8. Deux sciences concurrentes : l’écologie et la mésologie
p. 175-209
Texte intégral
1Au milieu du xixe siècle, avec quelques années d’écart seulement, apparaissent les projets de mésologie en 18631 et d’écologie en 18662 dont certains historiens s’empressent de déclarer l’identité3 : ne s’agit-il pas après tout d’une science des rapports des êtres à leur entourage ? L’obscure mésologie serait alors une lointaine figure de la Troisième République, qui n’aurait fait que précéder la science définitive de l’environnement qu’est notre familière écologie. Autrement dit, apparue avant la stabilisation finale des catégories environnementales modernes, la mésologie ne serait que la forme archaïque et française de l’écologie que l’on connaît. Or, dans ce chapitre on voudrait montrer au contraire qu’il s’agit ici de deux projets concurrents et divergents, deux manières distinctes d’aborder les rapports qu’entretiennent les vivants à ce qui les entourent. Il convient ainsi de retracer les conditions d’émergence de l’écologie et de la mésologie, pour tenter ensuite de mesurer les effets de la bifurcation historique qui s’est opérée entre ces deux projets. Pour en donner un aperçu indicatif, là où le projet écologique de Haeckel est rendu possible à partir de la pensée de Darwin qui vient de publier L’origine des espèces en 1859 et d’une économie de la nature distribuée en fonction des populations, la mésologie de Bertillon se réfère nettement à la pensée positiviste fondée sur les types normaux. Cet écart entre la théorie darwinienne de la sélection naturelle et la théorie comtienne de la modificabilité sociale s’avère décisif quant aux conséquences politiques divergentes qui en découlent.
2En effet, la lignée proprement mésologique de Lamarck, Comte et Bertillon s’étend tout au long du xixe siècle en France, devenant la compréhension largement dominante des rapports entre les vivants et leur entourage. Il importe de remarquer que, sous la forme mésologique ou écologique, la compréhension moderne de l’environnement est issue pour une grande partie de synthèses philosophiques faites à partir de Lamarck et de Darwin, insistant respectivement sur les rapports d’harmonie et de compétition qui se nouent entre les vivants d’un même environnement. Le darwinisme et le positivisme (plus tard l’alliance que noue ce dernier avec le néo-lamarckisme), inspirant respectivement l’écologie et la mésologie comme sciences concurrentes du rapport des vivants à l’entourage, façonnent ainsi dans la seconde moitié du xixe siècle le terrain théorique où la question de la modificabilité des vivants par leurs milieux de vie sera posée. Bien que les deux lignées concurrentes ne soient pas sans rapports, les configurations épistémologiques et politiques qui les caractérisent peuvent être clairement distinguées.
3Les deux lignées se démarquent notamment par le caractère nettement anthropologique de la configuration mésologique. En effet, la tension entre le lamarcko-positivisme et le darwinisme naissant semble nourrir constamment le débat anthropologique en France entre 1860 et 1880, où les caractères innés d’une part et l’action des milieux d’autre part ne cessent d’être convoqués à titre de principes explicatifs des variétés humaines. Lorsque les polygénistes et les monogénistes4 discutent de l’action des milieux à la Société d’anthropologie de Paris – dont on étudiera de près les Bulletins –, ils se situent sur ce sol qu’il faut cartographier au préalable. Le projet mésologique de Bertillon est précisément issu de ces débats : ramené à la fonction qu’il occupe dans une telle configuration, il est loin d’être une curiosité de cabinet, une pseudo-science rapidement avortée face à l’essor de l’écologie. Ce projet témoigne en fait d’une double ambition : affirmer, contre le paradigme de l’hérédité et de la race – ou du moins en concurrence avec celui-ci –, les espoirs d’une mésopolitique visant à modifier la population par la prise en charge de ses milieux de vie ; réunir les sciences de l’homme sous la tutelle d’une science générale des rapports aux milieux. La mésologie n’a donc pas les mêmes conditions d’existence que l’écologie, ni les mêmes incidences politiques ou sociales : il est temps d’indiquer leurs cheminements respectifs et de baliser leurs terrains d’opération pour en examiner la portée politique.
L’habitat du vivant, la scène de la lutte pour l’existence. Darwin, Haeckel et la naissance de l’écologie
4Parce que Darwin élabore le problème de l’adaptation et inaugure l’écologie en introduisant l’étude de la population en biologie au détriment du typologisme, tout semble conduire à penser qu’il attribue à l’environment5 une place centrale dans sa théorie de la sélection naturelle, comparable à la fonction majeure des concepts de conditions d’existence chez Cuvier ou de milieux ambiants chez Lamarck. Toutefois, c’est plutôt l’inverse qui se produit – le milieu tend à perdre de son importance comme principe d’explication de la variété des vivants. S’instaure ainsi un écart entre Darwin et Lamarck concernant la manière dont leur transformisme traite le rôle du milieu, et il importe d’en saisir les raisons. Elles sont déterminantes dans la distinction entre l’écologie et la mésologie, ainsi que dans le débat anthropologique général portant sur la modificabilité à partir de 1860.
5On prendra comme point de départ un passage central du troisième chapitre de L’origine des espèces où Darwin explique, de manière très condensée, ce qu’il faut entendre par « sélection naturelle ». Après avoir constaté la variabilité individuelle parmi les êtres organiques à l’état de nature, due à d’« admirables adaptations » à d’autres êtres organiques ou aux conditions de vie, Darwin pose la question de savoir comment ces variétés individuelles peuvent donner lieu aux espèces, et y répond ainsi :
Ce sont là les résultats de la lutte pour la vie. En raison de cette lutte, des variations, même légères, et quelle que soit leur cause, si elles sont à quelque degré profitables aux individus d’une espèce, dans les relations infiniment complexes qu’ils entretiennent avec d’autres êtres organiques et avec les conditions physiques de leur vie, tendront à préserver ces individus, et seront généralement héritées par les descendants. Les descendants eux aussi auront, de la sorte, de meilleures chances de survie, car, parmi les nombreux individus d’une espèce quelconque qui naissent périodiquement, seul un nombre réduit peut survivre. J’ai désigné ce principe, suivant lequel toute variation légère, si elle est utile, est préservée, par le terme sélection naturelle, afin de rendre sensible sa relation avec le pouvoir sélectif de l’homme6.
6Plusieurs aspects sont à souligner dans ce passage où on mesure « la profondeur du fossé qui sépare cette théorie de tout ce qui l’a précédé7 », à l’exception de la doctrine de Malthus. En effet, Darwin emprunte à Malthus le constat fondamental selon lequel il se produit plus d’individus qu’il n’en peut survivre8, et en tire la conclusion suivante : le nombre d’organismes doit être contrôlé par une « lutte soit entre individus d’une même espèce, soit entre individus d’espèce distinctes, soit enfin avec les conditions extérieures9 ». Penser le problème de la variété biologique non pas en termes d’individus isolés comme s’ils étaient dans un face-à-face solitaire avec le milieu, mais en termes de larges populations où ces individus tentent de se reproduire, implique alors de prendre en compte les rapports antagonistes qui existent entre eux à travers la compétition menée pour l’espace de vie ou la nourriture10. Il n’y a de struggle for life que parce que les vivants existent nécessairement sous forme de populations et jamais de manière isolée. Le fait que, dans l’ordre tripartite des niveaux de la lutte pour l’existence, celle qui est menée avec les conditions extérieures arrive en dernier importe au plus haut point, car il témoigne d’une opération critique que mène Darwin tout au long de ce troisième chapitre : à force d’accorder une importance excessive à l’influence du climat sur les êtres organiques individuels, les naturalistes ont négligé jusqu’à maintenant les rapports de prédation qui existent entre les populations de plantes ou d’animaux. « Regardez une plante au milieu de son territoire : pourquoi ne double-t-elle pas, pourquoi ne quadruple-t-elle pas sa population11 ? » Il ne faut point s’empresser d’évoquer l’influence du climat, car cette plante peut très bien supporter un peu plus de chaleur ou de froid, explique Darwin, elle s’étend d’ailleurs sur des territoires plus chauds ou plus froids. Même si elle était favorisée par un climat qui lui est bénéfique, cette plante a besoin plutôt de « quelque avantage sur ses concurrents ou sur les animaux qui sont ses prédateurs12 ». Par ailleurs, si on transporte cette plante dans un autre pays qui aurait un climat exactement identique à celui de son premier habitat, on verra que les conditions de sa vie et sa puissance de reproduction en seraient tout de même affectées de manière essentielle, puisqu’elle serait arrivée « parmi de nouveaux concurrents » auxquels elle devrait s’adapter13. L’entourage d’un vivant, son habitat est ainsi peuplé de concurrents et d’ennemis qui risqueraient de nuire à sa capacité de reproduction s’il se trouvait affaibli ; inversement, « ceux qui sont vigoureux, prospères et heureux survivent et se multiplient14 ». À partir du moment où on sait, avec Malthus, que les populations ne peuvent se reproduire comme elles l’auraient fait sans limitation externe (à savoir d’abord l’existence d’autres organismes dans ce milieu et ensuite les conditions physiques du milieu), la lutte pour la vie devient une lutte pour la reproduction. Comme l’a bien montré Daniel Becquemont, « ce passage d’une pensée centrée sur l’essence individuelle à une pensée centrée sur les masses ne va pas sans une profonde modification de la notion de milieu. […] Chez Darwin, […] le “milieu” dans lequel vit une espèce donnée se compose à la fois des espèces qui partagent avec elle le même territoire et de l’ensemble des conditions de vie de ce territoire. Une modification de l’équilibre entre les espèces est tout autant facteur d’évolution qu’une modification climatique15 ».
7Le principe de population couplé avec celui des moyens d’existence limités implique donc désormais de prendre en considération la compétition entre les individus et les espèces comme un facteur environnemental qui agit surtout sur la reproduction. Or, problématiser l’hérédité et la reproduction comme des instances d’engendrement des variétés vitales comme le fait Darwin induit une rupture avec la manière dont Lamarck envisageait la génération spontanée comme allant de soi16. Le problème de Darwin est en effet celui de la divergence ou de la dispersion des espèces, illustrée par l’arbre généalogique qui met en avant la descendance et la reproduction. Comme on vient de le voir, cette puissance de reproduction des espèces se trouve limitée par les trois formes de lutte : interspécifique, intraspécifique et enfin celle menée envers les conditions physiques. Là où, chez Lamarck, les milieux ambiants physico-chimiques fournissaient les circonstances favorables pour l’émergence de la vie considérée du point de vue de la génération spontanée, chez Darwin les circonstances favorables ne comptent donc que pour faciliter l’accroissement des populations via la reproduction, tandis que d’autres circonstances l’entravent. Si le climat intervient dans la lutte pour l’existence, c’est parce qu’il joue un rôle considérable dans la détermination du nombre moyen des représentants d’une espèce, en agissant par la réduction de la nourriture et en incitant ainsi les individus de cette espèce à mener une lutte pour cette ressource limitée17. Mais en tant que tel, ni le climat ni le milieu n’ont d’effets immédiats sur la manière dont les variétés les plus utiles sont maintenues par la sélection naturelle, car cette préservation résulte d’abord des relations « infiniment complexes » que les individus entretiennent avec d’autres êtres organiques. Le rapport circulaire entre la croissance de la population et la variation héréditaire est ainsi la matrice essentielle autour de laquelle pivotent les influences secondaires. Au-delà des « circonstances environnantes », c’est l’hérédité qui devient alors la clé de voûte de la biologie, le « nouveau philosophème de l’identité biologique18 ». Ce nouveau statut de la variation héréditaire entraîne la disqualification du milieu comme principe causal, puisque d’une part ce dernier n’intervient qu’indirectement sur la puissance de reproduction, et d’autre part il se trouve réduit à n’être plus qu’un espace où se joue la lutte pour l’existence.
8Only few… On voit comment l’hypothèse de la sélection naturelle anéantit le principe comtien de l’harmonie entre l’organisme et le milieu, introduisant une hostilité intrinsèque à la nature qui élimine certaines variétés en en « sélectionnant » d’autres via la reproduction. L’environnement darwinien n’est plus tellement cet élément qui nourrit le vivant en lui fournissant ce dont il a besoin ; il devient la scène même de la concurrence avec les autres vivants, ce lieu du combat incessant pour l’expansion. La compétition entre les vivants qui existent dans un même milieu aboutit à ce que Spencer appelle – avec l’aval ultérieur de Darwin – la « survivance du plus apte » (survival of the fittest19). Seulement, cette survivance implique une adaptation de l’organisme à l’environnement, terme que Darwin utilise en 185920, qui sera tout autre que l’harmonie de l’organisme avec son milieu formulée par Comte. Quand Lamarck et Cuvier envisagent une harmonie préconçue entre le milieu et un organisme façonné en fonction du premier, Darwin conçoit l’adaptation comme un processus impliquant une négociation permanente et aléatoire entre un organisme lui-même flexible d’une part et un environnement qui ne cesse de changer d’autre part. En effet, concevoir – à l’instar de Cuvier – une relation d’adéquation parfaite entre l’organisme et le milieu revenait à affirmer une soumission stricte du vivant à ses conditions d’existence. Comme le souligne Becquemont, « la doctrine dominante à l’époque voyait dans cette perfection à la fois une stricte détermination par le milieu et la preuve que l’adéquation parfaite entre le vivant et son milieu ne pouvait être due qu’à une Création par la divinité21 ». En effet, Cuvier avait isolé les conditions d’existence des organismes comme un système fixe, donné à l’avance et parfait dans son fonctionnement. Or, une telle adéquation idéale de l’organisme à ce qui l’entoure était en contradiction nette avec le principe malthusien de la population à partir duquel Darwin avait élaboré l’idée de l’élimination des moins aptes. Si le vivant est parfaitement adapté à son entourage, comment se fait-il que seuls quelques-uns survivent et que d’autres disparaissent sous l’action combinée du milieu et des autres organismes ?
