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2. La formation de l’homme sensible
p. 65-77
Texte intégral
1Saisir l’expérience moderne de l’environnement exclusivement à partir des transformations épistémologiques de la physique et de la chimie ne peut être une démarche pertinente, car elle néglige le pivot central autour duquel cette nouvelle expérience prend forme, qui n’est autre que les savoirs du vivant. Que les hommes soient profondément sensibles à leur entourage par les qualités intrinsèques de leur organisation vitale, voici ce que la physiologie du xviiie siècle se met à admettre, en provoquant une véritable mutation dans la manière dont le rapport à l’entourage a été perçu par les physiologues et médecins, mais aussi par les philosophes. Ainsi, la figure même d’un homme sensible à son entourage et modifiable par l’aménagement de celui-ci émerge lorsque la nouvelle physiologie informe une philosophie de la sensibilité, que l’on a récemment étudiée sous le nom « discours de la sensibilité1 ». De l’irritabilité des animaux chez Haller jusqu’à l’éducation mésopolitique des enfants chez Rousseau, le fil conducteur de la sensibilité à l’entourage constitue ainsi un des thèmes majeurs des réflexions médico-philosophiques de la seconde moitié du xviiie siècle.
Isoler une propriété vitale
2Newton, en admettant les principes actifs et la possibilité d’autres forces similaires à l’attraction2, stimulait la recherche expérimentale des causes à partir des effets. Comme le souligne Sergio Moravia, contrairement à l’iatroméchanisme qui tend à réduire la physiologie à l’anatomie et les forces organiques aux mouvements mécaniques, Newton « encourage les chercheurs à reconsidérer l’existence des forces d’une certaine manière immanente à la matière et agissant selon leur propres principes téléologiques3 ». Cependant, bien que le schéma newtonien ait entrouvert la voie d’une affirmation des forces irréductibles au mécanisme cartésien, il ne définissait pas moins un cadre exclusivement physique pour l’action dans lequel on ne pouvait guère distinguer la spécificité des vivants. Si l’analyse chimio-médicale des effets de l’air sur les vivants avait rendu possible l’idée d’un entourage propice à la vie, les conditions épistémologiques permettant d’évoquer l’existence d’un « milieu de vie » étaient loin d’être réunies tant qu’on n’avait pas isolé les propriétés vitales à partir desquelles on pouvait établir un rapport d’interdépendance du vivant avec son milieu. Autrement dit, le newtonianisme avait provoqué une multiplicité d’expériences et d’observations concernant les vivants, mais il ne fournissait pas un modèle d’étude pour ces derniers.
3C’est donc dans ce cadre newtonien, qui à la fois incite à l’étude des principes actifs chez les vivants et empêche leur modélisation, qu’Albrecht von Haller procède à Göttingen, entre 1746 et 1751, à une série d’expériences sur 190 animaux, dont le résultat « a donné lieu à une nouvelle division des parties du Corps humain, en distinguant celles qui sont susceptibles d’irritabilité et de sensibilité, de celles qui ne le sont pas4 ». Voici la manière dont procède Haller : « J’ai pris des animaux vivants de différens genres & différens âges ; après avoir mis à nud la partie que je voulois examiner, j’ai attendu que l’animal cessant les mouvements & les plaintes fût dans un état de tranquilité, alors j’ai irrité cette partie, avec le souffle, la chaleur, l’esprit de vin, le scalpel, la pierre infernale, l’huile de vitriol, le beurre d’antimoine5. » Le docteur Tissot qui traduit l’ouvrage en français le présente sans surprise comme s’inscrivant parfaitement dans la lignée newtonienne, tout en indiquant la spécificité du phénomène de l’irritabilité dont il semble pressentir les conséquences majeures : « L’irritabilité est une propriété entièrement différente de toutes celles qu’on connaissait jusqu’à présent dans les corps ; qui étant essentielle à tous les animaux, peut-être à toutes les plantes, sera à juste titre comptée désormais parmi les qualités premières des corps organisés6. »
4Dans le règne de l’observation newtonienne des effets, surgit alors la possibilité d’isoler un ordre purement organique qui témoigne d’un profond « renouvellement de l’économie animale ». Haller n’était pas le premier savant à faire des expériences sur les parties irritables des animaux, Glisson avait même nommé le phénomène, mais, comme le dit Tissot, il n’avait vu « que ce que les Bouchers voyent tous les jours, des chairs qui palpitent après la mort7 ». Le mérite de Haller était d’avoir isolé, par une procédure expérimentale sans faille, l’irritabilité et la sensibilité comme étant deux degrés de réactivité vitale, sans pour autant tomber dans l’animisme de Stahl qui présupposait une force vitale. Haller ne s’aventure pas du côté de la cause de ces deux propriétés, qui « sont sans doute cachées dans la texture des dernières molécules de la matière8 ». En décrivant ses observations, Haller appelle « partie irritable du corps humain, celle qui devient plus courte quand quelque corps étranger la touche un peu fortement. En supposant le tact externe égal, l’irritabilité de la fibre est d’autant plus grande qu’elle se raccourcit davantage. Celle qui se raccourcit beaucoup par un léger contact est très irritable ; celle sur laquelle un contact violent ne produit qu’un léger changement, l’est très peu9 ». Haller démontre l’irréductibilité, par excellence, d’un phénomène organique au mouvement mécanique ou physique. Or, l’irritabilité est distincte de la sensibilité qui exprime le caractère de toute fibre qui « étant touchée, transmet à l’âme l’impression de ce contact10 ». Une partie du corps peut être irritable mais pas sensible (comme les muscles), ou sensible sans être irritable (comme la peau, la partie la plus sensible du corps vivant, au point que Haller la prend « pour le degré fixe de la sensibilité11 »). Contrairement à l’irritabilité localisée dans les parties séparées du corps, la sensibilité dépend des nerfs « qui sont des satellites de l’âme12 » : l’irritabilité est essentiellement musculaire et locale, là où la sensibilité est nerveuse et globale.
