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    Plan détaillé Texte intégral Conditions d’existence et milieux ambiants La rupture positiviste. Réconciliation des sciences et réorganisation politique La philosophie biologique. L’invention du concept de milieu Qu’est-ce qu’un milieu social ? Les limites de la modificabilité. Théorie des milieux et le principe de Broussais Les ambiguités du pouvoir régulateur Notes de bas de page

    Mésopolitique

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    Table des matières

    7. Conditions d’existence. La théorie des milieux et la politique positive

    p. 137-173

    Texte intégral Conditions d’existence et milieux ambiants La rupture positiviste. Réconciliation des sciences et réorganisation politique La philosophie biologique. L’invention du concept de milieu Qu’est-ce qu’un milieu social ? Les limites de la modificabilité. Théorie des milieux et le principe de Broussais Les ambiguités du pouvoir régulateur Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Auguste Comte, on le sait, est non seulement celui qui a transformé la notion newtonienne et lamarckienne de « milieu » en un véritable concept philosophique, mais aussi celui qui a synthétisé les éléments épars hérités du xviiie siècle en une « théorie des milieux1 ». Est également connue la définition comtienne de la vie comme étant « une harmonie nécessaire entre l’organisme et son milieu », formulant ainsi un « dualisme indépassable » qui devrait constituer l’horizon de la philosophie à venir. Toutefois, Comte est surtout le premier théoricien véritable de la mésopolitique, au sens d’une articulation absolument inédite des connaissances biologiques des milieux avec la politique : il opère une synthèse très aboutie des domaines de problématisation et de savoir hérités du xviiie siècle, tout en constituant une rupture épistémologique indéniable par rapport à ces savoirs.

    2Comment comprendre, dans ces conditions, la puissance synthétique du projet comtien tout en reconnaissant la rupture qu’il induit ? Quelle serait la fonction exacte de la théorie des milieux dans cette pensée qui articule de manière aussi marquante un projet de régénération de la société à celui de la réorganisation encyclopédique des sciences ? Tenter d’épurer la pensée de Comte de sa portée politique pour se concentrer exclusivement sur sa philosophie des sciences serait non seulement un contresens en raison de la fonction immédiatement politique de la science sociale qu’elle élabore, mais cela reviendrait aussi à esquiver le sens fondamental d’un projet de pacification de la société et de la science, en grande partie fondé sur l’harmonie universelle entre l’organisme et son milieu. Ainsi, au cœur de la synthèse scientifique comme au cœur de la rupture épistémologique opérées par le positivisme, aussi bien qu’au sein même de son projet éminemment politique de la réorganisation sociale, au croisement donc des savoirs et des techniques de gouvernement, on voit apparaître dans toute son ambition et, désormais de manière explicite, le projet d’une mésopolitique.

    3Pour saisir pleinement le rôle de la philosophie positive dans l’élaboration d’une telle rationalité, il faudrait d’abord tenter de comprendre, en adoptant le point de vue unitaire qui fut celui de Comte – et non pas en essayant de lui imposer les découpages disciplinaires dans lesquels on a pris l’habitude de travailler depuis la fin du xixe siècle –, en quoi l’établissement d’une science sociale dépend strictement de l’élaboration simultanée d’une théorie générale des milieux, dont les conditions premières se trouvent chez Cuvier et Lamarck. Car c’est bien la biologie naissante qui est le véritable socle, autour de 1800, d’une théorie générale des milieux que la philosophie du xixe siècle s’attèle à élaborer.

    Conditions d’existence et milieux ambiants

    4En biologie, l’autonomisation de la vie définie comme organisation, comme phénomène spécifique obéissant aux lois qui lui sont propres, est sans aucun doute un événement décisif dans la période 1790-1830 : ainsi se trouve inauguré un programme de recherche inédit où émergent, de manière quasiment simultanée, les concepts de milieu et d’organisme. En même temps qu’une science unifiée des êtres organisés devient possible par l’articulation de l’anatomie comparée à l’histoire naturelle et à la paléontologie, autrement dit par l’articulation de la structure interne des vivants aussi bien aux conditions dans lesquelles ils vivent qu’à leur temporalité, les registres antérieurs du savoir du vivant s’éclipsent : avec Cuvier, le thème idéologique de la sensibilité d’un homme jeté au milieu des circonstances commence déjà à s’estomper, cédant la place à une formalisation croissante des lois biologiques qui détermineraient les rapports possibles entre un organisme et un milieu. Cependant, une autre configuration biologique d’inspiration nettement plus physique et newtonienne, celle de Lamarck, entre en concurrence avec celle de Cuvier : elle va élaborer l’idée d’une genèse de la vie au sein même des milieux ambiants physiques, ainsi que la transformation des espèces par des circonstances influentes. Ces deux grandes configurations biologiques du début du xixe siècle, malgré leurs oppositions irréductibles – on a largement étudié en quoi le fixisme de Cuvier s’opposait au transformisme de Lamarck –, semblent partager une même exigence : considérer le fait vital primordial qu’est l’organisation en accord étroit avec ce qui entoure l’organisme.

    5Que l’« organisation » soit désormais au centre d’une science émergente de la vie, au sein de laquelle elle permet d’unifier l’histoire naturelle et l’anatomie comparée, Cuvier le précise dans le titre même de son ouvrage de 1817 : Le règne animal, distribué d’après son organisation, pour servir de base à l’histoire naturelle et d’introduction à l’anatomie comparée. Cet ouvrage déploie également le concept central de « conditions d’existence », dans lequel Foucault verra rien de moins qu’un opérateur de transformation de l’épistémè classique permettant de passer de l’histoire naturelle à la biologie2. Quelle serait la portée d’un tel concept dans la nouvelle configuration des savoirs du vivant et, surtout, dans quelle mesure communique-t-il avec le concept de milieu ?

    6En effet, l’unité de l’être organisé conduit Cuvier à penser à la fois sa coordination interne et sa concordance nécessaire avec son entourage. Le vivant est alors pris dans une double nécessité, qui renvoie à deux savoirs dont l’unité formerait une science générale de la vie. D’une part, comme le montre l’anatomie comparée de Cuvier, il n’y a d’être organisé que dans une « harmonie convenable entre les organes qui agissent les uns sur les autres », cette harmonie étant « une condition nécessaire de l’existence de l’être auquel ils appartiennent3 ». Ainsi, cette loi des corrélations organiques exprime le premier sens du concept de « conditions d’existence » : nul être ne pourrait exister, si toutes ses parties n’étaient pas faites les unes pour les autres. Les fonctions de respiration, de digestion, de reproduction sont en harmonie grâce à la coordination nécessaire des organes qui les exécutent. Or, d’autre part, cette corrélation organique interne ne suffirait pas à maintenir en vie un être vivant si celui-ci se trouvait dépourvu de certaines variables externes qu’il faut déterminer pour chaque espèce. Avec les fonctions vitales qui servent à nourrir le corps, la sphère du vivant s’étend nécessairement au-delà des limites du corps vivant lui-même. Comme le souligne François Jacob, chez Cuvier, « l’organisme n’est pas une structure abstraite qui vit dans le vide. Il occupe un certain espace où il lui faut satisfaire à toutes les fonctions qu’exige la vie. Il se prolonge au-dehors par la terre qu’il foule, l’air qu’il respire, la nourriture qu’il absorbe. Tout un jeu d’interactions se noue entre ce qui vit et ce qui permet de vivre. Parmi tous les possibles, le vivant doit rester dans les limites prescrites par les conditions d’existence4 ». Avec Cuvier s’inaugure alors une nouvelle configuration proprement biologique entre fonctions et besoins, pensée dans une harmonie inséparablement interne et externe de l’être organisé. C’est donc l’introduction de l’anatomie comparée au sein même de l’histoire naturelle qui produit des effets déterminants quant à la compréhension des rapports entre l’organisme et son milieu.

    7Lorsqu’on met l’accent non pas sur la valeur de vérité rétrospectivement attribuée au fixisme de Cuvier, mais sur la transformation qu’il a rendue possible dans la manière de comprendre le vivant comme étant lié irrémédiablement et par sa constitution à ce qui l’entoure, le fixisme en question devient épistémologiquement secondaire dans le tableau d’ensemble qu’il dresse. Certes, les espèces ne peuvent pas se transformer au contact de cet entourage, car si ce dernier change radicalement, elles disparaissent. Il n’en reste pas moins que toute vie est désormais subordonnée, comme négativement et par la menace immédiate de disparition5, à un entourage qui lui permet ou non de survivre – une des premières tâches de la biologie naissante est précisément de formuler les lois de ce rapport qu’entretient l’organisme avec les conditions dans lesquelles il vit. Là où Bichat considérait que tout ce qui entoure les vivants tend à les détruire, Cuvier établit que seules certaines conditions leur permettent de vivre. Face à une physiologie qui ne pouvait pas se rendre compte de la réalité des espèces et qui rattachait la destruction de l’organisme à l’extériorité hostile de la matière, le renouveau de l’histoire naturelle à travers l’anatomie comparée ouvre un espace de comparaison interspécifique où le milieu de vie de chaque espèce peut apparaître dans sa positivité. C’est ainsi l’émergence combinée des concepts d’organisme et de milieu qui permet à Cuvier de réaliser un tel accomplissement, comme Philippe Huneman nous invite justement à le penser :

    Avec l’anatomie comparée selon Cuvier s’accomplit donc le mouvement de pensée […] qui conduit à penser dans l’essence même de l’organisme la relation à un milieu, lequel n’est plus un entourage inerte mais se trouve codéterminé, pour l’être vivant qu’il environne, par la structure de celui-ci. […] Avec Cuvier la structure interne de l’organisme quant à son fonctionnement devient elle-même pensable par la référence au milieu dans lequel cette structure se trouve plongée, parce que c’est seulement en y étant plongée qu’elle prend le sens de la structure d’un vivant6.

    8Toutefois, cette d’idée d’un accord entre l’organisme et son entourage ne va pas de soi dans cette période, si l’on songe à Bichat qui, à partir de l’idée d’une discontinuité radicale du vivant avec le non-vivant, affirmera que « tout ce qui entoure les vivants tend à les détruire7 », formulant ainsi ce rapport sous l’aspect d’un conflit vital. Chez Bichat, l’organique s’oppose à l’inorganique comme à cet adversaire qui ne cesse de tenter de l’anéantir. Le vivant est alors dans une position de résistance illimitée face au non-vivant, considéré comme un ensemble de forces hostiles. Cette configuration semble découler de la fameuse définition que Bichat donne de la vie comme étant « ensemble des fonctions qui résistent à la mort8 » : une telle définition négative de la vie provient de l’impossibilité de connaître le principe vital hors de ses réactions à l’action destructrice des corps inorganiques qui l’entourent. Ainsi, si l’action néfaste des « corps extérieurs » demeure constante, le principe de réaction qu’on pourrait appeler vitalité varie en fonction de l’âge chez l’homme9. Ainsi conçu, le corps humain devient un véritable champ de bataille où les forces internes combattent les puissances extérieures jusqu’à ce que la mort s’ensuive. Dans la mesure où l’organisation du vivant se trouve sous la menace constante de l’entourage, la vie constitue une sorte de phénomène dissident inséré dans un milieu physique, à la manière d’un combattant captif dans le camp de son adversaire. Une telle position épistémologique conduit Bichat, comme le souligne justement Canguilhem, à admettre « l’insertion du vivant dans un milieu physique aux lois duquel il constitue une exception10 ». De ce point de vue, où l’autonomisation de la vie signifie au fond son isolement dans un univers hostile, le milieu physique n’est que l’ensemble des forces empêchant l’organisation vitale.

    9À rebours de la conception antagoniste du rapport entre l’organisme et son milieu, Lamarck conçoit une harmonie nécessaire entre les deux termes. « Il n’est pas vrai, écrit Lamarck, que tout ce qui entoure les corps vivants tende à les détruire. […] La cause qui amène essentiellement la mort de chaque vivant est en lui-même et non hors de lui11. » L’erreur de Bichat consistait pour Lamarck à ne considérer l’organisation que du point de vue d’une harmonie interne, en méconnaissant le fait qu’un tel mouvement organique « ne peut avoir lieu qu’autant que l’état des milieux environnants le favorise12 ». Autrement dit, Lamarck ne peut défendre la continuité harmonieuse entre l’organisme et son milieu que sur le fond d’une continuité matérielle entre le vivant et le milieu physico-chimique qui le rend possible. Si l’organisation est le principe absolu qui permet de distinguer les vivants et les non-vivants, elle ne dérive pas moins de certaines circonstances physiques qui la favorisent, d’un milieu ambiant qui rend possible l’apparition du phénomène organique. Il s’agit alors d’une explication d’inspiration newtonienne de ce processus d’émergence d’organisation vitale : en effet, de la même manière que Newton présupposait l’existence de l’éther comme un « milieu subtil » permettant de réfracter la lumière, Lamarck présuppose un fluide subtil qui existe dans les milieux environnants et qui constitue un excitant physique pour l’organisation. Plus précisément, Lamarck nomme l’élément qui permet de tenir ensemble la matière vivante – l’élément qui permet donc l’organisation proprement dite – l’orgasme vital13. Or, il existe une affinité entre le fluide subtil qui « s’émane du sang artériel » et « un fluide semblable, c’est-à-dire subtil, et qui se trouve répandu dans les milieux environnants, et fournit sans cesse à l’orgasme des animaux vivants14 ». Le fluide interne permettant l’orgasme vital est en perpétuelle communication avec le fluide subtil externe des milieux où vit l’organisme – c’est en ce sens précis que Lamarck attribue aux milieux la capacité de favoriser l’organisation. De manière paradoxale, si Lamarck affirme nettement la séparation de l’organique et de l’inorganique, du point de vue génétique, il fait dériver le premier du second par le biais d’une conception newtonienne des milieux subtils.

    10Le principe vital se trouve alors expliqué de manière mécanique, par une communication hydraulique entre le milieu physique et le vivant qui s’y trouve submergé, Lamarck décrivant ainsi une certaine configuration de la matière qui rend possible le phénomène d’organisation. En effet, si la force vitale est une conséquence de l’organisation, cette dernière est liée au mouvement des fluides subtils à l’intérieur comme à l’extérieur du corps. Une telle explication mécanique du principe vital par le biais des milieux subtils apparaît alors comme une adaptation du newtonianisme au monde vivant, et l’introduction du terme de « milieux ambiants » en est l’indicateur principal15. Comme le souligne Pietro Corsi, autour de 1799-1800, les travaux de Lamarck qui précèdent son intérêt massif pour la zoologie, marqués aussi bien par l’hydrogéologie que la météorologie, vont dans le sens d’une physique terrestre qui englobe la biologie aux côtés des savoirs purement physiques16. Les lois de la physique s’appliquent pleinement aux vivants chez Lamarck, à condition de déterminer la manière spécifique de leur application : certaines circonstances vont produire des combinaisons inorganiques, tandis que d’autres vont permettre l’organisation vitale, déclenchée par le mouvement des fluides subtils.

    11Dans une telle configuration épistémologique fortement marquée par la physique, s’il y a « une distance infinie entre les êtres organiques et inorganiques », elle ne concerne que la manière dont ces êtres sont composés. Le même Lamarck écrit ainsi qu’il n’y a « aucune différence entre les lois physiques qui agissent dans les êtres organisés et en dehors d’eux17 ». Une nouvelle continuité physico-chimique se dessine alors entre le vivant et son entourage, le vivant ne différant du reste que par son organisation, elle-même dérivée d’un état physique des choses. Paradoxalement, ce qu’on appelle le « principe vital » cesse d’être une propriété mystérieuse des vivants eux-mêmes – par exemple, en ce qui concerne les végétaux et les animaux les plus simples, la cause vitale se trouve précisément dans les fluides et dans les forces physiques présentes dans leur entourage18. « Cette cause qui anime les corps qui jouissent de la vie se trouve dans les milieux qui environnent ces corps, y varie dans son intensité, selon les lieux, les saisons et les climats de la terre, et elle n’est nullement dépendante des corps qu’elle vivifie19. » Lamarck appelle cette force qui anime l’ensemble des mouvements vitaux la cause excitatrice de la vie. Il s’agit par là d’affirmer l’existence d’un mouvement physique des fluides subtils donnant lieu à des agrégations chimiques qui finissent par se complexifier et atteindre le stade de l’être organisé.

