La gent emplumée à la une !
Les oiseaux dans la presse d’annonce (1750-1815)
p. 151-163
Texte intégral
1Éphémères, les annonces de presse n’ont plus d’objet une fois l’affaire conclue. Cette presse éclose au xviiie siècle est pourtant une source essentielle de l’histoire matérielle et culturelle. Au départ de mes recherches sur les animaux apprivoisés à la fin de la période moderne, je n’avais pas privilégié ce type de source, car la presse parisienne avait déjà été dépouillée par Louise Elisabeth Robbins1 ou Julia Breittruck2. Néanmoins, la numérisation de la presse des villes de province progressant à grands pas, j’ai testé des requêtes, toujours fructueuses, avec des noms d’animaux d’agrément de tous types et le nombre des annonces collectées a augmenté peu à peu. J’ai déniché le plus souvent des animaux parés de plumes grises, jonquille, vert pomme, bleu céleste, des oiseaux chanteurs et/ou orateurs doués.
2Si ces documents constituent une source utile pour analyser l’économie autour de ces oiseaux, appelés encore oiseaux de cage et de volière3, peuvent-ils nous renseigner sur leurs existences ? Les protagonistes de ces avis seraient probablement interloqués de ce traitement. Mais c’est le lot des historiens et plus généralement des chercheurs d’étudier, sans anachronisme autant que possible, des traces d’un point de vue étranger à celui qui a produit la source étudiée.
3Après avoir présenté les procédés de collecte de ces annonces recueillies dans de multiples parutions, un tableau des espèces et des groupes d’oiseaux évoqués est esquissé. Puis les conditions de vie de ces animaux du ciel vivant en espaces clos sont examinées au vu des données des avis. Nous nous interrogeons alors sur les interactions hommes/oiseaux à l’aune du dressage. Ces oiseaux acceptent, en apparence, de se plier aux volontés humaines mais, loin d’être des êtres passifs, s’y soustraient parfois.
Méthodologie de la collecte
4Le modèle des Affiches, annonces et avis divers s’est répandu depuis la capitale française dans plus de quarante cités au cours de la seconde moitié du xviiie siècle4. Un bric-à-brac de meubles, linges, bijoux, bois, attelages et chevaux y est proposé à prix d’or. Terrains, châteaux ou meublés sont à louer ou à acquérir. Des domestiques proposent leurs services. Montres volées, parapluies égarés et chiens de chasse fugueurs sont recherchés. Ces journaux publient également d’autres types d’écrits (articles, poèmes…) non étudiés ici même si certains mettent en scène des oiseaux familiers. Toutes les annonces présentent une structure similaire : proposition de transaction contenant une description de l’objet et des modalités concrètes, comme le contact ou le lieu d’échange. Cette forme standardisée permet, malgré des longueurs variables, de rassembler ces avis en une ressource cohérente, considérée comme un ensemble. Bien que le contenu puisse sembler pauvre pour certaines annonces ou redondant pour d’autres, elles prennent ainsi une valeur nouvelle.
5À ce jour5, sur une sélection de 2 056 annonces d’animaux apprivoisés et d’objets liés à leur présence dans vingt-trois villes, 1 671 concernent les oiseaux, en majorité des propositions de vente6 (tableau 1).
Tableau 1. Types d’annonces collectés
Type d’annonce | Nombre d’annonces |
avis d’oiseaux trouvés | 23 |
avis de perte d’un oiseau | 364 |
avis d’achat d’oiseaux | 63 |
avis de vente d’oiseaux | 1 221 |
6Toutefois, les statistiques issues de cette base de données sont à prendre avec circonspection car la collecte est encore en cours. Par exemple, je n’ai pu encore consulter la presse marseillaise, probablement riche en annonces d’animaux, la cité phocéenne constituant un haut lieu du commerce florissant d’effets exotiques de toutes sortes. D’autre part, des collections, comme celle des Affiches de Lyon, ne sont pas totalement conservées7. Par ailleurs, le volume des journaux imprimés varie d’une ville à l’autre, puisqu’ils ont été créés à des dates différentes et ont paru à des rythmes différents. Il faut donc pondérer les annonces collectées en fonction du nombre de journaux consultés, à l’aide des recensements et des travaux sur ce type de presse8. Les avis collectés dans les feuilles de Lausanne ou de Lyon sont ainsi proportionnellement plus nombreux que ceux parus dans les affiches de Paris.
7Par ailleurs, le volume des annonces varie pour un même nombre de numéros, le commerce et les échanges étant plus ou moins abondants. Enfin, la proportion des annonces par parution a évolué au fil du temps, déclinant face aux nouvelles politiques et militaires des périodes troublées de la révolution puis des guerres napoléoniennes. Pour finir, les publications des avis des particuliers s’amenuisent au profit des annonces judiciaires plus austères, moins prolixes, et ne concernant essentiellement que l’immobilier.
