leur entourage, dont témoigne aussi bien l’émergence de cadres conceptuels nouveaux que de pratiques inédites (comme, par exemple, les jardins d’acclimatation50).

    16La mésopolitique coloniale apparaît donc avant tout comme un savoir visant la protection des coloniaux eux-mêmes, fragilisés par les climats chauds et les milieux mal connus des pays exotiques ; elle s’apparente alors à l’hygiène coloniale qui a « surtout pour objet de prévenir les effets fâcheux de la transition d’un climat à un autre et des conditions inaccoutumées du nouveau séjour51 ». Puisque le colon se trouve transplanté dans un nouveau milieu, il faut l’environner de soins adaptés à sa nouvelle condition. L’essor du thermalisme dans les colonies qu’a étudié Eric T. Jennings correspond exactement à une telle préoccupation mésopolitique : il s’agit soit de « ressourcer » les coloniaux par des cures thermales dans des « Vichys » malgaches, réunionnais, antillais, tunisiens, etc., soit de les rapatrier vers des villes d’eaux métropolitaines52. Il faudrait rappeler ici la définition de l’acclimatation par Quatrefages, qui y voyait un effort pour « imiter ou continuer dans un certain milieu l’action d’un milieu tout différent ». La médecine coloniale et tropicale semble ainsi avoir favorisé, comme remède contre la mortalité très élevée des Européens dans les pays exotiques, l’importation des outils de compensation dans le milieu colonial. Comme le précise Jennings, « les stations thermales et climatiques furent aux premiers rangs des “environnements artificiels” censés rendre possible la colonisation53 ».

    17On le voit, la multiplicité des solutions que peuvent proposer les tenants de l’acclimatation et de la colonisation s’avère du moins étonnante, sinon contradictoire. Elle met au jour le fait qu’il existe non pas un dogme unique de l’acclimatation, mais une panoplie d’expériences et d’approches pouvant se réunir sous une même problématisation. Apparaissent cependant deux grandes orientations au sein de la mésopolitique coloniale : d’une part, une forme d’artificialisme consistant à modifier le milieu par une série d’interventions afin de le rendre moins hostile aux colons ; d’autre part, une forme de « naturalisationisme » prônant l’imitation de l’indigène par le colon qui souhaiterait s’acclimater à un pays étranger. Face à ces deux solutions, ceux qui s’opposent à toute forme d’acclimatation peuvent soit refuser la possibilité de la colonisation en s’appuyant sur les statistiques de mortalité dans les colonies, soit prôner l’imperméabilité des races au milieu pour défendre la colonisation.

    18Il existe encore une autre forme de réflexion, plus tardive, qui tend à généraliser le « principe colonial » comme une lutte interraciale pour les milieux favorables. En effet, vers la fin du xixe siècle, lorsque le monogénisme gagne considérablement du terrain, la réflexion sur l’expansion coloniale est de plus en plus intégrée à la question, plus vaste, des mouvements d’émigration. Le raisonnement de Jean-Louis de Lanessan, à la fois enseignant en médecine, lamarckien qui s’adonne aux sciences naturelles et administrateur des colonies en Indochine et en Afrique54, s’avère exemplaire à ce propos. Dans ses Principes de colonisation, affirmant que « l’histoire de la colonisation se confond avec celle des migrations de l’humanité55 », Lanessan lie la supériorité d’une race à sa capacité à s’étendre sur la Terre : « Plus une race est perfectionnée, plus elle tend à se répandre ; plus une race est inférieure et plus elle reste sédentaire. Migrer à travers le monde, coloniser la terre, est un signe irrécusable de supériorité anthropologique56. » Ce que Lanessan appelle le « pouvoir colonisateur57 » d’une race permet alors de la positionner dans la lutte des races, d’autant plus que toute colonisation s’accompagne de « la dégénérescence ou de la destruction de l’une des deux races en contact58 ». Or, le caractère inévitable d’une telle lutte provient précisément de la recherche naturelle des milieux favorables par des races concurrentes. Si d’une part le monde est mouvant, susceptible de varier lui-même dans la longue durée, et d’autre part l’homme est malléable, capable de s’adapter plus ou moins aux nouvelles conditions d’existence, la supériorité d’une race réside dans sa capacité plus grande à migrer, à coloniser des terres qui présentent des conditions plus favorables, donc à mieux s’acclimater à son nouveau milieu. Inversement, les « civilisations secondaires » sont celles qui sont restées prisonnières de leurs milieux défavorables59, incapables de se transplanter dans d’autres milieux en raison même de leur faiblesse. Dans un autre registre, les villes constituent le milieu le plus attractif au sein d’un pays, captivant « les plus actifs et les plus instruits, ceux qui se sentent mieux armés pour le combat de la vie60 ». Ainsi, à l’échelle de la planète ou d’un pays, le combat pour la vie est essentiellement un combat pour conquérir les milieux les plus favorables, où le vrai succès dépend d’une bonne acclimatation qui assure la transplantation.

    19Considérés dans leur variété même, les positionnements en faveur de la colonisation et de l’acclimatation se rapportent donc tous à la rationalité mésopolitique. Cependant, il importe d’éviter sur ce point d’éventuels malentendus qui peuvent surgir à l’évocation simultanée des concepts de « rationalité » et de « colonisation ». De récents travaux ont en effet insisté sur l’écart considérable qu’on peut constater entre les projets de rationalisation, de disciplinarisation ou de mise en ordre des colonies d’une part, et leur réalisation sur le terrain où apparaissent des ratés et du désordre d’autre part61. Comme le rappelle Ann L. Stoler, les Européens n’ont pas trouvé face à eux « un espace ouvert » à la domination, « mais des populations capables de contourner et de saper les principes et les pratiques » sur lesquels se fondait le projet colonial62. Dans cette perspective, il paraît important de ne pas tomber dans un piège heuristique qui consisterait à « concéder aux discours des médecins coloniaux des vertus “auto-réalisantes”, sans tenir compte de leurs incohérences internes, des critiques qui leur étaient adressées ou des contraintes matérielles de leur application63 ». Il est évident que l’article que publie Quatrefages dans La Revue des Deux-Mondes, pas plus d’ailleurs qu’une thèse de médecine sur l’acclimatation déposée à l’université, ne se « réalisent » mécaniquement sur le terrain colonial, comme s’ils avaient force de décret et que ces derniers pouvaient être appliqués sans faille.

    20Il ne s’agit pas ici de décrire un processus général de rationalisation des colonies, mais de tenter de saisir quels effets découlent de l’engagement d’une telle rationalité mésopolitique sur le site colonial. Autrement dit, le choix d’étudier la littérature sur l’acclimatement ne relève pas d’une idéalisation du discours savant, étant donné qu’en elle se cristallise, aux plus près des pratiques comme celle de la médecine militaire, une réflexion sur le champ des actions possibles dans le cadre colonial. S’il s’avère pertinent de montrer que la gouvernementalité coloniale n’est pas moins marquée par l’irrationalité ou par le délire des colonisateurs64, le choix d’étudier une rationalité n’entraîne pas nécessairement l’affirmation de son omnipotence ni de sa domination absolue : la mésopolitique coloniale qui se profile derrière la réflexion des médecins militaires est précisément une tentative de protection des colonisateurs contre les effets néfastes que le milieu tropical peut avoir sur leurs aptitudes physiques et mentales.

    21Enfin, il ne faut pas oublier que dans le domaine du savoir, c’est l’acclimatation qui rend possible la colonisation, constituant un régime théorique où se trouve problématisé la transplantation des populations en général65. Ainsi, au-delà du seul registre colonial, l’acclimatation devient un savoir stratégique pour l’État, qui y puise des solutions inédites pour varier et augmenter la production agricole, pour faire durer sa présence coloniale sur des terres lointaines, pour domestiquer les animaux utiles qu’il transplante sur son propre sol. Le projet mésologique de Bertillon répond terme à terme à l’entreprise d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, puisqu’au lieu de penser que les productions de la nature sont fixes dans des milieux inchangeables, le volontarisme mésopolitique veut tirer de l’influence des milieux sur les êtres vivants le pouvoir de les modifier. Bertillon distingue en effet l’acclimatement de l’acclimatation, le premier terme indiquant la transformation spontanée de l’individu transporté dans un nouveau milieu, tandis que le second recouvre « l’art humain dans l’action d’acclimater », à savoir l’action réfléchie de la science humaine pour tourner à son avantage l’influence du milieu66. Là où la mésologie est la science abstraite des milieux, l’acclimatation est une « science appliquée corrélative » et enfin la colonisation, une simple application. Si, au lieu de « s’abandonner aux hasards de l’acclimatement, il se confie aux sécurités de l’acclimatation67 », l’homme moderne sera alors appelé à « se créer lui-même » devenant maître dans l’art d’acclimater.

    22Cette même pensée qui réunit le médecin, le soldat, le scientifique et l’industriel, cet ensemble de discours et de pratiques qui visent une maîtrise de la nature vivante par le biais d’un usage possible des influences des milieux de vie, définit bien une rationalité mésopolitique. Au cours de la période 1860-1890, cette rationalité s’étend non seulement dans les sociétés savantes, comme on vient d’en fournir des exemples en anthropologie et en acclimatation, mais aussi dans les institutions pénales. Après le milieu colonial, le milieu « criminogène » est le second terrain privilégié de la mésopolitique, où Manouvrier ou Lacassagne compteront autant que Bertillon, Quatrefages ou Geoffroy Saint-Hilaire.

