5. Le milieu de la République. Idéologues et Observateurs

p. 105-119


Texte intégral

1Autour de 1750 en France, Montesquieu, Buffon, Rousseau ou Bordeu fournissaient des éléments épars – la théorie des climats, l’altération de la nature, la morale sensitive – pour penser le rapport de l’homme à son entourage, tandis que, autour de 1800, dans un contexte de bout en bout marqué par la Révolution, cette attention environnementale s’accentue et gagne en cohérence : des projets concurrents pour une « science de l’homme » commencent alors à émerger de la part des médecins, des géographes ou des naturalistes. Il est vrai qu’en France, entre 1789 et 1804, la Première République mène une nouvelle organisation institutionnelle des disciplines scientifiques où les savoirs environnementaux semblent gagner l’appui du pouvoir politique particulièrement soucieux d’intervenir dans le champ social. Dans cette période, il convient de s’attarder sur le rôle joué par les groupes savants tels que les Idéologues et les Observateurs de l’homme, car ils témoignent à bien des égards de l’émergence d’une véritable mésopolitique, curieux mélange d’un savoir des conditions d’existence humaine avec des pratiques d’observation et de réforme sociale. On s’intéressera dans ce chapitre à la médecine sociale orientée vers une réforme générale des circonstances environnantes – portée par Cabanis, idéologue, la figure principale de « médecin philosophe » républicain –, ainsi qu’au débat suscité autour d’un enfant sauvage trouvé dans une forêt de l’Aveyron en 1800 et amené à Paris pour être « observé ». Ces deux terrains témoignent d’une nette transformation de la perception des circonstances environnant les humains, pouvant les conduire aussi bien au perfectionnement et à la civilisation qu’à la sauvagerie et à la misère. Lorsque la jeune République française se pose la question des conditions d’existence de la société à travers l’élaboration d’une science de l’homme, une véritable politique des milieux se met progressivement en place.

« De simples recherches en physiologie… ». Cabanis et la médecine mésopolitique

2À la fin du xviiie siècle, Cabanis propose d’élever la médecine au statut de science de l’homme par excellence grâce à l’élaboration philosophique du thème de l’unité physique et morale de l’homme, installée désormais au cœur d’un monisme fondé sur la physiologie. Cette synthèse médico-philosophique de Cabanis est largement dominée par l’idée directrice de la soumission de l’homme en tant qu’être physique – à savoir un être obéissant aux lois de l’économie animale – à l’action des êtres qui l’environnent : « Le plan de la nature exigeoit que les êtres animés fussent soumis à l’action de tout ce qui les environne1. » Cette action incessante de l’entourage sur les êtres vivants est une loi de la nature qui induit certaines pathologies comme le corrélat de la faculté de sentir : « […] les souffrances et les maladies sont un résultat nécessaire des lois de l’économie animale, et des circonstances au milieu desquelles l’ouvrier éternel a jeté tous les êtres vivants : et l’homme, doué de facultés plus étonnantes et plus nobles, jouissant au plus haut degré de la sensibilité, qui les produit par son développement, se trouve livré, par cela même, à l’action de plusieurs causes malfaisantes ou destructives2. » Le concept de milieu s’esquisse ici nettement avec l’idée d’une chute de l’homme « au milieu des circonstances » qu’il n’a pas choisies, mais qui forment la scène nécessaire de son existence physique. Chez Cabanis, l’affirmation buffonnienne de la supériorité de l’homme en raison du plus grand nombre de rapports qu’il possède avec les objets extérieurs se trouve doublée d’une interprétation physiologique qui fait de la sensibilité une faculté paradoxale : l’homme est à la fois l’être le plus sensible – qui est capable de nouer plus de rapports avec l’extériorité que d’autres vivants – et le plus exposé aux effets néfastes de cette faculté. Si la sensibilité est le premier composant de la vie humaine, l’élément fondamental de toute réflexion sur la vie biologique – « vivre, c’est sentir3 » –, son caractère double, alternativement positif et négatif, l’inscrit nécessairement et prioritairement dans le domaine de la médecine en tant qu’elle est la science du normal et du pathologique. Soumis aux circonstances environnantes, « l’homme est faible, valétudinaire, malade, tout aussi naturellement qu’il est sain, allègre, vigoureux4 », mais dans ce tableau de la nature humaine, c’est la médecine seule qui « peut nous faire connaître les lois de la machine vivante, la marche régulière de la sensibilité à l’état sain, les modifications que cette faculté peut éprouver dans l’état de la maladie5 ».

3On le voit, l’introduction du problème pathologique au sein de la configuration sensualiste permet ainsi d’attribuer à la médecine un rôle épistémologique inédit, car elle seule pourrait devenir l’arbitre d’une sensibilité saine. Or, le geste décisif de Cabanis consiste à articuler la physiologie comme savoir positif de la pathologie avec l’existence morale de l’homme : il faut admettre que « le physique et le moral se confondent à leur source, ou, pour mieux dire, le moral n’est que le physique, considéré sous certains points de vue plus particuliers6 ». Le champ de la médecine ne s’arrête point au partage du sain et du malsain physiologiques, puisque l’ensemble de l’édifice moral de l’homme n’est qu’un dérivé de cette sensibilité physique première. En effet, selon le schéma parfaitement sensualiste mobilisé par l’ensemble des Idéologues, le registre des idées et des sentiments, des vertus et des vices découle de la sensibilité physique7. Le moraliste qui tente de remonter, au moins depuis Locke et Condillac, aux origines obscures des idées et de la détermination de la volonté, n’atteint-il pas en dernière instance cette sensibilité purement physique où l’homme est corporellement en contact avec tout ce qui l’entoure ? Il convient alors de refonder l’analyse de l’homme moral dans les mêmes propriétés qui déterminent les mouvements vitaux, c’est-à-dire intégrer à une médecine étendue la connaissance de l’homme moral. Or, il ne s’agit pas pour autant de spéculer sur les causes qui déterminent la production des êtres organisés, tant le but de Cabanis réside dans l’exploration des effets observables : « On ne trouvera point encore ici ce qu’on avait appelé longtemps de la métaphysique : ce seront de simples recherches de physiologie, mais dirigées vers l’étude particulière d’un certain ordre de fonctions8. »