8Tous ces éléments, outre le degré de développement du marché des oiseaux d’agrément, expliquent en partie le déséquilibre, d’une ville à l’autre, du nombre d’annonces collectées tout comme le pic des annonces dans les années 1780 (fig. 1).
Fig. 1. Évolution du nombre d’annonces d’oiseaux.

9Par ailleurs, la presse d’annonce n’est pas le moyen exclusif d’échange de ces animaux, qui sont vendus également dans les marchés, les boutiques, et ce bien avant la naissance des Affiches. Toutefois, la disparité du nombre d’avis correspond, en partie, à celle des marchés réels. La plupart des transactions sont en effet proposées dans les grandes villes commerciales, telles Paris ou Lyon, ainsi que dans les ports de l’Atlantique, La Rochelle et Bordeaux en premier lieu. Par contre, aucune donnée n’est disponible pour Le Havre, non du fait de l’absence d’un commerce d’oiseaux, en particulier exotiques, mais plutôt de celle d’une presse d’annonce dans cette cité. La presse d’annonce normande est dominée par la presse rouennaise, dont le périmètre s’étend à toute la région. À côté des avis rouennais, majoritaires, seuls quelques avis havrais sont insérés, comme celui du « Sieur Guérin, Marchand au Havre », qui a « […] a chez lui un grand nombre de perroquets, perriches, amazones, & autres animaux rares & curieux, venant d’Amérique & des Indes, qu’il vend au plus juste prix9 ». Pour finir, il est remarquable que des annonces aient été collectées dans toutes les Affiches consultées, y compris celles des villes moyennes de l’intérieur, telles Poitiers ou Limoges, ce qui montre l’ampleur de la pratique de la possession de ces animaux.
10Le nombre d’annonces collectées peut sembler à la fois élevé et faible au vu de la masse des numéros consultés. Bien que plus rares et disséminées dans un amoncellement de propositions, les annonces concernant les oiseaux appartiennent sans conteste au paysage de cette presse. Elles ont été triées à l’aide de requêtes nominales informatiques dans les versions numérisées ou par la lecture intégrale du document. Face à la masse des Affiches, j’ai d’abord privilégié la première méthode puis opté pour la seconde, la requête par nom ne fonctionnant pas toujours au mieux. La consultation intégrale m’a permis de découvrir des avis concernant des oiseaux moins courants dans les cages et volières, ou des oiseaux désignés par des termes propres à cette période comme les perriques. En fait, autant que possible, je combine les deux méthodes, la requête informatique constituant une vérification. J’ai établi ensuite une base de données relationnelle, intégrant les informations de divers ordres (interlocuteurs, lieux, animaux, objets, prix, titres des journaux). Il convient d’interroger certaines de ces données pour retracer le parcours de ces oiseaux, considérés en apparence comme de simples objets.
À la recherche d’identités
11Connaître les espèces concernées est une première étape. Précisons que je n’ai prospecté ni les oiseaux d’ornement non familiers, tels les locataires des pigeonniers des châteaux, ni ceux destinés à être mangés, comme les poules, concentrant ma recherche sur les animaux d’agrément. Deux groupes d’oiseaux se détachent : les passériformes et psittaciformes (tableau 2).
Tableau 2. Types d’oiseaux dans les annonces
Ordre des oiseaux concernés | Pourcentage de présence dans les annonces* |
Columbiforme | 5,58 |
Galliforme | 1,98 |
Passériforme | 44,48 |
Psittaciforme | 41,4 |
Oiseau non précisé | 6,57 |
* Il peut y avoir des oiseaux de différents ordres dans une annonce. | |
12Serins, perruches à collier, amazones et jacos tiennent le haut de l’affiche, cohabitant avec des oiseaux plus rares, chardonnerets, rossignols, étourneaux, linottes, bouvreuils, fauvettes ou aras multicolores.
13N’étant pas ornithologue, je n’ai pas toujours identifié ces oiseaux avec exactitude, sans compter le caractère lacunaire des informations données dans les avis. La plupart du temps, l’oiseau n’est en effet désigné que par le terme vernaculaire (rossignol, perroquet, perruche…). Or, ces noms recouvrent quelquefois un grand nombre d’espèces aux origines géographiques variées. Une couleur ou un élément isolé n’est pas toujours suffisant. Par exemple, il est souvent fait mention dans les avis d’un perroquet vert, sans autre détail. Mais il existe des perroquets verts sur plusieurs continents, comme l’océanien, le grand éclectus mâle, le perroquet africain de Meyer, ou encore les amazones des Amériques. En revanche, le perroquet vert à tête jaune et ailes rouges, perdu à Bordeaux en 178210, similaire à un congénère égaré à La Rochelle deux ans plus tard11, est probablement un amazone à tête jaune et donc originaire du nouveau continent. Ces identifications précises permettent de recourir aux études scientifiques et éthologiques récentes, en menant des analyses différenciées sans pour autant uniformiser les comportements des espèces. Cependant, les écosystèmes naturels des différents types d’animaux déterminent en partie leurs besoins physiologiques, tout comme leurs comportements sociaux, même une fois capturés.
