Être chien, être cheval au Moyen Âge
Quelles sources pour atteindre la condition des animaux ?
p. 129-138
Texte intégral
1L’approche du point de vue animal au cours de la période médiévale semble d’emblée difficile compte tenu de la nature des témoignages. Tous les genres documentaires médiévaux sont susceptibles de donner des indices ; aucun ne lui est explicitement dédié.
2Les deux limites de la longue période médiévale, ve-ixe siècles d’une part, xive-xve siècles d’autre part, que nous proposons d’interroger, se distinguent par la singularité de leur documentation et imposent des traitements différents. Autant est-il absolument nécessaire, pour appréhender au haut Moyen Âge la complexité de la condition de vie du cheval et du chien, de parcourir tous les types de sources écrites disponibles en raison de leur rareté, autant, à partir du milieu du xiiie siècle, la documentation écrite s’étant considérablement multipliée et diversifiée, il est permis de ne s’attacher qu’à un type de sources, en l’occurrence les comptabilités princières.
3Grâce à ces corpus différents, nécessitant des protocoles d’analyse eux aussi différenciés, peut-on approcher la complexité du vécu des deux espèces domestiques et réputées familières, le chien et le cheval, sans sur- ou sous-interprétation, sans anthropomorphisme exagéré ?
La « plus belle conquête » et le « meilleur ami » dans les sources altomédiévales
4Sans conteste, on décèle durant cette période un intérêt pour ces deux espèces domestiquées, le chien et le cheval. Depuis l’Antiquité, ce sont les seuls animaux à recevoir autant d’attention particulière et de soins1. Dans son encyclopédie, Isidore de Séville (viie siècle) évoque le chien comme un animal à part dans la Création :
Rien n’a plus de flair que les chiens, car ils sont les plus intelligents de tous les animaux. Ils sont seuls à reconnaître leur nom ; ils aiment leurs maîtres. Ils en défendent les maisons ; ils s’exposent à la mort pour leurs maîtres ; avec lui, ils courent spontanément sur la proie ; ils n’abandonnent pas le corps de leur maître, même mort. Enfin leur nature veut qu’ils ne puissent vivre hors de la société des hommes2.
5C’est donc certainement avec ces deux animaux omniprésents dans les sociétés altomédiévales, davantage approchés, touchés, nourris de la main de l’homme, que l’on peut étudier un lien social interspécifique et prétendre aborder ce retournement de point de vue. Ces animaux partagent la vie des humains et ont une « carrière » parmi eux.
6Devant un sujet aussi complexe, les hauts médiévistes savent qu’il n’y a pas de types de source particuliers et qu’il faut considérer l’ensemble du corpus. Ce travail de collecte et de relecture de toutes les sources, bien connues par ailleurs, rend possible un point de vue animal, mais au prix d’une critique solide des documents et d’une mise en contexte culturel et social claire3. L’ensemble des textes est au moins homogène dans l’origine des auteurs : ce sont tous des clercs qui cherchent à donner un sens moral, allégorique aux choses du monde physique et qui s’interdisent sans doute de s’épancher sur des considérations équines et canines liées aux jeux futiles de l’aristocratie laïque, dont ils sont pourtant issus.
7Le premier point de vue lu dans la documentation est donc humain, structuré par une pensée chrétienne, et reconstitué : l’anthropomorphisme déforme les images du vrai chien comme celles du vrai cheval. L’évocation de ces animaux est souvent péjorative. Le chien, par exemple, fait partie pour Isidore de Séville des bestiae, c’est-à-dire des bêtes dont la gueule et les griffes sont cruelles : « Le terme de bestia s’applique de manière appropriée aux lions, léopards, tigres, aux loups et aux renards ainsi qu’aux chiens, et aux singes […]4. »
8Les textes n’ont pas vocation à décrire la biologie. Il n’y a pas d’œuvre d’histoire naturelle. La référence essentielle reste la Bible dans de nombreuses citations. La Vulgate associe à canis des comportements vorace, nécrophage, agressif, comme un lupus. De fait, le chien est symbole du diable, des païens, des juifs persécuteurs du Christ, des hérétiques5… Malgré la domestication, le chien suscite dans la vie quotidienne le dégoût et le mépris, en tout cas dans les textes écrits par des clercs qui révèlent des comportements déviants. Dans la société laïque, pénétrée de références chrétiennes, l’animal est aussi associé à une insulte et implique le déshonneur pour les Francs qui ne veulent pas mourir « comme des chiens6 ». L’animal participe à des rites d’humiliation : la Loi des Burgondes contraint le voleur à embrasser le postérieur du chien qu’il a dérobé, s’il ne peut payer 5 sous au propriétaire7. Otton de Freising rapporte comment le comte Hermann doit tenir, avec ses complices, un chien sur ses épaules pour prix de sa félonie8.