4Pourtant, derrière cette modestie affichée de Cabanis se dissimule une double ambition : faire de la médecine la science de l’homme regroupant la physiologie, la science morale et l’analyse des idées, lui attribuant un rôle décisif dans la responsabilité politique concernant l’aménagement des rapports sociaux en général, via les institutions collectives. Toutefois, pour pouvoir expliquer pleinement les ambitions de la médecine philosophique du début du xixe siècle, il ne suffit sans doute pas d’évoquer son extension sociale, il faut encore saisir dans quel sens elle vise à devenir une « science générale des rapports ». Ainsi, en 1797, dans le discours préliminaire de la Société médicale d’émulation cofondée par Bichat et étroitement liée aux Idéologues, on pouvait lire la déclaration suivante : « Nous [les médecins] aimons la philosophie universelle, parce que nous sommes convaincus qu’une théorie médicinale sera d’autant plus sage et mieux établie qu’elle s’identifiera plus intimement avec la science générale des rapports, dont la Médecine pratique n’est que le corollaire ou l’application9. » Une telle déclaration est révélatrice de l’hésitation qui gagne le champ de la médecine à cette époque, car celle-ci a besoin de l’appui d’une « philosophie universelle » pour devenir une science générale des rapports : à l’instar de Sergio Moravia, on peut donc considérer que la médecine, dans son oscillation entre la pratique et la théorie, traverse alors une crise épistémologique10. De quelle autonomie dispose-t-elle par rapport à la physique, à la chimie, à l’histoire naturelle qui s’affirment comme de véritables champs de positivités ? Quelle unité théorique peut-elle proposer au-delà de la variété des arts de faire déployés par les médecins praticiens ?

5Dans ce contexte, l’alliance avec la philosophie s’avère être une option bénéfique. Cabanis en est le principal acteur, puisqu’il mène une opération épistémologique ambitieuse consistant à élever la médecine au rang d’une science de l’homme qui réunirait les sciences de la nature et les savoirs thérapeutiques. Même si, avant lui, d’autres tentatives d’établissement d’une science médicale de l’homme avaient vu le jour, notamment chez Barthez qui voulait faire de la physiologie la « science de la nature humaine » fondée sur l’analyse d’un principe de vie équivalent aux forces physiques, Cabanis évacue la recherche des causes premières pour se concentrer sur la positivité de la médecine. De l’école de Montpellier, Cabanis retient surtout le concept d’organisation : une science de l’homme doit être celle de l’homme entier, la santé et la vitalité relevant de l’organisation du corps en lien avec les ressorts moraux. Le moment serait venu d’établir un holisme débarrassé de la métaphysique, « de mettre la médecine en harmonie avec les autres sciences, et de déterminer avec exactitude leurs rapports mutuels11 ». La médecine n’a pas à imiter d’autres sciences positives, car elle possède en elle-même sa propre positivité consistant à élaborer une approche holiste de la nature humaine qui permettrait de rapporter les idées les plus abstraites de l’homme à sa sensibilité physique première12. Ainsi, une science médicale de l’homme doit être capable de dépasser la dualité entre les sciences physiques et les sciences morales, en se définissant précisément comme une médecine philosophique, c’est-à-dire une science générale des rapports du physique et du moral.

6Toutefois, la véritable portée d’une telle architecture théorique consiste à faire comprendre au législateur, au moraliste et à l’éducateur que le médecin est le maître de l’unité physico-morale de l’homme. C’est la raison pour laquelle Cabanis, tout en affirmant mener de simples recherches en physiologie, peut intervenir sur des domaines aussi vastes et variés que « l’organisation sociale en général », l’éducation des jeunes filles ou les besoins moraux des hommes. Ainsi se constitue en France une anthropologie médicale qui fait des circonstances environnantes la pièce principale de son édifice, et qui s’articule d’autant plus aisément à la réforme sociale postrévolutionnaire. En témoignent la pensée et la pratique institutionnelle de Cabanis, fondées sur une affirmation double : l’homme est un être à la fois sensible et sociable. Le rapport qu’il établit à la commission des hôpitaux de Paris sur les secours publics articule et hiérarchise ces deux aspects13. La nature a fait de l’homme un être sociable, elle ne le fait naître et vivre qu’en société, dans une coexistence avec les êtres de son espèce, créant des besoins qui « l’attachent invinciblement à l’état social qui fait son bonheur14 ». La sociabilité de l’homme dépend de sa faculté à être imprégné des êtres qui l’entourent, liée elle-même à la faculté de « partager les affections des autres êtres sensibles ». Plus profondément, il convient d’aménager la sociabilité de l’homme en fonction de sa nature sensible qui dicte sa capacité à être affecté par son entourage. Comment entourer un tel type d’individus (mendiant, criminel, malade, etc.), d’objets et d’êtres adéquats pour qu’il en vienne à se conformer par sa propre volonté aux préceptes d’une vie sociale réglée ? Telle est la question d’un gouvernement médico-politique de l’environnement des hommes.

7Cabanis déploie pleinement cette pensée médicale de la modificabilité sociale, en rapport étroit avec l’actualité révolutionnaire dont il est un des acteurs : la pensée sur les institutions républicaines est une pensée en acte, dont les modalités ont été étudiées par les historiens. Tandis que François Azouvi soutient que la philosophie de Cabanis et des Idéologues résiderait, plutôt que dans leurs textes, dans les rapports qu’ils entretiennent aux institutions de la République15, Georges Gusdorf a mis au jour la manière dont les Idéologues, qui formaient une société de pensée unie par des liens d’amitié et d’intérêt, pouvaient « prétendre à une reconnaissance officielle dans le cadre du nouveau régime institué en 178916 ». Concernant plus spécifiquement le domaine de la médecine, Elisabeth Williams précise que, entre « 1793 et 1803, de très nombreuses propositions sur l’avenir de la médecine ont été formulées à la fois dans les cercles médicaux eux-mêmes et dans les groupes politiques qui considéraient la refondation de la médecine comme étant essentielle à la mise en ordre de la nouvelle société17 ». Si, à l’instar de Cabanis, la médecine philosophique a pu afficher l’ambition concrète d’assumer un rôle de premier plan dans la nouvelle organisation sociale, c’est qu’elle pouvait s’appuyer sur l’idée de la modificabilité de l’homme, notamment par le biais de l’aménagement de son entourage.

