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    Plan détaillé Texte intégral Déplacements de populations et personnes déplacées Aller, revenir, s’en aller Notes de bas de page Auteur

    Des sociétés en mouvement. Migrations et mobilité au Moyen Âge

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Rapport introductif

    Déplacements collectifs, encadrement des populations et organisation des activités humaines

    Mathieu Arnoux

    p. 61-71

    Texte intégral Déplacements de populations et personnes déplacées Aller, revenir, s’en aller Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le thème qu’il s’agit d’introduire a été défini par les organisateurs de notre congrès de manière volontairement imprécise, donc ouverte1. À la différence des deux autres sections, il ne recouvre aucun domaine particulier de spécialisation. On n’y traitera ni d’un moment historique spécifique, ni d’un ensemble bien défini de pratiques. Partant, le rapporteur choisi pour l’introduire ne possède aucun titre spécifique à faire valoir sur ce sujet. L’enjeu est ici de concevoir les populations médiévales comme groupes de femmes et d’hommes en mouvement et de dépasser la métaphore bien connue et trop souvent citée de Marc Bloch sur « cette sorte de mouvement brownien à la fois perpétuel et inconstant, dont la société tout entière était traversée », qui paraît exclure que ces déplacements aient connu un ordre ou une hiérarchie2.

    2Il ne fait aucun doute que le déplacement constitue une dimension universelle de l’existence des acteurs médiévaux et nos sources en font presque systématiquement mention. Voici, par exemple, la liste de ceux qui seront exemptés du paiement du tonlieu lorsqu’ils traverseront le pont nouvellement construit à Tours, évoqués dans un acte d’Eudes de Blois en 1037 : « Hommes de toutes provinces, de tous ordres et offices, étrangers ou indigènes, pèlerins, marchands, piétons, cavaliers, riches, pauvres, menant des charrettes, des bêtes de somme, chargées ou non, et des animaux, quels qu’ils soient et de quelque manière qu’ils se déplacent3. » Dans cette procession évocatrice de l’arche de Noé, où la société tout entière apparaît, puisque personne ne doit payer de tonlieu au passage du pont de Tours, le déplacement apparaît comme l’activité la moins discriminante qui soit.

    3Se déplacer est, par excellence, une activité socialisante. Dans cette véritable encyclopédie du lien social et de ses pathologies que constitue l’immense corpus des lettres de rémission, les allusions aux déplacements sont constantes. Dans la majorité des cas, c’est un itinéraire, donné par les témoins, avec son point de départ et sa destination, qui détermine le lieu de la rencontre du bénéficiaire de la grâce royale avec un autre individu ou avec un groupe. À cette occasion, un échange de regards, de mots, de menaces ou de coups interrompt, provisoirement ou définitivement, le trajet des uns et des autres4. Bien d’autres sources, de contenu plus anodin, pourraient confirmer l’impression que nous donnent les récits de crimes conservés dans les registres de la chancellerie : dans bien des cas, nous ne saisissons les hommes du Moyen Âge qu’en mouvement. Mais que faire de cet immense corpus de déplacements ? Mettons à part, avec regret, une étude des « façons de marcher », qui les envisagerait sous l’angle de l’apprentissage5, s’interrogerait sur le handicap et la vieillesse ou chercherait à définir la marche comme geste, à la manière de Jean-Claude Schmitt6. L’intitulé de notre colloque suggère d’encadrer l’individu médiéval en marche dans une double perspective : la notion de « déplacement de population » attire notre regard vers des « personnes déplacées » et requiert de notre part l’analyse des processus qui les ont conduites vers cet état. Celle de « mobilité des personnes », à l’inverse, met l’accent sur les acteurs : l’étude doit alors s’intéresser aux choix individuels qui portent sur les routes les hommes et les femmes du Moyen Âge. Dans la première approche, la perspective est large, voire globalisante. Dans la seconde, elle relève d’une démarche microhistorique. Dans les pages qui suivent, j’essaierai de faire jouer cette alternative dans le contexte des xie-xve siècles.

    Déplacements de populations et personnes déplacées

    4Cette première approche évoque un rapport passif à l’Histoire et voit les individus comme agis plutôt que comme acteurs. Sans exclusion d’autres déterminations, je mettrai ici l’accent sur trois groupes importants de la société médiévale : les esclaves, les déportés, expulsés ou réfugiés, les requis.