    12Or, en faisant émerger la vie de la matière, en élargissant la physique jusqu’à la genèse de l’organique, Lamarck évacue-t-il pour autant toute charge métaphysique ? Lamarck, dans sa polémique avec la physiologie de Bichat, en substituant ainsi le milieu physique au principe vital comme un ensemble de facteurs physico-chimiques favorisant la genèse de la vie, semble reproduire le schème newtonien d’un principe physique actif mais tout à fait opaque. De la même manière que l’éther agit chez Newton comme une force invisible permettant la gravité et la lumière, le milieu ambiant chez Lamarck est un principe actif mais non observable donnant lieu à la vie biologique. Dans les sciences de la vie, alors très marquées par l’exigence de l’observation, l’hypothèse non vérifiable d’un milieu physico-chimique générant la vie a sans doute contribué à l’image d’un Lamarck spéculatif, comme semble en témoigner la réception assez négative de la Philosophie zoologique20. Lamarck est alors considéré comme un naturaliste du cabinet spéculant à l’infini sur les productions de la nature, adepte du style buffonien dont le prestige semble toucher sa fin. En ce sens, la réactivation d’un mécanisme des forces invisibles par une telle hypothèse ne pouvait que susciter un soupçon sur la légitimité épistémologique du projet lamarckien. De la même manière que l’éther newtonien se trouvait à la frontière de la physique et de la métaphysique – du fait qu’il était considéré comme une force active mais indéterminée –, le milieu lamarckien semble être porteur d’une charge métaphysique considérable, puisque l’idée d’une subtilité des fluides qui génèrent la vie au contact de la matière non vivante attribue ainsi au milieu une force inédite. Cette charge métaphysique dont le concept de milieu physique se trouve désormais dotée est sans doute déterminante dans le déterminisme mésolopolitique qui se répandra en France au xixe siècle. Paradoxalement, c’est en voulant échapper à la métaphysique vitaliste que Lamarck semble être conduit à une métaphysique d’inspiration physique.

    13Toutefois, le concept de milieu se trouve englobé chez Lamarck par la notion plus générale de « circonstances » qui fut centrale, comme on a pu le constater, dans le matérialisme du xviiie siècle. En effet, si on abandonne la perspective génétique pour adopter celle transformiste, lorsque, au lieu de se pencher exclusivement sur le concept de milieux ambiants, on tente de saisir la signification lamarckienne des circonstances, l’apport de cette pensée prend une nouvelle ampleur. D’après l’une des affirmations centrales de Lamarck, la nature « produit » les êtres par le biais de deux outils : le temps et les circonstances favorables21. Dans la mesure où le temps est illimité pour la nature et les circonstances sont variables à l’infini, il est impossible d’assigner des limites préalables à la malléabilité des êtres qui en découle22. D’ailleurs, le temps et les circonstances favorables se trouvent si intimement corrélés que pour saisir l’effet de l’un on est obligé de recourir à l’autre : « L’influence des circonstances est effectivement, en tout temps et partout, agissante sur les corps qui jouissent de la vie ; mais ce qui rend pour nous cette influence difficile à apercevoir, c’est que ses effets ne deviennent sensibles ou reconnaissables […] qu’à la suite de beaucoup de temps23. » Comme chez Buffon, il s’agit pour Lamarck de penser ensemble le temps et les circonstances, mais contrairement à ce que pensait Buffon, les circonstances ne se contentent pas de produire des variations intra-spécifiques. En effet, le changement des circonstances donne lieu à trois opérations : elles transforment les besoins des animaux ; ceci les fait contracter à leur tour et dans la longue durée de nouvelles habitudes ; ces nouveaux besoins et habitudes incitent les animaux à entreprendre de nouvelles actions, les conduisant à faire plus ou moins d’usage de tel ou tel organe24. Se trouve ainsi inaugurée la possibilité d’une transformation des espèces, en sachant que de nouveaux besoins impliquent la transformation des organes comme des espèces.

    14La positivité des milieux et des circonstances répond ainsi à la positivité de l’effort de la part de l’espèce pour s’y conformer. De ce tableau épistémique, l’anthropologie lamarckienne tire les conséquences. La question qui avait obsédée le xviiie siècle – dans quelle mesure l’homme est en rupture avec le reste de la nature ? – tend à s’éclipser, tant l’homme apparaît, y compris par son caractère d’être organisé, comme faisant pleinement partie des lois à la fois physiques et biologiques qui régissent la nature. « Ce que j’aperçois ici de plus positif, écrit Lamarck, c’est que, sous le rapport de son être physique, l’homme est entièrement assujetti aux lois de la nature ; qu’il agit toujours conformément à ces lois et par elles, en sorte que, dans des circonstances parfaitement semblables, ses actions se ressemblent constamment ; qu’il fait partie des corps vivants, et que, conséquemment, il se trouve soumis aux lois qui les régissent25. » Une physique sociale devient alors envisageable, puisque les actions humaines peuvent être rapportées aux lois naturelles qui fixent leur identité en fonction des circonstances semblables. De manière assez inattendue, c’est par une interprétation avant tout physique des phénomènes organiques que Lamarck ouvre la voie à une biologie comme à une sociologie des milieux, telle que le positivisme comtien les formulera. Par cette double positivité des milieux ambiants et des circonstances influentes, à la fois dans la genèse et dans la transformation de la vie organique, Lamarck devient pour Auguste Comte « le vrai créateur de la théorie générale des milieux organiques26 ». L’émergence du concept de milieu, au singulier, notamment par la synthèse comtienne qui s’opère dans les années 1830, rompt définitivement avec le xviiie siècle, formulant un ensemble bio-sociologique où le rapport entre l’organisme et le milieu occupe la place cardinale.

    La rupture positiviste. Réconciliation des sciences et réorganisation politique

    15Animé par l’ambition de fonder une science générale au service de la réorganisation de la société appuyée sur les découvertes biologiques, Comte devait nécessairement régler ses comptes avec la tentative la plus aboutie faite avant lui pour lier les acquis des sciences physiologiques à l’étude de l’homme moral. Cabanis, même s’il avait entrevu la nécessité de l’établissement d’une science sociale en lien étroit avec les sciences du vivant, s’était gravement trompé selon Comte sur deux aspects fondamentaux qui empêchèrent son projet d’aboutir à la positivité. D’une part, par son projet d’ontologie médicale du champ social, Cabanis entendait fonder la science sociale sur la physiologie, tandis que « pour faire de la science sociale une science positive, il [fallait] la fonder sur des observations, mais sur des observations qui lui sont propres et non sur celles qui conviennent à la physiologie27 ». Cabanis a bien vu qu’il fallait fonder une science morale sur des principes qui seraient en accord avec les sciences pleinement positives – surtout celles du vivant –, mais il a commis l’erreur décisive de la soumettre entièrement à la physiologie, de la « greffer sur une autre science28 ». L’ontologie du champ social ne pouvait pas être physiologique, et si Cabanis a commis cette erreur, c’est parce qu’une science autonome des phénomènes sociaux n’était pas encore à l’ordre du jour. D’autre part, en privilégiant ainsi la démarche physiologique, Cabanis était nécessairement conduit à se contenter d’une image appauvrie de l’homme et surtout de l’humanité, puisqu’il ne pouvait traiter que de l’homme individuel et non pas de l’homme social. Autrement dit, le médecin philosophe était contraint de s’arrêter là où l’étude de l’homme en société tendait à se complexifier en raison de l’introduction des signes et des relations sociales, en tentant de rabattre cette spécificité de l’espèce humaine sur une physiologie individuelle.

    16Derrière cette critique de la simplification cabanissienne apparaît le refus de Comte de la centralité, caractéristique au xviiie siècle, des savoirs sur l’homme par rapport à la connaissance physique du monde. En effet, Cabanis ne vise l’unité des savoirs moraux et physiques qu’à partir de l’étude de l’homme – c’est la raison pour laquelle son ouvrage principal est précisément nommé Des rapports du physique et du moral chez l’homme –, comme si le domaine des phénomènes physiques était abordable en partant des phénomènes humains. De manière plus générale, en faisant dériver les idées des sens comme une manière de lier l’homme à l’extériorité physique, le sensualisme s’était engagé dans une voie consistant à procéder de la considération de l’homme à celle du monde, là où la philosophie positive est caractérisée, selon son adage célèbre, « par la subordination nécessaire et rationnelle de la conception de l’homme à celle du monde29 ». La raison de cette subordination réside précisément dans le fait que seule l’étude directe du monde extérieur a pu fournir « la grande notion des lois de la nature, fondement indispensable de toute philosophie positive, et qui, par suite de son extension graduelle et continue à des phénomènes de moins en moins réguliers, a dû être enfin appliquée à l’étude même de l’homme et de la société, le dernier terme de son entière généralisation30 ».

    17Ce point est capital dans l’émergence d’une rationalité mésopolitique, parce que Comte est le premier philosophe à ordonner de manière aussi précise les lois de la physique, les lois du monde vivant et les lois des phénomènes humains, de manière à ce que le medium newtonien, le milieu de vie des êtres organiques et enfin le milieu social puissent apparaître en une série inédite de positivités, sans pour autant se confondre les unes avec les autres. Que tous les êtres existent dans des milieux correspondants selon une harmonie universelle qui se décline selon des degrés de complexité ascendants, Comte le souligne à plusieurs reprises. Ainsi, subordonner la connaissance de l’homme à la connaissance du monde, c’est reconnaître que l’homme existe dans un milieu dont l’analyse doit être progressivement complexifiée, allant du milieu physique au milieu vital et enfin au milieu social31. En ce sens, avant de formuler la mésopolitique visant à modifier les hommes par la modification raisonnée de leur milieu, la pensée positive réalise d’abord l’unité mésologique au niveau des savoirs. En effet, la science des milieux ou la mésologie – telle que le positiviste Bertillon va la nommer dans les années 1870, ce dont il sera question au chapitre suivant – impliquait nécessairement une philosophie des sciences capable de mener une réflexion sur l’ensemble des positivités physiques, biologiques et sociologiques concernant le rapport de l’homme avec les êtres qui l’entourent. De ce point de vue, la rupture épistémologique induite par la pensée positive consiste à mettre fin aux spéculations métaphysiques ayant pour objet l’homme dans ses circonstances, afin de partir des lois de la nature qui seules peuvent organiser la connaissance de l’homme individuel et social en lien avec les milieux physiques, biologiques et sociaux dans lesquels il existe.

    18Seulement, le projet positiviste, loin de se limiter à un projet encyclopédique englobant exclusivement le domaine des savoirs, implique d’emblée une politique positive qui thématise l’activité des hommes sur leur milieu et sur les choses. Dans l’esprit du projet positiviste, la mésologie et la mésopolitique sont inséparables car elles prennent appui l’une sur l’autre : la science des milieux informe leur politique, tandis que cette dernière est la raison d’être de la première. Dès 1819, Comte définit la politique positive comme celle qui « ne traite plus l’homme comme passif, mais toujours comme actif, c’est-à-dire qu’au lieu de considérer l’action de l’homme sur l’homme, elle ne considère plus que l’action des hommes sur les choses32 ». L’action transformant le milieu peut constituer une force majeure de l’humanité, si cette dernière cesse de dépenser vainement ses forces dans des querelles interhumaines. Chez Comte, l’« extériorité » ou le « dehors » sont les premières appellations du milieu physique sur lequel l’humanité devrait agir. Ainsi, il convient d’unifier les forces humaines « pour que l’action totale exercée sur l’extérieur soit la plus productive possible33 ». Cette insistance sur l’action totale que l’humanité exerce sur son dehors est à souligner comme le signe d’un industrialisme provenant certainement de la pensée saint-simonienne : sous cet aspect, l’action sur le milieu « extérieur » se trouve valorisée comme un produit bénéfique de l’organisation de l’humanité, comme résultant de « la tendance constante de l’homme à agir sur la nature, pour la modifier à son avantage34 ». Un changement de l’ordre des choses dans la politique, caractérisé par l’introduction de la science sociale au sein même de cette activité, devrait ainsi transformer la manière dont la politique traite les choses. La connaissance du monde qui doit précéder la connaissance de l’homme est donc nécessairement accompagnée par cette tendance à agir sur lui, et la politique positive s’efforce précisément de fournir une unité réelle de l’art avec la science. Ingénieur de formation, Comte avait sans doute suffisamment de réflexivité pratique pour aborder, dans le champ de la philosophie, l’intensification des interventions techniques sur le monde que l’activité de l’ingénieur rendait visible35. Avec une telle pensée, les domaines de savoirs mésologiques et d’interventions mésopolitiques apparus au xviiie siècle se trouvent enfin rationalisés, thématisés, explicités au sein d’une synthèse théorico-pratique.

    19Prolongeant le projet saint-simonien, Auguste Comte déclare ainsi que, conformément à sa destination pratique visant la « régénération de l’Europe occidentale », la mission du positivisme consiste à « généraliser la science réelle et à systématiser l’art social », de manière à former la science unique de l’humanité36. L’établissement de cette science finale exige une philosophie première, « si confusément demandée par Bacon comme base nécessaire du régime normal de l’humanité37 », qui serait capable de réunir l’ensemble des connaissances sur l’ordre naturel. La théorie du monde extérieur concerne la totalité des données cosmologiques, physiques, chimiques et biologiques sur les milieux de vie, dont la connaissance devient un réquisit pour toute élaboration de la question sociale. Dans l’analyse de cet élément complexe qu’est le champ social, il faut aller du facile au difficile – c’est la raison pour laquelle « la philosophie sociale doit être préparée par la philosophie naturelle proprement dite, d’abord inorganique, puis organique38 ».

    20On le voit, l’écart réel de la philosophie positive avec le projet cabanissien apparaît dans la redistribution inédite des champs de savoir qu’elle opère, en substituant à la dualité physique et morale qui était encore celle de Cabanis les nouveaux domaines de la biologie et de la sociologie. Si la singularisation de la physiologie tout au long du xviiie siècle avec Haller, Bichat et Cabanis lui-même a été un moment décisif dans l’histoire des sciences du vivant, celles-ci ne deviennent positives d’après Comte que lorsqu’elles peuvent enfin énoncer les lois des êtres organiques – analogues aux lois universelles de la physique –sous l’impulsion de Cuvier et de Lamarck. Cependant, une véritable philosophie de la biologie s’avère nécessaire pour rendre visibles ces lois et constituer leur positivité dans l’échelle des sciences en général. Cette échelle des sciences est organisée chez Comte selon une hiérarchie obéissant à un principe de complexité où les phénomènes sociaux et politiques arrivent en dernière place – celle de la plus haute complexité –, après les phénomènes biologiques qui devancent eux-mêmes les phénomènes physiques. Cet ordre logique est aussi un ordre historique du progrès scientifique, puisque la physique newtonienne est suivie par la biologie lamarckienne qui prépare et rend possible la sociologie de Comte. Cabanis réduisait l’homme social au squelette nerveux, tandis qu’il fallait faire l’inverse, à savoir complexifier l’homme physiologique par la connaissance de l’homme social. En ce sens, loin d’être une pensée réductionniste, la théorie comtienne des milieux est une pensée de la complexification progressive des sphères d’existence. Le chemin allant de la biologie vers la sociologie consiste non pas à réduire la seconde à la première, mais à saisir la manière dont les phénomènes sociaux se situent à un degré encore plus haut de complexité par rapport aux phénomènes organiques. La mésopolitique moderne émerge proprement dans cette articulation de la sociologie naissante à la biologie, là où les rapports entre organisme et milieu se formulent comme des lois universelles, relevant du domaine organique ou social selon les espèces.