    Le milieu du crime. L’anthropologie criminelle comme procédé mésopolitique

    Au fatalisme qui découle inévitablement de la théorie anthropométrique, j’oppose l’initiative sociale. Si le milieu social est tout et s’il est assez défectueux pour favoriser l’essor des natures vicieuses ou criminelles, c’est sur ce milieu et ses conditions de fonctionnement que doivent porter les réformes68.

    23Il est temps maintenant de s’intéresser à une figure centrale de la vie sociale et savante du xixe siècle, à savoir le criminel. Michel Foucault a bien montré la transformation progressive de la figure du criminel qui, dès la fin du xviiie siècle, devient un ennemi social, à savoir « un individu opposé à la totalité de la société en tant que telle69 ». Les mécanismes par lesquels cet ennemi social émerge au sein même du champ social sont progressivement localisés, afin de mieux cerner les milieux sociaux susceptibles de l’engendrer. Avec une analyse de la délinquance en termes d’économie politique, en l’inscrivant au sein des mécanismes et des processus de la production, les physiocrates ouvraient déjà selon Foucault une voie inédite dans l’interprétation du crime : pour eux, « ce n’est plus un péché qui entraîne tous les autres, c’est une micro-société70 ». Dès lors, un type d’existence commune, un groupe social peut être indiqué comme cause de la criminalité, impliquant alors de connaître les circonstances précises qui entourent le délinquant et qui le conduisent à être tel qu’il est. Lorsque, en 1908, Lacassagne considère que « tout individu, de 18 à 25 ans qui ne travaille pas, devrait être considéré comme dangereux et envoyé dans une armée coloniale71 », il mène cette analyse au nom d’une anthropologie criminelle qui, bien au-delà du seul crime, juge chez les hommes ce qui peut être dangereux pour l’ensemble du corps social et contagieux dans les milieux sociaux divers. L’analyse de la société comme un tout organique et celle de l’existence du criminel comme une pathologie sont alors menées dans le même espace théorique qui use largement du concept de milieu comme cadre d’interprétation bio-sociale. Une mésopolitique criminelle voit le jour dans les écrits de Manouvrier, de Lacassagne et de Garraud, considérant certains milieux sociaux comme criminogènes et devant être purifiés d’individus dangereux qu’il conviendrait soit d’isoler dans les établissements pénitentiaires, soit de transporter dans d’autres milieux radicalement différents – notamment dans les bagnes coloniaux. C’est ce rapport singulier que tissent les anthropologues et les hommes politiques entre un milieu social qu’on tente de purger et un nouveau milieu qui serait salvateur pour le criminel.

    24L’initiative sociale qu’évoque Lacassagne en matière de politique pénale est ainsi une forme de volontarisme mésopolitique visant à établir une « hygiène sociale ». On ne peut saisir pleinement le caractère mésopolitique de l’anthropologie criminelle en France que si on la met en rapport avec le mouvement hygiéniste dont elle émane72. Bien avant de se consacrer à l’anthropologie criminelle, Lacassagne lui-même fut un grand théoricien et professeur de l’hygiène, qu’il définissait de manière très étendue, d’une part comme une application se proposant de « donner à l’homme le maximum de développement de ses facultés morales avec un exercice parfait de toutes ses fonctions73 », d’autre part comme « l’art de connaître les influences diverses qui proviennent des milieux dans lesquels l’homme évolue et de les modifier dans le sens le plus favorable à son développement physique, intellectuel et moral74 ». Une telle définition de l’hygiène ouvre un immense champ d’enquête, puisque tous les milieux dans lesquels l’homme évolue devraient désormais faire l’objet d’une observation attentive : Lacassagne propose ainsi l’établissement des observatoires hygiéniques, qui seraient capables de constater ces « maladies qui naissent du fait même des collectivités humaines75 ». Par ailleurs, cette définition « développementale » marque un déplacement considérable du domaine de l’hygiène par rapport au système de Cabanis qui s’appuyait intégralement sur la sensibilité de l’homme comme levier de sa transformation. En effet, dans la mesure où l’anthropologie de Lacassagne conçoit l’homme comme susceptible d’un développement physique et moral normal, tous les éléments qui tendraient à le dévier de ces normes deviennent des obstacles devant être combattus par l’hygiène. De ce point de vue, une analyse de l’ensemble des modifications et des digressions à partir de l’état normal – selon le principe « lumineux » de Broussais – paraît s’imposer dans un système d’hygiène où « modificabilité, hérédité, perfectionnement seraient les trois termes d’une même progression76 ». Par là, Lacassagne s’inscrit clairement dans la lignée comtienne, et ambitionne de rédiger un « traité d’étiologie générale » où la hiérarchie positiviste des sciences serait respectée afin d’apprécier peu à peu « chacune des conditions qui entourent l’être vivant ou ses parties et dont l’ensemble constitue le milieu77 ». De la géologie à l’« hygiène internationale » en passant par l’acclimatation et l’émigration, toutes les sphères de la vie physique et collective sont désormais comprises dans ce savoir général des différents milieux qui entourent l’homme. Le seul domaine qui échappe naturellement à l’emprise de l’hygiène est l’hérédité : « L’hygiène ne pouvant rien sur l’ancêtre doit agit sur le milieu78. » Cette aptitude à agir sur le milieu social sera utilisée comme un argument contre l’innéisme, considéré comme dépourvu d’applications sociales.

    25Ce parcours hygiéniste de Lacassagne éclaire plus d’un aspect de son anthropologie criminelle. Il importe par ailleurs de souligner que la question du crime ne se pose en anthropologie qu’à l’occasion d’un vaste débat sur sa genèse, à la fin des années 187079 : existe-t-il des caractères « innés », « ataviques » ou encore biologiques dans la formation des criminels, ou faudrait-il plutôt privilégier les explications mésologiques ? Ainsi, dans l’historiographie de la criminologie naissante, le débat entre les « écoles » de Lombroso et de Lacassagne a souvent été présenté comme opposant les tenants italiens de l’« innéisme » face aux défenseurs français du « milieu social », la genèse du crime s’expliquant soit par la transmission héréditaire des caractères physiologiques morbides, soit par le poids de l’influence des facteurs sociaux sur le criminel. Or, au-delà des oppositions nationales, les positions réelles des savants s’avéraient souvent plus complexes, mêlant facteurs innés et mésologiques. L’idée lamarckienne de l’hérédité des caractères acquis présente par exemple une occasion d’hybridation entre les options innéistes et mésologiques, puisqu’il s’agit d’une acquisition à long terme des influences du milieu. Par ailleurs, les thèses de Darwin étant largement acquises vers la fin des années 1880, cette distribution des rôles demeure entièrement dans le cadre transformiste ; cependant, l’insistance des savants français concernant le rôle prépondérant du milieu social actuel sur le criminel semble indiquer une influence de Lamarck, là où les arguments des anthropologues italiens présentent souvent une forme de darwinisme social80. Loin d’adopter une approche qui s’opposerait au naturalisme phrénologique des italiens, Lacassagne lui-même pense que l’influence du milieu « retentit sur la partie occipitale du cerveau81 ». Ainsi, les deux camps reconnaissent réciproquement les acquis de la mésologie comme de la phrénologie, tout en se disputant la cause première du crime : pour les uns, c’est une tare individuelle et physiologique, tandis que pour les autres il s’agit d’une production sociale. Or, dans les deux cas, l’explication majeure de l’émergence du criminel réside dans son inadaptation au milieu – que cette dernière soit actuelle ou passée, acquise socialement ou transmise héréditairement s’avère secondaire.

    26Loin donc de se réduire à une simple opposition entre l’inné et l’acquis, cette idée d’une adaptation imparfaite du criminel au milieu social semble en effet conduire certains anthropologues italiens à formuler la possibilité d’une déformation physiologique lentement acquise au cours de l’évolution. Ainsi, au premier Congrès international d’anthropologie criminelle de Rome, en 1885, lorsque se pose la question de savoir s’il existe un caractère général bio-pathologique qui prédispose au crime, Sergi constate qu’on trouve chez les criminels des anomalies et des difformités physiologiques qui seraient dûes à une insuffisance d’adaptation sociale : « Cette absence d’adaptation, si elle est absolue, porte à l’extinction des individus ou de leurs descendants ; et si elle est seulement incomplète, laisse des signes très marqués d’infériorité82. » Ainsi, l’absence d’adaptation aux conditions d’existence est traitée par Sergi comme une cause biologique de la délinquance, tandis que « la lutte pour l’existence dans le milieu social » en serait une cause mésologique. On voit comment cette forme de darwinisme social appliquée à l’étude du crime aborde le comportement criminel à la fois comme une conséquence héréditaire de l’inadaptation et comme une conséquence sociale de la lutte pour l’existence de ces individus ayant hérité une déformation physiologique. Ce darwinisme criminologique conçoit alors le criminel comme une variation sous-adaptée à son milieu et vouée à disparaître à long terme, comme un résidu de l’évolution posant problème au fonctionnement normal de la population. Là où la lutte pour l’existence doit éliminer les moins adaptés au milieu, elle ne fait qu’affaiblir certains, en laissant des traces physiologiques que doit déchiffrer l’anthropométrie83. Les anthropologues italiens ne nient donc pas intégralement l’influence du milieu sur les criminels, mais l’inscrivent dans la longue durée de l’évolution qui fait apparaître l’inadaptation sous forme de signes physiologiques.