14Par ailleurs, les annonces utilisent les classifications de l’époque. Par exemple, est vendu en 1781 « […] un Perroquet Cataqua, tel que M. de Buffon le dépeint12 ». Il est alors bénéfique de consulter les écrits13 de ce naturaliste. Des œuvres artistiques peuvent également être citées pour vanter un animal : à Rouen, deux avis, l’un en 176614 et l’autre deux ans plus tard15, comparent leur perroquet à Vairvert, le héros d’un poème16 de Jean-Baptiste Gresset, publié en 1734 et réédité à de nombreuses reprises, qui retrace les aventures de ce perroquet, chéri par les nonnes d’un couvent de Nevers. Apprécié pour son langage dévot, il écoute le langage grossier des bateliers durant son transfert au couvent de Nantes et enrichit son vocabulaire au grand dam des religieuses.
15Ces exemples mettent en évidence la nécessité de confrontations, de recoupements, de comparaisons des informations collectées dans les annonces avec d’autres sources de la même période. De plus, les traces de ces oiseaux d’agrément, souvent jugés superflus, étant éparpillées, rassembler ces empreintes ténues est nécessaire pour reconstituer les parcours, parfois depuis le bout du monde. Nous trouvons trois types essentiels de cheminement.
16Certains oiseaux des zones tempérées et la quasi-totalité des oiseaux exotiques ont été capturés, l’élevage de ces derniers n’ayant débuté qu’au xixe siècle. Chaque oiseau a donc vécu un long et éprouvant voyage. Louise Elisabeth Robbins a mis en évidence, à partir de récits de voyage, d’écrits naturalistes, etc., le fait que les circuits d’approvisionnement des animaux exotiques africains correspondent aux routes du commerce triangulaire, les animaux étant importés en Europe via les Amériques17. Les jacos sont donc fréquemment arrivés en Europe en traversant deux fois l’Atlantique ! Ce phénomène est en partie corroboré par les annonces d’oiseaux africains, publiées dans les Affiches des ports négriers. Certains oiseaux arrivent en Europe par des itinéraires complexes et moins communs, tel ce perroquet gris africain vendu à Rouen, « nouvellement arrivé des grandes Indes18 ». Sans connaître précisément leurs conditions de voyage, ces oiseaux sensibles ont probablement vécu durement les trajets, qu’ils soient adultes sauvages stressés ou juvéniles fragiles, à l’instar des perroquets sauvages d’aujourd’hui, objets de trafic19.
17Si beaucoup de nids sauvages sont pillés, passereaux et columbidés se reproduisent facilement en cage, en témoignent les conseils pour la reproduction dans les traités d’élevage, comme celui de Pierre-Joseph Buc’hoz20, faisant écho aux nombreux avis de vente d’oiseaux issus de l’élevage. Des familles d’oiseaux sont ainsi proposées, comme, à Lausanne, « six jeunes tourterelles de l’année, avec le père & la mère21 ». Des oiseaux « métis22 » ou « mulâtre23 », issus d’un mélange orchestré par l’éleveur entre deux espèces, se trouvent également sur le marché. Enfin, objets variés et accessoires d’élevage, tels que nids ou cages adaptés, sont communément vendus : ainsi ces « panniers pour les pontes24 » ou cette « grande Cabane à 16 compartimens pour les couvées25 ».
18Certains oiseaux sont revendus à la suite du décès de leur maître ou des difficultés diverses, souvent tues, comme ce perroquet dressé, vendu à Lyon en 177226, dont l’avis de vente signale qu’il est la propriété d’un « Maître […] pressé de partir dans le courant de la semaine », sans autre précision. Car les détails de la vie de ces oiseaux et de leurs propriétaires sont souvent omis dans ces documents écrits avec des objectifs pratiques restreints. Toutefois, certaines précisions livrent des indications sur les conditions matérielles de la cohabitation entre ces oiseaux et leurs humains.
Derrière les barreaux
19Le négoce direct des cages (259 annonces) et volières (281) met en lumière des types d’habitat très variés. Certaines volières abritent des oiseaux de diverses espèces, car la cohabitation est possible, non sans phases critiques. En revanche, beaucoup de psittacidés logent en cage individuelle alors qu’ils vivent en groupe à l’état naturel.
