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    Plan détaillé Texte intégral Le rapport au sol. Technique et politique des milieux chez Canguilhem Le vivant et son milieu. Le point d’hérésie Le gouvernement des milieux chez Foucault Notes de bas de page

    Mésopolitique

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Prologue. Sur les traces de la mésopolitique chez Canguilhem et Foucault

    p. 21-44

    Texte intégral Le rapport au sol. Technique et politique des milieux chez Canguilhem Le vivant et son milieu. Le point d’hérésie Le gouvernement des milieux chez Foucault Notes de bas de page

    Texte intégral

    1À défaut d’être des penseurs de l’environnement et de l’écologie politique, Georges Canguilhem et Michel Foucault sont, en revanche, des penseurs du milieu et de la mésopolitique. Or, de manière assez inattendue, leurs réflexions historiques et épistémologiques s’avèrent pertinentes pour penser certains enjeux actuels de l’écologie politique, telles que la transformation technique des rapports à la terre (Canguilhem), ou la manière dont certaines stratégies néolibérales aménagent les milieux de vie des populations (Foucault)1. Il faudrait, en effet, renverser l’étonnement, et se demander pourquoi l’écologie politique ne prend-elle pas au sérieux de telles enquêtes historiques et philosophiques concernant d’aussi près ses propres enjeux. Si une telle jonction ne s’est pas faite entre les deux registres, c’est d’abord parce que l’écologie politique a été longtemps réduite à la protection de la nature, excluant ainsi les réflexions historiques ou philosophiques concernant les rapports des humains aux milieux dans lesquels ils existent. Toutefois, une autre raison de cette « déconnexion » réside sans doute dans l’histoire assez singulière du découplage des concepts de milieu et d’environnement en France : tandis que, à partir d’Auguste Comte, la sociologie, la philosophie et l’anthropologie n’ont cessé d’élaborer la question des rapports aux milieux, dans une filiation conceptuelle allant jusqu’à Bourdieu, Merleau-Ponty ou Lévi-Strauss, l’importation technocratique du concept d’environnement en France dans les années 1970, traduit depuis l’anglais et popularisé d’abord dans les cercles médiatiques et gouvernementaux2, a donné lieu à un étrange effet de ségrégation. D’une part, le « milieu », avec tout son bagage positiviste, sociologique, philosophique ; d’autre part, l’« environnement », nouveau concept associé à un souci de la nature en vogue dans les années 1970, mais déconnecté de l’histoire théorique portée par le premier.

    2Revenir à l’histoire du concept de milieu avec Canguilhem et Foucault implique de comprendre pleinement la manière dont ces deux philosophes l’ont rencontré à l’intérieur même des problèmes qui les préoccupaient. Ce prologue porte par conséquent sur les travaux épistémologiques et politiques de ces auteurs qui font émerger la mésopolitique comme un objet de pensée critique.

    Le rapport au sol. Technique et politique des milieux chez Canguilhem

    3En 1946, à Strasbourg où il enseigne, Georges Canguilhem aborde un sujet délicat : comment pratiquer une philosophie de la biologie, tout en sachant que certains concepts biologiques (et non les moindres, comme ceux d’organisme, de totalité, de synthèse) ont servi de justification aux pratiques fascistes ? Dans ces cours inédits3, pour montrer que le lien entre les techniques politiques du fascisme et les concepts biologiques n’est pas « nécessaire du point de vue de la structure interne des idées4 », Canguilhem propose de considérer les pratiques fascistes comme « un aspect spécial d’un phénomène universel : celui de la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu5 ». Cette formule servira ici de fil conducteur, en ceci qu’elle déploie tous les termes de la mésopolitique, à savoir cet ensemble de techniques et de rationalités qui visent à aménager les rapports entre les hommes et leur milieu. Il importe ainsi de saisir la manière dont Canguilhem interroge l’histoire des rapports entre les hommes et leur milieu à la fois comme un problème d’histoire des sciences et de philosophie politique.

    4Dans ce cours de 1946, intitulé « Philosophie et biologie », extrêmement dense dans la manière dont il exprime les tensions théoriques de l’après-guerre, la première tâche de Canguilhem consiste à distinguer le vitalisme du fascisme. La longue histoire de la rationalisation des techniques d’aménagement du milieu n’équivaut pas, pour Canguilhem, à une simple application des théories, car on peut très bien concevoir « une technique biologique qui prenne l’homme comme pur objet d’expériences et d’expérimentation, sans la lier au sort du racisme par exemple6 ». Il s’agit de penser ici un « technicisme biologique », dont l’inspiration doit être cherchée non pas du côté du vitalisme, mais dans une mécanisation du vivant, qui « déprécie l’homme au point de ne voir en lui que le matériau à utiliser et à informer par une technique appropriée, en vue d’un meilleur rendement économique, d’une simplification de la politique7 ».

    5Si un processus de mécanisation du vivant se trouve indéniablement associé aux pratiques du fascisme, selon Canguilhem il n’est pas du tout là où on croit le situer, à savoir dans les concepts issus d’une biologie vitaliste : il faut au contraire le penser comme ce qui émane d’un usage politique des techniques biologiques. En effet, lorsqu’on examine les techniques biologiques appliquées dans le domaine social, telle que l’eugénisme qui sert de fondement à « la réglementation de la nuptialité, le malthusianisme, la stérilisation des anormaux ou la fécondation artificielle », on se rend compte que « l’établissement d’un système philosophico-politique dont les principes seraient importés d’une biologie comprise dans un sens non mécaniste » n’est aucunement nécessaire à l’établissement d’une telle entreprise technique8. Ces affirmations sont capitales, tant Canguilhem y esquisse un modèle d’analyse où l’histoire des techniques et de leur rationalisation comporte une certaine autonomie vis-à-vis de l’histoire des théories proprement dites. On trouve ici la première formulation de ce qu’on nomme la mésopolitique, à savoir le phénomène de la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu. Pour saisir pleinement la signification d’une telle hypothèse, il faudrait d’abord mettre en lumière l’idée canguilhemienne de l’autonomie de la technique dans son rapport au milieu.

    6À partir de 1937, Canguilhem élabore une pensée de la technique, considérée non pas comme un prolongement de la connaissance objective (telle qu’Auguste Comte la pensait), mais comme l’expression d’un pouvoir original, « créateur en son fond9 ». Une lecture détaillée de Descartes lui permet en effet d’isoler « l’irréductibilité finale de la technique à la science », du construire au connaître. La technique apparaît, à travers ses propres échecs, comme ce qui « incite » la connaissance, puisque celle-ci consiste à s’interroger sur la nature des résistances rencontrées par l’art humain10. Une telle approche permet ainsi de penser correctement les rapports entre la connaissance et la création, au-delà de la maxime positiviste : « Savoir, c’est pouvoir, connaître conduit à agir11. » La multiplication simultanée des théories et des techniques dans la modernité n’autorise pas, selon Canguilhem, à conclure à une telle dépendance de la technique aux théories, tant on peut attester de nombreux cas où c’est l’invention technique qui précède la théorie correspondante « dont l’élaboration a été exigée par quelque embarras ou échec technique12 ». Plus profondément, la lecture canguilhemienne de Descartes met en lumière le fait que l’initiative de l’activité technique ne réside pas dans l’entendement, mais dans « les exigences du vivant13 » : c’est la précarité de la vie biologique qui incite Descartes à formuler, dans la Dioptrique, la nécessité d’ajouter « aux organes intérieurs des organes extérieurs », à faire de la fabrication technique un « pouvoir » humain apte à compenser les carences de la vie biologique. Sous ce point de vue, l’activité technique doit être pensée au sein d’une théorie de la création, elle-même enracinée dans la vie biologique de l’homme.

    7Cette créativité biologique, comme l’expose magistralement Le normal et le pathologique en 1943, doit être définie par la normativité propre à la vie : le vivant pose ses normes autant que ces dernières s’imposent à lui. Or, ce rapport primordial de position et d’imposition qui se joue entre le vivant et les normes a lieu précisément dans une interface, dans l’entourage immédiat d’un vivant que la pensée biologique nomme « milieu » depuis Lamarck. Ainsi, Canguilhem définit la vie humaine comme une explication ou un débat avec le milieu, et non pas comme une soumission aux exigences de ce dernier. C’est dire que la vie est dans un rapport de « réactivité polarisée aux variations de milieu dans lequel elle se déploie14 ». L’absence ou la défaillance d’une telle réactivité, à savoir une indifférence du vivant envers son milieu est alors susceptible de relever de la pathologie : « L’origine de la maladie est à chercher dans l’expérience qu’ont les hommes de leurs rapports d’ensemble avec le milieu15. » À l’inverse, « l’homme est sain pour autant qu’il est normatif relativement aux fluctuations de son milieu16 ».

    8Dans sa réactivité saine, la normativité biologique de l’homme impliquerait donc qu’il puisse transformer ses propres conditions d’existence – ce qu’il fait précisément à travers la technique. La technique est alors le nom même de l’action de l’homme sur le milieu et sur lui-même, de cette activité qui consiste à organiser la matière17. Puisque cette activité normative de l’homme qu’est la technique lui permet de produire ses propres conditions d’existence, le milieu humain doit être considéré comme étant « à la fois cause et effet de la structure et du comportement des hommes18 ». Pouvoir vital et créateur du point de vue de son émergence, la technique fait advenir des transformations qui constituent précisément un milieu pour les futures générations. C’est la raison pour laquelle « l’homme est un facteur géographique et la géographie est toute pénétrée d’histoire sous forme de techniques collectives19 ».

    9Comment concilier chez Canguilhem cette valorisation de la technique comme pouvoir vital avec l’évocation dans l’après-guerre d’un technicisme biologique qui réduit l’homme à un matériau à utiliser ? On pourrait penser que la perspective de la normativité vitale telle qu’elle est exposée dans Le normal et le pathologique, en considérant la question de la création technique uniquement du point de vue individuel ou générique, esquive les problèmes posés par la dimension sociale ou collective. Toute la difficulté du rapport entre l’ordre vital et l’ordre social réside dans cette tension : on peut bien admettre que l’humain en tant qu’être générique recourt à la technique lorsqu’il veut imposer ses normes, mais les conséquences collectives d’une telle puissance technique ne sont pas déterminables à partir du seul point de vue biologique20. L’idée même de la politique n’implique-t-elle pas qu’on puisse juger collectivement de chaque action transformatrice du milieu selon des critères qui relèvent non pas de la vie biologique générique mais de la vie collective de la cité ? Devant cet obstacle majeur que représente l’objection politique, la pensée canguilhemienne de la technique risquerait alors de paraître décevante, car elle semble en développer une image solipsiste à défaut d’en explorer la portée collective.

