Chapitre 1. Mutations
p. 13-23
Texte intégral
Mobilités
Les voyages forment la jeunesse
1Raïssa est en première année d’un master en sciences économiques. Étudiante moyenne, elle a toujours réussi en première session, mais sans réaliser de prouesses. Elle ambitionne d’obtenir son diplôme pour décrocher un emploi stable et s’assurer une vie confortable. Très amoureuse de Maxime, elle rêve de fonder une famille avec lui.
2Nombreux sont ceux, parmi ses professeurs, qui insistent sur l’importance, l’année prochaine, de partir à l’étranger dans le cadre du programme Erasmus. C’est, affirment-ils, l’occasion de développer sa connaissance des langues, d’étudier différemment, de rencontrer des gens, de s’enrichir au contact d’autres cultures… Comme l’affirme la Commission européenne : « Une période passée à l’étranger enrichit non seulement la vie des étudiants sur le plan académique et professionnel, mais aussi au niveau de l’apprentissage des langues, de l’acquisition de compétences interculturelles, de l’autonomisation et de la conscience de soi. Bouger est un must pour un étudiant. Presque une obligation1. »
3Le Royaume-Uni, la France, l’Italie, la Roumanie, le choix est large, mais Raïssa n’a pas vraiment envie de quitter Maxime plusieurs mois, pas plus que de cesser ses activités dans l’association culturelle marocaine dont elle est l’un des piliers. Le déracinement, elle connaît, et les voyages ne sont pas nécessairement des expériences positives à ses yeux. Elle pense par ailleurs qu’il lui serait plus profitable de se consacrer à des cours optionnels qui lui offriraient un regard nouveau sur des domaines qui la passionnent : l’économie des pays émergents et le commerce équitable.
4Mais que répondra-t-elle à un futur employeur qui lui reprochera de ne pas être partie ? Pourra-t-elle valoriser des cours d’anthropologie culturelle ?
Un vaste décloisonnement
5Frédéric est biologiste. Encouragé par ses professeurs d’université qui plaidaient pour un décloisonnement des savoirs et un ensemencement réciproque de ceux-ci, il a suivi un long cursus interdisciplinaire, ajoutant à la biologie des formations en chimie et en physique.
6Pleinement convaincu de la nécessité d’une remise en question des limites disciplinaires en matière scientifique, il s’est ensuite lancé dans un doctorat en sciences biologiques qui, s’il satisfait aux exigences universitaires de rattachement à une faculté, a résulté en un travail rigoureusement inclassable. Il combine en effet des éléments de diverses démarches scientifiques au service d’un objectif démonstratif clair et cohérent. Chaque approche fait l’objet d’une réflexion méthodologique appropriée et c’est de leur combinaison que naît un discours novateur sur l’objet étudié. Dans l’ensemble, la biologie pure ne tient que peu de place, la physique ayant, de son côté, fait l’objet d’un investissement particulier (et scientifiquement justifié).
7La thèse fut unanimement saluée comme innovante et exemplaire d’une maîtrise scientifique peu ordinaire : Frédéric est parvenu à éviter de faire de l’interdisciplinarité un gadget ou une auberge espagnole.
8Pourtant, maintenant qu’il s’agit pour lui de chercher une place dans l’institution universitaire, il se découvre inclassable. Rejeté par les biologistes pour s’être éloigné des fondamentaux de la discipline, vu par les physiciens comme un chercheur improvisé dans ce domaine, mal considéré par les chimistes faute de disposer du titre académique requis, il n’appartient plus à aucun des secteurs structurant rigidement le système universitaire.
9Qu’importe la valeur scientifique, les discours sur le décloisonnement perdent soudain toute pertinence aux yeux de ceux-là mêmes qui les tenaient avec ferveur quelques mois auparavant (et qui continuent de le faire en d’autres occasions). Pour l’institution, Frédéric erre dans des limbes dont il est impossible de le tirer. Lorsqu’il s’agit de se faire octroyer un statut dans le monde universitaire, il se trouve automatiquement évincé au profit de concurrents qui, bien que moins brillants, ont eu la sagesse de produire un savoir formaté et de soigner leurs relations hiérarchiques.
