Chapitre 7. Carter des terriers
p. 213-260
Texte intégral
1S’intéresser aux plans terriers et à leurs auteurs nécessite l’explicitation de nombreux points. Cela passe par un résumé de l’histoire de cette pratique, qui permettra d’évoquer non seulement la question de la relation que la carte entretien avec d’autres formes de figuration du territoire, comme l’héraldique, mais encore de résumer quelques pratiques européennes de représentation graphique des propriétés qui se sont construites sur la géométrie de l’époque. Ce n’est qu’ensuite que nous nous concentrerons sur les auteurs des plans terriers français du xviiie siècle.
2En France, dès la fin du xvie siècle, la question des finances de la Monarchie, assises sur le domaine royal, est décrite comme problématique. Le domaine est presque entièrement aliéné « à faculté de rachat perpétuel » : officiellement le roi peut racheter ses biens quand il le veut, en fait quand il le peut. Le duc de Sully tente au début du xviie siècle de reprendre une partie de ce domaine, mais la résistance des possesseurs ainsi que la guerre civile freine très rapidement l’effort. À la fin des années 1650, dans une période de reprise en main du pouvoir monarchique après la Fronde, le cardinal Mazarin lance une enquête en vue de reconstituer le terrier du domaine royal1. Cette intervention a d’abord lieu au plus près du roi. En effet, par une déclaration du 20 juillet 1656, ce dernier ordonne la rénovation du terrier du domaine dans le ressort de la chambre des comptes de Paris2. Rapidement c’est la question des biens usurpés qui fixe les difficultés ; aussi, une déclaration du 30 mars 1658 ordonne :
pour réparer les entreprises & usurpations faites sur le Domaine de Sa Majesté, il fût par la chambre […] permit, en cas de besoin, de faire arpenter & mesurer, de vérifier les bornes anciennement plantées, d’en faire poser de nouvelles, de faire saisir & mettre en la main du Roi, ce qui se trouveroit avoir été usurpé […]. De taxer sur tel pied qu’elle aviseroit, à payer 29 années d’arrérages, ceux qui ne pourroient représenter les dernières quittances des droits Seigneuriaux & féodaux, cens, rentes, devoirs, & autres services dûs à Sa Majesté ; & afin que tout ce qui lui appartenoit dans l’étendue de ses Domaines, & ce qui étoit dépendant d’iceux fût universellement reconnu à son profit & inscrit en son papier terrier3.
3Ce qui se joue d’abord ici, c’est l’affirmation par le pouvoir royal de la supériorité de la preuve sur papier. Il s’agit d’un mouvement de fond de la période moderne, avec toute une série de procédures techniques qui assurent la durabilité de la preuve4. La noblesse est également concernée par cette croissance de la preuve papier, et l’on assiste, selon l’heureuse formule de Laurent Bourquin, au passage de la noblesse comme genre de vie – au xvie siècle – à la noblesse comme statut juridique – au xviiie siècle5. Pour maintenir leurs droits, les nobles doivent prouver tant par les extraits de naissance de leurs aïeux et bisaïeux que par une représentation graphique de l’armoriale familiale leur appartenance au deuxième ordre, ce qu’en 1765 un auteur comme Pierre-Camille Lemoine appelle une « carte généalogique6 ». Mais à cette date, des travaux comme ceux de d’Henri Abraham Chatelain et Nicolas Gueudeville dans leur très bel Atlas Historique ont acclimaté la carte à la généalogie7 (doc. 7.01).

Doc. 7.01 Henri Abraham Chatelain et Nicolas Gueudeville, « Nouvelle carte des différents états de la Monarchie… », dans Atlas Historique, 1732.
1. Cartes, généalogie et blasons
4Cette relation entre carte et généalogie doit être précisée ici car elle s’accompagne d’une relation à l’héraldique et à la géographie qui semble évidente pour de nombreux auteurs de l’époque. Ainsi, Claude Irson, dans sa Nouvelle methode pour apprendre facilement les principes et la pureté de la Langue Françoise pose qu’il faut « une chronologie fidele & exacte pour accompagner la Geographie et le Blazon, qui sont trois sciences egalement nécessaires à l’Histoire8 ». Le diptyque de la chronologie et de la géographie s’enrichit donc ici d’un troisième élément. Manneson-Mallet, dans sa Description de l’univers, fournit à la fois les cartes générales & particulières… les Plans et Profils des principales Villes… les Portraits des Souverains qui y commandent, leurs Blasons9.
