URL originale : https://books.openedition.org/psorbonne/107482
1. Un nouvel air. Les transformations de la théorie des climats
p. 45-63
Texte intégral
L’unité d’une expérience
1Le concept de milieu ainsi que l’unité des pratiques et des discours qu’on propose ici de nommer la mésopolitique ne se sont pas formés ex nihilo au début du xixe siècle grâce aux formulations de Lamarck et de Comte. L’entourage immédiat des êtres vivants et particulièrement celui des humains commence à faire l’objet d’une attention à la fois scientifique et politique à partir du moment où, au cours du xviiie siècle, ont lieu une série de transformations épistémiques majeures concernant le statut de l’air et de la sensibilité vitale, provoquant une inflation des discours sur la modificabilité, la variabilité et l’altération de l’homme au contact de la nature qui l’entoure. Si, de Newton à Montesquieu en passant par les encyclopédistes, la connaissance physique et physiologique des vivants et de leur entourage se transforme radicalement autour de 1750, une mutation parallèle de l’espace habité est également tangible dans les pratiques de l’aménagement urbain.
2Pour ne citer que les marqueurs discursifs majeurs, on peut affirmer que dans un premier moment, autour de 1750-1790, Montesquieu, Buffon, Rousseau, Bordeu ou d’Holbach thématisent des aspects souvent isolés d’une telle problématisation. Dans un second moment, marqué par la Révolution (1790-1820), les Idéologues, les Observateurs de l’homme et les géographes – à l’instar de Cabanis, Gérando et Leblond – élaborent une science de l’homme entièrement organisée autour de la figure d’un homme « au milieu des circonstances », posant les jalons de la rationalité mésopolitique avant même que le concept de milieu n’apparaisse. Cette pensée s’établit durablement chez Cabanis qui la reformulera sous la forme d’une « hygiène philosophique », ainsi que chez les géographes et les explorateurs qui génèrent une image inédite de la Terre en liant intimement les productions de la nature au sol qui les engendre, mais aussi en unifiant les savoirs spatiaux issus du colonialisme et de l’expansion impériale.
3La mésopolitique comme rationalité émerge à vrai dire à l’intersection de tous ces domaines, pratiques et savoirs qui transforment radicalement la perception occidentale des rapports qu’entretiennent les humains avec les êtres qui les entourent. Or, et toute l’ambition de ce travail consiste à tenter de le montrer, ce qui émerge ici n’est rien de moins qu’une raison où la connaissance et le gouvernement des milieux de vie sont intimement imbriqués. Il s’agit non pas de soutenir que la physique de Newton, la physiologie de Haller ou la chimie de Lavoisier comportent en elles-mêmes des orientations gouvernementales – ce qui serait absurde –, mais de tenter de saisir la manière dont ces connaissances, en côtoyant les domaines de savoirs et de pratiques annexes tels que l’histoire naturelle, la médecine, l’anthropologie ou la géographie, façonnent une image bien spécifique de l’homme : un être vivant au même titre que les autres êtres organisés, sensible, modifiable et gouvernable par l’aménagement des êtres qui l’entourent. L’erreur décisive des récits environnementaux de la modernité réside justement dans le fait de séparer les domaines de l’objectivation scientifique, de l’intervention politique et de la réflexion philosophique sur les milieux de vie, tandis que la spécificité même de l’expérience moderne de l’environnement consistait précisément en leur unité. Là où la pensée des Lumières dépendait explicitement de cette unité des formes de savoir et d’action, on a pris la paresseuse habitude de ne pas s’occuper des sciences naturelles en histoire politique ou, à l’inverse, de ne pas se soucier des interrogations collectives lorsqu’on tente de saisir une configuration épistémologique. Or, en cloisonnant ces domaines, on s’interdit de saisir l’expérience moderne de l’environnement telle qu’elle se déploie, vers la fin du xviiie siècle, comme une expérience à la fois savante, politique et philosophique. En abordant cette expérience dans son unité, on s’apercevera que « l’environnementalisme » qui règne dans cette période dépasse largement les limites d’une résurrection de l’hippocratisme à laquelle on la réduit trop souvent. À bien des égards, il reste inexploré dans la variété de ses manifestations, aussi bien en histoire environnementale qu’en histoire des sciences.
4Pour penser les rapports entre les vivants et leur entourage, les modernes n’ont pas attendu que Spencer propose le terme environment dans les années 1860 : « climat » et « milieu » étaient les deux catégories principales par lesquelles ils avaient objectivé et problématisé leur entourage. Or, force est de reconnaître que, comparée à la notion de milieu synthétisée par Auguste Comte, celle de « climat » a une histoire beaucoup plus longue, que certains historiens n’hésitent pas à faire remonter à Hippocrate. La « théorie des climats », celle qui postule l’importance des circonstances environnantes sur la constitution physiologique des hommes et de leur santé, ne serait-elle pas un des lieux communs de la pensée depuis les écrits du médecin grec au ve siècle avant notre ère ? Ce qu’on propose d’appeler ici la mésopolitique ne serait dans ce cas qu’une variante d’un « déterminisme environnemental » dont les origines se trouveraient – comme toutes les origines – en Grèce antique. En effet, certains travaux ont relevé une très longue continuité d’un « déterminisme environnemental » qui trouverait ses sources chez Hippocrate et, traversant les siècles avec Galien et Bodin, atteindrait son sommet dans les théories climatiques de Montesquieu, avant de coloniser les sciences sociales naissantes au xixe siècle1. Selon une telle perspective, rien de nouveau depuis Hippocrate, dont l’enseignement serait simplement mais massivement réactualisé – les Lumières redécouvrant ce que les Grecs savaient déjà.
5Toutefois, si l’hypothèse d’une telle continuité s’appuie sur la multiplication effective des références au corpus hippocratique, ainsi que sur l’exaltation de la figure même du médecin philosophe au xviiie siècle, elle tend à minimiser l’apport décisif des savoirs émergents. En effet, l’insistance de Newton sur le milieu physique et l’analyse chimique de l’air commencée par Lavoisier transforment radicalement ce que les hommes pouvaient entendre par climat, tout en induisant un intérêt inédit pour ce dans quoi les corps se trouvent et se meuvent. Dans ce contexte, la référence à Hippocrate sert plutôt à apporter une caution théorique à de telles recherches, permettant d’affirmer que les facteurs environnementaux étaient déjà considérés comme fondamentaux par le médecin grec. Autrement dit, l’évocation d’Hippocrate n’explique pas l’importance accordée au « climat » au xviiie siècle, elle en est plutôt la conséquence. Or, on ne pourra saisir la spécificité physico-chimique de l’expérience moderne de l’environnement qu’en mettant à distance cet argument d’autorité fondé sur la référence au maître de Cos, car la solidarité alors établie entre la connaissance et le gouvernement des milieux de vie se repose non pas sur une logique analogique entre les hommes et le climat, mais sur une véritable continuité physico-chimique entre les corps et leur milieu. Dans l’écart qui sépare les deux moments discursifs, à savoir entre la multiplication des références à l’hippocratisme au début du xviiie siècle et son abandon progressif au xixe, il faut apercevoir la transformation de celui-ci au contact des savoirs émergents.
Analogies climatiques
6Quelle serait justement la véritable portée de « l’environnementalisme » hippocratique et de l’idée de la variabilité de l’homme qui en découle ? Il ne s’agit pas ici de commenter le corpus hippocratique, mais d’en indiquer quelques orientations permettant de mesurer la légitimité des filiations établies. D’une part, le traité Airs, eaux, lieux énumère une série d’éléments géographiques et climatiques qui sont en rapport étroit avec la constitution physiologique des hommes : le sol, les saisons et les eaux agissent sur les hommes, en déterminant leurs maladies et leur constitution physique. Les rapports entre les lieux et leurs habitants sont, le plus souvent, des rapports d’analogie : ainsi, « il en va du sol exactement comme des humains2 ». L’analogie hippocratique est surtout établie entre la nature physique (physis) et les mœurs ou les coutumes (nomoi). Si la nature physique agit sur les coutumes et les lois, ceux-ci ne constituent pas moins une seconde nature, tant ils agissent à leur tour sur la constitution physique des hommes. Ces rapports de codétermination entre la physis et les nomoi permettent d’entrevoir une unité nosologique des lieux et des hommes qui y habitent, à partir de laquelle chaque malade sera considéré. En somme, parce qu’elles déterminent la constitution physique et morale des différents peuples, la nature (essentiellement les trois éléments que sont le sol, les saisons et les eaux) et les coutumes se trouvent convoquées comme des principes explicatifs des différences humaines, dont la connaissance est un réquisit pour le médecin itinérant.