    La philosophie biologique. L’invention du concept de milieu

    21Bien plus que d’autres sciences, la biologie naissante a besoin selon Comte d’une opération philosophique qui serait à même d’en fixer son caractère général, lui permettant d’accéder à une pleine positivité où l’étude des corps vivants serait enfin soustraite aux influences métaphysiques : les Cours tentent justement de réaliser une telle opération39. En effet, si la philosophie n’a pas encore tiré les leçons de la « saine biologie », au sens où elle n’a pas du tout intégré les lois du monde organique, c’est aussi parce que la biologie n’a pas encore été capable de formuler distinctement ces lois. La biologie en tant que science des lois vitales doit accomplir le mouvement initié par la physiologie hallérienne qui, en prenant ses distances avec l’art médical, tendait déjà à formuler la connaissance des vivants sous forme de lois et à assurer ainsi son caractère véritablement scientifique. La rupture épistémologique qui annonce le seuil de positivité pour la biologie se situe selon Comte à l’époque « presque contemporaine, où les phénomènes vitaux ont enfin été regardés comme assujettis aux lois générales, dont ils ne présentent que de simples modifications40 ». En effet, l’intégration surtout lamarckienne des phénomènes vitaux aux phénomènes physico-chimiques apparaît à Comte comme une manière de congédier toute forme de théologie ou de métaphysique qui pouvait se dissimuler encore derrière les affirmations vitalistes : « Cette révolution décisive est maintenant irrécusable », et le dernier représentant du vitalisme, à savoir Bichat, n’est plus désormais soutenu que par les seuls métaphysiciens41.

    22Derrière cette attaque contre le vitalisme, relégué à une position théologique et métaphysique, Comte pointe surtout la profonde irrationalité par laquelle Bichat a pensé la vie comme existant dans un entourage complètement hostile : « Si, comme le supposait Bichat, tout ce qui entoure les corps vivants tendait réellement à les détruire, leur existence serait, par cela même, radicalement inintelligible42. » En effet, comment la vie biologique aurait-elle pu émerger et subsister dans des conditions telles que tout concourt incessamment à la détruire ? Plutôt que penser les conditions d’existence des êtres organiques comme Cuvier ou les circonstances favorables à l’émergence de la vie comme Lamarck, Bichat a choisi de caractériser la vie par cette « lutte chimérique » qui l’oppose radicalement à la matière et qui, par conséquent, interdit à la biologie naissante de coexister avec les lois de la physique. La profonde irrationalité du vitalisme consiste donc à penser la vie comme un phénomène à part, existant de manière antagoniste dans un monde physique régi par des lois qui ne la concerneraient pas. À rebours d’une telle attitude, les pas décisifs de Cuvier et de Lamarck permettent de penser la vie comme une harmonie entre l’organisme et le milieu :

    Cette idée [la vie] suppose, en effet, non seulement celle d’un être organisé de manière à comporter l’état vital, mais aussi celle, non moins indispensable, d’un certain ensemble d’influences extérieures propres à son accomplissement. Une telle harmonie entre l’être vivant et le milieu correspondant, caractérise évidemment la condition fondamentale de la vie43.

    23Cette synthèse comtienne est évidemment décisive. Là où le vitalisme imagine une indépendance fantasmée de la vie par rapport à son milieu physico-chimique, Comte formalise la voie lamarckienne et cuvierienne d’une dépendance nécessaire des êtres organiques envers leur entourage. Cette dépendance de l’organisme au milieu ne peut être qualifiée immédiatement d’hostile ou de favorable, car elle doit être jugée au cas par cas, selon les variations de l’organisme et du milieu. En effet, lorsqu’il affirme l’hostilité du milieu physique envers la vie, Bichat n’a raison que concernant les situations précises où le milieu initial qui a favorisé la vie d’un type d’organisme se trouve altéré et lui devient néfaste44. À part de tels cas, force est d’affirmer que la vie découle d’une harmonie constitutive entre le milieu et l’organisme45. Concevoir une telle harmonie permet également de concilier la biologie et la physique, là où les conceptions matérialistes ou spiritualistes de la nature, plutôt que de penser l’accord entre le milieu inerte et l’organisme vivant, diffusent une image antagoniste de leur rapport. Comte renvoie dos à dos ces deux conceptions « aberrantes », « également contraires au vrai génie de la philosophie naturelle » : les « cosmologistes » tentent de réduire la biologie à une simple émanation de la science physique, tandis que les biologistes tentent d’échapper à ce joug matérialiste en voulant constituer l’étude de la vie sans aucune subordination à l’étude du monde46. À l’inverse de ces deux images isolées de la matière et de la vie, également incapables de concevoir le milieu inerte comme fournissant les conditions d’existence des vivants, « le dogme fondamental du positivisme consiste dans l’harmonie universelle, […] dans une conciliation permanente des lois biologiques avec les lois cosmologiques47 ».

    24Le dogme positiviste de l’harmonie universelle repose donc entièrement sur le concept de « milieu » qui est un des rares néologismes forgés par Comte. Dans les Leçons, Comte interrompt le cours de sa pensée pour expliquer, en note, la manière dont ce concept s’est imposé à lui :

    Il serait superflu, j’espère, de motiver expressément l’usage fréquent que je ferai désormais, en biologie, du mot milieu, pour désigner spécialement, d’une manière nette et rapide, non seulement le fluide où l’organisme est plongé, mais, en général, l’ensemble total des circonstances extérieures, d’un genre quelconque, nécessaires à l’existence de chaque organisme déterminé. Ceux qui auront suffisamment médité sur le rôle capital que doit remplir, dans toute biologie positive, l’idée correspondante, ne me reprocheront pas, sans doute, l’introduction de cette expression nouvelle. Quant à moi, la spontanéité avec laquelle elle s’est si souvent présentée sous ma plume, malgré ma constante aversion pour le néologisme systématique, ne me permet guère de douter que ce terme abstrait ne manquât réellement jusqu’ici à la science des corps vivants48.

    25Véritable opérateur de synthèse, le concept de milieu est sans doute la contribution principale de Comte à cette science naissante qu’est la biologie, incapable encore de formuler ses propres lois et de conceptualiser proprement ce qu’elle décrit. Nettement en excès sur le sens newtonien des fluides entourant un corps, la définition comtienne du milieu comme ensemble total des circonstances extérieures nécessaires à l’existence de chaque organisme déterminé semble être le produit d’un équilibre savant entre les « milieux ambiants » lamarckiens et les « conditions d’existence » cuvieriennes. Or, une telle définition pose d’emblée un problème qui accompagnera le concept de milieu tout au long du xixe siècle, à savoir sa très vaste compréhension : comment atteindre le savoir de l’ensemble des circonstances nécessaires à l’existence d’un organisme ?

    26Sans surprise, la relation entre l’organisme et le milieu constitue « le vrai terme », « le grand problème permanent » de la pensée biologique selon Comte49 : elle constitue le fil qui doit guider les travaux, tout en leur fournissant une finalité philosophique. Au cœur de ce problème permanent de la biologie, on retrouve la question centrale de la dépendance, telle qu’elle est articulée à présent à la modification. La théorie positiviste des milieux ne se caractérise aucunement par une action unilatérale du milieu sur l’organisme – formulée en termes d’« influence » –, précisément parce qu’elle thématise la capacité de l’organisme à modifier son milieu de vie. En effet, lorsqu’on passe en revue la hiérarchie biologique où on aperçoit au dernier rang les végétaux, on voit que « ces animaux fixés qui, ne pouvant presque aucunement modifier la constitution du milieu correspondant, subissent nécessairement la fatale influence de ses plus légères altérations50 ». En raison de la relative simplicité de leur organisation, ces mêmes végétaux dépendent des conditions d’existence qui seraient également simples et peu nombreuses, lorsqu’on les compare à celles dont les êtres organiques plus complexes ont besoin. À l’inverse, l’homme qui ne peut vivre qu’à l’aide de l’ensemble le plus complexe de conditions extérieures favorables s’avère davantage capable de supporter leur variation, en raison de sa « plus grande aptitude à réagir sur le système ambiant51 ». Ainsi, sur deux plans distincts, à savoir celui des conditions d’existence et celui de leurs variations, les êtres organiques dépendent différemment de leur milieu : les êtres les plus complexes nécessitent des milieux plus riches sur lesquels ils agissent plus, tandis que les plus simples sont plus passifs dans des milieux plus élémentaires.

    27Toutefois, si la biologie est la science qui a effectivement élaboré le concept de milieu, elle ne peut prétendre à l’étude exclusive de tous les milieux, puisque « toute existence étant relative, il faut bien que, même en cosmologie, chaque phénomène soit conçu en rapport avec le milieu où il s’accomplit52 ». En effet, un véritable savoir mésologique ne peut se contenter des données purement biologiques, puisque le milieu sous l’influence duquel l’organisme accomplit ses phénomènes vitaux doit être analysé chimiquement et physiquement avant d’être l’objet d’une attention biologique53. En effet, dans la série mésologique des savoirs, la biologie a une place intermédiaire entre la physique et la sociologie, la première s’occupant des dépendances inorganiques des êtres aux milieux inertes et la seconde se consacrant aux dépendances à la fois organiques et symboliques des agents aux milieux sociaux. Ainsi, l’étude des milieux les plus complexes comme les milieux sociaux se rattache aux connaissances inorganiques, notamment physico-chimiques et astronomiques54. Les lois du monde dominent l’homme vivant à partir du moment où on considère que la vie n’est pas un phénomène indépendant des lois de la nature physique. Et c’est précisément par l’élaboration du modèle même de la relation entre l’organisme et le milieu que la biologie établit une continuité de la nature entre la physique et la sociologie.

    28Or, quelles seraient la portée et les limites de la biologie proprement dite dans la série des savoirs du milieu ? Comte semble hésiter entre la défense énergique d’un déterminisme biologique annoncé dans les Cours et un manque de précision qui caractériserait les lois vitales évoqué dans le Système. D’une part, la biologie comme étude de la relation entre les organismes et leur milieu semble inaugurer un véritable plan de prévision rationnelle, car elle devrait nous permettre de prévoir comment agira, dans des circonstances données, tel organisme déterminé. Toutefois, malgré cette perspective alléchante, une théorie générale des milieux organiques telle que Blainville l’a amorcée lorsqu’il s’est penché sur l’étude des modificateurs externes, est encore tellement « imparfaite et même si peu caractérisée que la plupart des physiologistes actuels n’en soupçonnent pas l’existence distincte et nécessaire55 ». Si la théorie des milieux proprement dite est à venir, Comte en fournit cependant les fondements, surtout lorsqu’il déclare que sans une « théorie fondamentale des milieux organiques », la biologie manque de rationalité56. En effet, une fois qu’on admet que l’état vital suppose nécessairement un ensemble d’actions et de conditions extérieures pour exister, la théorie des milieux organiques doit prendre comme objet « l’analyse exacte de ces diverses conditions essentielles de l’existence générale des corps vivants57 ». L’intérêt principal d’une telle théorie – nécessairement multidisciplinaire – des milieux serait donc de fournir suffisamment de connaissances non biologiques sur les milieux physiques à la biologie pour qu’elle puisse déterminer la réaction d’un organisme déterminé :

    Placé dans un système donné de circonstances extérieures, un organisme défini doit toujours agir d’une manière nécessairement déterminée ; et, en sens inverse, la même action ne saurait être identiquement produite par des organismes vraiment distincts. Il y a donc lieu à conclure alternativement, ou l’acte d’après le sujet, ou l’agent d’après l’acte58.

    29Cette question de la prévision mésologique est immédiatement liée à celle de l’expérimentation physiologique. Cette dernière ne peut se pratiquer selon Comte qu’en altérant soit l’organisme, soit le milieu. Par rapport à la vivisection, précise Comte, l’expérimentation sur le milieu telle qu’elle est rendue possible par Lamarck constitue un genre d’expérience moins violent et plus adapté à la nature des phénomènes vitaux, précisément parce qu’elle permet une modification plus grande de l’organisme59. Plus l’organisme est élevé, plus il devient « artificiellement modifiable60 », parce qu’il s’avère sensible à un nombre élevé de facteurs externes qu’on peut altérer en fonction des motifs de l’expérimentation. Considérée sous ce point de vue, la biologie semble donc permettre à la fois la prévision et la modification des actions et des réactions des organismes en fonction des rapports qu’ils entretiennent avec leur milieu. La pensée positive insiste vivement sur le caractère « éminemment modifiable » des phénomènes biologiques, devenus perméables à l’intervention humaine grâce à la connaissance de la loi de la concordance de l’organisme à son milieu. Cette théorie de la modificabilité des phénomènes vitaux, rendue possible par le « principe philosophique des conditions d’existence » constitue une « nouvelle influence philosophique de la biologie positive » :

    Le concours beaucoup plus étendu de conditions hétérogènes, qu’exige nécessairement l’accomplissement des phénomènes vitaux, nous permet, en effet, de les modifier, bien plus que tous les autres, au gré de notre intervention, à l’action de laquelle la plupart de ces conditions sont, par leur nature, accessibles, soit qu’elles se rapportent à l’organisme ou au système ambiant61.

    30Or, d’autre part, cet optimisme sur les capacités de la biologie à prévoir et à modifier les organismes supérieurs se trouve nuancé dans le Système, qui semble plutôt orienter la connaissance des milieux humains vers la sociologie. Une science unifiée des milieux devrait « chercher le système d’influences extérieures propres à faire émaner d’une organisation donnée une existence aussi donnée62 ». Or, selon Comte, les lois biologiques ne seront jamais assez précises pour atteindre un tel savoir, tant elles seraient condamnées à rester « oiseuses » quant à la détermination exacte de la relation entre l’homme et son milieu. Quel domaine de savoir pourrait prétendre à une telle exhaustivité, du milieu physico-chimique nécessaire à l’émergence de l’organisme vital jusqu’au milieu social des organisations complexes ? À l’aune de cette question, le milieu apparaît comme le problème central autour duquel pivotent les domaines de savoir, hiérarchisés selon la complexité qu’ils peuvent saisir. Si, avant la biologie, aucune autre science ne pouvait faire « du grand principe philosophique des conditions d’existence » un usage aussi capital, c’est la science sociale qui « comporte et qui exige même l’application la plus complète et la plus importante de ce principe général63 ». Évoquer le caractère « philosophique » du principe des conditions d’existence revient ainsi pour Comte à déclarer que son champ d’application dépasse le strict domaine de la biologie, tant cette notion « convient nécessairement à tous les ordres de phénomènes sans exception64 ». Toutefois, plus les ordres de phénomènes se complexifient dans la hiérarchie allant de l’inorganique vers l’organique et l’organisation sociale, plus l’analyse des milieux s’avère ardue. Aux niveaux supérieurs d’organisation, « puisque se combinent un grand nombre d’influences hétérogènes, le lien entre l’être et son milieu s’y révèle plus enchevêtré, moins facilement lisible, passant par plus de médiations encore qu’au niveau purement vital65 ». À cet autre degré de complexité que constitue l’humanité, doit correspondre une autre science, taillée à sa mesure, qui serait à même d’étendre le grand principe de conditions d’existence au champ social.

    Qu’est-ce qu’un milieu social ?