Une belle opportunité professionnelle
10Jérôme est juriste dans une multinationale de services. À l’orée de sa carrière, il craignait de sombrer dans le « métro-boulot-dodo ». S’il aime son travail, c’est en bonne partie parce qu’il est varié et intellectuellement stimulant. La créativité qui lui est demandée participe à son épanouissement personnel. Sa société l’a par ailleurs autorisé à travailler à domicile un jour par semaine, ce qui lui permet de rester professionnellement efficace et proche de sa famille. En contrepartie, on lui demande parfois de travailler le week-end.
11Son nouveau supérieur, Josuah, est le prototype du cadre international. Arrivé depuis peu dans la filiale de Jérôme, il a pour ambition de faire progresser chacun des membres de son équipe, raison pour laquelle il a proposé à Jérôme de l’accompagner à un séminaire international organisé par le groupe propriétaire de l’entreprise. Une semaine à Majorque dans un hôtel de luxe et l’occasion de rencontrer le CEO et tous les gros bonnets de la société ; c’est une opportunité qui se refuse d’autant moins que Jérôme a sollicité une promotion interne.
12Jérôme a pourtant décliné l’offre : père de trois enfants en bas âge, il ne peut laisser son épouse assumer seule son propre emploi à temps plein et le soin des rejetons. Elle se plaint déjà assez de ses horaires irréguliers et il craint pour son couple. La déception de Josuah est à la hauteur de la faveur qu’il faisait à Jérôme. Dans le contexte actuel de crise, il faut constamment prouver sa motivation pour espérer progresser, voire, pour conserver son emploi.
13Jérôme ne prend-il pas trop de risques quand on sait la difficulté que rencontrent les plus de quarante ans à retrouver un emploi après un licenciement ? Une assiduité renouvelée au travail lui permettra-t-elle de faire oublier cet incident ?
Le projet carcéral
14David est en prison depuis bientôt cinq ans. Il purge une peine de neuf ans pour divers vols avec violence. Récidiviste, il n’a pu, cette fois, obtenir une condamnation à une peine de travail. Il espère cependant retrouver bientôt le chemin de la maison de justice dans le cadre du suivi d’une libération conditionnelle.
15Depuis son incarcération, en bon professionnel, David gère sa carrière de main de maître. Il a rédigé, avec l’aide d’un travailleur social, un projet destiné à montrer qu’il n’entend pas vivre sa peine comme une fatalité, mais qu’il compte bien en faire une opportunité pour rebondir. Il a ainsi formé le projet d’apprendre à lire et à écrire correctement le français, de suivre une formation en gestion de la violence et de commencer à indemniser ses victimes à l’aide des maigres revenus que lui assure son travail en prison2.
16David a depuis longtemps compris ce que l’on attendait de lui. Il faut dire que son passé de chômeur en voie d’activation lui a été fort utile. Depuis qu’il n’est plus en obligation scolaire, il a passé la majeure partie de son temps à démontrer qu’il s’activait pour se faire une place sur le marché de l’emploi. Aujourd’hui, il travaille à prouver qu’il cherche à se réinsérer dans la société.
17Considéré comme un détenu méritant, il a déjà pu obtenir quelques menus privilèges tels que des congés pénitentiaires et deux visites conjugales. Il espère surtout obtenir une libération conditionnelle du tribunal d’application des peines. Il a déjà prévu à cet effet de préparer un plan de reclassement avec l’aide de son assistante sociale préférée.
18Que se passera-t-il cependant s’il craque au terme d’un congé pénitentiaire et ne trouve pas la force de réintégrer la prison ? Comment gérera-t-il effectivement le retour à la société après des années d’enfermement ? Qui pourra bien vouloir lui offrir un travail alors que, déjà, il n’en trouvait pas sans casier judiciaire ?