9La seule solution consiste à penser une hiérarchie des variations découlant de l’effort de l’organisme pour l’adaptation. Ces variations, « dans la lutte pour la vie, ne peuvent être bénéfiques que si l’on admet que l’adaptation des êtres à leur milieu n’est pas absolument parfaite, sinon aucune variation ne saurait être favorable22. » Autrement dit, l’hypothèse de la sélection naturelle implique nécessairement une pluralité des adaptations, lesquelles devraient faire l’objet d’une étude comparative et non pas typologique. Juger d’une adaptation quelconque nécessite ainsi la connaissance d’au moins deux populations existant dans un même milieu qu’on peut comparer en fonction de leur croissance ou de leur réduction numérique dans le temps23. L’adaptation apparaît comme une négociation continue avec une multiplicité de facteurs environnants inscrits dans l’horizon d’une lutte avec les autres êtres organiques24.
10Tout se passe comme si la lignée Cuvier-Lamarck-Comte avait esquissé un ordre naturel trop parfait, fonctionnant à travers une harmonie universelle – voire divine pour Cuvier – sans faille. C’est la structure même de cette harmonie qui se trouve ébranlée au milieu du xixe siècle, et non pas seulement avec Darwin. Le même problème surgit également en géologie : Lyell a montré qu’étant donné « les remaniements survenus en série à la surface de la terre, les mêmes espèces n’ont pu se multiplier et persister à travers toute l’histoire du globe25 ». Certaines espèces périssent tandis que d’autres émergent, par l’introduction, de temps à autre, de groupes de plantes et d’animaux nouveaux sur la Terre, plus à même de croître et de se multiplier dans de nouvelles conditions (à savoir, dans une combinatoire d’environnement physique et de concurrence avec d’autres espèces). Les variétés vitales sont précisément les ajustements que certains individus opèrent par rapport à leurs conditions de vie et qui sont « sélectionnées » ou préservées par la reproduction dans la très longue durée de l’évolution. Dans un tel contexte, comme le précise François Jacob, « l’effet du milieu se limite alors à favoriser la multiplication des uns aux dépens des autres26 ». En ce sens, l’adaptation n’est plus un « modelage » de l’individu par l’action directe du milieu, mais un processus aléatoire où un être vivant présente spontanément tel ou tel caractère qui se trouve être conforme aux exigences du milieu27.
11Plutôt qu’une harmonie préétablie, l’adaptation se présente donc comme le résultat d’une lutte – dont il est impossible de prévoir le terme – de l’organisme à la fois avec ses semblables et avec les conditions de vie. La rupture est nette par rapport à Lamarck. D’une part, l’accent est mis chez Darwin sur l’action du vivant et non plus sur celle – unilatérale – du milieu, puisque l’organisme possède intrinsèquement une capacité à s’adapter. Le vivant peut, dans une certaine mesure, changer d’habitat et s’y adapter s’il se trouve notamment sous la pression d’une menace28. D’autre part, là où la nécessité et l’harmonie règnent entre le vivant et le milieu chez Lamarck comme chez Comte, Darwin introduit un aspect profondément contingent dans le processus d’adaptation de l’individu à son environnement.
12L’opposition entre la nécessité de l’harmonie comtienne et la contingence de l’adaptation darwinienne est essentielle quant à la manière dont les deux lignées de pensées conçoivent les rapports des vivants à ce qui les entourent. Elle apparaît comme une autre conséquence – non moins fondamentale – du choix darwinien consistant à étudier les vivants comme populations et non pas à partir des types normaux. Comme on l’a souligné plus haut, Auguste Comte avait élaboré sa théorie de la limitation de la modificabilité sociale en subordonnant celle-ci à un type normal, conformément au principe de Broussais. Or, si Broussais et Comte estiment nécessaire de prendre comme fil directeur une norme par rapport à laquelle une variation pathologique devient possible, force est d’affirmer, avec François Jacob et Daniel Becquemont, qu’apparaît à partir du milieu du xixe siècle une position radicalement nouvelle, commune à Darwin, à Gibbs, à Wallace ou à Mendel, consistant à renverser le primat de l’identité au profit de la diversité dans l’étude des phénomènes biologiques29. Ce renversement épistémologique, ce « retournement dans la manière de considérer les objets » pour reprendre l’expression de François Jacob, procède en effet selon un nouveau principe de distribution des vivants. Selon l’ancien principe typologique, cher à Broussais et à Comte, on voit dans telle collection des vivants un ensemble de corps identiques, les membres d’un même groupe étant les copies d’un même modèle, d’un même « type » normal par rapport auquel ils peuvent varier dans certaines limites. Dans ce modèle, la connaissance du type normal s’avère fondamentale, tandis que celle des individus multiples devient secondaire. À l’inverse, selon le principe de population contemporain de Darwin, l’idée de l’identité des membres d’un groupe sera abandonnée au profit des variétés individuelles qu’il s’agit de connaître en tant que telles, sans les faire subordonner à un type originel. « Il n’y a plus un modèle auquel se réfèrent tous les individus, mais un portrait-robot qui ne résume jamais que les moyennes des propriétés de chaque individu30. » Une conception statistique de la population est dès lors nécessaire pour connaître les moyennes permettant d’accéder non pas à un type normal, mais à une estimation de ce qui est normal au sens précisément d’une moyenne statistiquement constatée.
13La substitution de l’étude statistique des populations à l’étude normative des typologies est donc l’opération épistémologique fondamentale de Darwin, ayant des effets décisifs sur la manière dont on conçoit le milieu de vie des organismes. À la suite de Daniel Becquemont qui constate une « rupture dans les théories de la nature » impliquée dans cette « opposition entre une conception des espèces comme type et leur conception comme des masses d’individus31 », il convient d’insister sur la disqualification, par Darwin, de l’idée d’une influence mécanique du milieu sur les organismes. Becquemont oppose la conception du vivant comme type abstrait sur lequel s’exercent des lois mécaniques, à la vision darwinienne où l’écart entre le vivant et son milieu permet de concevoir le second comme un espace de lutte populationnelle. Le point décisif réside dans l’introduction des rapports interindividuels et interspécifiques qui structurent cet espace selon les axes de la lutte, de la solidarité ou de la dépendance. Tandis que le milieu newtonien repris par Lamarck se caractérise par l’action physique, profondément mécanique, d’un fluide ambiant sur les types normaux, le milieu darwinien esquisse un espace d’interaction où les populations ne cessent de s’affronter. Dans le premier cas, l’adéquation entre le vivant et le milieu étant parfaite, les variations sont considérées en fonction d’une essence spécifique et ne permettent pas la transformation des espèces ; dans le second, au contraire, l’adaptation en réponse aux menaces produit des écarts individuels décentrés, partiellement préservés par l’hérédité. Le premier modèle conçoit une perfectibilité des espèces selon une finalité inscrite dans la nature ou dans la divinité, notamment par une modification des milieux ayant des effets immédiats sur les individus ; le second admet la sélection naturelle comme résultant d’un processus non intentionnel, non contrôlable par l’homme car obéissant à des relations trop complexes.
14Si tout semble opposer ces deux positions, le déplacement opéré par Darwin quant au statut du milieu est particulièrement significatif. On l’avait déjà signalé : le milieu perd de son importance chez Darwin, car il ne peut plus être considéré comme une cause de variation à lui seul32. Or, sur ce point, le pas décisif de Darwin consiste à introduire au sein même de la définition des conditions de vie les rapports antagonistes des vivants avec les autres organismes. Il est essentiel de noter que l’aspect « inédit » de l’approche darwinienne sur ce point provient surtout du fait que, avant lui, aucun savant en histoire naturelle ou en biologie n’a eu une vision aussi antagoniste des rapports interindividuels et interspécifiques. Quand Bichat pense que la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort, il oppose le vivant à la mort et non pas à d’autres vivants. Quand Cuvier entend montrer qu’un vivant donné ne peut vivre que dans certaines conditions d’existence, il ne prolonge pas cette réflexion jusqu’à formuler une éventuelle compétition de celui-ci avec d’autres vivants profitant du changement de telles conditions. Du reste, struggle for life n’est pas une rationalité qui s’est formée au sein de la tradition biologique ou de l’histoire naturelle ; comme on le sait, Darwin l’emprunte à l’économie politique malthusienne qui a su penser la population.
15Cependant, cette introduction de la dimension conflictuelle au sein même de la biologie ne va pas sans produire certains effets de connaissance majeurs dans ce domaine, telle qu’une vision interactionniste des vivants. Car un milieu ainsi « enrichi » et « biologisé » – auquel participe non seulement l’entourage physique mais aussi l’ensemble du monde vivant pertinent pour l’organisme en question – doit être pensé non pas en termes mécaniques, mais en termes interactionnistes. Si le milieu désigne un ensemble aussi hétérogène d’éléments, tant inorganiques qu’organiques, tantôt menaçants tantôt favorables, il paraît évident qu’il ne peut plus être considéré comme un bloc d’influences comme c’était le cas chez Comte. Darwin introduit parmi ces circonstances naturelles – et comme cause de la variation – les autres organismes vivants, concurrents, ennemis ou solidaires, en faisant éclater l’unité d’une vision mécanique du milieu à travers une conception interactionniste où les rapports de solidarité, de dépendance ou de lutte sont aussi déterminants que les conditions d’existence physico-chimiques. Ce tableau où « chaque espèce tente d’occuper le plus grand nombre de places dans l’économie de la nature, témoign[e] de la vision proprement écologique de Darwin. Ce qu’on appelle espèce, c’est le résultat provisoire de la combinaison d’un équilibre interspécifique et d’un équilibre entre l’ensemble des espèces et leur milieu ; toute modification de cet équilibre entraîne de nouvelles formes de lutte pour occuper de nouvelles places dans l’économie de la nature33 ». Le retournement « populationnel » de Darwin a ainsi jeté les bases de l’écologie, pour reprendre le terme que le naturaliste darwinien Ernst Haeckel utilise à partir de 1866.
16Or, avant d’aborder l’émergence de l’écologie avec Haeckel, il importe de souligner une difficulté précise de l’historiographie de l’écologie, qui a connu une effervescence considérable depuis 198034. La difficulté concerne le statut épistémologique qu’il conviendrait d’attribuer à cette science, ainsi qu’à la portée théorique qu’on devrait accorder à son fondement. En témoignent un certain nombre de lectures qui passent sous silence l’ensemble des savoirs environnementaux avant l’« invention » de l’écologie par Haeckel, présentant ainsi le moment darwinien comme décisif en ceci qu’avec lui « l’intériorité organique s’ouvre pour faire place aux conditions “extérieures”35 ». Or, comme on a eu l’occasion de l’examiner, la mise en rapport de la structure interne des êtres vivants avec leurs conditions d’existence externes a été faite par Cuvier, dans un cadre fixiste. Par ailleurs, toute la biogéographie des plantes, explorée notamment par de Candolle et Humboldt, indique encore une autre tradition savante qui est légitimement tenue par certains commentateurs comme un foyer prédarwinien de savoirs « écologiques36 ». Si, par « écologie », il faut entendre l’étude des relations entre les organismes et leur milieu, l’argument selon lequel cette étude commencerait avec Haeckel et à partir des conditions de possibilité darwiniennes ne paraît pas résister à l’analyse. Comme le précise Peter J. Bowler, l’écologie au sens large, définie comme ce qui « couvre le large éventail des traditions de recherches qui s’occupent toutes d’un certain aspect du rapport entre les vivants et leur environnement », « émerge non pas du darwinisme, mais de l’extension de la physiologie au domaine de la relation de l’organisme à son entourage37 ». Ainsi, les histoires de l’écologie qui passent aisément du terme grec oikos à Darwin, parce qu’elles négligent la contribution des savoirs mésologiques, risqueraient de faire passer l’écologie darwinienne pour la seule héritière scientifique de ce champ de problématisation. Cette historiographie empêche ainsi d’atteindre la pluralité des investissements des rapports des hommes à leurs milieux par de nombreux acteurs certainement irréductibles au seul avènement du darwinisme38.
17Or, si on définit l’écologie comme étant la science de l’interaction des organismes dans un environnement donné en tant qu’ils sont animés par la lutte pour l’existence, il n’est pas de doute qu’elle est née avec Haeckel. Qu’est-ce que l’oecologie selon Haeckel ? La première occurrence du mot semble provenir d’une note de bas de page du premier volume de Generelle Morphologie der Organismen, où Haeckel propose de substituer au terme « biologie » celui d’« écologie », la science « de l’économie, des modes de vie, des rapports vitaux externes des organismes39 ». Cette proposition consistant à substituer au terme bios celui d’oikos témoigne bien entendu d’un déplacement pleinement darwinien dans la manière de saisir les phénomènes vitaux. En effet, le titre complet de l’ouvrage de Haeckel où apparaît pour la première fois le terme d’écologie mentionne Darwin comme celui qui a réformé la théorie de la descendance, sur laquelle s’appuie désormais la science des formes organiques. Dans une telle configuration, bien plutôt que le bios – cette vie indifférenciée –, c’est l’oikos qui devrait nommer la science des rapports « externes » des vivants, car il désigne un foyer traversé par les rapports de solidarité et de conflits, où le phénomène de la vie doit être désormais inséré. Plutôt que les caractères intrinsèques d’une vie sans ancrage, ces rapports interspécifiques et intraspécifiques apparaissent alors comme objets de connaissance, en tant qu’ils s’inscrivent dans un territoire précis, auxquels correspond une science des relations entre ces « foyers » de vie que sont les populations ou les communautés : l’oecologie.