    27Toujours lors du premier Congrès de l’anthropologie criminelle, Lacassagne réagit vivement au discours de Sergi, en lui reprochant de faire de l’atavisme la clé de voûte de tout le système84. En effet, dès lors que l’anthropologie criminelle est définie comme « l’étude de l’anomalie organique du délit85 », devient prépondérante la thèse de l’atavisme selon laquelle le criminel d’aujourd’hui rejoindrait par lien héréditaire un type archaïque pour lequel il était normal de commettre des actes que les sociétés civilisées considèrent désormais comme des crimes : « Le criminel est un anachronisme, un sauvage en pays civilisé, une sorte de monstre et quelque chose de comparable à un animal qui, né de parents depuis longtemps domestiqués, apprivoisés, habitués au travail, apparaît brusquement avec la sauvagerie indomptable de ses premiers ancêtres86. » Le projet phrénologique a pu être ainsi renouvelé par l’étude des crânes des criminels, un art auquel Lombroso, comme on le sait, s’adonnait avec beaucoup de zèle. Quelques savants français comme Manouvrier ou Dally reprochent alors à Lombroso de négliger le fait que, « entre le crime et les caractères anatomiques, il y a tout un monde, le milieu extérieur87 ». Plutôt que de spéculer sur les ancêtres immémoriaux, il convient selon Manouvrier d’observer les « bas-fonds des villes industrielles » pour y déceler les causes actuelles de la criminogenèse88. « Pour n’avoir pas compris l’influence du milieu sur les actes humains et la nature du rapport qui existe entre les actes et la conformation, écrit encore Manouvrier, on a été obligé d’aller chercher jusque dans les temps préhistoriques et chez les ancêtres de l’espèce humaine les motifs de crimes actuels surabondamment explicables par des causes actuelles89. » De même, là où les Italiens pensent que le criminel est un sauvage égaré dans notre civilisation, « né tout à coup parmi nous avec les instincts et les passions de ces premiers âges », Lacassagne le caractérise plutôt comme un individu incapable de discerner le bien et le mal, c’est-à-dire dénué de sens moral, qui n’est qu’un « effet et conséquence de l’adaptation et de la vie dans le milieu social90 ».

    28L’intervention de Lacassagne contre Sergi permet surtout au premier de dénoncer, suivant la logique du volontarisme mésopolitique, le « fatalisme immobilisant de la théorie anthropométrique ». S’il n’y a que des « criminels-nés », le crime devient en effet imperméable à l’action politique, et Manouvrier peut alors classer cette doctrine comme une forme de fatalisme spiritualiste, politiquement réactionnaire91. La fameuse affirmation de Lacassagne, qui fait du milieu social « le bouillon de culture de la criminalité » où fermente ce microbe qu’est le criminel92, s’inscrit donc intégralement dans un tel volontarisme mésopolitique : il importe peu de connaître l’ascendance raciale du microbe, l’important est d’intervenir sur le milieu actuel qui lui permet de se reproduire, afin d’en empêcher la contagion. Puisqu’on ne peut agir sur l’ancêtre, l’atavisme reste impuissant devant les causes du crime, tandis que pour les mésologistes la société peut, « par toute amélioration matérielle ou morale dans les rapports sociaux, agir sur le mouvement de la criminalité93 ». Une telle action sur le milieu implique une analytique très fine des différents milieux sociaux, une connaissance approfondie des taux de criminalité dans chaque segment de la population et dans chaque quartier. Lacassagne considère par exemple que, dans l’étude de la criminalité française, il faut faire une place distincte au « milieu parisien », où le « pâle voyou » apparaît comme une production typique du milieu social propre à cette ville94. Selon Garraud, s’il existe des milieux sociaux favorables à la santé mentale, force est d’admettre qu’il y en a d’autres où « la criminalité se développe comme la moisissure sur le fumier95 ». Sur ces milieux criminogènes, la peine doit intervenir d’abord de manière indirecte, fonctionnant comme un « moyen d’adaptation artificielle du criminel au milieu social96 », visant tantôt à l’intimider, tantôt en l’améliorer ; ensuite de manière directe, lorsqu’elle exclut le criminel du milieu social qu’il s’agit de protéger, opérant alors une sorte de « sélection artificielle des individus dangereux pour l’ordre social97 ». La mésopolitique criminelle est autant une technique d’intervention sur le milieu criminogène que sur le criminel lui-même, en ceci précisément qu’elle fait le tri entre ceux qui peuvent encore être adaptés à un milieu normal et ceux qui doivent en être définitivement exclus.

    29Au pessimisme atavique, Lacassagne, Manouvrier et Garraud opposent un système mésologique qui fonctionne à la fois comme le principe explicatif de la genèse du crime et une solution du moins partielle pour le combattre. Là où « l’innéité est une hypothèse, aussi commode que possible pour expliquer les phénomènes embarrassants98 », la mésopolitique criminelle apparaît comme une option épistémologiquement solide et socialement bénéfique, faisant partie d’une science générale des influences qui fait tous les jours ses preuves. Pour Manouvrier, l’étude des influences mésologiques a une portée pratique très importante, ses résultats comportant « des applications sans nombre à cet ensemble d’arts qui ont pour but commun la sage direction des hommes et qui constituent ce que j’ai appelé l’anthropotechnie ; ces arts sont : la Médecine et l’Hygiène, la Morale, l’Éducation, le Droit et la Politique99 ». Manouvrier fournit ici une merveilleuse description de la rationalité mésopolitique qu’il nomme anthropotechnie : l’ensemble des savoirs qui visent à diriger les hommes par la connaissance et la modification de l’influence des milieux dans lesquels ils vivent. De ce point de vue, il n’y a de politique pénale efficace que dans la mesure où celle-ci se trouve intégrée à un ensemble anthropotechnique plus vaste qui prend en charge les milieux de vie.

    30En s’appuyant sur une telle conception, Manouvrier mène une attaque frontale contre la théorie de l’innéité du crime, où l’on aperçoit que le véritable nœud épistémologique du problème réside dans la critique du concept de « type criminel » de Lombroso. Pour Manouvrier, défendre l’« innéité du crime » à partir d’un type criminel stable n’a aucun sens du point de vue transformiste100. Lombroso ne voit pas que le milieu est un « agent de transformation des êtres vivants », obligeant les individus à « agir conformément à ses exigences innombrables et incessantes101 » : ainsi, du point de vue de l’hérédité, il convient de dire que si les influences extérieures changent, « notre conduite morale et sociale peut différer complètement de celle de nos ascendants102 ». L’erreur des innéistes est d’ignorer que le milieu agit sur les individus comme il agit sur les espèces, en informant directement les actes criminels. Le point focal de l’attaque réside dans l’influence du milieu actuel sur les actes, Manouvrier cherchant à montrer qu’elle fait varier à l’infini les « images mentales, c’est-à-dire les mobiles directs des actes103 ». Une telle perspective met en difficulté les thèses ataviques qui postulaient que le crime était une chose régulière chez les ancêtres « sauvages » des criminels actuels, car s’il est vrai que l’entourage informe les images mentales, « jamais les convoitises n’ont pu être plus excitées que dans nos sociétés civilisées104 ». Autrement dit, la production d’images mentales devrait être plus riche dans un milieu surchargé de stimuli comme le milieu urbain moderne que dans un milieu « sauvage » ; par conséquent, les mobiles du crime y sont également plus nombreux. Dans ces conditions, loin d’être un sauvage égaré dans le milieu civilisé, un monstre d’origine lointaine dont il convient de mesurer le crâne pour mieux souligner son étrangeté, le criminel en devient le produit normal. Cette insertion du criminel dans le milieu moderne a pour conséquence de rétablir une correspondance avec son entourage que l’atavisme abolissait en le rattachant à ses ancêtres sauvages. Produit normal de son milieu social, l’acte criminel redevient contemporain des conditions d’existence actuelles qui l’engendrent.