    5On étudie le plus souvent l’esclavage médiéval sous l’angle du statut, pour lui opposer le servage, en passant sur son fondement, la traite, dont la continuité est la condition essentielle de survie du régime esclavagiste. Même si on peut, à juste titre, considérer l’esclavage comme résiduel et promis à une rapide disparition, la traite existe effectivement dans la plus grande partie de l’Europe chrétienne jusque dans les premières décennies du xie siècle. On vend encore des esclaves sur le port de Rouen vers 10157 et une lecture attentive de la Chronique d’Adémar de Chabannes montre que les risques d’être capturé et vendu comme esclave ne sont pas négligeables, même dans le monde aquitain8. N’oublions pas que la traite se pratique jusqu’au xiie siècle dans les îles Britanniques et en Scandinavie, que les marchés aux esclaves hispaniques se nourrissent jusqu’à la fin du Moyen Âge des affrontements de la Reconquista et qu’ils connaissent à partir du xiiie siècle une nouvelle jeunesse sur l’ensemble des côtes méditerranéennes. Le mot « esclave » et ses dérivés, qui se diffusent alors dans toutes les langues européennes, lient la condition servile au grand mouvement de la traite balkanique, dont l’importance n’est pas assez reconnue chez les historiens européens. On néglige de même la possibilité, pour beaucoup d’habitants d’Europe centrale ou méridionale à diverses périodes, d’être eux-mêmes capturés et de participer à leurs corps défendant aux traites organisées par les Tartares ou les Sarrasins9.

    6Sans être définissables stricto sensu comme serviles, d’autres groupes se trouvent entraînés dans des déplacements non désirés10. Dans certains cas, il peut s’agir d’une sorte de « purification ethnique », comme pour les musulmans de Sicile, déportés à Lucera, dans les Pouilles, dans les années 1220-1240, avant d’en être chassés à nouveau et réduits en esclavage en 1290, ou pour les communautés juives expulsées des royaumes d’Angleterre et de France en 1296 et 130611. Dans d’autres cas, c’est la politique qui justifie les déportations. La guerre de Cent Ans et ses suites en fournissent quelques exemples bien connus, dont le retentissement fut grand dans l’histoire européenne : les prétentions anglaises sur le littoral continental justifièrent l’expulsion des habitants d’Harfleur en 141612. En 1477, c’est la réticence des habitants d’Arras à se plier au pouvoir de Louis XI qui entraîna leur déportation, suivie d’une politique autoritaire de repeuplement de la ville par des habitants venus des « bonnes villes » du royaume ; l’expérience ne fut pas couronnée de succès13. Ces cas bien connus doivent nous pousser à prendre en considération dans notre analyse les cas innombrables peu ou mal documentés. Si les expulsions en elles-mêmes ne laissent pas toujours de traces dans nos archives – non ne possédons pas le texte de la plus importante de toutes les ordonnances d’expulsion, celle des juifs du royaume de France en 130614 -, il n’en est pas de même des déportés ou des réfugiés : la distinction n’est pas toujours facile à établir. Pour Pierre Bonnassie, la catégorie des hospites, si difficile à caractériser dans le contexte des xe-xiie siècles, pouvait recouvrir des réfugiés fuyant les incursions vikings, hongroises ou sarrasines, ou des esclaves en rupture de ban, autant que des paysans établis sur des tenures nouvelles dans le cadre d’un plan réglé de colonisation. À coup sûr, les raisons de fuir n’ont guère manqué au cours du Moyen Âge. Il incombe aux historiens de donner à ces personnes déplacées toute leur place dans leurs recherches.

    7Les combattants eux-mêmes et ceux qui les accompagnent appartiennent eux aussi à la catégorie des populations déplacées : régulièrement soldés, à la recherche d’un commanditaire ou en rupture de ban, les combattants et leurs accompagnateurs se déplacent sur ordre, sinon en ordre. Dans le long terme de l’Europe médiévale et moderne, le déplacement et le stationnement des troupes constituent des événements de grandes conséquences, en particulier pour les populations locales, obligées de contribuer à la subsistance des soldats. Il est nécessaire pour la précision de l’analyse de distinguer la réquisition, qui déplace vers les places fortes à construire ou à assiéger des ouvriers en grand nombre, désignés pour la plupart par les autorités locales de leurs lieux d’origine, et la mise sur pied de compagnies d’aventure ou d’ordonnance, rassemblées sur la base du volontariat et du salariat. Mais dans un cas comme dans l’autre, on ne peut qu’être surpris par le nombre des personnes concernées. Lorsque le roi Édouard Ier entreprend, à partir de 1285, de construire une série d’immenses forteresses à la frontière du pays de Galles, ce sont plusieurs milliers d’ouvriers qui sont mobilisés en permanence. Voici, par exemple, ce qu’en écrivent, en février 1296, Jacques de Saint-Georges et Gautier de Winchester, maîtres d’œuvre du château de Beaumaris :