5Une image du vivant comme être sensible se trouve ainsi dégagée des tables d’expérimentation où on coupe, brûle et dissèque les tendons de chiens. Trois éléments sont ici à signaler quant au rôle central que joue Haller dans la formation d’une physiologie attentive à l’entourage des organismes. Premièrement, l’irritabilité isole une force inhérente aux fibres musculaires et clairement non réductible au mouvement mécanique qui le déclenche. « Un phénomène a donc été découvert qui viole ouvertement toutes les lois de la mécanique puisqu’il consiste en une réaction d’intensité disproportionnée à l’intensité du stimulus13. » Une force qui est donc, comme le remarque déjà Diderot, « différente de toute autre force connue puisqu’elle ne dépend ni de la pesanteur, ni de l’attraction, ni de l’élasticité14 ». En ce sens, une rupture nette avec le mécanisme cartésien s’opère ici en même temps qu’une autonomisation de la physiologie par rapport à la physique newtonienne15. Deuxièmement, le caractère global de la sensibilité ouvre la voie, comme l’a bien vu Philippe Huneman, à l’étude expérimentale des réactions vitales d’un « centre » face aux stimuli16. Certes, l’irritabilité et la sensibilité se situent encore chez Haller dans une dualité entre le corps et l’âme, elle-même reconduite par la division physiologique entre les muscles et les nerfs, mais l’affirmation d’une puissance originaire inhérente à la matière vivante ouvre la voie à la possibilité d’une approche holistique des vivants. La rupture essentielle avec le mécanisme réside bien dans le fait d’avoir isolé une propriété vitale irréductible qui peut constituer un fondement pour l’étude autonome des phénomènes qu’on appellera « biologiques » un demi-siècle plus tard.
6Une telle découverte, répandue dans l’espace européen du savoir grâce au réseau de correspondants de Haller, n’était pas sans susciter d’importantes controverses portant essentiellement sur le statut de l’irritabilité et de la sensibilité, elles-mêmes plurielles car mobilisées dans des registres mécanistes, vitalistes ou matérialistes17. Si entre 1750 et 1790 se multiplient des expérimentations diverses tâchant de démontrer la subordination de l’une sur l’autre, il ne fait pourtant aucun doute que « le concept hallérien de l’irritabilité a été immédiatement perçu par beaucoup de savants comme une base prometteuse pour un nouveau modèle pathologique18 ». L’établissement de ce nouveau modèle est peut-être dû en grande partie à l’effort de Tissot consistant à présenter l’irritabilité comme un principe vital, là où Haller lui-même était beaucoup plus précautionneux quant aux grandes synthèses découlant de ses expériences. Or, à Montpellier, certains médecins comme Bordeu ou La Caze contestent le caractère restreint du principe d’irritabilité et proposent de déplacer le principe vital vers la sensibilité19.
Le principe sensitif
7L’enjeu de ce déplacement est une généralisation de la propriété vitale qui était cantonnée aux muscles avec l’irritabilité hallérienne, car la sensibilité que Bordeu attribue à chaque organe s’avère plus apte à devenir un principe de la médecine appliquée : « La sensibilité paraît plus aisée à comprendre que l’irritabilité, et elle peut très bien servir de base à l’explication de tous les phénomènes de la vie, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie20. » L’émergence de cette nouvelle sensibilité, désormais élevée au statut d’un principe vital explicatif pour les pathologies humaines, a comme conséquence majeure d’ouvrir un champ de spéculation métaphysique aux médecins philosophes du xviiie siècle. Parce que la physiologie de Haller s’occupait essentiellement des animaux, traiter la question de l’irritabilité n’impliquait pas une prise de position tranchée sur la question du rapport de l’âme et du corps – par ailleurs, Haller limitait l’irritabilité au corps et excluait de son domaine d’expérimentation la sensibilité, renvoyée vers la région indécise de l’âme. Or Bordeu fait de la sensibilité une zone d’interaction de l’âme et du corps, chacun dominant l’autre à tour de rôle21.
8Ainsi, il ne faudrait pas imaginer que le duo irritabilité/sensibilité conduit à penser une pure réceptivité du vivant face au monde environnant – au contraire, précisément parce qu’il implique de prendre en compte la réaction du vivant face à cette extériorité, un tel effort théorique favorise la recherche de ce qui rend possible une telle réaction « à l’intérieur ». Mais si pour Bordeu comme pour Haller la vie est une réalité irréductible à d’autres ordres de réalités, observable dans ses effets mais inaccessible quant à sa cause, Bordeu pose la sensibilité comme une faculté supérieure, plus complexe et plus englobante que l’irritabilité. Parce qu’il n’est pas une machine, l’organisme vivant « ne mène pas une vie qui est exclusivement déterminée par l’environnement extérieur et ses modifications. Fait du sentiment et des centres dynamiques, l’homme de Bordeu possède une vitalité et une activité internes22 ». Cette vitalité de chaque organe que Bordeu appelle la sensibilité participe à la sensibilité générale du vivant, à la fois imprégné du monde environnant et irréductible à celui-ci dans sa manière de réagir. La spécificité du régime théorique qui s’esquisse autour de la sensibilité tend donc à souligner la réaction du vivant en tant qu’elle excède le modèle mécanique d’impulsion et du choc. La sensibilité nomme dans ce sens la manière dont un vivant interagit avec les êtres qui l’entourent, en tant qu’il est intrinsèquement et nécessairement soumis à leur influence.