    31L’introduction du néologisme « milieu » comme faisant partie de la dualité essentielle de la biologie va de pair chez Comte avec la critique rigoureuse et l’élimination définitive du concept de « climat » que Montesquieu considérait comme un modificateur social. Il est vrai, selon Comte, que De l’esprit des lois éveille l’admiration en ce qu’il permet de « concevoir désormais les phénomènes politiques comme aussi nécessairement assujettis à d’invariables lois naturelles que tous les autres phénomènes quelconques66 ». Comte trouve même étonnant, historiquement, qu’un tel effort ait pu avoir lieu dans une période où les savoirs du vivant étaient si peu florissants, si peu imprégnés de la positivité. La seule portion de positivité « est celle où Montesquieu s’efforce d’apprécier exactement l’influence sociale des diverses causes locales continues, dont l’ensemble peut être désigné, en politique, sous le nom de climat67 ». Cependant, en historien des sciences et de la pensée, Comte considère que ces efforts de Montesquieu étaient voués à l’échec parce que les conditions de possibilité d’une science sociale n’étaient pas réunies : si De l’esprit des lois exagère l’influence politique des climats, c’est parce qu’il manque à Montesquieu les outils théoriques adéquats pour établir un juste parallélisme entre conditions d’existence et société. La raison de l’échec de la constitution d’une science sociale réside dans le fait que l’esprit scientifique en général – et l’esprit biologique en particulier – n’avait pas encore atteint sa maturité, il se trouvait incapable de régénérer le monde politique. Si le geste de Montesquieu est louable au-delà de son caractère nécessairement prématuré, on ne peut en dire autant d’autres « aberrations, théoriques et pratiques, relatives aux climats68 ». En effet, le vieux thème du climat n’était qu’un mode provisoire et prépositiviste servant à désigner une réalité que seul le concept de milieu réussit pleinement à nommer, puisque ce dernier « fournit seul le lien direct entre l’étude totale de la nature vivante, individuelle ou collective, et celle de la nature morte69 ». Une telle articulation est capitale, parce que là où le concept de climat échoue à caractériser le rapport entre les lois de la nature et celles du social, celui de milieu permet, en un même mouvement, de « remonter » de l’inorganique vers l’organique individuel et ensuite social. Si le traité d’Hippocrate inaugurant la tradition climatique désignait par climat les influences matérielles subies par les vivants, « une telle dénomination exigerait une extension forcée pour embrasser réellement tout ce premier système modificateur [composé de facteurs physiques]. Le nom de milieu, déjà généralisé par les biologistes, me semble plus convenable à cet égard70 ». Dès lors, Comte dresse un seuil épistémologique qui sépare définitivement le climat et le milieu, le premier prenant progressivement son sens restreint et actuel, tandis que le second est voué à occuper une place prépondérante dans la constitution de la philosophie positive.

    32Or, en quoi la théorie générale des milieux s’avère-t-elle indispensable à la constitution du positivisme et, inséparablement, de la sociologie, de cette « science finale » ? Pour le saisir, il convient de rappeler à quel point l’émergence de la théorie des milieux s’inscrit dans un contexte de crise sociale et politique généralisée. On le sait, la philosophie sociale comtienne a pour but de conjurer une « imminente dislocation générale » qui pourrait résulter de « cette misérable constitution oscillatoire de la vie sociale » française entre l’école rétrograde et l’école révolutionnaire71 : ni la métaphysique révolutionnaire, ni la théologie prérévolutionnaire paraissent capables d’empêcher la démoralisation publique qui proviendrait de l’anarchie intellectuelle et qui caractériserait « la grande crise des sociétés modernes72 ». La pensée mésopolitique telle qu’elle se déploie pleinement chez Comte répond ainsi à une profonde crise sociale, puisqu’elle est élaborée dans un moment marqué par « une anxiété profondément pénible sur l’issue réelle que peut finalement comporter une semblable situation73 ». Produit d’une configuration oscillant entre les pôles anarchique et rétrograde, principal vecteur de l’harmonie universelle et véritable pilier de la philosophie sociale, la mésopolitique est l’élément central d’une pacification tout à la fois philosophique, scientifique et sociale, à savoir la seule pacification totale possible74. Il importe ainsi de porter attention à ce rôle fondamental qu’elle occupe dans la philosophie positive.

    33Au niveau le plus général, si l’absence de synthèse scientifique et l’absence de solution politique sont les deux éléments fondamentaux qui caractérisent la crise moderne, seule la philosophie positive qui se déploie sur ces deux fronts s’avère capable de « présider à la réorganisation finale des sociétés modernes75 ». Or, au niveau d’une analyse de l’appareil théorique du positivisme, lorsqu’on s’intéresse aux outils conceptuels qu’il forge pour atteindre ce dessein, il apparaît que l’invention du concept de milieu et l’élaboration d’une théorie générale des milieux répondent précisément à ce qu’on appellerait aujourd’hui un impératif de « transversalité » qu’implique la crise sociale et intellectuelle, elle-même plurielle. En effet, quel autre opérateur conceptuel pourrait constituer une loi qui soit à la fois physique, biologique et sociale, permettant ainsi de faire régner une harmonie inséparablement scientifique et politique ? Quel outil de synthèse, si ce n’est la théorie des milieux, serait capable d’« étendre aux phénomènes sociaux l’esprit général qui déjà domine à l’égard de tous les autres phénomènes naturels76 » ? Dans la mesure où la nouvelle philosophie politique qui souhaite embrasser l’ensemble de la question sociale entend formuler des lois sociales sur lesquelles la réorganisation pourrait s’appuyer et qui seraient de même étoffe que les lois de la nature, la transversalité que permet le concept de milieu entre la physique, la biologie et la sociologie s’avère centrale dans un tel effort. Sans elle, le projet même d’une continuité entre les sciences serait compromis, rendant à son tour impossible le fondement scientifique de la légitimité de l’action publique.

    34La visée de cette double continuité – d’abord entre les sciences elles-mêmes, allant de la physique vers la biologie et la nouvelle sociologie, puis entre ces sciences et l’action politique – indique bien ce qu’est la mésopolitique pour Auguste Comte. En effet, la mésopolitique est l’action environnementale qu’exerce la société sur elle-même et sur les choses, en tant que cette action obéit au principe des conditions d’existence. Sa pleine compréhension implique de saisir la subordination nécessaire de la politique à la science, puisque pour Comte « la vraie liberté ne peut consister, sans doute, qu’en une soumission rationnelle à la seule prépondérance […] des lois fondamentales de la nature, à l’abri de tout arbitraire commandement personnel77 ». Le seul moyen de chasser l’arbitraire du champ politique consiste à rapporter les phénomènes politiques aux régularités de la société que la science sociale formulerait sous forme de lois. Or, comment articuler les lois invariables de la nature, tellement bien établies au niveau le plus « simple » que constitue la physique, aux phénomènes variables de la vie organique et surtout, de l’organisation sociale ? « À raison de sa complication supérieure, le monde politique doit être certes encore plus mal réglé que le monde astronomique, physique, chimique ou biologique78. » C’est la science qui devrait régénérer la société, mais elle ne pourra pas le faire par une simple extension des lois physiques aux lois vitales puis aux lois sociales ; il lui faut reconnaître la complexité spécifique de chaque niveau et de constater leurs propres régularités. Cependant, l’apparition historique des positivités dans les domaines comme la chimie ou la biologie devrait se traduire dans la positivité des lois sociales, car la théorie du développement universel de l’esprit humain annonce un élargissement des positivités aux domaines les plus spéculatifs79. Ainsi, toute la question est de guider l’extension de la positivité aux affaires sociales et politiques, en localisant notamment les lois susceptibles d’être valables dans les divers registres, précisément comme la loi philosophique des conditions d’existence, « éminemment applicable, par sa nature, aux phénomènes politiques80 ».

    35Animé par ce double souci scientifique et politique, Comte se sert activement du principe des conditions d’existence dans la distinction qu’il effectue pour l’ensemble des sciences, notamment lorsqu’il sépare l’état statique et l’état dynamique d’une société. D’une part, les conditions d’existence d’un organisme social se donnent toujours sous forme d’un ordre existant, plus ou moins stabilisé, qui constitue l’objet de l’étude statique81. D’autre part, la vie collective comporte indéniablement une dimension développementale qui se présente comme un progrès et doit faire l’objet d’une étude dynamique. Ainsi, les conditions d’existence et le mouvement continu d’une société, la statique sociale et la dynamique sociale composent ensemble la « saine physique sociale », réaffirmant une fois de plus l’harmonie entre la science (stable) et la politique (variable), comme celle entre l’ordre et le progrès. L’étude du milieu s’avère inséparable de celle du développement, puisqu’un organisme individuel ou social se développe nécessairement dans un milieu dont il s’agit de connaître la composition.

    36Abordé du point de vue de la physique sociale, le principe des conditions d’existence se présente donc sous un double aspect. D’un côté, il permet de lier l’humanité à la matérialité physique, chimique et biologique de la Terre, sous la forme très concrète de l’assignation d’une société précise à certaines conditions d’existence formées par le milieu convenable où elle se développe. C’est la raison pour laquelle la sociologie ne peut apparaître qu’après les sciences permettant d’analyser la composition des milieux dans lesquelles les phénomènes sociaux ont lieu. La statique sociale cherche les lois de la coexistence des organismes avec la matérialité de leurs milieux de vie, non pas à la manière du matérialisme du xviiie siècle qui ignorait le principe des conditions d’existence, mais en ayant précisément intégré un tel principe qui lie « intérieurement » les vivants à leur entourage82. De ce point de vue, l’humanité se rapporte toujours à une extériorité qui la rend possible et de laquelle elle a constamment besoin pour poursuivre son existence biologique ; elle est alors invitée à faire preuve d’humilité face à cette matérialité qui la domine. Or, de l’autre côté, les conditions d’existence de l’humanité sont loin d’être exclusivement déterminées par une nature non humaine, puisque le développement humain qu’étudie la dynamique sociale entraîne une amélioration croissante de ces conditions83. Force est de constater, écrit Comte, « l’évidente amélioration que l’évolution sociale a fait éprouver au système extérieur de nos conditions d’existence, soit par une action croissante et sagement dirigée sur le monde ambiant, d’après le progrès des sciences et des arts, soit par l’adoucissement constant de nos mœurs, soit enfin par le perfectionnement graduel de l’organisation sociale84 ».

    37Ce point indique ainsi, au cœur de la rationalité mésopolitique, une circularité fondamentale entre l’action humaine et les conditions d’existence, élaborée bien avant l’avènement bruyant du concept d’Anthropocène au début des années 200085. Chez Comte, si l’humanité est appelée à se débarrasser de son orgueil métaphysique en ce qu’elle est intimement liée à la matérialité de ce qui l’entoure, elle ne constitue pas moins la seule race animale qui peut agir activement sur ses propres conditions d’existence, autant sociales que vitales. « Le système extérieur [des] conditions d’existence » de l’humanité est ainsi constamment modifié, non pas seulement par l’action technique sur le monde, mais aussi par la transformation de l’organisation sociale qui ne constitue pas moins un milieu pour les hommes. Une telle circularité s’inscrit dans le grand dualisme philosophique entre l’organisme et le milieu, toutefois avec une extension primordiale en ceci que le dualisme concerne également l’organisme social et ses conditions d’existence constamment modifiées. Ainsi, « l’étude positive du développement social suppose […], la corrélation continue de ces deux notions indispensables, l’humanité qui accomplit le phénomène, et l’ensemble constant des influences extérieures quelconques86 ». Entre l’agent du phénomène social et le milieu où il se développe se tisse alors un lien singulier, qui accroît la complexité de l’étude du social par rapport aux autres sciences positives. Autrement dit, si l’étude des conditions d’existence de l’humanité implique une subordination nécessaire de la science sociale à l’ensemble de la philosophie naturelle87, l’étude des conditions d’existence sociale constamment modifiées marque l’excès de la sociologie sur la biologie et la physique.

    38On comprend mieux à présent les raisons de la multiplication, sous la plume de Comte, d’expressions telles que « milieu populaire », « milieu révolutionnaire », « milieu britannique » ou encore « milieu déréglé88 » : elles désignent des milieux sociaux irréductibles à une simple analyse de conditions d’existence physiques ou biologiques. L’analyse du milieu matériel s’avère insuffisante lorsqu’on veut aborder la complexité d’un milieu social dans lequel, par exemple, certaines idées se diffusent plus facilement que d’autres. Ainsi, le milieu prolétaire devrait constituer un « point d’appui naturel » pour la nouvelle spiritualité positiviste, en fonction du principe selon lequel « après l’établissement d’une doctrine générale, la principale condition pour constituer l’empire de l’opinion publique consiste dans l’existence d’un milieu social propre à faire habituellement prévaloir les principes fondamentaux89 ». C’est ainsi que le positivisme se diffuse mieux dans certains milieux sociaux que d’autres, à la manière d’un organisme se développant dans un milieu convenable ou de l’eau qui ne rencontre point de résistance dans tel milieu physique90. Si le milieu social semble ici renvoyer aux concepts newtoniens ou lamarckiens des milieux physico-biologiques, cette référence se limite à un modèle générique pour penser la diffusion d’un phénomène dans certaines circonstances. Dès lors que l’enjeu devient la détermination de la diffusion des idées ou des doctrines dans certains milieux sociaux, l’analyse requiert d’autres points d’appui que la mécanique ou la biologie. Or, Comte semble rencontrer sur ce point une série d’obstacles qui l’empêchent d’élaborer pleinement la singularité des milieux sociaux. La principale difficulté semble résider dans la distinction entre milieu matériel et milieu social, car s’« il ne faut jamais juger une doctrine morale et sociale indépendamment du milieu correspondant », l’analyse d’un tel milieu semble toujours nous renvoyer vers une analyse physico-biologique, en fonction d’un effort constant pour « déterminer la constitution matérielle du milieu social91 ». Comte constate lui-même à quel point une théorie des milieux sociologiques semble prématurée, car il s’avère difficile d’analyser les éléments d’un milieu social encore plus complexe que le milieu vital et le milieu physique, dans un contexte où même l’étude de ces derniers est à peine entamée92.

    39La théorie des milieux sociaux est donc une théorie à venir, et le projet d’une connaissance totale des éléments d’un milieu humain est sans doute le rêve ultime de la science sociale telle que Comte l’a envisagée. Englobant les éléments astronomiques, physiques, chimiques et biologiques des milieux humains, la science ultime devrait en plus tenter de déchiffrer les conditions d’existence pour telle ou telle forme de phénomène social. Connaître l’humanité, c’est tenter de la connaître par extrospection, en passant par le dehors, mais un savoir total de la constitution du « dehors » pour chaque sujet en question impliquerait une quantité d’analyses et d’informations inouïe qu’aucune science ne semble être en mesure de réunir. Une telle ambition, Comte l’admet, dépasse en tous cas les moyens de la sociologie naissante. Or, cette insuffisance provisoire de la sociologie ne contrarie en rien l’espoir positiviste de modification sociale. C’est la théorie comtienne de la modificabilité qui éclaire la circularité fondamentale entre les conditions d’existence sociales et l’humanité comme étant à la fois l’agent et le « patent » de celles-ci.

    Les limites de la modificabilité. Théorie des milieux et le principe de Broussais

    40Le problème de la modificabilité, dont on n’a abordé que l’aspect biologique – plus un organisme est complexe, plus il est modifiable –, est la véritable clé de voûte du dualisme fondamental que construit Comte entre l’organisme et le milieu ; c’est également lui qui devrait légitimer le lien de la théorie des milieux au projet politique de la régénération de la société. La grande synthèse positiviste doit, de ce point de vue, être considérée comme une contribution critique à la problématisation plus large de la modification humaine par les divers projets de science de l’homme qui la précèdent. Face à cette problématisation générale de modification de l’homme, notamment à travers la modification des circonstances dans lesquelles il vit, dont on a parcouru les grandes lignes telles qu’elles paraissent émerger dans la seconde moitié du xviiie siècle, Comte entreprend une tentative de limitation. Pourtant, cette limitation vise non pas la disqualification de l’idée de la modification humaine en tant que telle, mais sa refondation sur des principes valides. En effet, un des grands efforts théoriques du positivisme consiste à tenter de circonscrire les limites légitimes de la modification humaine, lesquelles constituent autant d’horizons possibles pour la mésopolitique à venir.