20À quels lieux ces meubles sont-ils destinés ? Jardins ou appartements ? Avec quels accessoires ? L’environnement de l’oiseau, la température, la luminosité, la tranquillité, la place disponible en dépendent. Certaines volières, comme celle vendue à Paris, « montée sur une table à treillage, formant une niche pour des chiens27 », supposent une proximité avec le canidé du foyer. Sinon, peu de précisions sur la forme et le volume précis de ces gîtes sont données. Toutefois, quarante-trois avis indiquent les mesures. Il en ressort une majorité de volières hautes, moyennement larges, peu profondes (21 avis) comme ces « 2. belle volières […] ayant 7. pieds de haut, y compris le couronnement, & 4. pieds 2. pouces de large, sur 26. pouces de profondeur28 », soit un volume de 2,13 m3 environ (2,25 × 1,35 × 0,7 mètre)29. Les locataires peuvent ainsi s’ébattre verticalement, voleter, mais pas réellement voler. Car les préconisations actuelles des vétérinaires concernant les types de cage ou de volière à installer, les accessoires à acquérir (jeux, mangeoires…), l’importance de l’environnement, en particulier sonore, permettent d’analyser les conditions mentionnées dans les avis de vente. Les consignes alimentaires et les connaissances médicales sont aussi utilisées.
21Les vendeurs évoquent régulièrement le régime alimentaire des petits hôtes, celui délicat des rossignols insectivores ou celui plus simple des granivores. Sur les trente-huit propositions de vente de rossignol, neuf promettent des instructions pour les nourrir, ce qui fait écho aux recettes insérées dans des traités d’élevage30. Toutefois, les besoins des granivores sont souvent plus complexes qu’il n’y paraît et des rations exclusivement constituées de graines peuvent induire des pathologies.
Les canaris sont prédisposés à la surcharge pondérale […]. La fourniture d’une alimentation trop riche en lipides (régimes tout en graines) et pauvre en protéines […] sont les causes habituellement reconnues31.
22Les avis de vente affirment les oiseaux en pleine santé. Cependant, quelques avis de perte mentionnent des pattes blessées, comme ce chardonneret égaré à Caen, qui a « les pattes deffectueuses, parraissant, la gauche sur tout, avoir été cassées32 ». Contrairement aux mammifères, les oiseaux sont en effet dotés d’os creux, légers, mais qui « en contrepartie se montrent plus fragiles et plus cassants33 ». D’autres oiseaux évoqués ont des plumes abîmées, comme ce jaco disparu « dont la queue est rongée34 ». Il est vraisemblablement atteint de picage, un mal fréquent chez les oiseaux, les psittacidés en particulier, sous l’effet de causes multiples : alimentation, manque d’eau, stress, ennui35. Autre exemple : trente-cinq avis proposent des volières luxueuses à jet d’eau. Cet accessoire esthétique répond au besoin vital des oiseaux d’avoir accès à des points d’eau. Cependant, le plomb, matériau de base de ces fontaines comme de la plupart des canalisations de l’époque, provoque à terme des maladies graves36 auxquelles les oiseaux sont particulièrement vulnérables.
23Les acquis vétérinaires actuels ne peuvent toutefois pas être automatiquement plaqués sur le cas des oiseaux du xviiie siècle et du début du xixe siècle. Il est indispensable, pour connaître leurs conditions, de s’intéresser à celles de leurs vendeurs et propriétaires, nobles oisifs et voyageurs vivant dans de vastes hôtels particuliers, artisans travaillant de longues journées dans leur atelier en compagnie d’oiseaux bruyants et gais, commerçants recevant une clientèle bavarde et mouvementée… Comment sont conciliés besoins des animaux et convenances des hommes ? Quelle place ces derniers donnent-ils à leurs oiseaux, et donc à la relation développée avec eux ? Le mode d’interaction récurrent dans les avis est celui de dressé/dresseur ou élève/maître.
Usages d’animaux et comportements naturels
24La valeur marchande d’un oiseau croît au gré de sa beauté et de son éducation. Il vaut d’autant plus cher qu’il est dressé, instruit, bien élevé, bien appris, « promettant beaucoup37 », qu’il « retient aisément ce qu’on lui apprend38 », qu’il est « susceptible d’éducation39 »… Ces termes utilisés régulièrement dans les avis montrent que les hommes ne perçoivent pas les oiseaux seulement comme des objets mais également comme des sujets plus ou moins doués pour la musique ou la parole (tableaux 3 et 4).