9On le voit, au caractère éparpillé de l’irritation chez Haller se substitue à Montpellier l’image d’un organisme sensible dans son ensemble. Inaugurant « un monisme fondé sur la sensibilité23 », les médecins vitalistes trouvent dans cette propriété vitale une manière de libérer l’organisme de la dualité âme-corps, en l’unifiant sous la figure du vivant sensible. En ce sens, la cartographie théorique que dresse Philippe Huneman de l’archéologie du concept de l’organisme au xviiie siècle, dont « les premières conditions » sont jetées par Haller, Bordeu, La Caze et Barthez, est absolument solidaire de l’archéologie du concept de milieu qu’on tente d’établir ici. Privilégiant « le mouvement d’engendrement des concepts sur l’histoire des termes », Huneman propose d’établir le « mouvement général dans les sciences de la vie entre 1750 et 1850 », dont le moment inaugural n’est autre que l’émergence d’une propriété strictement vitale avec les notions d’irritabilité et de sensibilité24. Celle-ci rend simultanément possibles les concepts d’organisme25 et de milieu, qui ne peuvent à vrai dire exister l’un sans l’autre. D’une part, la sensibilité n’est plus une propriété externe ou transcendante agissant sur la vie, elle est précisément une qualité de la matière vivante26. Cette découverte de la « vie propre des organes » entraîne à la fois une « immanentisation » et une matérialisation certaine du phénomène vital, provoquant une attention grandissante à l’entourage immédiat de l’organisme – à ce qui va devenir ses conditions d’existence. Dès 1750, un organisme existe au milieu de certains êtres, il est environné d’une manière précise, entouré d’un air miasmatique ou imprégné d’exhalations. D’autre part, l’unité immanente des parties du corps en un centre qu’implique le modèle de l’économie animale nécessite la prise en compte des rapports qu’entretient ce centre avec l’extérieur. Lorsque les savoirs du vivant abandonnent progressivement le concept de l’âme au profit du concept de l’organisme et du corps organisé27, le vivant cesse d’apparaître comme scindé en corps et âme pour être pensé dans sa totalité – et la sensibilité totale de l’organisme dépendra des rapports qu’il entretient avec son entourage matériel. Dans ces conditions, on comprend aisément qu’il n’y ait pas de distinction entre le « principe vital » et le « principe sensitif28 ».
10La sensibilité devient ainsi cette faculté centrale à l’interface du vivant avec son entourage, ce par quoi il reçoit l’impression de l’objet extérieur et peut y réagir – on sait combien cette interface sensible conduisant à la question de l’activité et la réceptivité biologiques de l’homme a pu intriguer la philosophie de la seconde moitié du xviiie siècle. Penser la sensibilité implique dans cette perspective une nouvelle distribution de la dualité entre l’âme et le corps, sous forme de l’unité de l’homme moral et l’homme physique – thème qui sera massivement investi entre 1750 et 185029. Ce déplacement sera déterminant dans l’émergence d’une mésopolitique, dans la mesure où contrairement à la dualité mécaniste entre le corps et l’âme, où cette dernière gardait son autonomie, son irréductible et impérissable magistère, l’idée de l’unité de l’homme moral et physique inaugure une continuité réelle entre la réceptivité physiologique de l’homme et sa constitution morale. En effet, cette question souligne en premier lieu le caractère sensible des vivants au sens de leur pénétrabilité matérielle. De la structure sensible de l’embryon30, Fouquet déduit que la sensibilité matérielle est une condition que l’homme physique partage avec les animaux, qu’elle est inhérente à la substance du nerf – « l’homme physique n’est à cet égard que le squelette nerveux ». La sensibilité devient progressivement une faculté organique qui doit se développer « sous l’impression des agents externes », nécessitant le plein déploiement des circonstances vitales31. La figure du fœtus permet ici de penser un homme avant tout physique, dont le développement trace un trajet graduel : « Frappé du nouvel air qui l’environne », cette excitation l’anime ; « tout se meut dans ce nouvel homme, & la sensibilité jouissant de presque tous ses droits, ouvre le cercle des phénomènes de la vie ». L’homme sensible se forme littéralement au contact de ce qui l’environne, l’ensemble des circonstances pouvant être favorables ou défavorables à son développement et finissant par conditionner l’homme moral. Ainsi, les changements de tempérament, le chagrin et la tristesse « peuvent être regardés comme le résultat des modifications imprimées à certains organes par un surcroît de sensibilité32 ».