7Dans le cadre de la théorie des humeurs, la santé apparaît comme un équilibre qui varie selon les saisons, précisément parce que les quatre humeurs se rattachent aux quatre saisons. Certes, l’homme n’est pas une substance comme l’air, la terre, le feu ou l’eau3, mais il « possède » dans son corps les quatre humeurs qui correspondent aux quatre éléments. L’humide, le sec, le chaud, le froid doivent former un mélange harmonieux, dont la réunion forme la nature des êtres humains, car le corps de l’homme renferme du sang, du flegme, de la bile jaune et de la bile noire4. Ainsi Hippocrate, loin d’opposer une biologie (le vivant) à une physique, opère un parallélisme entre le corps et le monde, procédant toujours par analogie : « De la même manière que les végétaux plantés ou semés, une fois en terre, attirent chacun le suc de la terre qui est conforme à leur nature, d’une manière analogue, […] les médicaments agissent dans le corps5. » De ce rapport analogique découle ainsi une correspondance entre les saisons et les humeurs, puisque l’hiver remplit le corps de flegme, le sang augmente sous l’effet des averses, la bile prédomine dans le corps en été, etc. : « Ainsi, tous ces éléments existent perpétuellement dans le corps de l’homme, mais, avec le cycle des saisons, ils passent par des phases d’augmentation et de diminution, chacun selon son tour et selon sa nature6. »
8Dans ses travaux, qui anticipent à bien des égards l’histoire environnementale américaine, Clarence J. Glacken a mis au jour l’influence majeure, dans la longue durée, de ces thèmes hippocratiques concernant « l’influence environnementale » sur la manière de penser le problème7, défini fondamentalement comme celui du rapport entre le climat et les mœurs. L’idée de l’influence environnementale dont Glacken trace l’histoire depuis Hippocrate jusqu’au xviiie siècle s’articule en un aspect physiologique (qui prolonge la théorie des humeurs) et un aspect géographique (l’effet de la latitude sur les peuples)8. Il s’agit d’un véritable lieu commun de la pensée, dominant depuis Hippocrate, selon lequel les climats chauds produisent des natures passionnées tandis que les climats froids donnent l’endurance, et la supériorité intellectuelle découle d’un climat tempéré. « Ce sont les climats qui font souvent les diverses humeurs », dit encore Boileau9. Dans cette longue continuité de la « théorie des climats », il faut toutefois souligner l’articulation, notamment perceptible à partir du xvie siècle, du savoir topographique aux techniques de gouvernement. Lorsque Bodin évoque la nécessité, en 1576, d’« accommoder la forme de la chose publique à la nature des lieux, et les ordonnances humaines aux lois naturelles10 », il indique que ce n’est plus seulement le médecin itinérant, mais le souverain lui-même qui doit posséder la connaissance du « naturel des peuples », ainsi que celle de la « nature des lieux ». Cette nécessité découle du fait qu’il faut adapter la législation à la diversité des hommes, de leurs humeurs et de leur mœurs, et la république à la nature des lieux. C’est en suivant l’exemple « du bon architecte, qui accommode son bastiment à la matière qu’il trouve sur les lieux11 » que le législateur doit accorder, ajuster les lois à la particularité des caractères et des lieux. La stabilité de la distribution des peuples sur le monde habitable permet d’opérer des distinctions intangibles entre les peuples (du septentrion, du midi, de l’équateur) comme au sein même des peuples (les habitants des montagnes sont rudes, tandis que ceux des vallées sont efféminés)12. Ces « inclinations » des peuples « sont de bien grande consequence pour l’établissement des Republiques, des loix, des coutumes, et pour savoir en quelle sorte il faut traiter ou capituler avec les uns et les autres13. » Le climat est alors cette donnée que le législateur doit prendre en compte, sans être pour autant un déterminant absolu, ni un élément susceptible d’être modifié. Cette donnée doit être « traitée » dans la mesure où elle constitue en quelque sorte la matière brute à partir de laquelle le législateur doit agir. Or, cette intervention politique porte bien sur les mœurs et non sur l’environnement lui-même, considéré comme un des facteurs formateurs des mœurs, mais immuable en lui-même. Si le climat est invoqué pour « prêcher le respect des habitudes et la soumission à l’ordre établi14 », il indique aussi la marge de manœuvre dont dispose le souverain : dans la mesure où les hommes sont passifs face à l’influence du climat, il doit agir en fonction de lui, en légiférant en connaissance de cause.
9Or, le fait même de supposer une continuité sans faille autour du « climat » laisse subsister l’illusion d’un invariable thématique inauguré par Hippocrate, tandis que ce qu’on a pu appeler la « révolution scientifique15 » moderne témoigne d’un bouleversement essentiel quant aux propriétés mêmes des êtres qui entourent les hommes, ainsi que dans les manières de les percevoir. Plus précisément encore, pour Hippocrate et pour Lavoisier, l’air n’est pas la « même chose » : ni sa composition, ni ses effets sur l’homme. Ainsi, croire que l’importance du concept de milieu dans la médecine du xviiie et du xixe siècle relève majoritairement d’une influence hippocratique reviendrait à adhérer sans examen à la fascination culturelle alors ressentie pour cette figure, puisqu’on ne peut établir les continuités épistémologiques nécessaires pour attester une telle influence16. En effet, on ne pourra saisir la singularité que représente l’invention – résolument moderne – du concept de milieu dans les sciences du vivant à partir du xviiie siècle que si l’on fait l’effort de repérer toute une série de transformations modernes concernant ce que les contemporains entendent par « air » et par « climat ».
Du vide et du plein
10En 1717, lorsqu’il ajoute à la seconde édition anglaise de Opticks certaines queries qui lui permettent de poser, sous forme de questions, une série de définitions non directement dérivables de l’expérience, Newton écrit ceci :
Après avoir suspendu deux petits thermomètres au milieu de deux vases de verre cylindriques longs et larges, si on fait le vide dans l’un des ces vases, et si on les transporte ensuite tous deux d’un lieu froid en un lieu chaud ; le thermomètre placé dans le vide montera au même point, et presque aussi promptement que l’autre thermomètre ; puis il baissera presque aussitôt, si on reporte les deux vases au lieu froid. Dans le premier cas, la chaleur n’est-elle pas communiquée à travers les parois du verre par les vibrations d’un milieu très subtil, qui reste dans le vase après qu’on en a pompé l’air ? Ce milieu n’est-il pas le même que celui qui réfracte et réfléchit la lumière, qui la met dans des accès de facile réflexion et de facile transmission, et qui par ses vibrations échauffe les corps au foyer d’un miroir ardent ? […] Et les corps chauds ne communiquent-ils pas leur chaleur aux corps froids contigus, par les vibrations de ce milieu propagées des premiers aux derniers ? Ce milieu n’est-il pas encore incomparablement plus rare, plus subtil, plus élastique, et plus actif que l’air ? Ne pénètre-t-il pas promptement tous les corps17 ?