    31Or, pendant la Troisième République, existe également une mésopolitique criminelle appliquée, visant à purifier le milieu français des criminels les plus redoutables. Le traitement des criminels récidivistes témoigne ainsi d’une politique pénale véritablement mésopolitique prenant forme autour du projet de loi de 1885 sur la relégation105. Contre ces « incorrigibles » commettant crime sur crime, les hommes politiques et les savants comme Lacassagne mettent à l’œuvre le programme d’une défense de la société consistant à exclure définitivement les récidivistes du milieu social français pour les transporter aux bagnes coloniaux, notamment en Guyane106. La transportation des récidivistes dans un milieu colonial se donne deux objectifs inséparables : une purification des milieux populaires d’où les récidivistes sont issus ; l’introduction du récidiviste dans un milieu jugé sauvage afin de le punir et de le régénérer à la fois. Le discours que tient à l’Assemblée le ministre de l’Intérieur, Waldeck-Rousseau, en faveur de la loi témoigne d’une raison mésopolitique où les rapports entre le crime et le milieu deviennent l’objet d’un investissement politique :

    Si vous enlevez le récidiviste d’un milieu civilisé, comme le milieu français, pour le porter dans un autre milieu également civilisé, où il sera l’objet des mêmes tentations, des mêmes sollicitations mauvaises, où il sera en proie aux mêmes séductions de chaque jour, de chaque heure […], vous n’aurez rien changé à lui, parce que vous n’aurez rien changé dans les conditions morales et matérielles de son existence (Très bien ! très bien ! à gauche). Si, au contraire, vous faites de ce que j’ai appelé un pionnier de la civilisation, de cet homme qui est pour cette même civilisation une menace ; s’il lui faut conquérir, chaque jour, le droit à la vie par un effort personnel ; si, au lieu d’être aux prises avec une civilisation trop avancée, il est aux prises avec une barbarie qui n’a pas encore tout à fait disparue, cet homme, qui représentait la barbarie en France, va représenter, dans une certaine mesure, la civilisation dans le milieu nouveau où vous l’aurez transporté107.

    32Quelle serait cette raison qui permet au ministre de l’Intérieur d’imaginer, sur fond d’une possible transformation du récidiviste, un jeu si étrange entre les milieux civilisés et barbares ? Ici, les perspectives ataviques et mésologiques se trouvent imbriquées l’une dans l’autre, puisque le récidiviste y est défini à la fois comme un sauvage en rupture avec le milieu civilisé qu’il ne cesse de perturber et comme un être modifiable par sa transportation dans un nouveau milieu où il aura à se confronter à une nature encore sauvage. Le récidiviste est celui qui ne peut pas se contrôler devant les multiples convoitises que propose un milieu civilisé surchargé de stimuli, par conséquent il convient de le placer dans un milieu « simple » où il aura moins d’images mentales l’invitant au crime. Dans ce milieu simple, le relégué aura bien sûr l’obligation de travailler et d’acquérir par là le sens moral qui lui était inaccessible dans le milieu civilisé. Comme le précise Jean-Lucien Sanchez, « la relégation s’articule donc autour des capacités de régénération prêtées aux relégués, sous les effets conjugués du travail et d’un changement de “milieu” salvateur. Une sorte de métempsychose où l’âme du relégué migrerait d’un corps vicié à un corps réhabilité, celui d’un colon honnête et besogneux108 ». Chez Waldeck-Rousseau, ce discours régénérateur s’appuie entièrement sur une solide croyance dans les vertus transformatrices de la transplantation du criminel dans des conditions d’existence radicalement différentes109. Là où la condamnation et la prison échouent à transformer le criminel, c’est une mesure mésopolitique radicale qui devrait lui permettre de se régénérer sur un sol vierge. Étant donné que la prison elle-même est considérée vers la fin du siècle comme « le milieu criminogène le mieux défini110 », cet intérêt pour un milieu sauvage se comprend aisément : non criminogène et non corrompu, la terre de Guyane devrait présenter au récidiviste un entourage naturellement hostile, où il devrait démontrer sa civilité par la bataille même à mener pour sa propre survie. Ainsi, du point de vue de la logique interne du dispositif de relégation, on envoie les criminels récidivistes dans un milieu sauvage en espérant – vaguement, à vrai dire – qu’ils puissent se civiliser à leur tour, afin de protéger le milieu civilisé qui est « trop avancé » pour eux.

    33Un tel dispositif constitue une nouveauté, car, du point de vue juridique et comme le rappelle Waldeck-Rousseau lui-même, la loi sur la relégation introduit la transportation comme une peine nouvelle, « comme une peine principale111 ». Même si les bagnes existaient bien avant celui de Guyane et qu’on y transportait toujours certains types de condamnés, il s’agit ici de justifier et de généraliser leur existence selon une logique proprement mésopolitique. Cependant, cette dernière s’avère immédiatement contradictoire, puisqu’elle implique de purifier les milieux sociaux ciblés par une exclusion définitive des « incorrigibles », qu’elle propose néanmoins de corriger par un changement salvateur de milieu. Une telle contradiction témoigne sans doute d’une certaine confusion entre les types de criminels et les modalités pénales qui leur correspondent. Dans un texte fondamental, Garraud précisait qu’il convenait d’appliquer des mesures répressives pour les criminels d’occasion, des mesures pénitentiaires pour ceux qui sont susceptibles d’amélioration et enfin des mesures exclusives pour les criminels incorrigibles112. Selon lui, il faudrait surtout éviter la proximité des criminels de profession avec les criminels occasionnels dans les prisons, ces lieux devenant des milieux criminogènes où l’imitation sociale produit une véritable foule criminelle. Si les incorrigibles sont à exclure définitivement du « milieu français », la mésopolitique criminelle qui prévoit leur régénération par un changement salvateur du milieu ne serait qu’un prétexte pour justifier une mesure avant tout exclusive. La transportation est donc d’abord une manière, dit Waldeck-Rousseau, de « purger et les villes et les campagnes de cet élément qui les infeste » et qui nuit surtout à la société par cette contagion de chaque jour à l’atelier et en prison113.

    34En tant que tel, cet effort mésopolitique constitue une tentative politique pour établir une hygiène sociale qui serait à même d’éradiquer le crime en éradiquant le récidiviste comme foyer de contagion. Comme le dit Waldeck-Rousseau en défendant la loi, « on parle d’améliorer les conditions sociales dans lesquelles tant de déshérités doivent vivre, mais il n’est pas une amélioration qui s’impose avec plus d’urgence que l’assainissement des milieux où ils se trouvent, où ils travaillent, où ils souffrent114 ». L’hygiénisme de Lacassagne – qui fut un fervent défenseur de la loi – semble avoir donné une caution scientifique considérable à une telle entreprise, précisément parce qu’il attribue à la médecine le rôle de démontrer l’existence des incorrigibles parmi les criminels, « des individus organiquement mauvais et défectueux », inadaptés au milieu civilisé et qu’il convient de déporter « dans un endroit isolé, loin de notre société actuelle trop avancée pour eux115 ». Ainsi, l’articulation de l’hygiène sociale avec le droit pénal peut prendre la forme d’un « nettoyage social » d’inspiration mésopolitique, qui n’a nullement besoin d’un fondement racial pour être convoqué. Les classes populaires vivent dans un milieu où ils sont contraints à un « contact forcé » avec les récidivistes, et le danger de contagion que représente ce « contact odieux » ne peut cesser que si on y supprime physiquement l’élément corrompu. Force est d’admettre que « cette utopie pénale constitue surtout un paravent commode pour légitimer l’élimination sociale d’indésirables et leur exil116 ». La politique de relégation vise alors à mener une épuration de tels milieux bien plutôt que de tenter de régénérer l’incorrigible, même si le projet d’ensemble tente de se justifier par une telle utopie.

    35Qu’il s’agisse de la mésopolitique coloniale ou de la mésopolitique criminelle, la mésopolitique appliquée se présente comme un volontarisme, soucieux de réformer l’homme par la transformation de ses milieux de vie. Ce volontarisme mésopolitique a pu être interprété par Paul Rabinow comme le signe distinctif de la modernité française par excellence, pour laquelle l’individu ne peut être réformé indépendamment du « milieu dans lequel ses actions étaient formées et normées117 ». S’appuyant essentiellement sur l’urbanisme de la fin du xixe siècle qui, à l’opposé du panoptique benthamien, « ne cherche pas à exercer une surveillance efficace des individus, mais à transformer le milieu socionaturel en un environnement sain et paisible118 », Rabinow fait de la mésopolitique une forme d’universalisme constituant une forme précoce et particulièrement louable d’État social. Émerveillé par l’intersection du biologique et du social dont témoigne le concept même de milieu119, Rabinow voit ainsi chez Gérando, Villermé ou Lanessan les défenseurs d’un progrès rendu possible par l’amélioration des conditions de vie de la population, où « les ingénieurs devraient se faire poètes, les archéologues économistes, et les militaires, visionnaires120 ». Rabinow est conduit à un tel optimisme précisément parce qu’il considère, selon la lecture qu’il fait des travaux de Foucault, que l’interventionnisme mésopolitique fournit un modèle alternatif de modernité politique par rapport aux mécanismes disciplinaires.

    36Or, plutôt que d’établir une hiérarchie où le gouvernement des hommes par l’aménagement de leurs milieux de vie serait préférable à la discipline, lorsqu’on entreprend à la suite de Canguilhem une histoire de la « rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu », une telle valorisation du volontarisme mésopolitique paraît plus difficile à adopter. Il convient ici de rappeler que l’ultime souhait de Bertillon consiste à « soumettre la substance vivante » à l’homme, qui pourrait désormais transplanter les vivants là où leurs conditions d’existence seront artificiellement réunies, acclimater les colons dans des pays exotiques, détecter les milieux criminogènes pour les purifier, assainir les milieux ouvriers pour augmenter la durée de vie, ou, de manière plus générale, transformer les êtres vivants par la modification de leur entourage. Il s’agit ici non pas de dénoncer ou de critiquer l’ensemble de ces pratiques mésopolitiques, mais d’indiquer la raison qui les soutient, afin de comprendre la manière dont les rapports des vivants aux êtres qui les entourent sont effectivement entrés dans le champ d’une réflexion inséparablement politique et scientifique. S’il n’est pas de doute qu’une telle raison soit moderne, il paraît discutable qu’elle puisse être valorisée politiquement en raison de la « perspective de la construction d’un avenir collectif » qu’elle ouvrirait par opposition aux projets disciplinaires, en sachant que l’ambition initiale de ces derniers, à lire Bentham, était également animée par un souci de bien-être collectif121.

