Introduction
p. 7-20
Texte intégral
1Dans une phrase peu remarquée qui ouvrait l’édition française du Panoptique de Jeremy Bentham, Étienne Dumont – le collaborateur suisse du philosophe anglais – formulait explicitement ce qu’on propose d’appeler ici la mésopolitique, lorsqu’il conseillait aux gouvernements de faire usage « d’un instrument très énergique et très utile, qui consiste à se rendre maître de tout ce qui peut arriver à un certain nombre d’hommes, à disposer tout ce qui les environne, de manière à opérer sur eux l’impression que l’on veut produire1 ». Dumont présente ainsi une version de la pensée de Bentham particulièrement attachée à l’action environnementale, insistant notamment sur le « choix des objets dont on entoure » les hommes et la nécessité de les contrôler. Aménager l’environnement afin de créer un effet de réforme sociale aurait pu paraître comme une idée isolée, spécifique à l’utilitarisme anglais, si quelques décennies auparavant Rousseau n’avait élaboré sa « morale sensitive » visant précisément à prendre le contrôle des objets dont les hommes sont entourés2. Avoir une prise sur l’environnement qui affecte les hommes pour qu’ils puissent en contrôler les effets va de pair chez Rousseau avec une pédagogie environnementale, dans la mesure où le gouverneur agit sur l’enfant en disposant, « par rapport à lui, de tout ce qui l’environne3 ». Chez Bentham comme chez Rousseau, la mésopolitique, à savoir cette stratégie visant à gouverner les hommes par l’aménagement de leur milieu, apparaît alors comme un projet politique pleinement assumé, rendu possible par une série de connaissances inédites concernant les effets de l’environnement sur les vivants. Loin de se cantonner au seul domaine des réflexions philosophiques, cette stratégie mésopolitique est en effet à l’œuvre dans de nombreuses pratiques modernes allant de l’aménagement des villes à l’acclimatement des colons ; elle est explicitement soutenue par des médecins, architectes et ingénieurs soucieux d’exercer une action sociale par la transformation des milieux de vie ; elle est au fondement même des sciences sociales naissantes qui, de Montesquieu à Durkheim en passant par Comte, ne cessent de réfléchir au gouvernement de la société par la structuration de son milieu. Le gouvernement des hommes par leur milieu de vie paraît alors constitutif de l’expérience moderne de l’environnement, bien qu’il en soit sans doute l’aspect le moins exploré.
2Connaît-on vraiment la manière dont cette modernité a fait l’expérience de son environnement, la manière dont elle l’a pensé comme problème politique, scientifique et philosophique ? Il existe en effet un récit assez classique de cette histoire : insoucieuse des effets qu’elle engendre sur une nature qu’elle exploite pour en extraire des richesses, la modernité se découvrirait écologiste à ce moment décisif où, dans la seconde moitié du xixe siècle, il s’est agi pour la première fois de protéger un environnement sauvage, lorsque les premiers parcs naturels furent implantés aux États-Unis. Selon ce récit, l’environnement n’apparaît comme un problème que lorsqu’on prend enfin la mesure de sa destruction. Autrement dit, la modernité serait caractérisée par un profond oubli de l’environnement, notamment dans la pensée sociale et politique, qui semble contraster avec l’inflation discursive qu’a connue ce thème depuis la prise de conscience écologique récente. En somme, il n’y aurait pas de science de l’environnement avant Darwin, pas d’écologie politique avant la guerre de Vietnam.
3Or les savants et les philosophes des xviiie et xixe siècles ont pensé l’environnement, non de manière périphérique ou secondaire, mais jusqu’à en faire une préoccupation centrale de leur pensée scientifique et politique. À rebours du récit historique selon lequel l’environnement serait exclu du champ des sciences ou de l’action politique modernes, on tentera ici de mettre au jour l’investissement politico-scientifique massif, à partir de la seconde moitié du xviiie siècle, du rapport des hommes à leur entourage en France et en Europe. L’histoire environnementale récente a bien mis en évidence l’élaboration d’une véritable réflexion environnementale moderne, avec une série de résistances et d’inquiétudes dont la réminiscence s’avère tout à fait cruciale aujourd’hui4. Or, il convient d’aller plus avant dans cette exploration critique de la réflexivité environnementale moderne, à laquelle une épistémologie historique de l’environnement pourrait contribuer à sa façon. S’inscrivant dans cette perspective, cet ouvrage porte sur les manières dont la modernité européenne a objectivé et problématisé les rapports qu’ont noués les vivants – dont les humains – avec leur entourage. Il concerne plus spécifiquement l’intersection des savoirs environnementaux émergents avec les techniques de gouvernement des humains, car, comme on le montrera en détail, ces deux aspects paraissent inséparables.
Sous l’environnement, le milieu
4Les connaissances multiformes des effets des milieux sur les vivants humains – fournies aussi bien par les sciences naturelles que les sciences de l’homme et de la société –, ont été accompagnées dès le xviiie siècle par une série de stratégies et de techniques de gouvernement de ces milieux. Seulement, pour s’en apercevoir, il est nécessaire de faire un pas de côté : plutôt que de projeter le concept anachronique d’environnement sur la manière dont on a pensé les rapports des vivants à leur entourage5 dès la seconde moitié du xviiie siècle, il s’agit de déterrer une série de concepts et de pratiques qui semblent émerger à ce moment-là. En France, l’entourage des hommes n’a pas toujours été appelé environnement6, puisqu’il a été d’abord pensé à travers les concepts de climat et de circonstances environnantes, avant que Cuvier n’évoque les conditions d’existence et Auguste Comte le milieu au début du xixe siècle. Il ne s’agit pas ici de simples nuances de vocabulaire dans la mesure où ces concepts n’indiquent pas un même découpage du réel. S’intéresser aux glissements sémantiques revient en effet à interroger les conditions politiques et scientifiques dans lesquelles ils ont pu successivement émerger, ce qui permet de considérer un concept comme l’indice d’une expérience plus générale7.