11Se trouve ainsi posé le concept central de milieu éthéré (Aetheral Medium), dont les vibrations permettraient la vision. Le fait de faire le vide d’air n’était pas en soi novateur, puisque Newton ne faisait que reprendre l’invention par Boyle de la pompe à air en 165018 ; mais l’affirmation selon laquelle on obtient par là un milieu éthéré qui sert de véhicule à la lumière comme au son avait son importance. Par ce geste capital du livre III de son Optique, Newton met alors l’accent, plutôt que sur les propriétés intrinsèques des corps, sur ce dans quoi ils se meuvent : quelle résistance rencontrent-ils lorsqu’il sont entourés de l’air ou de l’éther ? Or, puisque Newton ne considérait pas l’éther en tant que matière, mais en tant que milieu subtil où toute matière se trouve, il avait pris sa place dans une grande controverse scientifique portant sur le plein (défendu notamment par Descartes) et le vide – Voltaire avait bien noté le caractère national de cette querelle : « Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste, il a laissé le monde plein et il le trouve vide19. »
12Dans le Monde de Descartes, en effet, il ne pouvait y avoir de vide, tant les corps étaient en perpétuel contact les uns avec les autres, sans qu’on ait besoin d’imaginer un milieu quelconque qui affecterait leurs mouvements20. Corollairement, dans ce monde plein de corps juxtaposés, le mouvement ne pouvait s’expliquer que par le choc21. La conception newtonienne qui reconnaît une « action de la force » va ainsi à l’encontre du « modèle sous-jacent de l’action qui est celui, d’inspiration cartésienne, de la succession des chocs22 ». En effet, avec Newton, l’action cesse d’être pensée de manière cinématique, comme résultant d’un mouvement précédent, pour devenir dynamique, comme découlant d’un rapport entre les forces. Comme le résume Canguilhem, « le problème à résoudre pour la mécanique, à l’époque de Newton, était celui de l’action à distance d’individus physiques distincts. […] Ce problème ne se posait pas pour Descartes. Pour Descartes, il n’y a qu’un seul mode d’action physique, c’est le choc, dans une seule situation physique possible, le contact. Et c’est pourquoi nous pouvons dire que, dans la physique cartésienne, la notion de milieu ne trouve pas sa place23. »
13La « philosophie mécanique » newtonienne apparaît donc comme un espace logique dans lequel le concept de milieu a pu trouver sa place, contrairement à la mécanique cartésienne. Force est toutefois de reconnaître qu’un tel espace logique déborde nécessairement le cadre des écrits de Newton, si l’on songe aux effets de l’invention de la pompe à air et le vide qu’elle produit. Steven Shapin a bien montré comment la pompe à air de Boyle, « la plus importante machine à produire des faits de toute la révolution scientifique […] avait été conçue pour produire un vide opérationnel dans un grand réceptacle de verre24 ». Sans rouvrir ici le dossier de la controverse qui a opposé les tenants du vide (les « vacuistes ») à ceux du plein (les « plénistes »), les défenseurs de l’expérimentation scientifique à ceux de la démonstration logique, l’existence même de ce large débat sur l’air et le vide d’air indique un champ de problématisation qui émerge dès le milieu du xviie siècle. Comme l’a montré Steven Shapin, Boyle avait ouvert une brèche expérimentale qui voulait évacuer la question « métaphysique » du vide pour se concentrer sur le contenu du récipient purgé25. À la frontière entre le vide métaphysique et le vide physique se situait alors l’éther, puisque Boyle admettait la possibilité que le récipient vidé de son air soit rempli de « quelque substance éthérique », « mais pas qu’il en soit nécessairement ainsi26 ». Selon Shapin, précisément parce que Boyle ne tranchait pas de manière claire la question du vide (est-ce un vide total ? l’air est-il complètement purgé ? l’éther est-il du vide ?…), il avait créé « un espace dans lequel on pouvait pratiquer des expériences et produire des faits, sans tomber dans de futiles querelles métaphysiques27 ». Ainsi, sans user du terme medium, Boyle avait créé un milieu expérimental : il avait produit un espace en altérant sa composition et l’avait isolé pour observer ses effets sur les corps immergés. Ressort, pression et pesanteur de l’air étaient devenus observables grâce à ce geste expérimental isolant un milieu. De Stephen Hales à Lavoisier, cet espace expérimental inaugure une série de recherches sur la composition, la modificabilité et les effets des milieux aériens et éthérés, qui ont bouleversé de manière décisive ce qu’on pouvait entendre par l’« air ».
14En prolongeant l’enquête sur les effets des expériences de Boyle, on peut analyser la fonction du vide dans deux directions : d’une part en suivant le fil conducteur spécifique de l’éther, véritable pierre de touche de l’interrogation de Newton sur le milieu, d’autre part en établissant le tableau épistémique de l’ensemble du « système » newtonien qui problématise l’espace de manière inédite. C’est un tel tableau que dresse François Jacob lorsqu’il écrit : « À la matière et au mouvement qui constituaient le monde de Descartes, s’ajoute l’espace dans celui de Newton, c’est-à-dire un vide dans lequel se meuvent les particules. Ce qui maintient les particules en place, ce qui les lie entre elles pour former un univers cohérent, c’est l’attraction. La force qui lie ainsi certains corpuscules de nature différente s’appelle l’“affinité”28. » Dans le vide laissé par l’air, Newton établit ainsi un espace d’interaction des forces – ces véritables causes du mouvement, irréductibles aux seules explications mécaniques. Penser un milieu comme véhicule de l’action implique alors de cesser de tout réduire aux chocs pour penser l’éventualité des « principes actifs » échappant à la connaissance mais n’étant pas moins agissants.
15Or, l’éther est justement le principe actif par excellence. Comme on a vu, suivant la dix-huitième question de l’Optique, le monde ne serait pas seulement constitué de corps durs, impénétrables, étendus et massifs, et de l’espace dans lequel ils se meuvent, il serait en outre formé d’un « milieu extrêmement plus rare et plus subtil que l’air, et extrêmement plus élastique et plus actif 29 » qu’est l’éther. N’y a-t-il pas des « espaces » où la lumière et le son peuvent se propager plus rapidement que dans l’air ordinaire ? C’est autour d’une « pensée des ondes » que se développe la théorie moderne de l’éther, à vrai dire avant Newton30. Ayant vidé tout l’air atmosphérique de son récipient, Boyle avait laissé la possibilité d’un éther très subtil et souple, imperceptible : il était en tous cas impossible de montrer son existence par une expérience sensible. Étant impossible à « déceler », l’éther était devenu « une entité métaphysique qui ne jouait aucun rôle dans le programme expérimental31 ». Or, Newton élève l’éther au statut d’un élément non seulement distinct de la matière ordinaire, mais aussi qui l’influence : il est actif au point d’être la cause de la gravitation32.
16S’appliquant aussi bien à la lumière qu’à l’électricité ou au son, le milieu éthéré de Newton constitue un véritable principe universel, postulant le fait que non seulement toute action a nécessairement lieu dans un milieu, mais qu’elle se trouve conditionnée par la composition de celui-ci. Ainsi « ni l’électricité, ni la force magnétique, ni la gravitation ne pourraient se propager s’il n’y avait pas un milieu physique sur lequel elles pussent avoir prise. La conception de l’éther découle naturellement de l’axiome suivant lequel il n’y a pas d’action physique, quelle qu’elle soit, sans un milieu qui la communique33 ». Une telle extension du milieu éthéré en dehors du seul phénomène optique vers les domaines du magnétisme ou de l’électricité est capitale, car il s’agit pour Newton de poser les bases de la loi universelle de la gravitation qui unifie la physique34. Le milieu éthéré est le milieu universel ; il est le support de la lumière et remplit tous les objets. L’Optique mentionne même le fait que les « mouvements musculaires dépendent des vibrations de ce milieu35 », expliquant la propagation de l’action par les fibres du corps sur le même modèle que la propagation des ondes, et établissant ainsi une subordination de la physiologie aux lois de la physique. On est ici au cœur de ce que Canguilhem appelle le sens mécanique du concept de milieu36. Le concept de milieu éthéré semble ainsi avoir joué un rôle clé dans la nouvelle constitution physique de l’univers, permettant de remplir le vide inauguré par Boyle. Si la théorie de l’éther a eu une portée « métaphysique » indéniable puisqu’elle était sans cesse supposée sans pouvoir être observée et expliquée, elle n’en a pas moins joué un rôle épistémologique de premier plan : après Boyle et Newton, on admet que toute action physique a lieu dans un milieu spécifique dont on peut, dans certaines limites, altérer la composition.