11L’idée d’une continuité entre le physique et le moral, les nerfs et les idées est largement dominante au xviiie siècle, non seulement dans la philosophie médicale de Montpellier, mais aussi dans la réception matérialiste du sensualisme de Locke en France. Comme l’écrit Bonnet en 1760, « tous les philosophes conviennent aujourd’hui que nos Idées tirent leur origine des sens33 » ; cependant, il convient d’insister sur le registre hautement physiologique des « sens » dont il est question ici – il ne s’agit pas exactement de la « perception », ni de l’information reçue par les cinq sens, mais d’une sensibilité physiologie générale d’où dérivent les idées. L’empire des sens chez Bonnet est celui des « fibres qui produisent des idées34 » en partant de la sensibilité : l’intervention des sens s’inscrit clairement dans un registre physiologique général. De Bonnet à Cabanis ou à Maine de Biran, ce registre permettra de donner tout au long du xviiie siècle une caution scientifique aux spéculations sur l’« analyse des idées » et la manière dont elles dérivent des ressorts physiologiques. Le principe sensitif appuyé par la physiologie se prolonge alors vers la psychologie philosophique et la pédagogie, de telle sorte que cette convergence de savoirs façonne la figure centrale de l’homme sensible.
12Or, les ressorts physiologiques de la sensibilité n’ont sans doute atteint leur puissance spéculative maximale que dans ce qu’on a pu appeler le « matérialisme biologique » de Diderot35. D’une part, l’aspect profondément environnemental du principe sensitif est clairement affirmé, puisque « la sensibilité est une qualité propre à l’animal qui l’avertit des rapports qui sont entre lui et tout ce qui l’environne36 ». Principe strictement indépendant des forces qui régissent la matière telle que l’« attraction », la sensibilité se confond dans ce sens avec la vie elle-même, l’irritabilité ou la spontanéité. D’autre part, presque paradoxalement, Diderot lance à l’égard de Buffon : « Et d’où savez-vous que la sensibilité est essentiellement incompatible avec la matière, vous qui ne connaissez l’essence de quoi ce quoi, ni de la matière ni de la sensibilité37 ? » Face à la question indécidable du passage de la matière inorganique aux corps animés, l’opération de Diderot consiste en effet à généraliser la sensibilité jusqu’à la matière inerte où elle serait invisible mais présente, de manière à ce qu’elle puisse assurer une dynamique matérielle. La supposition d’une telle distribution entre sensibilité inerte et sensibilité active déploie alors une continuité sensible universelle censée résoudre la dichotomie entre le corps et l’âme – remarquable opération théorique dont l’ambition principale serait de généraliser une qualité physiologique à l’ensemble du monde physico-chimique où elle existerait sous une forme passive, prenant alors la forme très singulière d’un vitalo-chimisme38 sous la plume de Diderot. Un autre type de matérialisme est présent aussi bien chez Helvétius que chez d’Holbach : selon le schéma mobilisé dans De l’esprit, la sensibilité physique par laquelle les objets extérieurs impressionnent l’homme constitue le véritable fondement sur lequel peuvent être bâtis les étages de l’esprit – « la sensibilité seule produit toutes nos idées39 » ; pour d’Holbach, la sensibilité est « une suite de l’essence et des propriétés des êtres organisés40 ». Or, nonobstant les formes qu’elle peut prendre, force est de constater que la primauté physiologique de la sensibilité s’énonce dans cette seconde moitié du xviiie siècle sous une panoplie de discours variés, qui se rejoignent toutefois pour affirmer la perméabilité de cet homme sensible à ce qui l’entoure.
La morale sensitive
13Il serait illusoire de limiter cette enquête sur l’émergence de la rationalité mésopolitique au seul domaine des savoirs « positifs », même si – on vient de le souligner – l’apport combiné de la physique, de la chimie et de la physiologie à travers l’analyse de l’air et la sensibilité fut décisif dans son élaboration. Car la naissance, au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, d’une nouvelle figure de l’homme comme être sensible et modifiable par son environnement est également accompagnée d’une série d’essais philosophiques sur les possibilités de la maîtrise à la fois morale et politique de cette perméabilité humaine.
14En explorant précisément cette constellation des savoirs et des discours au xviiie siècle, Anne C. Vila a mis au jour la centralité du concept de sensibilité, dont la polysémie qui recouvre aussi bien les sens, les sensations et les sentiments que le domaine physiologique où il se substitue à l’irritabilité, ferait de celui-ci un bridging concept permettant d’établir des liens causaux entre l’homme physique et l’homme moral41. Or, une telle « connectivité » s’appuie selon Vila sur une ambiguïté constitutive de la sensibilité, puisqu’elle peut désigner à la fois la force vitale permettant de recevoir les impressions de la nature (« le plus beau, le plus singulier phénomène de la nature » évoqué par Fouquet) et la faculté par laquelle les effets néfastes des circonstances s’imprègnent à l’homme. Ainsi, la sensibilité est ce par quoi l’homme devient pénétrable par son entourage, pour le meilleur comme pour le pire42. Selon Vila, il existe donc un aspect obscur de la sensibilité, dont témoignent aussi bien les pathologies causées par son excès énumérées par Bordeu que la morale sensitive de Rousseau. Cette dernière est une tentative de « réguler la morale en contrôlant la sensibilité », consistant à contrecarrer par l’action volontaire les effets néfastes des forces extérieures auxquelles l’homme est naturellement sensible43. L’idée rousseauiste, selon laquelle la sensibilité physique et passive peut être dans une certaine mesure réformée par l’action morale, donne ainsi un aperçu du champ de problématisation morale et politique inauguré par la généralisation du principe sensitif. Il convient alors d’y regarder de plus près.