    Sachez, sires, que nous avoms tenu tot cest iver, e encore tenons, macheons tailleurs de piries, quarreurs, menutz overiers fesants mortier et debrisantz pirres pur chautz, carenes amenantz pirres pur chautz e merrym a édifier en chastel, la ou nous sumes touz demorrantz ore, et si avoms 1 000 charpentiers, feivres, daubours e fosseurs, sanz la garneson a chivaux covertz, dont yl y ont 10 qui prenont 70 s. la symeyne, e si avoms 20 arblastiers qui prenont 47 s. 10 d. e 100 hommes de pié qui prenont 6 l. 2 s. 6 d. la symeyne15.

    8On ne trouve pas de chantiers de cette ampleur dans le royaume de France, mais les nombreuses pièces comptables produites à l’occasion du siège de Saint-Sauveur-le-Vicomte en 1374-1375 montrent l’importance des effectifs de pionniers, terrassiers et charpentiers envoyés en groupes bien organisés par toutes les vicomtés normandes16. Dans tous ces cas, on doit noter l’ampleur des moyens financiers associés à ces déplacements, en particulier pour la subsistance des ouvriers. Elle témoigne de l’existence d’une véritable économie associée à ces opérations, avec ses marchés et ses entreprises. La série des livres comptables tenus par le marchand drapier arétin Francesco di Viviano pour la compagnia di ventura du condottiere Micheletto degli Attendoli durant ses campagnes dans le royaume de Naples, entre 1425 et 1448, permet de suivre ce groupe de plusieurs centaines de combattants dans ses déplacements et de constater que « vivre sur le pays », selon l’expression consacrée, fait partie d’une économie réglée et largement monétisée, qui peut parfaitement se décliner selon les règles de la partie double17.

    9De l’esclave au réfugié, à l’ouvrier réquisitionné et au mercenaire stipendié, il n’y a évidemment pas continuité. En effet, à la différence des pays d’Islam, où la condition servile n’interdit pas l’accès à des charges administratives ou militaires importantes, les sociétés européennes n’offrent à l’esclave aucune possibilité de carrière et réduisent son statut à une simple dépossession de soi-même : l’émancipation, le plus souvent par testament à la mort du maître, fait de lui un affranchi, passé de l’aliénation à une dépendance sociale maintenue. Il n’en va pas de même pour les autres catégories de personnes déplacées, qui peuvent – de nombreuses sources en témoignent – passer d’une mobilité géographique subie à une mobilité sociale ou économique choisie. Entre tant d’autres exemples possibles, le cas du métier rouennais de la « draperie foraine », institué avant 1379 puis doté de son propre sceau en 1382, rassemble les nombreux tisserands venus d’autres villes drapantes se réfugier à Rouen. En 1424, leur réunion aux tisserands de grande draperie dans un métier unique marque la reconnaissance institutionnelle de leur intégration au tissu économique local18.