    10Toutefois, un examen attentif des textes et des archives de la fin des années 1930 permet de montrer que l’interrogation de la technique est toujours allée de pair avec une préoccupation politique chez Canguilhem ; c’est précisément le fil directeur, « les techniques d’aménagement des rapports des hommes à leur milieu » qui établit ce lien fondamental. Il apparaît alors que l’engagement antifasciste de Canguilhem n’est pas séparable d’une préoccupation philosophico-politique de plus grande portée qui concerne l’investissement politique de la vie par le biais de l’aménagement des milieux.

    11Membre actif du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), Canguilhem entame dans ce cadre une enquête intitulée « Le fascisme et les paysans », publiée anonymement en 193521. Face à la montée du fascisme en France, le CVIA souhaite réaliser une étude sur le public sensible à l’influence fasciste, notamment sur les paysans – ce sera un des rares textes aussi directement politiques et sociologiques de Canguilhem. L’enquête s’ouvre avec une critique de l’insuffisance de l’analyse marxiste à rendre compte de l’importance des changements techniques sur le milieu rural français, tandis que « l’universalité de la technique (fondée sur l’homogénéité de la matière et l’impersonnalité de la science) impose une certaine uniformité de conditions et donc de réactions22 ». Pour Canguilhem, le développement de l’activité technique agricole (notamment l’électrification des fermes et la transformation des moyens de transport) fait que « l’initiative se déplace vers la ville », créant « un contrôle de plus en plus étendu de la vie locale par le pouvoir central23 ». En somme, il s’agit dans ce texte de déplorer « la dépossession de la vie paysanne au profit du mécanisme industriel », en tant que cette dépossession concerne en premier lieu l’activité technique dont le contrôle centralisé échappe à ses usagers. Ainsi, les paysans vivent dans un milieu dont ils ne contrôlent plus la transformation – leurs rapports à leur milieu se trouvent aménagés par un pouvoir politique via la technique.

    12Le cours de 1939, intitulé « L’homme et le sol », prolonge en quelque sorte cette première enquête : Canguilhem y explore les outils théoriques permettant d’articuler le développement de la technique avec les milieux géographiques. La géographie humaine de Vidal de La Blache (1845-1918), qui constitue également le principal appui théorique de l’enquête « Le fascisme et les paysans24 », est définie dans ce cours comme « la science des lieux modifiés par l’action humaine ». Cette perspective peut être appelée « possibilisme » par opposition au déterminisme géographique de Ratzel (1844-1904) dans la mesure où « le milieu offre des possibilités pour l’action humaine ». Toutefois, la géographie humaine constitue essentiellement une cartographie des techniques d’aménagement déjà à l’œuvre, même si, à partir de Ratzel25, elle réussit à saisir l’homme comme un agent géographique. De manière générale, en ce qui concerne les rapports des hommes au sol, « on peut dire que la technique a précédé et peut-être même eu l’emprise sur la théorie26 ».

    13On comprend mieux à présent les raisons pour lesquelles Canguilhem, en 1946, inscrit les pratiques fascistes dans une longue histoire « de la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu ». En premier lieu, la technique est l’expression d’un pouvoir original, « créateur en son fond », irréductible à la théorie qu’elle incite par ses échecs mêmes. L’activité technique doit donc être pensée au sein d’une théorie de la création, plutôt que dans un rapport de dérivation de la connaissance théorique. Or, comme le montre l’enquête sur les paysans et le fascisme, la technique dont le contrôle échappe à ses usagers entraîne une dépossession. De manière plus générale, « le rapport d’activité technique des générations humaines à leur milieu » est déterminant dans l’histoire, dans la mesure où leurs conditions d’existence en dépendent. Les rapports des hommes à leur milieu sont donc susceptibles de faire l’objet d’un investissement politique, lorsqu’un groupe de pouvoir détient l’initiative de la transformation technique de tel ou tel milieu. Enfin, à l’aune de ces développements, il faut envisager de faire l’histoire d’un phénomène universel, celui de la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu. Chaque terme compte dans cette formule qui exprime l’hypothèse d’une mésopolitique : ce n’est pas le milieu lui-même qui se trouve aménagé par les techniques, mais les rapports des hommes à leur milieu ; cette histoire ne concerne pas uniquement les techniques d’aménagement de ces rapports, mais leur rationalisation.

    14Or, si la technique possède une certaine autonomie par rapport aux théories scientifiques, selon quels procédés peut-on accéder à la connaissance de ces techniques, de leur mise en place, de leur rationalisation ? Canguilhem réalise-t-il, à partir de 1946, ce programme de recherche qu’il s’est ainsi fixé, par les nombreuses études qu’il a consacrées à l’histoire du concept de milieu ? On peut se demander si l’étude de l’histoire du concept recouvre entièrement celle de la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu. Une histoire de la science qui se veut une histoire des filiations conceptuelles pourrait-elle suffire à réaliser une histoire de la rationalisation des techniques ? C’est avec ces questions qu’il faut lire à présent la manière dont Canguilhem, après 1946, s’oriente dans l’histoire des sciences de la vie avec le fil directeur du problème du milieu.

    Le vivant et son milieu. Le point d’hérésie

    15Si le concept de milieu est un des objets de réflexion privilégiés de Canguilhem, l’intérêt qu’il lui porte est lié non pas à un quelconque attribut du mot, mais au problème qu’il indique27, à savoir celui de la détermination des rapports entre le vivant et son milieu. Il constitue le foyer problématique auquel tout autre problème s’articule, puisque même le problème des normes et de la normativité ne peut être pensé que dans cette tension première entre le vivant et le milieu. S’il n’y a pas de vie sans normes, c’est précisément parce qu’il n’y a pas de vie isolée ; toute forme de vie se forme et se développe dans un milieu où le vivant tente de déployer sa puissance normative. En effet, il ne peut y avoir de normes que par ce rapport vital au milieu qui rend possible à la fois la régularité d’une action et l’écart individuel par rapport à cette régularité. Pour Canguilhem, le milieu est donc le véritable terrain de position et d’imposition des normes.

    16Dans l’élaboration canguilhemienne de ce problème central, deux niveaux semblent se distinguer : d’une part, une philosophie de la vie où toute activité humaine s’inscrit dans un « débat », une explication ou une interaction avec le milieu ; d’autre part, une histoire des sciences du vivant qui retrace l’histoire du concept de milieu pour en explorer les significations, limitations et développements possibles. Comment une philosophie de la vie peut-elle penser le concept de milieu dans la variation historique de ses multiples significations ? À bien des égards, l’article « Le vivant et son milieu28 » relève le défi de cette double exigence. Pour ce faire, la philosophie doit « prendre l’initiative d’une recherche synoptique du sens et de la valeur du concept29 ». Une telle initiative est rendue nécessaire par l’absence d’unité synthétique du concept de milieu qui devient, à la fois, « un mode universel et obligatoire de saisie de l’expérience » et un objet éparpillé entre plusieurs domaines. Il s’agit dans cette initiative de retrouver le départ commun de plusieurs démarches, des « variétés d’usage » du concept de milieu depuis 1800, afin « d’en présumer la fécondité pour une philosophie de la nature centrée par rapport au problème de l’individualité30 ».

    17Pourquoi centrer une telle réflexion sur le problème de l’individualité ? À la suite d’Étienne Balibar qui emprunte à Foucault l’idée du « point d’hérésie » pour signifier le parti pris d’un auteur dans une configuration théorique où un problème majeur est résolu par deux possibilités inverses31, cette position de Canguilhem peut se lire comme un point d’hérésie dans le conflit qui concerne la détermination du rapport entre le milieu et le vivant. Balibar explique comment, dans le sillage de Pascal, on peut définir l’hérésie comme l’impossibilité de tenir l’unité des contraires : l’hérétique est celui qui choisit l’une des deux possibilités et enlève la contradiction par son choix. En effet, dans l’histoire du concept de milieu proposé par Canguilhem, un conflit se trouvait ouvert entre ceux qui majoraient l’influence constitutive du milieu sur le vivant et ceux, au contraire, qui insistaient sur la normativité constitutive du vivant, véritable force génératrice de « milieux ». Au-delà d’une opposition simpliste entre l’influence et la création – souvent de mise, il est vrai, dans les vulgarisations sociologiques au xixe siècle –, ce conflit pourrait être lu sous la forme d’une tension entre la modificabilité et la centralité du vivant dans son rapport au milieu. Ainsi, dans « Le vivant et son milieu », Canguilhem tente de disqualifier constamment les tenants de la modificabilité qui auraient une vision mécaniste du vivant, lequel étant alors réduit à un être qui reçoit passivement l’influence du milieu. Comment se formerait cette ligne de démarcation dans l’histoire des sciences selon Canguilhem ?

    18Cette tâche de disqualification que se fixe le philosophe se laisse apercevoir à la fin du parcours historique qu’il dresse du concept de milieu, dont on retiendra trois points capitaux : 1o L’importation du concept et du terme « milieu » de la mécanique newtonienne vers la biologie dans la seconde partie du xviiie siècle (avec une première attestation dans l’Encyclopédie) ; 2o de Lamarck à Auguste Comte, la manière dont le concept se stabilise dans la première moitié du xixe siècle ; avec, en revanche, une tournure mécaniste et déterministe qui atteint son sommet dans les simplifications de Taine ; 3o l’avènement d’un véritable « retournement » du sens du concept, lorsque la géographie, l’éthologie, la psychologie du début du xxe siècle proposent de considérer l’homme comme celui qui structure son milieu ; retournement porté par Uexküll et Goldstein, puisqu’ils définiront l’Umwelt d’un vivant comme « l’ensemble d’excitations ayant valeur et signification de signaux32 ».

    19Il s’agit donc d’un véritable concept nomade, qui circule de la physique à la biologie, de la biologie à la sociologie et aux sciences humaines. Chez Newton, à qui Canguilhem fait remonter l’origine de la notion, cette dernière sert de principe explicatif de l’action à distance d’un objet sur un autre, précisément parce que l’éther apparaît comme un milieu, le véhicule d’une action33. Cette première émergence en physique détermine en quelque sorte la signification mécanique dont le concept de milieu fut porteur lors de sa migration vers les sciences du vivant. Une rupture avec le sens physique du concept semble être acquise chez Auguste Comte qui formule une théorie biologique générale du milieu, puisqu’il entend par ce concept non plus « le fluide dans lequel un corps se trouve plongé » – c’est le sens newtonien –, mais « l’ensemble total des circonstances extérieures nécessaires à l’existence de chaque organisme34 ». Or, selon Canguilhem, même Auguste Comte, qui tend à formuler une conception dialectique des rapports entre l’organisme et le milieu, reste sous l’effet du sens mécanique du concept, puisqu’il tient pour négligeable l’action de l’organisme sur le milieu, sauf pour l’espèce humaine. L’organisme se trouve alors réduit à un ensemble de quantités, et le milieu aux variables physiques entourant le vivant. Allant « du monde à l’homme », Comte esquive selon Canguilhem l’authenticité biologique du concept et prépare ainsi le « prestige » qu’il allait acquérir, lorsqu’il sera devenu « un instrument universel de dissolution des synthèses organiques individualisées dans l’anonymat des éléments et des mouvements universels35 ». Canguilhem, à partir de son point d’hérésie, voit donc chez Comte non pas celui qui définit la vie comme « une harmonie entre le vivant et son milieu », mais celui qui porte la responsabilité de l’usage mécaniste du concept.