5Ainsi, cet essai d’épistémologie historique porte plus précisément sur l’émergence du concept de milieu en tant qu’il témoigne de l’expérience singulière que les Français et les Européens ont fait de leur entourage entre 1750 et 1900. Suivre le fil directeur du concept de milieu plutôt que celui d’environnement permet de se décaler considérablement par rapport à une historiographie environnementale qui se limite d’une part à Darwin et à Haeckel comme sources définitives de la science écologique, et d’autre part à l’élaboration de la protection de l’environnement comme forme exclusive du rapport collectif à l’entourage. En effet, lorsque l’Allemand Haeckel forgeait le terme d’écologie en 1866 à la suite de Darwin, ce projet d’une science des rapports des êtres vivants à leur entourage était loin d’être le seul, car le médecin français Bertillon avait proposé en 1863 de nommer « mésologie » la science des milieux à partir d’une lignée lamarckienne. Alliant la réforme et la régénération sociale avec l’ensemble des connaissances relevant des milieux, la mésologie était non pas une forme archaïque de l’écologie, mais sa concurrente aujourd’hui méconnue, bien qu’elle soit omniprésente en France sous la Troisième République. Ainsi, non seulement l’environnement et le milieu, l’écologie et la mésologie s’inscrivent dans des configurations théoriques divergentes, mais l’étude de la seconde lignée permet encore de dresser une histoire inédite où apparaît un ensemble de savoirs et de pratiques relevant d’une problématisation proprement politique des milieux.
6De manière assez inattendue, et comme on va le montrer tout au long de cet essai, le concept de milieu permet ainsi de saisir que la problématisation moderne de l’entourage émerge avant tout comme une problématisation gouvernementale. La mésologie de Bertillon n’est que l’aspect le plus manifeste d’une rationalité mésopolitique8 apparue beaucoup plus tôt à travers un programme de connaissance et de gouvernement des hommes au milieu des circonstances. En effet, dès que les savoirs du vivant de la fin du xviiie siècle établissent le fait que les vivants sont biologiquement sensibles à la modification de leurs milieux de vie, ces milieux ne cessent d’être l’objet d’une série d’investissements savants et politiques. En faisant référence à cette science des milieux que le médecin positiviste Bertillon appelait la mésologie, on entendra donc par mésopolitique cet ensemble de connaissances et de techniques qui visent à altérer, améliorer ou transformer les hommes par l’aménagement de leur milieu de vie.
La mésopolitique comme problème philosophique
7En suivant cette piste de recherche, on propose ici de rouvrir et d’actualiser une question presque classique de l’histoire des sciences en France, sans doute trop rapidement close. Deux noms s’imposent à l’orée de cette enquête, ceux de Canguilhem et de Foucault. Juste après la Seconde Guerre mondiale, Georges Canguilhem évoque un phénomène dont il souhaitait rendre compte, celui de la « rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu9 ». En situant cette enquête entre les sciences du vivant et la politique, Canguilhem esquisse dès 1946 le plan de travail et la conceptualisation de ce qu’on propose d’appeler ici la mésopolitique. Frappé par l’usage par le national-socialisme de certains concepts biologiques, Canguilhem proposait de mener une enquête concernant l’histoire d’un « technicisme biologique » conduisant à une mécanisation du vivant. Or, qu’une telle enquête ne s’oriente pas exclusivement vers le paradigme de la race et du racisme dont l’investissement politique paraît évident au sortir de la guerre, mais s’engage dans le domaine très peu exploité de l’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu, voilà qui paraît digne d’attention10. Si par la suite Canguilhem poursuit ses recherches sur le concept de milieu en historien de sciences, cette dimension témoigne toujours d’une préoccupation politique dans la mesure où elle favorise le sens « possibiliste » du concept élaboré par le biologiste allemand von Uexküll dans les années 1930 – le milieu (Umwelt) résulte de l’activité du sujet vivant qui extrait des éléments significatifs dans un environnement neutre –, contre une acceptation mécaniste ou déterministe qui remonte au xviiie siècle, où le milieu apparaît comme l’ensemble des variables entourant un vivant qui ne ferait que subir son influence11. Canguilhem privilégie ainsi un sujet vivant donnant activement sens aux éléments qui l’entourent, au détriment d’une certaine simplification du vivant qui serait à l’œuvre dans les techniques comportementales ou managériales contemporaines faisant de l’homme un carrefour d’influences.
