6. L’ambition géographique

p. 121-136


Texte intégral

Une rationalité géographique

1Autour de 1800, aucune discipline scientifique n’a le monopole de l’étude du rapport de l’homme au sol, au climat et à l’ensemble du monde physique qui l’entoure, puisque ces savoirs se trouvent dispersés entre la cosmologie, la géologie, l’histoire naturelle, la médecine et la géographie physique. Il convient ainsi d’évoquer une « géographie sans géographes » pour qualifier cette situation où un intérêt très vif pour la question géographique s’affirme sans pour autant donner lieu à une unification immédiate de la discipline1. Comme on a pu le constater, cet intérêt pour le rapport de l’homme au sol traverse toute la seconde moitié du xviiie siècle, notamment à travers la formulation chez Montesquieu de la nécessité pour le législateur de connaître la diversité des lieux de vie d’un peuple, la problématisation nouvelle de la question urbaine et l’avènement des topographies médicales. Cependant, la géographie proprement dite se limite encore au xviiie siècle à une « science des yeux2 » consistant à enregistrer la topographie des lieux sans pour autant poser la question unitaire du rapport de l’homme au monde physique. Rien d’étonnant à cela, car une telle question ne pouvait sans doute pas être posée avant la transformation newtonienne unifiant la physique céleste et terrestre, ni avant l’avènement de l’histoire naturelle buffonnienne articulant l’altération des formes de vie aux changements géologiques. En effet, c’est autour de 1800 qu’on voit émerger les tentatives, à la fois institutionnelles et théoriques, d’unification des savoirs portant sur le rapport de l’homme au sol. Leblond propose en 1801 de réunir les disciplines diverses au sein de la géographie3 et on sait que, pendant la Révolution, cette discipline est enseignée à l’École normale de l’an III4. La parution en français en 1807 de Voyages aux régions équinoxiales de Humboldt est suivie de la publication de la Géographie universelle de Malte-Brun (1818-1829), où le caractère fédérateur de la discipline est affirmé par une énumération presque borgésienne des divers éléments d’information dont elle dispose :

Quand on aurait lu, comparé, jugé toutes les relations des voyageurs de toutes les nations, relations souvent si mensongères, souvent si peu satisfaisantes ; quand on aurait analysé un immense nombre d’itinéraires, d’observations astronomiques, de dissertations, de descriptions et de notices, de recensements et de tableaux officiels, d’estimations et de calculs faits par des particuliers ; quand on aurait cherché péniblement quelque renseignement géographique perdu dans un mémoire d’histoire naturelle, dans une topographie médicale, minéralogique ou botanique, souvent même dans des almanachs de commerce ou des journaux de politique, on n’aurait pas encore épuisé toutes les sources de la géographie, et il resterait encore à découvrir tout ce qui est caché dans les archives des gouvernements, ou enterré dans les portefeuilles des particuliers, et tout ce qui, bien qu’étalé à nos yeux dans le grand livre de la nature, n’a pas encore trouvé un observateur attentif5.

2Quel serait le but de tant d’efforts, de ces pénibles recherches d’éléments géographiques dispersés dans les ouvrages d’histoire naturelle ? Que cherche précisément Malte-Brun lorsqu’il fouille dans les carnets privés des voyageurs et dans les archives gouvernementales ? Il souhaite en effet donner une « image vivante de la Terre entière », cette description exhaustive du Globe étant « intimement liée à l’étude de l’homme, à celles des mœurs et des institutions6 », tandis qu’elle s’avère indispensable aux sciences politiques en raison des renseignements précieux qu’elle fournit. L’hommage obligé que rend Malte-Brun à Homère ou à Hérodote ne dissimule en rien son intention de fonder une science géographique qui s’appuie sur des principes mathématiques, physiques et politiques modernes. Car désormais la géographie ne peut se pratiquer sans la connaissance exacte des lois physiques de la structure du Globe, moins encore sans la connaissance des lois de la distribution des êtres sur la Terre. Après les lois de la physique et de l’histoire naturelle seulement arrivent les considérations sur l’état « naturel et politique » de l’homme : les savoirs des races, des langues et des croyances humaines, articulés aux lois naturelles, permettent alors de déterminer « les lois qui marquent l’essor de leur civilisation ou la profondeur de leur abrutissement7 ». Sans doute peut-on déplorer que la richesse étonnante de la description des sources géographiques de Malte-Brun se heurte à la pauvreté de cette conclusion binaire, qui partage l’humanité entre civilisés et sauvages. Or, comme on le verra, cette orientation civilisatrice anime pleinement la « théorie philosophique de la géographie » qui associe intimement la physique et la politique en une science unitaire des manières d’habiter le monde.

3Une telle ambition implique des structures institutionnelles à la hauteur de la tâche. Malte-Brun était membre de la Société de géographie de Paris fondée en 1821, précédant de quelques années la Gesellschaft für Erdkunde zu Berlin cofondée par Humboldt et Ritter en 1828, ainsi que la Royal Geographical Society fondée en 1830 à Londres. Si ces sociétés savantes permettent la centralisation du savoir géographique collecté aussi bien par les grands explorateurs comme David Livingstone que par les naturalistes notables comme Cuvier ou Humboldt, elles créent également un espace de circulation des savoirs à l’échelle européenne8. Derrière ce foisonnement de structures étatiques, on peut légitimement apercevoir une logique de concurrence nationale et militaire, d’autant plus que le savoir géographique était alors avant tout tourné vers un usage guerrier et/ou impérial – nombreux étaient les membres de la Société de géographie de Paris qui avaient accompagné Bonaparte dans l’expédition d’Égypte. Les signes d’un investissement militaire de la géographie sont en effet nombreux au tournant du xviiie siècle, comme en témoigne en France le changement de nom du Dépôt général de la guerre, qui devient en 1795 le Dépôt général de la guerre et de la géographie9.

4Toutefois, plutôt que de la réduire entièrement à la logique stratégique ou guerrière, on pourrait essayer de considérer cette effervescence de la géographie dans la durée plus longue de l’épistémologie historique. L’enjeu est de taille, puisque la géographie est candidate au début du xixe siècle au titre de la science de l’homme, celle qui peut véritablement élaborer un savoir de l’homme en situation, unifiant les lois universelles de la physique avec les données très nombreuses provenant de l’exploration du Globe sur la variété des manières d’habiter le monde. Comme le souligne justement Claude Blanckaert, pour comprendre la manière dont les savoirs géographiques et anthropologiques tendent à s’unir autour de 1800, « il nous faut faire droit à une “conception totale de la nature” dont nous avons perdu le sens et l’usage. La période qui précède l’institutionnalisation glorieuse des deux sciences consacre, en effet, l’avènement de la figure terrestre de l’homme et l’inscription obligée des sociétés dans l’économie de la nature. L’effort de rationalisation porte précisément sur les termes d’un rapport de codétermination entre circonstances physiques et monde vécu10 ».