17On comprend sans doute mieux le champ inauguré au xviiie siècle par de tels arguments si on considère la très large diffusion du newtonianisme en Europe en général et en France en particulier. En effet, le newtonianisme s’installe en France entre 1700 et 1730 malgré les résistances des cartésiens – le débat étant surtout concentré, comme on vient de le rappeler, sur la question du vide et du plein37. Maupertuis, Voltaire et Buffon introduisent et légitiment la philosophie de Newton dans le pays de Descartes, le succès de l’opération étant attesté par l’esprit newtonien de l’Encyclopédie de d’Alembert et de Diderot, publiée en 1751. Ainsi, on peut y lire que l’« air vulgaire » est « un assemblage de corpuscules de différentes sortes, qui toutes ensemble constitue une masse fluide dans laquelle nous vivons & nous respirons » ; quant à l’air « élémentaire », il ne serait rien d’autre que « l’éther même, répandu dans tout l’espace des régions célestes ; ce qui répond au medium subtil, ou le milieu subtil de Newton38 ». L’article « Milieu » rédigé par d’Alembert en synthétise le principe : « Dans la Philosophie mécanique, le milieu signifie un espace matériel à travers lequel passe un corps dans son mouvement, ou en général, un espace matériel dans lequel un corps est placé, soit qu’il se meuve ou non. Ainsi on imagine l’éther comme un milieu dans lequel les corps célestes se meuvent. L’air est un milieu dans lequel les corps se meuvent près de la surface de la terre. » On voit comment s’établit une gradation entre le milieu physique ou éthéré qui englobe l’ensemble des corps (y compris célestes) et le milieu physiologique ou aérien qui constitue, en tant qu’un genre du premier, l’environnement dans lequel « nous respirons ». Cette répartition témoigne d’une nouvelle distribution des êtres, classifiés dès lors par rapport aux milieux qui leur correspondent et qui rendent possible leur interaction.
Un nouvel air
18Dans cette nouvelle distribution des êtres, un intérêt physiologique pour le milieu aérien se soustrait progressivement de l’attention physique portée au milieu éthéré, comme l’attestent de nombreuses expériences portant sur l’air. En 1727, le docteur Stephen Hales publie Vegetable Statistics39, dans lequel il livre les conclusions de ses observations concernant les effets de l’air sur les plantes. En tâchant « de découvrir en quoi consiste la qualité qui rend [l’air] si important & si nécessaire à la vie & à l’accroissement des Végétaux40 », il établit qu’une quantité considérable d’air est tirée par les plantes pour leurs besoins physiologiques. Hales est newtonien dans sa démarche expérimentale à laquelle il ajoute l’observation des êtres vivants, les deux procédés rendant alors possible l’affirmation d’un principe central : si tous les corps physiques se meuvent dans un milieu universel (l’éther), les êtres organisés se trouvent dans un milieu spécifique permettant leur survie (l’air). Paradoxalement, la théorie newtonienne du milieu comme fondement des actions possibles permettant d’unifier, sous l’égide de la physique, une panoplie de phénomènes naturels ouvrait également la voie, lorsqu’on s’intéressait cette fois-ci non pas au vide (l’éther) mais au plein (l’air), à une affirmation des propriétés intrinsèquement vitales des êtres organisés existant dans un milieu spécifique. De la mécanique à la physiologie se tissent alors des relations multiples, investissant massivement les rapports qu’entretiennent les êtres vivants aux êtres qui les entourent.
19Au contact de cette nouvelle alliance entre la physique, la physiologie et la chimie naissante, la question climatique se renouvelle au xviiie siècle : la longue tradition hippocratique est à la fois actualisée et transformée, avant d’être considérée comme scientifiquement obsolète au xixe siècle41. En effet, au xviiie siècle, la question climatique se divise toujours en deux aspects, géographique et physiologique, conformément à la tradition hippocratique. D’une part, « pour les géographes du xviiie siècle, le climat est [toujours] essentiellement affaire de latitude et par conséquent fonction de la température42 » ; mais, d’autre part et plus profondément, lorsque la médecine s’empare de la question du climat, c’est pour s’inquiéter de la nature de l’air et de ses rapports à la contagion43. Le premier aspect, géographique, se prolongera dans le débat portant sur la variation des races et des caractères des peuples, tandis que le deuxième, physique et médical, en développant l’importance qu’accordait la physique newtonienne à l’air, contribuera à la formation de la figure de l’homme sensible, plongé dans une matière qui le pénètre. Les travaux sur l’histoire du « déterminisme environnemental » ont souvent privilégié l’aspect géographique de la théorie des climats, croyant qu’il prolongeait, sans faille et sans rupture, une lignée hippocratique dans les spéculations raciales du xviiie siècle. Or, le deuxième aspect s’avère beaucoup plus fondamental : les méthodes d’observation et d’expérimentation de la nouvelle physiologie qui « s’intéresse intensément à l’action physiologique et pathologique de l’air sur les êtres vivants44 » permettent de donner une caution expérimentale à l’hippocratisme, interprété comme un argument d’autorité concernant les effets de l’environnement sur les hommes, tandis qu’elles conduisent en réalité à son dépassement épistémologique.
20Ainsi, en 1733, John Arbuthnot indique que la constitution physique des hommes dépend des effets de l’air : « Il paraît conforme à la raison et à l’expérience que l’air opère sensiblement dans la formation des constitutions humaines, dans la variété des traits du visage et par conséquent dans les mœurs des hommes45. » Dans la mesure où la circulation des maladies à travers l’air constitue le problème central d’Arbuthnot, son essai a une portée hippocratique évidente et revendiquée, mais celle-ci se trouve intégrée dans un modèle d’explication newtonien. Ainsi, « l’air est cette fluide fine qui entoure le monde dans lequel nous nous mouvons et respirons. […] L’air est le principal instrument de la nature dans toutes ses opérations sur la surface de la terre, à l’exception du magnétisme et de la gravité46 ». En s’appuyant sur les analyses de Boerhaave sur les fibres organiques et sur celles de Hales sur la physiologie des plantes, Arbuthnot procède à une démonstration des multiples manières par lesquelles l’air pénètre les corps vivants et passe dans le sang – notamment au contact de la peau. Un élément aussi influent par sa nature n’est pas sans provoquer, par sa variation selon les différents lieux de la Terre, une grande diversité chez les habitants de ces lieux. Le schéma mobilisé par Arbuthnot, inspiré par Hippocrate du point de vue géographique, introduit néanmoins une dimension nouvelle, à la fois physique et médicale : il fait dépendre l’« esprit » et les « caractères » des hommes de leur constitution physique, qui elle-même dépend de la constitution de l’air – cet élément dans lequel ils se meuvent et qui pénètre leurs corps.
21Dans un tel schéma physique et physiologique, la tradition hippocratique est à la fois évoquée comme un argument d’autorité et mise en difficulté : à partir du milieu du xviiie siècle, dans un contexte où le courant électrique devient un modèle de puissance corporelle, et la fibre le premier fragment dont se composent les parties du corps47, les humeurs perdent de leur capacité explicative. Ainsi, l’hippocratisme ne peut plus « expliquer » : la paresse des habitants des pays chauds ne dépend pas de leurs humeurs, mais du relâchement de leurs fibres dû aux effets de l’air. Lorsqu’il se trouve sous la menace d’une tempête de neige dans les montagnes suisses, Goethe écrit, en 1779 : « On est saisi de pressentiments devant ces opérations de la nature. […] On s’en trouve enveloppé à l’instant qu’ils se forment, et nous sentons la force secrète, éternelle de la nature courir mystérieusement dans toutes nos fibres48. » Le registre fibrillaire de la description de Goethe est loin d’être anodin, tant il marque l’inscription de la question climatique dans une nouvelle intelligibilité physiologique, où le rapport du corps au monde environnant sera l’objet d’une attention de plus en plus analytique.