8Parmi tous les êtres organisés, « l’homme en particulier est éminemment modifiable », écrit Cabanis : « Il est saisissable par tous les points ; et tout ce qui agit sur un des phénomènes de son existence influe sur tous18. » Le holisme médical qui perçoit l’homme entier se double ici d’un holisme social, où l’ensemble des institutions permettant de lui faire contracter des habitudes entre dans le domaine de la médecine sociale. La souplesse biologique de l’homme, sa modificabilité en tant qu’être physique, peut alors être mobilisée dans le registre social. De ce point de vue, l’environnement institutionnel du citoyen est analogue à l’entourage de l’être organisé, conçu comme un prolongement du corps physiologique19. Chez Cabanis, l’extension du terme même « climat », par lequel il faut entendre non seulement « la latitude d’un lieu, et le degré de la chaleur qui y règne », mais aussi « l’ensemble de toutes les circonstances naturelles et physiques au milieu desquelles nous vivons dans chaque lieu20 », s’accompagne ainsi d’une attention aux circonstances sociales et morales. Si le concept de milieu n’est pas encore pleinement élaboré, ses conditions de possibilité sont bien présentes dans la manière dont Cabanis relie les niveaux vitaux et sociaux de l’existence humaine aux circonstances environnantes.

9Il s’agit donc ici d’une prise en charge des conditions d’existence de l’espèce humaine – ou de la nation française comme inspiratrice de l’universalité – en vue de sa perfectibilité indéfinie. Dans un moment révolutionnaire dans lequel Cabanis est engagé de manière à la fois théorique et institutionnelle21, où « le gouvernement, loin de repousser ou d’étouffer les idées saines, […] les appelle, […] les propage avec confiance22 », l’idée même de la perfectibilité de l’homme se concrétise. Une science médicale de l’homme au service de la République traduit ainsi la possibilité pour la nation de déterminer sa propre existence : au moment où Destutt de Tracy rédige pour l’Institut un texte intitulé « Quels sont les moyens de fonder la morale chez un peuple ? », Cabanis développe son système philosophique d’hygiène, qui doit non seulement « tracer les règles applicables aux différentes circonstances où peut se trouver chaque homme en particulier », mais aussi considérer « l’espèce humaine comme un individu dont l’éducation physique lui est confiée23 ».

10Peu importe ici le degré de la réalisation effective du programme mésopolitique de Cabanis, même si ce dernier semble très impliqué dans les institutions telles que l’Institut ou la Société médicale d’émulation. En tant qu’il « assure la liaison entre le xviiie siècle et le nouvel esprit scientifique du xixe siècle24 », Cabanis opère une synthèse qui jette les bases de la rationalité mésopolitique. L’entourage physique et moral de l’homme qu’on appellera bientôt son milieu biologique et social est désormais l’objet d’une attention philosophico-politique majeure, dont les effets se feront sentir bien au-delà de la Révolution. Toutefois, dans la période 1789-1804, une telle ambition d’une transformation sociale appuyée sur les sciences dépasse largement le seul cercle des Idéologues : ainsi, après la figure du « médecin philosophe », il convient à présent de s’intéresser à celle, moins connue, d’« observateur de l’homme ».

Enfance et circonstances. L’observation de Victor de l’Aveyron en 1800

11Lorsque la Société des Observateurs de l’homme est fondée en 1799 par le naturaliste Jauffret, la composition de ses membres témoigne de la très grande variété de savoirs travaillant ensemble à une nouvelle science de l’homme : « On y trouve, aux côtés de médecins comme Pinel ou Cabanis, des linguistes (Sicard, Leblond), des philosophes (Desttut de Tracy, Laromiguière), des historiens (Volney), des naturalistes (Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Jauffret), des essayistes et “publicistes” (Gérando, Ginguéné), des voyageurs (Bougainville) et le premier “anthropologiste” ainsi nommé, François Péron25. » Le but de Jauffret est d’unifier ces savoirs au sein d’une science qui ne soit pas exclusivement médicale, qu’il propose d’appeler « anthropologie comparée ». Les Observateurs s’opposent en effet au monisme de Cabanis qui affirmait la primauté du physiologique sur le moral, pour proposer un nouveau chantier de la science de l’homme axée sur une méthode résolument comparatiste26 et intéressée par la diversité des manières d’être au monde. L’analyse des idées, à savoir l’étude de leur genèse dans l’entendement humain gagnerait, selon Jauffret, à faire l’objet d’une telle étude comparée, puisque l’homme sauvage fournirait, par la simplicité même de sa capacité d’abstraction, l’occasion de mieux saisir le fonctionnement de l’esprit en général. Ce programme de recherche se traduit rapidement en enquêtes de terrain, car « il s’agit d’aller là où cette genèse peut s’appréhender le mieux car le plus simplement : chez les indigènes ou les indigents, chez des êtres supposés simples et élémentaires qui constituent ainsi une sorte de laboratoire idéologique et sociologique27 ».