5Un an plus tard c’est Georges Ponza, « Géographe de l’Académie Royale de Savoye » qui produit une sorte de synthèse de culture générale pour les « hommes de qualité ». Le très long titre montre parfaitement l’association faite entre géographie, généalogie et héraldique :
La science de l’Homme de Qualité, ou l’Idee Generale de la Cosmographie, de la Cronologie, de la Geographie, de la Fable, & de l’Histoire Sacrée & Profane, Accompagnée d’un traitté de la Souveraineté en general, du Blason, & des autres marques de la vraye Noblesse, suivie de l’Estat Geographique, Genealogique, Historique, & Politique des Souverainetez, principalement de l’Europe. En relevée des Cartes Geographiques pour l’Histoire ancienne, où l’on marque l’etendue des quattre Monarchies, & la route des Heros les plus renommez10.
6Derrière ce titre, à la longueur finalement classique pour des ouvrages de cette époque, c’est un savoir sur le monde qui se laisse apercevoir. Cependant, si les cartes sont citées, aucune n’est présente dans le livre. En revanche la forme de description adoptée pour les pays associe généalogie et héraldique dans un même effort de figuration.

Doc. 7.02 George Ponza, « le Danemarc » dans La science de l’Homme de Qualité, 1684, p. 79-81.
7Dans le cas du Danemark représenté ici, les trois premiers feuillets – sur six – offrent le blason du royaume, une description géographique en arbre et une généalogie des rois en table qui continue en fait sur la page suivante (doc. 7.02). Restent deux pages de description du système politique. La figure du Danemark semble donc plus être une juxtaposition de ces trois images que sa carte. Et si la tradition de cette relation se réduit très rapidement au xviiie siècle, les neuf éditions des Élémens de l’ histoire de l’Abbé Pierre Le Lorrain de Vallemont entre 1692 et 1758 en maintiennent l’usage11. Au-delà, la carte a un temps composé avec le blason, ce que les nombreux exemples de cartes blasonnées montrent à l’envi (doc. 7.03). Il a donc existé une relation bien plus forte qu’aujourd’hui entre généalogie, héraldique et carte géographique. Nous savons laquelle s’est imposée, tant la dernière se diffuse ensuite.
8Il n’en reste pas moins que des cartes généalogiques et des armoriaux se mettent en place aux xviie et xviiie siècles plaçant, très progressivement, la preuve papier au-dessus des autres types de preuve. Ce qui se joue ici, c’est aussi la capacité de l’État monarchique à s’approprier les terres en déshérence, celles sans propriétaire connu, voire celles pour lesquelles il n’y a pas de documents prouvant la propriété. Dans un texte récent, Simona Cerutti a montré la crainte de l’incertitude quant à la propriété dans les sociétés d’Ancien Régime12 : tout achat se trouve possiblement remis en cause par ce doute. La mise en place de la procédure de jacence, c’est-à-dire de protection des héritages avant leur attribution officielle, participe de cela. Mais, une fois la vacance des biens décidée, c’est la formule « nulle terre sans seigneur » qui s’impose au profit du roi par l’intermédiaire des juristes qui participent ainsi à la construction de l’État monarchique en cours. Tout ce mouvement se trouve consolidé par une série de textes juridiques qu’il est possible de rattacher, a posteriori, au corpus de la littérature feudiste. Le lien le plus direct qui montre en même temps le passage entre propriété royale et propriété des sujets est un ouvrage de Bellami, en 1746. Celui-ci, qui commence par traiter des papiers terriers généraux du Roy, glisse ensuite au fil des 540 pages de l’ouvrage vers un public plus large : seigneurs patrimoniaux, engagistes domaniaux, seigneurs ecclésiastiques, gens de main-morte & autres particuliers qui ont des terres titrées, ou de simples fiefs sans justice, dans toute l’ étendue du royaume13.

Doc. 7.03 Claes Janszoon Visscher, « Novissima et accuratissima leonis Belgici… », 1610.