    41Comme dans les autres champs de problématisation dont il a hérité, Comte procède à un examen critique des tentatives antérieures d’établissement d’une théorie de la modificabilité. Parallèlement aux critiques qu’il formule contre la vague théorie des climats, Comte s’engage alors dans une démonstration contre l’idée, très répandue au sein du sensualisme du xviiie siècle, de la modificabilité illimitée, strict corrélat de la perfectibilité indéfinie. Cette critique comtienne des ambitions démesurées de « l’enfance de la raison93 » est capitale, car elle indique le passage d’un optimisme indéterminé en matière d’interventionnisme mésopolitique à une réflexion mesurée sur les possibilités réelles de la modification des hommes. Pour saisir les enjeux d’une telle critique, il faut sans doute distinguer deux aspects qui semblent entremêlés dans le contexte de la Révolution, l’un politique et l’autre épistémologique. Du point de vue politique, les prétentions excessives de la Révolution pour créer un homme nouveau ou pour le façonner à la manière d’une matière infiniment flexible sont pour Comte autant de signes d’un interventionnisme prématuré. Ce dernier est victime de sa propre croyance sur le fonctionnement de l’esprit humain, dominé par un sensualisme simpliste qui « remonte » des sens aux idées pour ne proposer à la philosophie qu’une image physiologique de l’homme social. Or, de telles prétentions pour régénérer l’homme sensible sont considérées par Comte comme épistémologiquement illégitimes, précisément parce qu’elles ignorent le grand principe des conditions d’existence.

    42Cette situation de faiblesse dans laquelle se trouve la théorie pré-comtienne de la modificabilité s’explique d’abord par une raison historique, relative au développement général de la science. De la même manière que la sociologie ne pouvait naître qu’après l’établissement de la biologie par Lamarck et Cuvier, une véritable théorie de la modification sociale ne devient possible qu’à partir du principe des conditions d’existence, qui annule et remplace progressivement le paradigme de l’homme sensible conçu comme étant indéfiniment modifiable. Par ailleurs, et Comte ne cesse de l’affirmer, la pensée politique est en retard sur la « saine » biologie : les hommes d’État et les publicistes croient encore que les phénomènes sociaux sont « indéfiniment et arbitrairement modifiables », tant ils se plaisent à imaginer l’espèce humaine « toujours prête à subir passivement l’influence quelconque du législateur94 ». Or, la biologie établissait sous forme de loi de la nature que le système ambiant ne pouvait modifier l’organisme sans que celui-ci exerce à son tour une influence correspondante95. L’orgueil modificateur des premières Lumières et des révolutionnaires combinait ainsi deux erreurs : une croyance exagérée en la puissance transformatrice des législateurs et une sous-estimation systématique de la force des agents sociaux comme acteurs possibles de leurs propres conditions d’existence. Tant que le « social » n’est pas isolé comme un niveau de réalité spécifique, l’abstraction sur « l’homme » sensible conduit à en faire un matériau flexible aux mains du législateur.

    43Face à cette double illusion, la stratégie positiviste consiste à fixer « les limites générales de variation propre à l’ordre humain96 ». Il faut bien saisir la cohérence d’une telle tentative de limitation de la modificabilité avec le projet général du positivisme consistant à établir une synthèse générale des sciences. Comment, en effet, pourrait-on fonder une science sociale si la société et l’homme se trouvent soumis à une variabilité qui ne connaît pas de limites ? De manière encore plus grave, comment pourrait-on tempérer les ambitions démesurées de la politique, voire des politiques, visant à modifier indéfiniment l’homme et la société, si les lois de la nature ne fixent aucune limite au phénomène général de modificabilité ? Captifs qu’ils sont d’une vision sensualiste de l’homme et d’une idée de la variation illimitée des phénomènes, ces politiciens ou publicistes ne connaissent pas – au sens littéral du terme – de lois : ni celles de la nature, ni celles de la société. Il convient alors de dénoncer « cette disposition contradictoire de l’orgueil législatif qui, en refusant d’admettre aucune loi naturelle, s’efforce d’y maintenir artificiellement un ordre inaltérable97 ».

    44Par conséquent, la seule instance qui pourrait établir les strictes limites de la modificabilité et les imposer à la politique est la science positive, ainsi que les lois qu’elle formule. Parallèlement au principe des conditions d’existence, les travaux de Broussais en philosophie physiologique interviennent précisément à ce moment critique. Broussais joue un double rôle décisif dans la pensée de Comte : d’une part, il fournit une image proprement physiologique du rapport entre l’homme et son milieu par le biais d’une réélaboration philosophique du phénomène d’irritabilité ; d’autre part, il permet d’introduire le modèle de « type normal » par rapport auquel on peut ordonner les variations, les séparant en normales et pathologiques. À la jonction de ces deux axes, le phénomène de la modificabilité tel qu’il est intégré dans la pathologie via l’irritabilité prend donc une allure inédite avec Broussais, considéré par Comte comme le véritable « fondateur de la pathologie positive ». L’apport principal de cette science positive consiste ainsi à poser un seuil de normalité physiologique au-delà duquel les variations deviennent pathologiques. « L’homme ne peut exister que par l’excitation ou la stimulation […] qu’exercent sur ses organes les milieux dans lesquels il est forcé de vivre. Ces milieux ne se bornent pas à stimuler la surface externe de son corps […] ; ils pénètrent par les ouvertures naturelles, ouvertures qui sont elles-mêmes des organes sensitifs98. »

    45Adoptant le sens lamarckien du concept de milieu, Broussais l’interpose ainsi dans le domaine de la physiologie, dans la mesure où le corps humain se trouve pénétré par les corps étrangers qui l’entourent et qui l’excitent. Les modificateurs nécessaires à l’existence de l’organisme ne deviennent irritants que lorsqu’il quitte la sphère de la normalité physiologique. Ce rapport fondamental entre l’organisme et son milieu élaboré du point de vue de l’irritabilité, Broussais le tient pour la proposition fondamentale de la doctrine physiologique99. Tant que la médecine n’avait pas fait de l’excitation « la base d’un système régulier applicable à la santé aussi bien qu’à la maladie100 », tant que les savoirs du vivant se trouvaient dans l’incapacité à matérialiser suffisamment le principe vital pour le « mettre en rapport avec les agents extérieurs101 » – par le biais des apports de la chimie et de Lamarck –, cette proposition fondamentale restait inaccessible. Par elle, Broussais fournit non seulement une traduction pour la physiologie du principe cuvierien des conditions d’existence et du concept lamarckien des milieux ambiants, mais aussi un critère pour mettre fin à l’illusion de la modificabilité illimitée. Du point de vue de la physiologie, l’homme dépend strictement des modificateurs de son milieu qui lui permettent d’exister, mais il n’entretient pas moins avec ces derniers un rapport fragile d’équilibre où il y va de sa santé. Broussais, en définissant le rapport du vivant à son milieu en termes de normal et de pathologique, inaugure un nouvel espace pour penser une modificabilité limitée.

    46Au vu de ces éléments, on comprend pourquoi Comte déclare que « le principe de Broussais va devenir le vrai principe général propre à la théorie de la modificabilité envers des phénomènes quelconques102 ». Par le principe de Broussais, il faut d’abord comprendre l’identité entre la maladie et la santé en tant qu’elles ne sont rien d’autre que des degrés de variation par rapport à une régularité103. Pour Comte, ce principe peut être étendu au champ social, envisagé à son tour comme un milieu spécifique doté de modificateurs qui restent à identifier. Si, dans l’histoire de l’individu comme dans celle des sociétés, des « perturbations » peuvent émerger en raison de certains modificateurs, le principe de Broussais permet de déclarer que celles-ci ne diffèrent de l’ordre normal que par leur degré d’intensité, sans donner lieu à un état nouveau104. Le terme même « modification » convient parfaitement pour décrire cette situation où l’action humaine se trouve non pas « créée » ex nihilo, mais modifiée au sens précis d’un changement opéré sur une réalité déjà donnée105. Loin des illusions démiurgiques de l’« orgueil législateur » caractéristique du xviiie siècle où l’action politique se définissait comme un acte de création, la saine politique positive n’intervient sur les hommes que pour les modifier, précisément parce qu’elle s’appuie sur la connaissance de la société en tant qu’elle est déjà donnée.

    47Or, on l’a déjà vu, plus un phénomène est complexe, plus il est modifiable, parce qu’il est affecté par les variations des ordres qui lui sont antérieurs. L’existence sociale est nécessairement subordonnée à l’ordre vital et à l’ordre matériel, selon la hiérarchie encyclopédique des sept degrés essentiels, mathématique, astronomique, physique, chimique, vital, social et enfin moral106. Seuls les trois derniers degrés sont organiques, la sociologie « absorbant la biologie à titre de préambule et la morale à titre de conclusion107 ». Seulement, il ne faut pas conclure trop rapidement à une modification directe des degrés consécutifs les uns par rapport aux autres, puisque, par exemple, « l’ordre social se trouve indirectement affecté par toutes les altérations que le milieu matériel peut apporter dans l’ordre vital108 ». Cela signifie que, obéissant aux temporalités différentes, l’ordre vital et l’ordre social ne sont pas influencés de la même manière par les modifications physiques ; plus précisément, il existe des influences matérielles qui peuvent « directement » altérer la socialité sans troubler sensiblement la vitalité. Sur ce point, la divergence de Comte avec la théorie lamarckienne du caractère acquis devient sensible, puisque Comte refuse d’admettre que les modificateurs physiques puissent, avec le temps, transformer les espèces.

    48Parmi ces « modificateurs physiques » qui transforment surtout l’ordre social, il faut inclure aussi la chimie, qui constitue « la base du pouvoir humain » en ceci qu’elle contribue à une « modification directe du milieu ambiant109 ». Cette haute considération de la chimie comme étant « l’action réelle de l’homme sur le monde extérieur » ou « l’un des principaux aspects de l’évolution sociale » a des effets non seulement sur la connaissance mais aussi et surtout sur la modification des milieux inertes. L’ensemble des modifications physico-chimiques du milieu ambiant affecte donc l’ordre social l’humanité, en changeant notamment sa longévité ou la concentration de la population humaine sur tel ou tel lieu. Ainsi, si l’ordre social est plus modifiable que l’ordre vital, c’est aussi parce que de telles modifications l’atteignent plus facilement, des éléments comme la longévité de la vie ayant une influence directe. Toutefois, « l’ensemble des lois du monde nous est encore trop peu connu pour que nous puissions apprécier assez des relations aussi délicates », dont l’étude appartiendrait aux successeurs de Comte110. Comment la modification chimique des milieux de vie affecte-t-elle la vie sociale ? Telle est la question étonnante que pose la théorie comtienne des milieux, en établissant une proximité qui nous paraît aujourd’hui presque fantastique entre la chimie et la sociologie. Une telle proximité n’est possible que sur le modèle du grand dualisme entre l’organisme et le milieu. Si la 49e leçon des Cours s’intitule « Relations nécessaires de la physique sociale avec les autres branches fondamentales de la philosophie positive », c’est parce que la connaissance combinée de l’organisme vivant et des milieux inertes dans lesquels il vit constitue la condition de possibilité de la sociologie : « Sans l’usage permanent d’un tel dualisme philosophique, aucune spéculation sociale ne saurait, évidemment, jamais comporter une vraie positivité111. » L’étude des rapports sociaux ne peut s’appuyer que sur le rapport primordialement physique et chimique, ensuite biologique qu’entretient l’organisme avec ses milieux de vie. En ce sens, c’est bien la théorie générale des milieux qui rend possible la sociologie dans l’ordre des savoirs positifs.

    49Cette nouvelle théorie des milieux sociaux, « encore moins comprise que la théorie des milieux biologiques », présente selon Comte une extrême complication. Là où elle doit advenir règne encore le doublet caduc formé par les principes de climat et de race, dépourvus d’un vrai caractère positif – Comte ne cache pas son mépris envers les « prétendus penseurs » qui en font un usage qu’ils estiment scientifique112. La raison fondamentale de ces errements sur le climat et la race, qui postulent une modificabilité illimitée des vivants sans connaître la vraie nature des modificateurs sociaux, réside surtout en ceci qu’ils ne subordonnent pas « l’examen des altérations quelconques à l’appréciation fondamentale du type normal113 ». Tant que le principe de Broussais manque à l’analyse des modifications, le seuil de positivité n’est pas atteint et on reste au niveau préscientifique des spéculations du xviiie siècle : « Dès lors, les simples différences d’intensité et de vitesse se trouvent vicieusement érigées en diversités radicales, ayant chacune ses lois propres, de manière à repousser toute conception vraiment générale. » Autrement dit, tant qu’on ne postule pas une norme par rapport à laquelle on peut considérer qu’un modificateur social apporterait une variation ou une déviation, la théorie matérialiste des milieux est condamnée à rester dans cet état déplorable. Il faut bien prendre la mesure de ce qu’apporte une telle analyse aux formes ultérieures de sciences sociales qui seront déployées au xixe siècle : plutôt que d’être une abstraction sur un homme existant au milieu des circonstances, la science sociale s’appuie désormais sur le principe des conditions d’existence, associé à l’analyse de la variation par rapport à un type normal. Surtout, une éventuelle intervention savante et politique sur le milieu social possède dès lors un fondement positif.

    50Cette intervention est, bien entendu, l’enjeu essentiel du positivisme. Car l’ordre spontané qu’on peut scientifiquement constater et qui s’établit nécessairement en fonction des conditions d’existence déterminées doit faire l’objet d’une intervention politique. Au fond, la portée intimement positive de la politique, qui donne tout son sens à l’idée du progrès, consiste à affirmer qu’un phénomène quelconque suffisamment connu est susceptible d’être modifié par l’action humaine, dans les limites des lois de la nature et par une intervention réfléchie. En ce sens, fixer des limites légitimes à la modificabilité afin de mieux la guider, c’est aussi admettre que tout phénomène est relatif à un substrat et à un milieu dont la connaissance est requise pour toute action modificatrice.

    51Le degré supérieur de la théorie de la modificabilité qui concerne l’intervention de l’humanité sur elle-même et sur la nature conduit ainsi au problème de l’artifice, conçu non pas comme une création, mais précisément comme une variation légitime de la normalité. Ce point est néanmoins délicat, car on ne voit pas d’emblée ce qui peut être modifiable du point de vue du grand principe des conditions d’existence. En effet, si tel être vivant est assigné à exister sous certaines conditions favorables et si, inversement, il se trouvait menacé sous d’autres conditions défavorables, quelle serait la marge de manœuvre pour intervenir sur une telle relation qui semble fixée une fois pour toutes ? Le projet de limitation de la modification humaine ne substituerait-il pas ainsi à l’orgueil législateur de la Révolution un fatalisme scientifique qui décourage l’action collective ? La fragilité même du vivant qui s’accentue dans les niveaux supérieurs d’organisation semble en effet interdire toute tentative d’intervention massive sur son milieu. Cependant, c’est aussi par l’extension du principe de Broussais vers le champ social que Comte peut légitimer son interventionnisme sur le milieu, dans la mesure où la détermination du type normal implique une échelle de variation, certes limitée par la pathologie mais néanmoins perméable à l’intervention. Il s’agit alors d’agir précisément sur cet espace de variabilité légitime qui s’esquisse autour du type normal. Selon Bruno Karsenti, la possibilité de la modification est ainsi intimement liée à une variation en intensité :

    Dans le milieu vital, un grand nombre d’éléments sont présents, et doivent impérativement l’être. En aucun cas nous ne pouvons espérer les créer de toutes pièces, tout comme nous devons à tout prix éviter d’en abolir certains par une action trop brutale qui provoquerait un écroulement. Mais chacun d’eux peut faire l’objet d’une modification décisive quant à son intensité. Autrement dit, sur la base d’une réalité dont toutes les composantes sont nécessaires, et nécessaires ensemble, une marge est ouverte à la réaction du vivant supérieur qui a trait à l’augmentation ou à la diminution de la force avec laquelle chaque influence s’exerce sur lui. C’est là que se fonde l’artifice, très différent de celui qui, à l’image de la revendication révolutionnaire, se voudrait créateur. Modifier, c’est faire varier en intensité un complexe d’influences déjà données114.