    Notes de bas de page

    1 Voir Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en occident (xvie-xxe siècle), Paris, La Découverte, 1998, p. 173 : « Longtemps pratiquée sans être dite, l’acclimatation devient un sujet de réflexion pour quelques naturalistes et physiocrates du xviiie siècle. Buffon […] semble utiliser le premier le verbe “acclimater” en 1776 […]. »

    2 Micheal A. Osborne, Nature, the Exotic, and the Science of French Colonialism, Bloomington, Indiana University Press, 1994, p. xiv.

    3 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, t. 4, p. xxvii-xxviii : « Ne nous arrêtons donc pas plus dans la possession de la nature vivante, qu’à côté de nous, les géologues, les physiciens, les chimistes, les industriels, dans celle, si ardemment poursuivie, de la nature inanimée. »

    4 Ibid., p. xxxiv.

    5 Comme le précisent Baratay et Hardouin-Fugier, la Société compte « un grand nombre de propriétaires terriens, dont beaucoup de nobles mobilisés par une agromanie qui leur fait investir des capitaux », Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en occident, op. cit., p. 175-176.

    6 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, op. cit., p. xxx.

    7 Id., Acclimatation et domestication des animaux utiles, Paris, 1861, p. 142.

    8 Ibid., p. 143.

    9 Ibid., p. 143-144.

    10 Micheal A. Osborne, Nature, the Exotic, and the Science, op. cit., p. 62.

    11 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, Paris, t. 1, 1854, p. viii.

    12 Ibid., p. xi-xiii.

    13 Id., Acclimatation et domestication des animaux utiles, op. cit., p. 50.

    14 Id., Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, Paris, t. 4, 1858, p. xxvi.

    15 Id., Acclimatation et domestication des animaux utiles, op. cit., p. 255.

    16 Ibid.

    17 Claude Blanckaert, « Les animaux “utiles” chez Isidore Geoffroy Saint-Hilaire : la mission sociale de la zootechnie », Revue de synhtèse, 4e série, 3-4, juillet-décembre 1992, p. 347-382, ici p. 358.

    18 Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 5, 1864, p. 780-815, ici p. 785.

    19 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », article paru d’abord dans la Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1870, avant d’être reproduit dans le Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 2e série, t. 8, p. 254 et suiv., ici p. 259.

    20 Id., « Notice sur les yaks et les chèvres d’Angora importés en France », Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, Paris, t. 4, 1858, p. lx.

    21 Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », art. cité, p. 786.

    22 Armand Quatrefages, Histoire de l’homme, op. cit., t. 3, p.11.

    23 A. Hardy, « L’importance de l’Algérie comme station d’acclimatation », extrait de L’Algérie agricole, commerciale, industrielle, Paris, 1860, p. 7.

    24 Cité dans Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux ! Thermalisme, climatisme et colonisation française (1830-1962), traduction de l’auteur, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011 [éd. orig. Curing the Colonizers, Hydrotherapy, Climatology and French Colonial Spas, Durham, Duke University Press, 2006], p. 31-32.

    25 Georges Duvivier, Solution de la question de l’Algérie, Paris, Librairie Gauthier, 1841, p. 49.

    26 Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 4 juillet 1861, p. 484-490.

    27 Voir notamment P. Drapier, De l’acclimatement en Algérie, thèse pour le doctorat en médecine, Paris, Faculté de médecine, cité dans Collection des thèses soutenues à la faculté de médecine de Paris, t. IV/232, 1850, p. 27 : « Je me permettrai de conclure, sinon à l’impossibilité absolue du moins aux grandes difficultés que l’on rencontrera pour arriver au but que je désire voir atteindre. »

    28 Boudin, « De l’occupation des lieux élevés, considérée comme moyen de diminuer la mortalité en Algérie », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 41, 1841, t. 1, p. 93-127.

    29 M. Topin, Félix Jacquot, De la colonisation et de l’acclimatement en Algérie, Paris, Librairie militaire de J. Dumaine & Victor Masson, 1849, p. 1

    30 Ibid., p. 2.

    31 Micheal A. Osborne, « Acclimatizing the Wold: A History of the Paradigmatic Colonial Science », Osiris, 15, 2000, p. 135-151 ; Id., The Emergence of Tropical Medecine in France, Chicago, The University of Chicago Press, 2014.

    32 Elsa Dorlin, La matrice de la race, op. cit., p. 234-244.

    33 Patricia Lorcin, « Imperialism, Colonial Identity, and Race in Algeria, 1830-1870. The Role of The French Medical Corps », Isis, 90, 1999, p. 653-679, ici p. 659.

    34 Claire Fredj, « Les médecins de l’armée et les soins aux colons en Algérie (1848-1851) », Annales de démographie historique, Paris, Belin, 2007, p. 127-154, ici p. 130.

    35 Le Blond, Voyage aux Antilles et à l’Amérique méridionale, commencé en 1767 et fini en 1802, Paris, 1813, p. 121-122.

    36 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », art. cité, p. 257.

    37 Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, op. cit., p. 31 : « Guyane faisait figure de laboratoire d’acclimatation humaine. Gouverneur de Guyane, Joseph Burgues de Missiessy évoquait “des immigrants destinés à se dévouer à la solution du problème de l’acclimatement et de la colonisation des cultivateurs européens”. »

    38 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », art. cité, p. 258 : « L’individu n’est rien dans ces batailles dont le résultat final, amené par la sélection naturelle, est la transformation d’une race placée dans des conditions d’existence autres que celles qui l’ont façonnée. Le milieu tue d’emblée quiconque est par trop rebelle aux exigences nouvelles. D’autres sujets résistent assez pour durer à peu près autant qu’ils l’eussent fait dans leur milieu natal ; toutefois leur organisme affaibli ne peut se reproduire, ou n’enfante que des êtres non viables et qui succombent promptement. »

    39 Ibid., p. 260.

    40 Simonot résume bien l’opposition entre les tenants du cosmopolitisme, de l’acclimatement et de la colonisation d’une part et les défenseurs du fixisme, de l’anticosmopolitisme et de l’anticolonialisme d’autre part : « L’acclimatement de l’homme est une question encore en litige ; pour les uns l’homme est cosmopolite, pour les autres il appartient en quelque sorte au sol où il a pris naissance et, s’il s’en éloigne au-delà de certaines limites, il compromet sa validité ou celle de sa descendance. » Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », art. cité, p. 780.

    41 Abel J.-F. Gremaud, De l’acclimatement en Algérie, thèse pour le doctorat en médecine, Paris, Faculté de médecine, dans Collection des thèses soutenues à la faculté de médecine de Paris, 1850, t. VI/31, p. 16.

    42 Charles-Marie Boyer, Considérations hygiéniques sur les colonies agricoles de l’Algérie en général et sur Barral en particulier, thèse, Montpellier, 1851, p. 55.

    43 Sur ce point, voir, par exemple, Lewis Pyenson, Civilizing Mission. Exact Sciences and French Overseas Expansion 1830-1940, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1993.

    44 C.-A. Morin, Considérations générales sur l’acclimatement en Algérie, thèse pour le doctorat en médecine, Montpellier, Faculté de médecine, dans Collection des thèses soutenues à la faculté de médecine de Montpellier, t. IV/39, 1855, p. 32 : « Dans un pays salubre, l’acclimatement est toujours possible, il ne l’est pas dans un pays insalubre. »

    45 « L’action du milieu extérieur tend à assimiler le colon aux indigènes du pays qu’il vient habiter. » Alfred Jousset, « De l’acclimatement et de l’acclimatation », Archives de médecine navale, t. 4, 1883, p. 352.

    46 Sur l’utilisation de cette expression au sens d’une menace, voir Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, op. cit., p. 19.

    47 « Le terme “tempérament” peut être défini comme un outil politique privilégié, qui permet de naturaliser la nation : il fait de la nation une entité dont l’identité est présente et se développe en chacun. Or, dans le contexte de la colonisation, ce “naturel” ne peut en aucune façon être produit par le climat, comme le pensait la tradition médicale et philosophique depuis Hippocrate. » Elsa Dorlin, La matrice de la race, op. cit., p. 198.

    48 Ibid., p. 244.

    49 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », art. cité, p. 259.

    50 Sur ce point, voir Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en Occident, op. cit., p. 131 et suiv.

    51 P.-M. Santa et al., Manuel d’hygiène coloniale, Paris, Félix Alcan, 1894, p. 49-50.

    52 Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, op. cit., p. 18.