    20Cet usage mécaniste, dominant au xixe siècle, se répandrait vers l’anthropologie, la géographie, l’éthologie animale, plus tard la psychologie béhavioriste, faisant du vivant une condition, voire un conditionnement. Face à ce tableau désolant, l’histoire canguilhemienne du concept de milieu entre en résistance, en dressant dans un deuxième moment l’histoire des renversements de l’usage mécaniste. Apparaît ainsi toute une série de savoirs qui se soustrait à un tel usage : la géographie humaine de Vidal de La Blache postule que « l’homme peut apporter plusieurs solutions à un même problème posé par le milieu36 » ; la psychologie animale d’Uexküll et la pathologie humaine de Goldstein suscitent un véritable renversement lorsqu’elles démontrent que « le propre du vivant est de se faire son milieu, de se composer son milieu37 ». Ces points de résistance permettent à Canguilhem d’affirmer que « le milieu dont l’organisme dépend est structuré, organisé par l’organisme lui-même. […] Vivre c’est rayonner, c’est organiser le milieu à partir d’un centre de référence qui ne peut lui-même être référé sans perdre sa signification originale38 ».

    21Cette position de Canguilhem selon laquelle « un vivant ne se réduit pas à un carrefour d’influences39 » constitue un véritable fondement philosophique à partir duquel il critique tout réductionnisme biologique, psychologique ou sociologique. Plusieurs interventions critiques portant sur des formes de savoirs très diverses tels que le taylorisme40, le béhaviorisme41 ou le réductionnisme42 viennent relayer cette position centrale. À chaque fois, la figure de l’homme issue de ces savoirs est contestée par les données d’une philosophie biologique. Ainsi, en ce qui concerne l’aménagement du milieu du travail que constitue le taylorisme, « l’ambition de traiter l’homme comme objet de la rationalisation et de l’organisation scientifique du travail se heurte à la résistance d’un donné vital43 ». Si la normativité vitale constitue un point de résistance à toute tentative exhaustive de calcul et de rationalisation des comportements humains, elle se dresse aussi contre la psychologie du comportement qui prône « une mentalité de manager des relations de l’homme avec l’homme44 ». L’irréductibilité de l’expérience singulière qu’a le vivant de son milieu devrait également empêcher toute tentative d’explication réductionniste des créations humaines : « Aujourd’hui, à l’âge de l’électronique, pas plus qu’au xixe siècle, on ne peut expliquer la connaissance scientifique ou l’expérience poétique par la réplique cérébrale du rapport entre le milieu et l’organisme45. »

    22On voit comment la critique épistémologique soutient une perspective politique plus large, consistant à dénoncer les techniques et les savoirs qui tendent à prévoir, calculer, modifier ou manipuler les comportements humains en prenant appui sur les rapports qu’ils ont à leur milieu. Le projet de l’histoire de « la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu » se trouve ainsi en partie réalisé par Canguilhem sous forme d’une enquête sur les savoirs du xxe siècle, sans pour autant suivre l’hypothèse d’une large multiplicité de techniques et de savoirs qui, depuis le xviiie siècle, aurait œuvré à aménager les rapports des hommes à leur milieu. Or, cette hypothèse est élaborée, en filigrane, chez un disciple de Canguilhem qui s’est précisément attelé à élargir le domaine de l’enquête.

    Le gouvernement des milieux chez Foucault

    23Fin connaisseur des travaux de Canguilhem, Foucault reste non seulement très attentif aux multiples significations de l’émergence du concept de milieu à la fin du xviiie siècle, mais il en fait un usage positif dans ses travaux portant sur les milieux hospitaliers et pénitentiaires, avant de lui accorder une place centrale dans l’ensemble pratique et théorique qu’il appelle le biopouvoir. Lorsqu’on réunit les morceaux de ce « matériel Foucault » composé de livres publiés, de conférences, de cours au Collège de France, une unité commence lentement à surgir – celle d’un concept moderne qui traverse les problématiques de la folie, de la naissance des sciences humaines, des disciplines, de la gouvernementalité. S’esquisse alors le parcours d’un concept qui recoupe non seulement différentes périodes (de la seconde moitié du xviiie siècle aux années 1970), de multiples domaines de savoir (en premier lieu la médecine, la biologie et la psychiatrie, mais aussi l’économie ou la science politique) et diverses pratiques collectives (de l’internement des fous aux pratiques comportementalistes en passant par l’aménagement de la ville), mais aussi différentes méthodes que Foucault mobilise pour traiter cette multitude (de l’archéologie de la folie et des sciences humaines à la généalogie de la gouvernementalité libérale). Ce parcours foucaldien, qui constitue l’un des points de départ de cet essai, une fois exposé sera mis en question par une enquête historique de plus grande envergure qu’il aura provoquée sans pour autant en déterminer les contours définitifs.

    24Si Foucault, plongé dans les archives du xviiie siècle pour rédiger Histoire de la folie à l’âge classique, ne pouvait pas rencontrer littéralement le concept de milieu – forgé autour de 1800, avec Lamarck –, il a pu constater son anticipation théorique46. En étudiant l’émergence d’une conscience temporelle de la folie au xviiie siècle (conscience d’un devenir fragile de l’homme en même temps qu’il se perfectionne), Foucault remarque que celle-ci a nécessité « l’élaboration de toute une série de concepts nouveaux47 ». En effet, comme la problématisation de la folie allait de pair avec celle des phénomènes de contagion, de circulation de l’air, d’urbanisation, les « imaginaires contagions » étaient alors évoqués, à l’instar de cet « air vicié par le mal » censé corrompre les quartiers d’habitation. Tout un arsenal conceptuel est en ébullition, tissant un rapport immédiat et sensible entre le monde et la folie, liant cette dernière au « climat », aux « nerfs », aux « passions ». Cette extrême attention aux effets néfastes du monde environnant sur l’âme – qui est un indice fort de l’émergence d’une inquiétude moderne envers l’environnement – prépare bien le concept synthétique de « milieu » qui allait surgir au xixe siècle, car « pour l’esprit classique, la folie pouvait être facilement l’effet d’un “milieu” extérieur48 ». L’idée d’une dépendance étroite de l’âme au monde extérieur, à la matière qui l’entoure sera alors d’une importance décisive dans la formation du futur concept de milieu :

    De cette appréhension globale d’une dépendance, une notion nouvelle va se dégager : sous l’effet de l’inquiétude grandissante, la liaison avec les constantes ou les grandes circularités de l’univers, le thème de la folie apparentée aux saisons du monde se double peu à peu de l’idée d’une dépendance à l’égard d’un élément particulier du cosmos. […] Du macrocosme, pris comme lieu des complicités de tous les mécanismes, et concept général de leurs lois, se dégage ce qu’on pourrait appeler en anticipant sur le vocabulaire du xixe siècle, un « milieu »49.

    25Au lieu d’être en rapport aux astres, aux drames cosmiques ou aux esprits, la folie se matérialise au xviiie siècle dans le rapport immédiat du fou à son milieu, devenu lui-même objet d’inquiétude. Émerge ainsi, au xviiie siècle, un geste ontologique d’origine médicale, consistant à découper l’être de manière à ce que seuls comptent l’espace et le temps les plus proches possibles du corps humain. L’extériorité devient ainsi l’entourage immédiat du corps en même temps qu’elle prend la forme d’un danger imminent – Bichat ne ferait qu’illustrer cette transformation de l’extériorité en déclarant que « tout ce qui entoure les êtres vivants tend à les détruire ». Au lieu d’errer dans l’élément indifférencié du cosmos, l’extériorité du monde et de la matière se rapproche de l’homme et constitue désormais la cause de toutes ses dégénérations. À travers la problématisation de la folie, Foucault perçoit alors la problématisation plus large encore de l’homme, qui sera dès lors traité dans cette double tension entre nature et culture, dont le concept de milieu constitue un des indices. Le xviiie siècle privilégie le versant négatif de cette tension, puisque le milieu intervient comme principe explicatif des malheurs liés à la culture : « C’est la civilisation qui constitue un milieu favorable au développement de la folie50. » La civilisation est entendue dans ce contexte comme le réseau de circulation des biens et des personnes, l’espace de la liberté marchande qui constitue « un milieu non naturel où sont favorisés, amplifiés et multipliés les mécanismes psychologiques et physiologiques de la folie51 ». Il est bien connu que le xviiie siècle, dans l’élaboration de ses concepts, projette une image dégradée de la nature, mais il réfléchit également le rapport même de l’homme à un entourage de plus en plus artificiel sous le signe de la dégénération et de la folie52. Le milieu, « ce n’est pas la positivité de la nature telle qu’elle est offerte au vivant ; c’est cette négativité au contraire par laquelle la nature dans sa plénitude est retirée au vivant53 ». L’archéologie du concept de milieu dévoile ainsi le danger que représenterait la constitution d’un ordre pleinement humain – dont l’exemple le plus spectaculaire est la ville –, d’un milieu artificiel qui expose ses habitants à toutes sortes de pathologies de la civilisation. Autrement dit, « la perte de la nature » va de pair, dans cette fin du xviiie siècle, avec la constitution d’un milieu qui ouvre la possibilité d’une folie qui « ne réside pas en l’homme lui-même, mais dans son milieu54 ».

    26Avec la folie, Foucault met au jour les lignes de problématisation qui organisent la structure conceptuelle des sciences de l’homme à venir. Cette analyse préfigure donc la démarche archéologique consistant à isoler une « formation discursive » : ici, la série conceptuelle sensibilité/climat/nerfs/passions ouvre l’espace théorique dans lequel vient s’installer le concept plus englobant qu’est le milieu. Or, à partir de Les mots et les choses, Foucault situe la possibilité même du concept de milieu au seuil épistémologique que constitue la « transformation Cuvier ». En effet, là où Histoire de la folie esquissait une lente émergence du concept de milieu par vagues successives de concepts antérieurs, analysables dans les couches superposées de discours, Les mots et les choses privilégie une logique du discontinu où seule la « transformation Cuvier » peut fournir les conditions épistémologiques de la formulation de ce concept.