    10Les sources individuelles de toutes sortes, des contrats de mariage et testaments aux lettres de bourgeoisie ou aux témoignages hagiographiques, fournissent par centaines les exemples d’itinéraires contraints ou choisis, qui illustrent tous combien les parcours de vie sont aussi des déplacements dans l’espace. Prenons-en deux dans l’anthologie de la dérive et de la désaffiliation que constitue le Registre criminel du Châtelet, qui compile par dizaines les exemples d’itinéraires achevés dans les prisons du roi. Voici d’abord Jehan Binet, condamné au bannissement en juillet 1390, qui déclare « qu’il est nez de la ville de Thorigny lez Saint Lo en Normandie, homme de labour qui a gaignié sa vie a carder laine et lequel est alez en plusieurs parties du royaume, tant a Rouen, a Tournay, a Amiens, a Saint Quentin, a Reins, a Chalons, a Troyes, en Avignon, a Orliens, a Bloys comme a Paris et aillieurs, et gaigné sa vie audit mestier le mieulx qu’il a peu ». Jehannin de La Montagne, arrêté pour vol de chevaux en juin 1391 à Villejuif, près de Paris, déclare de son côté « que c’estoit le premier larrecin et mesfait qu’il eust oncques fait et que tout le temps de sa vie, et par especial puis xii ou xiiii ans ença, qu’il se departi de la ville de Chasteau Regnaut en Anjou, dont il est nez et auquel temps ses pere et mere alerent de vie a trepassement, il aprint au mestier de maçon et dudit mestier s’est continuelment puis le temps vesqu bien et honnestement jusques a present es pays de Berry et de Bourgoigne, de Champaigne, du Liege, de Gastinoiz, de Brie et l’aillieurs, la ou il a ouvré dudit mestier19 ». Dans ces deux récits choisis au hasard, dont rien ne remet la vraisemblance en cause dans les procès où ils furent recueillis, rien ne vient expliquer le cheminement des deux hommes, simplement associé au souci de gagner sa vie et à l’exercice d’un métier manuel. C’est très souvent le cas dans les sources judiciaires, où seuls les actes délictueux ou criminels sont motivés, alors même qu’elles se soucient de situer chacun, témoin ou acteur, dans un espace bien caractérisé20. Seule la mise en série ou en situation permet alors d’ordonner les lieux et de classer les modes de déplacement. Lisant dans cette perspective l’exceptionnel ensemble de témoignages relatifs à la Pucelle, Colette Beaune a pu ainsi faire revivre le paysage de Domrémy, animé par un réseau serré de déplacements quotidiens ou réguliers, différents selon le sexe ou l’âge des habitants concernés21. En tirant les leçons de son analyse, on peut ainsi proposer une typologie de ces parcours.

    Aller, revenir, s’en aller

    11L’introduction peut nous être donnée par l’évocation du vilain Liétard, victime des mauvais jeux de Renart, à l’heure matinale où il se rend aux champs :

    Mes vis li est que il soit tart
    Venuz atant en son essart,
    Si n’ert encores guère de jour.
    Mes repos, aise ne sejor
    Ne déduit a vilain ne plest.
    N’a cure qu’en son lit arest :
    Puis qu’il voit le jor aparoir,
    Ne puet vilain aise avoir,
    Ainz velt aller s’ovraingne fere,
    Car moult puet vilain mal trere22.

    12Cette vision sarcastique de l’inquiétude paysanne illustre bien ce que pouvait être le regard des clercs et des chevaliers sur les laboratores : étrangers à l’otium, qui exige la quiétude et la stabilité, les paysans et, plus généralement, tous les hommes de peine ne tiennent pas en place. De fait, comme il s’accomplit pour l’essentiel hors du domicile, le travail implique presque systématiquement un déplacement, à commencer par le travail des champs, qui est en lui-même déplacement. Des textes innombrables, bien analysés par les historiens du monde rural, décrivent de fait les terroirs comme espaces de mobilité, aussi bien celle des cultivateurs au cours de l’année que celle des plantes elles-mêmes et des animaux durant les cycles de culture. Hommes et femmes, enfants et adultes ne s’y déplacent pas sur les mêmes chemins, ni au même rythme, parce qu’ils n’ont ni les mêmes travaux, ni les mêmes lieux. Le terroir villageois ne renferme d’ailleurs qu’une part des itinéraires possibles : les diverses récoltes, les usages forestiers, la transhumance peuvent amener le paysan à s’en éloigner quelque peu, ou beaucoup. Pour peu que l’on diminue l’échelle d’analyse, l’espace parcouru par la communauté peut s’accroître à l’extrême. Dans un livre mémorable, Charles Higounet avait ainsi montré comment l’espace vécu de milliers de paysans allemands pouvait se dilater, passant du terroir villageois à l’immense théâtre de l’Ostsiedlung, où des communautés entières de cultivateurs hollandais cheminaient jusqu’au Brandebourg23.

    13Si l’on veut éviter l’image du mouvement brownien, qui ne peut que s’imposer si l’on adopte une échelle d’analyse unique, il faut donc prendre en compte la nature et la finalité du déplacement. Une distinction simple, entre allers-retours et allers simples, permet déjà de qualifier des espaces différents. L’aller-retour dans la journée, aux champs en particulier, s’inscrit dans un paysage stable et organisé. L’aller simple, vers l’essart et le village neuf ou vers la ville, décrit un autre rapport à l’espace, qu’il ne s’agit pas seulement d’exploiter, mais aussi de construire.

