Focus / Des fonds anciens récemment explorés : l’exemple des manuscrits de Petrus Delonda (xve siècle)
p. 153-154
Texte intégral
1« Sur la garde on l[it] : de dono magistri Petri Delonda bursa[rii] huius collegii » (MS 407, f. 167) : cette note, déposée dans les marges d’un des anciens catalogues des fonds patrimoniaux de la bibliothèque de la Sorbonne, se réfère à une feuille de garde actuellement disparue, appartenant à une copie d’un commentaire sur les tragédies de Sénèque (MS 631 ; voir infra)1. Elle s’est révélée un indice très précieux, incitant à découvrir le nom du premier copiste et possesseur de ce manuscrit, Petrus Delonda, et à entamer ainsi une étude globale des codices de sa main aujourd’hui conservés à la bibliothèque de la Sorbonne. Leur analyse n’avait jamais été effectuée de manière approfondie jusqu’à nos jours, peut-être à cause de leur écriture qui, sauf pour une copie des vers tragiques de Sénèque (MS 630 ; voir infra), est une bâtarde française très cursive, dont la lecture est remarquablement complexe : dans la première moitié du xixe siècle, un ancien conservateur de la Sorbonne, malgré son érudition, avait qualifié à trois occasions cette écriture d’« illisible » (MS 407, f. 72, 147, 166). Récemment, un article publié dans Italia medioevale e umanistica a apporté un éclairage important sur le profil biographique de Petrus Delonda et ses manuscrits, dont l’analyse ouvre un chemin d’enquête qui s’annonce fructueux : les résultats de cette étude sont brièvement présentés dans les lignes qui suivent2.
Fig. 1. Extrait d’un des manuscrits de Petrus Delonda, xve siècle (BIS, MS 1033, f. 167a).

2Originaire de Normandie, Petrus Delonda (ou De Londa) laissa des traces de sa présence dans le Studium de Paris autour de 1448, où il fut boursier du collège de Maître Gervais Chrétien et l’élève de Dérian de Pierre, maître de la faculté des arts. Il copia et posséda au moins quatre manuscrits, qu’il donna à son collège. En 1764, ces volumes furent transférés à la bibliothèque du collège Louis-le-Grand, à l’occasion de la réunion des petits collèges parisiens à cet établissement (MS 114, f. 757, 761). Ils se retrouvent logiquement dans les collections de la bibliothèque de l’Université de France en 1823 (MS 407, f. 72, 147, 166-167). Leur contenu est varié : i. les Tragoediae de Sénèque, ordonnées selon la tradition A et entourées de plusieurs gloses (MS 630) ; ii. l’Elucidatio tragediarum Senece de Giovanni Segarelli, exégète du xive siècle qui commenta Sénèque en se distinguant de ses prédécesseurs, sans suivre à la lettre le modèle de la célèbre Expositio tragediarum du dominicain Nicholas Trevet (MS 631)3 ; iii. les Questiones super libros ‘Physicorum’ du maître séculier Jean Le Tourneur, ou Jean Versor, l’un des plus grands représentants du thomisme dans le Paris du milieu du Quattrocento (MS 1033) ; iv. un recueil de textes théologiques et philosophiques, parmi lesquels un commentaire de la Summa Theologiae de Thomas d’Aquin attribué au même Le Tourneur (MS 1236)4. Deux autres manuscrits, appartenant aussi très probablement à Petrus Delonda comme le suggère une autre note du catalogue déjà mentionné (MS 407, f. 72), complétaient cet ensemble, mais ils sont actuellement introuvables.
3Plongé dans la ferveur intellectuelle du Quartier latin, Petrus Delonda nourrit un vif intérêt pour la littérature classique, celle de Sénèque en particulier, à côté de la philosophie chrétienne médiévale. L’étudiant normand ne fut pas un simple copiste de ses manuscrits : il se forma sur les textes qu’il transcrivit et les commenta, en y ajoutant de sa plume de nombreux interlinearia et marginalia. En outre, il marqua son nom sur plusieurs feuillets, comme par exemple à la suite de l’explicit des Questiones de Le Tourneur : « Et in hoc finitur sententia huius 8vi Phisicorum, anno Domini mo cccco xlo viiio, prima die mensis aprilis, Parisius, in vico Straminis5. P. Delonda (signum) est bon enfant [sic] » (MS 1033, f. 167a ; voir fig. 1). L’étude des manuscrits et des gloses de ce boursier permet d’entrer au cœur du Studium parisiense du milieu du xve siècle, qui tournait autour de deux pôles fondamentaux : l’humanisme et la scolastique.