9Le cheval n’échappe pas aux images négatives. Il est une créature vaniteuse. Les étalons hennissant sont ceux qui persécutent les saints selon Raban Maur9. Mais c’est également un animal noble, signe de pompe et de puissance temporelle pour les religieux10.
10Parmi les sources utilisables pour opérer ce renversement de point de vue, on pourra considérer avec attention les sources narratives (histoires, poèmes, vies de saints…), les lois barbares, quelques rares lettres. On trouve de rares mentions dans les sources de la pratique également (testaments, capitulaires…), comme l’exceptionnel capitulaire de Villis rédigé autour de 800. Ce document de gestion des domaines fonciers du prince montre l’activité principale du cheval carolingien, la guerre :
13. Qu’ils pourvoient au mieux pour les étalons, c’est-à-dire les waraniones, et ne tolèrent pas qu’ils restent longtemps dans le même endroit, de crainte que ce dernier ne soit détruit. Si l’un d’entre eux est tel qu’il n’est pas bon ou qu’il est trop vieux ou qu’il vienne à mourir, qu’il nous le fasse savoir en temps opportun, avant que n’arrive le moment où les étalons doivent être mis avec les juments.
14. Qu’ils gardent avec soin nos juments et séparent à temps les poulains (de leur mère). Si les pouliches se multiplient, qu’ils les séparent et forment avec elles un troupeau.
15. Qu’ils rassemblent de toutes les manières nos poulains pour (les écuries) du palais à la messe de la Saint Martin d’hiver11.
11Les indications restent somme tout plutôt sommaires. Pour qui veut étudier ces animaux aux périodes mérovingienne et carolingienne, il ne serait pas inutile de prendre en compte les agronomes antiques. Varron, Caton, Columelle évoquent chiens et chevaux, et les façons de les élever et de les soigner ; Palladius, surtout, auteur du ve siècle, rassemble un savoir transmis au haut Moyen Âge et s’adresse à l’ensemble des rustici. Columelle et Palladius sont d’ailleurs les seuls à être copiés dans les scriptoria carolingiens et constituent la seule littérature scientifique sur les animaux domestiques en l’absence de traités vétérinaires durant toute la période. Sont-ils pour autant lus et leurs préceptes appliqués12 ? La question reste posée. Ils expriment en tout cas des pratiques ordinaires probablement longtemps et largement partagées.
12Au-delà du manque de sources, l’historien des animaux est confronté pour la période à la pauvreté des mentions. Quelques mots seulement sont utilisés pour désigner le chien et le cheval. Pour ce dernier, les auteurs distinguent bien le cheval fait pour la guerre (equus) et le roncin de moins bonne qualité (caballus), comme le pape Grégoire le Grand (590-604) lorsqu’il se plaint dans une lettre adressée à son ami d’avoir un caballum miserum, un « mauvais cheval13 ». Il juge en connaisseur puisqu’il gère dans ses domaines de Sicile l’élevage de plusieurs centaines de têtes…
13Quant au chien, canis revient majoritairement dans les textes, quelle qu’en soit la nature, et sans autre précision. S’il n’est pas question de déterminer des « races », les lois barbares permettent toutefois de comprendre que l’on distingue bien alors des morphotypes, à la fois sur des critères physiques et selon les aptitudes du chien, en particulier à la chasse14. La lex Baiwariorum énumère notamment, comme elle le fait pour les oiseaux de proie, des spécialisations de dressage15 : bibarhunt (terrier), hapuhhunt (chien pour gibier à plumes), suuarzuuild (pour les grosses bêtes : ours, aurochs). Elle spécifie en fin de liste les chiens de berger et les chiens de garde. Cette spécialisation qui passe par le dressage en fait des animaux de prix. C’est pourquoi il faut payer 15 sous d’amende pour le vol d’un chien de chasse, contre 3 sous seulement pour un chien de berger16. Quant à la diversité des individus, on suppose que les terriers sont des types plutôt petits (pas plus de 40 cm), les suuarzuuild davantage de type molossoïde. Les découvertes archéologiques montrent que les chiens d’exploitation agricole font eux entre 45 et 50 cm au garrot, avec quelques sujets plus grands17.