12L’observation des hommes implique la connaissance des circonstances variées dans lesquelles les hommes vivent. Le point principal qui permet de distinguer le programme des Observateurs de celui des Idéologues réside principalement dans la volonté des premiers de faire varier le plus possible les éléments de connaissance appartenant aux divers champs de savoir, au lieu de subordonner l’ensemble des données circonstancielles à la physiologie. Comme Buffon et Blumenbach, Jauffret maintient l’unité de l’espèce humaine à travers la variété des races, une nature commune de l’homme se développant partout dans la même direction mais à vitesse variable. Une telle unité dans la diversité s’explique d’abord, selon Jauffret, par une « extrême flexibilité [du corps humain] qui le rend propre à supporter également les climats les plus opposés28 ». Toutefois, cette théorie trouve sa réelle portée comparatiste lorsque l’occasion se présente à la Société de réaliser deux « terrains » ethnographiques exceptionnellement enthousiasmants pour l’année 1800. D’une part, Jauffret se réjouit de faire « une anthropologie parfaite » en associant la Société à l’expédition scientifique que le capitaine Baudin lance en 1800 vers l’Australie29 : Cuvier et Gérando assumeront la tâche de rédiger les instructions à suivre dans l’observation des sauvages. D’autre part, comme en témoignent les rapports polémiques de Virey, de Pinel et d’Itard, la Société prend activement part dans l’observation de l’« enfant sauvage », dit Victor de l’Aveyron30. Ces deux terrains permettent d’observer in situ les indigènes et les enfants sauvages existant dans des conditions d’existence non civilisées. On verra ainsi que les figures respectives de l’enfant sauvage et du voyageur philosophe inaugurent un type nouveau d’objectivation de l’homme, qui passe précisément par l’observation dans son milieu. À travers la dénonciation des circonstances défavorables à la civilisation, un interventionnisme mésopolitique spécifiquement républicain s’affirme autour de 1800, qui fera de la réforme des conditions d’existence le levier principal d’une action civilisatrice.

13Le 6 août 1800, arrive à Paris un garçon nommé Victor de l’Aveyron, sous la plus grande attention du ministère de l’Intérieur et de la Société des Observateurs de l’homme31. Sans doute né d’un mariage illégitime et abandonné dans les bois de Lacaune32, Victor avait été aperçu à plusieurs reprises par les chasseurs et les habitants des contrées environnantes qui l’avaient signalé aux responsables de l’État. Le commissaire local du gouvernement qui le capture le 8 janvier 1800 évoque « un enfant inconnu, sourd et peut-être muet de naissance qui, outre l’intérêt qu’il inspire par la privation de ses sens, présente encore dans ses habitudes quelque chose d’extraordinaire qui le rapproche de l’état des sauvages, et fait de lui un être phénoméneux33 ». Tandis que Victor est confié provisoirement par les autorités locales à l’abbé Bonnaterre, professeur d’histoire naturelle à Rodez qui entame l’observation détaillée de ses habitudes, la découverte de l’enfant sauvage retentit à Paris où Jauffret réclame l’enfant : « […] il serait bien important pour les progrès des connaissances humaines qu’un observateur plein de zèle et de bonne foi pût, en s’emparant de lui, en retardant de quelque manière sa civilisation, constater la somme de ses idées acquises, étudier la manière dont il les exprime et voir si la condition de l’homme abandonné à lui-même est tout à fait contraire au développement de l’intelligence34. »

14L’appel de Jauffret est entendu et, notamment en raison de la curiosité qu’il éveille à Paris, l’enfant est confié à Sicard, membre de la Société et instituteur des sourds-muets35. Le 6 août 1800, le jour de l’arrivée de Victor à Paris, les membres de la Société se réunissent pour décider du sujet du prix proposé pour l’an XI. Récusant l’état de méconnaissance de l’homme par lui-même, ainsi que l’insuffisance des observations passées des « premiers développements de l’enfance », la Société propose la question suivante pour le prix : « Déterminer, par l’observation journalière d’un ou de plusieurs enfants au berceau, l’ordre dans lequel les facultés physiques, intellectuelles et morales se développent, et jusqu’à quel point ce développement est secondé ou contrarié par l’influence des objets dont l’enfant est environné, et par celle plus grande encore des personnes qui communiquent avec lui36. » Ce programme de recherche s’appuie sur l’hypothèse selon laquelle les facultés humaines ne se développent que dans certaines circonstances environnementales et sociales. Il ne s’agit pas ici d’opposer l’éducation (la culture) à ce qui serait inné (la nature) ; il est plutôt question d’observer le rôle primordial des circonstances au milieu desquelles l’enfant vit dans le déploiement même de sa nature « première ». Autrement dit, il n’y a pas d’une part une nature humaine inébranlable et, d’autre part, une extension optionnelle ou annexe de la première, un entourage vital et social neutre. La nature humaine est immédiatement et nécessairement ancrée dans certaines circonstances qui peuvent soit contribuer à sa pleine réalisation, soit au contraire entraver son déploiement.

15Arrivé à Paris, Victor est donc observé. En effet, il l’était déjà pendant son séjour à Rodez, où le naturaliste Bonnaterre avait entamé une enquête sur le rapport que Victor entretenait à son entourage, la question étant de savoir comment il avait pu subsister « au milieu d’une foule de dangers dont il était environné37 ». Éloigné de la société des hommes, Victor n’a que l’instinct animal et mérite pour cette raison d’être appelé « sauvage » – tel est le regard de Bonnaterre qui propose d’observer « les premiers développements des facultés intellectuelles de l’homme ». Selon la méthode de l’analyse des idées, ce « nouveau membre du corps social38 », qui entre en contact pour la première fois – ou après très longtemps – avec d’autres humains, devrait livrer un spectacle sur la manière dont fonctionne la marche progressive des sensations et des idées chez tous les hommes. Dans cette perspective, la figure du sauvage répond bien au fantasme d’une possible observation de la genèse retardée des idées, ce retard provenant soit de l’état d’incivilité des sociétés sauvages, soit du malheur des circonstances, comme c’est le cas avec Victor, abandonné dans la forêt.