    27Au xviiie siècle, ce dernier ne peut pas exister avant l’apparition des concepts d’organisme et de vie, avant la « transformation Cuvier », qui assure « le passage de la notion taxinomique à la notion synthétique de vie55 ». Ce passage constitue ni plus ni moins les conditions de possibilité d’une biologie, car celle-ci ne devient possible que lorsque le vivant échappe aux lois générales de l’être étendu. Cette autonomisation du vivant, caractérisée par son organisation propre, introduit alors une rupture avec l’ontologie homogène de l’âge classique qui assurait une continuité entre tous les êtres naturels56. Or, plus profondément, l’argument central de Foucault consiste à affirmer que le concept de milieu, qui établit une continuité entre le vivant et le monde qui l’entoure, ne devient pensable que sur le fond de cette nouvelle discontinuité qui sépare le vivant du monde. Autrement dit, avec Cuvier, une nouvelle continuité proprement biologique entre l’organisme et le milieu s’établit, à travers le mouvement de l’autonomisation de la biologie qui rompt la continuité des êtres naturels :

    Puisque les discontinuités doivent être expliquées par maintien de la vie et par ses conditions, on voit s’esquisser une continuité imprévue entre l’organisme et ce qui lui permet de vivre. Le vivant dessine une organisation qui se tient en rapports ininterrompus avec des éléments extérieurs qu’elle utilise (par la respiration, par la nourriture) pour maintenir ou développer sa propre structure. Autour du vivant, ou plutôt à travers lui et par le filtre de sa surface, s’effectue « une circulation continuelle du dehors au dedans, et du dedans au dehors, constamment entretenue et cependant fixée entre certaines limites ». Le vivant, par le jeu et la souveraineté de cette même force qui le maintient en discontinuité avec lui-même, se trouve soumis à un rapport continu avec ce qui l’entoure57.

    28Les conditions de possibilité du concept de milieu apparaissent ainsi avant le concept même, chez Cuvier, lorsque celui-ci arrache le vivant à la série des êtres naturels tout en le rattachant à ses conditions d’existence. Cuvier représenterait une rupture avec l’histoire naturelle car, à travers l’idée du maintien du vivant dans ses conditions d’existence, il aurait introduit l’historicité propre à la vie. Tant que « le plan ininterrompu et lisse de l’histoire naturelle58 » n’est pas brisé, la vie comme objet autonome ne peut pas apparaître, et par conséquent, le concept de milieu qui suppose l’interaction entre le vivant (défini par son propre organisation) et son entourage immédiat (caractérisé comme étant ses conditions d’existence) ne peut émerger. Là où le concept d’influence concernait, au xviiie siècle, « un ensemble de différences qu’il s’agit d’observer » et « des facteurs de diversification additionnelle », le concept de conditions d’existence indique chez Cuvier « l’impossibilité éventuelle où se trouverait un organisme de continuer à vivre s’il n’était pas tel qu’il est et là où il est59 ». Là où Buffon interprétait l’influence du climat ou de la nourriture comme des « supplément de variété », l’articulation de la biologie avec « l’analyse des rapports qu’il y a entre le milieu et le vivant60 » opérée par Cuvier implique une nécessité proprement vitale de ce rapport même.

    29Toujours est-il que ce point de vue foucaldien sur l’émergence du concept de milieu est problématique dans la mesure où il est exclusif, car il prétend situer chez Cuvier le seuil épistémologique qui fournit à lui seul les conditions de possibilité du concept de milieu, quitte à négliger toute la physiologie du xviiie siècle, ainsi que les pans entiers de la médecine urbaine alors en plein essor61. Or, Foucault lui-même ne se contentera pas de ce point de vue développé dans Les mots et les choses et orientera ses travaux sur le terrain des pratiques médicales et des techniques disciplinaires. Il s’agit plutôt d’une réorientation, puisque ces directions étaient déjà présentes dans Histoire de la folie : le fil conducteur de la folie permettait à Foucault d’avoir un point de vue privilégié sur les pratiques d’internement, notamment sur la problématisation du rapport des internés à l’espace d’enfermement. L’histoire du concept et des représentations mentales est alors infléchie par une histoire des manières dont les disciplines aménagent un milieu autour de l’individu pour créer des effets d’assujettissement.

    30La spécificité de la prison réside dans le fait qu’elle dépasse le principe juridique de la détention au profit d’une organisation à la fois matérielle et sociale, ayant ses propres effets d’assujettissement – telle est la leçon principale de Surveiller et punir. Or, cette organisation constitue un « milieu carcéral », le terme indiquant un type d’interaction spécifique entre l’incarcéré et l’espace carcéral d’une part, et la modalité d’un rapport interindividuel propre à la prison d’autre part. Dans Surveiller et punir, qui constitue à bien des égards une étude sur la productivité sociale de la prison, ainsi que dans le cours Le pouvoir psychiatrique62 qui porte sur les effets thérapeutiques de l’agencement matériel de l’asile, on peut tenter de dégager un niveau d’analyse qui concerne la question de l’aménagement des milieux artificiels aux effets réguliers.

    31Si on retient généralement que le propre des disciplines est d’organiser un espace analytique63, on insiste moins sur le caractère « mixte » de cet espace, à la fois réel et artificiel, matériel et idéel. Or, Foucault constate ce caractère double dès ses analyses sur l’asile : la conscience de la folie change, écrit-il, « à l’intérieur de cet espace réel, et artificiel à la fois, de l’internement64 ». La formule pourrait surprendre, car contrairement à ce que semble sous-entendre Foucault, il n’y a point d’opposition entre réalité et artificialité – rien d’étonnant en somme que l’asile soit à la fois réel et artificiel. Reformulée sept ans plus tard au sujet des prisons, cette réflexion sur l’espace est alors exprimée de manière plus articulée : « Ce sont des espaces mixtes : réels puisqu’ils régissent la disposition des bâtiments, de salles, de mobiliers, mais idéaux, puisque se projettent sur cet aménagement des caractérisations, des estimations, des hiérarchies65. » L’enjeu de cette mixité de l’espace disciplinaire ne résiderait donc pas tant dans son artificialité que dans son idéalité. En effet, tout espace disciplinaire consiste en une matérialité fondée par une discursivité idéale ou programmatique qui lui attribue une fonction précise. Seulement, l’espace ainsi aménagé ne peut atteindre la fonction qu’on lui a assignée que par le biais du rapport de l’interné à cet espace. Une double exigence caractérise ainsi cette démarche : le pouvoir disciplinaire doit faire passer l’idéalité de son programme dans les gestes et comportements des internés, mais l’artificialité du programme doit disparaître dans la naturalité de la manière dont on vit dans un espace réel.

    32Chez Foucault, l’analyse du fonctionnement disciplinaire proposée essentiellement comme étant une histoire du corps révèle un autre niveau d’analyse, plus implicite, portant sur l’investissement du rapport entre l’individu et son milieu. Étant donné que les sciences de l’homme admettent à partir de la fin du xviiie siècle que le rapport de l’homme à son milieu est lui-même naturel – dans le sens où un même milieu produit régulièrement des effets identiques ou, du moins, similaires sur les individus qui s’y trouvent immergés –, différentes instances de pouvoir tenteraient de créer des milieux spécifiques pour obtenir des effets d’assujettissement. En somme, cette analyse implicite retrace l’investissement politique du rapport naturel entre l’homme et son milieu à un niveau local, celui des « prescriptions techniques pour une normalisation possible66 » opérée dans les espaces disciplinaires.

    33Pour se rendre compte de l’investissement politique du rapport de l’homme à son milieu tel qu’il s’exerce dans l’espace disciplinaire, il convient de mettre entre parenthèses la logique juridique de la « détention » au profit d’une analyse concrète du « pénitentiaire », avec les décalages que ce dernier implique par rapport au premier. Foucault appelle le « supplément pénitentiaire » l’ensemble des procédés par lesquels le carcéral excède le juridique : il s’agit de l’écart entre la réalité matérielle de la prison, les technologies disciplinaires qui y sont engagées et les textes de loi qui prétendent régir ce milieu67. En effet, à ceux qui croient trouver les traces de la domination uniquement dans et à travers les textes de loi, Foucault répond que les opérations concrètes de pouvoir se déroulent essentiellement dans le domaine de l’extra-juridique68. Pour le dire autrement, une analyse du rapport réel de l’interné à l’internement ne peut se faire qu’à partir du moment où on franchit l’obstacle épistémologique du droit. Sous ce point de vue, le pénitentiaire excède la détention par l’inclusion qu’il opère du corps-détenu, à l’opposé de la fiction juridique de son exclusion de la société : à ce qui est une « privation de liberté » dans la logique du droit pénal, l’analyse du pénitentiaire substitue une prise en charge totale du corps, l’inclusion du détenu dans une réalité aménagée. La pratique du pouvoir de punir s’exerce alors dans un espace expérimental et clos qui se trouve à sa disposition, ayant pour fonction de corriger, redresser, guérir les détenus qui s’y trouvent immergés. Or, l’aménagement de cet espace fonctionnel n’est autre que l’organisation d’un milieu artificiel aux effets réguliers – ou du moins, supposés tels.

    34On voit cette même modalité à l’œuvre au sein de l’hôpital psychiatrique, puisque c’est la constitution même d’un milieu hospitalier qui doit avoir une valeur thérapeutique : « Ce qui guérit à l’hôpital, c’est l’hôpital. C’est-à-dire que c’est la disposition architecturale elle-même, l’organisation de l’espace, la manière dont les individus sont distribués dans cet espace, la manière dont on y circule, la manière dont on y regarde ou dont on y est regardé, c’est tout cela qui est en soi valeur thérapeutique69. » Il serait en effet illusoire de penser que l’espace seul pourrait avoir des effets générateurs de comportements, comme si l’architecture pouvait produire des réactions spontanées ; c’est un ensemble d’éléments à la fois sociaux et matériels qui ne produisent d’effets que conjointement. Ainsi, au sein de l’hôpital psychiatrique, l’action du psychiatre doit-elle faire corps avec celle de l’institution, des règlements, des bâtiments – « ils jouent un effet d’ensemble70 » qui constitue précisément un milieu. L’internement psychiatrique crée donc de toutes pièces un nouveau milieu qu’il juge plus sain, auquel l’interné devrait s’adapter naturellement – à savoir par la naturalité de son rapport au milieu en général. Or, l’investissement politique de ce rapport naturel ne saurait se limiter au seul domaine des disciplines, tant il sera déployé dans le gouvernement de l’espace ouvert des villes.

    35Un changement d’échelle permet à Foucault, à partir de 1974, de se pencher non plus sur l’investissement local du rapport des hommes aux milieux disciplinaires, mais sur l’aménagement global des conditions d’existence des populations par l’État. Au fond, par cette problématique, Foucault retrouve son interrogation épistémologique sur les sciences de la vie, puisqu’il s’intéresse essentiellement à la transformation de la médecine à la fin du xviiie siècle. Foucault nomme « nosopolitique » la prise en charge collective des phénomènes de santé des populations à partir du xviiie siècle71 : là où l’état de santé d’une population devient un objectif essentiel du pouvoir politique, la connaissance des conditions de vie de cette population acquiert une importance nouvelle. Ainsi, « on voit qu’apparaît une fonction nouvelle : l’aménagement de la société comme milieu de bien-être physique, de santé optimale et de longévité72 ».