15Parmi les multiples projets d’ouvrages abandonnés de Rousseau figure donc cette curieuse ébauche concernant la « morale sensitive », qui aurait comme ambition de chercher les causes des modifications des hommes au cours de leur vie, « pour montrer comment elles pouvaient être dirigées par nous-mêmes, pour nous rendre meilleurs et plus sûrs de nous44 ». Ces modifications dépendent en grande partie de « l’impression antérieure des objets extérieurs », et Rousseau établit que « modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous portions, sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions mêmes, l’effet de ces modifications45. » Si l’aspect stoïcien de la pensée de Rousseau peut aisément expliquer l’idée générale d’une maîtrise des passions, le projet de la morale sensitive qui se dessine ici se distingue des conceptions grecques dans la mesure où il s’agit de modifier précisément l’environnement dans lequel le corps est submergé afin de modifier l’esprit46. Cette morale à l’état d’esquisse ne se contente pas de faire appel à la volonté ; elle propose d’agir sur les conditions matérielles de l’existence en tant qu’elles rendent possible toute volonté :
Que d’écarts on sauverait à la raison, que de vices on empêcherait de naître, si l’on savait forcer l’économie animale à favoriser l’ordre moral qu’elle trouble si souvent ! Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les éléments, les aliments […], tout agit sur notre machine, et sur notre âme ; par conséquent, tout nous offre mille prises presque assurées, pour gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer47.
16Pas plus que chez Montesquieu, il ne s’agit chez Rousseau d’un déterminisme moral qui ferait simplement dépendre la volonté des conditions matérielles ; il existe bien plutôt un cercle vertueux où l’âme acquiert, par la morale et l’éducation, la puissance d’agir sur l’extériorité qui entoure l’économie animale, laquelle agit à son tour sur l’âme. Or, cette logique circulaire part du constat chronologiquement premier selon lequel l’homme est d’abord soumis à ce qui l’entoure, sous la double contrainte de la matérialité et de la sensibilité. Ainsi les Fragments politiques précisent que « tout se réduit d’abord à la subsistance, et par là l’homme tient à tout ce qui l’environne. Il dépend de tout, et il devient ce que tout ce dont il dépend le force d’être48 ». Être de besoin de par sa constitution, l’homme dépend premièrement des choses ; mais exactement comme chez Montesquieu où la priorité chronologique des causes physiques n’est affirmée que pour mieux souligner la nécessité de leur régulation, cette dépendance de l’homme envers les choses appelle précisément leur gouvernement. Puisque les choses nous gouvernent, il nous faut gouverner les choses pour nous gouverner49.
17Le terrain par excellence d’un tel gouvernement est celui de l’éducation, qui est pour les hommes ce qu’est la culture pour les plantes : une manière de façonner le produit brut de la nature50. « Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. […] Ces dispositions s’étendent et s’affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés ; mais, contraintes par nos habitudes, elles s’altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles sont ce que j’appelle en nous la nature51. » Le gouvernement de l’enfant se décline dès lors en deux modalités presque contradictoires, chacune exprimant une tendance possible face à la sensibilité essentielle de l’homme. Premièrement, Rousseau évoque une « éducation négative » consistant à empêcher les effets néfastes de l’environnement – au sens large de l’influence extérieure –, conformément à l’idée que la dégénérescence de l’homme lui vient toujours « d’ailleurs » que de sa nature originairement bonne52. Au centre de cette configuration réside donc l’idée de la pénétrabilité essentielle de l’homme par les choses et les usages environnants : s’il faut former « une enceinte autour de l’âme de l’enfant53 », s’il faut en « marquer le circuit », c’est précisément pour tenter de la protéger des affects aléatoires qui pourraient l’atteindre depuis son environnement. Le principe de l’éducation négative s’articule ainsi sur celui de la morale sensitive par leur effort commun visant à « contrôler l’effet des influences extérieures sur un individu originellement pur54 ».
18Toutefois, cet aspect négatif de l’opération s’avère rapidement insuffisant, dans la mesure où le gouverneur ne peut se contenter d’empêcher, d’interdire ou d’endiguer les effets de l’environnement ; il faut encore qu’il agisse positivement sur l’entourage de l’enfant en créant un univers artificiel autour lui, de manière à ce que son attention soit canalisée dans le sens souhaité. Ainsi, plutôt que de clôturer la sensibilité – qui agira de toute manière –, il s’agira de l’aménager. Selon le schéma mobilisé dans l’Émile, l’éducation n’est que l’art de réguler les multiples manières qu’a l’homme de s’affecter de ce qui l’entoure ; en tant que telle, elle s’inscrit dans un étrange triptyque formé par la nature, les hommes et les choses. Dans ce partage, l’éducation de la nature concerne le développement interne des facultés, celle des hommes a pour objet l’usage qu’on fait de ce développement, tandis que l’éducation des choses est « l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent55 ». Si l’on n’a pas de prise sur la première, les deux autres sont relativement accessibles tant elles renvoient non pas aux formations physiologiques dictées par la nature, mais au registre malléable des usages et des objets qui l’entourent l’homme. Ainsi, la nature se trouve isolée dans l’intériorité physiologique et inaccessible du corps, tandis que les institutions sociales se trouvent dotées de la difficile tâche d’entourer l’enfant d’êtres qui lui sont favorables.