16Au-delà de l’intérêt que suscite une telle observation du point de vue de la genèse universelle des idées dans l’esprit, ce point commun de Victor avec les sauvages indique aussi la possibilité menaçante d’une « chute » de l’homme européen dans l’état sauvage si les circonstances de sa civilisation ne sont pas maintenues. Si les sauvages ne sont pas tels par leur nature, mais par la force des circonstances environnementales et sociales perpétuées, cela signifie également que les civilisés ne sont pas tels par un don divin, mais en raison de leur capacité à forger pour eux-mêmes les circonstances propices à la civilisation. Plus l’unité de l’espèce humaine est affirmée malgré la diversité des modes d’être, plus la flexibilité de l’homme se trouve confirmée ; or, cette flexibilité est également une source d’inquiétude pour l’homme se définissant comme civilisé, car il réalise qu’il existe lui aussi au milieu des circonstances déterminantes pour son être. À cet égard, la mésopolitique est une des réponses apportées par les savants et les politiques modernes lorsqu’ils font face à une telle menace environnementale sur leur propre constitution. Comme toute anthropologie, celle pratiquée par les Observateurs de l’homme en 1800 s’avère ainsi précieuse en raison de ce qu’elle révèle de la rationalité des Observateurs autant que de celle des observés.

17Victor n’est pas le premier cas d’« enfant sauvage » observé en Europe, comme le rappelle Bonnaterre qui établit une liste de onze enfants trouvés dans les forêts entre 1544 et 1767. Linné énumère également neuf cas, tantôt vivants parmi les loups dans la Hesse (Juvenis Lupinus Hessensis), tantôt nourris parmi les moutons en Irlande (Juvenis Ovinus Hibernus)39. Or, pour Linné qui se contente d’une énumération des cas d’enfants sauvages, le niveau de l’enquête implique une classification taxinomique, et non pas une analyse des conditions d’existence. La singularité de l’observation du cas de Victor réside dans le fait que, pour la première fois, un enfant sauvage est abordé par une enquête importante sur les circonstances dans lesquelles il a existé.

18Afin de saisir pleinement la portée du cas Victor, il faut prêter attention aux critiques que formule Julien-Joseph Virey – membre de la Société des Observateurs, naturaliste et anthropologue – concernant l’appellation d’« homme de la nature » que certains utilisent à propos de Victor. Dans l’article anonyme qui lui est attribué et publié dans La décade philosophique en novembre 180040, Virey attaque avec virulence la légèreté avec laquelle ceux qui prétendent observer Victor arrivent à porter un jugement le concernant. D’abord, les bonnes conditions de son observation ne sont pas réunies, puisque l’enfant est conduit comme un captif là où il faudrait « l’observer dans un état de liberté où il soit parfaitement lui-même41 ». Autrement dit, on prétend observer un « homme de la nature » tout en l’isolant des circonstances dans lesquelles il vivait effectivement dans la forêt, par conséquent on ne peut observer que les réactions de Victor à ceux qui « l’obsèdent, plutôt qu’ils ne l’observent ». Deuxièmement, de vains commentaires et de tristes malentendus se sont formés selon Virey au sujet de cet « homme de la nature » qui devait être plus sage, plus intelligent et plus heureux que l’« homme de la société », car il existe de multiples contradictions entre l’image exaltée de l’homme de la nature et l’état réel de Victor. Le spectacle que fournit l’enfant est bien plutôt celui d’un sauvage qui ne cesse de prendre du poids en avalant tous les mets qu’on lui offre et qui se masturbe incessamment devant le beau monde parisien venu l’observer. Dans ces conditions, poursuit Virey, puisque le sauvage de l’Aveyron ne se conforme pas à l’idée imaginaire de l’homme de la nature, on finit par chercher chez lui un dysfonctionnement physiologique pour pouvoir le déclarer sourd ou imbécile.

19Contre ceux qui, par l’appellation infondée de « l’homme de la nature », veulent désigner un individu qui n’aurait reçu aucune éducation, « dont les facultés ne se soient développées que par le jeu du principe intime et actif de son existence, et sans le concours des agents étrangers et des accidents de la vie42 », Virey établit qu’une telle définition ne peut s’appliquer au sauvage de l’Aveyron, et en réalité à aucun individu. Virey défait ici le mythe – du moins les résidus du mythe – d’une nature humaine inconditionnée ou non environnée, qui serait isolée des circonstances précises comme de ses conditions de développement :

En effet, l’homme, à l’instant où il voit le jour, est entouré d’un grand nombre d’objets étrangers, dont les espèces sont variées presque à l’infini. La plupart de ces objets agissent sur lui en affectant ses sens. L’effet de cette action n’est pas seulement instantané, il est durable, car il engendre des habitudes, il détermine des besoins qui survivent à la présence même des objets qui l’ont causé. L’homme n’existe pas dans le vide, il se trouve placé au centre d’une machine immense, dont les ressorts variés lui communiquent sans cesse des impulsions nouvelles. L’homme, considéré en général, avec ses seules facultés naturelles, n’est qu’une abstraction des métaphysiciens ; dans la réalité, il n’y a que tel ou tel homme, et les variétés qui les distinguent dépendent, en grande partie, de la variété des circonstances43.

20Il s’agit alors pour Virey d’inscrire le développement des facultés naturelles d’un homme précis dans des circonstances précises, abandonnant une fois pour toutes le fantasme d’un homme existant dans le vide. L’exploration de la nature humaine n’est pas une affaire de cabinet ou de classification, elle dépend d’une observation rigoureuse des rapports qu’un homme situé entretient avec des circonstances données. De ce point de vue, il faut considérer Victor non pas comme un monstre – qualification qui tendrait à l’exclure de l’humanité en raison d’une déformation irrémédiable –, mais comme un homme qui a simplement existé dans d’autres circonstances que celles, urbaines ou civilisées, dans lesquelles vivent les savants eux-mêmes :

Ainsi l’homme qui a vécu dans les forêts, a reçu, comme les autres, une éducation, quoiqu’elle ne soit pas sans doute la plus parfaite. Il a été modifié par les influences des saisons, qui ont fait naître en lui certains besoins. Il a contracté ses habitudes particulières. Sous ce premier rapport, il n’est donc pas l’Homme de la nature, il n’est que l’Homme des forêts44.