    53 Ibid., p. 247.

    54 Lanessan (1843-1919) réalisa d’abord des missions d’étude en Indochine, avant de devenir le gouverneur de l’Indochine en 1891 et ministre de la marine en 1899. Paul Rabinow le qualifie comme « une figure de l’opposition au darwinisme et au darwinisme social » et « un des porte-paroles les plus écoutés de la très vaste “science du milieu” » (Paul Rabinow, Une France si moderne, op. cit., p. 209 et suiv.).

    55 Jean-Louis de Lanessan, Principes de colonisation, Paris, Félix Alcan, 1897, p. 6.

    56 Ibid.

    57 Ibid., p. 15.

    58 Ibid., p. 25.

    59 Id., Expansion coloniale de la France. Étude économique, politique et géographique sur les établissements français d’outre-mer, Paris, 1886, p. xii : « Les civilisations secondaires, retardées dans leur marche par les nécessités d’une lutte incessante contre un milieu défavorable […]. »

    60 Ibid., p. xv : « N’est-il pas plus agréable de vivre dans ces milieux intelligents et actifs que dans la solitude des campagnes ? »

    61 Voir notamment Achille Mbembe, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1969. Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996, p. 33.

    62 Ann L. Stoler, Frederick Cooper, Repenser le colonialisme, trad. C. Jeanmougin, Paris, Payot, 2013 [1997], p. 18-19.

    63 Guillaume Lachenal, « Le médecin qui voulut être roi. Médecine coloniale et utopie au Cameroun », Annales. Histoire, sciences sociales, 2010, p. 121-156, ici p. 125.

    64 Voir l’ouvrage de Johannes Fabian où il s’agit de montrer que l’opération de domination du continent africain fut l’œuvre d’explorateurs épuisés, alcooliques, drogué, etc., dont le mode de connaissance procédait plus de l’extase que de la froide « rationalité ». Johannes Fabian, Out of our Minds: Reason and Madness in the Exploration of Central Africa, Berkeley, University of California Press, 2000.

    65 Alfred Jousset, « De l’acclimatement et de l’acclimatation », Archives de médecine navale, t. 4, 1883, p. 11-12.

    66 Louis-Adolphe Bertillon, « Acclimatement, acclimatation », dans A. Dechambre, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, 1878, p. 270-323, ici p. 271.

    67 Ibid., p. 314.

    68 Alexandre Lacassagne, cité dans « Biologie et sociologie », dans Actes du premier congrès international d’anthropologie criminelle, Rome, novembre 1885, Turin, Bocca Frères, 1886-1887, p. 167.

    69 Michel Foucault, La société punitive. Cours au Collège de France (1972-1973), Gallimard/Seuil (Hautes études), 2013, p. 45 et suiv.

    70 Ibid., p. 47, note (a).

    71 Alexandre Lacassagne, « Préface », dans Émile Laurent, Le criminel aux points de vue anthropologique, psychologique et social, Paris, Vigot Frères, 1908, p. xiii.

    72 Voir sur ce point Marc Renneville, La médecine du crime. Essai sur l’émergence d’un regard médical sur la criminalité en France (1785-1885), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1999, p. 24 : « La cohérence des travaux de Lacassagne n’apparaît que si on rappelle son attachement à la phrénologie et à l’hygiénisme. »

    73 Alexandre Lacassagne, Bases et organisation d’une société de médecine publique, allocution de M. Lacassagne à la première réunion de la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle, Paris, 1877, p. 4.

    74 Id., Précis d’hygiène privée et sociale, Paris, Masson, 1885 [3e éd.], p. 13.

    75 Id., Bases et organisation, op. cit., p. 7.

    76 Id., Précis d’hygiène privée et sociale, op. cit., p. 580.

    77 Ibid., p. 10.

    78 Ibid., p. 13.

    79 Claude Blanckaert souligne qu’on n’évoque pas le problème de crime avant 1878 dans la Société de l’anthropologie : Claude Blanckaert, « Des sauvages en pays civilisé. L’anthropologie des criminels (1850-1900) », dans Laurent Muchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, L’Harmattan (Histoire des sciences humaines), 1994, p. 55-83.

    80 Voir Robert A. Nye, « Heredity or Milieu: The Foundations of Modern European Criminological Theory », Isis, 67/238, septembre 1976, p. 335-355. Sur le néo-lamarckisme des anthropologues français, voir également Marc Renneville, « La réception de Lombroso en France (1880-1900) », dans Laurent Muchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, op. cit., p. 107-135, ici p. 113 et suiv.

    81 Alexandre Lacassagne, « Les sentiments primordiaux des criminels », dans Actes du troisième congrès international d’anthropologie criminelle, Bruxelles, Henri Lamertin, 1893, p. 240.

    82 Archives de l’anthropologie criminelle, 1, 1886, p. 159.

    83 Voir Léonce Manouvrier, « Les crânes des suppliciés », ibid., p. 119 et 127. Manouvrier infléchira sa position vers la fin des années 1880 pour devenir ouvertement mésologiste.

    84 Ibid., p. 166.

    85 Ibid., p. 177.

    86 Bordier, cité dans Claude Blanckaert, « Des sauvages en pays civilisé », art. cité, p. 62.

    87 Léonce Manouvrier, cité dans Ibid., p. 72.

    88 Ibid., p. 73.

    89 Léonce Manouvrier, « La genèse normal du crime », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4e série, 1, 1893, p. 405-458, ici p. 458.

    90 Alexandre Lacassagne, « Préface », dans É. Laurent, Le criminel aux points de vue anthropologique, psychologique et social, Paris, Vigot Frères, 1908, p. viii.

    91 Claude Blanckaert, « Des sauvages en pays civilisé », art. cité, p. 73.

    92 « Le milieu social est le bouillon de culture de la criminalité ; le microbe c’est le criminel, un élément qui n’a d’importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fermenter. » A. Lacassagne, cité dans Actes du premier congrès international d’anthropologie criminelle, op. cit., p. 166.

    93 René Garraud, « Rapports du droit pénal et de la sociologie criminelle », Archives de l’anthropologie criminelle, 1, 1886, p. 9-23, ici p. 18.

    94 Alexandre Lacassagne, « Préface », art. cité, p. xii.

    95 René Garraud, « Rapports du droit pénal et de la sociologie criminelle », art. cité, p. 17.

    96 Ibid., p. 21.

    97 Ibid.

    98 Alexandre Lacassagne, Précis d’hygiène privée et sociale, op. cit., p. 577.

    99 Léonce Manouvrier, « La genèse normale du crime », art. cité, p. 410.

    100 Ibid., p. 406.

    101 Ibid.

    102 Ibid.

    103 Ibid., p. 426.

    104 Ibid., p. 420.

    105 Sur cette loi, voir Jean-Lucien Sanchez, « La relégation (loi du 27 mai 1885) », Criminocorpus, « Les bagnes coloniaux », mis en ligne le 1er janvier 2005, consulté le 3 mai 2014 : http://criminocorpus.revues.org/181 [DOI : 10.4000/criminocorpus.181].

    106 « L’anthropologie criminelle cautionne directement, sinon la mesure d’éloignement, du moins l’idée qu’il puisse exister un type de criminel “incorrigible” par les moyens du droit classique et d’une peine d’emprisonnement. » Jean-Lucien Sanchez, À perpétuité. Relégués au bagne de Guyane, Paris, Vendémiaire, 2013, p. 8.

    107 Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, Paris, 1906, p. 315-316.

    108 Jean-Lucien Sanchez, À perpétuité. Relégués au bagne de Guyane, op. cit., p. 35.

    109 « Je veux vous faire toucher du doigt que, lorsqu’un très grand nombre de libérés ont été placés dans un milieu nouveau, dans des conditions nouvelles, dans des conditions sociales absolument différentes, ils se sont transformés au point qu’on ne lit pas ces notices sans quelque surprise. » Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, op. cit., p. 315.

    110 Laurent Muchielli, « Naissance et déclin de la sociologie criminelle », dans Id., (dir.), Histoire de la criminologie française, op. cit., p. 304.

    111 Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, op. cit., p. 343.

    112 René Garraud, « Rapports du droit pénal et de la sociologie criminelle », art. cité, p. 21.

    113 Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, op. cit., p. 318.

    114 Ibid.

    115 Cité dans Marc Renneville, « La criminologie perdue d’Alexandre Lacassagne (1843-1924) », Criminocorpus, « Histoire de la criminologie, 1, La revue et ses hommes », mis en ligne le 1er janvier 2005, consulté le 2 mai 2014 : http://criminocorpus.revues.org/112 [DOI : 10.4000/criminocorpus.112].

    116 Jean-Lucien Sanchez, À perpétuité, op. cit., p. 338.

    117 Paul Rabinow, Une France si moderne. Naissance du social 1800-1950, trad. F. Martinet et O. Bonis, Paris, Buchet & Chastel, 2006 [1989], p. 28.

    118 Ibid., p. 30.

    119 Ibid., p. 58-63.

    120 Ibid., p. 186.

    121 Quant à l’affirmation des éditeurs français de Rabinow selon laquelle la colonisation peut être vue comme « l’un des laboratoires de cette ambition de progrès » (ibid., quatrième de couverture), qui n’est pas sans rappeler les récentes affirmations politiciennes des « aspects positifs de la colonisation », elle a le mérite de prouver que la rationalité mésopolitique, y compris dans sa forme coloniale, séduit encore une partie de l’intelligentsia de gauche, comme elle la séduisait au xixe siècle.