18Bien que la deuxième définition fournie par Haeckel au second tome du même ouvrage, où il définit l’écologie comme « la totalité de la science des relations de l’organisme avec le monde extérieur environnant, comprenant, au sens large, toutes les “conditions d’existence”40 », semble s’inscrire dans une généralité qui n’est pas immédiatement darwinienne, elle ne peut être isolée de l’ensemble du raisonnement de l’auteur. Car les « conditions d’existence » dont il est question ici s’apparentent moins à ce que Cuvier entendait qu’à la redéfinition darwinienne de l’entourage des organismes, en tant qu’il est fondamentalement peuplé d’autres organismes. Ainsi dans le paragraphe suivant, Haeckel précise que dans ce monde extérieur, « tout organisme a des amis ou des ennemis » : l’environnement est immédiatement, intégralement structuré par de tels rapports d’hostilité ou de solidarité qui lui donnent tout son sens41.
19À vrai dire, une autre archéologie de l’écologie qui passerait non pas par cette lignée Darwin-Haeckel, mais par celle qui existe entre Malthus et la géobotanique, est également possible, puisque dès 1822, le naturaliste de Candolle déclare que « toutes les plantes d’un pays, toutes celles d’un lieu donné, sont dans un état de guerre les unes relativement aux autres42 ». Que l’on suive l’une ou l’autre de ces lignées, l’élément décisif qui se trouve introduit dans la manière dont on pense les rapports des vivants à leur entourage réside dans l’affirmation malthusienne d’une relation antagoniste entre les vivants sur un territoire donné. Seulement, ces relations interspécifiques et intraspécifiques se compliquent chez Darwin, dépassant le simple cadre d’antagonisme pour englober d’autres types de rapports, notamment ceux de solidarité. Il importe ainsi de souligner que dans la période qui suit les publications majeures de Darwin, et chez ceux qui adhèrent aux idées du savant anglais, les conditions d’existence des vivants ne peuvent plus être pensées exclusivement comme un conditionnement physico-chimique de ceux-ci, et doivent rendre compte de cette constellation de rapports de lutte, de solidarité et de concurrence qui se nouent entre eux.
20En ce qui concerne la période 1860-1880, force est de reconnaître ainsi la multiplication de projets concurrents de science des rapports des vivants, toujours articulés à une lutte qu’ils mèneraient les uns avec les autres pour l’occupation d’un territoire donné. Ainsi apparaît le projet d’une hexicology, porté par Saint-Georges Mivart en 1880, où l’étude des conditions sous lesquelles les vivants co-existent dans un lieu précis sera abordée du point de vue des bénéfices et des préjudices qu’ils seraient susceptibles de porter les uns aux autres43. L’hexicology ne s’intéresse à l’environnement que dans la mesure où il intervient comme un facteur secondaire dans les interactions entre vivants, qui peuvent être favorables ou défavorables pour une des parties étudiées. Par rapport à l’écologie de Haeckel, l’hexicologie de Saint-Georges Mivart se consacre moins aux foyers des interactions qu’aux conséquences directes de celles-ci, formant de l’hexis des vivants un savoir utilitaire. Toujours dans la lignée darwinienne et plus centré sur les communautés, Möbius propose en 1877 d’appeler biocénose « une communauté dans laquelle la somme des espèces et des individus, étant mutuellement limitée et sélectionnée par les conditions extérieures moyennes de vie, a par voie de reproduction continué à occuper un territoire défini44 ». Comme le montre le cas du biocénose qui, contrairement à l’hexicologie, est devenu un concept central de l’écologie contemporaine, cette multiplication de néologismes doit être interprétée non pas comme le signe d’une inflation éphémère de termes et d’initiatives voués à la disparition, mais comme un indice de l’ancrage durable de l’écologie dans le paradigme darwinien.
21C’est avant de lire Darwin que le philosophe anglais Herbert Spencer va utiliser le concept – dont on connaît le succès ultérieur – d’environment. Il est remarquable que les principaux concepts environnementaux modernes, à savoir le milieu et l’environnement, soient tous les deux synthétisés et rendus populaires par des philosophes, qui utilisent au singulier des concepts que les naturalistes utilisaient toujours au pluriel. Les termes de conditions d’existence chez Cuvier, de milieux ambiants ou de circonstances chez Lamarck, de conditions of life chez Darwin seront ainsi condensés par les concepts de milieu et d’environment, à travers une opération philosophique consistant à isoler une entité qui désigne l’ensemble des êtres entourant un organisme. Reste à savoir si les concepts de milieu et d’environment peuvent être tenus pour synonymes. Les travaux de Trevor Pearce donnent à penser que lorsque Spencer utilise massivement le concept d’environment dans Principles of Psychology, paru en 1855, il avait déjà lu la version anglaise des œuvres de Comte par Martineau qui avait traduit le concept de milieu par environment45. Dans ces conditions, tout porte à croire que l’opération philosophique majeure entamée par Comte lorsqu’il singularise et synthéthise le terme de milieu a eu une influence directe sur la manière dont Spencer popularise le terme d’environnement en anglais. À travers ce curieux concours de circonstances, la reformulation et la diffusion spencerienne des idées de Darwin, notammant sous des synthèses telles que « l’adaptation des organismes à l’environnement », paraissent redevables à la reprise par Comte des idées de Lamarck et de Cuvier46.
22Toutefois, les concepts de milieu et d’environnement ne paraissent pas être d’un grand recours explicatif lorsqu’on les considère en les isolant des configurations théoriques et des projets scientifiques dans lesquels ils ont pu émerger. C’est la raison pour laquelle l’analyse comparative de l’écologie et de la mésologie paraît plus prometteuse afin de distinguer la spécificité de deux lignées. En effet, force est de remarquer que l’écologie n’épuise pas, en tous cas dans cette période 1860-1880 où elle émerge, le vaste champ de problématisation des rapports des hommes à leur entourage. Si au lieu de se pencher uniquement sur l’Angleterre et l’Allemagne, on tente à présent de comprendre les débats qui animent au même moment les savants français, on verra s’esquisser une autre science de l’environnement. Tandis que les naturalistes anglais et allemands envisagent une série de sciences articulées autour de l’oikos ou de l’hexis, Bertillon propose en effet de saisir la question de l’entourage en partant du mesos. Pour autant, ces divergences ne se réduisent pas à de simples différences de goût en matière de racines grecques, elles indiquent une réelle bifurcation entre l’écologie et la mésologie, offrant aux savants de l’époque des voies alternatives qu’il faut maintenant explorer. En France où les idées de Darwin commencent à se répandre, à partir de 1860 – même si elles rencontrent beaucoup de résistances47 –, le vif héritage souvent combiné du lamarckisme et du positivisme induit un contexte de réception singulier. Contrairement à celles de l’écologie, les conditions de possibilité de la mésologie – enracinées dans des savoirs et des pratiques d’une rationalité qui précède largement sa nomination effective – semblent ainsi obéir à d’autres sources théoriques que le darwinisme. Elles semblent prendre forme dans un champ de controverses anthropologiques, où il est autant question de l’action des milieux que du pouvoir des hommes pour les modifier. Ceci n’est sans doute pas indifférent aux ambitions qu’elle affichera, dans la seconde moitié du xixe siècle, pour gouverner les hommes par le gouvernement de leurs milieux de vie.
L’action des milieux sur les races. Le débat anthropologique en France et la mésopolitique
« Messieurs, la question de l’influence des milieux est peut-être la question la plus fondamentale de la science que nous cultivons48. »
23La période 1860-1875 en France est particulièrement riche en débats concernant l’action des milieux sur les hommes, au sein notamment de la Société d’anthropologie de Paris fondée en 1860. Les enjeux du projet d’une science des milieux nommée « mésologie » par Bertillon – par ailleurs membre actif de la Société –, ainsi que les espoirs d’un gouvernement mésopolitique des hommes ne peuvent être pleinement compris que si on les insère dans le contexte des débats anthropologiques de cette période. Pour explorer ce champ des controverses scientifiques, Les Bulletins de la Société constituent un outil précieux, puisqu’ils témoignent de la vive attention que les anthropologues portent alors à ce qu’ils appellent la « théorie des milieux » : si « personne n’en conteste le poids49 », son extension et sa portée suscitent le débat dans cette période surtout marquée par l’avènement du paradigme de la race – le programme de la Société précise que celle-ci se consacre entièrement à l’étude scientifique des races humaines50. Or, dans les débats qui animent la Société, sous l’effet combiné et souvent contradictoire du lamarckisme, du positivisme et du darwinisme naissant, la question est de savoir si l’action des milieux intervient ou non comme un principe explicatif de la formation des races. En effet, au sein de la configuration anthropologique, la race et le milieu constituent deux axes majeurs dont on interroge non pas la réalité, mais la portée et les modes de combinaison. Les principales questions relevant de la controverse sont ainsi les suivantes : l’action du milieu aurait-elle une influence sur les caractères fondamentaux des races ? Modifie-t-elle par exemple la coloration de la peau ? Pourrait-elle susciter l’apparition ou la disparition de tel ou tel organe ?
24À travers la question de la race, on voit émerger le principal concurrent de la rationalité mésopolitique, à savoir le paradigme des caractères innés. À partir du milieu du xixe siècle, dans le domaine de l’anthropologie physique, criminelle ou philosophique, à vrai dire dans l’ensemble des sciences sociales, les savants se trouvent partagés entre l’acquis et l’inné, constituant une nouvelle problématisation qui déplace le problème du milieu lui-même51. L’essor de la notion d’hérédité reconfigure ainsi la question mésopolitique, sans pour autant la disqualifier puisque l’argument lamarckien de l’hérédité des caractères acquis continue à soutenir l’idée d’une action des milieux sur les êtres vivants via l’hérédité.
25L’année 1863 de la Société est consacrée presque entièrement à la question de l’action des milieux. Pour Auburtin, ce débat n’est qu’une forme dissimulée de la question de l’unité ou de la pluralité originelle du genre humain, à savoir de la querelle sur le polygénisme et le monogénisme : « Il s’agit de savoir si toutes les actions du milieu réunis peuvent faire que d’un couple de primitifs soit nés, ici un nègre, là un Grec, etc.52. » Les défenseurs de l’action du milieu sont ainsi publiquement défiés, sommés de prouver que les races peuvent être modifiées sous cette action53. En effet, selon une telle distribution des cartes, deux options majeures sont possibles : soit on est monogéniste et on défend l’influence des milieux qui expliquerait la variation des races au fil du temps à partir d’un gène unique ; soit on est polygéniste et cette variation s’explique par les caractères inhérents des races apparues à partir de plusieurs gènes54. Toutefois, la question ancienne de la différence des races se trouve brouillée par l’introduction de l’hypothèse de la sélection naturelle, car cette dernière peut expliquer la constitution de races différentes à partir du monogénisme. On peut désormais défendre à la fois la pluralité des races et leur appartenance à un gène unique, à condition d’admettre leur transformation. Or, sous l’influence toujours active de Lamarck renouvelée par le positivisme, la causalité d’une telle transformation n’est pas tant attribuée aux mécanismes darwiniens de la sélection naturelle qu’à l’hypothèse lamarckienne de l’action des milieux. Par ailleurs, si Darwin est beaucoup lu et discuté au sein de la Société, sa réception témoigne d’une longue série de résistances55. Les vifs débats autour de la question de l’action des milieux doivent être donc abordés dans ce contexte de réception très inégal de Darwin, considéré comme une version du transformisme déjà inauguré par Lamarck.
26Or, comme le précise Claude Blanckaert, les polygénistes comme Broca dominent alors en nombre et les tenants monogénistes de l’action des milieux se trouvent en position de minorité56. Cette situation mérite l’attention, car elle témoigne du fait que, malgré l’existence des membres positivistes tels que Robin, Bertillon ou Manouvrier, la Société était loin d’admettre dans son ensemble le dogme comtien du « grand principe des milieux57 ». Cette non-adhésion des anthropologues polygénistes au principe de milieu peut paraître étrange au premier abord, surtout lorsqu’on songe à la puissance des démonstrations comtiennes en faveur d’un tel principe. Cependant, force est de reconnaître que l’intensité avec laquelle la question des causes de la variété des races se trouve posée dans le champ anthropologique transforme profondément la manière dont on réfléchit les rapports des hommes à leurs milieux. Car si les races humaines, comme le soutiennent les polygénistes, possèdent des caractères innés qui sont imperméables aux modifications environnementales, la portée transformatrice du principe de milieu se trouve intégralement invalidée. Par ailleurs, du point de vue des polygénistes, les défenseurs de l’action de milieu s’avèrent incapables de démontrer la modification environnementale des races, tandis que les Bulletins sont remplis de preuves portant sur les différences anatomiques entre les races, enrichies notamment par l’essor de l’anthropométrie58. Ces deux axes d’argumentation polygéniste se complètent ainsi dans la critique du principe de milieu, déplaçant les termes du débat par rapport à la manière dont Comte les posait.
27D’une part, la critique polygéniste vise le cœur du projet mésopolitique d’une transformation des vivants par la transformation de leurs milieux de vie, car elle tend à assigner des limites raciales à la perfectibilité des êtres organisés. Ainsi Broca affirme que « dans le genre humain, comme chez les animaux, il y a parmi des diverses races des aptitudes innées et très différentes qui facilitent, contrarient ou empêchent entièrement le succès des tentatives de civilisation. Les unes sont très évidemment perfectibles, d’autres ne paraissent pas l’être59 ». L’affirmation de l’existence des aptitudes innées aux différentes races permet aussi à Broca de soutenir que la coloration de la couleur de la peau est également « une question de race, et nullement de climat60 ». Les races ne se modifient pas sous l’influence du milieu ; fixes, elles constituent un niveau de réalité intrinsèque dont la connaissance serait la raison d’être de l’anthropologie. Sanson peut ainsi oser « prétendre à introduire dans la science [un fait entièrement nouveau, qui] est celui de la permanence de la race, expression d’une loi naturelle, absolument comme l’espèce61 », avant de préciser que la race n’est pas une « variété accidentelle, produite par l’influence du milieu ». Du point de vue polygéniste, la race est donc le paradigme même de l’anthropologie, possédant son principe d’explication interne (hérédité de l’inné, et pas de l’acquis) – elle devrait, en ce sens, disqualifier les spéculations sur l’action des milieux. À l’articulation comtienne de la biologie à la sociologie, Broca tente de substituer l’articulation de l’anatomie à l’anthropologie : au lieu d’étudier les conditions d’existence des êtres organisés, on étudierait ainsi les caractères fixes des races à l’aide de l’anthropométrie.