    14Une autre distinction peut aussi porter sur ce que l’on emporte avec soi : des outils, de la nourriture pour la journée, si l’on va aux champs, ou pour l’été, si l’on part en transhumance. Mais, si l’on se déplace avec une part de la récolte, grains, fruits ou bétail, c’est le plus souvent vers le marché que l’on va, directement ou non. Tenancier portant le cens au seigneur, sergent décimateur portant la dîme à la grange, métayer se rendant chez le propriétaire, paysan portant son grain à moudre au moulin, marchand portant le grain acheté à la campagne vers la ville, chacun compose par son déplacement élémentaire l’espace même d’un marché où le transport de la marchandise constitue un élément de sa valorisation. Il convient ici de rappeler que les marchés médiévaux sont formés de routes et de chemins, sur lesquels s’étend le sauf-conduit du souverain, autant que de places et de halles. Rutebeuf nous le rappelle dans une admirable formule, où l’évocation du marché terrestre porte vers le grand marché du jugement vers lequel marchent tous les vivants :

    Hon dit : « De teil marchié, teil vente. »
    Ciz siècles n’est mais que marchiez.
    Et vos qui au marchié marchiez,
    S’au marchié estes mescheant,
    Vos n’estes pas bon marcheant.
    Li marcheanz, la marcheande
    Qui sagement ne marcheande
    Pert ses pas et quanqu’ele marche.
    Puis que nos sons en bone marche,
    Pensons de si marcheandeir
    C’om ne nos puisse demandeir
    Nule riens au jor dou Juïse,
    Quant Diex pranra de toz justise24.

    15C’est en partant d’une notion spatiale de marché que l’on peut le plus clairement montrer le caractère organisé ou hiérarchisé (sinon systématique) des déplacements individuels. Les marchés des biens (marchés hebdomadaires, foires, bourgs, villes et places marchandes), les marchés du travail (permanents en ville, périodiques lors des grandes foires rurales, saisonniers en temps de moissons ou de vendanges) et les diverses formes de marchés matrimoniaux (fêtes paroissiales, foires, pèlerinages) sont autant de lieux vers lesquels les femmes et les hommes du Moyen Age dirigent régulièrement leurs pas. Chacun d’eux a son aire de chalandise, son réseau propre de chemins d’accès, sa régularité. Certains d’entre eux couvrent l’Europe tout entière, comme ceux des matières précieuses (soie, épices), contrôlés par les marchands italiens, ou comme celui de l’emploi des travailleurs d’élite : tisserands, métallurgistes et mineurs, imprimeurs. D’autres se restreignent à la superfìcie de quelques paroisses. Mais chacun d’entre eux polarise, une fois la semaine ou une fois l’an, les déplacements de centaines ou de milliers de femmes et d’hommes, qu’ils mettent en contact, pour le meilleur (un mariage ?) ou pour le pire (un crime ?).

    16Qu’elle soit avec ou sans retour, la route vers le marché ne pouvait de toute façon être considérée comme un simple déplacement : elle portait aussi un projet, modeste ou ambitieux. Dans un exemplum promis à une riche postérité littéraire, Jacques de Vitry et Etienne de Bourbon en avaient tiré une morale drastique. Voici la version d’Étienne :

    Ainsi, j’ai entendu parler d’une servante à qui sa maîtresse avait donné son lait du dimanche, qu'elle portait sur sa tête pour le vendre à la ville. Marchant au long du fossé, elle pensa que du prix de son lait elle achèterait une poule, qui lui donnerait de nombreux poussins. Elle vendrait ceux-ci lorsqu’ils seraient devenus des poules et achèterait des porcelets, qu’elle revendrait une fois devenus grands et en ferait des moutons dont elle ferait des bœufs. Et, s’enrichissant peu à peu, elle s’allierait avec un noble. Et, pendant qu'elle se faisait gloire d’être conduite vers cet homme sur son cheval, comme si elle éperonnait sa monture, elle frappa la terre du pied, criant Yo ! Yo !au cheval, son pied glissa, elle tomba dans le fossé, la cruche se brisa, le lait se répandit. Elle perdit ainsi ce quelle espérait gagner et ce qu'elle avait déjà25.

    17Il était permis à chacun de se rendre au marché et d’y faire commerce de ses denrées. Mais gare à qui, dans sa vanité, confondait mobilité géographique et ascension sociale ! Revenu de son escapade, chacun, à coup sûr, risquait de se retrouver Liétard, Perrette ou Gros-Jean comme devant.