14Les sources écrites sont susceptibles de montrer que l’élevage des chevaux est soigneusement contrôlé. Ils reçoivent soin, attention et logement comme aucun autre animal. Mais le cheval doit répondre à des exigences de service, faute de quoi il est rejeté. Son activité principale est la guerre. Toutefois la documentation offre trop peu d’indices sur son exposition aux risques (risques mesurés, entre nécessité militaire et coût de l’animal). Que devient-il lorsqu’il est sérieusement blessé ? Les sources n’en parlent pas.
15Les textes laissent deviner plusieurs carrières possibles pour les chiens, simultanées ou successives : chasseur, gardien, berger, guerrier… La gente canine n’est pas considérée et traitée de la même manière : le « statut social » des chiens diffère selon leur appartenance à un groupe humain (paysans, puissants…) et selon leurs compétences. Les sources législatives montrent autant l’attention réservée au chien, comme un bien que l’on protège, que ses comportements déviants (tueur de bétail). Si le chien partage la vie de la communauté selon des modalités diverses, le degré de familiarité, du lien entre l’animal et l’homme, dépend de la fonction du chien et du statut social de son propriétaire. Mais aucun nom de chien n’est mentionné dans les sources : pas de biographie canine possible pour le haut Moyen Âge franc.
À la fin du Moyen Âge, une documentation toujours anthropocentrée
16Au cours des derniers siècles médiévaux, la documentation mettant en scène le monde animal s’est considérablement diversifiée et accrue : traités de chasse, manuels d’éleveurs, encyclopédies, livres de comptes, prescriptions réglementaires… On recense un peu partout des textes relatifs aux droits d’usage sur les pâtures et les terrains de parcours, aux amendes et procès dus au vagabondage du bétail et des animaux domestiques en général, à la campagne comme à la ville, aux taxes perçues aux péages et marchés, aux transactions sur les animaux (contrats agraires, baux à cheptel, ventes, donations…), etc.
17Néanmoins, ce n’est parce qu’elle devient foisonnante qu’elle offre, à première vue, plus d’éléments informatifs sur le « vécu animal » qu’aux siècles précédents. Ces sources de la pratique livrent des détails bruts d’ordre quantitatif, parfois qualitatif, éclairant toujours et avant tout non le versant animal mais bien le versant humain de la relation anthropozoologique.
18Dans ce foisonnement, on a choisi de s’interroger non pas sur un document, mais sur une catégorie de sources issue du domaine administratif et de la gestion : les registres des comptabilités émanant d’institutions princières, seigneuriales ou municipales dont on connaît par ailleurs l’importance pour les études médiévales18. Ce type de sources, qui s’est considérablement multiplié à partir du xiiie siècle, est étroitement lié à un mouvement politique de fond qui vise à l’affirmation ou à la ré-affirmation du pouvoir quel qu’il soit, par la normalisation des pratiques administratives.
19Ce sont donc des outils de gestion et de contrôle des hommes et des biens visant à livrer un état comptable précis – journalier, mensuel ou encore annuel. Cette catégorie documentaire est-elle susceptible de fournir un éclairage plus approprié du « vécu animal » ?
20Très peu d’informations directes clairement explicitées permettent « de passer du côté des animaux ». Toutefois, on peut se demander, si une réalité animale existe, si elle n’est pas plutôt à débusquer sous les mots, les gestes et les situations mises en scène dans ces documents. En d’autres termes, ce qui est à rechercher dans ce type de sources – et dans la perspective présente – n’est-il pas ce qui n’est pas dit, ou ce qui est suggéré involontairement en filigrane ? Cela oblige bien évidemment à une relecture de cette catégorie de sources en donnant un sens à bon nombre d’annotations longtemps considérées par les historiens comme anecdotiques, ce qui n’est pas sans conduire l’historien médiéviste à un numéro d’équilibriste en matière d’interprétation des données.