28D’autre part, la spécificité de l’anthropologie comme étude systématique de la variété des races induit une situation inédite où le principe de milieu se trouve confronté aux données découlant des enquêtes de terrain. Ramenée sur le terrain de la variété des races où elle est rangée du côté du monogénisme, la question des « influences extérieures » se heurte donc à l’obstacle de la démonstration empirique. Comme le souligne le polygéniste Georges Pouchet en 1858, « la théorie monogénique n’a jamais été expérimentale, partant jamais positive62 ». Le piège tendu aux monogénistes par les polygénistes consiste ainsi à réclamer les preuves de la transformation d’une race sous l’effet de l’action des milieux – opération par laquelle ils contestent la positivité même du principe de milieu. En même temps, les polygénistes fournissent une série de contre-exemples : Broca aborde notamment les cas où la différence entre deux groupes d’hommes ne peut s’expliquer par une modification due à l’influence des milieux, puisque les conditions du sol et du climat dans lesquelles ils existent, et même leur milieu social sont très similaires63.
29Si elle devient la cible de telles critiques, l’idée de l’action des milieux n’est pas pour autant vaincue au sein de la Société. Quatrefages apparaît comme le plus ardent défenseur de l’action des milieux sur les races : polygéniste dans un premier temps, Quatrefages a ensuite étudié « l’influence des milieux sur les animaux domestiques et [a reconnu] que cette influence avait pu produire dans l’espèce humaine les modifications qui caractérisent les races64 ». Le principe cuvierien des conditions d’existence se trouve ainsi adapté aux races, qui ont besoin selon Quatrefages d’un certain milieu pour se maintenir. Ainsi il paraît impossible de « ne pas admettre que le milieu exerce sur l’homme une action modificatrice telle qu’il doive en résulter et qu’il en résulte, en effet, des races nouvelles65 ». En lisant Darwin via Lamarck, Quatrefages pense en effet que l’action du milieu entraîne des modifications sur les individus, et par conséquent sur les races, dans une temporalité très longue dont il est difficile de mesurer la portée exacte sur la race66. Cependant, l’argumentation de Quatrefages présente un aspect intuitif, car s’il affirme que tous les êtres vivants « sont soumis aux actions modificatrices du milieu, à un point dont nous ne connaissons pas encore les limites », il est également forcé de reconnaître que « ces actions du milieu ne s’accusent souvent que par leurs effets et dans bien de cas [on ne peut] saisir les relations qui existent entre ces effets et leur cause67 ». Quatrefages soutient en effet que l’action des milieux est trop complexe pour qu’on puisse établir des rapports de causalité à chaque fois qu’on constate ses effets68.
30L’extension du sens du concept de milieu vers le champ social, amorcée par Comte mais investie après lui par des anthropologues non positivistes, semble provoquer en effet une série de difficultés portant sur la valeur heuristique d’une telle catégorie. Malgré un usage généralisé du concept dans les cercles scientifiques, tout se passe comme si personne ne savait où commence le milieu et où il prend fin – comme le dira Simonot en 1865, l’étude des milieux « reste toujours encombrée d’une foule d’incertitudes et d’oppositions qu’il est urgent de faire cesser dans le plus bref délai possible69 ». Cette urgence traverse toute la seconde moitié du xixe siècle, dans la mesure où le concept désigne une panoplie d’influences externes désignées comme causes d’actions sociales, sans permettre pour autant de mener une analytique de ces influences. Si les débats qui ont lieu au sein de la Société dans la décennie 1860-1870 montrent combien la signification du concept de milieu est loin d’être fixée, il importe ainsi d’y repérer cette opération de l’extension de son champ. Quatrefages, véritable porteur de ce projet d’extension, déclare dès 1860 qu’en « étudiant l’influence des milieux, il faut donner à ce mot de milieux une acception plus générale qu’on ne le fait ordinairement. Le milieu n’est pas seulement l’ensemble des conditions physiques : les conditions morales en font essentiellement partie. Parmi ces conditions morales, […] les influences religieuses […] agissent avec le plus d’intensité, parce qu’elles entraînent une foule de pratiques et d’habitudes qui modifient la vie sociale autant que la vie individuelle70 ». Deux aspects sont à souligner dans cette extension du concept qu’opère Quatrefages. D’une part, le milieu est entendu ici comme le synonyme d’un modificateur social général, à savoir l’ensemble des conditions physiques, morales et sociales qui agissent sur les individus comme sur les sociétés. D’autre part, par l’attribution d’une telle capacité à agir sur les hommes, le milieu devient un sujet, une instance générale mal définie mais non moins effective. On voit comment s’opère un double mouvement qui fait du concept initialement comtien du milieu l’agent général de la modification organique et sociale. Jamais le concept darwinien d’environment, ni même celui de conditions of life n’acquiert un tel statut de sujet démiurgique, entité massive qui serait capable d’agir sur l’organisation vitale et sociale des hommes.
31C’est précisément ce caractère général et exhaustif du milieu qui est mobilisé par les tenants de l’action des milieux contre les polygénistes. Lorsque Broca conteste que la coloration de la peau puisse provenir des « influences météorologiques », Pruner-Bey lui réplique immédiatement qu’il désigne « l’ensemble des modificateurs extrinsèques et non tel ou tel de ces modificateurs71 ». La généralité du milieu comme agent de modification est ce qui fait sa force, car aucun savant ne peut nier d’emblée l’existence de modificateurs aussi variés. Dans cette même stratégie, Quatrefages définit le milieu comme « l’ensemble des conditions ou des influences quelconques, physiques, intellectuelles ou morales, qui peuvent agir sur les êtres organisés72 ». Face à cette définition de Quatrefages, Bonté précise qu’« en présence d’une définition si générale, nous nous garderons bien de soutenir d’une manière absolue l’impuissance des milieux sur l’homme73 ». La stratégie des défenseurs de l’action des milieux consiste donc à viser le plus haut niveau de généralité, de manière à ce que leurs adversaires ne puissent nier ses effets. Face à l’argument des caractères innés des races fixes, les monogénistes adoptent ainsi un discours de la complexité sociale s’appuyant sur le caractère composite des milieux humains.
32Pour Quatrefages, c’est parce que l’homme est vivant qu’il est soumis à l’action du milieu, et l’anthropologie devrait s’inspirer de la zootechnie lorsqu’elle s’intéresse à la question de la modification humaine : « Quant aux actions du milieu, agissant sur l’organisme entier, il suffit, pour s’en faire une juste idée, de se rappeler que les éleveurs font, en quelque sorte tout ce qu’ils veulent avec les animaux, et qu’ils créent des races de toutes pièces. Il le font, en modifiant le milieu et en profitant des accidents qui apparaissent74. » Une telle déclaration d’optimisme à l’égard de la possibilité de modification des vivants par la modification de leurs milieux au point de donner naissance à des races nouvelles provoque, dans l’assemblée, de vives réactions. Tandis que Sanson défie Quatrefages de lui citer un seul exemple de modification anatomique produite par l’effet des milieux, Auburtin lui demande s’il peut faire des « nègres de l’Afrique […] autre chose que des nègres75 ». L’ambition mésologique de la modification des êtres atteint sans doute ici une limite, car en déclarant que l’artifice humain peut modifier les races humaines comme il modifie les races animales par l’aménagement de leurs milieux, elle bute sur la question des constances anatomiques. Or, l’ambition mésologique est loin d’être un fantasme propre aux savants excentrés : si « faire [des nègres de l’Afrique] autre chose que des nègres » paraît alors une ambition excessive, elle ne diffère pas en principe de celle qui consiste à transformer une race animale par l’acclimatement et la sélection artificielle76. À la séance suivante Quatrefages défend à nouveaux frais sa position, en affirmant que l’influence des milieux entraîne bien une modification de la peau, laquelle doit être considérée comme une modification anatomique77. Le milieu apparaît donc comme « le grand agent de la formation des races78 », à travers ses effets directs et indirects.
33On voit également émerger à partir de cette période ce que Martin S. Staum propose d’appeler un « lamarckisme anthropologique », combinant avec succès l’hérédité et le milieu79. La question du transformisme sous son versant lamarckien provoque en effet un regain d’intérêt en ce qui concerne la modificabilité, tout en faisant régresser partiellement les recherches sur les races. Comme le signale à son tour Claude Blanckaert, « l’introduction du lamarckisme à la Société d’anthropologie a progressivement changé le programme des études et amoindri, de beaucoup, la place qu’y occupait initialement l’anatomie comparative des races80 ». Et c’est sur le terrain de la modificabilité, encore une fois, que la problématique du milieu est réactivée. Si on comprend pleinement la signification du concept de milieu, écrit Quatrefages, à savoir non pas au sens du climat, mais au sens de « toutes les conditions d’existence, il est évident que l’Homme fait partie du milieu pour l’animal et pour la plante : car il change souvent volontairement ou très-involontairement l’ensemble de ces conditions81 ». Selon Quatrefages, toute l’activité de domestication des animaux et de culture des plantes peut être envisagée du point de vue de la création par l’homme d’autant de milieux singuliers pour les êtres qu’il domine. « C’est qu’en réalité chacun de nos potagers, de nos jardins, de nos fruitiers, chacune de nos volières et de nos fermes, constitue pour ses habitants de toute sorte un monde spécial présentant ses conditions d’existence propres82. » C’est parce que l’homme est créateur de milieux pour les autres êtres qu’il peut aussi façonner des races, précisément en modifiant leurs conditions d’existence. Comment est-il possible, demande Quatrefages, de reconnaître le pouvoir modificateur de la culture et de la domestication, tout en refusant à l’homme d’enfanter de nouvelles races par la transformation des milieux de vie ? Les anthropologues et les naturalistes qui rejettent l’action des milieux sont encore une fois dans un aveuglement concernant l’unité de la nature, qui ne cesse pourtant de fournir le spectacle d’une modification par le milieu, c’est-à-dire par cet « ensemble de toutes les conditions sous l’empire desquelles la Plante, l’Animal ou l’Homme se constituent et grandissent83 ». Au fond, agir sur ces conditions est le principal mode d’action de l’homme à la fois sur les êtres naturels hors de lui et sur lui-même en tant qu’être naturel. En effet, « que fait au fond l’Homme quand il agit sur des fruits, des légumes, des Mammifères, des Oiseaux ? Il se borne évidemment à les placer dans des conditions d’existence nouvelles, en d’autres termes, à changer de milieu84 ».
34Face aux attaques des innéistes, Quatrefages a développé une stratégie combinant la race et le milieu comme étant les deux principales variables à analyser dans chaque phénomène de modification. L’anthropologue soutient l’acclimatement comme technique mésologique, et défend l’action des milieux sur le terrain de la question de la race. Or, il importe de souligner que d’autres membres de la Société abordent cette action non pas du point de vue racial qu’ils n’estiment pas pertinent à cet égard, mais quant aux effets sociaux et politiques susceptibles d’être produits par la modification des milieux. Bertillon, Dally et Simonot tentent alors de dégager la question de l’action des milieux de la querelle qui oppose les monogénistes aux polygénistes, pour l’inscrire précisément dans le champ social. « Dans la circonstance, déclare Simonot, nous n’avons donc point à chercher si tel ou tel milieu peut faire d’une orthognathe un eurygnathe ou un prognathe […] ; d’un nègre un blanc ou réciproquement. Ce qu’il nous faut savoir, ce sont, dans le but de conserver à la vie son intégrité en tout lieu, les besoins et les obligations imposés aux différents types humains par les différents milieux85. » Au sein de cette Société d’anthropologie de Paris qui a su préserver la spécificité du concept de milieu face au darwinisme émergent, se formule ainsi le projet d’une mésologie.
L’émergence de la mésologie
35Dégagée du terrain inadéquat des races et du transformisme, l’action des milieux doit donc être pensée du point de vue des effets sociaux qu’elle produit, ainsi que par rapport à la marge de manœuvre du législateur-savant sur ces effets. Or, Simonot rappelait en 1864 à quel point l’étude des milieux restait « encombrée d’une foule d’incertitudes et d’oppositions qu’il [était] urgent de faire cesser dans le plus bref délai possible86 ». Comme on a eu l’occassion de le voir, ces incertitudes et oppositions provenaient de la trop grande complexité et de l’excessive généralité des éléments désignés par le concept de milieu, défini comme l’ensemble des influences physiques et morales. Si cette acception large du concept peut fonctionner comme un avantage dans la mesure où personne ne peut contester que ces éléments influencent du moins partiellement le comportement des hommes, il s’avère qu’à ce niveau de généralité aucune science sociale ne peut véritablement opérer. Il convient alors de spécifier, d’analyser, de regrouper les milieux pour que leur observation puisse aboutir à une véritable connaissance. « Aujourd’hui, dit Simonot, chaque milieu doit être étudié dans son individualité de telle sorte que l’on puisse grouper les individualités similaires, quelle que soit du reste leur position géographique. […] C’est alors que les milieux auront été ainsi observés, ainsi classés, qu’il deviendra possible de définir théoriquement l’influence de tel ou tel milieu, de dire quels milieux auront la même influence87. » En somme, l’observation de l’action des milieux nécessite pour Simonot une science analytique à sa mesure, capable de « dresser un double état comparatif des organismes et des milieux88 », permettant enfin de déployer une connaissance précise des rapports ainsi noués.