Notes de bas de page
1 Anciens catalogues cités dans cette contribution : MS 407, Catalogue des Manuscrits tant anciens que modernes de la Bibliothèque de l’Université Royale [par A. Lebrun, vers 1826], f. 72, 147, 166-167 ; MS 114, Catalogue des livres imprimez, manuscrits, des livres de figures et d’estampes appartenants au Collège de Louïs Le Grand, fait en 1768 [par P. Bonhomme], f. 757, 761. Voir aussi : C. Beaulieux, Manuscrits de la bibliothèque de l’Université de Paris, dans Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France. Université de Paris et Universités des départements, ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1918, p. 24, 123, 155, 242, 285 ; C. Samaran, R. Marichal, Catalogue des manuscrits en écriture latine portant des indications de date, de lieu ou de copiste, t. i, Musée Condé et Bibliothèques parisiennes, notices établies par M. Garand et J. Metman, avec le concours de M.-T. Vernet, Paris, CNRS, 1959, vol. 1, p. 373, 377, 381 ; vol. 2, pl. cii-ciii.
2 E. Romanini, « Per la ricezione di Seneca nel Tre-Quattrocento : due nuovi testimoni dell’Elucidatio tragediarum di Giovanni Segarelli », Italia medioevale e umanistica, 57, 2016, p. 91-134. Pour Petrus Delonda, voir en particulier, ibid., p. 115-121.
3 E. Romanini, « Per la ricezione… », art. cité, p. 94-115, a identifié pour la première fois le contenu du MS 631 ; avant la parution de cet article, le seul témoin connu de l’Elucidatio était le codex lat. 10313 de la Bibliothèque nationale de France. L’analyse des manuscrits de la bibliothèque de la Sorbonne souligne en outre que de nombreuses gloses du MS 630 sont des extraits du MS 631 (ibid., p. 121-127). Une partie de l’Elucidatio demeure inédite. Il faudra envisager une nouvelle édition critique de cet ouvrage en utilisant à la fois le manuscrit de la Bibliothèque nationale de France et les deux de la Sorbonne. Pour une présentation synthétique des études sur Segarelli : E. Romanini, recension de I. de Segarellis, Elucidatio tragoediarum Senecae. Thyestes/Tantalus, éd. par P. Mascoli, Bari, Edipuglia, 2018, Aevum. Rassegna di Scienze storiche, linguistiche e filologiche, 93/2, 2019, p. 591-594.
4 Pour le thomisme du xve siècle à Paris : S.-T. Bonino, « Le thomisme parisien au xve siècle », Revue thomiste, 107, 2007, p. 625-653.
5 Cette expression désigne habituellement la rue du Fouarre, siège des écoles de la faculté des arts, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de la rue du Foin, aujourd’hui disparue, où se trouvait le collège de Maître Gervais Chrétien (C. Samaran, R. Marichal, Catalogue…, op. cit., vol. 1, p. 377).
Auteur
-
Emanuele Romanini
Docteur en études latines à Sorbonne Université (Paris IV) et à l’université de Macerata (Italie) en 2016 et qualifié aux fonctions de maître de conférences en 2017, Emanuele Romanini a été chercheur post-doctoral de la Fondation Confalonieri de Milan en 2017-2018. Depuis 2017, il est cultore della materia à l’Université catholique de Milan et membre du sécretariat de redaction du périodique Italia medioevale e umanistica. Depuis 2018, il est chargé de cours (en latin chrétien) à l’Institut catholique de Paris et, depuis 2020, chargé de cours (en langue et littérature latines) à l’université e-Campus (Italie). Ses publications portent sur la philologie et la littérature latines du Moyen Âge. Parmi ses dernières contributions : « Appunti sulle lettere di Dante nel codice Vat. Pal. lat. 1729 di Francesco Piendibeni », dans Antonio Montefusco, Giuliano Milani (dir.), Le lettere di Dante. Ambienti culturali, contesti storici e circolazione dei saperi (De Gruyter, 2020).
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Métro, dépôts, réseaux
Territoires et personnels des transports parisiens au XXe siècle
Noëlle Gérôme et Michel Margairaz (dir.)
2002
Policiers dans la ville
La construction d’un ordre public à Paris (1854-1914)
Quentin Deluermoz
2012
Maurice Agulhon
Aux carrefours de l’histoire vagabonde
Christophe Charle et Jacqueline Lalouette (dir.)
2017
Autonomie, autonomies
René Rémond et la politique universitaire en France aux lendemains de Mai 68
Charles Mercier
2015