    52C’est alors une « politique d’intensité » qui exprimerait la légitime action de l’humanité sur elle-même et sur le dehors dont elle dépend. Ce que le jeune Comte appelait « l’action totale de l’humanité sur son dehors » doit être pensée à l’aune de cette politique d’intensité : à l’échelle de l’humanité entière et sur la longue durée, l’industrie participe pleinement d’une telle perspective, intervenant sur la vitesse et l’intensité de la transformation des conditions extérieures d’existence115. Le progrès est précisément une manière de modifier l’ordre à l’avantage de l’homme, dans les limites normales de sa variabilité et en fonction d’une politique d’intensité. La difficulté consiste cependant « à savoir si les modifications opérées par l’homme sont ou non toujours du même type que celles opérées par la nature116 ». Une réponse partielle consisterait sans doute à affirmer que la nature même de l’acte de modification participe de la modification spontanée de la nature. Dans la lignée de cette considération, modifier artificiellement ses propres conditions d’existence en respectant les limites normales de la modificabilité devient la nature même de l’humanité, c’est-à-dire sa spécificité en tant qu’être vivant. À ce titre, l’homme est une inflexion à l’intérieur de l’ordre vital, en ceci que son existence s’inscrit dans une dépendance à un milieu social complexe et par conséquent plus modifiable que d’autres milieux. L’homme est l’être le plus dépendant de son milieu en même temps qu’il est l’être qui le modifie le plus. Il y aurait ici un cercle vertueux de la modification, l’humanité modifiant son milieu qui se complexifie toujours plus et duquel il dépend toujours plus. Le bouclage continu du cercle permettrait ainsi à l’humanité de reprendre sa destinée en main. À travers la critique comtienne de la modificabilité illimitée, et l’avènement de la politique d’intensité, il semblerait que s’esquisse un nouveau type de pouvoir que Comte appellera « régulateur ».

    Les ambiguités du pouvoir régulateur

    53La politique d’intensité concerne principalement les phénomènes sociaux117. Insérés dans l’échelle générale des phénomènes naturels, les phénomènes sociaux sont non seulement les plus modifiables mais aussi ceux qui ont le plus besoin d’être modifiés en vertu de leur complication supérieure qui les rend désordonnés118. Un tel effort de réorganisation sociale par la modification des phénomènes sociaux s’inscrit dans ce que Comte appelle la « co-relation essentielle entre l’idée de société et l’idée de gouvernement », puisqu’on ne gouverne une société qu’à travers des modifications calculées, en s’appuyant sur une connaissance réelle des conditions d’existence effectives d’une société. Plus précisément, et pour reprendre un autre concept biologique transféré par Comte vers le domaine social, la politique d’intensité en tant qu’elle consiste à gouverner la société prend alors le nom de régulation sociale.

    54L’idée de régulation, essentielle pour caractériser le rapport entre la société et le gouvernement, indique une autre limitation de la modificabilité. Pour Comte, la politique positive est une fonction générale de la « régulation sociale », de la manière dont l’organisme social se gouverne en se réglant sur son milieu de vie. La politique d’intensité intervient sur des phénomènes sociaux pour en modifier la vitesse et la force, en les régulant en fonction des besoins de l’organisme social. Le « pouvoir régulateur » qui s’appuie sur la modificabilité limitée articule ainsi deux aspects qui le distinguent d’un « pouvoir créateur » qui prétend façonner l’homme de manière illimitée. Il affirme le caractère déjà donné de ce sur quoi il intervient, en même temps qu’il règle son intervention par rapport aux besoins de l’organisme social. La régulation sociale se caractérise donc par une double limite : celle induite par la reconnaissance de la préexistence du niveau de réalité qu’il propose de modifier ; celle, intérieure cette fois-ci, constituée par la nature même de l’organisme social qui exprime ses besoins119. La religion dont l’humanité a besoin est donc celle qui opère une régulation sociale, et le pouvoir régulateur se présente également comme un pouvoir spirituel.

    55Ici, l’histoire canguilhemienne des concepts pourrait être utile. La régulation est un concept dont l’histoire, ainsi que le rappelle Canguilhem120, présente des parallélismes assez marquants avec le concept de milieu, dans la mesure où il fait partie du vocable positiviste des termes empruntés aux sciences naturelles pour penser les processus sociaux. Exactement comme le concept de milieu, les concepts de « régulateur » et de « régulation » proviennent de la mécanique, avant d’être investis en biologie et enfin en sociologie. Selon la définition de Canguilhem, la régulation consiste en un « ajustement, conformément à quelque règle ou norme, d’une pluralité de mouvements ou d’actes et de leurs effets que leur diversité ou leur succession rend d’abord étrangers les uns aux autres121 ». L’ajustement en question peut être interne, auquel cas on évoquera une autorégulation ; il peut aussi être externe et désigner alors une intervention portant sur des mouvements déjà en cours qu’il s’agirait d’équilibrer en fonction d’une norme. Or, qu’elle soit interne ou externe, la régulation implique un effort de compensation et d’équilibrage vis-à-vis des phénomènes sentis ou considérés comme perturbateurs. Le sens originaire du concept concerne d’ailleurs les mécanismes visant à contrecarrer les perturbations mécaniques : Canguilhem rappelle ainsi comment le concept de « régulateur » était d’abord employé au xviiie siècle au sens de « dispositifs de contrôle de mouvement de machines », ainsi qu’en navigation artificielle, c’est-à-dire concernant la distribution contrôlée de l’eau dans les canaux navigables122. Réguler un phénomène, c’est tenter de prévenir et de corriger les écarts en fonction d’une norme préétablie ; on comprend comment la régulation s’intègre dans le système comtien s’appuyant sur les types normaux qui constituent un repère pour tout effort de correction.

    56Selon Canguilhem, en affirmant que « le milieu constitue le principal régulateur de l’organisme123 », Comte avait envisagé une régulation externe de l’organisme, tandis que Claude Bernard, à travers le concept de « milieu intérieur » qu’il avait forgé, avait au contraire mis au jour une régulation interne. Seulement – et ce point est absent de l’analyse de Canguilhem – le glissement opéré par Comte entre l’organisme individuel et l’organisme social brouille ici les pistes, précisément en ceci que le « pouvoir régulateur » indique pour Comte la manière dont la société se régule elle-même, tout comme l’organisme évoqué par Claude Bernard est porté à se réguler. De la même manière qu’il n’existe pas d’écart entre l’organisme individuel et l’instance d’autorégulation, l’organisme social serait pour Comte une unité qui se régule. Dans cette logique, il n’y a pas lieu de supposer une quelconque division au sein de la société qui viendrait imposer une régulation pour ainsi dire « partielle ».

    57Or, sur cet aspect décisif, on peut choisir de ne pas suivre Comte jusqu’au bout de son raisonnement, et admettre que, là où il présuppose une unité organique de la société, existe en effet une multiplicité de points de vue antagonistes quant à la norme selon laquelle la société devrait s’autoréguler. Autrement dit, la question de la régulation sociale se complique dès lors qu’on quitte le point de vue de l’organicisme social, puisque le sujet de la régulation se trouve éparpillé en une multitude de volontés contradictoires parcourant le champ social. Dans un tel cas, plutôt que de penser une autorégulation de la société pensée comme un organisme unitaire, on poserait la question de l’identité politique de ceux qui peuvent, au nom de la société, prendre la décision d’une régulation partielle sur les autres, afin de les ajuster à une norme qu’ils auraient préétablie. Dès que « la société » comme unité d’analyse se trouve soumise à la critique d’une multiplicité antagoniste des forces qui la composent, le pouvoir régulateur comtien prend l’allure d’un pouvoir normalisateur où certains groupes sociaux l’emportent sur d’autres. Dans cette perspective, tel milieu artificiel, urbain ou social peut être suspecté d’être le levier d’un pouvoir régulateur qui souhaiterait modifier le groupe social qui l’habite, selon l’orientation qu’il s’est fixée. Ainsi compris, le concept de régulation retrouverait son sens mécanique originaire où il nommait les mécanismes de contrôle des perturbations, ces dernières étant entendues comme des écarts par rapport à une norme. Tout le problème de la régulation sociale par l’aménagement des milieux réside alors dans les procédures de décision concernant la norme à partir de laquelle l’ajustement des perturbations sera réalisé.

    58Or, on peut aussi tenter de lire cette idée comtienne du pouvoir régulateur avec les outils qui nous sont fournis par l’histoire foucaldienne des rationalités. Alors apparaît une proximité inattendue entre le projet comtien de la limitation de la modificabilité et le projet libéral de la limitation du gouvernement, en ceci qu’ils semblent tous les deux recourir à un type de pouvoir régulateur, agissant de manière biaisée sur des processus sociaux par des interventions environnementales. À condition de ne pas lire le libéralisme comme un corpus de philosophie politique, encore moins comme une idéologie, mais, comme une technique politique qui « ne doit jamais décoller du jeu de la réalité avec elle-même124 », il s’avère que le principe même d’une limitation du gouvernement par un certain « respect » des processus sociaux se rapproche de la politique d’intensité comtienne. En effet, lorsque Foucault formule pour la première fois l’hypothèse d’une biopolitique des populations, il entend par là une forme de pouvoir qui s’est formé vers le milieu du xviiie siècle, agissant sur le corps « traversé par la mécanique du vivant et servant de support aux processus biologiques : la prolifération, les naissances et la mortalité, le niveau de santé, la durée de la vie, la longévité avec toutes les conditions qui peuvent les faire varier », avant de préciser que « leur prise en charge s’opère par toute une série d’interventions et de contrôles régulateurs125 ». La biopolitique est une régulation des populations, opérant par la démographie, par l’estimation du rapport entre ressources et habitants, l’analyse des richesses distribuées géographiquement. Plutôt que de suivre les penseurs qui, à l’instar de Comte, vont formuler les grands principes de la politique en réfléchissant sur la société, Foucault pense l’instance de la réflexion dans la pratique économique (là où l’économie politique se rapproche le plus des pratiques, comme c’est le cas de l’analyse de la disette126) où il est question de la population, et permet ainsi d’aborder autrement le problème de la régulation sociale. Si la population est ce sujet/objet complexe, à la fois « la fin et l’instrument du gouvernement », les techniques politiques la prenant comme objet présenteraient un aspect inexploré de la régulation sociale.

    59Ainsi, à partir du xviiie siècle, « l’homme occidental append peu à peu ce que c’est que d’être une espèce vivante dans un monde vivant, d’avoir un corps, des conditions d’existence, des probabilités de vie, une santé individuelle et collective, des forces qu’on peut modifier et un espace où on peut les répartir de façon optimale127 ». La biopolitique des populations est conduite avec les « procédés régulateurs » opérant sur le sexe, et le concept de régulation s’avère intégralement adéquat pour désigner ce domaine d’intervention au croisement de l’économie et la biologie. Foucault utilise en effet le concept de régulation pour désigner les opérations d’ajustement externe de la population en fonction des finalités politiques visant à éliminer les perturbations. Ce processus décrit par Foucault coïncide ainsi avec le mouvement de régénération sociale inauguré au moment de la Révolution, même s’il s’avère plus profond et plus étendu que ce dernier. De ce premier point de vue, la politique d’intensité comtienne – sur laquelle Foucault reste silencieux suivant sa stratégie d’évitement des grands auteurs – peut être lue comme une des théorisations les plus abouties de l’articulation du biologique et du politique, même si elle s’appuie sur le principe des typologies normatives et non pas sur le principe de population de Malthus que Darwin va introduire en biologie128.

    60Or, cette fameuse hypothèse foucaldienne de l’entrée du biologique au sein même du politique se trouve réorientée, à partir de l’analyse de l’avènement simultané de l’exigence libérale du « moins gouverner » et des « dispositifs de sécurité129 ». Rappelons rapidement les axes majeurs de cette double analyse foucaldienne. Les dispositifs de sécurité ne sont que des techniques de régulation des phénomènes de masse : « La discipline prescrit, la loi interdit, la sécurité régule la réalité130. » Foucault avait trouvé chez les physiocrates un mouvement de pensée économique où la régulation était pensée par rapport à la population, aux prix et au marché. Là aussi, il s’agissait moins d’atteindre une autorégulation absolue de ces éléments que d’assurer, par ce que Foucault appelle des dispositifs de sécurité, des mécanismes de contrôle permettant l’élimination des perturbations. Or, par rapport à un interventionnisme plus direct, le libéralisme obéit pour Foucault à l’exigence d’une autolimitation de la raison gouvernementale, constituant « le nouveau type de rationalité dans l’art de gouverner qui consiste à dire et à faire dire au gouvernement : à tout cela j’accepte, je veux […], je calcule qu’il ne faut pas toucher131 ». Le pouvoir régulateur implique ainsi un renoncement stratégique à gouverner certains domaines, à intervenir directement sur certains processus qu’il préfère plutôt laisser faire, en agissant par des mécanismes régulateurs afin d’éliminer les écarts nuisibles. Sur ce modèle d’une raison gouvernementale libérale qui se limite tout en exigeant des dispositifs de sécurité, Foucault avait également esquissé une analyse de l’action à distance comme technique d’intervention sur la population. Là aussi, la sécurité consistait à réguler les phénomènes de circulation en agissant sur le milieu. « Ce qu’on va essayer d’atteindre, disait Foucault, par ce milieu, c’est là où précisément interfère une série d’événements que ces individus, populations et groupes produisent, avec des événements de type quasi naturel qui se produisent autour d’eux132. » En somme, avant même que le concept soit inventé par Comte, un pouvoir régulateur était à l’œuvre selon Foucault aussi bien dans l’aménagement urbain que dans la pratique économique physiocratique. Il consiste à s’appuyer sur des phénomènes de population et de circulation auxquels il faut toucher le moins possible tout en tentant de modifier le cadre dans lequel ils ont lieu.

    61À la lumière de ces éléments, le pouvoir régulateur évoqué par Comte prend une tout autre allure. L’idée comtienne du pouvoir régulateur et le concept foucaldien de « dispositifs de sécurité » présentent des rapports étroits qu’il faut expliciter davantage. D’une part, le fond même de l’argument de Comte contre les prétentions illégitimes de la Révolution consiste, comme on l’a vu, à soutenir qu’on ne crée pas un milieu de toutes pièces et qu’on ne peut intervenir que sur un milieu déjà constitué pour le réguler. Privilégier la modification contre la création implique chez Comte de valoriser l’artifice comme une variation légitime de la normalité, faisant fond sur une réalité sociale qu’il s’agit avant tout de connaître. La politique d’intensité est en ce sens une politique de régulation opérant sur les variables d’un milieu donné. Ces analyses de Comte convergent totalement avec ce que Foucault nomme les dispositifs de sécurité, qui n’interviennent que sur les phénomènes réels de la population, non pas pour les bousculer par une intervention directe, mais pour les réguler133. Contrairement à la discipline, il ne s’agit pas ici de créer des espaces ex nihilo, mais d’agir sur les milieux existants et complexes, comme les villes. Les dispositifs de sécurité incitent à estimer, à constater, à rééquilibrer les phénomènes, et obéissent ainsi au modèle d’une action à distance qui caractérise également le pouvoir régulateur comtien.

    62D’autre part, à l’aune de ce premier aspect, la limitation comtienne de la modificabilité et la limitation libérale du gouvernement semblent en effet se répondre, dans la mesure où elles s’appuient sur la reconnaissance d’une réalité sociale qu’il faut connaître et respecter avant de tenter de la modifier. Or, la politique d’intensité, comme les dispositifs de sécurité, joue sur la marge de manœuvre laissée aux législateurs une fois qu’ils acceptent de ne pas trop gouverner. Ainsi, un gouvernement des hommes par leurs milieux consiste précisément à respecter le rapport naturel existant entre les deux éléments tout en tentant de le modifier à travers sa naturalité même. Pour Comte, la régularité physiologique telle qu’elle est posée par Broussais constitue la normalité autour de laquelle les variations peuvent être admises, voire administrées. Pour les dispositifs de sécurité décrits par Foucault, s’il n’existe pas de limite normative au sens comtien, il s’agit de ne pas toucher au cours naturel des processus économiques, dont la perturbation en raison d’un interventionnisme excessif peut causer des catastrophes comme les disettes. Dans les deux cas, le gouvernement des milieux est un gouvernement limité, qui tente de connaître et de respecter les conditions d’existence des populations sur lesquelles il intervient de manière biaisée, par une action à distance. Dans les deux cas, il s’agit d’un gouvernement qui se justifie par les lois de la nature, dont le milieu et la régulation ne sont que des modalités.