36Toutefois, les enjeux politiques et scientifiques d’un tel projet de science des milieux s’avèrent beaucoup plus cruciaux encore. Le 2 avril 1868, Durand de Gros s’enflamme lors d’une discussion plénière de la Société sur « l’action modificatrice des milieux sur l’homme et sur les animaux ». Son discours cristallise merveilleusement l’ambition mésopolitique face aux tenants des caractères innés :
Et en effet, messieurs, de quoi s’agit-il ici ? Du plus grand de tous les intérêts qui puissent être agités dans cette enceinte ; ce dont il s’agit, c’est tout simplement de savoir si l’homme doit courber la tête devant les lois fatales de la naissance, ou s’il peut se redresser contre elles et lutter avec quelque succès en faisant servir à l’amélioration de son être ces forces du monde ambiant que la science lui apprend tous les jours de plus en plus à diriger, à maîtriser. Ce dont il s’agit, c’est de savoir si, de par la loi de l’hérédité, celui qui est né faible, infirme, abject et opprimé, est condamné, et avec lui sa postérité entière, à souffrir tous ses maux quoi qu’il fasse, ou bien s’il lui a été accordé de s’y soustraire et d’y soustraire ses descendants, dans une plus ou moins large mesure, en réalisant autour de soi un certain ensemble de conditions modificatrices favorables. En un mot, la question qui se pose ici en ce moment, c’est la question de savoir si la science de l’homme a une utilité pratique pour l’homme, je veux dire si cette science peut servir à le rendre meilleur, plus fort, plus sain de corps et d’esprit, plus libre, plus heureux ou si, au contraire, tout ce que nous faisons ici n’est qu’un docte, mais vain passe-temps, auquel cas c’est bien pour nous qu’aurait été écrite cette sentence :
si non utile est quod facimus, sit gloria stulta89.
37Il s’agit ici d’affirmer solennellement les ambitions politico-scientifiques de la rationalité mésopolitique. L’inutilité sociale du programme de recherche sur l’hérédité se trouve dramatiquement opposée aux larges possibilités d’intervention que permettrait une véritable science des milieux doublée d’une pratique d’aménagement de ceux-ci. Autant il est vain de spéculer sur les caractères innés des races qu’on ne pourrait jamais modifier, autant il s’avère crucial de s’appuyer sur les forces du monde ambiant pour les faire servir à l’amélioration de l’être humain. Dans cette déclaration de Durand de Gros, le projet d’une pleine connaissance des milieux est strictement inséparable de leur transformation au service d’une modification sociale. Il s’agit alors de réaliser autour de l’homme un ensemble de conditions modificatrices favorables, à même de contrecarrer les faiblesses et les maux dont il souffre. À la futile gloire d’une science de l’hérédité dont l’éclat obnubile les anthropologues – d’autant plus que les lois de l’hérédité ont été mises au jour par Mendel en 186590 –, Durand de Gros oppose la promesse d’un savoir des milieux. Or, la nouvelle anthropologie, affichant une certaine prétention, équipée d’outils anthropométriques, en voulant substituer une science des races à la science sociale comtienne, ne fait qu’afficher son mépris pour tout projet de réforme social. Durand de Gros dramatise ce mépris que cultive l’anthropologie envers les positivistes dans les termes suivants : « Hygiénistes et sociologistes, vous qui aviez entrepris de régénérer l’homme en l’arrachant aux influences d’un milieu anormal, remettez les mains dans vos poches, l’anthropologie vous apprend que tout est pour le mieux, que chaque chose est à sa place, et le monde averti peut lire, sur le drapeau de cette science, cette devise fatale : Lasciate ogni speranza91. »
38Durand de Gros se définissait non pas comme monogéniste mais comme hygiéniste92, et sa position témoigne d’un décentrement du débat mésologique par rapport à la problématique transformationniste. Son discours passionné rassemble les éléments épars d’une théorie mésologique de la modificabilité, en l’élevant au statut de but ultime de la science de l’homme. De ce point de vue en effet, l’espoir n’est permi que si on peut modifier l’homme en modifiant ses conditions d’existence. À un moment où, face à l’hérédité et à l’affirmation des caractères innés, les espoirs républicains et positivistes de la transformation de l’homme semblent condamnés, Durand de Gros mène donc une contre-attaque philosophique sur la valeur même de la science de l’homme. À quoi servirait-elle si elle renonce à réformer l’homme ? Derrière la manie classificatoire des anthropologues polygénistes qui ne cessent de multiplier les races, il faudrait ainsi apercevoir une attitude doublement résignée. D’une part, elle implique de renoncer à toute intervention sur les conditions d’existence, puisque les cartes sont distribuées une fois pour toutes et que rien ne peut modifier les caractères innés. D’autre part, elle conduit à nier la puissance modificatrice de l’homme, en disqualifiant le moyen le plus précieux qu’il a pu se forger à travers l’histoire, à savoir l’ensemble des techniques par lesquelles il modifie ses milieux de vie pour se modifier. C’est alors l’esprit même de la Révolution qui est mis en cause ici, du moins l’héritage qu’il a pu laisser à travers cette science de l’homme dont le but ultime consistait à transformer l’homme. Face à un tel déni de la modificabilité, Durand de Gros rappelle que l’homme est « apte à se modifier d’une manière plus ou moins profonde, plus ou moins variée, soit en mal, soit en bien, en vivant dans des conditions diverses, suivant que ces conditions sont appropriées bien ou mal aux lois de son organisation93 ».
39Après tant de débats sur le transformisme, ce retour qu’implique le discours grandiloquent de Durand de Gros à la théorie de la modificabilité limitée de Comte paraît sans doute quelque peu fade à l’assemblée94. Or, loin d’être reléguée dans l’oubli, cette théorie comtienne des milieux n’avait cessé d’être reprise et synthétisée dans la période 1850-1870 au sein de la tradition positiviste, notamment par le biais des médecins. En effet, l’examen des principaux dictionnaires médicaux publiés en France entre 1819 et 1870 permet de suivre l’évolution du thème comtien du milieu en médecine. L’article « Milieu » corédigé par Hallé pour le Dictionnaire des sciences médicales de Panckoucke paru en 1819, n’évoque encore que le sens newtonien du terme, à savoir « tout corps solide, liquide ou fluide élastique, dans l’intérieur duquel d’autres substances peuvent pénétrer et se mouvoir avec plus ou moins de liberté95 ». Dans la perspective de l’hygiène qu’elle promeut, Hallé s’attache aussi à montrer que les milieux réagissent sur le corps de l’homme qui s’y trouve plongé : ce domaine appelle une « foule de considérations importantes » relatives à l’immersion, considérée du point de vue de la respiration, de la température, etc. Il s’agit ainsi principalement d’une combinaison de la physique newtonienne avec les préoccupations hygiéniques96. Or, si l’on examine les trois éditions successives du dictionnaire de Nysten, en 1833, 1855 et 1865, l’avènement et la transformation de la théorie comtienne de milieux sont tout à fait évidents : d’une simple acception physique en 183397, on passe en 1855 à un article beaucoup plus élaboré de Littré et Robin, qui fait état d’une « théorie des milieux » ayant comme objet « d’une part, le tout complexe représenté par les objets qui entourent les corps organisés ; puis, d’autre part, ces corps eux-mêmes ; et pour but ou objet de connaissance des conditions de relations du premier aux seconds98 ». Dans l’édition de 1865, enfin, l’entrée « Milieu » renvoie à la « mésologie », définie par Louis-Adolphe Bertillon comme la science des rapports qui relient les êtres aux milieux (à la fois physiques et sociaux) dans lesquels ils sont plongés, ayant comme objet leurs mutations réciproques99.
40En somme, en un demi siècle seulement, au simple sens physique du concept se substitue d’abord une théorie, ensuite une science des milieux, considérées comme étant de plus en plus complexes. Avant même que la Société d’anthropologie de Paris ne fût fondée, le médecin positiviste Robin, cofondateur de la Société de biologie en 1848, avait déjà proposé l’établissement d’une science des milieux qu’il envisageait comme une science des modifications réciproques :
Toute idée d’être organisé vivant est impossible, si l’on ne prend en considération l’idée d’un milieu. Ainsi l’idée d’être vivant et celle de milieu […] sont inséparables. On ne peut concevoir non plus une modification de l’un sans que survienne une modification de l’autre par une réaction inévitable. Aussi l’étude de l’influence du milieu sur l’être organisé vivant et de celle de l’être sur le milieu sont-elles liées l’une à l’autre. […] C’est sur elle qu’est en grande partie fondé l’art de conserver la santé, l’hygiène, et cependant elle n’a depuis lors jamais été envisagée méthodiquement100.
41Robin conçoit donc cette science des milieux comme le versant systématique et théorique de l’hygiène publique. L’art de conserver la santé serait alors naturellement fondé sur « l’étude de tous les êtres avec les milieux où ils vivent101 ». S’inscrivant dans la lignée hygiéniste de la fin du xviiie siècle qui problématisait les modificateurs externes de la santé, Robin fait ainsi appel à la systématisation d’un tel domaine d’études. En 1849, il fait remarquer surtout que « l’étude de l’influence des agents modificateurs externes qui font partie des milieux complexes (gaz, vapeurs, lumière, électricité, chaleur, etc.) habités par l’homme et le reste des êtres prend chaque jour plus d’importance102 ». La théorie d’une modificabilité réciproque de l’homme et de son milieu doit être pensée selon lui à l’aune de cette réalité industrielle de plus en plus évidente, où l’homme ne cesse de modifier la composition physico-chimique des milieux à l’intérieur desquels il existe. L’hygiène ne peut plus être un art de vivre, une économie des plaisirs que l’individu aurait la charge de gérer ; elle dépend de cette transformation industrielle des milieux de vie collectifs, et devient nécessairement sociale. Il est à noter que, là où un anthropologue comme Quatrefages insiste plutôt sur la complexité sociale ou morale des milieux humains, un médecin comme Robin s’intéresse aussi à la complexité chimique des milieux habités par l’homme. Dans sa version hygiéniste, une des dimensions de la mésopolitique impliquait alors une approche environnementale attachée à la préservation des milieux de vie sains pour la société. La promesse d’une telle mésopolitique résidait principalement dans une compréhension unitaire des milieux humains, allant du chimique au social, de la pollution industrielle au cadre de vie, dont la connaissance devrait donner au législateur les moyens de conserver la santé de la population.
42D’ailleurs, la première occurence du terme « mésologie » chez Bertillon en 1963 est strictement hygiéniste, dans la mesure où le médecin justifie la nécessité de cette science des milieux par le fait qu’elle devrait servir de fondement à l’élaboration pleine de l’hygiène : « Si l’hygiène est encore dans l’enfance, c’est que la science dont elle dépend, est encore à constituer. Cette science pure, c’est la Mésologie, ou l’étude de l’influence des milieux sur les êtres vivants, et réciproquement, des modifications que les vivants amènent dans les milieux où ils respirent103. » L’accent hygiéniste est d’autant plus fort que Bertillon réfère d’abord cette science à l’étude des modificateurs externes sur l’organisme chez Blainville, et seulement dans un second moment à la réflexion d’Auguste Comte sur la nécessité d’établir une science de l’action des milieux. Or, selon Bertillon, la réflexion générale et popularisée sur l’« influence des milieux » paie d’une certaine manière le prix de son succès : « Aujourd’hui tout le monde parle, il est vrai, des influences des milieux ; il n’y a plus qu’à connaître ces influences et ces milieux104 ! » Plutôt que d’évoquer vaguement cette influence, il convient selon le médecin de se tourner vers les milieux professionnels, vers ces « champs de bataille de l’avenir » que sont les ateliers, pour tenter de comprendre des phénomènes aussi concrets que la mortalité générale des mineurs de houille en étudiant « l’action lente et constante d’un milieu funeste ».
43Considérée du point de vue de son orientation hygéniste, l’ambition mésopolitique s’avère ainsi être une forme de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’écologie politique, si l’on entend par celle-ci la prise en compte des enjeux écologiques par la politique. Le souci de faire de la santé environnementale de la population un enjeu politique n’est nullement une invention des années 1970. Comme Jean-Baptiste Fressoz a bien souligné, une véritable « réflexivité environnementale » existait aux xviiie et xixe siècles, dont les indices principaux résident dans l’intérêt des médecins et des philosophes pour les circumfusa, le climat et le milieu ; il a fallu une politique visant à inhiber les contestations environnementales de la pollution industrielle pour faire accepter notamment la loi de 1810, par laquelle fut établi le principe dit du « pollueur-payeur105 » . En ce sens, la libéralisation des choses environnantes était, selon Fressoz, la conséquence des lobbies industriels sur l’hygiénisme, soucieux de conserver la santé de la population dans un milieu non pollué. Inséré dans ce débat, la mésopolitique hygéniste de Robin en 1849 peut être vue comme une des réactions face à la victoire politique des industriels cherchant le consentement en leur faveur.
44Toutefois, du point de vue de notre enquête, il paraît trop schématique d’opposer les tenants de la mésopolitique aux lobbies industriels, car la mésopolitique ne concerne que de manière secondaire la question des pollutions et des nuisances. La dimension hygiéniste elle-même ne se réduit pas au souci de conservation des milieux face à la pollution, pour intégrer, comme on le sait, des éléments moraux dans la définition d’une santé sociale où le combat contre la misère compte beaucoup plus que le combat contre la pollution. En effet, la dimension conservationniste de la mésopolitique, qui insiste sur les effets sanitaires de la transformation physique et chimique des milieux de vie, semble s’effacer rapidement devant la dimension sociale de l’analyse de milieux. Le point culminant de cette tension, mais aussi de cette rupture, n’est autre que la pensée de Comte et les différentes lectures qui en découlent tout au long du xixe siècle. À bien y regarder, la promesse principale de la mésopolitique telle que le médecin positiviste Robin la formule, consistant à élaborer une approche unitaire des milieux qui permet précisément d’insister sur les composants chimiques nocifs à la santé, rencontre la même difficulté de la science des milieux telle que Comte l’avait envisagée. Cette difficulté réside dans la pluralité même des strates (chimique, physique, sociale, morale…) qui constituent d’emblée les milieux humains, en sachant que ces derniers deviennent de plus en plus complexes à chaque fois que s’y ajoutent des strates sociales et morales nouvelles. Comte avait bien insisté sur ce point, et plutôt que de fonder une science générale des milieux, il avait attribué cette tâche à la science sociale, la plus complexe de toutes les sciences. Or, si la science sociale comtienne n’est pas devenue une écologie politique – qu’elle aurait pu théoriquement devenir au vu de l’importance attribuée à la théorie unitaire des milieux –, c’est parce que la question des modificateurs externes paraît beaucoup plus large que celle des modificateurs chimiques de la santé, touchant d’emblée l’organisation sociale des hommes dans leurs milieux de vie. Du reste, dans la période 1850-1870, la prise en main de la mésopolitique par l’anthropologie témoigne du vaste horizon qu’elle se donne, car plutôt que de se définir comme une science surtout médicale de la conservation de la santé, la mésopolitique est présentée comme le véritable espoir de la modification humaine en général. Pour le dire simplement, l’hygiène publique n’est qu’une minime partie de la mésopolitique, dont les promesses modificatrices sur la société semblent donner le vertige aux savants de l’époque.