5Si l’émergence progressive de cette figure terrestre de l’homme fait partie d’un mouvement plus général qui a vu l’avènement de la totalisation de la nature, de l’unification de ses « productions » à travers une harmonisation des lois physiques et humaines, nul ne témoigne mieux de cet événement que les naturalistes. Le naturaliste précède le géographe dans la mesure où il tente de déterminer les raisons pour lesquelles tels êtres organiques se situent dans tel endroit de la Terre, à l’instar de Humboldt élaborant sa Géographie des plantes « qui considère les végétaux sous les rapports de leur association locale dans les différents climats11 ». Les espaces de vie des populations d’êtres organiques commencent alors à être valorisés comme des espaces propices à la vie – « l’intérieur du globe est animé partout où des germes organiques ont trouvé un espace propre à leur développement, une nourriture analogue à leur organisation12 ». Comme on le verra, c’est le concept de « conditions d’existence » chez Cuvier qui est épistémologiquement déterminant dans cette idée d’une corrélation vitale entre espace et populations. En effet, ce concept se trouvait anticipé par la géographie naissante, qui devait par exemple selon Leblond « récapituler les minéraux qui, privés de tout moyen de déplacement & de reproduction, semblent n’exister que pour le point de l’univers où ils se trouvent attachés13 ». Cet attachement d’une population précise d’êtres organiques à une localité spécifique qui en devient le milieu de vie est un élément central de la nouvelle ambition géographique, car il permet de renouveler profondément le sens même de ce savoir qui cesse d’être une description des lieux pour devenir un principe biologique de corrélation entre les vivants et leur milieu. L’appartenance de l’homme au sol s’inscrit donc dans la continuité immédiate de l’immanence de la vie organique à la Terre, thème privilégié de l’histoire naturelle dès lors qu’elle élabore le problème des rapports nécessaires entre les espèces, leurs habitats et le climat.

6Si l’histoire naturelle joue le rôle de passeur entre la physique et la science de l’homme, le thème de l’immanence de l’homme à la Terre participe sans aucun doute du mouvement général résumé par Sergio Moravia : « L’homme est reporté, sans résidus, à l’intérieur de l’horizon mondain qui lui est propre14. » À l’image créationniste de l’homme qui le faisait dépendre des cieux se substitue progressivement l’image d’un homme enraciné dans la Terre. À l’intérieur d’une telle configuration épistémologique qui témoigne d’une forte naturalisation de l’homme, la Terre est envisagée dès le milieu du xviiie siècle comme étant « notre propre séjour, notre habitation15 ». On a vu comment Buffon faisait de la puissance d’appropriation de la Terre un facteur de supériorité pour la race humaine. La nouveauté épistémologique du début du xixe siècle consiste bien plutôt en une redéfinition de la fonction attribuée à la géographie : plutôt que de rester un simple instrument diplomatico-militaire, la géographie est appelée à devenir la science de la distribution des hommes et des êtres vivants sur la Terre, comme en témoigne la biogéographie alors en plein essor et qui se déploie dans les nombreuses géographies botaniques, zoologiques, humaines et politiques foisonnant dans la période 1770-1840. Dans un tel cadre, la nécessité de la prise en compte des rapports de l’homme et du sol devient un principe général de la connaissance anthropologique – Virey déclare en ce sens que « l’homme ne peut être absolument connu, si l’on ignore ce qu’est notre univers dans lequel il existe, et auquel il est coordonné16 ». On comprend ainsi la raison pour laquelle la géographie peut prétendre être au fondement des savoirs de l’homme autour de 180017 : l’homme qu’il s’agit de connaître est résolument un homme enraciné au sol.

7L’unité d’une rationalité mésopolitique en formation au tournant du xviiie siècle se trouve largement confirmée par ce double statut, apparemment paradoxal, des savoirs géographiques : disséminés dans plusieurs disciplines, ils n’en demeurent pas moins déterminants dans le projet de la construction d’une science de l’homme18. Pour saisir la prétention des savoirs géographiques à en devenir le fondement, Jean-Luc Chappey propose de recourir à la puissance organisatrice du problème – non encore le concept explicite – de milieu : « Par le biais des objets les plus divers touchant les dimensions physiques et morales de l’homme, l’étude du milieu doit ainsi devenir un moyen de reconstituer un ordre, certes hiérarchique, mais unifié des savoirs19. » Selon l’interprétation de Chappey, le fil directeur de l’étude du milieu ne se contente pas de fournir une unité systématique au projet d’une science de l’homme particulièrement actif dans la période 1785-1815, mais il joue aussi une fonction pacificatrice dans le contexte postrévolutionnaire politiquement troublé en France. Une telle lecture qui relève d’une histoire politique de la science de l’homme a l’avantage de donner à voir une des fonctions immédiatement politiques de l’investissement savant de l’étude des milieux humains.

Le but de la science de l’homme est de stabiliser l’ordre social et politique en fournissant des clés d’interprétation et d’intervention susceptibles de prévenir le retour des violences et de permettre, selon ce que l’on peut définir comme un « impératif d’inclusion politique », l’adhésion des citoyens à la République. Dans cette perspective, l’approche géographie, entendue comme l’étude du « milieu », offre un cadre d’interprétation de l’espace social et politique fondée sur la distinction bien connue entre des stades de civilisation ; les populations d’une même « Nation » sont, selon leurs modes de vie et leur répartition dans l’espace, être plus ou moins « civilisés », cette notion pouvant être appliquée très prosaïquement aux comportements des populations face à la République20.