22Par ailleurs, une telle attention médicale se trouve intégrée dans le cadre newtonien de l’explication, notamment chez Boissier de Sauvages qui définit l’air comme « ce fluide transparent et subtil que nous respirons et dont nous sommes environnés », ce mélange suspect qui « s’insinue dans nos corps par toutes les ouvertures qui lui sont présentes49 ». Par son être physique/physiologique, l’homme se trouve plongé dans ce fluide qui agit sur son corps et qui l’altère. Le défi est alors de saisir précisément les corrélations entre les caractères physiques de l’air et le corps humain, comme l’effet de la pression atmosphérique, l’action des molécules de l’air sur les parties solides et fluides du corps, l’interaction de l’air avec le sang, les effets d’une exposition à l’air impur, etc. Comme le montre le traité de Boissier de Sauvages, chargé d’« exhalaisons » et d’« émanations », perçu comme la cause de la propagation des maladies, notamment celle de la grande peste de 1720 en France50, l’air reçoit d’abord l’attention analytique des médecins. Cette dernière sera nettement palpable dans la grande enquête menée par l’Académie de médecine afin de repérer l’origine des épidémies en 177651. « La plus importante de toutes les enquêtes administratives du xviiie siècle52 » est commandée par Vicq d’Azir, qui demande par courrier aux médecins de province des informations détaillées sur les maladies épidémiques ou épizootiques, mais aussi une série de données climatiques. Des centaines de médecins y répondent, remplissant mois par mois les tableaux qu’on leur envoyait, précisant à chaque fois la pression atmosphérique et la température de l’air. À l’échelle cette fois-ci locale des espaces fermés, l’invention du ventilateur et sa défense par Hales53 sont révélateurs de l’inquiétude croissante à l’égard des méfaits de l’air stagnant. Selon Hales, auteur des premiers essais sur la circulation de l’air dans les espaces de promiscuité comme les navires, le « méphitisme » de l’haleine et les miasmes régnant dans ces milieux sont de véritables dangers pour la santé publique. Les premiers pas d’une médecine sociale concernent donc la circulation de l’air et s’inscrivent dans une filiation newtonienne revendiquée ; ils contribuent à l’effervescence des recherches expérimentales sur la nature même de l’air.
23En effet, vers 1770, l’air n’est plus un élément originaire, mais un composé de gaz chimiquement analysables54. Les laboratoires de chimie sont radicalement transformés par l’introduction des nouveaux instruments (comme la pompe à vide de Boyle) qui permettent de telles analyses55. Se forme peu à peu, à l’échelle européenne, une communauté de chimistes qui opère une véritable « chasse aux airs », à l’instar de Joseph Priestley qui annonce l’identification de l’oxygène en 177456. L’inquiétude médicale quant aux miasmes s’accompagne donc d’un programme inédit de recherche analytique sur la nature de l’air, et ces deux aspects complémentaires en projettent une nouvelle image : un état de la matière mesurable et modifiable.
24Les dessins d’Anne-Marie Lavoisier – l’épouse du chimiste – permettent de concrétiser l’image de ce nouvel air : Lavoisier donne des instructions à un aide qui modifie la composition de l’air contenu dans la bonbonne, aspiré par un sujet humain dont on contrôle le pouls. Avec Lavoisier, si les substances deviennent accessibles à la mesure, l’économie animale s’explique sur le modèle d’une machine à vapeur dont les opérations de respiration, de transpiration et de digestion sont désormais modifiables par des méthodes chimiques et physiques57. Au-delà d’une unification de la chimie autour de l’analyse, les travaux de Lavoisier témoignent alors d’une profonde transformation du rapport entre l’air et l’homme : d’une part, la composition de l’air étant modifiable par l’homme, ses effets deviennent mesurables et maîtrisables ; d’autre part, le rapport de l’homme à son entourage immédiat est dès lors saisi dans un registre physico-chimique. À l’immobilité géographique du climat antique se substitue ainsi la modificabilité physico-chimique de l’air.
25Cette transformation capitale dans la perception de la matière – car comme la physique newtonienne, la chimie lavoisienne ne concerne pas uniquement l’air ou l’éther, mais les qualités intrinsèques de la matière – doit certainement être mesurée à sa juste valeur et en fonction des multiples ruptures qu’elle induit. À l’instar de Gérard Jorland qui a vu dans cette révolution lavoisienne « un changement d’ontologie matérielle », à savoir la substitution des trois états de la matière (solide, liquide et gazeux) aux quatre éléments immémoriaux (l’eau, l’air, la terre et le feu)58, on peut être tenté d’y détecter un renversement décisif quant aux catégories par lesquelles l’homme pense la matière qui l’entoure. Or, en adoptant la manière dont Philippe Descola propose de caractériser les différentes formes de la structuration de l’expérience en fonction des rapports qu’entretiennent les vivants aux êtres qui les entourent, on pourrait tout aussi légitimement penser que le naturalisme s’aiguise considérablement autour de cette double révolution newtonienne et lavoisienne : dès lors, « nous n’hésitons pas à reconnaître que la composante physique de notre humanité nous situe dans un continuum matériel au sein duquel nous n’apparaissons pas comme des singularités beaucoup plus significatives que n’importe quel autre être organisé59 ». Certes, chez Hippocrate la nature avait déjà cette force de constituer une régularité englobant les phénomènes physiques et les vivants, mais les corrélations entre le corps et le monde qui s’appuyaient sur des couples binaires transversaux (froid/chaud, sec/humide, etc.) ne rapprochaient pas moins cette pensée de ce que Descola propose d’appeler l’analogisme60. Car il s’agit bien chez Hippocrate de construire des analogies entre les habitants d’une contrée et le climat qui y règne, l’homme possédant dans son corps les quatre humeurs correspondant aux quatre éléments ; tandis que les rapports entre l’homme et l’air qui l’entoure cessent d’être analogiques chez Lavoisier pour devenir purement naturalistes : l’homme ne ressemble pas à la qualité de l’air qu’il respire ; il réagit en tant qu’organisme vivant à la composition chimique d’un air par ailleurs modifiable61.
26Les analogies climatiques d’Hippocrate sont à présent bien loin, ainsi que la théorie des humeurs. Or, le renouvellement de la « théorie des climats » ne se fait pas, au xviiie siècle, sous la seule égide de la physique et de la chimie, puisqu’elle donnait déjà lieu aux fameuses synthèses philosophiques sur l’« empire du climat ». Il convient d’y prêter attention, notamment pour tenter de mesurer l’écart entre cette notion large de climat et celle, qui va en grande partie la remplacer au début du xixe siècle, de milieu.
L’empire du climat. Extensions et limites d’un concept
27Dans leur article intitulé « Le climat fragile de la modernité », Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher affirment qu’on passe, au xviiie siècle, d’un climat pensé comme une position géographique à un climat « conçu comme un ensemble de processus dynamiques qui concourent à produire le caractère d’un lieu : précipitations, pressions, vents, émanations, topographie, sols, eaux, végétation, lumière, électricité, fumées, etc.62 ». Selon les deux auteurs, cette transformation du concept est lié aux projets biopolitiques des monarchies éclairées : « Le climat exerce une influence déterminante sur la santé des populations et puisqu’il peut être modifé volontairement, les gouvernements entendent agir, par son entremise, sur le nombre et la qualité de leurs populations. » Concrètement, l’action gouvernementale sur le climat se rapproche ici de ce qu’on appellera plus tard l’« aménagement du territoire », puisqu’il s’agit principalement de défricher les terrains incultes, d’abattre ou de planter des forêts, de réformer les villes, etc., autant d’opérations qu’on place toujours sous l’autorité d’Hippocrate. Ainsi, à la fin du xviiie siècle, Cabanis, qui fut à la fois un des plus grands commentateurs d’Hippocrate et celui qui marque la transition du concept de climat vers celui de milieu, écrit : « Il ne faut pas réduire le mot climat à ne signifier que la latitude d’un lieu, et le degré de chaleur qui y règne. Il faut entendre par ce terme l’ensemble de toutes les circonstances naturelles et physiques au milieu desquelles nous vivons dans chaque lieu63. » Ces circonstances devraient former, selon Coray – traducteur du traité Airs, eaux et lieux – « les principaux objets dont le gouvernement doit s’occuper s’il veut dominer les mauvais ou seconder les bons effets de l’influence du climat64 ». Ainsi, les travaux récents en histoire environnementale ne laissent pas de doutes sur le fait que, au xviiie siècle, le climat est un concept extrêmement large, posant la question de la modification de l’entourage naturel et social.