Tableau 3. Les talents des oiseaux chanteurs et parleurs d’après les annonces
Talent | Nombre d’animaux* |
Chante | 33 |
Chante fort | 4 |
Chante bien | 55 |
Chante en toutes saisons | 10 |
Chante un air de musique | 96 |
Imite un autre oiseau | 3 |
* Plusieurs animaux peuvent être présents dans une seule annonce et un animal peut posséder plusieurs talents. | |
Tableau 4. Les talents des oiseaux chanteurs et parleurs d’après les annonces
Talent | Nombre d’animaux* |
Parlant pas, peu ou commençant à parler | 36 |
Parlant simplement | 39 |
Parlant bien | 238 |
Parlant distinctement | 16 |
Prononçant des mots précis ou des langues particulières | 18 |
* Plusieurs animaux peuvent être présents dans une seule annonce et un animal peut posséder plusieurs talents. | |
25En retour, les airs ou les mots appris sont un moyen de reconnaître l’oiseau devenu ainsi unique, comme ce serin perdu, sifflant « le Noël, Où s’en vont ces gais Bergers40 ». Ces dressages d’oiseaux représentent à la fois une volonté de valoriser des aptitudes et de façonner l’animal sublimant son maître.
26La pigmentation resplendissante des plumes, parfois invisible pour l’œil humain, ainsi que la virtuosité au chant ou à l’imitation ont pourtant d’abord une fonction vitale pour l’oiseau lui-même. Les mâles des espèces oscines chantent pour affirmer leur territoire et séduire la femelle, alors que les oiseaux parleurs mâles ou femelles vocalisent pour consolider les liens sociaux du groupe et du couple. Nous rassemblons ici chanteurs et parleurs bien qu’ils se répartissent globalement entre passériformes pour les premiers et psittaciformes pour les seconds. Toutefois, 18 % des oiseaux chanteurs sont des psittaciformes et 8 % des parleurs des passériformes.
27Ces talents (en particulier l’imitation des airs de musique) sont sans doute exagérés lors des ventes. Néanmoins, ces avis, ainsi que le commerce des serinettes, instruments de musique mécanique servant à l’instruction des oiseaux (273 annonces), donnent une mesure de l’ampleur de la pratique du dressage. De plus, cette virtuosité est consignée également dans certains avis de perte et elle est corroborée par les consignes des traités d’élevage41.
28Des études récentes sur les oiseaux parleurs, notamment celles de l’éthologue Irene Pepperberg42, ont étayé et décrypté leur aptitude à l’imitation vocale qui est le fruit d’un apprentissage complexe pour ces oiseaux sociaux. Ainsi, les jacos, des oiseaux monogames, se rassemblent par centaines d’individus pour se nourrir. Quelques-uns jouent le rôle de sentinelles, prévenant par des cris l’arrivée de prédateurs. L’assemblée se disperse alors en petits groupes. Ces oiseaux ont ainsi développé différents types d’interaction, notamment par la communication orale. Ils reproduisent cette aptitude en captivité via la parole, même si les mots prononcés n’ont pas toujours de sens pour eux. Une connaissance fine de l’oiseau est nécessaire du côté du dresseur afin de valoriser cette disposition.
29Un autre cas est celui de l’instruction à certains gestes. Quelques avis proposent, en effet, des oiseaux reproduisant des mouvements précis qui divertiront le futur propriétaire. Est publié à Rouen en 1772 l’avis suivant :
Depuis long - tems on a pris plaisir à instruire les petits Oiseaux à siffler des airs, d’autres à parler ; mais on ne s’est avisé que depuis peu de leur enseigner d’autres exercices ; le sieur Grognet, conducteur du bateau d’Elbeuf, offre d’apprendre à ceux qu’on lui donnera, à tirer un coup de Canon sans s’épouventer, & nombre d’autres tours43.
30Un autre avis, publié cette fois-ci à Lausanne en 1787, demande une galère de chardonneret44. Un texte de Georges-Louis Leclerc de Buffon sur cet oiseau peut nous éclairer sur la nature de cet objet :
[…] on lui apprend, sans beaucoup de peine, à exécuter divers mouvemens avec précision, à faire le mort, à mettre le feu à un pétard, à tirer de petits seaux qui contiennent son boire et manger ; mais pour lui apprendre ce dernier exercice, il faut savoir l’habiller. Son habillement consiste dans une petite bande de cuir doux de deux lignes de large, percée de quatre trous, par lesquels on fait passer les ailes et les pattes, et dont les deux bouts se rejoignant sous le ventre sont maintenus par un anneau auquel s’attache la chaîne du petit galérien45.
31L’oiseau est ainsi totalement entravé dans ses mouvements. Il serait intéressant de réfléchir à ces pratiques extrêmes (pas si courantes toutefois) en utilisant les travaux ornithologiques sur les déplacements des oiseaux, en particulier le vol, action complexe entre instinct et apprentissage46.