19Cette pénétrabilité de l’homme est impossible à entraver, tant sa nature sensible le rend nécessairement perméable à ce qui l’entoure : « Les préjugés que vous craignez lui donner, il les recevra de tout ce qui l’environne, ils entreront par tous ses sens. » Dès lors, toute la question est de savoir dans quelle mesure l’éducateur (ou la collectivité) peut-il disposer de l’ensemble des éléments qui entoure l’enfant : « Tout ce qui l’environne est le livre dans lequel, sans y songer, il enrichit continuellement sa mémoire, en attendant que son jugement puisse en profiter. C’est dans le choix de ces objets, c’est dans le soin de lui présenter sans cesse ceux qu’il doit connaître, et de lui cacher ceux qu’il doit ignorer, que consiste le véritable art de cultiver la première de ses facultés56. » L’éducation devient précisément une action sur les actions lorsqu’elle se donne comme tâche d’agir sur la volonté de l’enfant par le biais d’un aménagement réfléchi de son entourage. « Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, n’est-il pas à votre merci ? Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l’environne ? N’êtes-vous pas le maître de l’affecter comme il vous plaît57 ? »
20En effet, telle qu’elle est exposée dans l’Émile, où Maine de Biran verra « une sorte de psychologie pratique, dans tout ce qui concerne l’ordre successif du développement de nos facultés intellectuelles et morales58 », la morale sensitive suppose une graduation des effets de l’entourage. Lecteur d’Arbuthnot, Rousseau est sensible aux effets de l’air et du climat, qui agissent sur la constitution des enfants surtout aux premières années de la vie59. La capacité de réaction de l’humain à ce qui l’entoure s’échelonne effectivement selon les stades du développement, l’être sensitif correspondant à une adhésion totale au corps où domine la nature, l’être actif où l’éducation se fera par les choses, et enfin l’être sensible et raisonnable où les usages culturels deviennent prépondérants. Progressivement, l’humain acquiert donc une marge de manœuvre sur ce monde extérieur qui l’impressionne, idéalement à l’aide d’un gouverneur qui mènera ce qu’on a pu appeler « une conspiration pédagogique60 », visant à « transformer le petit monde de son élève en un univers artificiel astucieusement truqué61 ».
21L’idée de la morale sensitive apparaît comme une manière de prolonger les recherches de Montesquieu, « en faisant ressortir le rôle des facteurs matériels dans la formation du caractère et le comportement de la personne62 ». Car l’antidéterminisme, voire l’antimatérialisme de Rousseau qui l’éloigne des encyclopédistes ne l’empêche point de faire appel à une connaissance de l’homme en tant qu’il est inséré dans un entourage, afin de sonder les régularités qui sont à l’œuvre dans les rapports entre les deux termes. La question réside donc moins dans une alternative stérile qui consisterait à opter soit pour un sujet libre soit pour un environnement qui le détermine que dans la recherche des modalités impliquées dans le rapport des hommes aux choses. Or, une telle recherche fait conclure Rousseau que « nos relations se rapportent toujours plus à nous qu’aux choses63 », l’initiative étant en dernière instance du côté de l’activité du sujet sensible64. La permanence du sujet sensible face aux variations de sa sensibilité est précisément ce qui rend possible une morale sensitive, entendue comme une marge de manœuvre sur les situations qui créent les passions : « Ce qu’il faut changer, c’est moins nos désirs que les situations qui les produisent. Si nous voulons devenir bons, ôtons les rapports qui nous empêchent de l’être, il n’y a pas d’autre moyen65. »
22Avec la morale sensitive, on se situe alors résolument dans le domaine de l’aménagement de l’artifice, l’art de manier les rapports entre les hommes et les choses, « une droite vision des circonstances, un travail prudent pour les organiser66 ». Autrement dit, la morale sensitive et le sujet qu’elle implique rendent possible l’idée même d’un gouvernement des rapports entre l’homme et son entourage, puisque s’il y avait une domination absolue des influences extérieures sur le sujet, il n’y aurait pas de possibilité d’une action sur son action. L’idée circulaire d’un gouvernement de l’environnement qui modifie l’esprit réside dans cet écart entre l’homme et son entourage, dans la mesure où il perçoit l’urgence d’agir sur ce qui l’environne d’autant plus qu’il sent son influence. De même, il n’y a de gouvernement que parce que le champ des possibles qui se déploie devant le sujet face à ce qui l’entoure s’avère plastique, au lieu d’être prédéterminé.
23La prise en compte de la sensibilité de l’homme à son entourage inaugure deux directions apparemment contradictoires dans lesquelles le xviiie siècle va problématiser l’homme : celle de sa perfectibilité indéfinie et celle de sa dégénérescence inévitable. Que l’homme soit intrinsèquement et par sa nature sensible à ce tout ce qui l’entoure en commençant par son état embryonnaire ouvre ainsi, de manière décisive, la question de son altération. C’est à partir d’elle que les alternatives divergentes (amélioration ou dégénérescence) se distribuent. Or, il serait illusoire de penser que cette question fondamentale de l’altération est rendue possible exclusivement par l’apport de la physiologie et de la médecine ou par l’émergence philosophico-littéraire de la figure de l’homme sensible : elle s’enracine surtout dans le Jardin du roi, dans les techniques d’acclimatation aussi bien que dans la nouvelle histoire naturelle de Buffon.
Notes de bas de page
1 Voir sur ce point Henry Martyn Lloyd (éd.), The Discourse of Sensibility, The Knowing Body in the Enlightenment, New York, Springer, 2013.