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    1 Voir Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en occident (xvie-xxe siècle), Paris, La Découverte, 1998, p. 173 : « Longtemps pratiquée sans être dite, l’acclimatation devient un sujet de réflexion pour quelques naturalistes et physiocrates du xviiie siècle. Buffon […] semble utiliser le premier le verbe “acclimater” en 1776 […]. »

    2 Micheal A. Osborne, Nature, the Exotic, and the Science of French Colonialism, Bloomington, Indiana University Press, 1994, p. xiv.

    3 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, t. 4, p. xxvii-xxviii : « Ne nous arrêtons donc pas plus dans la possession de la nature vivante, qu’à côté de nous, les géologues, les physiciens, les chimistes, les industriels, dans celle, si ardemment poursuivie, de la nature inanimée. »

    4 Ibid., p. xxxiv.

    5 Comme le précisent Baratay et Hardouin-Fugier, la Société compte « un grand nombre de propriétaires terriens, dont beaucoup de nobles mobilisés par une agromanie qui leur fait investir des capitaux », Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en occident, op. cit., p. 175-176.

    6 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, op. cit., p. xxx.

    7 Id., Acclimatation et domestication des animaux utiles, Paris, 1861, p. 142.

    8 Ibid., p. 143.

    9 Ibid., p. 143-144.

    10 Micheal A. Osborne, Nature, the Exotic, and the Science, op. cit., p. 62.

    11 Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, Paris, t. 1, 1854, p. viii.

    12 Ibid., p. xi-xiii.

    13 Id., Acclimatation et domestication des animaux utiles, op. cit., p. 50.

    14 Id., Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, Paris, t. 4, 1858, p. xxvi.

    15 Id., Acclimatation et domestication des animaux utiles, op. cit., p. 255.

    16 Ibid.

    17 Claude Blanckaert, « Les animaux “utiles” chez Isidore Geoffroy Saint-Hilaire : la mission sociale de la zootechnie », Revue de synhtèse, 4e série, 3-4, juillet-décembre 1992, p. 347-382, ici p. 358.

    18 Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 5, 1864, p. 780-815, ici p. 785.

    19 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », article paru d’abord dans la Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1870, avant d’être reproduit dans le Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 2e série, t. 8, p. 254 et suiv., ici p. 259.

    20 Id., « Notice sur les yaks et les chèvres d’Angora importés en France », Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, Paris, t. 4, 1858, p. lx.

    21 Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », art. cité, p. 786.

    22 Armand Quatrefages, Histoire de l’homme, op. cit., t. 3, p.11.

    23 A. Hardy, « L’importance de l’Algérie comme station d’acclimatation », extrait de L’Algérie agricole, commerciale, industrielle, Paris, 1860, p. 7.

    24 Cité dans Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux ! Thermalisme, climatisme et colonisation française (1830-1962), traduction de l’auteur, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011 [éd. orig. Curing the Colonizers, Hydrotherapy, Climatology and French Colonial Spas, Durham, Duke University Press, 2006], p. 31-32.

    25 Georges Duvivier, Solution de la question de l’Algérie, Paris, Librairie Gauthier, 1841, p. 49.

    26 Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 4 juillet 1861, p. 484-490.

    27 Voir notamment P. Drapier, De l’acclimatement en Algérie, thèse pour le doctorat en médecine, Paris, Faculté de médecine, cité dans Collection des thèses soutenues à la faculté de médecine de Paris, t. IV/232, 1850, p. 27 : « Je me permettrai de conclure, sinon à l’impossibilité absolue du moins aux grandes difficultés que l’on rencontrera pour arriver au but que je désire voir atteindre. »

    28 Boudin, « De l’occupation des lieux élevés, considérée comme moyen de diminuer la mortalité en Algérie », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 41, 1841, t. 1, p. 93-127.

    29 M. Topin, Félix Jacquot, De la colonisation et de l’acclimatement en Algérie, Paris, Librairie militaire de J. Dumaine & Victor Masson, 1849, p. 1

    30 Ibid., p. 2.

    31 Micheal A. Osborne, « Acclimatizing the Wold: A History of the Paradigmatic Colonial Science », Osiris, 15, 2000, p. 135-151 ; Id., The Emergence of Tropical Medecine in France, Chicago, The University of Chicago Press, 2014.

    32 Elsa Dorlin, La matrice de la race, op. cit., p. 234-244.

    33 Patricia Lorcin, « Imperialism, Colonial Identity, and Race in Algeria, 1830-1870. The Role of The French Medical Corps », Isis, 90, 1999, p. 653-679, ici p. 659.

    34 Claire Fredj, « Les médecins de l’armée et les soins aux colons en Algérie (1848-1851) », Annales de démographie historique, Paris, Belin, 2007, p. 127-154, ici p. 130.

    35 Le Blond, Voyage aux Antilles et à l’Amérique méridionale, commencé en 1767 et fini en 1802, Paris, 1813, p. 121-122.

    36 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », art. cité, p. 257.

    37 Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, op. cit., p. 31 : « Guyane faisait figure de laboratoire d’acclimatation humaine. Gouverneur de Guyane, Joseph Burgues de Missiessy évoquait “des immigrants destinés à se dévouer à la solution du problème de l’acclimatement et de la colonisation des cultivateurs européens”. »

    38 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », art. cité, p. 258 : « L’individu n’est rien dans ces batailles dont le résultat final, amené par la sélection naturelle, est la transformation d’une race placée dans des conditions d’existence autres que celles qui l’ont façonnée. Le milieu tue d’emblée quiconque est par trop rebelle aux exigences nouvelles. D’autres sujets résistent assez pour durer à peu près autant qu’ils l’eussent fait dans leur milieu natal ; toutefois leur organisme affaibli ne peut se reproduire, ou n’enfante que des êtres non viables et qui succombent promptement. »

    39 Ibid., p. 260.

    40 Simonot résume bien l’opposition entre les tenants du cosmopolitisme, de l’acclimatement et de la colonisation d’une part et les défenseurs du fixisme, de l’anticosmopolitisme et de l’anticolonialisme d’autre part : « L’acclimatement de l’homme est une question encore en litige ; pour les uns l’homme est cosmopolite, pour les autres il appartient en quelque sorte au sol où il a pris naissance et, s’il s’en éloigne au-delà de certaines limites, il compromet sa validité ou celle de sa descendance. » Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », art. cité, p. 780.

    41 Abel J.-F. Gremaud, De l’acclimatement en Algérie, thèse pour le doctorat en médecine, Paris, Faculté de médecine, dans Collection des thèses soutenues à la faculté de médecine de Paris, 1850, t. VI/31, p. 16.

    42 Charles-Marie Boyer, Considérations hygiéniques sur les colonies agricoles de l’Algérie en général et sur Barral en particulier, thèse, Montpellier, 1851, p. 55.

    43 Sur ce point, voir, par exemple, Lewis Pyenson, Civilizing Mission. Exact Sciences and French Overseas Expansion 1830-1940, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1993.

    44 C.-A. Morin, Considérations générales sur l’acclimatement en Algérie, thèse pour le doctorat en médecine, Montpellier, Faculté de médecine, dans Collection des thèses soutenues à la faculté de médecine de Montpellier, t. IV/39, 1855, p. 32 : « Dans un pays salubre, l’acclimatement est toujours possible, il ne l’est pas dans un pays insalubre. »

    45 « L’action du milieu extérieur tend à assimiler le colon aux indigènes du pays qu’il vient habiter. » Alfred Jousset, « De l’acclimatement et de l’acclimatation », Archives de médecine navale, t. 4, 1883, p. 352.

    46 Sur l’utilisation de cette expression au sens d’une menace, voir Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, op. cit., p. 19.

    47 « Le terme “tempérament” peut être défini comme un outil politique privilégié, qui permet de naturaliser la nation : il fait de la nation une entité dont l’identité est présente et se développe en chacun. Or, dans le contexte de la colonisation, ce “naturel” ne peut en aucune façon être produit par le climat, comme le pensait la tradition médicale et philosophique depuis Hippocrate. » Elsa Dorlin, La matrice de la race, op. cit., p. 198.

    48 Ibid., p. 244.

    49 Armand Quatrefages, « L’acclimatation des races humaines », art. cité, p. 259.

    50 Sur ce point, voir Éric Baratay, Élisabeth Hardouin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en Occident, op. cit., p. 131 et suiv.

    51 P.-M. Santa et al., Manuel d’hygiène coloniale, Paris, Félix Alcan, 1894, p. 49-50.

    52 Eric T. Jennings, À la cure, les coloniaux !, op. cit., p. 18.

    53 Ibid., p. 247.

    54 Lanessan (1843-1919) réalisa d’abord des missions d’étude en Indochine, avant de devenir le gouverneur de l’Indochine en 1891 et ministre de la marine en 1899. Paul Rabinow le qualifie comme « une figure de l’opposition au darwinisme et au darwinisme social » et « un des porte-paroles les plus écoutés de la très vaste “science du milieu” » (Paul Rabinow, Une France si moderne, op. cit., p. 209 et suiv.).