2. Le corpus de texte des feudistes
9Les traités relatifs aux activités des feudistes sont principalement publiés entre 1735 et 1790, soit une grosse quinzaine d’ouvrages14, dont certains sont réédités plusieurs fois, comme le Traité des droits seigneuriaux de François Boutaric en 1745, 1746 et 1775. Au total donc, un peu moins d’une quarantaine de publications en l’espace de 55 ans, ce qui fait une belle densité. Le plus diffusé d’après ce qu’il en reste dans les bibliothèques publiques est incontestablement celui d’Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation des Terriers et des droits seigneuriaux, dans son édition de 1746-1752 (la troisième édition sur les quatre). C’est également celui autour duquel il semble le plus possible de tisser des liens. En effet, l’introduction du volume de sa deuxième édition renvoie, en le critiquant, au Traité de la perfection et confection des papiers terriers de Bellami. Inversement, le Code des Seigneurs Hauts-justiciers et féodaux d’Henriquez, tant dans son édition de 1761 que dans celle de 1771, renvoie à l’ouvrage de Fréminville comme à une référence obligée des feudistes. Il en est de même pour la Diplomatique-pratique ou Traité de l’arrangement des archives et trésors des chartes de Lemoine de 1765 ou du Code des terriers de 1769, voire du Traité des droits appartenans aux seigneurs sur les biens possédés en roture de Preudhomme en 178115.
10On imagine bien qu’une telle production ne va pas sans enjeu. Il y a là l’affirmation d’une profession, finalement nouvelle – même si le Traité des fiefs de Charles Dumoulin, réédité d’ailleurs en 1783, date du xvie siècle16 – : celle des commissaires à terriers. Les différents ouvrages produits, nous y reviendrons, tentent de fixer les méthodologies et les normes de l’activité, à cheval entre arpentage et archivistique. Mais on trouve aussi, si ce n’est une réaction féodale, c’est-à-dire un alourdissement des droits féodaux, au moins une rénovation féodale qui vise à faire disparaître un système ancien d’oublis de droits au profit de nouveaux, pour adopter un système où, du fait de l’écrit, rien ne s’oublie et où parfois les droits se superposent17. Il serait de ce point de vue intéressant de voir jusqu’à quel point les critiques faites aux découpages administratifs d’Ancien Régime, lors de la Révolution, ne découlent pas au moins en partie de ce mouvement de mise en écrit et en cartes qui s’effectue au xviiie siècle.
11Dans ces différents ouvrages, depuis ceux qui concernent le domaine royal jusqu’à ceux qui traitent des biens seigneuriaux, la représentation graphique n’est théorisée qu’à partir du deuxième tiers du xviiie siècle. Précédemment, la question ne semble que rarement posée, et la tentative de rénovation des terriers du domaine royal ne paraît à aucun moment devoir passer par une représentation graphique. Du côté des juristes, il semble que l’un des rares textes évoquant la question soit dû à Philibert Collet, procureur général au parlement des Dombes puis au présidial de Bresse. Botaniste en même temps que juriste, il publie en 1698 une Explication des statuts, coutumes et usages observés dans la Province de Bresse, Bugey, Valromay et Gex dans laquelle il s’intéresse à ce qu’est la description dans un terrier. Après avoir affirmé que les notaires du passé étaient assez habiles pour pouvoir « dresser un Plan, tracer un dessein, & prendre au juste des dimensions, qu’on ne peut rectifier que par la connoissance de la Géométrie », Collet en vient à la signification qu’il accorde à l’idée de description d’un espace :
Je dis […] qu’on peut faire une description sans tracer de figures, des lignes, des triangles, des quarrez & d’autres figures ; Strabon a laissé une excellente Géographie sans avoir dessiné des Cartes. C’est assez d’avoir expliqué la quantité des longueurs & des largeurs pour faire concevoir celles des superficies […]. Nous avons mille manières de Géographies dans les Autheurs. Je diray donc que sans regle & sans dessein on peut faire dans nôtre esprit le même effet que les images & que les peintures. Ceux qui marquoient exactement dans leurs Cartulaires & dans leurs Terriers, les longueurs, les largeurs, & les figures des fonds qui les dessinoient par leurs limites, & par leurs confins, qui les distinguoient par leur nature, comme les bois, les prez, les terres & les autres, qui ajoûtoient leurs aspects par raport aux parties principales du monde & aux lieux plus proches & très sensibles comme les montagnes, les rivières, & les chemins dont les extremitez étoient marquées par des Villes, en des lieux considerables, ceux, dis-je, qui prenoient toutes ces précautions, ne faisoient pas ces descriptions moins utiles, & moins exactes que les Peintres d’à présent qu’on employe pour laver, & pour tracer les Tyberiades[18] ; car ceux-ci ne manquent jamais de commencer par les points de veüe, de tirer leurs lignes & leur dessein, suivant les regles de la Perspective, laquelle couvre l’exactitude qui est nécessaire dans les extantes19.