45En effet, la mésologie apparaît à bien des égards comme l’affirmation de la suprématie humaine sur les autres espèces, du fait de sa capacité à former ses propres milieux. Ainsi, une des premières occurences du terme mésologie appartient au domaine de l’ethnographie, comme en témoigne l’article de Charles de Labarthe publié en 1861106, qui divise cette science en deux parties, somatique et psychique. La première a pour objet l’homme passif qui subit les influences du milieu qui l’environne, « dont il n’est que la contre-épreuve en petit », donnant lieu à une mésologie physiologique. Or, considéré du point de vue psychique, objet de la mésologie sociale, l’homme est actif, « modérateur de ce qui l’entoure, régulateur de lui-même, il est l’artisan et, jusqu’à un certain point, l’arbitre de sa destinée107 ». Charles de Labarthe formule ici une idée centrale selon laquelle l’homme se libère progressivement du milieu naturel par la construction des milieux sociaux ou « civilisationnels ». Ainsi, « dans ce domaine de la conscience et de la pensée, l’homme ne dépend plus de la nature environnante, du milieu physique dont il peut, par la science, vaincre les résistances ou tourner à son profit les influences fâcheuses – il dépend de lui-même, de son passé, des prédispositions que lui ont léguées ses ancêtres, du milieu social dans lequel il vit108 ». Se trouve élaboré ici un exceptionnalisme humain tout à fait particulier, qui fait du contrôle exercé par l’homme actif sur son milieu la raison de son affranchissement progressif du milieu naturel. À rebours de la mésologie hygiéniste qui l’attache à son milieu physico-chimique, cette mésologie exceptionnaliste l’en détache et célèbre sa supériorité sur le reste de la nature.
46Cette double lignée – hygiéniste et anthropologique – de problématisation semble avoir nourri la réflexion de Louis-Adolphe Bertillon, médecin, démographe et anthropologue, lorsqu’il propose le terme « mésologie » pour désigner, selon une première définition assez succincte, la connaissance de l’organisme et du milieu ainsi que les influences réciproques qu’ils exercent l’un sur l’autre109. Le 1er août 1872, Bertillon apprend aux membres de la Société d’anthropologie de Paris qu’il vient de rédiger un article capital intitulé « De l’influence des milieux ou mésologie » pour un dictionnaire de médecine110. Ce long article est le véritable acte fondateur de la mésologie, définie comme la « science des milieux, ou science qui a pour objet la connaissance des rapports qui relient les êtres vivants aux milieux dans lesquels ils sont plongés : c’est dire que cette science s’efforce de découvrir les influences réciproques que les deux termes en présence, le milieu et l’être immergé, exercent l’un sur l’autre, ainsi que les modifications qui en résultent pour chacun d’eux111 ». La terminologie physique de Bertillon mérite ici d’être relevée, car elle contraste nettement avec le registre darwinien de l’écologie : un organisme se trouve « plongé » ou « immergé » dans un milieu qui semble avoir des effets décisifs sur lui, mais qui n’est pas hors de la portée de son action.
47Or, le véritable pilier de la stratégie déployée par Bertillon réside dans la concurrence pacifique de la mésologie avec le paradigme de l’hérédité. En effet, « un être vivant, depuis son apparition à l’état d’ovule jusqu’à sa dissolution finale, se développe dans tel ou tel sens par le fait du conflit des deux antécédents dont il est la résultante, à savoir, l’état précédent qui va être modifié, et l’état du milieu au sein duquel se produit la modification112 ». D’emblée, Bertillon décrit un milieu développemental où l’organisme se déploie avec ce qu’il possède d’héréditaire. Toutefois, force est d’admettre que nous ne pouvons rien sur l’hérédité : « Nous n’avons pas de pouvoir rétroactif, nous ne pouvons modifier l’ancêtre ; mais l’autre influence, celle du milieu, bien qu’aussi nécessaire, n’est pas aussi invariable, ni aussi hors de notre portée113. » Plutôt que d’opposer l’influence du milieu à celle de l’hérédité, Bertillon choisit de les combiner de manière à ce que toute influence puisse être rapportée à l’une ou à l’autre de ces deux grandes matrices114. Or, dans cette concurrence cordiale avec l’hérédité, la mésologie possède un atout considérable, en ceci qu’elle constitue un levier d’action contre les influences néfastes, là où l’hérédité laisse l’homme sans initiative possible. Car, quelle que soit la puissance de l’hérédité, tout vivant se trouve jeté au sein de conditions d’existence variables et pouvant lui être favorables ou néfastes, voire fatales. Faire varier ce milieu est le seul pouvoir biologique qui soit donné aux hommes : « Ainsi apparaît l’importance de la mésologie, en philosophie comme en pathologie, en sociologie comme en hygiène publique. C’est par elle que nous pouvons nous emparer des organismes qui ont vie et modifier, fortifier le nôtre selon nos vœux : car si nous ne pouvons rien sur l’ancêtre, nous pouvons beaucoup sur le milieu115. »
48La mésologie sera donc une science générale des influences. Sa raison d’être obéit selon Bertillon à une démarche commune à l’ensemble des sciences, consistant à étudier d’abord les objets en eux-mêmes avant d’élaborer un savoir supérieur des influences que d’autres existences exercent sur ces premiers. De même que la chimie est la science de la modification et de l’influence réciproque des corps inanimés, la mésologie se consacre aux modifications que chaque changement de milieu exerce sur l’être vivant. Cette insistance de Bertillon sur la chimie témoigne du rôle particulier que cette science occupe au sein de la rationalité mésologique, attestant qu’on ne peut pénétrer dans la nature des choses qu’en étudiant leur interaction. La chimie s’intéresse aux « modifications profondes [que les corps] éprouvent quand on les met en présence les uns des autres ou quand on change les conditions de leur milieu ordinaire », et doit être vue comme une « mésologie des corps inanimés116 ». L’altération, la destruction ou la modification, telles sont les conséquences éventuelles lorsqu’on plonge un corps quelconque dans un milieu étranger. Cette règle est également vraie pour les corps animés. Si la constitution intrinsèque du vivant provient de ses prédécesseurs, sa modification et son développement tiennent à l’influence du milieu dans lequel il est plongé. Toutefois, si la mésologie est définie comme une science des influences vitales, en quoi se distingue-t-elle de la physiologie ? En effet, là où la physiologie se consacre à la connaissance des fonctions vitales dans leur milieu normal, écrit Bertillon, la mésologie varie sans cesse les conditions du milieu pour en mesurer les effets117. Le physiologiste tente de connaître les propriétés de l’organisme en faisant abstraction de son milieu, tandis que le mésologiste soumet cette connaissance à la variation des conditions, par une investigation qui lui est propre.
49On devine alors en quoi aucune autre branche de la biologie « ne peut être plus riche en applications que la mésologie », car elle s’avère être la véritable science de la modificabilité. Bertillon attend beaucoup de la mésologie, qui acquiert dans le détail de son texte une définition plus implicite et subtile, puisqu’elle apparaît comme un effort rationnel consistant à orienter l’influence des milieux pour la diriger vers les buts souhaités. L’ensemble des savoirs modificateurs qui recourent à l’influence du milieu devrait ainsi être guidé, dirigé par une science générale des milieux, qui prend toutefois chez Bertillon plutôt l’allure administrative d’un bureau général des modifications que celle d’un projet de connaissance. Par cet aspect, la mésologie de Bertillon – comme le projet de Durand de Gros – vise à rassembler les éléments épars de la rationalité mésopolitique en une unité cohérente dont elle se propose de prendre la direction. Elle permettrait d’orienter l’ensemble des savoirs biologiques, en leur fournissant une finalité sociale et politique : « De toutes les sciences biologiques, aucune n’inspire plus directement et les théories capables de relier, de sérier et par suite d’expliquer les phénomènes d’évolution vitale, et les arts qui ont pour but de nous rendre maîtres de ces évolutions, de nous permettre de les diriger dans les voies utiles à notre bonheur118. » Il est dès lors difficile d’identifier clairement, au sein même de ce projet mésologique, les éléments scientifiques d’une part et politiques de l’autre, puisque Bertillon le définit d’emblée comme une science organisatrice du champ social. « Si nous avons un pouvoir, c’est celui de modifier le milieu119 », et seule une science unifiée des milieux peut assurer la pérennité et la cohérence de ce pouvoir, lui fournissant une connaissance générale de tout ce qui est modifiable. La mésologie de Bertillon est d’emblée une mésopolitique, car le logos impliqué dans le projet initial est en réalité une logique d’action politique sur le champ social.
50De cette action, le panorama des usages bénéfiques de la mésologie énumérés par Bertillon annonce déjà les branches principales, puisqu’on peut utiliser l’influence des milieux sur les organismes « soit pour les soustraire aux influences destructrives comme se le propose l’hygiène […] publique ; soit pour réconforter une économie altérée, comme s’efforce de le faire l’art médical ; […] soit pour modifier les organismes et les façonner à notre plus grand profit, comme l’essayent la domestication, l’acclimatation, la zootechnie ; soit enfin pour connaître et […] prévoir les modifications physiques et psychiques que l’influence de tel milieu géographique, climatérique ou social, doit amener dans la société qui s’y développe, et pour y harmoniser les institutions, objet de la Sociologie appliquée120 ». Cet ambitieux programme articule, de manière inédite, une série de savoirs et de techniques visant une réparation ou une modification (puisqu’il s’agit de soustraire, réconforter, façonner) ou, pour le cas de la sociologie, une connaissance anticipatrice permettant de prévoir de telles modifications. Du point de vue de son ambition à rassembler de tels domaines, la mésologie de Bertillon apparaît comme une science générale de la modification sociale, étant donné que toute modification dépend d’un aménagement des milieux. Jusqu’alors, les sciences éparpillées avaient étudié l’influence des milieux un peu par hasard ; les arts avaient expérimenté ou réalisé certaines applications possibles de telles influences, mais sans méthode et sans suite. Une mésologie comparée devrait enfin advenir pour mettre fin à cette situation chaotique dans laquelle se trouve la jeune science des milieux, afin de « reconnaître les milieux normaux de chaque organisme, de chaque tissu, de noter les modifications, les déviations […] qui surviennent dans leur activité propre quand ces milieux sont modifiés121 ».
51Toutefois, Bertillon ne souhaite pas moins dresser une analytique de la mésologie, divisée dans un premier temps en fonction des unités qui subissent l’influence des milieux : d’une part les tissus, les individus et les groupes familiaux appartenant à la mésologie biologique ; d’autres part les groupes ethniques et sociaux appartenant à la mésologie sociologique122. Or, la mésologie sociologique appartient à la sociologie proprement dite, et Bertillon se propose de se concentrer exclusivement sur la mésologie de l’individu. Dans un second temps, la mésologie passe en revue les modificateurs et les modifications afin de les classer : les modificateurs du milieu peuvent être physiques, chimiques, biologiques (ils concernent donc l’influence réciproque des activités organiques en présence), ou encore psychologiques (« les influences […] qui s’établissent entre l’individu et le milieu social où il est plongé123 »). Les modificateurs psychologiques, très importants pour l’hygiène mentale et pour la sociologie, mériteraient d’ailleurs selon Bertillon une attention toute particulière ; ils concernent les influences mentales et morales que l’homme reçoit de la part du milieu social ou naturel124. Quant aux modifications, il convient de les classer selon leur nature, en tentant de déterminer l’influence des milieux sur l’activité physiologique, sur les modifications durables des mœurs, sur la durée de vie, sur la structure des organes, sur l’espèce, et enfin sur l’organisation constitutive des éléments anatomiques125. On mesure bien ici l’ambition du projet mésologique, qui devient encyclopédique lorsqu’il tâche de mesurer, sur l’ensemble des propriétés énumérées, l’influence de l’air, de la température, des éléments chimiques, des aliments, de la juxtaposition avec d’autres organismes, ainsi que les effets moraux ou mentaux découlant d’une longue exposition à tel ou tel milieu. Non seulement la mésologie revendique la connaissance de cet ensemble impressionnant, mais elle réclame aussi une autorité sur la modification de l’homme à travers cette influence.
52Seulement, la mésologie n’opère pas cette modification par une intervention directe ; elle est un savoir appliqué profondément biaisé, qui agit non pas sur la constitution propre d’un corps, mais sur les influences qu’il reçoit. Par cet aspect fondamental, la mésologie se distingue de la physiologie qui étudie le vivant dans son activité propre, abstraction faite des influences qu’il subit. Le physiologiste recours à l’expérimentation, notamment à la vivisection, altérant ou supprimant un organe afin de déterminer le trouble de la fonction. Quant au mésologiste, il « ne touche pas » l’organe ou l’individu proprement dit, mais « il laisse ce soin au milieu dans lequel il le plonge », il ne fait que noter les modifications produites. À la vivisection du physiologiste s’oppose donc cette activité d’« acclimatement », où on laisse agir le milieu pour modifier indirectement l’organisme social. Il s’agit ainsi d’une action à distance, d’un aménagement des conditions d’existence des hommes de manière à ce que ces derniers n’aient pas le sentiment d’être dirigé. L’absence de contrainte physique, d’opération chirurgicale, d’intervention directe caractérise la mésologie comme projet, esquissant une forme spécifique d’action sur une action. La mésologie n’agit pas immédiatement sur les hommes, elle agit sur l’action – naturelle – du milieu sur les hommes.