Le monde est un village
19Liliane est une fringante quinquagénaire. Elle aime les voyages organisés qui lui permettent de découvrir le monde. Grâce à un patrimoine confortable – en partie placé dans des paradis fiscaux –, elle s’offre deux escapades par an. Elle apprécie l’exotisme de l’Asie du Sud-Est, la gentillesse des populations locales et le confort moderne des hôtels et clubs où elle séjourne. Air conditionné, cuisine du monde entier, Internet dans toutes les chambres, il est bon de pouvoir fuir la moiteur du climat après une journée passée dans les temples bondés de touristes.
20L’année passée, elle a rencontré un charmant couple d’Allemands avec lesquels elle est restée en contact. Comme elle, ils trouvent que l’Asie commence à être trop courue par les touristes. Ils envisagent de se rendre ensemble à Madagascar. Il paraît que les formules all inclusive y sont très avantageuses et que l’authenticité y est encore parfaitement préservée.
21Liliane rêve de voyager toute l’année dans un monde sans passeports, ni visas, ni formalités administratives, un monde sans frontières dans lequel elle serait libre de se déplacer à sa guise, au gré de ses envies. Décidément, elle ne comprendra jamais sa sœur, attachée à leur village natal et dont le rêve le plus cher serait de pouvoir rassembler toute la famille pour le réveillon de Noël.
22Il n’empêche qu’aux dernières élections, elle a été sensible au discours de certaines formations politiques nationales qui affirmaient qu’il fallait restreindre les possibilités de regroupement familial des immigrés et rendre plus difficile l’acquisition de la nationalité.
Du village au vaste monde
23Jean est issu d’un petit village des environs de Matadi, en République démocratique du Congo. Jeune paysan, il peinait à nourrir sa femme et ses trois enfants. Il décida donc de tenter sa chance à la capitale. Mais Kinshasa ne lui offrit que peu d’opportunités de subsistance. Les récits sur l’eldorado européen lui mirent l’eau à la bouche et l’incitèrent à tenter sa chance : traverser le continent africain et, grâce à des passeurs, mettre le pied en Europe. De là, la bonne fortune aidant, il pourrait aider financièrement les siens et faire venir sa femme et ses enfants. Cette perspective vaut bien qu’il investisse dans son voyage ce qui lui reste de la vente des quelques biens qu’il possédait dans son village d’origine, qu’il sollicite les contributions de son réseau familial et qu’il s’endette.
24Actuellement, Jean est détenu dans un centre fermé pour illégaux en Belgique. Après deux ans de petits boulots, il a été arrêté par la police au cours d’un contrôle de routine. Sa demande de régularisation vient d’être rejetée et il est en attente d’expulsion. Celle-ci vient d’être reportée d’une semaine pour éviter qu’il ne côtoie, dans le vol de retour, un groupe d’industriels belges partant en mission économique au Congo. Il ne peut s’empêcher de songer au passeur qui s’est enrichi grâce à son rêve. Jamais, lui semble-t-il, les voyages n’ont été aussi chers.
25Pourra-t-il rembourser ses dettes ? Que dira-t-il à sa famille à son retour ? Comment justifiera-t-il son échec auprès de ceux qui espéraient une aide de sa part ? Comment nourrira-t-il ses enfants ? Ceux-ci auront-ils la chance de pouvoir étudier ?
Le contrat familial
26Virginie a trois enfants. Les deux premiers – 12 et 14 ans – sont issus de son mariage. Divorcée depuis que son aînée a 8 ans, elle s’est depuis peu installée chez son compagnon, père d’une fille de 14 ans. Elle vient d’accoucher d’un petit garçon.
27Après bien des déboires, elle a trouvé un équilibre avec son ex-mari. Ils ont dû surmonter leurs différends pour maintenir en vie leur « couple parental ». La gestion de la garde partagée des enfants se fait maintenant sans heurts, ce qui a permis à Virginie de s’investir pleinement dans une nouvelle relation. Il n’en demeure pas moins que coordonner les multiples activités des enfants avec leurs déménagements hebdomadaires reste un défi, tout comme le partage des gardes pendant les vacances scolaires. Il faut tenir compte des désirs de chacun et des possibilités de congés des nouveaux compagnons et compagnes, lesquels ont également des enfants d’une première relation.