8Toutefois, l’histoire des concepts scientifiques que pratique Canguilhem est-elle en mesure de rendre compte, comme il le souhaite en 1946, « de la rationalisation des techniques d’aménagement des rapports entre l’homme et le milieu » ? Autrement dit, une histoire des filiations conceptuelles peut-elle satisfaire à elle seule les exigences d’une enquête aussi exhaustive, qui semble déborder des limites du champ exclusif des sciences ? C’est en effet la reprise de la question canguilhemienne du milieu par Michel Foucault qui permet de l’aborder de manière plus large en lui donnant sa pleine portée politique. Dans ses cours au Collège de France, lorsqu’il s’intéresse au problème de la gouvernementalité libérale – notamment aux dispositifs de sécurité qui sont mis en œuvre au xviiie siècle pour réguler les populations –, Foucault note en effet l’apparition « non pas encore de la notion de milieu, mais d’un projet, d’une technique politique qui s’adresserait au milieu12 ». Suivant les pas de Canguilhem, Foucault esquisse ainsi en 1978 l’idée d’un gouvernement des hommes par leur milieu de vie, procédé dont il proposait d’analyser les variantes aussi bien au sein de la médecine sociale du xviiie siècle que dans les technologies néolibérales plus tardives, où il s’agirait de gouverner les hommes à travers un interventionnisme environnemental13. L’argument principal de Foucault consiste alors à affirmer que, simultanément à la croissance des libertés de circulation et d’échange au xviiie siècle, s’était formée en Europe une manière de gouverner les hommes, qui visait non pas à leur prescrire des comportements, mais à réguler la réalité notamment par l’aménagement des milieux où ces libertés s’exercent. Les indications dispersées de Foucault semblent ainsi révéler une technologie politique inédite qui s’appuie sur les savoirs du vivant, pour laisser faire les hommes en intervenant sur leur milieu de vie plutôt que d’agir par coercition sur leur corps. Lorsqu’on fait l’effort de prolonger les recherches de Foucault, s’esquisse une redéfinition de la fameuse hypothèse de la biopolitique : plutôt que d’être un vague « pouvoir sur la vie », la mésopolitique apparaît comme l’ensemble des connaissances et techniques prenant comme objet le rapport entre les vivants humains et leur milieu afin d’altérer, transformer, régénérer certains comportements de ces humains.
L’histoire d’une rationalité
9Ces deux séries de travaux – dont le prologue ci-dessous fournit un aperçu détaillé – constituent le point de départ de l’enquête ici proposée car, en fournissant certains indices d’un large domaine de problématisation, Canguilhem et Foucault suscitent une interrogation de plus grande portée sans toutefois en tracer les contours définitifs. À partir de ces indices, l’émergence du concept de milieu et de la rationalité gouvernementale qui l’accompagne est abordée ici comme le signe d’une problématisation générale des rapports entre les hommes et les êtres qui les entourent, qui s’intensifie dès la seconde moitié du xviiie siècle en France et en Europe. Il s’agit ici non pas d’une lecture foucaldienne des politiques environnementalistes qui montrerait qu’elles furent aussi des techniques gouvernementales14, mais de mettre au jour une rationalité où les savoirs concernant les effets de l’environnement sur les humains ont été problématisés en fonction des enjeux sociaux et gouvernementaux. Le concept foucaldien de problématisation s’avère central pour cette enquête dans la mesure où il permet de formuler la manière dont un domaine d’action entre dans le champ de la pensée par l’effet d’un certain nombre de facteurs qui le rendent incertain, « suscitant autour de lui un certain nombre de difficultés15 ». Si la genèse d’un concept peut être considérée comme un moment où de nouvelles normes sont appliquées à une expérience16, d’où proviendraient en effet ces nouvelles normes, si ce n’est des conditions historiques précises qui motivent tel ou tel type de conceptualisation17 ? En ce sens, la problématisation indique que la pensée scientifique ou politique, plutôt que d’inventer les problèmes ex nihilo, renvoie à un champ pratique où les problèmes se posent, tentant de traduire ou travailler ces questions devenues pressantes pour les inscrire dans un domaine discursif afin de les objectiver, de répondre aux difficultés qu’elles posent.
10Or, l’étude de l’émergence du concept de milieu comme une catégorie centrale de l’expérience moderne de l’environnement implique d’envisager un ensemble de discours et de pratiques formant une rationalité spécifique, à la fois sociale, épistémologique et politique. En partant du constat qu’il n’existe pas de pratiques sans un certain régime de rationalité qui « détermine un domaine d’objets à propos desquels il est possible d’articuler des propositions vraies ou fausses18 », Foucault rend opératoire le concept de rationalité pour toute enquête qui souhaiterait rendre compte de « l’instance de réflexion dans les pratiques de gouvernement ». Ainsi, lorsqu’il s’agira d’étudier des pratiques telles que l’aménagement urbain autour de 1780, l’hygiène publique post-révolutionnaire ou l’acclimatation des vivants dans la seconde moitié du xixe siècle, on tentera de dégager la ratio qui les réunit, celle qui consiste à gouverner les hommes par l’aménagement de leur entourage. Entre les discours scientifiques et les pratiques socio-politiques qui relèvent de cette raison, il faudrait sans doute envisager un rapport de renforcement réciproque19 : si la transformation sur la longue durée – 150 ans – de la connaissance des rapports des hommes aux êtres qui les entourent a informé, entraîné, suscité des pratiques visant à gouverner les hommes par le biais de cette connaissance, les schèmes pratiques de l’aménagement du territoire ou de l’exploration impériale des milieux inconnus ont aussi contribué à la formation de savoirs correspondants. La mésologie fondée par Bertillon vers 1870 semble en effet paradigmatique d’une telle « raison en acte », dans la mesure où cette science se donnait surtout comme tâche d’organiser des pratiques telles que l’acclimatation, la zootechnie, l’art médical, l’hygiène publique ou la sociologie appliquée, afin de mettre l’influence des milieux au service d’une régénération des vivants. Concernant les sociétés humaines, la mésologie apparaît ainsi comme une science appliquée des modifications sociales, visant à réaliser autour de l’homme un ensemble de conditions modificatrices en s’appuyant sur les connaissances environnementales physiques, chimiques, physiologiques, géographiques et anthropologiques.
11Toutefois, au-delà de l’éphémère mésologie soutenue par quelques médecins et anthropologues français, la mésopolitique est le véritable nom qu’il faut donner à cette rationalité scientifique et politique plus large qui informe les pratiques gouvernementales. Celle-ci devient visible à condition de suivre le fil directeur du concept de milieu, aussi bien à travers les schèmes pratiques, les champs de problématisation et les opérations épistémologiques qui précèdent sa formulation effective qu’en prenant au sérieux les terrains dans lesquels il sera investi après son apparition. De ce point de vue, le concept de milieu est abordé ici surtout en tant qu’indicateur d’une ratio qui le précède et le déborde. C’est elle qu’il s’agit de mettre au jour, en dégageant, sans prétendre à l’exhaustivité, certaines lignes de problématisation où les rapports des vivants à leur entourage sont investis à la fois comme objets de connaissance scientifique, sujets de réflexion philosophique et domaines d’intervention politique.