8Cet argument s’avère fondamental pour saisir l’engagement de la République dans la mésopolitique naissante. D’une part, l’étude du milieu participe d’un mouvement civilisateur qui accompagne d’emblée le mouvement de naturalisation de l’homme. Il n’est pas anodin de constater que la destinée historique des concepts mêmes de « civilisation » et de « milieu » – auxquels il faut sans doute ajouter le troisième terme de « perfectibilité » – se recoupent en grande partie21, indiquant par là une affinité rationnelle qu’il nous faut saisir de plus près. Force est de constater que, le moment révolutionnaire – au moins jusqu’en 1804 – s’avère propice à un interventionnisme inséparablement mésopolitique et civilisateur. Du moins pendant une période précise, la rationalité mésopolitique prend l’aspect d’un projet politique républicain : « La rationalité géographique à travers l’importance accordée à l’étude de l’espace ou des milieux est ainsi au cœur du projet républicain du Directoire22. »

9D’autre part, cet interventionnisme républicain tente surtout de combattre toute sorte d’isolation humaine, qu’elle soit géographique ou sociale, précisément parce que la civilisation est une acquisition sociale, autrement dit un état de l’homme qui s’obtient dans un milieu social adapté. Cet anti-isolationnisme s’avère essentiel dans l’articulation de la géographie avec l’anthropologie naissante, dans la mesure où l’observation des individus isolés dans une société comme l’étude des peuples primitifs isolés sur la Terre peut alors être unifiée sous l’égide de la science géographique. Corollaire du projet civilisateur républicain, l’anti-isolationnisme établit une continuité entre des domaines très variés de l’expérience géographique : de l’homme sauvage jusqu’au barbare non civilisé, en passant par l’indigent dépourvu de moyens de perfectionnement, une très large échelle de rapports humains aux circonstances environnantes peut ainsi être observée et enregistrée comme étant des rapports de déficience. Les figures simultanément émergentes du philosophe voyageur, du visiteur des pauvres, de l’explorateur géographe, du voyageur naturaliste arrivent au même constat de la négativité de l’isolation du point de vue de la marche de la civilisation. Inversement, c’est-à-dire sous le versant positif, la diffusion de la civilisation se caractérise par une plus grande avancée dans l’étude du milieu, traduisant un progrès dans la connaissance de l’homme, acquis à la fois par l’exploration croissante des contrées isolées sur la Terre et par la mise en écriture des foyers d’incivilité qui demeurent au sein même de la civilisation. Si la géographie se propose de chapeauter les savoirs voisins de l’homme pour tenter d’en former une synthèse efficace et utilitaire, c’est parce qu’elle peut prétendre dans ce début du xixe siècle à établir une telle continuité entre le pauvre, le barbare et l’incivilisé, naturalisés eux aussi comme le reste de l’humanité, c’est-à-dire rattachés à leurs conditions d’existence.

10De cette position épistémologique de la géographie, deux conséquences majeures découlent quant à la rationalité mésopolitique. D’une part, par la diversité même des champs qu’elle recouvre, la géographie révèle que la rationalité mésopolitique n’est pas exclusivement une production savante, puisqu’elle se nourrit des pratiques diverses, comme celles des voyageurs, des explorateurs ou des officiers de la marine. Il suffit de voyager, de changer de milieu, d’observer et d’enregistrer les différences pour contribuer modestement à l’immense accumulation du savoir qu’implique le projet d’une description totale de la Terre qui obsède plus d’un savant autour de 1800. D’autre part, par son efficacité même quant à la connaissance des hommes en situation, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur d’un pays, la géographie se trouve valorisée comme un savoir stratégique pour l’État, aussi bien pour la colonisation que pour le gouvernement « interne » des populations. Par ce double aspect, la connaissance des hommes dans leur environnement devient une science politique, même dans les contextes où il n’existe pas de projet civilisateur républicain. Ainsi, il serait erroné de croire qu’un tel interventionnisme anti-isolationniste et mésopolitique est une spécificité propre à la Révolution française, ou encore qu’il s’inscrit dans un seul territoire national en raison de la circulation restreinte de tel ou tel concept.

11En témoigne l’introduction de Géographie générale comparée de Ritter, qui est un véritable manifeste en faveur d’une science unifiée des rapports de l’homme à la Terre. Dès les premières lignes, Ritter s’empresse de déclarer que l’importance et la valeur de son ouvrage proviennent précisément de son mérite à montrer « ce qui, dans la géographie, a directement rapport à l’homme23 ». En effet, les thèmes environnementalistes élaborés au xviiie siècle en France sont traduits par Ritter en un registre stratégique où il est question de faire le meilleur usage possible de la connaissance géographique pour faire croître les forces de l’homme comme celles du peuple.

L’homme moral, pour accomplir sa fin, l’homme qui veut agir d’une manière efficace, doit avoir la conscience intime de ses forces, connaître ce qu’il reçoit du dehors, ce qui l’entoure, et les rapports qui l’unissent avec ce qui n’est pas lui : toute association d’hommes, tout peuple, pour ne pas manquer son but, doit connaître aussi ses forces intérieures et extérieures, celles de ses voisins, et la place qu’il occupe au milieu des rapports qui agissent sur lui du dehors24.

12Peu importent ici les sources allemandes de la philosophie de la volonté et de l’action qui permettent à Ritter d’articuler la force et la géographie. Le mouvement décisif consiste ici à rapporter la possibilité de la force – qu’elle soit individuelle ou collective – à la connaissance de ce qui l’entoure. En effet, par une série d’analogies entre l’individu et le peuple, Ritter peut attribuer à la géographie le double caractère de science politique et de science de l’homme. Dans cette logique, l’étude du « caractère propre d’un peuple » se trouve liée à l’étude de ses rapports avec ce qui l’entoure, ainsi qu’avec l’État et la patrie, « puis encore dans les rapports de l’État et de la patrie avec les contrées et les États voisins25 ». Or, ces rapports ne sont pas de l’ordre d’une relation réciproque entre deux termes égaux, ils concernent bien plutôt l’influence de la nature sur le peuple ou sur l’individu, une « puissance calme » qu’elle exerce sur les hommes. Cette puissance calme appelle une intelligence patiente qui serait à même de déceler ses lois pour les utiliser en sa faveur.