    55 Jean-Louis de Lanessan, Principes de colonisation, Paris, Félix Alcan, 1897, p. 6.

    56 Ibid.

    57 Ibid., p. 15.

    58 Ibid., p. 25.

    59 Id., Expansion coloniale de la France. Étude économique, politique et géographique sur les établissements français d’outre-mer, Paris, 1886, p. xii : « Les civilisations secondaires, retardées dans leur marche par les nécessités d’une lutte incessante contre un milieu défavorable […]. »

    60 Ibid., p. xv : « N’est-il pas plus agréable de vivre dans ces milieux intelligents et actifs que dans la solitude des campagnes ? »

    61 Voir notamment Achille Mbembe, La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1969. Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996, p. 33.

    62 Ann L. Stoler, Frederick Cooper, Repenser le colonialisme, trad. C. Jeanmougin, Paris, Payot, 2013 [1997], p. 18-19.

    63 Guillaume Lachenal, « Le médecin qui voulut être roi. Médecine coloniale et utopie au Cameroun », Annales. Histoire, sciences sociales, 2010, p. 121-156, ici p. 125.

    64 Voir l’ouvrage de Johannes Fabian où il s’agit de montrer que l’opération de domination du continent africain fut l’œuvre d’explorateurs épuisés, alcooliques, drogué, etc., dont le mode de connaissance procédait plus de l’extase que de la froide « rationalité ». Johannes Fabian, Out of our Minds: Reason and Madness in the Exploration of Central Africa, Berkeley, University of California Press, 2000.

    65 Alfred Jousset, « De l’acclimatement et de l’acclimatation », Archives de médecine navale, t. 4, 1883, p. 11-12.

    66 Louis-Adolphe Bertillon, « Acclimatement, acclimatation », dans A. Dechambre, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, 1878, p. 270-323, ici p. 271.

    67 Ibid., p. 314.

    68 Alexandre Lacassagne, cité dans « Biologie et sociologie », dans Actes du premier congrès international d’anthropologie criminelle, Rome, novembre 1885, Turin, Bocca Frères, 1886-1887, p. 167.

    69 Michel Foucault, La société punitive. Cours au Collège de France (1972-1973), Gallimard/Seuil (Hautes études), 2013, p. 45 et suiv.

    70 Ibid., p. 47, note (a).

    71 Alexandre Lacassagne, « Préface », dans Émile Laurent, Le criminel aux points de vue anthropologique, psychologique et social, Paris, Vigot Frères, 1908, p. xiii.

    72 Voir sur ce point Marc Renneville, La médecine du crime. Essai sur l’émergence d’un regard médical sur la criminalité en France (1785-1885), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1999, p. 24 : « La cohérence des travaux de Lacassagne n’apparaît que si on rappelle son attachement à la phrénologie et à l’hygiénisme. »

    73 Alexandre Lacassagne, Bases et organisation d’une société de médecine publique, allocution de M. Lacassagne à la première réunion de la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle, Paris, 1877, p. 4.

    74 Id., Précis d’hygiène privée et sociale, Paris, Masson, 1885 [3e éd.], p. 13.

    75 Id., Bases et organisation, op. cit., p. 7.

    76 Id., Précis d’hygiène privée et sociale, op. cit., p. 580.

    77 Ibid., p. 10.

    78 Ibid., p. 13.

    79 Claude Blanckaert souligne qu’on n’évoque pas le problème de crime avant 1878 dans la Société de l’anthropologie : Claude Blanckaert, « Des sauvages en pays civilisé. L’anthropologie des criminels (1850-1900) », dans Laurent Muchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, L’Harmattan (Histoire des sciences humaines), 1994, p. 55-83.

    80 Voir Robert A. Nye, « Heredity or Milieu: The Foundations of Modern European Criminological Theory », Isis, 67/238, septembre 1976, p. 335-355. Sur le néo-lamarckisme des anthropologues français, voir également Marc Renneville, « La réception de Lombroso en France (1880-1900) », dans Laurent Muchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, op. cit., p. 107-135, ici p. 113 et suiv.

    81 Alexandre Lacassagne, « Les sentiments primordiaux des criminels », dans Actes du troisième congrès international d’anthropologie criminelle, Bruxelles, Henri Lamertin, 1893, p. 240.

    82 Archives de l’anthropologie criminelle, 1, 1886, p. 159.

    83 Voir Léonce Manouvrier, « Les crânes des suppliciés », ibid., p. 119 et 127. Manouvrier infléchira sa position vers la fin des années 1880 pour devenir ouvertement mésologiste.

    84 Ibid., p. 166.

    85 Ibid., p. 177.

    86 Bordier, cité dans Claude Blanckaert, « Des sauvages en pays civilisé », art. cité, p. 62.

    87 Léonce Manouvrier, cité dans Ibid., p. 72.

    88 Ibid., p. 73.

    89 Léonce Manouvrier, « La genèse normal du crime », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4e série, 1, 1893, p. 405-458, ici p. 458.

    90 Alexandre Lacassagne, « Préface », dans É. Laurent, Le criminel aux points de vue anthropologique, psychologique et social, Paris, Vigot Frères, 1908, p. viii.

    91 Claude Blanckaert, « Des sauvages en pays civilisé », art. cité, p. 73.

    92 « Le milieu social est le bouillon de culture de la criminalité ; le microbe c’est le criminel, un élément qui n’a d’importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fermenter. » A. Lacassagne, cité dans Actes du premier congrès international d’anthropologie criminelle, op. cit., p. 166.

    93 René Garraud, « Rapports du droit pénal et de la sociologie criminelle », Archives de l’anthropologie criminelle, 1, 1886, p. 9-23, ici p. 18.

    94 Alexandre Lacassagne, « Préface », art. cité, p. xii.

    95 René Garraud, « Rapports du droit pénal et de la sociologie criminelle », art. cité, p. 17.

    96 Ibid., p. 21.

    97 Ibid.

    98 Alexandre Lacassagne, Précis d’hygiène privée et sociale, op. cit., p. 577.

    99 Léonce Manouvrier, « La genèse normale du crime », art. cité, p. 410.

    100 Ibid., p. 406.

    101 Ibid.

    102 Ibid.

    103 Ibid., p. 426.

    104 Ibid., p. 420.

    105 Sur cette loi, voir Jean-Lucien Sanchez, « La relégation (loi du 27 mai 1885) », Criminocorpus, « Les bagnes coloniaux », mis en ligne le 1er janvier 2005, consulté le 3 mai 2014 : http://criminocorpus.revues.org/181 [DOI : 10.4000/criminocorpus.181].

    106 « L’anthropologie criminelle cautionne directement, sinon la mesure d’éloignement, du moins l’idée qu’il puisse exister un type de criminel “incorrigible” par les moyens du droit classique et d’une peine d’emprisonnement. » Jean-Lucien Sanchez, À perpétuité. Relégués au bagne de Guyane, Paris, Vendémiaire, 2013, p. 8.

    107 Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, Paris, 1906, p. 315-316.

    108 Jean-Lucien Sanchez, À perpétuité. Relégués au bagne de Guyane, op. cit., p. 35.

    109 « Je veux vous faire toucher du doigt que, lorsqu’un très grand nombre de libérés ont été placés dans un milieu nouveau, dans des conditions nouvelles, dans des conditions sociales absolument différentes, ils se sont transformés au point qu’on ne lit pas ces notices sans quelque surprise. » Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, op. cit., p. 315.

    110 Laurent Muchielli, « Naissance et déclin de la sociologie criminelle », dans Id., (dir.), Histoire de la criminologie française, op. cit., p. 304.

    111 Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, op. cit., p. 343.

    112 René Garraud, « Rapports du droit pénal et de la sociologie criminelle », art. cité, p. 21.

    113 Pierre Waldeck-Rousseau, L’État et la liberté, op. cit., p. 318.

    114 Ibid.

    115 Cité dans Marc Renneville, « La criminologie perdue d’Alexandre Lacassagne (1843-1924) », Criminocorpus, « Histoire de la criminologie, 1, La revue et ses hommes », mis en ligne le 1er janvier 2005, consulté le 2 mai 2014 : http://criminocorpus.revues.org/112 [DOI : 10.4000/criminocorpus.112].

    116 Jean-Lucien Sanchez, À perpétuité, op. cit., p. 338.

    117 Paul Rabinow, Une France si moderne. Naissance du social 1800-1950, trad. F. Martinet et O. Bonis, Paris, Buchet & Chastel, 2006 [1989], p. 28.

    118 Ibid., p. 30.

    119 Ibid., p. 58-63.

    120 Ibid., p. 186.

    121 Quant à l’affirmation des éditeurs français de Rabinow selon laquelle la colonisation peut être vue comme « l’un des laboratoires de cette ambition de progrès » (ibid., quatrième de couverture), qui n’est pas sans rappeler les récentes affirmations politiciennes des « aspects positifs de la colonisation », elle a le mérite de prouver que la rationalité mésopolitique, y compris dans sa forme coloniale, séduit encore une partie de l’intelligentsia de gauche, comme elle la séduisait au xixe siècle.

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