L’épistémologie historique des savoirs environnementaux modernes
12Étant donné que, dans l’étude des rapports entre la science, l’environnement et le gouvernement, l’heure semble être plutôt aux science studies qui s’intéressent résolument plus aux réseaux d’acteurs qu’aux concepts et aux rationalités historiquement constitués, cet effort pour actualiser un dossier canguilhemien datant de l’après-guerre à l’appui de sa reprise foucaldienne paraîtra sans doute quelque peu désuet. Cependant, à partir du moment où la question consiste non pas à savoir comment une pratique scientifique se constitue, comment les scientifiques travaillent concrètement ou mènent leurs expériences, ni à interroger dans un présent déshistoricisé les rapports qui se nouent entre « l’environnement » – comme catégorie non questionnée – et la science, mais à tenter de saisir l’émergence historique d’une rationalité, d’un concept savant et des pratiques de gouvernement, l’enquête se situe d’emblée dans le champ de l’épistémologie historique20. En effet, dresser l’histoire d’un concept scientifique et d’une rationalité qui s’articule autour de lui implique de mobiliser des outils méthodologiques permettant d’analyser à la fois la logique des articulations épistémologiques dans les champs distincts de savoir (comment le phénomène de l’irritabilité des vivants isolé par le physiologiste Haller donne-t-il lieu à un paradigme de la « sensibilité » traversant les savoirs médicaux du xviiie siècle, faisant de l’homme un être sensible et modifiable par son environnement ?) et l’histoire des pratiques inséparablement politiques et savantes (comment les premiers géographes du début du xixe siècle s’appuient-ils sur les pratiques impériales d’exploration et de maîtrise des milieux inconnus pour en dégager une image unifiée de la Terre ?). Cet effort pour étudier à la fois la logique interne des transformations épistémiques et l’histoire des pratiques savantes engagées dans les processus politiques s’inspire largement de l’épistémologie historique, dont la particularité était précisément de ne renoncer ni à la logique ni à l’histoire dans l’étude des productions scientifiques. Du reste, les deux philosophes initiateurs de l’enquête sur la mésopolitique pratiquaient l’épistémologie historique : considérant l’histoire des sciences comme une histoire des filiations conceptuelles, Canguilhem avait abordé le concept de milieu à travers ses variations et les polarisations dont il avait fait l’objet dans les sciences du vivant ; Foucault, de son côté, élargissant l’histoire des concepts vers une analyse des pratiques discursives, substituant à l’étude des sciences celle des savoirs, avait déplacé l’enquête du côté des rationalités et des problématisations21.
13Ainsi, notre enquête s’inscrit sous le label d’épistémologie historique, y compris dans sa forme renouvelée par Lorraine Daston et ses collègues, qui s’interrogent notamment sur la manière dont certains concepts ou phénomènes « viennent à exister et cessent d’être des objets d’investigation scientifique22 ». Il s’agit alors de mener une enquête sur la manière dont une science, à un moment donné de son histoire, objective un domaine circonscrit de phénomènes, en isolant un ensemble d’êtres ou de relations qui se trouve amené au devant de la scène. S’intéresser à l’émergence – et à la disparition – des concepts scientifiques permet ainsi de remonter à un découpage spécifique du réel, à une perception sélective des êtres et des relations que le trajet du concept en question rend visible. En l’occurrence, le concept de milieu n’est pas neutre : il est apparu sur le fond des problématisations multiformes – scientifiques, politiques et sociales – qui ont amené « au devant » les rapports des hommes avec les êtres qui les entourent. On tentera ici d’explorer, dans la période allant de 1750 à 1900 – de Montesquieu à Durkheim en ce qui concerne les sciences sociales naissantes, de Newton à Darwin pour les sciences dites naturelles –, certains champs de problématisation à la fois pratiques et discursifs qui ont structuré l’expérience moderne de l’environnement sous la forme d’une mésopolitique.
14Il importe dans cette perspective de saisir la positivité de la pensée savante et politique des milieux telle qu’elle a été élaborée dans cette période. Ainsi, au lieu de projeter des concepts anachroniques tels que l’« écologie politique » ou la « société écologique » sur les penseurs du xviiie et xixe siècles afin de montrer à quel point ils étaient « écologistes » avant l’heure23, on tentera ici d’être attentif à ce qu’ils ont effectivement pensé sous forme d’une mésopolitique. Par ailleurs, l’argument central de cet ouvrage est d’affirmer que la connaissance scientifique des milieux est absolument inséparable de l’expérience moderne de l’environnement – cette dernière n’étant pas réductible, quelle que soit son importance, à l’expérience romantique de la nature, qui entretient elle-même des liens étroits avec la connaissance scientifique24. Loin d’adopter une méfiance anachronique à l’égard de la « science » qui rend incompréhensible la manière dont l’environnement a pu être pensé depuis trois siècles, on essaiera de saisir la compréhension par les humains de leur interaction avec les milieux dans lesquels ils vivent, ce qui sollicite en principe l’exploration sans limites des formes de savoirs qu’ils ont pu mobiliser.