    36Cet aménagement requiert deux éléments solidaires : 1) une médicalisation de la famille qu’on tente de réorganiser en un « milieu physique dense, saturé, permanent, continu, qui enveloppe, maintient et favorise le corps de l’enfant73 ». Médicalisée, la famille est aussi médicalisante dans la mesure où, en tant que milieu immédiat de l’enfant, elle est censée fournir un cadre qui ne cesse d’en améliorer l’état mental et physique ; 2) l’apparition de l’hygiène publique, en particulier en milieu urbain qui constitue peut-être « le milieu le plus dangereux pour la population74 ». En effet, la médecine sociale prend en France une forme essentiellement urbaine, notamment en raison d’une inquiétude politico-sanitaire qui naît à l’égard de la ville au xviiie siècle. Or, avec l’émergence de l’hygiène publique s’opère selon Foucault un « déblocage historique » au sein de la médecine, précisément parce qu’elle commence à s’occuper non plus seulement des maladies au sens strict, mais aussi d’autres aspects de la vie sociale éventuellement pathogènes tels que la circulation de l’air ou la salubrité des lieux. Par ce déblocage, la médecine cesse d’être essentiellement clinique pour devenir sociale75, elle devient « une médecine des conditions de vie du milieu d’existence76 ». Au lieu d’être une médecine des malades et des maladies, elle tend à administrer les choses, aménager l’espace social en fonction des exigences de l’hygiène publique. Pour Foucault,

    cette médecine des choses esquissait déjà, sans toutefois que le terme apparaisse, le concept de milieu ambiant que les naturalistes de la fin du xviiie siècle, comme Cuvier, devaient développer. La relation entre l’organisme et le milieu s’est établie simultanément dans l’ordre des sciences naturelles et de la médecine par l’intermédiaire de la médecine urbaine. L’on n’est pas passé de l’analyse de l’organisme à l’analyse du milieu ambiant. La médecine est passée de l’analyse du milieu à celle des effets du milieu sur l’organisme et, finalement, à l’analyse de l’organisme lui-même77.

    37Le déblocage historique de la médecine fait ainsi apparaître un savoir médico-administratif appliqué à une population « qu’on encadre de toute une série de prescriptions qui concernent non seulement la maladie, mais les formes générales de l’existence et du comportement78 ». L’accent est mis principalement sur les possibilités de perméabilité et de modification de la population permises par l’avènement de l’hygiène publique. Les technologies disciplinaires individualisantes qui investissent le corps se trouvent alors redoublées par les technologies « massifiantes » qui prennent pour objet l’homme-espèce, l’homme en tant qu’être biologique ; ces deux aspects complémentaires constituent deux niveaux d’intervention sur les milieux de vie79. Ces technologies originellement médicales qui se développent autour du problème de la ville et de l’aménagement urbain, loin de se limiter aux problèmes de la ville, font partie pour Foucault d’une « rationalité gouvernementale qui va s’appliquer à l’ensemble du territoire80 ». En effet, le 17 mars 1976, lorsque Foucault formule pour la première fois au Collège de France son hypothèse désormais célèbre du biopouvoir, à savoir celle d’« une prise du pouvoir sur l’homme en tant qu’être vivant » ou plus simplement d’« une étatisation du biologique81 » au cours du xixe siècle, il en énumère les principaux domaines d’intervention, parmi lesquels il faut compter :

    La prise en compte des relations entre l’espèce humaine, les êtres humains en tant qu’espèce, en tant qu’êtres vivants, et puis leur milieu, leur milieu d’existence – que ce soient les effets bruts du milieu géographique, climatique, hydrographique. […] Et, également, le problème de ce milieu, en tant que ce n’est pas un milieu naturel et qu’il a des effets de retour sur la population ; un milieu qui a été créé par elle. Ce sera, essentiellement, le problème de la ville82.

    38Même s’il n’examine pas les racines théoriques de la question du milieu, Foucault voit bien que le problème de la ville constituait en quelque sorte le « laboratoire » de cette production des milieux humains, le point de cristallisation et de jonction des interrogations pratiques et des élaborations théoriques. En 1978, le chantier au Collège de France s’ouvre par une analyse des différentes formes de pouvoir et la manière dont elles investissent l’espace83. Foucault est alors en train d’analyser les propriétés de ce qu’il appelle « les dispositifs de sécurité » propres au libéralisme84, ces techniques de régulation des phénomènes de masse qui, loin de remplacer les formes de pouvoir juridico-légal ou disciplinaire, s’y ajoutent lorsque surgit la nécessité de prendre en charge la population. « La discipline prescrit, la loi interdit, la sécurité régule la réalité » et la ville constitue le domaine d’application privilégié de cette régulation. Foucault énumère alors une série de différences entre l’espace clos, « bâti », à la fois artificiel et réel des disciplines, et l’espace que régissent les dispositifs de sécurité. Contrairement aux disciplines qui construisent leurs propres espaces, la sécurité s’appuie sur des données matérielles, elle prend comme objet l’espace donné avec les variables, les risques, les flux qu’il comporte, afin de gérer ou réguler ces éléments. Le modèle spatial de la sécurité n’est plus la prison, mais la ville. Ainsi, la sécurité consiste non pas à réaliser un espace idéal, perfectionné, mais à réguler cet espace imparfait qu’est la ville.

    39Cette régulation de la ville, qui s’appuie sur les données matérielles, tend à analyser l’espace en fonction de ce qui peut s’y produire. Cette opération des dispositifs de sécurité est associée au concept de milieu par Foucault :

    La sécurité va essayer d’aménager un milieu en fonction d’événements ou de séries d’événements ou d’éléments possibles. […] L’espace dans lequel se déroulent des séries d’éléments aléatoires, c’est, je crois, à peu près cela que l’on appelle le milieu. Le milieu, c’est une notion bien sûr qui, en biologie, n’apparaît – vous ne le savez que trop – qu’avec Lamarck. C’est une notion qui, en revanche, existe déjà en physique, qui avait été utilisée par Newton et les newtoniens. Le milieu, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui est nécessaire pour rendre compte de l’action à distance d’un corps sur un autre. C’est donc bien le support et l’élément de circulation d’une action. C’est donc le problème de circulation et causalité qui est en question dans cette notion de milieu85.

    40Foucault reprend ici – on ne le sait « que trop » – les analyses de Canguilhem86 qui retracent l’histoire de la notion de milieu, de Newton jusqu’à Uexküll. Comme l’indique Canguilhem, le concept se déplace du domaine physique vers le domaine biologique, mais non pas encore dans la seconde moitié du xviiie siècle dont il est question dans ce cours. Foucault s’efforce ici de se situer au niveau épistémique de cette période : pour lui, l’action à distance d’un objet sur un autre, telle qu’elle s’exprime chez Newton, serait analogue à la manière dont les mécanismes de sécurité agissent à distance sur la population. Mais quelle serait la portée d’une telle analogie ? S’agit-il pour les responsables publics, pour les architectes et les magistrats de s’emparer d’un concept physique pour le traduire dans leurs pratiques ?

    Eh bien, je crois que les architectes, les urbanistes, les premiers urbanistes du xviiie siècle, sont précisément ceux qui ont, non pas utilisé la notion de milieu, car, autant que j’ai pu le voir, elle n’est jamais utilisée pour désigner les villes ni les espaces aménagés. En revanche, si la notion n’existe pas, je dirais que le schéma technique de la notion de milieu, l’espèce – comment dire ? – de structure pragmatique qui la dessine à l’avance est présente dans la manière dont les urbanistes essaient de réfléchir et de modifier l’espace humain. Les dispositifs de sécurité travaillent, fabriquent, organisent, aménagent un milieu avant même que la notion ait été formée et isolée87.

    41Une hypothèse concernant l’émergence du concept de milieu se trouve ainsi clairement formulée, mobilisant du même coup plusieurs modèles heuristiques dont il faudra expliciter le fonctionnement. Cette hypothèse peut en effet être saisie à partir de plusieurs points de vue. Premièrement, du point de vue de l’analyse des formes de pouvoir : l’aménagement d’un milieu humain serait le modus operandi des mécanismes de sécurité qui, au lieu d’ordonner par la loi ou de discipliner les corps, aspirent à réguler l’espace pour prévoir, estimer, modifier les comportements humains. Deuxièmement, du point de vue proprement historique : l’émergence de cette pratique d’aménagement des milieux est localisée dans la seconde moitié du xviiie siècle dans les techniques d’urbanisme ou de modification de l’espace public. Enfin, du point de vue d’une histoire épistémologique des concepts : lorsque ces pratiques d’aménagement des milieux émergent, le concept biologique de milieu n’est pas encore formé, mais se trouve en quelque sorte « anticipé » dans ces pratiques. En somme, simultanément à la mise en place des mécanismes de sécurité, on verrait « l’apparition non pas encore d’une notion de milieu, mais d’un projet, d’une technique politique qui s’adresserait au milieu88 ». Or, cette technologie politique fondée sur la régularité des réactions humaines qu’elle tend à réguler, à faire varier et à modifier trouve également d’autres points d’ancrage que la ville : Foucault prolonge alors sa généalogie vers un dernier terrain historiquement beaucoup plus proche.

    42En 1979, au Collège de France, Foucault commence à explorer l’analyse économique du comportement humain par l’ordolibéralisme allemand, puis par le néolibéralisme américain des années 1960-1970 du point de vue d’un gouvernement des milieux. L’enjeu est d’éclaircir l’application d’une grille économique aux phénomènes sociaux, de saisir la manière dont la rationalité économique ordo et néolibérale conçoit l’action humaine comme étant située dans un milieu économique qu’il s’agit d’aménager. Ici, l’homme économique apparaît non comme cet être naturel guidé par l’intérêt auquel il ne faudrait pas toucher – comme c’était le cas dans le cadre du libéralisme classique –, mais comme une figure dont on pourrait modifier le comportement économique à travers ce que Foucault appelle une « action environnementale89 ». Là où le xviiie siècle pensait un milieu médical, et le xixe siècle un milieu social, l’ordo et le néolibéralisme déploient au xxe siècle un ensemble de savoirs concernant le milieu économique. Or, le modèle d’une action à distance visant à intervenir sur les populations par l’aménagement du cadre même de leur existence continue à fonctionner dans cette nouvelle configuration.

    43Déjà, dans l’après-guerre, la Gesellschaftspolitik des ordolibéraux allemands, dans son effort de réorganisation de la société selon le modèle de l’entreprise, tendait à construire autour de l’individu un milieu de vie :

    Avec ce schéma de l’entreprise, ce qu’il s’agit de faire c’est que l’individu, pour employer le vocabulaire qui était classique et à la mode à l’époque des ordolibéraux, ne soit plus aliéné par rapport à son milieu de travail, et au temps de sa vie, et à son ménage, et à sa famille, et à son milieu naturel. Il s’agit de reconstituer autour de l’individu des points d’ancrage concrets, reconstitution de points d’ancrage qui forment ce que Rüstow appelait la Vitalpolitik90.