21Un cas d’étude réside dans les comptabilités des ducs valois de Bourgogne19. Comme en d’autres régions, les séries comptables prises en compte sont loin de constituer un ensemble homogène. Dans la mesure où elles proviennent des différents rouages de l’administration des ducs valois de Bourgogne, les sources de ce corpus résultent de plusieurs niveaux de production de l’écrit : depuis la gestion toute locale des domaines (châtelain) à la gouvernance des hôtels ducaux (argentier), en passant par celle de la recette de bailliage (receveur) ou générale du duché, ou encore celle spécialisée des eaux et forêts (gruyer).
22Aussi doivent-elles être lues et exploitées à la lumière des attentes du rédacteur et des réponses qu’il doit fournir en liaison avec sa fonction. Ces différents niveaux de production relatent des réalités sociologiques diverses mais complémentaires qui témoignent à leur tour de rapports et de sensibilités singulières. C’est dire la multiplicité des regards et des degrés d’observation : du châtelain sur le monde paysan ; des receveurs sur le monde de la cour.
23À cela s’ajoute que cette catégorie de sources connaît une évolution normative : les registres comptables ne sont pas tenus avec un soin égal partout dans le duché et en tout temps. En règle générale, les comptes bourguignons de la seconde moitié du xive siècle sont les plus complets et les plus précis, livrant des justifications que l’on ne rencontre plus guère au siècle suivant.
24Comme aux siècles précédents, cheval et chien sont omniprésents dans la société de la fin du Moyen Âge, mais différentiellement selon le niveau de production des sources. À l’échelle de la gestion quotidienne du châtelain, on trouve de très rares mentions de chien ; l’attention se porte sur le cheval, tout d’abord dans les « explois de justice ». La consignation des amendes judiciaires fournit en général bon nombre d’informations sur l’animal pris mésusant : couleur de robe, apparence physique renseignant également sur son entretien et les soins dont il peut être l’objet. Le cheval peut apparaître également dans les « inventaires après décès » de paysans devant la mainmorte au duc. Les animaux que détenait le défunt sont décrits pour être prisés en vue de leur vente aux enchères au profit du duc. En général, est mentionné l’état sanitaire ou encore les traumatismes subis par les chevaux en raison de la présence des gens d’armes (guerre de Cent Ans) et de l’insécurité générale. Enfin ne saurait être oubliée la rubrique « Despense commune » où est enregistré tout ce que le châtelain n’a su mentionner ailleurs dans son compte.
25À l’échelle de la gestion du bailliage ou générale du duché (celles des receveurs), c’est principalement dans les rubriques de « despense commune », d’« achats », de « dons » d’animaux ou encore de « restitucions » que chiens et chevaux sont mis en lumière.
26Par rapport aux siècles antérieurs, de même que la documentation s’est enrichie, le vocabulaire désignant le cheval et le chien semble en apparence s’être étendu, mais bien des imprécisions demeurent : est-ce dû à un manque de familiarité de la part des rédacteurs des comptes ? Ou, au contraire, à l’absence de nécessité de décrire plus précisément un élément fort commun à tous ? Aussi, les comptes – qu’ils émanent du châtelain ou du receveur général – évoquent le plus souvent de manière générique des « chevaux », des « petits et des grands chevaux », ou des « chiens ». Quand il est plus précis, le vocabulaire désigne l’animal d’abord par rapport à son usage, puis suivant sa qualité, voire son origine géographique.
27Ainsi pour le cheval, sont déclinés « destrier », « palefroi », « roncin » et « sommier », « coursier », distingués « juments » et « poulains » des chevaux « mâles » et des « étalons », identifiés « genêt d’Espagne » ou « cheval de Lombardie ». Quant au chien, on ignore totalement celui des maisons paysannes, et hormis les « chiens de compagnie » des duchesses, ce sont les « chiens des chasses », « mâtin », « chien d’oisel » pour la chasse au vol notamment, « chien courans », « limier », « lévrier », dits aussi « chiens pour le cerf » ou « chiens pour le sanglier », que mentionnent les comptes, tout simplement parce que leur présence génère des dépenses.