2 « On peut inférer qu’il n’est pas hors d’apparence qu’il ne puisse y avoir encore d’autres puissances attractives, la Nature étant très conforme à elle-même. » Isaac Newton, Optique, op. cit., Livre 3.
3 Sergio Moravia, « From “homme machine” to “homme sensible”: Changing Eighteenth-Century Models of Man’s Image », Journal of the History of Ideas, 39, p. 45-60, ici p. 47.
4 Albrecht von Haller, Dissertation sur les parties irritables et sensibles des animaux, trad. du latin par S. A. Tissot, Lausanne, chez Bousquet, 1755, p. 5.
5 Ibid., p. 10-11.
6 Samuel Auguste Tissot, « Discours préliminaire du traducteur », dans ibid., p. III et V.
7 Ibid., p. XI.
8 Albrecht von Haller, Dissertation sur les parties irritables et sensibles des animaux, op. cit., p. 2.
9 Ibid.
10 Ibid., p. 8.
11 Ibid., p. 12.
12 Ibid., p. 90-91 : « Puisque l’irritabilité subsiste après la mort, qu’elle a lieu dans les parties séparées du cors, puisqu’on la trouve dans toutes les fibres musculaires, qu’elle est indépendante des nerfs, qui sont les satellites de l’âme, il paraît qu’elle n’a rien de commun avec cette âme. »
13 Giulio Barsanti, « La naissance de la biologie », dans Claude Blanckaert et al., Nature, histoire et société, Paris, Klincksieck, 1995, p. 197-228.
14 Diderot, Éléments de physiologie, Paris, Honoré Champion, 2004 [1778], p. 24-25.
15 Roselyne Rey, Naissance et développement du vitalisme en France de la deuxième moitié du xviiie siècle à la fin du Premier Empire, Oxford, Voltaire Foundation, 2000, p. 4.
16 Philippe Huneman, Métaphysique et biologie. Kant et la constitution du concept d’organisme, Paris, Kimé, 2008, p. 58-63.
17 En effet, comme le montrent les travaux de Charles T. Wolfe, trois types de sensibilité peuvent être distingués à la fin du xviiie siècle : une vision plutôt mécaniste remontant de l’irritabilité comme simple propriété vers une sensibilité comme propriété de plus haut niveau (Haller) ; une vision plutôt vitaliste où la sensibilité est fondamentale en fonction de l’organisme dans son ensemble (Bordeu) ; et finalement, une conception plus éclectique et matérialiste qui essaient de combiner la puissance explicative de Haller avec le potentiel métaphysiquement explosif de l’approche vitaliste (Diderot). Charles T. Wolfe, Sensibility as Vital Force or as Property of Matter in Mid-Eighteenth-Century Debates, dans H. M. Llyod (éd.), The Discourse of Sensibility, op. cit.
18 Hubert Steinke, Irritating Experiments. Haller’s Concept and the European Controversery on Irritability and Sensibility, 1750-90, Amsterdam, Rodopi, 2005, p. 245.
19 « Là où Haller s’efforce de distinguer l’irritabilité musculaire attachée au gluten contenu dans la fibre de la sensibilité nerveuse, tout un groupe de médecins proclame que l’irritabilité n’est qu’une des formes d’une propriété beaucoup plus générale, la sensibilité », Roselyne Rey, Naissance et développement du vitalisme en France de la deuxième moitié du xviiie siècle à la fin du Premier Empire, op. cit., p. 4.
20 Théophile de Bordeu, Sur l’histoire de la médecine, dans Œuvres complètes, Paris, Caille et Ravier, 1818, t. II, p. 668.
21 Ibid., p. 668.
22 Sergio Moravia, « From “homme machine” to “homme sensible”: Changing Eighteenth-Century Models of Man’s Image », art. cité, p. 58.
23 Philippe Huneman, « “Animal Economy” Anthropology and the Rise of Psychiatry from the “Encyclopédie” to the Alienists », dans L. Wolff, M. Cipolloni (éd.), Anthropology of the Enlightenment, Stanford, Stanford University Press, 2007, p. 262-276.
24 Philippe Huneman, Métaphysique et biologie. Kant et la constitution du concept d’organisme, op. cit., p. 51-55.
25 « En près d’un siècle, il semble que l’on soit passé d’une approche du vivant en termes d’âme et de corps, dans lequel l’organisme signifie, au sens lointainement galénique, un ensemble de parties ayant chacune utilité, et dirigé par une âme à l’idée d’un organisme comme totalité de parties circulairement liées par une causalité réciproque, et dont l’intelligibilité réside précisément dans cette relation spécifique entre les parties elles-mêmes, et les parties et le tout. » Ibid.
26 « La sensibilité, plus générale que l’irritabilité, est signe de la vie de la matière comme telle, sans besoin d’un principe transcendant pour l’animer. » Ibid., p. 63. Voir également Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du xviiie siècle, Paris, Albin Michel, 1993 [1963], p. 755.
27 « L’économie animale permet de se passer d’un appel à l’âme pour comprendre le fonctionnement du corps organisé. Les relations d’actions-réactions entre les centres et avec le milieu, les sympathies, les hiérarchies entre niveaux d’organisation, tout cela dessine une intelligibilité propre au corps organisé qui se passe d’un appel à un principe organisateur et conservateur, comme le voulaient aussi bien la tradition d’Aristote et de Galien, que les conceptions plus modernes de Leibniz ou de Stahl. » Philippe Huneman, Métaphysique et biologie, op. cit., p. 82.