32L’oiseau idéal à vendre est malléable, voire affectueux. Dans une centaine de propositions de vente, le caractère doux de l’oiseau bien apprivoisé, privé, caressant, est un argument de vente. Il est plausible que ces individus aient été familiarisés, imprégnés47 dès leur plus jeune âge. Comment ces animaux, avec, pour certains, de forts besoins éducatifs et une maturité sexuelle assez tardive (4 à 5 ans), sont-ils élevés ? Comment vivent-ils la séparation, faisant suite à la cession, avec celui qui les a nourris et éduqués ?
33Certains oiseaux vivent à l’état naturel dans des groupes complexes. Reportent-ils sur leurs maîtres leur besoin viscéral de sociabilité ? Comment concilier ce fait avec le mode de vie des propriétaires ? Leur disponibilité et leur intérêt pour l’oiseau influent en effet sur le mode de relation, pourtant à l’occasion rompue par l’oiseau prenant la clé des champs.
34Si les hommes souhaitent transformer les oiseaux pour leur amusement, le contrôle total sur eux est illusoire, en témoignent les annonces de perte. Dans la majorité des cas, cette perte est présentée comme un acte volontaire de l’oiseau qui s’est envolé, évadé, a pris la volée, s’est échappé de sa cage… Toutefois, les circonstances de l’escapade sont peu décrites : est-ce pendant les soins, le repas, une sortie prévue par le maître, ou est-ce que l’individu a réussi à ouvrir la porte ? Certains oiseaux, tels les psittacidés, sont en effet des rois de l’évasion, avec leur bec mobile et leur ingéniosité. Les avis affichent souvent le jour de la perte, parfois l’heure, le lieu et la direction de la fuite de l’oiseau. Quels sont les techniques de vol ? La vie en cage ou l’éjointage (la coupe de plumes pour freiner le vol) altèrent-ils leur capacité ?
35Peu d’informations circulent également sur le devenir de ces oiseaux. Quelques volatiles sont repérés par des hommes en recherche de compagnon, d’une revente juteuse ou d’une généreuse récompense. Vingt-trois avis d’oiseaux trouvés ont été recensés. Les oiseaux s’approchent-ils d’eux-mêmes des hommes, comme ce serin bordelais « qui a été se reposer sur l’épaule d’un passant48 » ? Quelles sont les techniques des hommes pour récupérer un oiseau ? Quant aux autres échappés, leur précarité est certaine. Si des retours à la nature ont pu avoir lieu, la mort est souvent au bout du chemin. Actuellement, des colonies de perruches à collier nichent dans des villes d’Europe, en raison de lâchers accidentels de cargaisons dans les aéroports des années 197049, mais être en groupe semble avoir été une condition pour leur acclimatation d’oiseaux grégaires. Une des hypothèses pour expliquer la réussite de l’installation de ces oiseaux au xxe siècle pourrait être le fait que l’évasion s’est faite en groupe contrairement au xviiie siècle. Les perruches à collier sont en effet des oiseaux sociaux vivant en colonies. Or, cette condition est absente aux xviiie et xixe siècles. Isolés, vulnérables, beaucoup sont des proies idéales, en premier lieu du chat de la maison… Par ailleurs, ces oiseaux imprégnés par l’homme dès leur prime jeunesse ne sont pas habitués à subvenir à leurs besoins.
36Le climat enfin est souvent hostile, notamment pour les fragiles oiseaux exotiques. Par exemple, un jaco perdu à Rouen, en février 178650, doit faire face à une atmosphère froide et humide. On peut imaginer, sans le vérifier bien entendu, le sort de cet animal. « Rares sont les Psittacidés suffisamment robustes pour supporter l’hiver de nos régions à l’extérieur51. »
La liberté et la mort
37Malgré des limites, le décryptage des annonces de la jeune presse du siècle des Lumières est prometteur, excepté pour sa période de déclin temporaire au début du xixe siècle. Il convient, comme pour toute analyse historique, non pas d’enregistrer simplement les témoignages mais, comme le préconisait Marc Bloch, de construire un « questionnaire » critique et de le confronter à d’autres sources. Car les documents ne se livrent « que lorsqu’on sait les interroger52 ». Pour tenter d’écrire une histoire animale de ces oiseaux d’agrément, il est nécessaire de traquer plumes et becs dans ces sources et d’établir, au vu des éléments collectés, de nouvelles interrogations à destination des sciences zoologiques. Ces oiseaux, certains originaires de mondes lointains, d’autres de forêts voisines ou encore nés au fond des cages, restent souvent inconnus. Quelques éléments concrets de leur vie sont pourtant fournis à travers ce commerce marginal mais croissant durant la seconde moitié du xviiie siècle. Comme des négatifs photographiques, ressurgissent alors des fragments disséminés de leurs vies, oscillant entre réification et prise en compte des individualités. Le dressage passe obligatoirement pas l’adaptation des hommes au mode de communication des oiseaux. Au risque d’un échec total, les hommes doivent s’adapter à la communication de l’oiseau élevé. Pour finir, les cas d’affranchissement de ces animaux du ciel, encore sauvages mais apprivoisés, mettent en exergue le paradoxe de leur condition, souvent symbole de liberté pour leur geôlier, leur évasion soulignant leur dépendance vis-à-vis des hommes.