21Ce déplacement capital qu’opère Virey situe Victor dans une condition humaine consistant à ne pouvoir exister que dans certaines circonstances déterminant les modes de vie, au lieu de l’exiler dans une lointaine nature de laquelle il ne pouvait être que l’image déchue. L’universalité mal construite de l’homme de la nature se défait ainsi par une critique qui inscrit Victor dans le territoire réel de son existence, ramenant ses habitudes aux besoins créés par les conditions environnantes. De ces constats découle un débat plus large sur la dignité conditionnelle de l’espèce humaine, désormais dépendante des milieux dans lesquels elle existe. Car le débat porte bien sur la dignité de l’espèce humaine, surtout du point de vue de Virey, défenseur du monogénisme, de l’unité de l’espèce et de la plasticité de l’homme45. Si Victor est non pas l’homme indéterminé d’une nature encore moins déterminée, mais se trouve inclus dans l’espèce humaine dont les variétés se déclinent en fonction des circonstances, comment peut-on encore sauver la dignité de celle-ci ? S’il est pleinement intégré dans l’espèce humaine, ce produit honteux des circonstances ne menace-t-il pas la supériorité de l’homme vis-à-vis des animaux, le sentiment rassurant d’une différence naturelle et constitutive de celui-ci par rapport aux bêtes ?

En effet, puisque telle est l’immuable condition des choses, que l’homme ne se montre jamais à nous que dépendant des circonstances, et modifié par elles, la dignité de l’espèce humaine ne consiste point à ce que l’homme soit un être parfait, dans toute hypothèse et au milieu de toutes les circonstances possibles. L’homme n’ayant par lui-même que des facultés, ou puissances, sa dignité exige seulement qu’il soit capable d’atteindre à une haute perfection, qu’il ait la puissance de cette perfection ; que cette perfection, en un mot, puisse se réaliser dès que les circonstances sont convenablement disposées46.

22Ainsi, la supériorité de l’homme par rapport aux autres êtres réside dans sa perfectibilité conditionnelle. La nature de l’homme est d’exister au milieu des circonstances qui lui permettent ou non de développer ses facultés virtuelles. Avec Virey, l’homme de la nature comme abstraction cède définitivement la place à une connaissance de l’homme en tant qu’il se trouve effectivement au milieu des circonstances plus ou moins propices à la civilisation. Au milieu des forêts, Victor n’était pas entouré de circonstances propices à sa sociabilité, celles qui lui auraient permis de développer pleinement ses facultés cognitives et linguistiques. De ce point de vue, la perfectibilité ou la dégénérescence dépendent désormais des circonstances qu’il faut étudier en détail pour chaque homme (ou, partant, pour chaque type de population). Comme les Idéologues et aux lendemains de la Révolution, Virey souligne le fait que la pleine réalisation de la nature humaine dépend des circonstances environnementales et sociales que les hommes doivent forger pour eux-mêmes. Dans une telle configuration, les circonstances extérieures « physiques et morales » ne sont pas moins vitales que n’importe quelle autre fonction organique. Victor n’a sans doute pas de lésion physiologique, mais il doit être précisément considéré comme « ayant éprouvé une privation non moins importante que celle de ses organes, celle des circonstances extérieures qui devaient déterminer son développement47 ». Avec le cas de Victor, Virey peut alors postuler que les circonstances extérieures, y compris sociales, font partie intégrante de la nature humaine. De telles « circonstances extérieures » ne sont plus réduites, comme c’était le cas dans le premier xviiie siècle, au « climat » hippocratique : elles désignent dès lors l’ensemble des conditions, physiques et sociales, nécessaires au plein développement des facultés humaines.

23Toutefois, cette interprétation « mésopolitique » de l’affaire Victor ne s’est pas imposée comme une évidence. Le débat sur le mode thérapeutique qu’il convient d’adopter pour traiter Victor témoigne d’une scission entre la stratégie environnementaliste, adoptée par le docteur Itard, et le regard psychiatrique, porté par Philippe Pinel. Itard, en charge de la rééducation de l’enfant pendant de longues années, soutient que Victor doit être considéré non pas comme un imbécile atteint d’une maladie incurable – c’est le diagnostic de Pinel –, mais du point de vue de l’isolement social dont il fut victime48. Il propose une thérapeutique visant à l’attacher à la vie sociale par la création de nouveaux besoins. Réalisant que Victor apprécie les dîners en ville et la variété des mets qu’on lui sert à ces occasions, Itard se félicite de cette méthode qu’il estime prometteuse49. Par la répétition de rituels minutieusement préparés, Itard tente de construire ainsi un nouvel environnement pour forger de nouveaux besoins pour l’enfant, et espère que, à l’aide « de tous les bons traitements dont on a environné sa nouvelle existence50 », Victor pourra être réintégré dans la société civilisée. Face à cette pensée incarnée par Virey et par Itard, soucieuse d’aménager les circonstances et les besoins, Pinel constitue un contre-modèle, celui d’une psychiatrie naissante qui tente d’isoler l’origine physiologique d’une pathologie, impossible à guérir par des moyens purement environnementaux ou institutionnels. Se montrant tout à fait sceptique quant à la possibilité d’une régénération de Victor dont les facultés morales s’avèrent limitées51, Pinel constate l’absence de progrès dans la rééducation de Victor avant de rapprocher son état mental de celui des enfants idiots qui « végètent tristement dans les hospices ». La stratégie de Pinel consiste ainsi à contester l’appartenance de Victor à la catégorie vague des « sauvages » pour l’intégrer à celle des « idiots » dont il a l’expérience clinique. Or, ce déplacement signifie que Victor, puisqu’il souffre d’une « organisation mutilée et incomplète », ne peut plus être soumis « à une sorte d’institution et de culture » : il doit être confiné à l’hôpital52.