28Les choses n’iront sans doute pas en se simplifiant, maintenant que son aînée commence à demander à pouvoir choisir à sa convenance chez lequel de ses parents elle passera la semaine ou le week-end.
29Son travail permet à Virginie de travailler souvent chez elle. C’est une réelle facilité les semaines où elle a les enfants. Elle peut également moduler son temps de travail, même s’il n’est pas aisé de rappeler à son patron qu’elle est disponible en soirée quand elle n’a pas ses enfants, mais pas quand ils sont chez elle.
30Que se passera-t-il si Virginie rompt avec son nouveau compagnon ? Comment organiser une famille aux appartenances multiples ? Quel modèle familial privilégier et quel type de rapports entretenir avec la fille de son compagnon qu’elle voit un week-end sur deux ?
Des éléments structurels communs
31Qu’ont donc en commun les divers parcours que nous venons de décrire ? Un rapport particulier à la flexibilité, à l’inconstance, à l’adaptabilité, à la mobilité, aux frontières (ou plutôt à leur absence). Les acteurs sociaux sont invités à jongler avec les attitudes, à passer d’un registre à l’autre, à combiner de manière complexe des activités, des temporalités et des lieux divers. C’est une opportunité dans certains cas, une lourde charge dans d’autres. Il n’est pas question de s’endormir sur ses lauriers, encore moins d’espérer profiter longuement d’une position acquise. Il convient d’être proactif, de partir à la découverte de nouveaux horizons (géographiques, professionnels, familiaux, etc.), en un mot : de lâcher le bord de la piscine. Les demandes de sécurité sont ici fort peu légitimes et l’enthousiasme pour la nouveauté doit compenser la perte d’un certain confort.
32Du reste, qui voudrait se raccrocher à des habitudes et à des constances serait bien en peine de justifier les indispensables limites à ne pas dépasser. Famille/société, vie privée/vie professionnelle, patrie/pays étranger, lieux de travail/lieux de vie, temps de loisir/temps de travail, culture autochtone/cultures allochtones sont, parmi tant d’autres, des dichotomies en voie de délégitimation.
33Inconstance, adaptation permanente, attitude active et contestation des cloisonnements sont donc quelques éléments communs aux cas présentés ci-dessus.
34Certains, cependant, sont rappelés à des frontières qui subsistent. Alors que tout les invitait à s’affranchir des limites, ils se retrouvent parfois brusquement immobilisés ou rejetés parce qu’ils ont franchi des frontières étatiques, disciplinaires ou légales, par exemple.
Rétroactes
35Les quelques exemples qui précèdent sont bien entendu fictifs. Nous les avons cependant tous croisés dans notre entourage. À nos yeux, ils sont bien triviaux, mais ce serait une lourde erreur de croire qu’ils reflètent des caractéristiques naturelles des sociétés humaines. Plus précisément, il serait illusoire de penser que les comportements et modes de pensée qu’ils illustrent furent de tout temps admis, désirés ou imposés comme c’est le cas aujourd’hui.
36Il n’est pas si éloigné le temps où une amitié interethnique, les vacances à l’étranger, le changement d’emploi étaient peu fréquents et encore moins acceptés ou valorisés. Et si l’inscription just divorced sur la vitre arrière d’une voiture fait aujourd’hui sourire, elle aurait certainement profondément choqué la génération de nos grands-parents, si attachée à la stabilité familiale. L’époque que nous vivons est encore jeune.
Les structures formatent la jeunesse
37Rappelons-nous l’université d’avant cette transition : Raïssa n’y aurait pas étudié, tant la population y était uniformément autochtone, elle aurait encore moins entretenu une relation avec un jeune homme dont on devine qu’il est d’une origine nationale, culturelle et/ou religieuse différente de la sienne. Ces frontières n’étaient pas franchissables, ou du moins n’était-il pas admis qu’on les franchisse3. On ne transgressait pas davantage des frontières étatiques : chaque université concevait ses propres programmes sans s’inquiéter des possibilités de changer d’établissement en cours de cursus4, sans parler d’une harmonisation au niveau européen. De toute façon, la bougeotte n’était pas la bienvenue : les cours à option étaient rares, les possibilités d’aménager son parcours scolaire, tout autant, de même que les opportunités de combiner des disciplines différentes ou de changer d’orientation en cours de route. « Chacun chez soi et les étudiants seront bien gardés » aurait pu être la devise d’un monde universitaire soucieux de structurer rigidement l’enseignement et l’esprit des étudiants.