28Or, de telles modifications volontaires de l’environnement – que le xviiie siècle appelle « climat » – par le législateur étaient précisément abordées par Montesquieu, dans un sens assez spécifique dont il faut saisir la portée. En effet, la fameuse affirmation de De l’esprit des lois (« l’empire du climat est le premier de tous les empires ») porte sur une certaine priorité des causes physiques dans leur ensemble sur les institutions politiques et sociales. Or, comme le montre Bertrand Binoche, cette priorité est chronologique, car « la nature matérielle est ce qui s’exerce d’abord, antérieurement à l’action des autres principes, sur un peuple65 ». Il ne s’agit donc pas d’affirmer la primauté absolue de la nature sur la culture, du climat sur les lois, des causes physiques sur les causes morales, mais d’établir une hiérarchie dans leur interaction. Chez Montesquieu, ce sont les « sauvages » qui subissent immédiatement et passivement l’influence du climat et des causes physiques : « Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte. À mesure que, dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant. La nature et le climat dominent presque seuls sur les sauvages […]66. » À l’inverse, les peuples policés seront plutôt gouvernés par les causes morales. Ainsi, le bon législateur est celui qui, en bon connaisseur de l’influence du climat, s’y oppose lorsque celui-ci présente plus de vices que d’avantages67. Montesquieu ne se contente pas de constater les effets du climat sur les mœurs, il vise un rééquilibrage de ces effets par l’activité législatrice qui devrait avoir plus d’influence68, position qui cristallise ici la problématique d’une action émancipatrice sur la nature qui vise à dégager l’homme de l’emprise absolue des causes physiques. Si l’« esprit général » d’un peuple est toujours un mélange de causes physiques et de causes morales, le degré de sa perfectibilité réside bien dans les possibilités d’intervention politique (au double sens d’une action collective et législatrice) sur ces mêmes causes. Cette action doit être sans cesse informée par un savoir en situation : quels sont les rapports des terres cultivées au climat, quels sont les besoins relatifs à telle ou telle société humaine, quelle serait la meilleure loi adaptée à une situation donnée ?
29Par une telle interrogation, Montesquieu formule une forme d’interventionnisme qui a besoin de connaître les lois de la nature pour mieux les réguler69. Cet interventionnisme ne concerne pas exclusivement l’action de la loi sur l’aspect moral des peuples, mais s’étend à l’aménagement physique du territoire. Il s’agit bien pour les hommes de « rendre la terre plus propre à être leur demeure », de sorte que coulent les rivières « là où étaient des lacs et des marais ». Sur ce point, Montesquieu peut s’appuyer sur la plus remarquable réalisation de la fin du xviie siècle dans le domaine des travaux publics, à savoir le canal du Midi, inauguré en 168370. La possibilité d’organiser, de modifier, de réguler les causes naturelles au profit des finalités collectives ou étatiques devient alors une réalité. Il faut « tourner l’effet contre la cause », intervenir activement sur les effets produits par la causalité naturelle, de sorte que l’emprise de la nature soit modifiée là où elle s’avère néfaste pour les hommes. Comme le constate plusieurs commentateurs, Montesquieu « avait clairement perçu la possibilité d’élargir le rôle du législateur jusqu’à la possibilité de modifier le milieu naturel71 », car il s’agit bien ici d’une « intégration du politique dans le climatique, et réciproquement, jusqu’à rendre invisibles les effets réciproques72 ».
30Ce rapprochement du climatique et du politique inaugure en effet un des grands débats théoriques du xviiie siècle, celui qui concerne le rôle de l’organisation politique quant au naturel et à l’artificiel : l’État doit-il laisser la nature faire son travail ou intervenir activement par ses ingénieurs afin de modifier ses effets ? L’intégration du politique dans le climatique peut ainsi être pensée sur le fond de cette question nature/artifice. Jean Ehrard a raison de souligner que Montesquieu opère une extension du domaine traditionnel de la théorie des climats, qui « n’explique plus seulement la diversité pittoresque du caractère des nations, mais aussi, avec leurs croyances et leurs pratiques religieuses, l’ensemble de leurs institutions juridiques et politiques73 ».
31Or, force est de constater qu’une telle extension du concept de climat – dont Montesquieu est un des opérateurs majeurs – s’appuie sur une série de transformations à la fois pratiques et épistémologiques propres à la modernité. D’une part, l’avènement de la figure de l’ingénieur moderne et la possibilité réelle pour l’État de transformer l’entourage naturel des hommes, de sorte que coulent les rivières « là où étaient des lacs et des marais », conduisent à un nouveau type d’interrogation philosophique sur le gouvernement de la nature. D’autre part, les perspectives matérielles de la transformation de la nature vont de pair ici avec une nouvelle épistémologie des sensibilités, qui est également celle de la transformation de la nature humaine elle-même. En effet, chez Montesquieu, l’influence du climat sur les hommes dérive de la subtilité de l’air qui agit sur les « fibres du corps », par conséquent sur la sensibilité, et progressivement sur les idées, les caractères et les mœurs74. Le schéma fibrillaire emprunté à Arbuthnot est repris dans De l’esprit des lois comme étant le principe explicatif de la variété des hommes dans les différents climats : « Si on a plus de vigueur dans les climats froids, c’est parce que la réaction des extrémités des fibres s’y [fait] mieux75. » Cette combinaison de caractères censés appartenir aux peuples du Nord (plus de vigueur mais moins de sensation et l’imagination) est ainsi ramenée à un fondement physiologique qui commande la sensibilité. C’est pour cette raison que, « comme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité76 ». S’esquisse alors, derrière l’affirmation massive de l’importance du climat, une chaîne de causalité proprement physiologique, qui remonte de la peau vers les idées et les mœurs.
32Ce registre physiologique n’est pas sans effet sur l’anthropologie de Montesquieu, dans la mesure où l’homme est cet « être flexible », cette « créature sensible » dont les tissus fibrillaires, irrités par l’excitation, la communique aux centres nerveux, qui forment les impressions, avant de devenir des sensations, enfin des passions. De manière plus générale, la double nature de l’homme le définit comme un être à la fois sensible (soumis aux lois de la nature comme tous les corps physiques) et intelligent (capable de connaître sa nature et d’intervenir sur les causes morales qui l’affectent)77. Chez Montesquieu, plus l’homme est flexible et variable, plus il doit contrôler sa propre flexibilité par ses propres lois, non pas pour la nier, mais pour la réguler lui-même. Il s’agit bien pour les hommes de se gouverner par une action informée sur les circonstances environnantes qui les gouvernent – la mésopolitique s’annonce déjà comme une action humaine sur l’action de la nature sur l’humanité.
33En effet, la question climatique prépare, avec d’autres éléments, le sol théorique sur lequel le concept de milieu sera formé, mais elle n’équivaut nullement à ce concept. Le concept même du « climat » ; dont l’influence « ne peut pas être contestée78 » vers le milieu du xviiie siècle, s’avère en effet insuffisant pour contenir en son sein l’ensemble des significations que portera le futur concept de « milieu ». Les diverses tentatives d’élargir la portée du concept de climat vers « une analyse exacte de la nature79 » ou d’en faire une métaphore pour penser l’ensemble des « causes physiques » comme le fait Montesquieu, témoignent surtout de cette insuffisance conceptuelle qui appelle son dépassement. Jean Ehrard peut ainsi affirmer, concernant les textes de l’abbé d’Espiard que « la notion sommaire du climat s’efface presque, devant celle, – beaucoup plus riche – de milieu naturel80 ». En somme, autour de 1750, le concept de « climat » peine à englober toutes les significations physiologiques, géographiques, physiques et politiques qu’on voudrait lui attribuer.