53Si, au premier abord, la mésologie de Bertillon semble se rapprocher du pouvoir régulateur de Comte, il présente un aspect volontiers plus interventionniste où les verbes « façonner », « orienter » ou « soustraire » contrastent avec la modificabilité limitée prônée par Comte. Au fond, la mésologie de Bertillon se trouve à la frontière du « pouvoir créateur » dont Comte voulait montrer le caractère illusoire et du « pouvoir régulateur » qui ne modifie les hommes qu’en jouant sur la variabilité normale. Pour convaincre son public du pouvoir de la mésologie, Bertillon semble plutôt laisser entendre qu’il n’y a pas de limites assignables à la modification mésologique.
54La deuxième différence majeure du projet mésologique de Bertillon avec la perspective de Comte réside dans un déterminisme social défendu par le premier, impliquant un « asservissement au milieu » : opinions, croyances et pensées sont « empruntées » au milieu social dans lequel l’individu se trouve plongé, si bien que les idées ne peuvent pas être tenues pour « personnelles126 ». Le milieu domine ou façonne un individu qui en est un pur produit, à l’exception de l’influence de l’hérédité qui complète le tableau des déterminations. À partir de telles spéculations, se propage vers la fin du xixe siècle toute une littérature de vulgarisation positiviste sur « l’influence du milieu », dont Taine est le plus illustre représentant127. Par rapport à Comte, il est évident que Bertillon procède à une simplification qui véhicule une image beaucoup plus mécanique du rapport de l’organisme à son milieu, et le positivisme de la fin du xixe siècle semble être marqué par cet appauvrissement épistémologique considérable.
55Toutefois, la valeur épistémologique interne du projet mésologique de Bertillon n’importe ici que secondairement, car ce projet est surtout symptomatique d’une raison – avec tous ses simplismes et ses approximations – qui investit les rapports des hommes à ce qui les entoure du point de vue des possibilités de gouvernement. Cette science générale des influences, qui devrait accumuler l’inventaire des combinaisons possibles des effets des milieux mettrait au service de la patrie, selon Bertillon, un outil politique exceptionnel pour améliorer son sort. Au dernier paragraphe du manifeste mésologique, les espoirs du médecin deviennent particulièrement expressifs :
Ainsi la Mésologie apparaît comme la science maîtresse de laquelle dépend notre puissance sur les organismes vivants et sur nous-mêmes […] ; avec elle surgit la lumière qui éclaire notre route et nos agissements. Et, comme les autres sciences nous ont assuré la domination de la matière brute, la Mésologie nous donnera pouvoir aussi sur la substance vivante, et, gloire suprême, nous rendra maîtres de nous-mêmes128 !
56Ces lignes de conclusion grandioses peuvent certainement être lues comme des documents d’archive, attestant l’émotion rétrospectivement pathétique qu’inspire une science qui n’a existé que dans l’esprit de quelques anthropologues et médecins français de la fin du xixe siècle. En constatant la victoire de l’écologie face à la mésologie – définitive dès le début du xxe siècle – au terme d’une concurrence pour occuper le rang de discipline scientifique reconnue des rapports entre l’homme et ce qui l’entoure, on pourrait croire à une sorte de sélection naturelle en matière de théories scientifiques : le plus apte aurait survécu, et la mésologie appartiendrait au domaine des sciences périmées. En effet, le terme même « mésologie » qui était apparu dans un dictionnaire de médecine en 1855 cesse définitivement d’être cité comme le nom d’une science, après une dernière occurrence dans un dictionnaire de 1908129. La mésologie n’aura duré qu’un demi-siècle, séduisant beaucoup moins de savants que ne l’espérait Bertillon.
57L’émergence et de la disparition de la mésologie peuvent aussi être lues autrement. À la suite de Lorraine Daston qui s’intéresse à la question de savoir comment « certains domaines de phénomènes arrivent à l’existence et disparaissent de la circulation en tant qu’objets de l’interrogation scientifique », on peut y voir l’objet d’un questionnement en métaphysiques appliquées, défini comme l’étude du « monde dynamique de ce qui émerge et disparaît de l’horizon des hommes scientifiques130 ». Plutôt que soumettre la mésologie à un examen épistémologique externe du seuil de scientificité, on peut alors tenter de comprendre dans quelles conditions elle a pu apparaître, à un lecteur consultant les dictionnaires médicaux et les bulletins de la Société d’anthropologie de Paris entre 1860 et 1910, comme la science des rapports des hommes à leur entourage. Parallèlement, on se demande comment, dans un univers de découpages possibles des domaines de réalité, le concept de milieu a pu nommer cet entourage, indiquant une manière spécifique de l’investir. À l’instar du concept de « moi » étudié par l’équipe de Daston, qui a pu devenir à une période donnée l’objet d’une interrogation psychologique et philosophique répondant à des exigences historiques, comme la stabilité politique, et d’autocontrôle131 , le concept de milieu et la science mésologique témoigneraient d’un découpage conceptuel qui indique une objectivation précise des rapports des hommes à ce qui les entoure. Cette objectivation implique d’investir les rapports en question du point de vue d’une possible modification des organismes et, partant, des hommes.
58Lorsqu’on examine le vaste champ d’une telle objectivation du point de vue des métaphysiques appliquées, il apparaît que la rationalité mésopolitique s’avère certainement plus large que ce que semblent indiquer les termes « milieu » et « mésologie », qui n’en sont au fond que des symptômes contingents. Autrement dit, la mésologie telle qu’elle est pensée par Bertillon n’épuise pas la rationalité mésopolitique, mais en constitue une des formulations possibles. Les pratiques d’exploration géographique ou d’acclimatement existaient bien avant que Bertillon ne propose de les réunir comme champs d’application d’une mésologie ; les domaines de l’anthropologie criminelle ou de l’hygiène publique existent après Bertillon sans nécessairement se référer explicitement à la mésologie, tout en s’inscrivant parfaitement dans la rationalité mésopolitique. Seulement, Bertillon a bien senti – à la suite de Comte – que de telles pratiques obéissaient à une même rationalité inséparablement scientifique et politique, devant être dirigée selon lui par une science unifiée des milieux qu’il a proposé d’appeler mésologie.
59Si la rationalité mésopolitique indique un domaine de réalité beaucoup plus large que l’éphémère mésologie, comment devient-elle visible dans toute son extension ? Pour l’apercevoir, il faut encore se tourner vers les « sites » où elle est en acte, dans les pratiques qui s’en inspirent ou qui la nourrissent.
Notes de bas de page
1 Louis-Adolphe Bertillon, « Nécessité et rôle de la statistique dans les monographies des professions, au point de vue de la Mésologie et de l’Hygiène », L’Union médicale: journal des intérêts scientifiques et pratiques, moraux et professionels du corps médical, 19, 1863, p. 601-606. Comme le remarque Canguilhem, c’est Charles Robin qui propose en 1848 le terme « mésologie » en premier, mais il en donne une définition minimale comme étant la science des milieux (Georges Canguilhem, Études d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants et la vie, Paris, Vrin, 1968, p. 72). C’est la raison pour laquelle on s’intéresse dans ce chapitre au projet mésologique de Bertillon, qui semble lui donner sa pleine extension.
2 Ernst Haeckel, Generelle Morphologie der Organismen. Allegemeine Grundzüge der organischen Formen-Wissenchaft, mechanish begründet durch die von Charles Darwin reformirte Descendenz-Theorie, Berlin, Reiner, 1866, t. 1, p. 8.
3 Voir notamment l’analyse de Jacques Léonard qui estime que la mésologie « annonce » notre écologie : Jacques Léonard, Médecins, malades et société dans la France du xixe siècle, Paris, Sciences en situation, 1992, p. 224-225.
4 Sur cette distinction, voir infra, p. 189 et suiv.
5 Comme le note Daniel Becquemont, Darwin ignore le concept comtien de milieu et la transformation qu’il induit : « Le passage d’un rôle négatif à un rôle positif des circonstances dans la pensée de Comte s’accompagnerait de la création d’un néologisme, le terme “milieu”. Cette rupture au niveau du vocabulaire n’existe pas en anglais : Darwin continue à employer le termes “circonstances”, ou “conditions de vie”. » Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, Paris, Kimé, 1992, p. 105. Comme on le verra, le terme même environment est introduit dans le darwinisme par Spencer.
6 Charles Darwin, L’origine des espèces, par le moyen de la séléction naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie, trad. A. Berra, Paris, Honoré Champion, 2009 [1859], chap. III, p. 342.
7 François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 186.
8 Darwin se réfère à An Essay of the Principle of Population (1798) de Malthus où ce dernier explique comment l’accroissement d’une population obéit à la règle d’une progression géométrique tandis que celui de la quantité d’aliments disponibles ne suit que celle d’une progression arithmétique.
9 Charles Darwin, L’origine des espèces, op. cit., p. 342. Je souligne.
10 Ibid., p. 358 : « […] la structure de chaque organisme est liée, d’une manière on ne peut plus essentielle quoique souvent cachée, à celle de tous les êtres organiques, avec lesquels il entre en concurrence pour la nourriture ou l’habitat, ou auxquels il doit échapper, ou qui sont ses proies. »
11 Ibid.
12 Ibid.
13 Ibid., p. 359.
14 Ibid.
15 Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, op. cit., p. 94.
16 « Là où Lamarck considérait que l’hérédité allait de soi, Darwin y voyait le problème fondamental – le tronc de son arbre de vie –, les variations des milieux ne fournissant que les branches de l’arbre, lisibles dans la distribution géographique. Si pour Lamarck l’action des circonstances coopérait dans l’ensemble avec le plan général de la nature, pour Darwin les branches de l’arbre modelées par le milieu ne se raccordaient pas au tronc formé par une hypothétique loi de génération. » Daniel Becquemont, Charles Darwin 1837-1839. Aux sources d’une découverte, Paris, Kimé, 2009, p. 169-170.
17 Charles Darwin, L’origine des espèces, op. cit., p. 349.
18 Jean Gayon, Darwin et l’après-Darwin. Une histoire de l’hypothèse de sélection naturelle, Paris, Kimé, 1992, p. 89 : « Avec Darwin, “l’hérédité” émerge en vérité comme le nouveau philosophème de l’identité biologique (l’identité, d’un point de vue biologique). C’est parce que le matériau de la sélection naturelle est la variation héréditaire que Darwin la conçoit comme un processus causal agissant au niveau des organismes individuels. »
19 Charles Darwin, L’origine des espèces, op. cit., p. 342.
20 Charles Devilliers, s. v. « Adaptation », dans Patrick Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Paris, PUF, 1996, vol. 1, p. 16-21, ici p. 17.
21 Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, op. cit., p. 67.
22 Ibid., p. 22.
23 Voir l’analyse de Charles Devilliers : « La “qualité” d’un état d’adaptation, relative et variable en fonction des conditions de milieu, n’est connaissable qu’a posteriori, au terme d’une compétition historique entre A et B qui se termine soit par l’élimination de la population de B, soit par sa réduction numérique. Nous sommes alors en droit de conclure que, dans les conditions connues du milieu, l’adaptation de A était meilleurs que celle de B. » Charles Devilliers, « Adaptation », art. cité, p. 17.
24 « L’adaptation chez Darwin n’est jamais que relative, et ne se produit que sous la poussée d’une pression de compétition : il existe toujours un écart entre le vivant et son milieu. » Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, op. cit., p. 94.
25 Voir François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 177.
26 Ibid., p. 185.
27 Pour une telle définition de l’adaptation darwinienne, voir Laurent Goulven, « Histoire du concept d’adaptation avant Darwin », dans Patrick Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, op. cit., p. 21-30, ici p. 21.
28 « Ce qui est “choisi”, c’est autant le milieu par l’organisme que l’organisme par le milieu. » François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 193.
29 Voir François Jacob, La logique du vivant, p. 190-191 ; Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, op. cit., p. 94-110.
30 François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 190-191.
31 Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, op. cit., p. 96.
32 De nombreux commentateurs de Darwin confirment cette interprétation. Voir notamment Yvette Conry qui constate que « Darwin n’a jamais accordé au milieu physique un rôle prépondérant, voire important ». Yvette Conry, L’introduction du darwinisme en France au xixe siècle, Paris, Vrin, 1974, p. 160.
33 Daniel Becquemont, Darwin, darwinisme, évolutionnisme, op. cit., p. 106.
34 Pour les sources françaises, voir notamment Pascal Acot, Histoire de l’écologie, Paris, PUF, 1988 ; Roger Dajoz, « Éléments pour une histoire de l’écologie. La naissance de l’écologie moderne au xixe siècle », Histoire et nature, 24-25, 1984, p. 5-112 ; Jean-Paul Deléage, Histoire de l’écologie. Une science de l’homme et de la nature, Paris, La Découverte, 1991 ; Jean-Marc Drouin, Écologie et son histoire, Paris, Flammarion, 1991. En langue anglaise, voir notamment Donald Worster, Nature’s Economy. A History of Ecological Ideas, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 [1re éd. 1977] ; Robert P. McIntosh, The Backround of Ecology. Concept and Theory, Cambridge, Cambridge University Press, 1985 ; Sharon E. Kingsland, The Evolution of American Ecology 1890-2000, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2005.
35 Pierre Charbonnier, Yael Kreplak, « Savoirs écologiques », Tracés. Revue de sciences humaines, 22, 2012, p. 7-23, ici p. 9.