38Certes, une certaine mobilité existait, mais n’est pas savant nucléaire allemand qui veut.
Une question de disciplines
39Le cloisonnement de l’université se structurait aussi autour des disciplines scientifiques. Il ne faut pas remonter loin dans le temps pour trouver un système fondé sur des frontières infranchissables entre approches du réel. La valorisation des démarches interdisciplinaires n’a guère plus de soixante ans en ce qui concerne les sciences dites « exactes », nettement moins pour les sciences humaines5. Au cloisonnement des disciplines correspondait celui des facultés et du corps professoral et scientifique. Les programmes et structures s’en trouvaient fortement unifiés, dans une cohérence garante de l’uniformité des formations. On ne devenait pas biologiste, juriste ou romaniste de cent manières différentes, mais bien en se coulant dans un moule précis. Les transgressions étaient dès lors malvenues et chacun en était conscient, Frédéric ne se serait alors certainement pas aventuré hors des sentiers battus.
40Historiquement, on ne peut cependant nier des ensemencements réciproques. Ainsi, avant la Seconde Guerre mondiale, la découverte de la structure atomique par les physiciens a-t-elle conforté la validité du tableau périodique des chimistes. Il s’agit pourtant, à nos yeux, plutôt d’une convergence heureuse que d’un projet scientifique commun.
Une belle carrière
41Faut-il argumenter longuement pour mettre en évidence les mutations subies par le monde du travail6 ? Faut-il rappeler la lente progression dans la hiérarchie d’une entreprise, le pointilleux agencement des relations entre travailleurs, le fossé entre cols blancs et cols bleus, le règne sans partage de la pointeuse et des horaires réglés comme du papier à musique ? Faut-il évoquer à nouveau l’emploi à vie ? Pratique plutôt tardive, mise en place de manière variable et conquise de haute lutte par les travailleurs, elle apparaît actuellement comme l’un des symboles les plus forts d’une conception du travail aujourd’hui largement contestée. Faut-il, enfin, préciser que le télétravail est d’invention récente, de même que le téléphone portable et les coups de fil du week-end pour une urgence ?
42Bien entendu, les cadres supérieurs vivaient une certaine mobilité professionnelle (déplacements, horaires relativement souples, possibilités de changement d’employeur pour les très hauts cadres, etc.). Mais, même le président directeur général ne pouvait être joint sur les pistes de Courchevel qu’au prix d’appels internationaux, de télégrammes et de messages laissés à l’hôtel. Autrement dit, le faible développement et l’efficacité relative des moyens de communication personnels confondaient les distances spatiales et relationnelles : « être éloigné » équivalait à « être difficilement joignable ».
43Ce n’était pas seulement l’organisation matérielle des relations sociales qui différait, c’était également toute la conception de la vie en société qui l’accompagne. Notre système actuel eût paru bien incongru et, plus encore, parfaitement inadmissible.
Enfermement et réforme du déviant
44À chaque vision de la société correspond une conception des réactions aux déviances. On ne s’étonnera donc pas de constater que d’importants changements se sont fait jour en la matière. Avant les années 1970, il était inimaginable de confier au déviant le projet de sa réinsertion. Sa réhabilitation devait découler, soit d’une punition et de l’amendement moral contraint qui y était lié, soit d’une action rationnelle, scientifiquement fondée, appliquée à l’individu par expert interposé7. Si ces modes de réaction sont toujours bien actifs aujourd’hui, il faut noter la nouveauté considérable qu’est l’introduction de la logique du projet, laquelle tend à s’immiscer dans des secteurs de plus en plus nombreux, dont celui de la réaction à la déviance. C’est ainsi qu’il est demandé à un détenu de prendre lui-même en charge la régulation et le sens de sa peine ou à l’auteur et à la victime de s’entendre sur les suites de l’infraction dans le cadre d’une médiation pénale8.