13Le projet de Ritter s’inscrit parfaitement dans ce que Claude Blanckaert proposait d’appeler « une conception totale de la nature » dans laquelle la géographie est appelée à occuper un rôle essentiel, tant elle devrait permettre d’établir un lien concret entre les lois de la physique qui gouvernent la Terre et celles qui gouvernent les hommes. « Peut-être un temps viendra, où des hommes doués d’une force égale, embrasseront à la fois, d’un regard d’aigle, et le monde physique et le monde moral26. » Là où Cabanis entendait unifier ces deux mondes par le biais de la médecine, Ritter se propose de le faire par la géographie car, de l’organisme le plus simple jusqu’aux peuples les plus puissants, toutes les productions de la nature sont nécessairement en rapport étroit avec ce qui les entoure. Toute la question – politique et scientifique – est de repérer les lois qui commandent ces rapports. Une telle articulation s’avère très prometteuse pour le futur27, tant la possibilité d’un programme politique conforme à la nature peut s’esquisser dès lors qu’on pourra déterminer précisément le rapport entre le sol et le peuple. Rien n’appartient au hasard dans le règne de la nature, et le plus haut but de la science politique est l’articulation des lois nécessaires de la nature avec le gouvernement des hommes : une puissance collective qui saurait connaître et maîtriser ces lois sera d’autant plus forte qu’elle établira une harmonie entre la culture et la nature. « C’est l’accord entre le peuple et la patrie, entre la place qu’occupe le peuple avec la nature comme avec la vie humaine, c’est l’accord de la physique avec la politique qui, dans l’histoire du monde, a toujours favorisé et avancé le progrès des peuples et des états28. »

14On le voit, la continuité fondamentale qu’établit Ritter entre puissance étatique et connaissance géographique dépasse largement une simple affirmation d’utilité, puisqu’elle s’appuie sur le principe désormais primordial d’un attachement au sol décliné en fonction d’une hiérarchie organique. Des formes organiques les plus simples attachées à leurs lieux d’existence jusqu’à l’État enchaîné à la nature de son territoire, les variétés de l’attachement au sol sont intimement coordonnées dans un grand ensemble harmonieux. Dans ce contexte pré-darwinien, le fil conducteur de l’inséparabilité des formations organiques de la place qui sont la leur sur la Terre témoigne-t-il de l’influence des théories fixistes chez Ritter ? La question s’avère secondaire par rapport à l’ambition géographique de Ritter, élaborée comme un savoir stratégique de l’État, constituant les premiers pas d’une tradition allemande qui culminera dans la théorie du Lebensraum développée par Ratzel à la fin du xixe siècle. Or, en 1829, Ritter semble synthétiser – sous la forme spécifiquement allemande de l’appartenance de l’État à son territoire – une multitude de savoirs, de pratiques, de techniques géographiques élaborés tout au long du xviiie siècle à travers les entreprises d’exploration et de colonisation de la Terre, domaines où l’empire britannique et la France sont particulièrement actifs. Ainsi, la continuité que la géographie naissante propose d’établir entre les expéditions scientifiques, les sciences physiques de la Terre, la science de l’homme et les savoirs géostratégiques est sans aucun doute assez large pour ne pas demeurer sous l’égide d’un seul savant qui en développerait définitivement la théorie. L’ambition géographique doit donc être sondée non seulement dans les grandes théories politico-géographiques, mais aussi sur les « terrains » où elle se pratique.

Les terrains du savoir géographique. Exploration et colonisation des milieux

15La géographie naissante au début du xixe siècle est immédiatement concernée par les savoirs européens issus de l’exploration et de la colonisation des milieux inconnus. En effet, les dernières décennies ont vu se développer une histoire de l’« environnementalisme » colonial qui a certainement contribué à transformer l’historiographie des rapports qu’entretiennent les hommes à leur entourage en Occident29. Richard H. Grove a notamment montré comment des approches conservationnistes de l’environnement, impliquant selon lui une sorte de « conscience écologique » précoce, ont été mis à l’œuvre plus tôt et ailleurs qu’on ne le croyait – non pas au xixe siècle aux États-Unis, mais dès les xviie et xviiie siècles quelque part entre l’île Sainte-Hélène, l’île Maurice et les Indes britanniques30. Or, plutôt qu’aux thèses qu’elle peut énoncer sur l’origine de l’idée de la conservation de l’environnement, on s’intéresse ici à la manière dont une telle historiographie esquisse ce que Grove appelle le « débat environnemental colonial ». Quels seraient les effets de l’immense champ de circulation des savoirs et des pratiques induit par les phénomènes d’exploration et de colonisation de la Terre par l’Occident sur la manière dont on réfléchit les rapports des hommes à ce qui les entoure ? Quelles seraient les technologies mésopolitiques développées à la périphérie et dans quelle mesure se trouvent-elles transférées au centre ? En somme, quels seraient les rapports d’ensemble entre la rationalité mésopolitique et ce qu’on a pu appeler la « modernité coloniale31 » ?

16Pour se rendre compte de la difficulté de la tâche ainsi que de la nécessité de l’inclure dans notre enquête, il convient de rappeler l’ampleur du phénomène : en 1760, l’Europe avait déjà colonisé 18 % des terres du monde ainsi que 3 % de sa population, tandis qu’en 1938, 42 % des terres et 32 % de la population mondiale étaient colonisés32. L’investissement des savoirs et les débats suscités est tel qu’on ne peut penser la rationalité mésopolitique sans prendre en compte la manière dont on a problématisé l’exploration et la colonisation des milieux, même s’il ne saurait être question de prétendre à l’exhaustivité sur un domaine aussi vaste. La thèse de Grove mérite en effet d’être inscrite dans ce cadre, tant elle vise à dresser une histoire de la rencontre des explorateurs européens avec les milieux qui leur paraissent d’emblée non familiers33. Le point de vue relativement limité qui nous permettrait d’aborder la vaste question du colonialisme consiste ainsi à la traiter comme faisant partie des pratiques d’exploration et d’exploitation de milieux naturels qui demeuraient inconnus pour les Européens. De telles pratiques sont indissociables de la formation du savoir géographique, précisément par la manière dont elles témoignent d’un contact permanent avec des environnements inexplorés, suscitant une inflation de discours mésopolitiques. Ces derniers semblent donc être issu d’une circularité productive qui existe au sein de la triade formée par les pratiques d’exploration, de colonisation et de géographie. Nous tenterons à présent d’en esquisser quelques articulations dans la période 1790-1840.