28Les sources comptables montrent essentiellement des animaux au travail : dans des travaux de traction, de bât ou comme monture privilégiée pour les couches aisées de la population. Rien d’étonnant à cela, le cheval, tout comme le bœuf, a longtemps constitué la principale force motrice, la source d’énergie par excellence.
29Sorte d’« animal machine », le cheval apparaît comme une ressource constamment renouvelable que l’on pousse à l’épuisement, que l’on crève et que l’on remplace tout aussi facilement. Un important trafic de chevaux est mis en lumière tant à l’échelle du duché qu’à celle du royaume et au-delà. Commerce, mais aussi échanges ou prêts entre aristocrates : en fonction des frais qui peuvent être engagés, les documents comptables suggèrent parfois les circonstances et les conditions dans lesquelles ce commerce ou ces échanges sont effectués.
30Chaque année en effet, une rubrique importante est consacrée par le receveur général aux innombrables et incessants achats, « dons » et « restitucions » de chevaux. C’est la résultante des traitements infligés aux chevaux dans les milieux de l’aristocratie, plus particulièrement dans celui des officiers ducaux où l’on ne compte plus le nombre d’animaux « affolez », « mors », « noyés » au service des ducs20. En revanche, les comptes sont pratiquement muets sur le traitement du cheval dans le monde paysan.
31Certes, dans le milieu même de la cour, les chevaux sont l’objet de traitements différents selon leur qualité, leur proximité avec le prince, la fonction qui leur est assignée. Animaux de somme, roncins et sommiers ne connaissent sans doute pas la même qualité de vie que les « grans chevaulx de monseigneur » ou les « juments et poulains » que la duchesse Marguerite de Flandres confie chaque année au châtelain de Villaines-en-Duesmois au cours des décennies 1380-139021. En raison des dépenses occasionnées par la présence des chevaux ducaux dans leur châtellenie, les châtelains fournissent bon nombre d’informations renseignant leur quotidien et les soins apportés à leur confort. En effet, la présence annoncée de ces animaux les conduit à faire provision non seulement de foin, mais à prévoir également onguents (« miel et oingt »), sel « pour assaler les poloins », chandelles « pour gouverner de nuit » les animaux, sans oublier la litière généralement renouvelée chaque semaine lors du séjour22. Un traitement que bien des chevaux devaient envier à leurs contemporains des écuries ducales !
32Quel que soit leur milieu de vie, pourtant, les sources suggèrent des conditions d’existence bien souvent rudes, comme en témoignent les multiples mentions de chevaux victimes d’infirmités touchant la vue, de plaies infestées, d’« escotures », ou encore d’enflures des jambes et d’affections aux pieds et aux sabots : des accidents peut-être survenus lors des travaux agricoles, d’efforts demandés trop importants, à la suite de négligence de soins.
33Ajoutons les épidémies récurrentes de goutte, de « rogne et grathe ». Ces maladies nous sont connues par les dépenses pour soin ou alimentation particulière qu’elles occasionnent dans les haras ducaux. Leurs ravages sont certains. Un exemple parmi d’autres : au cours des années 1392-1394, une trentaine des juments de la duchesse décèdent au haras de Brazey-en-Plaine23. Les animaux meurent les uns après les autres ou en même temps dans un même espace : les écuries. Outre des onguents et des « emplastres », aucun autre traitement n’est appliqué semble-t-il ; pas d’isolement pour éviter la contamination.
34Ces conditions de vie s’alourdissent encore au cours de la seconde moitié du xive siècle et de la première moitié du siècle suivant. L’état d’insécurité oblige à des déplacements constants des chevaux des écuries ducales pour les mettre à l’abri des dépréciations des bandes armées. Les comptes font état de maltraitance liée aux passages des gens d’armes, comme à Salmaise en 1361-136224. Ceci n’empêche pas certains habitants du lieu de tenter de les soigner : ainsi ce « roncin que li diz Bretons laixierent, li quelz estoit tous afoulez et quassez sus le dos, lequel garrissay Gelioz de Rouvre et le gardey environ III semaignes ». Sans doute plus par compassion car, une fois l’animal rétabli, considéré comme « advenu d’espave », il sera vendu aux enchères au profit du duc.