28 Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du xviiie siècle, op. cit., p. 760.
29 Notamment chez La Caze, Barthez et Cabanis. Voir Elisabeth A. Williams, The Physical and the Moral. Anthropology, Physiology, and Philosophical Medicine in France, 1750-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
30 Déjà l’embryon, écrit Fouquet, n’est « qu’un cylindre nerveux d’une ténuité presqu’infinie, nageant ou se mouvant dans un fluide muqueux. Or ce cylindre est déjà sensible, puisqu’il se meut & se contracte par l’effet des stimulants ». Fouquet, s. v. « Sensibilité », dans Encyclopédie, Paris, Briasson, 1765.
31 Ibid.
32 Ibid.
33 Charles Bonnet, Essai analytique sur les facultés de l’âme, Paris, 1760.
34 Ibid.
35 Voir Paolo Quintili, « Introduction », dans Diderot, Éléments de physiologie, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 13.
36 Diderot, Éléments de physiologie, op. cit., p. 124.
37 Diderot, Le rêve de d’Alembert, dans Œuvres complètes, Paris, Hermann, 1987, t. XVII, p. 106.
38 Yvon Belaval, Études sur Diderot, Paris, PUF (Pratiques théoriques), 2003, p. 367.
39 Helvétius, De l’esprit, dans Œuvres complètes, Hildesheim, Goerg Olms Verlag, 1969, p. 203.
40 D’Holbach, Système de la nature, Paris, Fayard, 1990 [1770], chap. VI, « De l’homme ».
41 Anne C. Vila, Enlightenment and Pathology. Sensibility in the Literature and Medicine of Eighteenth-Century France, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1998.
42 Ibid., p. 46.
43 Ibid., p. 182 et suiv.
44 Jean-Jacques Rousseau, Confessions, Paris, Gallimard, 2009, Livre 3, p. 215.
45 Ibid., p. 216.
46 Voir notamment Georges Gusdorf, Les sciences humaines et la pensée occidentale, 11, L’homme romantique, Paris, Payot, 1984, p. 102 : « Le projet de morale sensitive est présenté comme un aménagement des rapports entre l’économie animale et l’environnement » ; Franck Salaün, « Les larmes de Wolmar. Rousseau et le problème du matérialisme », dans A. Charrak, J. Salem, Rousseau et la philosophie, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 71-86, ici p. 83 : « La morale sensitive correspond à la prise en compte de la situation concrète des individus, elle cherche la meilleure façon de les disposer à la vertu en agissant sur leur environnement. »
47 Jean-Jacques Rousseau, « Note sur le projet de la morale sensitive », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1964, vol. 1, p. 408-409.
48 Jean-Jacques Rousseau, Fragments politiques, X, 1, p. 530 (cité dans H. Ghorbel, Études sur le xviiie siècle. Montesquieu et Rousseau, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 126).
49 Florent Guénard exprime autrement la même idée, selon laquelle dans la morale sensitive rousseauiste, « on ne se gouverne qu’en réglant ce qui nous modifie ». Florent Guénard, Rousseau et le travail de la convenance, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 258-259.
50 Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, Paris, Flammarion (GF), 1966, Livre Premier, p. 36.
51 Ibid., p. 38.
52 « Et si les hommes sont méchants, comme ils ont pris peine à me l’apprendre, il s’ensuit que leur méchanceté leur vient d’ailleurs : fermez donc l’entrée au vice, et le cœur humain sera toujours bon. Sur ce principe j’établis l’éducation négative comme la meilleure ou plutôt la seule bonne. » Jean-Jacques Rousseau, « Lettre à Christophe de Beaumont » [1763], dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1964, vol. 4, p. 964.
53 Id., Émile ou de l’éducation, op. cit., p. 36.
54 Georges May, Rousseau par lui-même, Paris, Seuil, 1961, p. 89.
55 Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, op. cit., p. 37.
56 Ibid., p. 93. Je souligne.
57 Ibid., p. 95. Je souligne.
58 Maine de Biran, Essai sur les fondements de la psychologie, Paris, 1812, p. VI.
59 Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, op. cit., p. 276 ; voir la note 2 qui confirme la référence à Arbuthnot.
60 Voir « Introduction », dans Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, vol. IV, p. CXI.
61 Georges May, Rousseau par lui-même, op. cit., p. 91.
62 Jean-Louis Lecercle, « Le matérialisme du sage, selon Rousseau », dans Béatrice Fink, Gehrardt Stenger, Être matérialiste à l’âge des Lumières, Paris, PUF, 1999, p. 175-183, ici p. 178.
63 Jean-Jacques Rousseau, Lettre à l’abbé Carondelet (cité dans Georges May, Rousseau par lui-même, op. cit., p. 178).
64 Ainsi Georges May peut affirmer que « la continuité essentielle de ce sujet sensible, loin de dépendre de son immobilité, est fondée au contraire sur ses fluctuations. Conformément à l’intuition fondamentale de la morale sensitive, c’est parce que le sujet est sensible qu’il varie, mais c’est aussi en vertu de sa sensibilité qu’il se sent toujours identique à lui-même ». Ibid.
65 Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloise, III, 503.
66 Pierre Burgelin, « La morale sensitive », dans La philosophie de l’existence de Jean-Jacques Rousseau, Paris, PUF, 1973, p. 356-363.
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