34En situant l’émergence du concept de milieu dans un « déterminisme climatique » qui serait resté intact d’Hippocrate à Montesquieu, on risquerait d’ignorer les indicateurs d’une nouvelle épistémologie, et de ne pas voir que sous la grande affirmation de « l’empire du climat » règnent en fait les fibres, les nerfs, la peau et l’air. En privilégiant la longue durée, on tend à négliger que les spéculations amusantes – ou irritantes – sur la paresse des peuples du Sud comptent beaucoup moins que les filiations physiologiques et médicales qui constituent les conditions de possibilité d’une nouvelle figure de l’homme, modifiable par son entourage. En somme, on ne voit pas comment se prépare, à l’intérieur même de l’exaltation de la figure d’Hippocrate et du renouveau des théories du climat au xviiie siècle, le double dépassement de « l’environnementalisme » hippocratique et du concept même du climat. Derrière la célébration solennelle d’Hippocrate dans la deuxième moitié du xviiie siècle, il faut plutôt percevoir cette transformation qui le fera bientôt oublier.
Notes de bas de page
1 Voir notamment Marie-Dominique Couzinet, Jean-Françoos Staszak, « À quoi sert “la théorie des climats” ? Éléments d’une histoire du déterminisme environnemental », Corpus, 34, « Géographies et philosophies », 1998, p. 9-45.
2 « Ceux qui habitent des lieux enfoncés, couverts de prairies et étouffants, qui sont exposés plus aux vents chauds qu’aux vents froids et qui usent d’eaux chaudes, ceux-là ne peuvent certes pas être grands ni élancés […]. » Hippocrate, Airs, eaux, lieux, dans L’art de la médecine, éd. par J. Jouanna, Paris, Flammarion (GF), 1999, p. 142.
3 Id., De la nature de l’homme, dans L’art de la médecine, op. cit., p. 166.
4 Ibid., p. 169.
5 Ibid., p. 172.
6 Ibid., p. 173.
7 Clarence J. Glacken, Traces on the Rhodian Shore. Nature and Culture in Western Thought from Ancient Times to the End of the Eighteenth Century, Berkeley, University of California Press, 1967.
8 Ibid., p. 81.
9 Nicolas Boileau, Art poétique, III, 1674, p. 113-114.
10 Jean Bodin, Les six livres de la république, Paris, Fayard (Corpus des Œuvres de philosophie en langue française), 1986 [1576], Livre 5, chap. 1, p. 7.
11 Ibid., p. 11.
12 Ibid., p. 44-49.
13 Ibid., p. 56-57.
14 Jean Ehrard, L’idée de nature en France dans la première moitié du xviiie siècle, Paris, EPHE, 1963, t. 2, p. 694.
15 Voir Steven Shapin, La révolution scientifique, trad. Claire Larsonneur, Paris, Flammarion, 1996, p. 16.
16 Plusieurs historiens des sciences émettent des doutes sur la portée réelle du renouveau de l’hippocratisme au xviiie siècle. Voir Sergio Moravia, « Philosophie et médecine en France à la fin du xviiie siècle », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 89, 1972, p. 1089-1151, ici p. 1102 ; Philippe Huneman, Métaphysique et biologie. Kant et la constitution du concept d’organisme, Paris, Kimé, 2008, p. 77-78 : « On pourrait croire qu’il s’agit d’un retour à Hippocrate. […] Mais en vérité, ce retour aux sources n’en était pas un, le schème de l’économie animale s’avère profondément original. Son concept principal, n’était pas l’humeur – qui impliquait toute une vision du monde annulée par le mécanisme, mais la fibre ou l’organe sentant. Ainsi, le “milieu” n’était plus un élément du problème de l’équilibre des humeurs, comme dans le traité sur l’air, l’eau, les lieux, mais est pensé comme facteur d’harmonie ou de dysharmonie dans la sensibilité totale de l’organisme. »
17 Isaac Newton, Optique, trad. Jean-Paul Marat, 1787 [1717 pour la deuxième édition anglaise ; 1722 pour la première traduction française de Coste], Paris, Leroy, Livre 3, Question 18, p. 200-201.
18 Voir sur ce sujet l’étude de Steven Shapin, Leviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique, trad. Thierry Piélat, Paris, La Découverte, 1993.
19 Voltaire, Dictionnaire philosophique, Paris, 1838 [1764], p. 750.
20 René Descartes, Le monde ou traité de lumière, Paris, 1664, chap. VII : « Souvenez-vous qu’entre les qualités de la matière nous avons supposé que ses parties avaient eu divers mouvements dès le commencement qu’elles ont été créées, et outre cela qu’elles s’entretouchaient toutes de tous côtés, sans qu’il y eût aucun vide entre deux. » Je souligne.
21 Ainsi, « le magnétisme, par exemple, s’expliquait de la manière suivante : des particules en forme de vis générées par des tourbillons autour de la terre venaient se loger dans les pores du fer dont la taille leur correspondait », Steven Shapin, La révolution scientifique, op. cit., p. 66.
22 Michel Bley, La science du mouvement de Galilée à Lagrange, Paris, Belin, 2002, p. 133.
23 Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, p. 166-167.
24 Steven Shapin, La révolution scientifique, op. cit., p. 121.
25 Id., Leviathan et la pompe à l’air. Hobbes et Boyle entre science et politique, op. cit., p. 49 et suiv.
26 Robert Boyle, New Experiments Physico-Mechanical, touching the Spring of the Air, 1660, p. 37.
27 Steven Shapin, Léviathan et la pompe à l’air, op. cit., p. 50.
28 François Jacob, La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris, Gallimard, 1970, p. 50.
29 Ibid.
30 Voir Léon Bloch, « Les origines de la théorie de l’éther et la physique de Newton », dans La philosophie de Newton, Paris, Félix Alcan, 1908, p. 564 : « La théorie de la lumière accomplit un progrès important le jour où elle se rapprocha de la théorie du son, et où l’on songea à comparer le milieu où se propagent les ébranlements lumineux à celui qui sert de véhicule aux ondes sonores. Toricelli : l’air est matériel et pesant, tandis que le vide est seulement étendu ; il faut en conclure que le mouvement lumineux peut se propager en dehors de toute matière. Il existe donc un milieu éthéré où s’effectuent les mouvements lumineux. »
31 Steve Shapin, Léviathan et la pompe à l’air, op. cit., p. 186.
32 Peter Michael Harman, « “Nature is a Perpetual Worker”: Newton’s Aether and Eighteenth-Century Natural Philosophy », dans After Newton: Essays on Natural Philosophy, Norfolk, Ashgate, 1993, p. 7.
33 Léon Bloch, « Les origines de la théorie de l’éther et la physique de Newton », art. cité, p. 594.
34 « En soumettant à une même loi les phénomènes célestes et terrestres, Newton unifie la physique. Les mêmes principes, les mêmes lois s’appliquent désormais à la terre comme au ciel. Le cosmos hiérarchisé aristotélicien est définitivement détruit. » Michel Blay, La science du mouvement de Galilée à Lagrange, Paris, Belin, 2002, p. 99.
35 Isaac Newton, Optique, op. cit., Question 24.
36 Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité, p. 167-168 : « Newton est peut-être le responsable de l’importation du terme de la physique en biologie. L’éther ne lui a pas servi seulement pour résoudre le phénomène de l’éclairement, mais aussi pour l’explication du phénomène physiologique de la vision et enfin pour l’explication des effets physiologiques de la sensation lumineuse, c’est-à-dire des réactions musculaires. Newton, dans son Optique, considère l’éther comme étant en continuité dans l’air, dans l’œil, dans les nerfs, et jusque dans les muscles. »
37 Pierre Brunet, L’introduction des théories de Newton en France au xviiie siècle, Genève, Slatkine, 1970. Sur la réception française de Newton dans la première moitié du xviiie siècle voir également J. B. Shank, The Newton Wars and the Beginning of the French Enlightenment, Chicago, The University of Chicago Press, 2008.