    Notes de bas de page

    1 Ce rapport doit beaucoup aux contributions rassemblées dans le volume collectif Le migrazioni in Europa (secc. xiii-xviii). Atti della 25a settimana di studi dell’Istituto internazionale di storia economica F. Datini di Prato, Prato, 1994, en particulier aux rapports de R. Fossier, « Aspects des migrations en Europe occidentale à la fin du Moyen Âge (xiiie-xve siècle) », p. 47-63, et de Ph. Contamine, « Le problème des migrations des gens de guerre en Occident durant les derniers siècles du Moyen Âge », p. 459-476.

    2 Il n’est pas inutile de donner ici la citation complète de Marc Bloch (La société féodale, Paris, 1967, p. 104) : « D’où une structure, à nos yeux étonnante, du système des liaisons. Il n’était guère de coin de terre qui n’eût quelques contacts, par intermittence, avec cette sorte de mouvement brownien, à la fois perpétuel et inconstant, dont la société tout entière était traversée. Par contre, entre deux agglomérations toutes proches, les relations étaient bien plus rares, l’éloignement humain, oserait-on dire, infiniment plus considérable que de nos jours. » Rappelons que, selon les physiciens, le mouvement brownien, qui agite les particules se heurtant à l’intérieur d’un fluide, se caractérise par son absence d’organisation et par son caractère aléatoire, imprévisible ou chaotique, tant dans son ensemble que dans le détail. Dans le cadre des sciences sociales, c’est une image parlante, mais une métaphore dangereuse.

    3 S. Lecoanet, « Charte de Eudes II concernant le premier pont de Tours », Bulletin philologique et historique du CTHS, 2 (1971), p. 523-530.

    4 Remarques sur ce point de Cl. Gauvard, « De grace especial ». Crime, Etat et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1991, t. 2, p. 501-504.

    5 Les enfants médiévaux utilisent des déambulateurs, poussent des jouets à roulettes ou apprennent, en même temps qu’à marcher, à monter à cheval ou sur un âne : cf. les images rassemblées par D. Alexandre-Bidon et P. RICHE, L'enfance au Moyen Âge, Paris, 1994 (je remercie Danièle Alexandre-Bidon de m’avoir transmis ces informations).

    6 J.-Cl. Schmitt, La raison des gestes dans l’Occident médiéval, Paris, 1990.

    7 L. Musset, « Réflexions autour du problème du servage et de l’esclavage en Normandie (xe-xiie siècles) », Aspects de la société et de l’économie dans la Normandie médiévale (xe-xiiie siècles), éd. L. Musset, J.-M. Bouvris, V. Gazeau, Caen, 1989 (Cahiers des Annales de Normandie, 22), p. 5-24, ici p. 8.

    8 Ademari Cabannensis Chronicon, éd. P. Bourgain, Turnhout, 1999 (CCCM, 129), II, 19, p. 103-104 ; et III, 52-53, p. 171-172.

    9 D A. E. Pelteret, Slavery in Early Medieval England, from the Reign of Alfred until the Twelfth Century, Woodbridge, 1995 (Studies in Anglo-Saxon History, 7) ; Ch. Verlinden, L’esclavage dans le monde médiéval, Bruges-Gand, 1955-1977.

    10 Il faudrait ici faire sa place au groupe des exilés, voir Exile in the Middle Ages. Selected Proceedings from the International Medieval Congress, Leeds, 8-11 July 2002, éd. L. Nafran, E. M. C. Van Houts, Turnhout, 2004.

    11 A. Nef, « La déportation des musulmans siciliens par Frédéric II : précédents, modalités, signification et portée de la mesure », Le monde de l’itinérance en Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identification, dir. Cl. Moatti, W. Kaiser, Chr. Pébarthe, Bordeaux, 2009, p. 456-477.

    12 A. Curry, « Harfleur et les Anglais (1415-1422) », La Normandie et l’Angleterre au Moyen Âge, éd. P. Bouet, V. Gazeau, Caen, 2003, p. 249-263.

    13 J. Favier, Louis XL, Paris, 2001, p. 749-751.

    14 C. Bacasse, 1306. L’expulsion des Juifs du royaume de France, Bruxelles, 2008 (Bibliothèque du Moyen Âge, 26).

    15 J. Goronwy Edwards, « Edward Is Castle-Building in Wales », Proceedings of the British Academy, 32 (1946), p. 15-81, ici p. 80.