35Quant à la mort des chevaux, la documentation comptable ne l’évoque que de manière implicite : quand elle intervient à la suite d’efforts demandés aux bêtes dans des transports trop lourds, dans des chevauchées menées sans repos, dans des expéditions de chasse dangereuses. On ne sait guère ce qu’il advient des cadavres des animaux si ce n’est que leur cuir peut être récupéré : c’est ainsi fréquemment le cas à Brazey où le châtelain enregistre la vente de cuir de juments ou poulains de la duchesse morts au haras à des tanneurs des environs25.
36Certaines conditions de fin de vie peuvent être précisément explicitées quand il s’agit de réquisition d’animaux pour servir d’appât aux loups pour les chasses ducales : c’est un destin souvent réservé aux chevaux des maisons paysannes. Ainsi, en 1408-1409, un paysan d’Île-de-France, Robin Chevalier, se voit octroyer 22 francs 6 deniers tournois « que monditseigneur lui donna le derrenier jour de mars 1408 pour plusieurs chevaulx quil a bailliez et delivrez aux loups du bois de Saint Cloud ou monditseigneur chaca lors26 ». Ou encore 15 sous tournois sont donnés à « un povre homme de Compiegne pour don a lui fait par ledit seigneur pour un meschant cheval que icellui seigneur fist lors prendre de lui pour donner aux loups27 ».
37Des chiens de la campagne ou de la ville, les comptes ne livrent que très peu d’informations hormis la présence de chiens errants, dont les édiles municipaux cherchent à se débarrasser en raison des nuisances en tous genres qu’ils peuvent occasionner. On ne connaît bien, ou relativement bien, que les chiens de la cour ducale et plus particulièrement ceux de la vénerie et de la fauconnerie, accessoirement les chiens « de compagnie » des duchesses : des animaux circulant sans arrêt d’un lieu à l’autre en fonction des déplacements de la cour, objets de prêts ou de dons incessants entre les grands28. Dans quelles conditions s’effectuent ces déplacements, quels sont leurs incidences sur la vie des animaux et leur longévité ?
38De leur vivant, ils sont l’objet de soins alimentaires, vétérinaires quand ils sont malades ou blessés, et bénéficient d’une protection particulière lors de chasses jugées dangereuses29 ; leurs chenils sont chauffés l’hiver. Quelques-uns sont distingués par un nom : est-ce en raison de leur ardeur, de leur capacité physique, de leur caractère esthétique, de leurs manifestations d’affection ?
39Le plus souvent ne sont évoquées que des meutes, en général nombreuses, pouvant être mêlées à d’autres lors de déplacements ou de chasses. Comment les animaux vivent-ils ces changements ? Quelle est leur durée de vie, eux qui connaissent un entraînement quotidien conduit par les veneurs, et qui doivent endurer des chasses menées sur plusieurs jours ? Qu’en est-il réellement de ce dressage, dont on connaît seulement les éléments théoriques par les livres de chasse ?
40Ces canidés ne sont pas, non plus, sans développer un caractère violent, voire une certaine férocité, craints par les éleveurs de moutons lorsque les équipages de chasse circulent à proximité.
41Les documents médiévaux portent avant tout un discours plus qu’ils ne montrent les animaux tels qu’ils sont. Pour peu que l’historien ne néglige pas l’effet de source, que les limites et lacunes soient clairement dénoncées, les textes peuvent révéler les échantillons de conditions de vie, de destins différents, selon les contextes sociaux et culturels dans lesquels les animaux ont évolué, cohabité et travaillé avec les hommes.
42Mais en s’attachant plus particulièrement aux animaux « remarquables », parce que vivant dans des contextes sociaux privilégiés (chiens et chevaux nobles), les sources médiévales en oublient la « majorité silencieuse » des équins et des canins des campagnes et des villes que révèlent par ailleurs d’autres types de sources issues de l’archéologie.
Notes de bas de page
1 Voir Marie-Thérèse Cam (dir.), La médecine vétérinaire antique. Sources écrites, archéologiques, iconographiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007. Encore que le chien connaisse longtemps un statut déprécié : la lex Pesolania de cane (Sentence de Paul 1.15.1), datée des iiie-iie siècles av. J.-C., fait entrer le chien dans la catégorie des animaux domestiques, un « statut juridique » plus favorable que lorsqu’il n’était que chien errant. Jean Macqueron, « Caue canem », Revue internationale des droits de l’Antiquité, 18, 1971, p. 782-783.