12Par « extante », il faut ici entendre une « description figurée [encore] apellée carte20 » qui représenterait l’extension, voire l’étendue, des biens en question, cela sans qu’il soit possible de préciser si l’auteur l’entend comme une figuration graphique ou textuelle. Le terme d’extent est employé dans les surveys en Angleterre depuis le statut de 1276 (Extenta manerii) qui règle les modalités des agrarian surveys21. Ce n’est qu’ensuite que Collet en arrive à l’importance de l’arpentage et de la géométrie, expliquant par un schéma plein texte (le seul du livre) le principe du calcul des superficies.
13Mais le texte de Collet montre surtout que la représentation graphique, si elle est utilisée, n’est en rien nécessaire à la description ; elle ne semble d’ailleurs rien lui ajouter. Il limite d’ailleurs les cas de mise en images du territoire local au seul registre des conflits portés devant une institution judiciaire, ce que le renvoi aux « Tyberiades » exprime – ce que Dainville appelle « figure accordée » ou figura debati22. À l’orée du xviiie siècle, et avant que le corpus des feudistes ne se développe, la carte apparaît encore moins pertinente que la description textuelle. Pourtant, en passant par une représentation géométrique des étendues, une nouvelle forme de description des territoires va progressivement se mettre en place.
3. La question des tibériades
14Cette question doit être précisée pour montrer la nature du changement dans le rapport à la carte qui s’opère, en France, entre la fin du xviie et le milieu du xviiie siècle. En effet, il est acquis que les usages de la carte préexistent au xviiie siècle. En revanche, c’est leur nature, au moins au niveau local, qui évolue, passant des seules tibériades et cartes de projets aux terriers et autres usages. Il est de même acquis que les communautés et institutions, quelles qu’elles soient, bornent leurs propriétés probablement depuis leur origine. En revanche, et c’est là tout l’intérêt du texte de De Dainville sur les « Cartes et contestations au xve siècle », ce n’est que tardivement que la carte est utilisée, en relation à des questions de bornage et de limite, dans le cadre de conflits présentés devant une juridiction.
15Même si certains évoquent des pratiques plus précoces aux Pays-Bas, soit autour de 130023, le texte fondateur de cette pratique semble bien être celui qui fut rédigé en 1355 par Bartolo da Sassoferrato, dans un traité intitulé De Fluminibus seu Tiberiadis24. L’ouvrage, qui mériterait une étude approfondie25, est repris dans de nombreux manuscrits, voire dans des incunables, et, pour ce qui nous occupe, connaît au moins une dizaine d’éditions au xvie siècle et au moins encore deux au xviie siècle.
16Sassoferrato, dont la maison de campagne était proche du Tibre près de Pérouse, décrit dans ce livre le rêve qu’il aurait fait d’une solution juridique aux conflits nés des divagations du Tibre, d’où ce nom de « tibériade ». Comme le montre parfaitement de Dainville26, au milieu du xive siècle, la méthode proposée par Sassoferrato est des plus innovantes. Il s’agit de s’appuyer sur la géométrie pour régler les conflits liés aux changements des cours des fleuves et rivières qui éveillent des contestations sans cesse renaissantes (doc. 7.04). Ces conflits d’alluvion sont réglés par une méthode géométrique qui, s’appuyant sur le dessin, outrepasse la simple pratique du bornage. Ainsi élaborée, elle va mener à des solutions proches de celles que Descartes propose, en 1644, pour répartir des espaces entre des points. On retrouvera cette méthode ensuite sous les noms de diagrammes de Voronoï ou polygones de Thiessen (doc. 7.04). Ces représentations graphiques du territoire restent cependant liées à une pratique juridique qui sous-entend un usage unique, en relation avec un conflit particulier. En effet, la carte produite pour un conflit donné contient des objets propres à ce dernier : c’est une forme de synthèse orientée dans le sens d’une démonstration juridique. Pour le Nord de l’Italie, Antonio Stopani a montré que les cartes une fois utilisées ne sont ni conservées, ni classées. D’ailleurs, en 1611, un ingénieur lucquois souhaitant réutiliser une carte relative à un ancien conflit près du fleuve Serchio se le voit interdire par son homologue qui lui expose qu’il serait plus approprié de faire une nouvelle carte, celle-ci étant le lieu de l’amorce d’un consensus sur le terrain entre les parties qui doivent toutes deux la signer de façon à cautionner sa véridicité27.