    16 L. Delisle, Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, 1867, p. 233-235.

    17 Cf. M. Del Treppo, « Gli aspetti organizzativi, economici e sociali di una compagnia di ventura italiana », Rivista storica italiana, 85 (1973), no 2, p. 253-275, et E. Vitozzi, « Micheletto degli Attendoli e la sua condotta nel regno di Napoli (1435-1439) », Archivio storico per le province napoletane, 124 (2006), p. 21-111.

    18 M. Arnoux, J. Bottin, « Autour de Rouen et Paris : modalités d’intégration d’un espace drapier (xiiie-xvie siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 48 (2001), p. 162-191, ici p. 173.

    19 Registre criminel du Châtelet, du 6septembre 1389 au 18 mai 1392, éd. H. Duplès-Agier, t. 2, Paris, 1864, p. 150 et 101-102.

    20 Gauvard, « De grace especial »..., op. cit. n. 4, p. 479-571.

    21 C. Beaune, Jeanne d’Arc, Paris, 2004, en part. p. 39-64.

    22 Le Roman de Renart, éd. N. Fukumoto, N. Harano, S. Suzuki, Paris, 2005 (Lettres gothiques), no 28, « C’est de l’ours et du Renart et du villain Lietart », v. 25-34, p. 424-426.

    23 Ch. Higounet, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen Age, Paris, 1989.

    24 Le miracle du Sacristain et d'une dame accompli par notre Dame, v. 16-28, dans Rutebeuf, Œuvres complètes, éd. M. Zink, Paris, 2005 (Lettres gothiques), p. 588-591.

    25 Le texte latin a été édité dans Albert Lecoy de La Marche (Anecdotes historiques, Légendes et apologues tirées du recueil inédit d’Etienne de Bourbon, dominicain du xiiie siècle, Paris, 1877, p. 226-227), qui publia aussi la version donnée de la même anecdote par Jacques de Vitry, vers 1240.

    Auteur

    • Mathieu Arnoux

      Université Paris 7 Denis-Diderot/IUF. École des hautes études en sciences sociales, Paris Identités, cultures, territoires (EA 337)

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    1 Ce rapport doit beaucoup aux contributions rassemblées dans le volume collectif Le migrazioni in Europa (secc. xiii-xviii). Atti della 25a settimana di studi dell’Istituto internazionale di storia economica F. Datini di Prato, Prato, 1994, en particulier aux rapports de R. Fossier, « Aspects des migrations en Europe occidentale à la fin du Moyen Âge (xiiie-xve siècle) », p. 47-63, et de Ph. Contamine, « Le problème des migrations des gens de guerre en Occident durant les derniers siècles du Moyen Âge », p. 459-476.

    2 Il n’est pas inutile de donner ici la citation complète de Marc Bloch (La société féodale, Paris, 1967, p. 104) : « D’où une structure, à nos yeux étonnante, du système des liaisons. Il n’était guère de coin de terre qui n’eût quelques contacts, par intermittence, avec cette sorte de mouvement brownien, à la fois perpétuel et inconstant, dont la société tout entière était traversée. Par contre, entre deux agglomérations toutes proches, les relations étaient bien plus rares, l’éloignement humain, oserait-on dire, infiniment plus considérable que de nos jours. » Rappelons que, selon les physiciens, le mouvement brownien, qui agite les particules se heurtant à l’intérieur d’un fluide, se caractérise par son absence d’organisation et par son caractère aléatoire, imprévisible ou chaotique, tant dans son ensemble que dans le détail. Dans le cadre des sciences sociales, c’est une image parlante, mais une métaphore dangereuse.

    3 S. Lecoanet, « Charte de Eudes II concernant le premier pont de Tours », Bulletin philologique et historique du CTHS, 2 (1971), p. 523-530.

    4 Remarques sur ce point de Cl. Gauvard, « De grace especial ». Crime, Etat et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1991, t. 2, p. 501-504.

    5 Les enfants médiévaux utilisent des déambulateurs, poussent des jouets à roulettes ou apprennent, en même temps qu’à marcher, à monter à cheval ou sur un âne : cf. les images rassemblées par D. Alexandre-Bidon et P. RICHE, L'enfance au Moyen Âge, Paris, 1994 (je remercie Danièle Alexandre-Bidon de m’avoir transmis ces informations).

    6 J.-Cl. Schmitt, La raison des gestes dans l’Occident médiéval, Paris, 1990.

    7 L. Musset, « Réflexions autour du problème du servage et de l’esclavage en Normandie (xe-xiie siècles) », Aspects de la société et de l’économie dans la Normandie médiévale (xe-xiiie siècles), éd. L. Musset, J.-M. Bouvris, V. Gazeau, Caen, 1989 (Cahiers des Annales de Normandie, 22), p. 5-24, ici p. 8.