24Deux conséquences majeures découlent d’un tel déplacement. D’abord, Pinel trace ainsi une ligne de démarcation entre d’une part les hommes sains et perfectibles, susceptibles d’être améliorés dans certaines circonstances, et d’autre part ceux qui, idiots ou déments, sont physiologiquement mutilés et imperméables aux effets de la culture. Ensuite, de la même manière que Virey critiquait le concept de l’« homme de la nature », Pinel procède à une critique du concept de « sauvage » : quelle serait la proximité réelle entre Victor et les hommes qui composent les hordes sauvages, par ailleurs insuffisamment observés53 ? Victor est physiologiquement « incapable de culture », tandis que les divers peuples de la Terre nous fournissent le spectacle des « premiers degrés de civilisation » – ils sont susceptibles d’être perfectionnés. Avec Pinel, la véritable frontière se situe non plus entre l’homme civilisé et l’homme sauvage de la nature, mais entre l’homme sain perfectible et l’homme malsain imperfectible. Une administration environnementale de l’enfant ou du sauvage comme celle prônée par Virey ne peut fonctionner que sur un homme sain et perfectible, et non pas sur Victor qui tombe dans la catégorie des imperfectibles. Cette ligne de démarcation que tire Pinel demeure fondamentale tout au long des xixe et xxe siècles, car elle détermine le seuil infranchissable de la modification mésopolitique : celle de la pathologie physiologique.

25On le voit, le cas de Victor de l’Aveyron constitue un véritable « point d’hérésie » à partir duquel des interprétations divergentes peuvent se déployer. Pour les Observateurs, Victor n’est plus l’homme sauvage de la nature, il est coupé au contraire de sa nature humaine par l’isolement ou par mutilation ; il est soit l’homme de la forêt qu’on pourrait réintégrer à la société (Virey), soit l’imbécile irrécupérable (Pinel). Du point de vue de Virey et d’Itard, le cas de Victor montre la nécessité politique de la création et de l’entretien des circonstances permettant le plein déploiement de la nature humaine. Au-delà de l’abstraction de l’« homme de la nature », émerge progressivement une nature humaine dépendante de ses conditions d’existence. Du point de vue des Observateurs de l’homme, en 1800, l’image d’une nature bonne et immuable de l’homme appartient déjà au xviiie siècle. L’évacuation de cette image rend possible l’émergence de l’idée même des conditions d’existence. Comme le précisera plus tard Cuvier, « l’idée que l’homme de la nature vit solitaire n’a jamais été le résultat de l’observation ; elle n’a pu naître que des jeux d’une imagination fantastique, ou de quelques hypothèses dont elle a été conséquence, mais dont de meilleures méthodes scientifiques nous délivreront sans doute pour jamais54 ». L’idée même des « conditions d’existence » chez Cuvier est déjà présente dans cette observation des milieux de vie, qui met fin à l’exotisme d’un état de nature pour faire appel à une anthropologie comparée.

26Pour enquêter sur ces conditions, la Société des Observateurs de l’homme a aussi mené une étude chez les indigènes, grâce à l’expédition du capitaine Baudin pour l’Australie. Pour Gérando, les pays civilisés constituent des terrains tellement complexes pour l’étude des diverses circonstances d’existence qu’une science de l’homme digne de ce nom, soucieuse de le saisir dans son universalité et de l’extraire des conditions locales, devrait se tourner vers la simplicité des contrées peu développées. Puisque les îles peuplées de sauvages apparaissent comme les milieux les moins civilisés, elles correspondent dans l’imaginaire de Gérando aux stades primitifs de la « société humaine » : « Le voyageur philosophe qui navigue vers les extrémités de la terre, traverse en effet la suite des âges, il voyage dans le passé ; chaque pas qu’il fait est un siècle qu’il franchit55. » Gérando entend ainsi observer un environnement humain encore exempt de l’imbrication des institutions morales, où l’action de chaque cause environnementale pourrait être précisément identifiée. Le voyageur philosophe circonscrit son terrain aux espaces où l’interaction avec l’entourage est plus simple et l’esprit humain plus limité, là où, par conséquent, il serait plus lisible. Le philosophe est alors appelé à devenir naturaliste, c’est-à-dire à développer une connaissance de l’homme en situation, tel qu’il existe dans des circonstances précises : « Ainsi, les naturalistes enrichissent chaque jour leurs cabinets de nombreuses familles, pendant que les philosophes consumaient le temps à disputer vainement dans leurs écoles sur la nature de l’homme, au lieu de se réunir pour l’étudier sur le théâtre de l’univers56. » Avec cette figure du « philosophe voyageur », la mésopolitique se trouve embarquée pour ainsi dire dans l’exploration des milieux inconnus, précisément à travers la géographie qui prend son élan à partir de 1800.

Notes de bas de page

1 Cabanis, Du degré de la certitude de la médecine, Paris, 1788, p. 38. Cabanis y précise que par « plan de la nature », il entend affirmer qu’il y a « des rapports constants et réguliers entre les diverses parties de l’univers ».

2 Ibid.

3 Id., Rapports du physique et du moral, dans Œuvres philosophiques de Cabanis, Première Partie, Paris, PUF, 1956, t. 1, p. 168.

4 Id., Révolutions et réforme de la médecine, dans ibid., t. 2, p. 79.

5 Id., Du degré de la certitude de la médecine, op. cit., p. 35-36.

6 Id., Rapports du physique et du moral, op. cit., p. 142.

7 Id., Révolutions et réforme de la médecine, op. cit., p. 209.

8 Id., Rapports du physique et du moral, op. cit., p. 121.

9 Mémoires de la société médicale d’émulation, Paris, chez Maradan, 1798, p. IX.

10 Sergio Moravia, « Philosophie et médecine en France à la fin du xviiie siècle », art. cité, p. 1089.

11 Cabanis, Coup d’œil sur les révolutions et sur la réforme de la médecine [1804], dans Œuvres philosophiques de Cabanis, op. cit., t. 1, p. 70.

12 « La médecine sera véritablement philosophique en ramenant la science médicale au niveau apparemment modeste du fait “positif”. » Sergio Moravia, « Philosophie et médecine en France à la fin du xviiie siècle », art. cité, p. 1098.

13 Cabanis, Quelques principes et quelques vues sur les secours publics [1793], dans Œuvres philosophiques de Cabanis, op. cit., p. 3 et suiv.