Notes de bas de page
1 Louise Elisabeth Robbins, Elephant Slaves and Pampered Parrots. Exotic Animals in Eighteenth-Century Paris, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2002.
2 Julia Breittruck, Vogel-Mensch-Bezieghungen. Eine Geschichte der Haustiere une des Pariser Aufklärunf, Bielefeld, dissertation für Geschichtswissenschaft, Philosophie und Theologie, 2014.
3 Philippe De Wailly, L’amateur des oiseaux de cage et de volière, Paris, Baillière, 1972, 2e éd.
4 Gilles Feyel, L’annonce et la nouvelle : la presse d’information en France sous l’Ancien Régime (1630-1788), Oxford, Voltaire Foundation, 2000.
5 17 juin 2018.
6 Toutes les statistiques présentées dans ce texte ont été établies par l’auteure.
7 Alors que les Affiches de Lyon sont interrompues en 1792, ne sont disponibles que les années 1750 et celles de 1759 à 1772.
8 Jean Sgard (dir.), Dictionnaire des journaux (1600-1789), éd. électronique revue, corrigée et augmentée, http://dictionnaire-journaux.gazettes18e.fr/ ; Denis Reynaud (dir.), Le Gazetier universel, http://gazetier-universel.gazettes18e.fr/ (recensement des titres en ligne) ; Laurence Engel (dir.), Presse locale ancienne, http://presselocaleancienne.bnf.fr/accueil (recensement de la Bibliothèque nationale de France), consultés le 10 juin 2018.
9 Annonces, affiches et avis divers de la Haute et Basse Normandie, Rouen, 3e année, 10, 3 août 1764, p. 44.
10 Affiches de Bordeaux, annonces, &c., Bordeaux, 50, 12 décembre 1782, p. 228 : « Il a été perdu […] un perroquet verd, marqué de jaune sur la tête, & de rouge sur les aîles […]. »
11 Annonces, affiches et avis divers de la généralité de La Rochelle, La Rochelle, 22, 28 mai 1784, non numéroté : « Il s’est perdu […] un perroquet vert, ayant partie de la tête jaune & quelques plumes rouges aux aîles […]. »
12 Affiches, annonces, &c de Toulouse, Toulouse, 12, 21 mars 1781, p. 45.
13 Georges-Louis Leclerc de Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, Paris, Imprimerie royale, 1779, t. VI, p. 89-98 (« Les Kakatoës »).
14 Annonces, op. cit., Rouen, 19, 9 mai 1766, p. 70.
15 Ibid., 7, 12 février 1768, p. 26.
16 Jean-Baptiste Gresset, Vairvert ou les voyages du perroquet de la Visitation de Nevers : Poème héroï-comique, La Haye, Niegard, 1734.
17 Louise Elisabeth Robbins, Elephant Slaves, op. cit., p. 27-29.
18 Annonces, op. cit., 13e année, Rouen, 55, 14 juin 1765, p. 225.
19 Céline Guesdon, Les psittacidés et les pathologies dues à la captivité, thèse vétérinaire, Maisons-Alfort, 2010, p. 83
20 Pierre-Joseph Buc’Hoz, Amusemens des dames dans les oiseaux de volière ou Traité des oiseaux qui peuvent servir d’amusement au beau sexe, Paris, Chez l’auteur, 1785, 2e éd., p. 27-30 (perroquet) ; p. 40-51, 53-70, 82-83 et 90-91 (serin) ; p. 102-106 et 115-118 (rossignol) ; p. 152-153 (bouvreuil) ; p. 169-172 (chardonneret) ; p. 307-308 (merle).