    8 Ademari Cabannensis Chronicon, éd. P. Bourgain, Turnhout, 1999 (CCCM, 129), II, 19, p. 103-104 ; et III, 52-53, p. 171-172.

    9 D A. E. Pelteret, Slavery in Early Medieval England, from the Reign of Alfred until the Twelfth Century, Woodbridge, 1995 (Studies in Anglo-Saxon History, 7) ; Ch. Verlinden, L’esclavage dans le monde médiéval, Bruges-Gand, 1955-1977.

    10 Il faudrait ici faire sa place au groupe des exilés, voir Exile in the Middle Ages. Selected Proceedings from the International Medieval Congress, Leeds, 8-11 July 2002, éd. L. Nafran, E. M. C. Van Houts, Turnhout, 2004.

    11 A. Nef, « La déportation des musulmans siciliens par Frédéric II : précédents, modalités, signification et portée de la mesure », Le monde de l’itinérance en Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identification, dir. Cl. Moatti, W. Kaiser, Chr. Pébarthe, Bordeaux, 2009, p. 456-477.

    12 A. Curry, « Harfleur et les Anglais (1415-1422) », La Normandie et l’Angleterre au Moyen Âge, éd. P. Bouet, V. Gazeau, Caen, 2003, p. 249-263.

    13 J. Favier, Louis XL, Paris, 2001, p. 749-751.

    14 C. Bacasse, 1306. L’expulsion des Juifs du royaume de France, Bruxelles, 2008 (Bibliothèque du Moyen Âge, 26).

    15 J. Goronwy Edwards, « Edward Is Castle-Building in Wales », Proceedings of the British Academy, 32 (1946), p. 15-81, ici p. 80.

    16 L. Delisle, Histoire du château et des sires de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Valognes, 1867, p. 233-235.

    17 Cf. M. Del Treppo, « Gli aspetti organizzativi, economici e sociali di una compagnia di ventura italiana », Rivista storica italiana, 85 (1973), no 2, p. 253-275, et E. Vitozzi, « Micheletto degli Attendoli e la sua condotta nel regno di Napoli (1435-1439) », Archivio storico per le province napoletane, 124 (2006), p. 21-111.

    18 M. Arnoux, J. Bottin, « Autour de Rouen et Paris : modalités d’intégration d’un espace drapier (xiiie-xvie siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 48 (2001), p. 162-191, ici p. 173.

    19 Registre criminel du Châtelet, du 6septembre 1389 au 18 mai 1392, éd. H. Duplès-Agier, t. 2, Paris, 1864, p. 150 et 101-102.

    20 Gauvard, « De grace especial »..., op. cit. n. 4, p. 479-571.

    21 C. Beaune, Jeanne d’Arc, Paris, 2004, en part. p. 39-64.

    22 Le Roman de Renart, éd. N. Fukumoto, N. Harano, S. Suzuki, Paris, 2005 (Lettres gothiques), no 28, « C’est de l’ours et du Renart et du villain Lietart », v. 25-34, p. 424-426.

    23 Ch. Higounet, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen Age, Paris, 1989.

    24 Le miracle du Sacristain et d'une dame accompli par notre Dame, v. 16-28, dans Rutebeuf, Œuvres complètes, éd. M. Zink, Paris, 2005 (Lettres gothiques), p. 588-591.

    25 Le texte latin a été édité dans Albert Lecoy de La Marche (Anecdotes historiques, Légendes et apologues tirées du recueil inédit d’Etienne de Bourbon, dominicain du xiiie siècle, Paris, 1877, p. 226-227), qui publia aussi la version donnée de la même anecdote par Jacques de Vitry, vers 1240.

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    Arnoux, Mathieu. « Rapport introductif ». In Des sociétés en mouvement. Migrations et mobilité au Moyen Âge, édité par Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2010. doi:10.4000/books.psorbonne.10362.
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    Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public (éd.). (2010). Des sociétés en mouvement. Migrations et mobilité au Moyen Âge. Paris: Éditions de la Sorbonne. https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.10293
    Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public, éd. Des sociétés en mouvement. Migrations et mobilité au Moyen Âge. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2010. doi:10.4000/books.psorbonne.10293.
    Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public, éditeur. Des sociétés en mouvement. Migrations et mobilité au Moyen Âge. Éditions de la Sorbonne, 2010, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.10293.
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