    44Cette politique vitale ferait donc recours à la notion d’Umwelt, centrale chez le biologiste von Uexküll et mobilisée aussi bien par Heidegger que par Goldstein dans l’après-guerre. Dans la mesure où l’Umwelt uexküllien peut être défini comme l’ensemble des éléments vitaux – ceux qui ont une signification pour un vivant –, il s’agit pour les ordolibéraux de constituer un milieu de vie qui soit apte à compenser les effets négatifs de la concurrence. Gouverner pour le marché implique ainsi de mener une « politique de cadre » à même de créer les conditions sociales permettant le bon fonctionnement du marché. En s’appuyant sur la proximité des ordolibéraux tels que Walter Eucken avec la phénoménologie husserlienne91, on pourrait souligner le fait qu’une phénoménologie de l’acteur économique en tant qu’il existe toujours-déjà dans le monde de la vie implique précisément de le considérer dans son milieu de vie. Pas plus que le sujet husserlien, l’homo œconomicus n’agit jamais dans un cadre vide ou neutre, il fait fond sur une socialité originaire dont l’intelligibilité est fondamentale pour l’économie. Pour Walter Eucken, au-delà de l’idée simpliste d’un conflit des intérêts, il faut que l’économie s’appuie sur d’autres sciences sociales pour comprendre le Lebenswelt de l’acteur économique, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles l’intérêt émerge92. En somme, il s’agit pour les ordolibéraux de créer un milieu protecteur autour des individus, sommés par ailleurs d’entrer en concurrence. À ceci s’oppose la radicalité du néolibéralisme américain qui aspire selon Foucault à la généralisation de la forme du marché – ce qui entraîne également une généralisation de l’économie comme domaine de savoir à l’ensemble des actions humaines.

    45À travers la théorie du capital humain et, par extension, de l’économique dans le champ non économique, une nouvelle grille d’intelligibilité des rapports sociaux et des comportements humains émerge, appliquant à toute conduite rationnelle une lecture économique. Selon Foucault, si le néolibéralisme américain des années 1960 ne s’intéresse pas tellement aux milieux de vie concrets des agents économiques, il concentre ses efforts à rendre économique ce qui ne l’était pas auparavant, à installer le principe économique d’une « allocation optimale de ressources limitées à des fins alternatives » comme principe d’intelligibilité de l’ensemble du champ social. L’homo œconomicus ne peut exister que là où le comportement de l’individu peut être considéré comme rationnel, à savoir désireux d’allouer ses ressources rares à une fin précise et ceci à la fin d’une délibération réfléchie. Or, un économiste comme Gary Becker trouve cette grille d’application insuffisante dans la mesure où selon lui une conduite humaine peut être considérée comme étant économique si elle n’est pas « aléatoire par rapport au réel » :

    Toute conduite qui va répondre de façon systématique à des modifications dans les variables du milieu, doit pouvoir relever d’une analyse économique, autrement dit toute conduite, comme dit Becker, « qui accepte la réalité ». L’homo œconomicus, c’est celui qui accepte la réalité. […] La conduite rationnelle, c’est toute conduite qui est sensible à des modifications dans les variables du milieu et qui y répond de façon non aléatoire, de façon systématique, et l’économie va donc pouvoir se définir comme la science de la systématicité des réponses aux variables du milieu93.

    46Que signifie cette « acceptation du réel » ? Il s’agit non pas tant d’une simple adaptation à la réalité que du comportement d’un individu qui prend en compte les variations de son milieu. En effet, comment un individu décide-t-il d’accorder ses ressources limitées à une fin x et non pas à une fin y, sinon par un processus de sélection qui se soumet aux variables d’un milieu ? Cette analyse double permet donc de saisir précisément la maniabilité de l’homme économique, défini comme « celui qui va répondre systématiquement à des modifications que l’on introduit artificiellement dans son milieu94 ». Cette nouvelle figure d’homo œconomicus constitue à la fois une forme de savoir économique et un support d’action politique, puisque cette grille d’intelligibilité du comportement humain permet au pouvoir d’agir sur ce comportement en agissant sur son milieu.

    47On le voit bien, Foucault esquisse par là une continuité entre le libéralisme et le néolibéralisme, le fil conducteur du concept de milieu qui va de l’aménagement urbain en France au xviiie siècle à l’analyse économique des comportements humains aux États-Unis dans les années 1970. Or, il indique également la possibilité d’un nouveau domaine d’analyse, adossé à la biopolitique, qui étudierait « les technologies environnementales de pouvoir95 ». Selon Foucault, ces technologies environnementales doivent considérer chaque individu comme un joueur et n’intervenir que sur un environnement où il pourra jouer ; contrairement à la technologie disciplinaire de la normalisation, ils tentent de modifier non pas la mentalité des joueurs, mais les règles du jeu. Et les notes de Foucault se terminent par la question suivante : « Mais est-ce considérer qu’on a affaire à des sujets naturels96 ? » L’interrogation de Foucault porte bien ici sur un naturalisme qui serait propre au néolibéralisme : la tendance principale du libéralisme comme du néolibéralisme consiste à régler le gouvernement à la rationalité des gouvernés mais, contrairement au libéralisme qui affirme la recherche naturelle de l’intérêt par l’homme économique, le néolibéralisme tendrait à construire des milieux pour créer, stimuler ou réguler l’intérêt, voire le désir. Malgré cette différence de taille, une même rationalité politique serait à l’œuvre dans les deux cas : il s’agirait de gouverner les populations à travers des interventions qui portent non pas directement sur les individus, mais indirectement sur leurs milieux.

    48On a vu comment s’articulait chez Foucault le parcours d’un concept avant même son apparition, de ce milieu du xviiie siècle où d’autres émergences conceptuelles annonçaient sa lente élaboration, jusqu’à sa dissémination dans des champs de savoir multiples. Il témoigne d’un terrain hybride où l’épistémologie, l’histoire et la politique s’enchevêtrent, tant il est vrai que le concept de milieu est assignable à la fois à une histoire épistémologique des concepts biologiques qu’à une histoire sociale des pratiques de gouvernement. Toutefois, si le parcours foucaldien a le mérite d’exposer la complexité du concept, il impose deux nouvelles questions.

    49Comment concevoir l’unité de pratiques et de rationalités aussi diverses et éloignées dans le temps ? Dans quelle mesure peut-on justifier la continuité du thème de milieu, entre d’une part la rationalité politique qui gouverne les pratiques d’aménagement urbain ou d’hygiénisme des xviiie et xixe siècles, et d’autre part la rationalité économique néolibérale des années 1970 qui généralise le calcul des coûts à l’ensemble des actions humaines ? Entre le caractère physique du milieu urbain et le caractère immatériel d’un milieu défini comme l’ensemble des variables d’une décision économique, on a le droit d’être perplexe quant à l’unité proposée par Foucault, tant on ne dispose pas d’une analyse de la continuité qui permettrait de passer du premier au deuxième niveau. La mésopolitique est esquissée à plusieurs reprises sans pour autant être élaborée comme un domaine d’investigation propre par Foucault, qui laisse les fragments épars d’une histoire complexe à ses lecteurs.

    50La seconde difficulté méthodologique concerne plus directement la nature de l’histoire pratiquée. Du concept de milieu, Foucault propose trois histoires, chacune adossée à une historiographie distincte : la première privilégie une anticipation du concept, sa lente élaboration dans d’autres formes discursives au xviiie siècle (Histoire de la folie) ; la deuxième situe son émergence dans la « transformation Cuvier » qui détache le vivant du reste des êtres tout en le rattachant à ses conditions d’existence, esquissant une rupture épistémologique qui contredit la première alternative d’une lente élaboration (Les mots et les choses) ; enfin, la troisième accorde un rôle majeur aux pratiques d’urbanisme et de la médecine sociale qui serviraient de fondement à l’élaboration du concept, contredisant à son tour les deux premières alternatives (Sécurité, territoire, population). Une histoire des représentations discursives, une histoire des seuils épistémologiques, une histoire des pratiques qui anticipent le concept se trouvent ainsi tour à tour mobilisées.

    51Il n’est donc pas aisé de « faire une généalogie de la mésopolitique » à partir des seuls indices foucaldiens. On aurait pu sans doute imaginer une construction théorique purement « foucaldienne » qui reprendrait à l’infini les refrains du biopouvoir et de la gouvernementalité pour les reformuler à l’aune du thème prometteur de l’« Anthropocène ». On tentera ici plutôt de poursuivre un travail que Foucault et Canguilhem semblent avoir engagé sans avoir préétabli les procédés qu’il convient de suivre lorsqu’on veut saisir l’histoire moderne de la mésopolitique. À partir des prémisses fournis par Canguilhem et Foucault, il convient à présent de mettre à l’épreuve cette hypothèse mésopolitique, au croisement de la connaissance et du gouvernement des milieux de vie.

    Notes de bas de page

    1 Un double étonnement est affiché en général lorsqu’on associe Michel Foucault et les questions environnementales : les foucaldiens craignent qu’on veuille transformer le penseur en militant écologiste, et les écologistes sont irrités de voir Foucault partout, même dans l’écologie. Pour rassurer les deux parties, il importe de signaler qu’on essaie simplement de saisir ce que Foucault permet de comprendre à l’histoire de la mésopolitique.

    2 Voir Florian Charvolin, L’invention de l’environnement en France, op. cit.

    3 Il s’agit des cours consultés aux archives Canguilhem déposées au Caphes, intitulés « Philosophie et biologie » (1946-1948 ; GC 12.1.8) et « Nature et valeur du concept » (1945 ; GC 12.1.1). Pour les citations, nous indiquerons les numéros de feuillets tels qu’ils sont classés au Caphes.

    4 « Philosophie et biologie », f. 15.

    5 Ibid., f. 6. Je souligne.

    6 Ibid.

    7 Ibid., f. 7.

    8 Ibid., f. 6.

    9 « Descartes et la technique » (1937), dans G. Canguilhem, Œuvres complètes, 1, Écrits philosophiques et politiques (1926-1939), Paris, Vrin, 2011, p. 490.

    10 Ibid., p. 497-498.

    11 « Activité technique et création » (1938), dans ibid., p. 503.

    12 Ibid., p. 503-504. Pour appuyer cette idée de l’antériorité de la technique sur la science, Canguilhem y évoque la genèse de la biologie, qui serait « peu à peu sortie des pratiques de chasse, d’élevage, de médecine, d’agriculture ».

    13 Id., « Descartes et la technique », art. cité, p. 497.

    14 Id., Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 2008 [1943 et 1963], p. 80.

    15 Ibid., p. 50. Ou encore : « Ce qui est profondément anormal, c’est l’indifférence du vivant à ses conditions de vie, à la qualité de ses échanges avec le milieu », p. 57.

    16 Ibid., p. 150.

    17 « La technique est une activité qui s’enracine dans l’effort spontané du vivant pour dominer le milieu et l’organiser selon ses valeurs de vivant. […] Toute technique humaine est inscrite dans la vie, c’est-à-dire dans une activité d’information et d’assimilation de la matière. » Ibid., p. 80. Barbara Stiegler a bien mis en évidence ce que cette hypothèse canguilhemienne d’une normativité biologique devait à Nietzsche. Ce qui rapproche les deux auteurs, c’est la problématisation des événements qui se produisent à l’interface du vivant et de son milieu. Barbara Stiegler, « De Canguilhem à Nietzsche : la normativité du vivant », dans Guillaume le Blanc (dir.), Lectures de Canguilhem. Le normal et le pathologique, Paris, ENS Éditions, 2000, p. 85-101, ici p. 96.