17Autour de 1800, l’exploration de la Terre est loin d’être terminée. Un des premiers buts de la Société de géographie de Paris est précisément de « faire entreprendre des voyages dans les contrées inconnues », notamment par le biais des notices et des instruments de mesure qu’elle fournissait aux voyageurs34. Un demi-siècle plus tard, des instructions tout à fait similaires sont données aux voyageurs par la Royal Geograpical Society, afin de déterminer les éléments utiles à observer dans un environnement inconnu35. L’exploration complète de la Terre, son enregistrement scrupuleux dans un registre étatique s’avère être une mission universelle et ardue pour laquelle toutes les bonnes volontés sont sollicitées, car il s’agit d’accomplir des tâches aussi variées que d’observer les rapports des terres et des peuples, de collecter des spécimens, d’enregistrer les données, de cartographier le terrain et de raconter les voyages en question. Au début du xixe siècle, cette exploration prend surtout la forme de la découverte de l’intérieur des terres dans les continents différents, les voyageurs rencontrant ainsi des milieux physiques et humains inconnus36. Une « culture d’exploration » largement européenne est donc toujours active, elle informe certainement la rationalité mésopolitique par le fait même de la connaissance comparatiste des milieux exotiques. Comme Felix Driver l’a bien mis en valeur, cette culture d’exploration est loin d’être exclusivement nourrie par les géographes, puisqu’une cohorte de « voyageurs » appartenant aux différents corps de l’État ou pratiquant des métiers variés contribue à l’établissement du savoir géographique, prouvant ainsi qu’une rationalité ne se construit pas exclusivement par l’apport des savants confirmés ou certifiés. Le savoir de la Terre est produit, aux côtés des géographes des cabinets, par divers acteurs qui élaborent, enregistrent et diffusent une intelligence de l’espace. Comme le souligne Hélène Blais, « la géographie des voyageurs n’est pas une construction théorique mais d’abord une pratique du terrain37 », produite par exemple par ces officiers de marine qui se font géographes en raison des exigences de leur mission. C’est cette pluralité même des sources des savoirs géographiques qui semblent avoir nourri la volonté institutionnelle de leur gestion unitaire, notamment par des sociétés de géographie.

18Or, parmi les divers acteurs de l’exploration de la Terre, la figure du naturaliste voyageur mérite d’être plus attentivement étudiée, car elle cristallise l’articulation des ambitions coloniales et expansionnistes des États européens avec un champ de savoir qui leur paraît utile dans cette entreprise. La nécessité de collecter des spécimens est certainement la raison la plus évidente de la participation des naturalistes aux expéditions, d’autant plus que les deux grands établissements d’histoire naturelle en Europe, à savoir Kew Gardens à Londres et le Jardin du roi à Paris sont en concurrence pour obtenir le plus d’espèces possibles38. Or, l’intensification des expéditions naturalistes dans la seconde moitié du xviiie siècle ne peut s’expliquer exclusivement par l’essor du collectionnisme. La fonction majeure du naturaliste dans ces expéditions semble être surtout liée à l’importance accordée à l’agriculture par les mercantilistes comme par les physiocrates, car il s’agit avant tout pour l’État de créer la possibilité de cultiver certains végétaux sur sa propre terre ou sur celle des colonies39. Une véritable concurrence européenne en matière de botanique se met ainsi en place au xviiie siècle, avec la création des jardins botaniques dans les colonies, fonctionnant comme des laboratoires d’acclimatement des plantes40. Il paraît établi, par exemple, que Kew Gardens s’inscrit non pas seulement dans une logique de l’exploration des spécimens exotiques, mais aussi dans celle d’une amélioration de l’agriculture sur la terre anglaise, ouvrant la voie à un registre plus général d’amélioration par acculturation41. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de cet immense réseau de botanique qui se déploie à l’échelle planétaire, fort d’institutions centralisées et d’antennes relativement autonomes dans des endroits très variés de la Terre, car il s’agit de lieux très actifs d’expérimentation mésologique42.

19En effet, l’Empire britannique est exemplaire d’un tel chevauchement de l’histoire naturelle avec l’expansionnisme. En ce sens, Richard Drayton s’attache à montrer comment « au cours des deux décennies qui suivent 1783, la géographie, la zoologie et, tout particulièrement, la botanique ont prêté leur concours pratique et idéologique à l’expansion britannique dans le Pacifique, aux Antilles et en Inde43 ». Un savoir impérial de la maîtrise des milieux exotiques est en ébullition ; il s’appuie sur l’infrastructure de l’empire colonial pour permettre aux savants de mener des expériences à une échelle globale inouïe44. Les naturalistes servent l’Empire en vue de la formation d’un savoir total de la Terre, tout comme les autres voyageurs que sont les missionnaires, les commerçants, les marins ou les diplomates. Mais au-delà de la variété des acteurs impliqués dans une telle entreprise, de solides institutions s’engagent sur le terrain. Par exemple, si la Compagnie anglaise des Indes est devenue au début du xixe siècle un mécène majeur de la recherche géographique et botanique en établissant des observatoires, en finançant des missions topographiques et en créant des jardins botaniques, c’est parce que ces savoirs sont indispensables au maintien et au renforcement du pouvoir colonial, soit parce qu’ils constituent des moyens d’amélioration du rendement agricole, soit parce qu’ils permettent de mieux connaître le terrain à contrôler. Ainsi, sur le cas précis de la biogéographie coloniale anglaise, on voit qu’une analyse des réseaux savants n’exclut pas – plutôt, elle appelle – la prise en compte d’une rationalité inséparablement politique et scientifique. Cette rationalité se dessine concrètement par un mécanisme de renforcement réciproque entre les instances du pouvoir colonial et les savoirs géographiques : le financement et l’encouragement des recherches en biogéographie par la Compagnie des Indes permet à celle-ci d’agir plus efficacement sur un milieu qu’elle maîtrise de mieux en mieux.

20L’essor de la cartographie dans ce contexte est particulièrement révélateur de cette imbrication. En ce qui concerne l’Inde, « les cartes et les sondages transforment le subcontinent, qui cesse d’être une région largement inconnue pour devenir une entité géographique bien définie et connaissable45 ». La localisation des ressources naturelles, la précision géographique des routes et la connaissance du relief du terrain permettent non seulement de représenter un territoire, mais de le rendre praticable pour les entreprises d’exploitation. Si la cartographie est un savoir ancien, la précision de la cartographie moderne découle d’une série de transformations épistémologiques qui s’opèrent aux xviie et xviiie siècles au terme desquelles les cartes, plutôt que de représenter approximativement un territoire, fournissent une image de plus en plus fidèle de celui-ci, permettant à ses commanditaires d’agir plus efficacement sur les milieux concernés46. Lorsque la Compagnie des Indes commande une carte à très grande échelle du pays au cartographe français Jean-Baptiste d’Anville en 1752, elle espère tirer profit d’une telle correspondance de la carte avec le territoire réel que le renouveau de cet art permet alors d’atteindre47. L’inventaire des productions de la nature se confond ici avec l’inventaire des terres colonisées, la maîtrise savante de la nature allant de pair avec la domination coloniale du monde.