21 Feuille d’avis, à Lausanne, 33, 14 août 1787, non paginé.
22 Affiches, annonces et avis divers, ou Journal général de France, Paris, 20, 20 janvier 1783, p. 164.
23 Affiches de Lyon, Lyon, 5, 1er février 1769, p. 23.
24 Annonces, op. cit., La Rochelle, 15, 15 avril 1774, p. 57.
25 Affiches, op. cit., Paris, 262, 19 septembre 1786, p. 2490.
26 Affiches, op. cit., Lyon, 34, 19 août 1772, p. 165.
27 Affiches, op. cit., Paris, addition au 41, 25 mai 1778, p. 777.
28 Annonces, affiches et avis divers, Paris, supplément à la feuille 33, 29 avril 1771, p. 365.
29 Un pied étant égal à 32,484 cm et un pouce à 2,7069 cm.
30 Louis Daniel Arnault de Nobleville, Aëdonologie ou Traité du rossignol franc ou chanteur, contenant la manière de les prendre au filet, de les nourrir facilement en cage, & d’en avoir le chant toute l’année, Paris, Debure l’aîné, 1751, p. 144-150.
31 Cécile Robert, Contribution à l’étude du canari en tant qu’animal de compagnie, thèse vétérinaire, Maisons-Alfort, 2009, p. 68.
32 Affiches, annonces et avis divers de la Basse-Normandie, Caen, 19, 7 mai 1786, non paginé.
33 Arnaud Mercier, Traitement orthopédique des fractures des membres chez les oiseaux, thèse vétérinaire, Toulouse, 2006, vol. 1, p. 24.
34 Annonces, avis divers des Pays-Bas autrichiens, Bruxelles, 53, 3 juillet 1761, p. 491.
35 Céline Guesdon, Les psittacidés, op. cit., p. 128-131.
36 Ibid., p. 147.
37 Annonces, op. cit., La Rochelle, 44, 4 novembre 1785, p. 175.
38 Affiches, op. cit., Lyon, 22, 30 mai 1759, p. 86.
39 Annonces, op. cit., Rouen, 51, 17 décembre 1779, p. 197.
40 Affiches, annonces et avis divers pour les trois évêchés, Metz, 25, 20 juin 1776, p. 90.
41 Je me réfère aux analyses dans cet ouvrage de Michel Jourde, p. 95-105, et de Michel Kreutzer, p. 105-116.
42 Nathan Emery, L’étonnante intelligence des oiseaux, Versailles, Quæ, 2017, p. 86-87.
43 Annonces, op. cit., Rouen, 12, 20 mars 1772, p. 47.
44 Feuille d’avis à Lausanne, op. cit., 31, 31 juillet 1787, non paginé.
45 Georges-Louis Leclerc de Buffon, Histoire naturelle, op. cit., t. IV, p. 198.
46 Marc Duquet, Des plumes et des ailes. Pourquoi et comment volent les oiseaux, Paris, Delachaux et Niestlé, 2017.
47 Dalila Bovet, s. v. « Comportement animal », dans Encyclopædia universalis : « L’empreinte […], processus d’attachement social et de reconnaissance de son espèce, est caractérisée par une période critique (ce phénomène n’est possible que dans les premiers jours de la vie de l’oisillon), une acquisition très rapide, bien que l’animal ne soit pas récompensé […], et un effet à long terme. »
48 Jounal de Guienne, Bordeaux, 290, 17 octobre 1786, p. 1158.
49 Alizé Berthier, « De la belle exotique à la belle invasive : perceptions et appréciations de la Perruche à collier (Psittacule krameri) dans la métropole parisienne », Annales de géographie, 716/4, 2017, p. 408-434.
50 Annonces, op. cit., Rouen, 17, 1er mars 1786, p. 70 : « Il a été perdu le jeudi, 23 Février un Perroquet gris. »
51 Christian Quemin, Le comportement des psittacidés et ses troubles, thèse vétérinaire, Maisons-Alfort, 2003, p. 29.
52 Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1997, p. 77.
Auteur
-
Clotilde Boitard
Clotilde Boitard, doctorante en histoire, université de Rouen-Normandie, pour une thèse consacrée à La nature au foyer : les animaux apprivoisés au xviiie siècle et au début du xixe siècle, a notamment publié « Compagnons privés, des animaux captifs au temps des Lumières », dans Les animaux sont dans la place, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes [à paraître] ; « L’animal imitateur au xviiie siècle », dans Marianne Beyssere et al., L’animal symbole, Paris, Éditions du CTHS, 2019, http://books.openedition.org/cths/5167.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Une histoire environnementale de la nation
Regards croisés sur les parcs nationaux du Canada, d’Éthiopie et de France
Blanc Guillaume
2015
Humanités environnementales
Enquêtes et contre-enquêtes
Guillaume Blanc, Élise Demeulenaere et Wolf Feuerhahn (dir.)
2017
Sous le soleil
Systèmes et transitions énergétiques du Moyen Âge à nos jours
Charles-François Mathis et Geneviève Massard-Guilbaud (dir.)
2019
Les animaux historicisés
Pourquoi situer leurs comportements dans le temps et l'espace ?
Éric Baratay (dir.)
2022