    18 G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, op. cit., p. 113.

    19 Ibid., 102.

    20 Ce que, bien entendu, reconnaît Canguilhem dans le chapitre « Du social au vital », rédigé vingt ans après la publication de Le normal et le pathologique, lorsqu’il affirme que la régulation sociale « mime » la régulation organique sans s’y identifier. Ibid., p. 189-191.

    21 Sur le contexte de cette enquête, voir la belle présentation de Michele Cammelli, dans G. Canguilhem, Écrits philosophiques et politiques, op. cit., p. 515 et suiv. Cammelli souligne une période de transition dans la vie intellectuelle de Canguilhem, marquée par la fin de son engagement pacifiste, la fidélité à son maître Alain, le début de ses études de médecine et son déplacement vers une position antifasciste.

    22 « Le fascisme et les paysans », dans G. Canguilhem, Écrits philosophiques et politiques, op. cit., p. 540.

    23 Ibid., p. 547.

    24 Michele Cammelli a donc raison de souligner que la géographie humaine de Vidal de La Blache constitue pour Canguilhem « le lieu privilégié de problématisation de questions théoriques qui vont bien au-delà de son champ spécifique de recherche, notamment celle du rapport entre le vivant et son milieu et celle du rôle de l’activité technique dans la transformation du milieu ». M. Cammelli, « Présentation », art. cité, p. 525.

    25 G. Canguilhem, « L’homme et le sol », Cours à l’Institut agronomique, 1939-1949, archives Caphes, GC.10.4.3, f. 5.

    26 Ibid., f. 12.

    27 Pour Canguilhem, comme l’indique Pierre Macherey, « définir le concept, c’est formuler un problème ; le repérage d’une origine est aussi l’identification d’un problème ». P. Macherey, « La philosophie de la science de Georges Canguilhem » [1964], dans De Canguilhem à Foucault. La force des normes, Paris, La Fabrique, 2009, p. 54-55.

    28 G. Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité ; rédigé en 1946-1947 et remanié pour sa publication en 1965.

    29 Ibid., p. 165.

    30 Ibid., p. 165-166.

    31 Voir Étienne Balibar, « Ego sum, ego existo. Descartes au point d’hérésie », Bulletin de la Société française de philosophie, 86/3, 1992, p. 92-95. Pour le point d’hérésie de la grammaire générale, voir Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 115.

    32 Georges Canguilhem, « Le vivant et le milieu », art. cité, p. 185.

    33 Voir infra, chapitre 1.

    34 Ibid., p. 170. Voir, sur Comte, infra, chapitre 7.

    35 Ibid., p. 172.

    36 Ibid., p. 182.

    37 Ibid., p. 184.

    38 Ibid., p. 195, 188.

    39 Ibid., p. 197.

    40 Georges Canguilhem, « Milieu et normes de l’homme au travail », Œuvres complètes, Paris, Vrin, 2015, t. IV, p. 291 et suiv.

    41 Id., « Qu’est-ce que la psychologie ? », Revue de métaphysique et de morale, 1, 1958, p. 12-25.

    42 Id., « Le cerveau et la pensée » [1980], repris dans Georges Canguilhem. Philosophe, historien des sciences, Paris, Albin Michel, 1992, p. 11-33.

    43 Id., « Milieu et normes de l’homme au travail », art. cité, p. 2.

    44 Id., « Qu’est-ce que la psychologie ? », art. cité, p. 12.

    45 Id., « Le cerveau et la pensée », art. cité, p. 28.

    46 Le chapitre intitulé « La grande peur » esquisse une archéologie du concept de milieu (Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1961, p. 443 et suiv.). Ici, le niveau d’analyse de Foucault n’est pas loin d’une histoire des concepts, qui se trouve couplée à une histoire des « mentalités et des représentations » dont il avouera plus tard qu’il ne s’était pas complètement débarrassé.

    47 Ibid., p. 454.

    48 Ibid., p. 456.

    49 Ibid., p. 457.

    50 Ibid., p. 462.

    51 Ibid., p. 460.

    52 Contrairement à l’image positive du concept de milieu tel que Canguilhem le pense et que Foucault définit comme « le lieu des adaptations, des influences réciproques ou des régulations ; l’espace dans lequel l’être vivant peut déployer et imposer ses normes de vie ». Ibid., p. 466. Ce contraste entre les significations du concept de milieu, négative au xviiie siècle et positive au xxe siècle, intrigue Foucault, même s’il ne cherche pas à en déceler les raisons. Ce sera un des objectifs de Canguilhem dans « Le vivant et son milieu ».

    53 Ibid., p. 466.

    54 Ibid., p. 468, 471.

    55 Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 281.

    56 Ibid., p. 285-286.

    57 Ibid., p. 286.

    58 Ibid., p. 305.

    59 M. Foucault, « La situation de Cuvier dans l’histoire de la biologie », dans Id., Dits et Écrits, op. cit., vol. 1, p. 925.

    60 Ibid.

    61 Le chapitre III ci-dessous revient sur cet aspect concernant la physiologie du xviiie siècle, qui constitue sans doute le maillon faible dans Les mots et les choses : pourquoi l’autonomisation du vivant est située chez Cuvier et non pas chez Haller et Bordeu qui posent l’irritabilité comme une propriété vitale ?

    62 Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France (1973-1974), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 2003.

    63 Id., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

    64 Id., Histoire de la folie à l’âge classique, op. cit., p. 497-498.

    65 Id., Surveiller et punir, op. cit., p. 174.

    66 Ibid., p. 27.

    67 « La marge par laquelle la prison excède la détention est remplie en fait par des techniques de type disciplinaire. Et ce supplément disciplinaire par rapport au juridique, c’est cela, en somme, qui s’est appelé le “pénitentiaire”. » Ibid., p. 288.

    68 « Je crois que, en fait, le droit qui partage le permis et le défendu n’est en fait qu’un instrument de pouvoir finalement assez inadéquat et assez irréel et abstrait. Que, concrètement, les relations de pouvoir sont beaucoup plus complexes, et c’est justement tout cet extrajuridique, toutes ces contraintes extra-juridiques qui pèsent sur les individus et qui traversent le corps social ; c’est cela que j’ai essayé d’analyser. » « Le pouvoir, une bête magnifique », dans Id., Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 378 (1977).

    69 Id., Le pouvoir psychiatrique, op. cit., p. 104.

    70 Ibid., p. 103.

    71 Voir Id., « La politique de la santé au xviiie siècle » [1976], dans Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 14 et suiv.

    72 Ibid., p. 17.

    73 Ibid., p. 19. On retrouve ici la problématique de la famille comme « milieu », traitée en partie dans le cours Le pouvoir psychiatrique, op. cit.

    74 Id., « La politique de la santé au xviiie siècle », art. cité, p. 24.

    75 Id., « Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ? » [1976], dans Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 50.

    76 Id., « La naissance de la médecine sociale », dans ibid., p. 222.

    77 Ibid., p. 222.

    78 Id., « La politique de la santé au xviiie siècle », art. cité, p. 23.

    79 La volonté de savoir n’évoque le problème de milieu qu’indirectement : le pouvoir qui investit les processus biologiques de la population concerne « la prolifération, les naissances et la mortalité, le niveau de santé, la durée de vie, la longévité avec toutes les conditions qui peuvent les faire varier ». Id., Histoire de la sexualité, 1, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 183. Je souligne. Une intervention politique sur les milieux d’existence concerne la variation des conditions dans lesquelles l’État fait vivre les populations.

    80 Id., « Espace, savoir et pouvoir » [1982], dans Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 1090-1091.

    81 Id., Il faut défendre la société. Cours au Collège de France (1975-1976), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 1997, p. 213.

    82 Ibid., p. 218.

    83 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 2004, p. 3 et suiv.

    84 On le sait, la particularité de l’approche foucaldienne du libéralisme réside avant tout dans sa méthode, qui consiste à l’étudier non pas comme une idéologie, mais comme une pratique dont il faut relever la rationalité. Il s’agit de saisir « l’instance de la réflexion dans la pratique de gouvernement ». Ainsi par la « gouvernementalité », Foucault entend le fait de conduire les conduites, et plus précisément « l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique, quoique très complexe, de pouvoir qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité » (ibid., p. 111).

    85 Ibid., p. 22.

    86 G. Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité.

    87 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 22.

    88 Ibid., p. 25.

    89 Pour une analyse plus détaillée de ce point, voir Ferhat Taylan, « L’interventionnisme environnemental, une stratégie néolibérale », Raisons politiques, 52, novembre 2013, p. 77-88.

    90 Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), p. 247-248.

    91 Voir Rainer Klump, « On The Phenomenological Roots of German Ordnungstheorie: What Walter Eucken ows to Edmund Husserl », dans Patricia Commun (dir.), L’ordolibéralisme allemand. Aux sources de l’économie sociale de marché, Cergy-Pontoise, CIRAC/CICC, 2003.

    92 Voir François Bilger, La pensée économique libérale dans l’Allemagne contemporaine, Paris, Librairie générale, 1964.

    93 Ibid., p. 273. Je souligne.

    94 Ibid., p. 274.

    95 L’expression se trouve dans les notes de la leçon du 21 mars 1979, et on peut penser que Foucault utilise le terme « environnemental » comme un dérivé de environment, la traduction anglaise du terme de milieu. Voir ibid., p. 266.

    96 Ibid.

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    1 Un double étonnement est affiché en général lorsqu’on associe Michel Foucault et les questions environnementales : les foucaldiens craignent qu’on veuille transformer le penseur en militant écologiste, et les écologistes sont irrités de voir Foucault partout, même dans l’écologie. Pour rassurer les deux parties, il importe de signaler qu’on essaie simplement de saisir ce que Foucault permet de comprendre à l’histoire de la mésopolitique.

    2 Voir Florian Charvolin, L’invention de l’environnement en France, op. cit.

    3 Il s’agit des cours consultés aux archives Canguilhem déposées au Caphes, intitulés « Philosophie et biologie » (1946-1948 ; GC 12.1.8) et « Nature et valeur du concept » (1945 ; GC 12.1.1). Pour les citations, nous indiquerons les numéros de feuillets tels qu’ils sont classés au Caphes.

    4 « Philosophie et biologie », f. 15.

    5 Ibid., f. 6. Je souligne.

    6 Ibid.

    7 Ibid., f. 7.

    8 Ibid., f. 6.

    9 « Descartes et la technique » (1937), dans G. Canguilhem, Œuvres complètes, 1, Écrits philosophiques et politiques (1926-1939), Paris, Vrin, 2011, p. 490.