21Cependant, de tels efforts mobilisés par les États colonisateurs en vue d’une meilleure connaissance des milieux à maîtriser s’inscrivent aussi dans l’histoire des revers subis par l’entreprise coloniale, car il existe également des cas où la déficience de la connaissance et de la maîtrise des milieux naturels entraîne l’échec de la colonisation d’un territoire précis, comme c’est le cas de la mission française de 1763 à Kourou, en Guyane. Le porteur du projet, Choiseul, envisage de créer une colonie de peuplement en pleine zone équatoriale, établissant « sur le sol de l’Amérique du Sud une colonie nouvelle où se formerait un puissant noyau de population blanche48 ». Si Choiseul demande au naturaliste Adanson d’organiser la colonisation agricole de la Guyane en allant étudier sur place les conditions climatiques, Turgot avance sereinement avant le lancement de l’expédition que le climat du pays est « très tempéré, avec un air qui n’est pas malsain, pas de maladies meurtrières49 ». Or, à la suite d’une épidémie non identifiée qui se déclenche dans des conditions climatiques pénibles, dix mille colons périssent à Kourou : « Dès 1765, l’échec de la plus grande tentative du peuplement colonial de l’Ancien Régime est consommé50. » Largement relayé en France, cet échec est certainement révélateur du fait que les territoires à coloniser ne sont pas des bouts de terre neutres, mais constituent précisement des milieux spécifiques peuplés d’éventuelles maladies, d’une faune et d’une flore inconnues.

22Il est évident par ailleurs que la formation d’un savoir topographique des milieux inconnus et les pratiques d’appropriation de ces milieux ne datent pas du xviiie siècle. Les colonies françaises aux Antilles et en Guyane témoignent dès le xviie siècle d’une maîtrise du territoire via la transformation du milieu végétal. En effet, la prise de possession même d’une colonie s’exprime alors par une série d’actes transformateurs51. Débarquant dans un milieu naturel composé de plantes inconnus, d’animaux exotiques et d’un climat éprouvant, si les premiers colonisateurs sont frappés par l’étrangeté des sauvages imprévisibles qui habitent ces terres, ils ne sont pas moins nourris par le manioc et les patates douces fournis par ces sauvages qui les accueillent52. Les connaissances indigènes en matière d’agriculture seront progressivement captées, créant un mélange des savoir-faire français et antillais, selon un modèle d’interaction des savoirs européens et indigènes que mobilise également Richard H. Grove dans son étude sur Pierre Poivre. Ce dernier établit en effet des jardins coloniaux à la Réunion et sur l’île Maurice à la fin du xviiie siècle, qui servent à centraliser les plantes destinées à enrichir les collections européennes et à acclimater les végétaux venant d’autres régions53. Selon Grove, une telle pratique de transfert de plantes « amena directement Poivre à s’intéresser aux conditions du sol, à son humidité, aux niveaux de la nappe phréatique, et à l’avantage de maintenir une importante couverture forestière protectrice, afin que l’agriculture puisse prospérer sur l’île54 ». Le programme « environnemental » de Poivre se nourrit ainsi des préoccupations biogéographiques avant la formulation même d’une telle science, créant un savoir transmissible sur les conditions d’existence de certains végétaux. À l’échelle planétaire, le réseau des jardins coloniaux fut donc « le lieu privilégié d’une maîtrise de la nature qui, jamais, n’avait atteint un tel degré d’organisation55 ». Du reste, ce phénomène ne se limite nullement à la France et à l’Empire britannique, comme en témoignent les études similaires portant sur les mondes hispaniques56.

23Toutefois, les spécificités de la configuration épistémologique propre à la période 1790-1830 ont certainement des retentissements sur la maîtrise des milieux naturels. Cette période voit en effet une intensification des techniques d’acclimatation végétale, comme en témoigne l’essor des jardiniers coloniaux, agriculteurs botanistes, qui s’avèrent être de véritables mésologues. Telle est la carrière coloniale du jardinier botaniste Hippolyte Nectoux entre 1787 et 1814, qui le conduit des Indes occidentales à l’Égypte puis à Rome, faisant de lui un spécialiste de « l’adaptation des cultures au milieu57 ». Sa mission consistant à cultiver un plus grand nombre de plantes utiles sous des climats variés conduit Nectoux non seulement à élaborer un savoir-faire de l’adaptation, à critiquer le manque d’attention quant à l’emplacement des plantations, mais aussi à inviter le gouvernement à intervenir dans le sens d’une régulation des milieux naturels58. Son parcours révèle comment ces fonctionnaires d’État, invisibles pour la plupart, pratiquent avec succès les transferts interocéaniques de plantes exotiques avant d’expliciter les procédés qu’ils utilisent pour cette adaptation au milieu, et devenir des conseillers d’aménagement du territoire59. « L’expérience rationnelle du terrain » qu’évoque Patrice Bret au sujet de Nectoux traduit exactement l’interprétation foucaldienne de la rationalité comme une « instance de réflexion au sein de la pratique » : Nectoux ou Poivre ne sont peut-être pas des théoriciens, mais ils n’enregistrent pas moins leur expérience du terrain de manière à ce qu’elle puisse être répétée et reconduite, décrivant ainsi la rationalité propre à leur action.

24Les travaux empiriques sur l’histoire de l’environnementalisme colonial – dont nous n’avons donné qu’un aperçu sans doute très limité – s’avèrent donc très précieux pour dresser le tableau d’ensemble d’une mésologie appliquée avant même sa formulation savante par le positivisme français au milieu du xixe siècle. En effet, « au carrefour de l’histoire du voyage, de l’histoire des sciences, de l’histoire environnementale et de l’histoire de l’expansion européenne, ces recherches ont appréhendé la pratique scientifique comme un lieu d’élaboration d’une maîtrise du milieu, qui fit des Européennes les maîtres et les possesseurs des environnements conquis, et qui contribua à redéfinir les rapports des sociétés colonisées à leur milieu naturel60 ». L’histoire environnementale coloniale permet de saisir non seulement le lien indéniable entre l’expansion impériale et la possibilité matérielle de la collecte naturaliste, mais aussi l’émergence d’une sensibilité environnementale nouvelle, complexe et multidimensionnelle, qui marque à la fois les débuts de l’idée même d’une conservation des environnements exotiques – notamment par la critique de pratiques comme la déforestation – et l’intensification de savoirs tendant à maîtriser les milieux naturels comme moyen de gouverner les territoires coloniaux.