2 Isidore de Séville, Étymologies, XII, Des animaux, 2, 25-26, éd. par Jacques André, Paris, Belles Lettres, 1986, p. 110-111.
3 Fabrice Guizard, « Les chiens de la villa. Approche de Canis familiaris au haut Moyen Âge », communication au 141e congrès du CTHS, « L’animal et l’homme », Rouen (11-16 avril 2016) [à paraître].
4 Isidore de Séville, Étymologies, XII, 2, 1 ; ibid., XII, 2, 25 ; Liliane Bosdon signale avec justesse que le témoignage des Étymologies sur le chien repose, en plus de l’érudition livresque, sur l’observation, voire l’expérience personnelle de relation avec l’animal : Liliane Bodson, « Les paradoxes du témoignage d’Isidore de Séville sur les chiens (Étym. XII, 2, 25-28) », dans Élisabeth Mornet, Franco Morenzoni, Danielle Millioud (dir.), Milieux naturels, espaces sociaux, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 1997, p. 177-188.
5 Raban Maur, De universo, Patrologie latine 111, col. 223-224 ; Jacques Voisenet, Bêtes et hommes dans le monde médiéval. Le bestiaire des clercs du ve au xiie siècle, Turnhout, Brepols, 2000, p. 72-73.
6 Grégoire de Tours, Libri historiarum X, III, col. 14, éd. par Bruno Krusch, Wilhelm Levison, Monumenta Germaniae Historica [désormais MGH], Scriptores Rerum Merovingicarum, 1, Hanovre, 1951, t. I, p. 111 ; Geneviève Bührer-Thierry, « Des païens comme chiens dans le monde germanique et slave du haut Moyen Âge », dans Jean Bouffartigue, Michel Sot, Lionel Mary (dir.), Impies et païens entre Antiquité et Moyen Âge, Paris, Picard, 2002, p. 175-187.
7 Leges Burgundium. Liber Constitutionem XCVII, MGH, Leges Nationum Germanicarum, Hanovre,1892, t. II, 1, p. 112-113.
8 Jacques Voisenet, « Le bestiaire de la félonie », dans Félonie, trahison, reniements au Moyen Âge, Montpellier, Université Paul-Valéry, 1997, p. 153-161.
9 Raban Maur, De universo, op. cit., col. 214 A.
10 Jacques Voisenet, Bêtes et hommes, op. cit., p. 40-43.
11 Capitulare de Villis, éd. par Alfred Boretius, MGH, Capitularia Regum Francorum, Hanovre, 1883, t. I, p. 83-89.
12 Jean-Louis Gaulin, « Tradition et pratiques de la littérature agronomique pendant le haut Moyen Âge », dans L’ambiente vegetale nell’alto medioevo, Spolète, Fondazione di CISM, 1990, p. 103-135.
13 Grégoire le Grand, Lettres, II, 50, éd. par Dag Norberg, Marc Reydellet, Pierre Minard, Paris, Cerf (Sources chrétiennes, 520), 2008, p. 446.
14 Marco Iuffrida, « Hominis canes : una relazione nella legislazione civile dell’alto Medioevo », dans Fabrice Guizard, Corinne Beck (dir.), Une bête parmi les hommes : le chien. De la domestication à l’anthropomorphisme, Amiens, Encrage, 2015, p. 93-105.
15 Lex Baiwariorum, XX, 4, éd. par Ernst von Schwind, MGH, Leges Nationum Germanicarum, 2, Hanovre, 1926, t. V, p. 461-464.
16 Lex salica, VI, 1, 2, 3, éd. par A. Eckhardt, MGH, Leges Nationum Germanicarum, Hanovre, 1969, t. IV, p. 36-38.
17 Manfred Teichert, « Size and Utilisation of the Most Important Domesticated Animals in Central Europe from the Beginning of Domestication until the Late Middle Ages », dans Anneke Clason, Sebastian Payne, Hans-Peter Uerpmann (dir.), Skeletons in her Cupboard. Festschrift for Juliet Clutton-Brock, Oxford, Oxbow (Oxbow Monograph, 34), 1993, p. 235-238.