15Il convient toutefois de clarifier d’emblée que la modernité dont il est question ici, et qui renvoie à la perception même qu’ont les savants des xviiie et xixe siècles de leur propre temporalité en rupture relative avec leur passé – induite surtout par les « découvertes » scientifiques perçues comme inédites telles que le newtonianisme, le transformisme lamarckien ou la chimie de Lavoisier –, se distingue de la définition qu’en avait proposée Bruno Latour25. Plus exactement, le problème de la séparation entre humains et non-humains, celui aussi de leur hybridation ou de leur purification se complique lorsqu’on interroge cette modernité à travers la problématique du gouvernement des humains par les milieux dans lesquels ils vivent. Une autre dimension des rapports entre « pouvoirs naturels et politiques » semble en effet se dessiner lorsqu’on interroge la politique moderne du point de vue des savoirs de la société et des sciences humaines qui ont élaboré des stratégies de gouvernement des humains à partir d’une loi de la nature établissant que tous les vivants sont modifiables par l’aménagement de leur milieu. Autrement dit, plutôt que de conduire à penser qu’il existerait d’une part une Constitution séparant soigneusement la nature et la société, et d’autre part une activité scientifique plus souterraine brassant sans cesse humains et non-humains, la mésopolitique brouille l’opposition entre « la transcendance de la nature et la totale liberté humaine26 », au sein même d’une réflexion gouvernementale, à la fois scientifique, philosophique et politique. Ainsi, l’épistémologie historique de la manière dont les savoirs environnementaux ont été politiquement problématisés donne une autre image de la modernité savante en Europe, dont on n’étudie ici que la séquence 1750-1900.
16Or, est-ce qu’il ne s’agirait pas – pourrait-on se demander justement –, sous cette appellation quelque peu mondaine d’épistémologie historique, de pratiquer une forme assez classique d’histoire des idées qui idéaliserait les « grands auteurs » au détriment, par exemple, des archives administratives ? Ne s’agit-il pas en dernière instance d’étudier les discours modernes sur les milieux – et non pas des pratiques effectives, des humains en chair et en os, des êtres naturels malmenés ? Enfin, lorsqu’on aborde l’histoire naturelle bufonienne, la morale sensitive rousseauiste ou la théorie des milieux comtienne, ne s’agit-il pas bien plutôt de la connaissance des milieux (mésologie) que leur gouvernement effectif (mésopolitique) ? S’il est vrai que cet ouvrage se concentre d’abord sur les savoirs (à la fois de la nature et de la société) abordant les rapports des vivants à leur milieu, son argument consiste à souligner que ceux-ci sont indissociables des projets politiques visant leur gouvernement. Les transformations épistémologiques créent des effets réels, notamment sur la manière dont les humains perçoivent le monde et découpent les choses qui les entourent, elles peuvent aussi être impliquées dans les conceptions politiques qui leur sont contemporaines27.
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17Parce que la multiplicité de l’expérience moderne de l’environnement ne se réduit pas à la simple formulation savante du concept de milieu, l’enquête ne commence pas au moment où ce concept est synthétisé chez Lamarck et Comte, mais là où différents domaines de problématisation des rapports entre les hommes et leur entourage deviennent visibles à partir de la seconde moitié du xviiie siècle. Afin de faciliter l’exposé, on peut recourir à une division chronologique commode, une première période (1750-1820) correspondant à l’émergence de la rationalité mésopolitique et de ses conditions de possibilités épistémologiques (chapitres 1 à 5), suivie par une seconde période (1820-1900) marquée par la maturation des savoirs mésologiques et l’essor de la rationalité mésopolitique dans divers domaines (chapitres 6 à 10). Un tel parcours vise à souligner l’émergence d’une forme d’inquiétude collective quant à l’environnement, face à laquelle les penseurs modernes élaborent une série de savoirs et de dispositifs. D’une part, de Montesquieu à Durkheim, en passant par les Idéologues et Comte, les sciences sociales naissantes ne cessent de problématiser les milieux humains comme le lieu d’un nécessaire investissement politique, comme un levier de l’action sociale. En ce sens, cet essai peut se lire aussi comme une étude sur l’émergence des sciences sociales en France, dans la mesure où elles problématisent massivement cette nouvelle « loi de la nature » selon laquelle les humains ne peuvent subsister qu’en harmonie avec leur milieu de vie, loi qui inscrit paradoxalement l’espèce humaine dans la continuité des êtres vivants tout en suscitant la question de la spécificité du milieu social qui lui est propre. D’autre part, une série de dispositifs de gouvernement, qu’il s’agisse des aménagements urbains, des techniques d’acclimatement, des procédés criminologiques ou encore de stratégies pédagogiques, apparaissent comme des pratiques mésopolitiques, faisant des milieux un moyen de gouvernement. Ainsi, cette mésopolitique semble indiquer une forme de réflexivité environnementale qui désigne non pas l’impact humain sur l’environnement naturel, mais une pensée très articulée concernant la nécessité d’intervenir sur l’environnement pour agir sur la société.
18Qu’une telle enquête présente nécessairement des lacunes étant donné son objet si vaste et si difficile à délimiter, on ne peut que le reconnaître. Pour pouvoir prétendre à une plus grande exhaustivité, il aurait sans doute fallu étudier chaque domaine de savoir non pas sous forme d’enquêtes localisées (la médecine du milieu du xviiie siècle, la géographie autour de 1830, l’anthropologie criminelle des années 1870, etc.), mais dans toute leur étendue. Par ailleurs, là où l’enquête s’est en grande partie limitée à une histoire des discours et des pratiques en France – partiellement justifiée par le concept même dont on suit ici l’émergence –, il aurait fallu explorer davantage les manières européennes et extra-européennes dont les rapports des hommes à ce qui les entoure ont pu être problématisés dans cette période. L’étude des pratiques de gouvernement mésopolitique aurait pu être étendue à la gestion des pauvres, à l’économie politique, à l’agronomie, aux milieux professionnels, et ainsi de suite. À défaut d’être exhaustive, l’enquête se veut synthétique : elle essaie de mettre en rapport plusieurs séquences d’élaborations théoriques et de pratiques à travers une problématisation commune.