Doc. 7.04 Modèle de solution par la carte du procès d’alluvions, extrait du Tractatus Tiberiadis de Bartolo da Sassoferrato, bibliothèque centrale de Rome28.
17Les figures associées au texte de l’ouvrage de Sassoferrato semblent varier d’un volume à l’autre sans qu’il soit aisé de déterminer quelles sont celles venant de l’auteur, du copiste, voire de l’éditeur. Il n’en reste pas moins que, au-delà des transformations liées soit aux techniques d’impression soit aux éditeurs, les figures géométriques devant servir à résoudre les conflits de nature territoriale se diffusent aux xve et xvie siècles29. En effet, on retrouve dès 1460 (et ce jusqu’en 1789) le nom de « tibériade » pour désigner les « figures » présentées devant le parlement de Bourgogne. Au-delà, le terme est présent dans le Nord de la France au moins dès 159030. C’est en tout cas dans ce cadre qu’un usage des cartes en tant que preuves lors de conflits juridiques se met en place en France à cette époque.
4. Les surveys d’Angleterre
18Il semble ici possible de décrire ces tibériades comme étant des éléments d’un récit juridique qui viennent s’intercaler entre plaintes et jugements pour participer à la solution de la tension locale. Présenter la question en ces termes, c’est potentiellement se mettre dans la situation d’intégrer le modèle plus général que Svetlana Alpers a produit. Celle-ci distingue les productions graphiques italiennes de celles hollandaises. Les premières s’articulent à l’intérieur d’une narration et n’existent pas sans le contexte de l’histoire à laquelle elles participent. Les secondes se calent sur la référence au rendu précis du terrain par l’imitation, sans prétendre porter ou accompagner un récit. Deux idéaux de production graphique donc que Alpers met en opposition31. Dans les faits, les choses sont nécessairement plus complexes et les usages d’une cartographie de contestation sont certains dans le Nord de l’Europe dès les années 145032. Il semble en revanche tout à fait avéré que la pratique des plans terriers naisse dans le Nord-Ouest de l’Europe et plus précisément en Angleterre dans les années 1570-158033. Le contexte de cette apparition est celui du renforcement du concept médiéval d’improvement, soit une amélioration des méthodes de gestion et des techniques agricoles qui repose pour partie sur l’idée de précision34. Celui-ci profite de la désintégration du système de l’openfield, au profit d’un mode d’exploitation du sol plus individuel qui va se généraliser à partir de la fin du Moyen Âge. L’espace rural anglais connaît simultanément, à partir de la fin du xvie siècle, une triple révolution relative à l’arpentage, à la carte et à la propriété35.
19Révolution dans l’arpentage, puisqu’avec la première traduction des Éléments d’Euclide par Henry Billingsley en 1570, c’est tout un savoir qui peut se diffuser aisément. L’ouvrage est précédé d’une introduction écrite par John Dee (1527-1608), ami d’Ortelius et de Gerardus Mercator (1512-1594)36, qui précise que géométrie et mesure de terre sont étymologiquement liées :
The people then, by this art pleasured, and greatly relieued, in their landes just measuring & other Philosophers, writing Rules for land measuring : betwene them both, thus, confirmed the name of Geometria, that is, (according to the very etimologie of the word) Land measuring […]. The perfect science of Lines Plaines, and Solides (like a divine Justicier) gave unto every man, his owne37.
20Le texte de Dee précise plus loin que l’accès à cette géométrie rendra possibles de meilleurs arpentages que ceux qui étaient effectués jusqu’ici à l’aide d’une géométrie « vulgaire », ce qui aura des conséquences au-delà sur la géographie, la chorographie, voire l’hydrographie38. Dee participe d’ailleurs à différents surveys dont celui de Manchester en 159639. Si des traités de géométrie préexistaient en anglais comme ceux de Richard Benese (1537) ou de Leonard Digges (1556)40, le savoir géométrique restait fragilisé du fait de l’hétérogénéité des analyses et des références. La traduction faite par Billingsley permet une diffusion bien plus large des Éléments, et dès lors une homogénéisation du savoir géométrique.