14 Ibid.

15 François Azouvi, « Avant-propos », dans Id. (dir.), L’institution de la raison, Paris, EHESS/ Vrin, p. 8.

16 Georges Gusdorf, Les sciences humaines et la pensée occidentale, VIII, La conscience révolutionnaire, op. cit., p. 33.

17 Elisabeth Williams, The Physical and the Moral, op. cit., p. 70.

18 Cabanis, Rapports du physique et du moral, op. cit., huitième mémoire, § 3.

19 Georges Gusdorf, La conscience révolutionnaire, op. cit., p. 463.

20 Cabanis, Rapports du physique et du moral, op. cit., p. 487.

21 Georges Gusdorf, La conscience révolutionnaire, op. cit., p. 455.

22 Cabanis, Rapports du physique et du moral, op. cit., p.161.

23 Ibid., p. 487.

24 Georges Gusdorf, La conscience révolutionnaire, op. cit., p. 454.

25 Jean Copans, Jean Jamin, Aux origines de l’anthropologie française. Les Mémoires de la Société des Observateurs de l’homme en l’an VIII, Paris, Éditions Jean-Michel Place, 1994 [1978], p. 16.

26 Selon Jean-Luc Chappey, durant la courte période (1799-1804) où la Société fut active, elle a tenté de s’imposer auprès des autorités politiques et administratives au détriment des Idéologues, notamment par le concept même d’anthropologie qui leur servait d’outil de distinction. Voir Jean-Luc Chappey, La Société des Observateurs de l’homme (1799-1804). Des anthropologues au temps de Bonaparte, Paris, Société des études robespierristes, 2002, p. 295 et suiv.

27 Jean Copans, Jean Jamin, Aux origines de l’anthropologie française, op. cit., p. 16.

28 Ibid., p. 55.

29 Voir George W. Stocking, « French Anthropology in 1800 », ISIS, 55/180, 1964, p. 134-150.

30 Voir sur ce dossier Jean-Luc Chappey, Sauvagerie et civilisation. Une histoire politique de Victor de l’Aveyron, Paris, Fayard (L’épreuve de l’histoire), 2017.

31 Thomas Gineste, Victor de l’Aveyron. Dernier enfant sauvage, premier enfant fou, Paris, Fayard (Pluriel), 2011.

32 Ibid., p. 22 et suiv.

33 Ibid., p. 26.

34 La lettre de Jauffret, secrétaire de la Société des Observateurs de l’homme, aux administrateurs de l’hospice civile de Saint-Affrique, citée dans ibid., p. 177.

35 Lettres du ministre de l’Intérieur au préfet de l’Aveyron, citée dans ibid., p. 187.

36 Lectures faites à la séance publique de la Société des Observateurs de l’homme le 6 août 1800, citées dans ibid., p. 190. Je souligne.

37 Bonnaterre, Notice historique sur le Sauvage de l’Aveyron et sur quelques autres individus qu’on a trouvés dans les forêts, à différentes époques, dans ibid., p. 239.

38 Ibid., p. 240.

39 Voir Charles de Linné, Système de la nature [1735], Paris, chez Lemaire, 1793, p. 33.

40 Virey, « Réflexions sur le sauvage de l’Aveyron, et sur ce que l’on appelle en général, par rapport à l’homme, l’état de nature », La décade philosophique, 27, septembre-novembre 1800, p. 8-18. L’unité discursive entre cet article et d’autres écrits de Virey nous conduit à penser, à l’instar de Thomas Gineste, que l’article appartient bien à Virey. Voir sur ce point Thomas Gineste, Victor de l’Aveyron, op. cit., p. 612, n. 1.

41 Virey, « Réflexions sur le sauvage de l’Aveyron, et sur ce que l’on appelle en général, par rapport à l’homme, l’état de nature », art. cité.

42 Ibid., p. 12.

43 Ibid., p. 13-14.

44 Ibid.

45 Cet aspect des travaux de Virey a été notamment souligné par Claude Blanckaert : « [Virey] se range auprès des monogénistes “Observateurs de l’homme”, montrant la plasticité fondamentale de la nature humaine, insistant sur les conséquences des divers régimes politiques, sur les entraves que les climats, le régime de vie, les maux de l’esclavage moral et physique, opposent à la réalisation d’une essence toujours virtuelle. Virey sera donc monogéniste et, sous ce rapport, appartiendra à la mouvance buffonienne d’une manière on ne peut plus nette. Cet aspect fondamental de sa pensée est trop souvent passé sous silence. Il faut pourtant lui rendre son efficacité théorique active car la documentation requise nous introduit au cœur d’une étiologie des milieux formellement discréditée par les adversaires polygénistes. » Claude Blanckaert, « J.-J. Virey, Observateur de l’homme », dans Claude Bénichou, Claude Blanckaert, Julien-Joseph Virey. Naturaliste et anthropologue, Paris, Vrin (Sciences en situation), 1992, p. 127.

46 Virey, « Réflexions sur le sauvage de l’Aveyron, et sur ce que l’on appelle en général, par rapport à l’homme, l’état de nature », art. cité, p. 17.

47 Ibid.

48 Jean Itard, De l’éducation d’un homme sauvage ou des premiers développements physiques et moraux du jeune sauve de l’Aveyron, Paris, 1801.

49 Ibid., p. 44.

50 Ibid., p. 48.

51 Philippe Pinel, « Rapport fait à la Société des Observateurs de l’homme sur l’enfant connu sous le nom de sauvage de l’Aveyron, le 2 octobre 1800 », cité dans Thomas Gineste, Victor de l’Aveyron, op. cit., p. 325.

52 Ibid., p. 338.

53 Ibid., p. 358.

54 Georges Cuvier, « Les animaux domestiques », dans Le règne animal. Œuvres de Cuvier et de Lacépède, Paris, 1883, p. 18.

55 Jean-Marie Gérando, Considérations sur les diverses méthodes à suivre dans l’observation des peuples sauvages [1799], cité dans Jean Copans, Jean Jamin, Aux origines de l’anthropologie française, op. cit., p. 76.

56 Ibid., p. 78.


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