19Enfin, si cet ouvrage s’inscrit dans le domaine – désormais très effervescent – des « humanités environnementales », il convient de préciser sa proximité avec certaines problématiques historiques et anthropologiques déjà étudiées. La période historique et l’aire géographique à laquelle on s’intéresse dans cet ouvrage, à savoir principalement la France entre 1750 et 1900, a été particulièrement bien explorée ces dernières années du point de vue des pollutions industrielles28, révélant que le rapport des hommes à leur nouveau « milieu » urbain et industriel a été largement problématisé – et, d’une certaine manière, solutionné – au début du xixe siècle. Si la séquence 1770-1830 a vu s’opérer « cette mutation fondamentale qui consista à faire accepter l’industrie et son cortège de nuisances, pollutions et risques29 », elle est aussi celle qui voit émerger la rationalité mésopolitique. Bien que cette simultanéité entre le gouvernement pour l’industrie et le gouvernement des milieux de vie ne soit pas directement abordée dans cet ouvrage, la réflexivité sociologique à laquelle conduit une telle transformation des conditions d’existence des sociétés industrielles s’avère être un élément central de la mésopolitique. À l’aune de cette question, il convient de distinguer deux formes de mésopolitique : une première forme visant à protéger les milieux urbains des nuisances industrielles par une médecine sociale, particulièrement visible dans les dernières décennies du xviiie siècle et mise au jour par Jean-Baptiste Fressoz30 ; une seconde forme, plus tardive, qui tend au contraire à adapter les populations aux milieux industrialisés, aux « conditions d’existence qui leur sont maintenant faites », comme l’écrira Durkheim à la fin du xixe siècle31. Que le gouvernement des milieux puisse aussi bien conduire à une politique « conversationniste » de la santé publique qu’à une politique de désinhibition des « risques industriels » constitue sans doute une des énigmes de cette histoire. La conclusion de cet ouvrage l’aborde dans le registre du « passé conditionnel de l’environnement » : pourquoi cette réflexivité scientifique, politique et philosophique du xixe siècle concernant les milieux n’a-t-elle pas conduit à une politique conversationniste des milieux au sens contemporain, mais à une mésopolitique au sens de Bertillon ?
20On le voit, tenter d’élucider ce type de questionnements implique une pratique beaucoup plus enchevêtrée de l’histoire de la philosophie politique et de l’histoire environnementale, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Entre la dénonciation écologique – souvent caricaturale – de la philosophie cartésienne qui ferait de nous des « maîtres et possesseurs de la nature », et d’une philosophie politique qui croit à l’immuabilité de sa propre conception des sociétés humaines, de leur émancipation ou de leur autonomie, il n’est pas toujours aisé de frayer un chemin pour une interrogation environnementale de l’histoire la pensée sociale et politique. On peut espérer que la « crise écologique » actuelle conduise l’histoire de la philosophie et des idées politiques à reconnaître les acquis de l’histoire environnementale, afin de sortir la philosophie de son anhistoricisme inquiétant lorsqu’elle traite de la nature ou de l’environnement. Inversement, l’histoire environnementale pourrait tirer profit des lectures critiques des réflexions théoriques du passé (y compris celles des « grands auteurs »), qui font partie de l’archive au même titre que d’autres sources. C’est à ce rapprochement entre l’histoire environnementale et la philosophie politique de l’environnement que cet ouvrage souhaite contribuer à sa modeste échelle, aux côtés d’autres travaux32.
21Cette enquête s’inspire également de l’anthropologie contemporaine qui, pensant le naturalisme comme un des modes de la relation des humains aux non-humains, a inauguré le programme d’une ethnologie de l’Occident en matière environnementale, au-delà de la séparation entre nature et culture dans laquelle on avait pensé ces rapports pendant si longtemps33. La position impériale que l’Occident a adoptée envers « la nature » est effectivement perceptible – comment pouvait-il en être autrement ? – dans la manière dont on a pensé, connu et gouverné les milieux humains entre 1750 et 1900 en France et en Europe. Du reste, une telle position entre en contraste avec d’autres formes de relation – que l’anthropologie contemporaine nous permet de connaître – par lesquelles d’autres collectifs humains ont pu se rapporter à leur entourage. Cependant, le projet moderne de la connaissance des milieux rendait en effet possible, du moins en théorie, une analyse sémiologique des manières d’habiter le monde au-delà de la distinction entre nature et culture. Qu’une telle connaissance de l’homme dans ses milieux de vie, qui a tant marqué, voire inauguré les domaines de savoir comme la sociologie et l’anthropologie – ces disciplines aujourd’hui souvent critiques de l’imperium des humains sur les non-humains, si désireuses de dépasser la division tranchée entre nature et société que le concept de milieu permettait déjà de contourner à sa première élaboration –, soit simultanément accompagnée par des techniques de gouvernement des hommes, cela témoigne bien de l’ambiguïté de la mésopolitique.