    63Or, là où Comte envisage la religion de l’humanité comme régulateur du champ social, la gouvernementalité libérale ne fait que s’appuyer sur ce qu’elle considère être les vertus de l’autorégulation des marchés. Il importe alors de souligner que la vision sociologique de la mésopolitique insère cette dernière dans une critique de l’État comme du marché. C’est précisément en raison de telles divergences qu’il ne s’agit pas ici d’une « orientation politique » ou d’une « idéologie », mais d’une « technologie de pouvoir » qui laisse libre les hommes dans la naturalité de leur action pour tenter d’intervenir sur le milieu où ils agissent. Foucault a bien vu qu’un tel gouvernement pouvant « laisser faire » les hommes présentait l’avantage d’allier la liberté de circulation à l’intervention environnementale134. Ainsi s’esquisse l’émergence d’une technologie moderne de pouvoir qui tend à réguler la population en la gouvernant à distance par l’aménagement de son milieu de vie, différemment formulée par Comte et par Foucault. Le premier l’envisage sous la forme d’une autorégulation de la société, réalisant les ambitions légitimes de la Révolution allant dans le sens de la modification de l’humanité par elle-même, tandis que le second la relie à la forme plus vaste d’un biopouvoir caractérisant la régulation des phénomènes de masse, où le sujet « société » disparaît au profit de ce sujet/objet complexe qu’est la population135.

    64Avec un effort de conceptualisation inédit, Comte pose les termes dans lesquels la politique et la science modernes réfléchissent les rapports des hommes à leur milieu, formulant par là, de manière explicite, la possibilité d’une mésopolitique. On voit en quel sens la grande synthèse opérée par Comte constitue un véritable fondement, inséparablement scientifique et politique, pour la connaissance et le gouvernement des milieux. Par rapport aux savoirs balbutiants des circonstances entourant l’homme à la fin du xviiie siècle, sa pensée opère à la fois une rupture et une synthèse, plus exactement une refondation critique de la théorie générale des rapports de l’homme aux êtres qui l’entourent. Parce qu’il montre en quel sens la connaissance physique, chimique, biologique des milieux est strictement liée à la possibilité d’une science sociale, elle-même corrélée à la politique positive, Comte apparaît comme le véritable théoricien de la rationalité mésopolitique. Cette rationalité rassemble la connaissance et le gouvernement des milieux de vie en une unité positive, assemblant les lois de la nature découlant des travaux de Newton, Lamarck, Lavoisier ou Cuvier avec une possible science de la société comme condition de possibilité d’un pouvoir régulateur. Le signe le plus évident de cette rationalité est bien sûr l’invention comtienne du concept de milieu : comme l’indique Canguilhem, c’est Comte qui fait du concept de milieu, « à l’usage des biologistes et des philosophes à venir, en prenant le terme dans son sens absolu, un concept à la fois général et synthétique136 ».

    65Dans la seconde moitié du xixe siècle, et dans des domaines aussi variés que la médecine, l’anthropologie criminelle, l’hygiène, la sociologie ou l’urbanisme, le projet positiviste d’une mésopolitique comme outil de régénération sociale sera à l’œuvre, non seulement en France, mais dans la dense géographie de la réception du positivisme137. Seulement, la théorie positiviste de la modificabilité sociale sera rapidement concurrencée, notamment chez ceux qui sont attentifs aux travaux de Darwin privilégiant l’étude des populations d’animaux à celle des types normaux. Loin de l’École polytechnique et des synthèses positivistes, le voyage du Beagle était bien entamé lorsque les Cours de philosophie positive étaient publiés, même si Comte ne verra pas la publication de L’origine des espèces. À sa mort en 1859, une nouvelle configuration est en train d’émerger.

    Notes de bas de page

    1 Sur ce point, voir notamment l’article classique de Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, ainsi que Jean-François Braunstein, La philosophie de la médecine d’Auguste Comte, Paris, PUF, 2009, notamment p. 114-130.

    2 Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit.

    3 Georges Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, Paris, 1805, p. 47.

    4 François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 123.

    5 Dans ce sens, la traduction anglaise que propose Pietro Corsi pour le concept de « conditions d’existence » comme étant prerequisites of existence paraît tout à fait justifiée. Voir Pietro Corsi, The Age of Lamarck. Evolutionary Theories in France, 1790-1830, Berkeley, University of California Press, 1988, p. 167.

    6 Philippe Huneman, Métaphysique et biologie, op. cit., p. 347.

    7 Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris, 1802, p. 2.

    8 Ibid.

    9 Ibid., p. 3 : « La mesure de la vie est donc, en général, la différence qui existe entre l’effort des puissances extérieures, et celui de la résistance intérieure. L’excès des unes annonce sa faiblesse ; la prédominance de l’autre est l’indice de sa force. »

    10 Canguilhem critique cette approche en termes assez sévères : « Là est la faute philosophiquement inexcusable. On ne peut défendre l’originalité du phénomène biologique et par suite l’originalité de la biologie en délimitant dans le territoire physico-chimique, dans un milieu d’inertie ou de mouvements déterminés de l’extérieur, des enclaves d’indétermination, des zones de dissidence, des foyers d’inertie. » Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, op. cit., p. 117.

    11 Lamarck, Recherches sur l’organisation des corps vivants, Paris, Fayard, 1986 [1802], p. 58.

    12 Ibid., p. 61.

    13 Ibid., p. 62.

    14 Ibid.

    15 En ce sens, Georges Canguilhem établit une lignée mécaniste dans l’histoire du concept de milieu, formée de Newton, Buffon et Lamarck : Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, p. 162-164.

    16 Pietro Corsi, « Biologie », dans Id. et al., Lamarck, philosophe de la nature, Paris, PUF, 2006, p. 38, où l’Hyrogéologie de Lamarck est cité : « Une bonne physique terrestre doit comprendre la théorie de l’atmosphère, celle de la croute externe du globe, en enfin, celle des corps vivants, la biologie. »

    17 Ibid., p. 42.

    18 Ibid., p. 43.

    19 Lamarck, Philosophie zoologique [1809], Paris, Flammarion (GF), 1994, p. 367.

    20 Sur ce point, voir Pietro Corsi, Lamarck, Genèse et enjeux du transformisme, 1770-1830, trad. Diane Ménard, Paris, CNRS Éditions, 2001.

    21 Lamarck, Recherches sur l’organisation des corps vivants, op. cit., p. 50 : « Du temps et des circonstances favorables sont, comme je l’ai déjà dit, les deux principaux moyens qu’emploie la nature pour donner l’existence à toutes ses productions. »

    22 En ce sens, comme le précise Jean Gayon, « ce qui comptait pour Lamarck, c’était une théorie générale de la malléabilité des êtres vivants, et des lignées qu’ils forment ». Jean Gayon, « L’hérédité des caractères acquis », dans Pietro Corsi et al., Lamarck, philosophe de la nature, op. cit., p. 144-163, ici p. 163.

    23 Lamarck, Philosophie zoologique, op. cit., p. 207.

    24 Ibid., p. 215.

    25 Lamarck, s. v. « Homme », dans Articles d’histoire naturelle, Paris, Belin, 1991, p. 118-119.

    26 Auguste Comte, Système de philosophie positive, Paris, 1851, t. 1, p. 665.

    27 Auguste Comte, Considérations sur les tentatives qui ont été faites pour fonder la science sociale sur la physiologie et sur quelques autres sciences [1819], dans Id., Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris/La Haye, Mouton, 1970, p. 475.

    28 Ibid.

    29 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, I, Paris, Hermann, 1998, 40e leçon, p. 665.

    30 Ibid.

    31 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, dans Œuvres d’Auguste Comte, Paris, Anthropos, 1969, t. VII, premier volume, p. 42, où Comte exprime la nécessité d’établir une « théorie abstraite du monde extérieur » qui anticiperait la science sociale, car « la sociabilité ne saurait être comprise sans une suffisante appréciation préalable du milieu où elle se développe et de l’agent qui la manifeste ». La compréhension du milieu social requiert donc celle du milieu inorganique d’abord et celle du milieu organique ensuite, comme cela est précisé dès les Cours.

    32 Id., « Ce que c’est que la politique positive » [1819], dans Id., Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris/La Haye, Mouton, 1970, p. 468.

    33 Ibid.

    34 Id., « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société » [1822], dans ibid., p. 269.

    35 En témoigne notamment l’éloge que Comte fait de l’École polytechnique en raison de son éminente positivité, constituant un point d’appui dans le monde social pour « l’impulsion régénératrice de la nouvelle philosophie politique ». Auguste Comte, Cours de philosophie positive, leçons 46-51, II, Paris, Hermann, 2012, 46e leçon, p. 113.

    36 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 3-10.

    37 Ibid., p. 40.

    38 Ibid., p. 42.

    39 « Il n’y a pas de science fondamentale à l’égard de laquelle l’opération philosophique qui constitue le principal objet de ce traité puisse avoir autant d’importance qu’envers la biologie, pour fixer définitivement son vrai caractère général, jusqu’ici essentiellement indécis, et qui n’a jamais été, d’une manière directe et complète, rationnellement discuté. » Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 668.

    40 Ibid., p. 667.

    41 Ibid.

    42 Ibid., p. 676.

    43 Ibid.

    44 « À la vérité, la vie de chaque être dans chaque milieu cesse d’être possible aussitôt que la constitution de ce milieu vient à subir de trop grandes perturbations : et, en ces cas, l’action extérieure devient, en effet, destructive. » Ibid.

    45 Une variante de la même pensée se trouve dans Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 439 : « La vraie notion de vie […] exige sans cesse une certaine harmonie, à la fois active et passive, entre un organisme quelconque et un milieu convenable. »

    46 Ibid.

    47 Ibid., p. 441.

    48 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 682.

    49 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 642 ; Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 682.

    50 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 678.

    51 Ibid.

    52 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 643.

    53 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, p. 711.

    54 « Je regarde comme radicalement impossible de concevoir, d’une manière vraiment scientifique, le système général des conditions d’existence réellement propres aux corps vivants, si l’on néglige de prendre en suffisante considération l’ensemble des éléments astronomiques qui caractérisent la planète à la surface de laquelle nous étudions la vie. » Ibid., p. 716.

    55 Ibid., p. 685.

    56 Ibid., 43e leçon, p. 798.

    57 Ibid.

    58 Ibid., I, 40e leçon, p. 683.

    59 Ibid., p. 693.

    60 Ibid.

    61 Ibid., p. 736.

    62 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 645.

    63 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, p. 739.

    64 Ibid.

    65 Bruno Karsenti, Politique de l’esprit. Auguste Comte et la naissance de la science sociale, Paris, Hermann, 2006, p. 120.

    66 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 47e leçon, p. 123.

    67 Ibid.

    68 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, p. 282.

    69 Ibid.

    70 Ibid., p. 446.

    71 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 46e leçon, p. 61.

    72 Ibid., p. 93.

    73 Ibid., p. 94.

    74 « Or, comment une philosophie, qui n’est, certainement, ni anarchique ni rétrograde, à l’égard des notions astronomiques, physiques, chimiques, et même biologiques, deviendrait-elle nécessairement, par une subite et étrange subversion, l’un ou l’autre, à l’égard des seules notions sociales, si elle y peut être convenablement appliquée ? » Ibid., p. 95.

    75 Ibid.

    76 Ibid., p. 97.

    77 Ibid., p. 104.

    78 Ibid., p. 101.

    79 La « théorie du développement universel de l’esprit humain […] conduit à regarder, non seulement comme possible, mais comme certaine et prochaine, l’extension nécessaire, à l’ensemble des spéculations sociales, d’une régénération philosophique analogue à celle qu’ont déjà plus ou moins éprouvée toutes nos autres études scientifiques. » Ibid., 48e leçon, p. 145.

    80 Ibid., 47e leçon, p. 129.

    81 Ibid., 48e leçon, p. 154-163.

    82 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, p. 172.

    83 Ibid., p. 178.

    84 Ibid.

    85 Pour une analyse critique de ce concept, voir Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2014.

    86 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 49e leçon, p. 215.

    87 Ibid., p. 216.

    88 Voir surtout Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., IV.

    89 Ibid., I, p. 144.

    90 Ibid., III, p. XL.

    91 Ibid., IV, p. 305.

    92 Ibid., II, p. 447 : « […] combien serait aujourd’hui prématurée la construction spéciale d’une vraie théorie des milieux sociologiques, puisque celle qui la précède et la guide systématiquement manque encore à la biologie ».

    93 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., II, 48e leçon, p. 148.

    94 Ibid., p. 149.

    95 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, p. 683.

    96 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, p. 425.

    97 Ibid., p. 41.

    98 François Broussais, De l’irritation ou de la folie, Paris, 1828, p. 58.

    99 Ibid., p. 61.

    100 Ibid., p. 57.

    101 Ibid., p. 42.

    102 Auguste Comte, Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 440-441.

    103 Ibid., p. 457.

    104 Ibid., p. 430.

    105 Bruno Karsenti, La politique de l’esprit, op. cit., p. 123.

    106 Auguste Comte, Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, 433.

    107 Ibid., p. 434.

    108 Ibid.

    109 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., II, 49e leçon, p. 227. « Il faut […] reconnaître […] que […] la chimie constitue […] la base propre du pouvoir humain, l’astronomie, malgré sa participation capitale, ne pouvant y concourir que par une indispensable prévoyance, au lieu d’une modification directe du milieu ambiant. »

    110 Ibid., p. 448.

    111 Ibid., p. 215.

    112 « Les prétendus penseurs qui veulent prononcer en sociologie sans savoir l’arithmétique se servent maintenant des races comme leurs prédécesseurs faisaient des climats, pour se donner, à peu de frais, une apparence scientifique. » Ibid., p. 450.

    113 Ibid., p. 450.

    114 Bruno Karsenti, La politique de l’esprit, op. cit., p. 138.

    115 Ainsi, « l’industrie, c’est ce mode d’action de l’homme sur le monde qui l’entoure qui se caractérise en ce qu’elle reconnaît dans la science sa base rationnelle », selon Michel Bourdeau, « Agir sur la nature : la théorie positive de l’industrie », Revue philosophique de la France et de l’étranger, CXCIX, 2009, p. 439-456, ici p. 441.

    116 Ibid., p. 449.

    117 « Au niveau politique, c’est-à-dire au niveau de l’action du vivant humain sur son propre ordre de réalité, la capacité de “réformation systématique” est la plus grande, et autorise les “espérances rationnelles” les mieux fondés. C’est sur notre nature que notre action sur la nature est surtout efficace et qu’elle atteint ses effets majeurs. […] Qu’est-ce qu’agir, non seulement sur du variable, mais sur ce qu’il y a de plus variable ? Qu’est-ce qu’agir sur les phénomènes sociaux, c’est-à-dire politiquement ? » Bruno Karsenti, La politique de l’esprit, op. cit., p. 140.

    118 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 48e leçon, p. 164.

    119 « La société ne saurait se tromper complètement sur ses besoins réels, quoiqu’elle soit souvent égarée sur les moyens convenables d’y satisfaire. » Ibid., 50e leçon.

    120 Georges Canguilhem, « La formation du concept de régulation biologique au xviiie et xixe siècles », dans Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, op. cit., p. 103-128.