Le voyage est une aventure
45Nous avons évoqué Liliane et ses voyages. Souvenons-nous de l’époque où aucune autoroute ne menait à la côte, ni nulle part ailleurs. Rappelons-nous les traversées de l’Atlantique en paquebot9 et des interminables voyages en train de nuit. L’Europe vivait une diversité aujourd’hui disparue10 et le monde était loin d’être un village. Partir pour d’autres cieux signifiait pour le plus grand nombre quitter définitivement sa patrie, les mobilités étant peu réversibles11. Cette émigration, pourtant toujours très présente dans certaines parties du monde, n’est plus à l’avant-scène de notre vécu et de nos représentations des mobilités. Elle survit, certes, mais essentiellement sous la forme d’un repoussoir : l’image de hordes de réfugiés que l’on espère garder le plus près possible de chez eux et, s’ils sont parvenus à nous rejoindre, voir regagner leur pays dès que possible.
46Par ailleurs, si la colonisation a entraîné l’exportation de modes de vie occidentaux, ils étaient le plus souvent strictement réservés aux colons et, éventuellement, aux élites locales. Hors d’une caste internationale très restreinte, il n’était que peu question d’uniformisation des modes de vie. Aujourd’hui, dans les pays que Liliane visite, nombreux sont ceux qui rêvent d’un jour pouvoir accéder au buffet à volonté de son club et de s’habiller à l’occidentale.
L’immigration au service de l’État
47Ce n’est que depuis peu que les voyages internationaux sont devenus aisés. Pourtant, d’importants mouvements de populations eurent lieu au cours du xxe siècle dans un monde politiquement structuré par l’État-nation. L’Europe vécut en effet des exils politiques, des déportations et des migrations internes ou externes massives. Ces dernières concernaient pour l’essentiel une main-d’œuvre dont les pays de destination avaient besoin et étaient largement organisées par les États concernés12. Le terme de « passeur » était réservé aux contrebandiers et nul n’évoquait ni régularisations ni développement d’une économie parallèle peuplée d’irréguliers.
48Certes, des phénomènes extrêmes comme la Seconde Guerre mondiale ont mené au développement de mouvements clandestins ou massivement organisés de populations, mais les circonstances étaient exceptionnelles, tandis que la situation actuelle semble bel et bien structurelle. Les frontières ne sont plus ce qu’elles furent : des barrières relativement étanches (ou, à tout le moins, prétendues telles) aux populations, qu’il s’agisse de partir ou de tenter de revenir sur un territoire dont on fut exclu13. À leur abri, pouvait se construire une communauté nationale ensuite présentée comme stable, voire éternelle… et donc à même de justifier le tracé des frontières14.
La famille, une institution sociale fondamentale
49Nous avons également évoqué ce qu’on appelle les « familles recomposées », associations plus ou moins temporaires fondées sur la satisfaction des besoins de leurs membres et en apparence largement affranchies de la rigidité des liens générationnels. Il est à nouveau frappant que ce modèle soit apparu récemment. Jusqu’à il y a peu, la famille était une institution stable fondée sur deux liens indissolubles : celui du sang qui unissait les générations et celui du mariage qui liait les époux, les deux étant mis au service de la transmission du nom et du patrimoine15.
50Cette permanence aboutissait à une représentation de la famille sous la forme d’un arbre généalogique aux rapports linéaires et fixes. Hormis les figures négatives des marâtre et parâtre des contes, point de belle-mère ou de beau-père au sens actuel de compagnon d’un parent.
51Certes, l’union matrimoniale reposait sur le consentement des époux et, patrimonialement, sur un contrat de mariage, mais la volonté était exprimée une fois pour toutes et les liens, présentés comme contractuels, n’étaient pas de ceux que l’on rompait aisément. Dans l’idéal, la seule possibilité, outre la mort, était d’ailleurs une nullité du contrat, ce dernier, lorsque valablement formé, étant réputé non résiliable.