25Une telle complexité provient sans doute de la structure elle-même hétérogène de la rationalité mésopolitique, nourrie aussi bien par des aspirations de réforme sociale ou de domination politique que par un projet de science de l’homme. Comme le signale Richard H. Grove, « un examen des motivations sous-jacentes de l’émergence de l’environnementalisme et des politiques de conservation dans le contexte colonial met en évidence un héritage hétérodoxe d’éléments philosophiques utopiques, physiocratiques et hippocratiques exposés dans les discours d’une minorité influente de scientifiques61 ». Toutefois, l’évocation d’une très vague « théorie des climats » ou d’un « hippocratisme ambiant » ne suffit certainement pas à expliquer le sol à la fois épistémologique et politique de l’environnementalisme moderne, dont l’émergence dans la seconde moitié du xviiie siècle s’appuie sur une constellation de savoirs qu’on a essayé de mettre en évidence. Si par « environnementalisme » on entend une sensibilité nouvelle et multiforme concernant les rapports des hommes à ce qui les entoure, ainsi qu’une attention croissante envers les transformations des êtres naturels par l’homme, la théorie climatique ou l’évocation de l’hippocratisme comme référence classique n’en sont que des signes secondaires. Avec ses versants coloniaux, naturalistes et épistémologiques, l’ambition géographique du début du xixe siècle est exemplaire d’un tel excès de la rationalité mésopolitique sur les justifications théoriques immédiates que les acteurs de cette ambition peuvent donner de leurs propres pratiques. Afin de cerner le mieux possible l’émergence et la stabilisation de la rationalité mésopolitique, il faudrait donc tenter de mener une analyse qui se situerait à la fois au niveau des pratiques (tentant alors de déchiffrer l’instance de la réflexion au sein de la pratique) et au niveau épistémologique (s’efforçant à mettre l’accent sur les transformations intrinsèques aux domaines de savoir ayant des effets globaux sur une telle rationalité). Ainsi, le constat de l’implication des naturalistes dans l’entreprise coloniale ne doit pas entraver une analyse épistémologique des transformations majeures de l’histoire naturelle, qui signalent au début de la xixe siècle la naissance de la biologie. Les concepts de « conditions d’existence » ou de « milieux ambiants » ne seront formulés que dans ce domaine transitoire entre l’histoire naturelle et la biologie, où l’organisation biologique définira désormais les vivants ainsi que les rapports qui les attachent à leur entourage. Ces concepts contribueront à l’effacement progressif de la notion de circonstances, au profit précisément du concept de milieu qui va tant marquer les sciences sociales naissantes au xixe siècle.

Notes de bas de page

1 Hélène Blais, Isabelle Laboulais (dir.), Géographies plurielles. Les sciences géographiques au moment de l’émergence des sciences humaines (1750-1850), Paris, L’Harmattan, 2006, p. 11.

2 Fresnoy, 1716, cité dans ibid.

3 Leblond, Discours sur l’étude de la géographie lu dans la séance publique de la Société libre d’institution de Paris le 26 nivôse an IX [16 janvier 1801], Paris, imprimerie de madame Huzard, 1801, p. 1.

4 Hélène Blais, « Les figures de la géographie moderne : fragmentation et régularités », dans Hélène Blais, Isabelle Laboulais (dir.), Géographies plurielles, op. cit., p. 10-44, ici p. 12.

5 Malte-Brun, Géographie universelle, Paris, Cortambert, 1821, t. 1, p. 16.

6 Ibid., p. 11.

7 Ibid., p. 13.

8 Voir Felix Driver, Geography Militant. Cultures of Exploration and Empire, Oxford, Blackwell, 2001, chap. 2, « The Royal Geographical Society ».

9 H. Blais, I. Laboulais (dir.), Géographies plurielles, op. cit., p. 10.

10 Claude Blanckaert, « Géographie et anthropologie : une rencontre nécessaire (xviiie-xixe siècle) », Ethnologie française, 4/34, 2004, p. 661-669, ici p. 663.

11 Humboldt, Essai sur la géographie des plantes, La Garenne-Colombes, Éditions européennes Érasme, 1990, p. 14.

12 Ibid.

13 Leblond, Discours sur l’étude de la géographie, op. cit., p. 2.

14 Sergio Moravia, « Philosophie et géographie à la fin du xviiie siècle », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 57, 1967, p. 937-1001, ici p. 942.

15 Desmarest, « Géographie physique », Encylopédie, 1757, p. 613, cité dans Claude Blanckaert, « Géographie et anthropologie », art. cité, p. 663.

16 Jean-Jacques Virey, s. v. « Homme », dans Panckoucke, Dictionnaire des sciences médicales, 1817, vol. 21, p. 278.

17 Claude Blanckaert, « Géographie et anthropologie », art. cité, p. 664 ; Jean-Luc Chappey, « Géographie et science de l’homme », art. cité, p. 197.

18 Jean-Luc Chappey, « Géographie et science de l’homme », art. cité, p. 198.

19 Ibid., p. 200.

20 Ibid., p. 201.

21 Bertrand Binoche propose de situer le schème du concept de « civilisation » entre 1767 et 1793, tandis qu’il deviendrait un « maître-mot » entre 1793 et 1830, Bertrand Binoche, « Introduction », dans Id. (dir.), Les équivoques de la civilisation, op. cit., p. 14-19. Exactement comme le concept de milieu, problématisé ou schématisé dans la seconde moitié du xviiie siècle, la civilisation devient un concept organisateur dans la première moitié du xixe siècle.

22 Jean-Luc Chappey, « Géographie et science de l’homme », art. cité, p. 202.

23 Carl Ritter, Géographie générale comparée ou Étude de la terre dans ses rapports avec la nature et avec l’histoire de l’homme, pour servir de base à l’étude et à l’enseignement des sciences physiques et historiques, 1829, p. 5.

24 Ibid.

25 Ibid., p. 7.

26 Ibid., p. 12.

27 Ibid., p. 11.

28 Ibid., p. 12. Je souligne.

29 Voir Fabien Locher, Grégory Quenet, « L’histoire environnementale : origines, enjeux et perspective d’un nouveau chantier », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 56/4, octobre-décembre 2009, p. 7-38, ici p. 29.

30 Richard H. Grove, Green Imperialism. Colonial Expansion, Tropical Island Edens and the Origins of Environmentalism, 1600-1860, Cambridge, Cambridge University Press, 1995 ; Id., Ecology, Climate and Empire. Colonialism and Global Environmental History, 1400-1940, Cambridge, The White Horse Press, 1997.