    121 Georges Canguilhem, s. v. « Régulation » [1974], dans Encyclopædia Universalis, Paris, 1989, p. 1.

    122 Id., La formation du concept de régulation biologique au xviiie et xixe siècles », art. cité, p. 112.

    123 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, p. 122.

    124 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 49.

    125 Id., Histoire de la sexualité, 1, La volonté de savoir, op. cit., p. 183.

    126 Id., Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 44 et suiv.

    127 Id., La volonté de savoir, op. cit., p. 187.

    128 Sur ce point crucial, voir ci-dessous le chapitre VII.

    129 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 7 et suiv.

    130 Ibid., p. 109.

    131 Id., Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 23.

    132 Id., Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 23.

    133 « C’est cette régulation dans l’élément de réalité qui est […] fondamentale dans les dispositifs de sécurité. » Ibid., p. 48.

    134 « Une physique du pouvoir ou un pouvoir qui se pense comme action physique dans l’élément de la nature et un pouvoir qui se pense comme régulation qui ne peut s’opérer qu’à travers et en prenant appui sur la liberté de chacun, je crois que c’est là quelque chose qui est absolument fondamental. Ce n’est pas une idéologie [mais] une technologie du pouvoir. » Ibid., p. 50.

    135 Pour une analyse plus approfondie des usages du concept de « régulation » dans l’histoire démographique, voir Luca Paltrinieri, « La notion de régulation démographique dans l’histoire des doctrines de population », Araben. Les cahiers du Greph, 4, 2008, p. 60-76.

    136 Georges Canguilhem, Études, op. cit., p. 65.

    137 Voir Michel Bourdeau, « La réception du positivisme (1843-1928) », Revue d’histoire des sciences humaines, 8, 2003, p. 3-8.

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    1 Sur ce point, voir notamment l’article classique de Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, ainsi que Jean-François Braunstein, La philosophie de la médecine d’Auguste Comte, Paris, PUF, 2009, notamment p. 114-130.

    2 Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit.

    3 Georges Cuvier, Leçons d’anatomie comparée, Paris, 1805, p. 47.

    4 François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 123.

    5 Dans ce sens, la traduction anglaise que propose Pietro Corsi pour le concept de « conditions d’existence » comme étant prerequisites of existence paraît tout à fait justifiée. Voir Pietro Corsi, The Age of Lamarck. Evolutionary Theories in France, 1790-1830, Berkeley, University of California Press, 1988, p. 167.

    6 Philippe Huneman, Métaphysique et biologie, op. cit., p. 347.

    7 Xavier Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris, 1802, p. 2.

    8 Ibid.

    9 Ibid., p. 3 : « La mesure de la vie est donc, en général, la différence qui existe entre l’effort des puissances extérieures, et celui de la résistance intérieure. L’excès des unes annonce sa faiblesse ; la prédominance de l’autre est l’indice de sa force. »

    10 Canguilhem critique cette approche en termes assez sévères : « Là est la faute philosophiquement inexcusable. On ne peut défendre l’originalité du phénomène biologique et par suite l’originalité de la biologie en délimitant dans le territoire physico-chimique, dans un milieu d’inertie ou de mouvements déterminés de l’extérieur, des enclaves d’indétermination, des zones de dissidence, des foyers d’inertie. » Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, op. cit., p. 117.

    11 Lamarck, Recherches sur l’organisation des corps vivants, Paris, Fayard, 1986 [1802], p. 58.

    12 Ibid., p. 61.

    13 Ibid., p. 62.

    14 Ibid.

    15 En ce sens, Georges Canguilhem établit une lignée mécaniste dans l’histoire du concept de milieu, formée de Newton, Buffon et Lamarck : Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, p. 162-164.

    16 Pietro Corsi, « Biologie », dans Id. et al., Lamarck, philosophe de la nature, Paris, PUF, 2006, p. 38, où l’Hyrogéologie de Lamarck est cité : « Une bonne physique terrestre doit comprendre la théorie de l’atmosphère, celle de la croute externe du globe, en enfin, celle des corps vivants, la biologie. »

    17 Ibid., p. 42.

    18 Ibid., p. 43.

    19 Lamarck, Philosophie zoologique [1809], Paris, Flammarion (GF), 1994, p. 367.

    20 Sur ce point, voir Pietro Corsi, Lamarck, Genèse et enjeux du transformisme, 1770-1830, trad. Diane Ménard, Paris, CNRS Éditions, 2001.

    21 Lamarck, Recherches sur l’organisation des corps vivants, op. cit., p. 50 : « Du temps et des circonstances favorables sont, comme je l’ai déjà dit, les deux principaux moyens qu’emploie la nature pour donner l’existence à toutes ses productions. »

    22 En ce sens, comme le précise Jean Gayon, « ce qui comptait pour Lamarck, c’était une théorie générale de la malléabilité des êtres vivants, et des lignées qu’ils forment ». Jean Gayon, « L’hérédité des caractères acquis », dans Pietro Corsi et al., Lamarck, philosophe de la nature, op. cit., p. 144-163, ici p. 163.

    23 Lamarck, Philosophie zoologique, op. cit., p. 207.

    24 Ibid., p. 215.

    25 Lamarck, s. v. « Homme », dans Articles d’histoire naturelle, Paris, Belin, 1991, p. 118-119.

    26 Auguste Comte, Système de philosophie positive, Paris, 1851, t. 1, p. 665.

    27 Auguste Comte, Considérations sur les tentatives qui ont été faites pour fonder la science sociale sur la physiologie et sur quelques autres sciences [1819], dans Id., Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris/La Haye, Mouton, 1970, p. 475.

    28 Ibid.

    29 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, I, Paris, Hermann, 1998, 40e leçon, p. 665.

    30 Ibid.

    31 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, dans Œuvres d’Auguste Comte, Paris, Anthropos, 1969, t. VII, premier volume, p. 42, où Comte exprime la nécessité d’établir une « théorie abstraite du monde extérieur » qui anticiperait la science sociale, car « la sociabilité ne saurait être comprise sans une suffisante appréciation préalable du milieu où elle se développe et de l’agent qui la manifeste ». La compréhension du milieu social requiert donc celle du milieu inorganique d’abord et celle du milieu organique ensuite, comme cela est précisé dès les Cours.

    32 Id., « Ce que c’est que la politique positive » [1819], dans Id., Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris/La Haye, Mouton, 1970, p. 468.

    33 Ibid.

    34 Id., « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société » [1822], dans ibid., p. 269.

    35 En témoigne notamment l’éloge que Comte fait de l’École polytechnique en raison de son éminente positivité, constituant un point d’appui dans le monde social pour « l’impulsion régénératrice de la nouvelle philosophie politique ». Auguste Comte, Cours de philosophie positive, leçons 46-51, II, Paris, Hermann, 2012, 46e leçon, p. 113.

    36 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 3-10.

    37 Ibid., p. 40.

    38 Ibid., p. 42.

    39 « Il n’y a pas de science fondamentale à l’égard de laquelle l’opération philosophique qui constitue le principal objet de ce traité puisse avoir autant d’importance qu’envers la biologie, pour fixer définitivement son vrai caractère général, jusqu’ici essentiellement indécis, et qui n’a jamais été, d’une manière directe et complète, rationnellement discuté. » Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 668.

    40 Ibid., p. 667.

    41 Ibid.

    42 Ibid., p. 676.

    43 Ibid.

    44 « À la vérité, la vie de chaque être dans chaque milieu cesse d’être possible aussitôt que la constitution de ce milieu vient à subir de trop grandes perturbations : et, en ces cas, l’action extérieure devient, en effet, destructive. » Ibid.

    45 Une variante de la même pensée se trouve dans Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 439 : « La vraie notion de vie […] exige sans cesse une certaine harmonie, à la fois active et passive, entre un organisme quelconque et un milieu convenable. »

    46 Ibid.

    47 Ibid., p. 441.

    48 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 682.

    49 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 642 ; Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 682.

    50 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, 40e leçon, p. 678.

    51 Ibid.

    52 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 643.

    53 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, p. 711.

    54 « Je regarde comme radicalement impossible de concevoir, d’une manière vraiment scientifique, le système général des conditions d’existence réellement propres aux corps vivants, si l’on néglige de prendre en suffisante considération l’ensemble des éléments astronomiques qui caractérisent la planète à la surface de laquelle nous étudions la vie. » Ibid., p. 716.

    55 Ibid., p. 685.

    56 Ibid., 43e leçon, p. 798.

    57 Ibid.

    58 Ibid., I, 40e leçon, p. 683.

    59 Ibid., p. 693.

    60 Ibid.

    61 Ibid., p. 736.

    62 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 645.

    63 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, p. 739.

    64 Ibid.

    65 Bruno Karsenti, Politique de l’esprit. Auguste Comte et la naissance de la science sociale, Paris, Hermann, 2006, p. 120.

    66 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 47e leçon, p. 123.

    67 Ibid.

    68 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, p. 282.

    69 Ibid.

    70 Ibid., p. 446.

    71 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 46e leçon, p. 61.

    72 Ibid., p. 93.

    73 Ibid., p. 94.

    74 « Or, comment une philosophie, qui n’est, certainement, ni anarchique ni rétrograde, à l’égard des notions astronomiques, physiques, chimiques, et même biologiques, deviendrait-elle nécessairement, par une subite et étrange subversion, l’un ou l’autre, à l’égard des seules notions sociales, si elle y peut être convenablement appliquée ? » Ibid., p. 95.

    75 Ibid.

    76 Ibid., p. 97.

    77 Ibid., p. 104.

    78 Ibid., p. 101.

    79 La « théorie du développement universel de l’esprit humain […] conduit à regarder, non seulement comme possible, mais comme certaine et prochaine, l’extension nécessaire, à l’ensemble des spéculations sociales, d’une régénération philosophique analogue à celle qu’ont déjà plus ou moins éprouvée toutes nos autres études scientifiques. » Ibid., 48e leçon, p. 145.

    80 Ibid., 47e leçon, p. 129.

    81 Ibid., 48e leçon, p. 154-163.

    82 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, p. 172.

    83 Ibid., p. 178.

    84 Ibid.

    85 Pour une analyse critique de ce concept, voir Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2014.

    86 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 49e leçon, p. 215.

    87 Ibid., p. 216.

    88 Voir surtout Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., IV.

    89 Ibid., I, p. 144.

    90 Ibid., III, p. XL.

    91 Ibid., IV, p. 305.

    92 Ibid., II, p. 447 : « […] combien serait aujourd’hui prématurée la construction spéciale d’une vraie théorie des milieux sociologiques, puisque celle qui la précède et la guide systématiquement manque encore à la biologie ».

    93 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., II, 48e leçon, p. 148.

    94 Ibid., p. 149.

    95 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., I, p. 683.

    96 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, p. 425.

    97 Ibid., p. 41.

    98 François Broussais, De l’irritation ou de la folie, Paris, 1828, p. 58.

    99 Ibid., p. 61.

    100 Ibid., p. 57.

    101 Ibid., p. 42.

    102 Auguste Comte, Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., I, p. 440-441.

    103 Ibid., p. 457.

    104 Ibid., p. 430.

    105 Bruno Karsenti, La politique de l’esprit, op. cit., p. 123.

    106 Auguste Comte, Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, 433.

    107 Ibid., p. 434.

    108 Ibid.

    109 Id., Cours de philosophie positive, op. cit., II, 49e leçon, p. 227. « Il faut […] reconnaître […] que […] la chimie constitue […] la base propre du pouvoir humain, l’astronomie, malgré sa participation capitale, ne pouvant y concourir que par une indispensable prévoyance, au lieu d’une modification directe du milieu ambiant. »

    110 Ibid., p. 448.

    111 Ibid., p. 215.

    112 « Les prétendus penseurs qui veulent prononcer en sociologie sans savoir l’arithmétique se servent maintenant des races comme leurs prédécesseurs faisaient des climats, pour se donner, à peu de frais, une apparence scientifique. » Ibid., p. 450.

    113 Ibid., p. 450.

    114 Bruno Karsenti, La politique de l’esprit, op. cit., p. 138.

    115 Ainsi, « l’industrie, c’est ce mode d’action de l’homme sur le monde qui l’entoure qui se caractérise en ce qu’elle reconnaît dans la science sa base rationnelle », selon Michel Bourdeau, « Agir sur la nature : la théorie positive de l’industrie », Revue philosophique de la France et de l’étranger, CXCIX, 2009, p. 439-456, ici p. 441.

    116 Ibid., p. 449.

    117 « Au niveau politique, c’est-à-dire au niveau de l’action du vivant humain sur son propre ordre de réalité, la capacité de “réformation systématique” est la plus grande, et autorise les “espérances rationnelles” les mieux fondés. C’est sur notre nature que notre action sur la nature est surtout efficace et qu’elle atteint ses effets majeurs. […] Qu’est-ce qu’agir, non seulement sur du variable, mais sur ce qu’il y a de plus variable ? Qu’est-ce qu’agir sur les phénomènes sociaux, c’est-à-dire politiquement ? » Bruno Karsenti, La politique de l’esprit, op. cit., p. 140.

    118 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, op. cit., II, 48e leçon, p. 164.

    119 « La société ne saurait se tromper complètement sur ses besoins réels, quoiqu’elle soit souvent égarée sur les moyens convenables d’y satisfaire. » Ibid., 50e leçon.

    120 Georges Canguilhem, « La formation du concept de régulation biologique au xviiie et xixe siècles », dans Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, op. cit., p. 103-128.

    121 Georges Canguilhem, s. v. « Régulation » [1974], dans Encyclopædia Universalis, Paris, 1989, p. 1.

    122 Id., La formation du concept de régulation biologique au xviiie et xixe siècles », art. cité, p. 112.

    123 Id., Système de politique positive ou traité de sociologie, op. cit., II, p. 122.

    124 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 49.

    125 Id., Histoire de la sexualité, 1, La volonté de savoir, op. cit., p. 183.

    126 Id., Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 44 et suiv.

    127 Id., La volonté de savoir, op. cit., p. 187.

    128 Sur ce point crucial, voir ci-dessous le chapitre VII.

    129 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 7 et suiv.

    130 Ibid., p. 109.

    131 Id., Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 23.

    132 Id., Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 23.

    133 « C’est cette régulation dans l’élément de réalité qui est […] fondamentale dans les dispositifs de sécurité. » Ibid., p. 48.

    134 « Une physique du pouvoir ou un pouvoir qui se pense comme action physique dans l’élément de la nature et un pouvoir qui se pense comme régulation qui ne peut s’opérer qu’à travers et en prenant appui sur la liberté de chacun, je crois que c’est là quelque chose qui est absolument fondamental. Ce n’est pas une idéologie [mais] une technologie du pouvoir. » Ibid., p. 50.

    135 Pour une analyse plus approfondie des usages du concept de « régulation » dans l’histoire démographique, voir Luca Paltrinieri, « La notion de régulation démographique dans l’histoire des doctrines de population », Araben. Les cahiers du Greph, 4, 2008, p. 60-76.

    136 Georges Canguilhem, Études, op. cit., p. 65.

    137 Voir Michel Bourdeau, « La réception du positivisme (1843-1928) », Revue d’histoire des sciences humaines, 8, 2003, p. 3-8.

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    Taylan, F. (2018). 7. Conditions d’existence. La théorie des milieux et la politique positive. In Mésopolitique. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/13fbv
    Taylan, Ferhat. « 7. Conditions d’existence. La théorie des milieux et la politique positive ». In Mésopolitique. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2018. doi:10.4000/13fbv.
    Taylan, Ferhat. « 7. Conditions d’existence. La théorie des milieux et la politique positive ». Mésopolitique, Éditions de la Sorbonne, 2018, https://doi.org/10.4000/13fbv.

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    Taylan, F. (2018). Mésopolitique. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.107440
    Taylan, Ferhat. Mésopolitique. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2018. doi:10.4000/books.psorbonne.107440.
    Taylan, Ferhat. Mésopolitique. Éditions de la Sorbonne, 2018, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.107440.
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