52Bien entendu, le divorce existait dans nombre de pays, mais il n’était pas considéré comme normal. Plus encore, il était souvent sévèrement désapprouvé par la collectivité, fait renforcé par l’association au mariage chrétien, indissoluble et à l’époque au cœur de l’union des époux, et quant à lui indissoluble. La femme divorcée était alors une femme adultère en puissance, à tout le moins d’un point de vue chrétien.
Notes de bas de page
1 http://ec.europa.eu/education/lifelong-learning-programme/erasmus_fr.htm, consulté le 29 juillet 2013.
2 Pour moins de 2,50 euros de l’heure, il constitue des colis d’échantillons pour vanter à de jeunes mères les produits de grandes multinationales.
3 Reconnaissons cependant que cela reste difficile aujourd’hui.
4 En Belgique, l’uniformisation des programmes d’études au niveau national ne date que des années 1990. Voir à ce sujet le décret de la Communauté française du 5 septembre 1994 relatif au régime des études universitaires et des grades académiques. Auparavant, effectuer un premier cycle dans une université pour aller suivre les cours du second ailleurs relevait du parcours du combattant. Le « décret définissant le paysage de l’enseignement supérieur et l’organisation académique des études » de la fédération Wallonie-Bruxelles, du 13 novembre 2013, précise au point 6 de ses objectifs et finalités qu’il faut « inscrire ces formations initiales et complémentaires dans une perspective d’ouverture scientifique, artistique, professionnelle et culturelle, incitant les enseignants, les étudiants et les diplômés à la mobilité et aux collaborations intercommunautaires et internationales ». La mobilité y devient donc une valeur « en soi » quels qu’en soient les objectifs.
5 Si l’on accepte, bien entendu, de ne pas remonter à l’humanisme de la Renaissance.
6 Sennett R., Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité, Paris, Albin Michel, 2000.
7 Mincke C. et A. Lemonne, « Prison and (im) mobility. What about Foucault ? », Mobilities, 9/4, 2 octobre 2014, p. 528-549.
8 Mincke C., « La médiation pénale, contre-culture ou nouveau lieu commun ? Médiation et idéologie mobilitaire », dans C. Beckers, D. Burssens, A. Jonckheere et A. Vauthier (dir.), Médiation pénale. La diversité en débat. Bemiddeling in strafzaken. En wispelturig debat, Anvers/Apeldoorn, Maklu, 2014, p. 85-110.
9 En 1952, le paquebot United States est détenteur du record de la traversée est-ouest de l’Atlantique (le Ruban Bleu) avec un voyage fulgurant en trois jours, douze heures et douze minutes.
10 On pourrait soutenir que la diversité n’a pas diminué, mais se répartit autrement, étant causée par l’accroissement des mélanges de populations, plutôt que par leur isolement sur des territoires définis.
11 Vincent-Geslin S. et V. Kaufmann (dir.), Mobilité sans racines plus loin, plus vite… plus mobiles ?, Paris, Descartes & Cie, 2012.
12 Martiniello M. et A. Rea, Une brève histoire de l’immigration en Belgique, Bruxelles, Éd. Fédération Wallonie-Bruxelles, 2012.
13 Nous pensons bien entendu à l’URSS de Staline, cas d’école en ce qui concerne les déplacements autoritaires de populations.
14 En la matière, l’URSS stalinienne, si elle se réclamait d’une internationale prolétarienne, n’en a pas moins fondé une bonne partie de sa politique sur la notion de nationalités et sur l’établissement de découpages internes censés refléter dans l’espace la structuration nationale de la population soviétique.
15 Ce n’est d’ailleurs sans doute pas par hasard que les règles d’attribution du nom de famille évoluent, comme ce fut récemment le cas en Belgique où les époux peuvent choisir s’ils transmettront leurs deux noms et l’ordre dans lequel ils le feront. Mincke C., « La libéralisation du secteur du patronyme », Revue nouvelle, 4-5, 2014, p. 16-17.
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