22Ainsi, de manière intrigante – intéressante ou inquiétante, comme on voudra –, la connaissance des milieux de vie et de leurs effets sur les humains semble avoir produit autant d’effets à l’intérieur qu’à l’extérieur des collectifs humains : l’histoire de l’environnement est non seulement ce récit de la transformation brutale d’une « nature extérieure » aux hommes, mais aussi cette étrange histoire d’une raison qui connaît ce qui entoure les hommes aussi pour les gouverner. En explorant cette dimension, cet essai ne va pas tenter de sensibiliser les lecteurs à la crise écologique, de conquérir les esprits climatosceptiques, ni de souligner l’importance de la question environnementale. Croulant sous les chiffres et les images catastrophiques qui attestent la destruction progressive des écosystèmes ainsi que l’extrême fragilité du climat, il faudrait être particulièrement obstiné pour ne pas se rendre compte de l’urgence avec laquelle la question environnementale se pose aujourd’hui. Or, cette urgence climatique, lorsqu’elle ne conduit pas à une attente messianique de solutions techniques miraculeuses, semble appeler une panoplie de propositions normatives, éthiques et politiques comme autant de réponses à la question : « Que faire ? » Prise dans cette urgence, et sans avoir véritablement posé la question des assises théoriques de cette crise, la philosophie est convoquée aujourd’hui pour élaborer au plus vite une éthique normative qui engagerait les individus à protéger l’environnement. Il semble cependant tout aussi urgent de prendre le temps de saisir cette expérience historique qui a fait émerger les catégories mêmes par lesquelles nous pensons toujours les rapports que les humains nouent avec leur entourage. Chercher à dégager cette autre connaissance de l’entourage où il était question de gouverner les milieux pour atteindre les comportements humains vise ainsi à contribuer à ces efforts collectifs interrogeant les configurations historiques et épistémologiques qui semblent nous avoir conduits à nouer des rapports aussi énigmatiques – si riches en connaissance, si problématiques en ce qu’ils ont de destructeurs – avec ce qui nous entoure.
Notes de bas de page
1 Jeremy Bentham, Panoptique. Mémoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d’inspection, et nommément des maisons de force, Paris, Mille et Une Nuits, 2001 [1791], p. 9. Je souligne.
2 Jean-Jacques Rousseau, « Note sur le projet de la morale sensitive », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1959, vol. 1, p. 408-409.
3 Id., Émile ou de l’éducation, Paris, Flammarion (GF), 1966, p. 95.
4 Voir notamment Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse : une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, 2012 ; Thomas Le Roux, Le laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011.
5 On utilisera dès lors le terme « entourage » comme une méta-catégorie heuristique et neutre qui permet de faire un usage plus discipliné des concepts de « milieu » et d’« environnement », dont les règles seront explicitées au cours de l’enquête.
6 L’histoire du concept anglais environment ne fait que mieux souligner la centralité du concept de milieu, car lorsque Spencer l’utilise en 1860, il semble traduire le terme fançais « milieu » synthétisé par Comte dans les années 1830 à partir des travaux de Lamarck (voir Trevor Pearce, « From “circumstances” to “environment”: Herbert Spencer and the Origins of the Idea of Organism-Environment Interaction », Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 41, 2010, p. 241-252). En France, le concept d’environnement n’a été importé de la langue anglaise que dans les années 1960, par un biais surtout technocratique qui l’impose comme cadre administratif (Florian Charvolin, L’invention de l’environnement en France : chronique anthropologique d’une institutionnalisation, Paris, La Découverte, 2003).
7 Pour une synthèse comparative et instructive des catégories environnementales modernes, voir Wolf Feuerhahn, « Les catégories de l’entendement écologique : milieu, Umwelt, environment, nature… », dans Guillaume Blanc, Élise Demeulenaere, Wolf Feuerhahn (dir.), Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Paris, Publications de la Sorbonne, 2017, p. 19-41. Toutefois, on peut regretter que cette approche tend à quantifier (notamment par la bibliométrie) la circulation des concepts tels que le milieu et l’Umwelt, au détriment parfois d’une réflexion épistémologique sur les conditions de leur émergence.
8 Parce que cette enquête vise à éclairer les conditions de possibilité de la mésologie moderne en l’inscrivant dans une durée plus longue, elle se distingue des approches qui tendent à la refonder face au concept neutre de l’environnement (voir l’ensemble des travaux d’Augustin Berque, notamment La mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2014 et Id., Poétique de la Terre : histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie, Paris, Belin, 2014). Il semble important de saisir toutes les ambiguïtés politiques de la mésologie du xixe siècle (voir infra, les chapitres 7 à 10), en amont d’un travail éventuel de réactualisation.
9 Georges Canguilhem, cours intitulé « Philosophie et biologie » (1946-1948), déposé aux archives Canguilhem au Caphes (GC 12.1.9), feuillet 6.
10 Car si le paradigme de la race a fait l’objet d’importants travaux ces dernières années (voir Elsa Dorlin, La matrice de la race, Paris, La Découverte, 2009 ; Claude-Olivier Doron, L’homme altéré. Races et dégénérescence (xviie-xixe siècle), Seyssel, Champ Vallon, 2016), les indications de Canguilhem concernant une histoire à la fois scientifique et politique de l’aménagement des milieux de vie ne semblent pas avoir suscité un grand intérêt, à l’exception notable de Michel Foucault qui intègre ce thème en filigrane au sein de son hypothèse concernant le gouvernement des hommes en tant qu’êtres vivants.
11 Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu », dans Id., La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965.
12 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, Gallimard/Seuil (Hautes études), 2004, p. 25.
13 Sur cet aspect, Ferhat Taylan, « L’interventionnisme environnemental, une stratégie néolibérale », Raisons politiques, 52, « Les néolibéralismes de Michel Foucault », 2013, p. 75-86.
14 Pour cette perspective, voir Agrawal Arun, Environmentality: Technologies of Government and the Making of Subjects, Durham, Duke University Press, 2005.