36 Frank N. Egerton, Roots of Ecology. Antiquity to Haeckel, Berkeley, University of California Press, 2012.
37 Peter J. Bowler, The Norton History of Environmental Sciences, Londres, Norton, 1992, p. 364-365.
38 En ce sens, l’approche de Pascal Acot qui interroge « les continuités et les ruptures entre savoir écologique et science de l’écologie » paraît beaucoup plus fidèle à son objet. Voir Pascal Acot, Histoire de l’écologie, Paris, PUF, 1988, p. 10.
39 Ernst Haeckel, Generelle Morphologie der Organismen. Allegemeine Grundzüge der organischen Formen-Wissenchaft, mechanish begründet durch die von Charles Darwin reformirte Descendenz-Theorie, Berlin, 1866, t. 1, p. 8, n. 1 : Wissenchaft von der Oeconomie, von der Lebensweise, von den ausseren Lebensbeziehungnen der Organismen zu einander, etc.
40 Ibid., t. 2, p. 286. Je souligne.
41 Ibid., p. 286-287.
42 Voir Roger Dajoz, « Éléments pour une histoire de l’écologie », art. cité, p. 17, où l’auteur précise que de Candolle connaissait les travaux de Malthus qu’il avait rencontré.
43 Voir Saint-Georges Mivart, « The Geography of Living Creatures », Contemporary Review, 37, 1880, p. 275-299 ; Id., « The Relations of Living Beings to One Another », Contemporary Review, 38, 1880, p. 606-625.
44 Möbius, Die Auster und die Austernwirtschaft, Berlin, 1877, cité dans P. Acot, Histoire de l’écologie, op. cit., p. 114.
45 Trevor Pearce, « From “Circumstances” to “Environment”: Herbert Spencer and the Origins of the Idea of Organism-Environment Interaction », Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 41, 2010, p. 241-252. Pearce explique également que lorsque Carlyle semble avoir forgé le concept d’environment en 1828, il le fait pour traduire le concept d’Umgebung qu’utilisait Goethe. Il y aurait à faire ici toute une histoire des migrations des catégories environnementales à partir de la fin du xviiie siècle, entre l’Allemagne, l’Angleterre et la France, où les concepts de milieu, d’environment et d’Umwelt - ou encore d’Umgebung - se traduisent les uns les autres avec des écarts sémantiques considérables.
46 Sur Spencer, voir ci-dessous le chapitre 10.
47 Voir Yvette Conry, L’introduction du darwinisme en France au xixe siècle, op. cit.
48 M. Bonté, Société d’anthropologie de Paris, 6 août 1863, Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV, 1863, p. 388.
49 « Qui nie maintenant l’influence des milieux ? On ne diffère que sur l’étendue de cette influence. » S. A. Auburtin, « Discussion sur les habitants de l’Aveyron », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 2e série, III, séance du 5 mars 1868, p. 200.
50 Voir Claude Blanckaert, De la race à l’évolution. Paul Broca et l’anthropologie française (1850-1800), Paris, L’Harmattan (Histoire des sciences humaines), 2009, p. 7 : « Vers 1860, le paradigme racial jouissait d’une faveur peu questionnée. »
51 Sur l’ensemble de cette question, voir Martin S. Staum, Nature and Nurture in French Social Sciences, 1859-1914 and beyond, Montréal/Ithaca, McGill-Queen’s University Press, 2011, p. 46-84 sur l’anthropologie.
52 « Discussion sur l’action des milieux », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 1e série, IV, séance du 19 mars 1863, p. 158.
53 Sanson : « Je défie qu’on me cite un seule exemple de modifications anatomiques produites par l’effet des milieux. » Ibid., p. 159.
54 Ce face-à-face des polygénistes et des monogénistes tourne rapidement à la caricature, comme le constate Bonté : « Les monogénistes et les partisans de l’influence des milieux reprochent aux polygénistes de créer des espèces à volonté ; les polygénistes et les adversaires du système de l’action des milieux reprochent à leur tour aux monogénistes de combler toutes les différences qui se trouvent entre les races actuelles et une espèce unique, par cet argument commode : le milieu ! On se jette la balle ! » Ibid., séance du 6 août 1863, p. 456.
55 Jean-Claude Wartelle, « La Société d’anthropologie de Paris de 1859 à 1920 », Revue d’histoire des sciences humaines, 10, 2004, p. 125-171, ici p. 131.
56 Claude Blanckaert, De la race à l’évolution, op. cit., p. 409.
57 Ibid., p. 21.
58 Ibid., chap. III, IV, V et VI, p. 111-246.
59 « Discussion sur la perfectibilité des races », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, I, 1860, séance du 24 mai 1860, p. 338.
60 « Discussion sur la coloration de la peau », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV, 1863, séance du 5 février 1863, p. 100.
61 Sanson, « De l’espèce et de la race », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, I, 2e série, 1866, p. 96.
62 Georges Pouchet, De la pluralité des races humaines. Essai anthropologique, Paris, 1858, p. 123.
63 Paul Broca, « Crânes basques de Saint-Jean-de-Luz », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, III, 2e série, 1868, p. 92.
64 « Discussion sur la perfectibilité des races », art. cité, p. 336.
65 Armand de Quatrefages, « Sur l’action des milieux », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV, 1863, séance du 5 mars 1863, p. 139.
66 Ibid., p. 146-147.
67 Ibid., p. 140.
68 « Le milieu est quelque chose de trop complexe, même pour les animaux et les plantes, pour qu’il soit possible, dans le plus grand nombre des cas, d’expliquer ces modifications en suivant la filiation des causes et des effets. » Armand Quatrefages, Rapports sur les progrès de l’anthropologie en France, Paris, 1867, p. 135.
69 Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, V, 1864, p. 780-815, ici p. 787.
70 « Discussion sur la perfectibilité des races », art. cité, p. 335.
71 « Discussion sur la coloration de la peau », art. cité, p. 100-101. Voir la déclaration similaire de Durand en 1868 : « Quand je parle de milieu, j’entends par ce mot toutes les conditions ambiantes physiques et morales », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, III, 2e série, 1868, p. 201. Je souligne.
72 Armand Quatrefages, Unité de l’espèce humaine, Paris, 1861, p. 75.
73 Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV, séance du 6 août 1863, p. 389.
74 Ibid., séance du 19 mars 1863, p. 159.
75 Ibid., p. 160.
76 Comme le précise François Jacob, « l’homme peut opérer une sélection, soit méthodiquement, soit même de manière inconsciente en conservant à chaque génération [les changements] des individus qui lui sont le plus utiles ou qui lui plaisent le mieux. En plaçant les organismes dans des conditions choisies, en triant régulièrement les différences individuelles, assez faibles parfois pour échapper à un œil sans expérience, et en limitant la reproduction à ces seuls organismes, on parvient à modifier n’importe quel caractère d’un animal ou d’une plante ». François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 187-188.
77 Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, IV, séance du 16 avril 1863, p. 213-222.
78 Ibid., p. 220.
79 Martin S. Staum, Nature and Nurture in French Social Sciences, 1859-1914 and beyond, op. cit., p. 48.
80 Claude Blanckaert, De la race à l’évolution, op. cit., p. 414.
81 Armand Quatrefages, Rapports sur les progrès de l’anthropologie en France, op. cit., p. 136.
82 Ibid.
83 Ibid., p. 143.
84 Ibid., p. 144.
85 Simonot, « L’acclimatement et l’acclimatation », art. cité, p. 789.
86 Ibid., p. 788.
87 Ibid., p. 787.
88 Ibid., p. 797.
89 « Si nos actions sont inutiles, c’est une sottise de s’en glorifier. » Durand de Gros, « Influence des milieux dans l’Aveyron », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, III, deuxième série, 1868, séance du 2 avril 1868, p. 229. Je souligne.
90 Sur ce point voir François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 221-228.
91 « Laissez toute espérance. » Durand de Gros, « Influence des milieux dans l’Aveyron », art. cité, p. 232.
92 « Durand de Gros, notons-le, n’était pas monogéniste. Sa perspective était celle des hygénistes quarante-huitards qui ambitionnaient de régénérer l’homme en l’arrachant aux influences des circonstances “anormales”, celles de l’atelier et des “bouges” des cités industrielles. » Claude Blanckaert, De la race à l’évolution, op. cit., p. 411.
93 Durand de Gros, « Influence des milieux dans l’Aveyron », art. cité, p. 233.
94 En témoigne d’ailleurs la réponse de Lunier, qui minimise la portée philosophique du discours de Durand de Gros pour l’amener sur le terrain plus technique de la variabilité raciale : Lunier ne croit pas que « la nature du sol puisse avoir pour effet de changer les caractères fondamentaux d’une race ». Ibid., p. 240.
95 Hallé, Thillaye, s. v. « Milieu », dans Dictionnaire des sciences médicales, éd. par Panckoucke, 1819, vol. 33, p. 400-402, ici p. 400.
96 Dans la même lignée, l’Encyclopédie méthodique de la médecine parue en 1830 ne consacre qu’un paragraphe succinct au concept, tout en constatant l’importance de l’hygiène pour « l’étude des modifications que peuvent éprouver les divers milieux dans lesquels l’homme peut être plongé ». Encylopédie méthodique, médecine, par une société de médecins, Paris, 1830, p. 644.
97 « Milieu, medium. Se dit, en physique, de tout corps liquide, solide ou gazeux, qui environne un autre corps. L’eau est le milieu où vivent les poissons. » Nysten (dir.), Dictionnaire de médecine, Paris, 1833, p. 609.
98 Littré, Robin, Dictionnaire de médecine de Nysten, Paris, 1855, p. 811.
99 Louis-Adolphe Bertillon, s. v. « Mésologie », dans Dictionnaire de Médecine de Nysten, 1865, p. 932. Il convient de ne pas confondre Louis-Adolphe Bertillon, avec son frère criminologue, Alphonse Bertillon, créateur de l’anthropométrie judiciaire.
100 Charles Robin, « Sur la direction que se sont proposées en se réunissant les membres fondateurs de la Société de biologie pour répondre au titre qu’ils ont choisi », lu le 7 juin 1849. Comptes rendus des séances et mémoires de la société de biologie, première année, 1849, Paris, Bureau de la gazette médicale, 1850, p. IV.
101 Ibid., p. X.
102 Ibid.
103 Louis-Adolphe Bertillon, « Nécessité et rôle de la statistique dans les monographies des professions, au point de vue de la Mésologie et de l’Hygiène », L’Union médicale: journal des intérêts scientifiques et pratiques, moraux et professionels du corps médical, 19, 1863, p. 601-606, ici p. 603.
104 Ibid., p. 602.
105 Jean-Baptiste Fressoz, « Biopouvoir et désinhibitions modernes : la fabrication du consentement technologique au tournant des xviiie et xixe siècles », art. cité ; Jean-Baptiste Fressoz, Fabien Locher, « Le climat fragile de la modernité. Petite histoire climatique de la réflexivité environnementale », La Vie des idées, 20 avril 2010, en ligne : http://www.laviedesidees.fr/Le-climat-fragile-de-la-modernite.html.
106 Charles de Labarthe, « Aperçu général de la science éthnographique », Revue orientale et américaine, 6, 1861, p. 35-44.
107 Ibid., p. 43.
108 Ibid.
109 « La connaissance des conditions du milieu et des influences réciproques que chacun des deux termes exerce l’un sur l’autre, constitue un troisième point de vue [aux côtés de la physiologie et de l’anatomie], une troisième abstraction par rapport à laquelle devront être étudiées les diverses espèces de la série des êtres : c’est la science des milieux ou mésologie. » Louis-Alphonse Bertillon, Revue de biologie. Presse scientifique des deux mondes. Revue universelle du mouvement des sciences pures et appliqués, 1, 1860, p. 119-131, ici p. 124-125. Cet article est signalé et cité dans G. H. Müller, « Le terme “mésologie” comme nouvelle détermination de la science des rapports des êtres vivants avec leur milieu », dans P. Louis, J. Roger (dir.), Transfert de vocabulaire dans les sciences, Paris, Éditions du CNRS, 1988, p. 103-112, ici p. 108 ; néanmoins il est absent des fonds de la Bibliothèque nationale et nous n’avons pas pu identifier son authenticité.
110 Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, VII, deuxième série, 1872.
111 Louis-Alphonse Bertillon, s. v. « Mésologie », dans Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 2e série, Paris, 1873, t. 7, p. 211-266, ici p. 211.
112 Ibid., p. 212.
113 Ibid.
114 « Tout ce qui, chez l’être vivant […], n’est pas dû à l’ancêtre est dû au milieu, et réciproquement. » Ibid.
115 Ibid.
116 Ibid., p. 214.
117 Ibid.
118 Ibid., p. 215.
119 Ibid., p. 216.
120 Ibid., p. 215-216.
121 Ibid.
122 Ibid.
123 Ibid., p. 217.
124 Ibid., p. 219.
125 Ibid., p. 218.
126 Ibid., p. 236.
127 Voir Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité.
128 Louis-Alphonse Bertillon, « Mésologie », art. cité, p. 266.
129 Dictionnaire de médecine, de chirurgie, de pharmacie et des sciences qui s’y rapportent, éd. par É. Littré et A. Gibert, Paris, Baillière, 1908, p. 1031.
130 Lorraine Daston, « Introduction », dans Id. (dir.), Biographies of Scientific Objects, Chicago, The University of Chicago Press, 2000, p. 1.
131 Ibid., p. 7.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Une histoire environnementale de la nation
Regards croisés sur les parcs nationaux du Canada, d’Éthiopie et de France
Blanc Guillaume
2015
Humanités environnementales
Enquêtes et contre-enquêtes
Guillaume Blanc, Élise Demeulenaere et Wolf Feuerhahn (dir.)
2017
Sous le soleil
Systèmes et transitions énergétiques du Moyen Âge à nos jours
Charles-François Mathis et Geneviève Massard-Guilbaud (dir.)
2019
Les animaux historicisés
Pourquoi situer leurs comportements dans le temps et l'espace ?
Éric Baratay (dir.)
2022