31 Le concept implique une solide imbrication entre le colonialisme et la modernité, indiquant une interdépendance des pratiques coloniales et les savoirs modernes. Voir par exemple Philippa Levine, John Marriott, The Ashgate Research Companion to Modern Imperial Histories, Cambridge, Ashgate, 2012, introduction.

32 Ibid., p. 3.

33 The development of an environmental sensibility can be traced to the encounter of 17th and 18th century Western Europeans (especially naturalists, medical officers and administrators) with the startlingly unfamiliar environments of tropics, and to the attendant environmental damage, Richard H. Grove, Vinita Damodaran, « Environment », dans ibid., p. 567-580, ici p. 568.

34 Alfred Fierro, La Société de géographie. 1821-1946, Droz, Genève, 1983, p. 209.

35 Felix Driver, Geography Militant. Cultures of Exploration and Empire, Oxford, Blackwell, 2001, p. 49.

36 « La pénétration à l’intérieur des continents est l’œuvre essentielle du xixe siècle. Vers 1800, l’Afrique […] est encore le continent mystérieux ; l’Australie est totalement inconnue ; l’Asie centrale et l’intérieur du continent américain sont à peine entamés. Cette avance à l’intérieur des terres, l’occupation coloniale qui en a résulté, vont mettre les Européens en présence de nouveaux climats, de nouveaux paysages végétaux ou morphologiques, de genres de vie indigènes inféodés à d’autres habitudes sociales. » René Clozier, Les étapes de la géographie, Paris, PUF, 1942, p. 73.

37 « En effet, au moment où s’affirme en France un certain intérêt pour la géographie […], mais sans que des géographes se distinguent particulièrement parmi les professions savantes, sans qu’aucun corps ou qu’aucune tradition professionnelle s’impose, il y a des géographes malgré tout : c’est notamment parmi les officiers de marine qu’il est possible d’en trouver. » Hélène Blais, Voyages au grand océan. Géographies du pacifique et colonisation. 1815-1845, Paris, CTHS, 2005, p. 305.

38 David Livingstone, The Geographical Tradition. Episodes in the History of a Contested Entreprise, Oxford, Blackwell, 2008, p. 125.

39 Voir Françoise Regourd, « La Société royale d’agriculture de Paris face à l’espace colonial (1761-1793) », Bulletin du Centre d’histoire des espaces atlantiques, 8, 1998, p. 155-195.

40 « L’importance de la mobilisation des plantes, et à partir de la seconde moitié du xviiie siècle, la systématisation des pratiques de transfert, se traduisent institutionnellement par l’implantation et le développement de jardins botaniques dans les colonies elles-mêmes. » Marie-Noëlle Bourget, Christophe Bonneuil, « Présentation », Revue française d’histoire d’outre-mer, 86/322-323, « De l’inventaire du monde à la mise en valeur du globe. Botanique et colonisation (fin xviie siècle-début xxe siècle) », 1999, p. 5-38, ici p. 16.

41 R. Drayton, Nature’s Government. Science, Imperial Britain, and the “Improvement” of the World, New Haven, Yale University Press, 2000, p. 80-89.

42 Londa Schiebinger, Plants and Empire. Colonial Bioprospecting in the Atlantic World, Cambridge, Harvard University Press, 2004, p. 11.

43 Richard Drayton, « À l’école des Français : les sciences et le deuxième empire britannique (1780-1830) », Revue française d’histoire d’outre-mer, 86/322-323, 1999, p. 91-118.

44 Felix Driver, Geography Militant, op. cit., p. 38.

45 Matthew H. Edney, Mapping an Empire. The Geographical Construction of British India, 1765-1843, Chicago, University of Chicago Press, 1990, p. 340.

46 John Brian Harley, « Deconstructing the Map », dans Trevor Barnes, James Duncan (dir.), Writing Worlds: Discourse, Text and Metaphor in the Representation of Landscape, Londres, Routledge, 1992, p. 231-247.

47 Voir Matthew H. Edney, Mapping an Empire, op. cit., p. 5.

48 Cité dans Numa Broc, La géographie des philosophes. Géographes et voyageurs français au xviiie siècle, Paris, Ophrys, 1974, p. 276.

49 Cité dans Marion F. Godfroy, Kourou, 1763. Le dernier rêve de l’Amérique française, Paris, Vendémiaire, 2011, p. 75.

50 Numa Broc, La géographie des philosophes, op. cit., p. 276.

51 Voir la prise de possession de Saint-Christophe au nom du roi en novembre 1655 : « Je foüillay la terre, & tiray des pierres. Je couppay des arbres par le pied ; & j’arrachay des herbes & en replantay d’autres. » Cité dans Françoise Regourd, « Maîtriser la nature : un enjeu colonial. Botanique et agronomie en Guyane et aux Antilles (xviie-xviiie siècles », Revue française d’histoire d’outre-mer, 86/322-323, 1999, p. 39-63, ici p. 42.

52 Ibid.

53 Ibid., p. 52.

54 Richard H. Grove, Les îles du Paradis. L’invention de l’écologie aux colonies, 1660-1854, trad. M. Lefèvre, Paris, La Découverte, 2013, p. 41.

55 Françoise Regourd, « Maîtriser la nature : un enjeu colonial », art. cité.

56 Voir Daniele Bleichmar, Visible Empire. Botanical Expeditions and Visual Culture in the Hispanic Enlightenment, Chicago, The University of Chicago Press, 2012.

57 Patrice Bret, « Des “Indes” en Méditerranée ? L’utopie tropicale d’un jardinier des Lumières et la maîtrise agricole du territoire », Revue française d’histoire d’outre-mer, 86/322-323, 1999, p. 65-89, ici p. 80.

58 « L’attention que Nectoux porte au milieu naturel s’accroît au fil des ans et de ses étapes. Si son approche initiale est celle d’un praticien, sa démarche le conduit à théoriser à sa manière la relation entre l’homme et le milieu, à esquisser par ses conseils une théorie de l’équilibre entre l’agriculture et la nature, dans laquelle l’action gouvernementale est le recours contre les abus des cultivateurs. » Ibid., p. 84.

59 Toujours selon Patrice Bret, « insensiblement, la maîtrise du milieu conduit donc à celle, nécessaire, des hommes ». Ibid., p. 84.

60 Marie-Noëlle Bourget, Christophe Bonneuil, « Présentation », art. cité, p. 8.

61 Richard H. Grove, Les îles du Paradis, op. cit., p. 74.


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