38 D’Alembert, Formey, s. v. « Air », dans Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens de lettres, Paris, 1751, vol. I, p. 225.
39 Stephen Hales, La statique des végétaux et l’analyse de l’air, trad. Buffon, Paris, chez Debure, 1735.
40 Ibid., préface de l’auteur, p. xv-xvi.
41 Sur le devenir obsolète de l’hippocratisme au xixe siècle, voir surtout François Delaporte, Le savoir de la maladie, essai sur le choléra de 1832 à Paris, Paris, PUF, 1990.
42 Jean Ehrard, L’idée de nature en France dans la première moitié du xviiie siècle, op. cit., p. 696.
43 Georges Vigarello, Histoire des pratiques de santé. Le sain et le malsain depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil (Points histoire), 1993, p. 175-183.
44 Jean Ehrard, L’idée de nature en France dans la première moitié du xviiie siècle, op. cit., p. 697.
45 John Arbuthnot, An Essay Concerning the Effects of Air on Human Bodies, Londres, 1733 [trad. fr. 1742], p. 188.
46 Ibid., p. 1.
47 Georges Vigarello, Histoire des pratiques de santé, op. cit., p. 150.
48 Johann W. Goethe, Briefe aus der Schweiz [1796], trad. J. Porchat, cité d’après Claude Reichler, « Air, orages et météores au tournant du xviiie siècle », dans Emmanuel Le Roy Ladurie (dir.), L’événement climatique et ses représentations. xviie-xixe siècle, Paris, Desjonquères (L’esprit des lettres), 2007, p. 144-156, ici p. 144.
49 François Boissier de Sauvages, Dissertation où l’on recherche comment l’air, suivant ses différentes qualités, agit sur le corps humain […], Bordeaux, 1754, p. 4.
50 Voir Jean Astruc, Dissertation sur l’origine des maladies épidémiques, Montpellier, 1721.
51 « Il s’agit de la première enquête sanitaire organisée par une institution médicale. Indice de changement de culture, la démarche montre combien le médecin est gagné par le souci de mesure, séduit par celui d’informer, et surtout d’agir sur le milieu. » Georges Vigarello, Histoire des pratiques de santé, op. cit., p. 183.
52 Jean Meyer, « L’enquête de l’Académie de médecine sur les épidémies. 1774-1794 », dans J.-P. Desaive et alii, Médecins, climat et épidémies à la fin du xviiie siècle, Paris, Mouton (Civilisations et sociétés), 1972, p. 9-20, ici p. 9.
53 Stephen Hales, Description du ventilateur, par le moyen duquel on peut renouveler facilement & en grande quantité, l’air des mines, des prisons, des Hôpitaux, des Maisons de Force et des Vaisseaux, trad. M.-P. Demours, Paris, 1744.
54 « Alors qu’au début du xviiie siècle les chimistes ne s’intéressaient pas aux gaz et ne leur prêtaient aucun rôle chimique, dans les années 1770 ils se livrent à une campagne systématique de collecte et d’identification des gaz dégagés ou absorbés dans les réactions chimiques. Les gaz tiennent le premier rôle dans le laboratoire de chimie. » Bernadette Bensaude-Vincent, Lavoisier. Mémoires d’une révolution, Paris, Flammarion, 1993, p. 50.
55 Bernadette Bensaude-Vincent, Isabelle Stengers, Histoire de la chimie, Paris, La Découverte, 2001, p. 103.
56 Ibid., p. 107.
57 François Jacob, La logique du vivant, op. cit., p. 53.
58 Gérard Jorland, Une société à soigner. Hygiène et salubrité publiques en France au xix siècle, Paris, Gallimard (Bibliothèque des histoires), 2010, p. 20. Voir le premier chapitre, « Une épistémè lavoisienne ».
59 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard (Bibliothèque des sciences humaines), 2005, p. 243.
60 Rappelons que Descola définit l’analogisme comme « un mode d’identification qui fractionne l’ensemble des existants en une multiplicité d’essences, de formes et de substances séparées par de faibles écarts, parfois ordonnées dans une échelle graduée, de sorte qu’il devient possible de recomposer le système des contrastes initiaux en un dense réseau d’analogies reliant les propriétés intrinsèques des entités distinguées ». Ibid., p. 280.
61 « Il n’est plus question [chez Lavoisier] de ressemblance entre le monde humain et le monde naturel, de système holistique intégrant microcosme et macrocosme. L’homme est traité comme une fonction dans un système de variables ; même s’il se trouve dans le dispositif au bout de celles-ci, il est un rouage dans la chaîne expérimentale. » Claude Reichler, « Air, orages et météores au tournant du xviiie siècle », art. cité, p. 148.
62 Fabien Locher, Jean-Baptiste Fressoz, « Le climat fragile de la modernité. Petite histoire climatique de la réflexivité environnementale », La vie des idées, 20 avril 2010, en ligne : http://www.laviedesidees.fr/Le-climat-fragile-de-la-modernite.html.
63 Pierre-Jean Georges Cabanis, Rapports du physique et du moral chez l’homme, Paris, 1802, IX, § 2. Je souligne.
64 Hippocrate, Airs, eaux et lieux, trad. Coray, 1800, cité dans Fabien Locher, Jean-Baptiste Fressoz, « Le climat fragile de la modernité », art. cité.
65 Bertrand Binoche, Introduction à De l’esprit des lois, Paris, PUF, 1998, p. 137.
66 Montesquieu, De l’esprit des lois [1748], Paris, Garnier, 2010, Livre 19, chap. IV.
67 Ibid., Livre 14, chap. V.
68 Ibid., Livre 19, chap. 27 : « Je ne dis point que le climat n’ait produit, en grande partie, les lois, les mœurs et les manières de cette nation ; mais je dis que les mœurs et les manières de cette nation devraient avoir un grand rapport à ses lois. »
69 Comme le souligne Ludmilla Jordanova, cette forme d’interventionnisme apparaît sous un double aspect au xviiie siècle, articulant le savoir de l’influence de l’homme sur la nature et de la nature sur l’homme, présentant ainsi un paradoxe entre le respect des lois de la nature et les marges d’action rendues possibles par ces mêmes lois. Ludmilla Jordanova, Images of the Earth: Essays in the History of the Environmental Sciences, Chalfont St. Giles, British Society for the History of Science (Monograph Series, 1), 1979, p. 130.
70 Voir sur ce point Chandra Mukerji, Impossible Engineering: Technology and Territoriality on the Canal du Midi, Princeton, Princeton University Press, 2009. Mukerji montre que le défi de réaliser des travaux de cette ampleur relève d’une ambition politique.
71 Rolando Minuti, « Le milieu naturel et sociétés politiques », dans Michel Porret, Catherine Volpilhac-Auger (dir.), Le temps de Montesquieu, Paris, Droz, 2002, p. 225-226.
72 Jean-Patrice Courtois, « Le physique et le moral dans la théorie du climat chez Montesquieu », dans Thierry Hoquet, Céline Spector (dir.), Lectures de l’Esprit des lois, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux (Histoire des pensées), 2004, p. 101-119, ici p. 118.
73 Jean Ehrard, L’idée de nature, op. cit., p. 718.
74 Voir Montesquieu, Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits & les caractères, dans Œuvres complètes, éd. par A. Masson, Nagel, 1955 [1732-1736], t. III.
75 Id., De l’esprit des lois, op. cit., Livre XIV, 2.
76 Ibid.
77 Ibid., préface.
78 Dubos, Mémoires de Trévoux, 1741, p. 681, cité dans Jean Ehrard, L’idée de nature, op. cit., p. 713.
79 L’abbé d’Espiard, L’esprit des nations, La Haye, Van Daalen, 1752, 2 vol., cité dans Jean Ehrard, L’idée de nature, op. cit., p. 715.
80 Jean Ehrard, L’idée de nature, op. cit., p. 717.
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