18 Il suffit de considérer les colloques (« Classer, dire, compter. Discipline du chiffre et fabrique d’une norme comptable à la fin du Moyen Âge », Paris, 10-11 octobre 2012 ; « Monuments ou documents ? Les comptabilités, sources pour l’histoire du contrôle social (xiiie-xviiie siècle) », Bruxelles, 13-15 décembre 2012), les groupes de recherche (« Comptables et comptabilités au Moyen Âge », Patrice Beck et Olivier Matteoni, http://irhis.recherche.univ-lille3.fr/00-Comptabilites/Index-1.html) ; programme ANR Gemma (Thierry Pécout et Armand Jamme, http://telemme.mmsh.univ-aix.fr/recherche/groupe.aspx?id=999006) et les publications (revue Comptabilités, http://journals.openedition.org/comptabilites ; castellanie.net, comptes savoyards, http://www.castellanie.net, consultés le 17 juin 2019).
19 Pour une analyse détaillée des archives de la Chambre des comptes de Dijon, voir Robert-Henri Bautier, Janine Sornay (éd.), Les sources de l’histoire économique et sociale du Moyen Âge. Les États de la maison de Bourgogne, Paris, CNRS Éditions, 2001, t. 1, 782 p.
20 Quelques exemples : archives départementales de la Côte d’Or (désormais ADCO), B 1435 : en 1370-1371, « Jacquemart de la Haute Planque fauconnier de monseigneur pour don a lui fait en recompense d’un cheval qu’il a affolé ou service de monseigneur et rendu en lescuerie de monditseigneur » reçoit 24 francs d’or ; B 1469, fol. 76r : en 1387-1388, « a Jehan Sauvegrain dit Normandel maistre dostel et maistre des desduiz de monseigneur pour don a lui fait par mondit seigneur pour les bons services que il lui a faiz et pour plusieurs chevaulx que il a euz mors et affolez es chasses et desduiz dudit monseigneur […] », 200 francs ; B 1500, fol. 83r : en 1393-1394, un autre fauconnier, Loiz Salart, reçoit « pour acheter ung cheval pour soy monter en lieu d’un sien qui fu noyez empris Montdidier ».
21 Exemple en 1385-1386 : ADCO, B 6568, fol. 7v et suiv.
22 Exemple en 1387-1388 : ADCO, B 6569 (1), fol. 7v.
23 ADCO, B 3454-2, fol. 5v/B 3455, fol. 9v. Voir à ce sujet Françoise Vignier, « Le haras de Brazey-en-Plaine de 1336 à 1432 », Annales de Bourgogne, 41/3, 1969, p. 188-194.
24 ADCO, B 6045-2, fol. 29v-30r.
25 Exemples : ADCO, B 3446-2, fol. 25r ; B 3450-2, fol. 7r ; B 3452-1, fol. 7r.
26 ADCO, B 1558, fol. 80v.
27 ADCO, B 1558, fol. 89r.
28 Exemple : ADCO, B 1435, fol. 59r, 65r, 76v.
29 Exemple : ADCO, B 1486, fol. 35v.
Auteurs
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Corinne Beck
Corinne Beck, professeur émérite d’histoire médiévale, Université polytechnique Hauts-de-France (Valenciennes), EA 4343-Calhiste, a notamment publié en codirection Une bête parmi les hommes : le chien, Amiens, Encrage, 2014 ; Les oiseaux chanteurs, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2014, et Animal source d’énergie, Valenciennes, Presses universitaires de Valenciennes, 2018.
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Fabrice Guizard
Fabrice Guizard, maître de conférences en histoire médiévale, université Polytechnique Hauts-de-France (Valenciennes), EA 4343-Calhiste, a notamment publié « Des bêtes aux jeux chez les Francs (vie-ixe siècle) », Ethnographiques.org, 36, 2018 ; « Delfines nec non et ballenae… : les cétacés de l’Atlantique nord au haut Moyen Âge », Anthropozoologica, 53/10, 2018, p. 115-123, et codirigé Une bête parmi les hommes : le chien, Amiens, Encrage, 2014.
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