    10 Ibid., p. 497-498.

    11 « Activité technique et création » (1938), dans ibid., p. 503.

    12 Ibid., p. 503-504. Pour appuyer cette idée de l’antériorité de la technique sur la science, Canguilhem y évoque la genèse de la biologie, qui serait « peu à peu sortie des pratiques de chasse, d’élevage, de médecine, d’agriculture ».

    13 Id., « Descartes et la technique », art. cité, p. 497.

    14 Id., Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 2008 [1943 et 1963], p. 80.

    15 Ibid., p. 50. Ou encore : « Ce qui est profondément anormal, c’est l’indifférence du vivant à ses conditions de vie, à la qualité de ses échanges avec le milieu », p. 57.

    16 Ibid., p. 150.

    17 « La technique est une activité qui s’enracine dans l’effort spontané du vivant pour dominer le milieu et l’organiser selon ses valeurs de vivant. […] Toute technique humaine est inscrite dans la vie, c’est-à-dire dans une activité d’information et d’assimilation de la matière. » Ibid., p. 80. Barbara Stiegler a bien mis en évidence ce que cette hypothèse canguilhemienne d’une normativité biologique devait à Nietzsche. Ce qui rapproche les deux auteurs, c’est la problématisation des événements qui se produisent à l’interface du vivant et de son milieu. Barbara Stiegler, « De Canguilhem à Nietzsche : la normativité du vivant », dans Guillaume le Blanc (dir.), Lectures de Canguilhem. Le normal et le pathologique, Paris, ENS Éditions, 2000, p. 85-101, ici p. 96.

    18 G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, op. cit., p. 113.

    19 Ibid., 102.

    20 Ce que, bien entendu, reconnaît Canguilhem dans le chapitre « Du social au vital », rédigé vingt ans après la publication de Le normal et le pathologique, lorsqu’il affirme que la régulation sociale « mime » la régulation organique sans s’y identifier. Ibid., p. 189-191.

    21 Sur le contexte de cette enquête, voir la belle présentation de Michele Cammelli, dans G. Canguilhem, Écrits philosophiques et politiques, op. cit., p. 515 et suiv. Cammelli souligne une période de transition dans la vie intellectuelle de Canguilhem, marquée par la fin de son engagement pacifiste, la fidélité à son maître Alain, le début de ses études de médecine et son déplacement vers une position antifasciste.

    22 « Le fascisme et les paysans », dans G. Canguilhem, Écrits philosophiques et politiques, op. cit., p. 540.

    23 Ibid., p. 547.

    24 Michele Cammelli a donc raison de souligner que la géographie humaine de Vidal de La Blache constitue pour Canguilhem « le lieu privilégié de problématisation de questions théoriques qui vont bien au-delà de son champ spécifique de recherche, notamment celle du rapport entre le vivant et son milieu et celle du rôle de l’activité technique dans la transformation du milieu ». M. Cammelli, « Présentation », art. cité, p. 525.

    25 G. Canguilhem, « L’homme et le sol », Cours à l’Institut agronomique, 1939-1949, archives Caphes, GC.10.4.3, f. 5.

    26 Ibid., f. 12.

    27 Pour Canguilhem, comme l’indique Pierre Macherey, « définir le concept, c’est formuler un problème ; le repérage d’une origine est aussi l’identification d’un problème ». P. Macherey, « La philosophie de la science de Georges Canguilhem » [1964], dans De Canguilhem à Foucault. La force des normes, Paris, La Fabrique, 2009, p. 54-55.

    28 G. Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité ; rédigé en 1946-1947 et remanié pour sa publication en 1965.

    29 Ibid., p. 165.

    30 Ibid., p. 165-166.

    31 Voir Étienne Balibar, « Ego sum, ego existo. Descartes au point d’hérésie », Bulletin de la Société française de philosophie, 86/3, 1992, p. 92-95. Pour le point d’hérésie de la grammaire générale, voir Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 115.

    32 Georges Canguilhem, « Le vivant et le milieu », art. cité, p. 185.

    33 Voir infra, chapitre 1.

    34 Ibid., p. 170. Voir, sur Comte, infra, chapitre 7.

    35 Ibid., p. 172.

    36 Ibid., p. 182.

    37 Ibid., p. 184.

    38 Ibid., p. 195, 188.

    39 Ibid., p. 197.

    40 Georges Canguilhem, « Milieu et normes de l’homme au travail », Œuvres complètes, Paris, Vrin, 2015, t. IV, p. 291 et suiv.

    41 Id., « Qu’est-ce que la psychologie ? », Revue de métaphysique et de morale, 1, 1958, p. 12-25.

    42 Id., « Le cerveau et la pensée » [1980], repris dans Georges Canguilhem. Philosophe, historien des sciences, Paris, Albin Michel, 1992, p. 11-33.

    43 Id., « Milieu et normes de l’homme au travail », art. cité, p. 2.

    44 Id., « Qu’est-ce que la psychologie ? », art. cité, p. 12.

    45 Id., « Le cerveau et la pensée », art. cité, p. 28.

    46 Le chapitre intitulé « La grande peur » esquisse une archéologie du concept de milieu (Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1961, p. 443 et suiv.). Ici, le niveau d’analyse de Foucault n’est pas loin d’une histoire des concepts, qui se trouve couplée à une histoire des « mentalités et des représentations » dont il avouera plus tard qu’il ne s’était pas complètement débarrassé.

    47 Ibid., p. 454.

    48 Ibid., p. 456.

    49 Ibid., p. 457.

    50 Ibid., p. 462.

    51 Ibid., p. 460.

    52 Contrairement à l’image positive du concept de milieu tel que Canguilhem le pense et que Foucault définit comme « le lieu des adaptations, des influences réciproques ou des régulations ; l’espace dans lequel l’être vivant peut déployer et imposer ses normes de vie ». Ibid., p. 466. Ce contraste entre les significations du concept de milieu, négative au xviiie siècle et positive au xxe siècle, intrigue Foucault, même s’il ne cherche pas à en déceler les raisons. Ce sera un des objectifs de Canguilhem dans « Le vivant et son milieu ».

    53 Ibid., p. 466.

    54 Ibid., p. 468, 471.

    55 Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 281.

    56 Ibid., p. 285-286.

    57 Ibid., p. 286.

    58 Ibid., p. 305.

    59 M. Foucault, « La situation de Cuvier dans l’histoire de la biologie », dans Id., Dits et Écrits, op. cit., vol. 1, p. 925.

    60 Ibid.

    61 Le chapitre III ci-dessous revient sur cet aspect concernant la physiologie du xviiie siècle, qui constitue sans doute le maillon faible dans Les mots et les choses : pourquoi l’autonomisation du vivant est située chez Cuvier et non pas chez Haller et Bordeu qui posent l’irritabilité comme une propriété vitale ?

    62 Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France (1973-1974), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 2003.

    63 Id., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

    64 Id., Histoire de la folie à l’âge classique, op. cit., p. 497-498.

    65 Id., Surveiller et punir, op. cit., p. 174.

    66 Ibid., p. 27.

    67 « La marge par laquelle la prison excède la détention est remplie en fait par des techniques de type disciplinaire. Et ce supplément disciplinaire par rapport au juridique, c’est cela, en somme, qui s’est appelé le “pénitentiaire”. » Ibid., p. 288.

    68 « Je crois que, en fait, le droit qui partage le permis et le défendu n’est en fait qu’un instrument de pouvoir finalement assez inadéquat et assez irréel et abstrait. Que, concrètement, les relations de pouvoir sont beaucoup plus complexes, et c’est justement tout cet extrajuridique, toutes ces contraintes extra-juridiques qui pèsent sur les individus et qui traversent le corps social ; c’est cela que j’ai essayé d’analyser. » « Le pouvoir, une bête magnifique », dans Id., Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 378 (1977).

    69 Id., Le pouvoir psychiatrique, op. cit., p. 104.

    70 Ibid., p. 103.

    71 Voir Id., « La politique de la santé au xviiie siècle » [1976], dans Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 14 et suiv.

    72 Ibid., p. 17.

    73 Ibid., p. 19. On retrouve ici la problématique de la famille comme « milieu », traitée en partie dans le cours Le pouvoir psychiatrique, op. cit.

    74 Id., « La politique de la santé au xviiie siècle », art. cité, p. 24.

    75 Id., « Crise de la médecine ou crise de l’antimédecine ? » [1976], dans Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 50.

    76 Id., « La naissance de la médecine sociale », dans ibid., p. 222.

    77 Ibid., p. 222.

    78 Id., « La politique de la santé au xviiie siècle », art. cité, p. 23.

    79 La volonté de savoir n’évoque le problème de milieu qu’indirectement : le pouvoir qui investit les processus biologiques de la population concerne « la prolifération, les naissances et la mortalité, le niveau de santé, la durée de vie, la longévité avec toutes les conditions qui peuvent les faire varier ». Id., Histoire de la sexualité, 1, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 183. Je souligne. Une intervention politique sur les milieux d’existence concerne la variation des conditions dans lesquelles l’État fait vivre les populations.

    80 Id., « Espace, savoir et pouvoir » [1982], dans Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 1090-1091.

    81 Id., Il faut défendre la société. Cours au Collège de France (1975-1976), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 1997, p. 213.

    82 Ibid., p. 218.

    83 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 2004, p. 3 et suiv.

    84 On le sait, la particularité de l’approche foucaldienne du libéralisme réside avant tout dans sa méthode, qui consiste à l’étudier non pas comme une idéologie, mais comme une pratique dont il faut relever la rationalité. Il s’agit de saisir « l’instance de la réflexion dans la pratique de gouvernement ». Ainsi par la « gouvernementalité », Foucault entend le fait de conduire les conduites, et plus précisément « l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique, quoique très complexe, de pouvoir qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité » (ibid., p. 111).

    85 Ibid., p. 22.

    86 G. Canguilhem, « Le vivant et son milieu », art. cité.

    87 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 22.

    88 Ibid., p. 25.

    89 Pour une analyse plus détaillée de ce point, voir Ferhat Taylan, « L’interventionnisme environnemental, une stratégie néolibérale », Raisons politiques, 52, novembre 2013, p. 77-88.

    90 Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), p. 247-248.

    91 Voir Rainer Klump, « On The Phenomenological Roots of German Ordnungstheorie: What Walter Eucken ows to Edmund Husserl », dans Patricia Commun (dir.), L’ordolibéralisme allemand. Aux sources de l’économie sociale de marché, Cergy-Pontoise, CIRAC/CICC, 2003.

    92 Voir François Bilger, La pensée économique libérale dans l’Allemagne contemporaine, Paris, Librairie générale, 1964.

    93 Ibid., p. 273. Je souligne.

    94 Ibid., p. 274.

    95 L’expression se trouve dans les notes de la leçon du 21 mars 1979, et on peut penser que Foucault utilise le terme « environnemental » comme un dérivé de environment, la traduction anglaise du terme de milieu. Voir ibid., p. 266.

    96 Ibid.

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