15 « Ces éléments relèvent de processus sociaux, économiques, ou politiques. Mais ils ne jouent là qu’un rôle d’incitation. Ils peuvent exister et exercer leur action pendant très longtemps, avant qu’il y ait problématisation effective par la pensée. Et celle-ci, lorsqu’elle intervient, ne prend pas une forme unique qui serait le résultat direct ou l’expression nécessaire de ces difficultés ; elle est une réponse originale ou spécifique souvent multiforme, parfois même contradictoire dans ses différents aspects, à ces difficultés qui sont définies pour elle par une situation ou un contexte et qui valent comme une question possible. » Michel Foucault, « Polémique, politique et problématisations », Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 1417.
16 Jocelyn Benoist, Concepts. Introduction à l’analyse, Paris, Cerf, 2009.
17 Michel Foucault, Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 1043.
18 Ibid., p. 845.
19 Foucault mobilise ce concept dans Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 244.
20 À l’instar de Lorraine Daston, on peut par ailleurs regretter que les science studies se soient progressivement éloignées de l’histoire des sciences, alors que cette dernière tend de plus en plus à intégrer une histoire des pratiques, renonçant à une téléologie de la raison pour saisir la science du passé dans ses propres termes, reconstruisant les rationalités historiques précises qui les informent (Lorraine Daston, « Science Studies and the History of Science », Critical Inquiry, 35/4, 2009, p. 798-813, ici p. 802).
21 Voir, sur cette question, Ferhat Taylan, Concepts et rationalités. Héritages de l’épistémologie historique de Meyerson à Foucault, Paris, Éditions Matériologiques, 2018.
22 Lorraine Daston (éd.), Biographies of Scientific Objects, Chicago, The University of Chicago Press, 2000, p. 1.
23 C’est précisément ce que semble faire Serge Audier avec le concept de « société écologique » en tentant de le retrouver dans telle ou telle séquence de l’histoire des idées environnementales, sans aucune référence aux penseurs modernes des milieux (Serge Audier, La société écologique et ses ennemis, Paris, La Découverte, 2017). Or, précisément parce qu’il est dans une logique de projection anachronique, Audier reste dans une opposition stérile entre la pensée sociale et la connaissance scientifique de l’environnement (la « société écologique » serait une « catégorie relevant davantage de la pensée sociale, politique et culturelle que de la connaissance scientifique et de la conceptualisation philosophique pure », ibid., p. 24). En procédant ainsi, on esquive l’articulation moderne entre connaissance scientifique et gouvernement politique des milieux, qui était précisément la condition de possibilité d’une théorie sociale des milieux telle qu’Auguste Comte allait l’élaborer. La conséquence de cette négligence est une certaine poétisation de la nature, ce qui reconduit la distinction classique entre penseurs romantiques adorant les beautés de la nature et les rationalistes qui lui préfèrent la science. Contrairement à Audier qui tente d’« écologiser » les penseurs des derniers siècles en les déconnectant de leur ancrage épistémologique, on veut ici rétablir leur réflexivité environnementale, à savoir cette pensée sociale où la connaissance des milieux conduit à leur gouvernement.
24 Comme l’a récemment montré John Tresch, le registre utopique d’une amélioration planifiée des milieux de vie qu’on retrouve notamment chez Saint-Simon ou Comte ne peut se comprendre dans une opposition stérile entre romantiques et mécanistes, dans la mesure où les machines permettent aux humains de transformer leur milieu. John Tresch, The Romantic Machine. Utopian Science and Technology after Napoleon, Chicago, The University of Chicago Press, 2012. Dans cette étude, Tresch perçoit clairement ce qu’on propose ici d’appeler la mésopolitique, lorsqu’il note que « le milieu était de plus en plus ce à quoi les projets de réforme et de transformation conduisaient. Plutôt que d’agir directement sur l’organisme, sur l’individu ou sur la société, la transformation était recherchée par les altérations de l’environnement » (p. 4).
25 Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991.
26 Ibid., p. 57.
27 Comme le précisait Foucault concernant le contexte historiographique des années 1960 où il regrettait que l’histoire des sciences (notamment celle de Canguilhem) ne soit pas prise en compte, « faire l’histoire du recrutement de la population des médecins, c’était de l’histoire mais les transformations mêmes du concept de normal, ce n’en était pas. Et pourtant, ces transformations ont eu sur les pratiques médicales, donc sur la santé des populations, des effets non négligeables » (M. Foucault, Dits et écrits, op. cit., vol. 2, p. 1473-1474).
28 Voir notamment François Jarrige, Thomas Le Roux, La contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, Seuil, 2017.
29 Thomas Le Roux, Le laboratoire des pollutions industrielles, op. cit., p. 509.
30 Un des rares chercheurs qui semble avoir remarqué la piste de recherche indiquée par Foucault dans Sécurité, territoire, population – et que j’ai tenté de suivre ici – fut Jean-Baptiste Fressoz : « En un court paragraphe, passé relativement inaperçu, Foucault ouvrait de riches perspectives pour l’histoire environnementale. Alors que celle-ci se constituait au même moment sans véritablement historiciser son objet – et tendait par conséquent à raconter l’histoire de sociétés humaines polluant et saccageant leur environnement sans paraître s’en rendre compte – Foucault faisait apparaître une généalogie du concept d’environnement plongeant une de ses racines dans la biopolitique. » Jean-Baptiste Fressoz, « Biopouvoir et désinhibitions modernes : la fabrication du consentement technologique au tournant des xviiie et xixe siècles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 60-4/4bis, 2013 p. 122-138, ici p. 125.
31 Voir sur ce point infra, chapitre 10.
32 Les travaux de Pierre Charbonnier s’inscrivent dans ce double champ, poursuivant l’enquête commencée par Karl Polanyi. Voir, par exemple, « Le socialisme est-il une politique de la nature ? Une lecture écologique de Karl Polanyi », Revue Incidence, 11, « Le sens du socialisme », 2015, p. 63-84.
33 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
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