21La révolution cartographique a, quant à elle, été explicitée par Paul Harvey dans son ouvrage sur les cartes à l’époque des Tudor (1485-1603)41. Celui-ci affirme à propos de l’Angleterre que la carte telle que nous la comprenons est une invention du xvie siècle : en effet, alors qu’en 1500 les cartes y étaient peu comprises et peu utilisées, en 1600 elles y étaient devenues des objets familiers de la vie courante. L’essentiel de cette révolution cartographique aurait eu lieu après 1570 – soit aux limites de l’étude d’Harvey – lorsque les estate maps ou survey maps se diffusent. L’énorme travail que représente le Dictionnary of Land Surveyors and Local Map-Makers of Great Britain and Ireland, 1530- 1850 publié en 1997 oblige, cependant à proposer de décaler vers l’aval cette affirmation42. Il s’agit d’une étude prosopographique à prétention exhaustive des surveyors, ces équivalents des feudistes, commissaires à terriers français. Comme l’a montré Jacques Beauroy, si entre 1546 et 1603 on compte quatre nouveaux noms de surveyors tous les ans, entre 1603 et 1654 on passe à neuf nouveaux noms tous les ans, puis à 17 nouveaux tous les ans entre 1655 et 1724 et pour finir à 119 tous les ans entre 1784 et 1850. Les producteurs de cartes à l’échelle locale sont donc de plus en plus nombreux avec le temps. Or les trois plus anciennes cartes conservées de surveys avec une échelle mentionnée – ce qui permet de lier le terrain à sa figuration par une opération mathématique – datent de 1573, 1575 et 1576. Le moment de croissance de la profession de surveyors ne s’affirme qu’avec le xviie siècle pour connaître ensuite une croissance exponentielle. L’usage de la cartographie se diffuse par ce biais. La révolution cartographique, telle que Harvey la décrit pour l’Angleterre, commencerait donc plus au xviie qu’au xvie siècle.
22La révolution dans la propriété tient non seulement dans les transferts qui s’opèrent aux xvie et xviie siècles, mais encore à l’évolution même de la notion de propriété. À propos des transferts, alors que 95 % de la population était rurale en 1500, ce nombre passe à 85 % en 1700, pendant que la population double, d’environ 2,5 à 5 millions d’habitants. Or entre 1560 et 1610 les ventes de propriétés connaissent une croissance de 250 %. Les estimations suggèrent que la proportion de la moyenne et petite propriété passe de 45 à 75 % pour l’Angleterre entre 1450 et 167543. Enfin, ces changements de propriété, qui mènent le plus souvent à la mise en place de haies (enclosure), concernent 45 % du territoire en 1500, 47 % en 1600, et 75 % en 176044. Les rythmes du processus, malgré leur imprécision, apparaîssent donc cohérents avec la révolution cartographique. Au-delà, l’évolution de la notion de propriété correspond au passage d’une propriété en commun à une propriété privée de la terre. On passe ainsi des champs du village aux parcelles privées. Les communaux, ainsi que les droits d’usage, disparaissent au profit, soit de la liberté d’assolement, soit de l’élevage intensif mis en place par les gros propriétaires fonciers. C’est toute la structure sociale villageoise qui s’en trouve remise en cause. Les principes d’entraide en période de disette disparaissent en même temps que la responsabilité paternelle du landlord. Au complexe de droits et devoirs divers des tenanciers et des seigneurs succède la propriété individuelle privée et absolue. Les conséquences sociales de ce processus furent vivement ressenties par les populations et de nombreuses révoltes paysannes eurent lieu dans le dessein de revenir aux anciens droits45. Le paysage change, avec l’apparition des haies dans un système d’openfield, et la mise en place d’un bocage. Quant aux conséquences pour la cartographie, c’est l’affirmation de la carte en tant que porteur de cette nouvelle forme de propriété qui doit être mise en avant46.
23Les modifications de la société, du paysage et de l’arpentage accompagnent donc la révolution cartographique en cours en Angleterre. Tous ces éléments sont discutés dans les différents traités produits par et pour les surveyors. Au-delà, la proximité des termes employés entre les estate map et le processus d’enclosure apparaît dans l’usage même du terme « close » pour désigner le référent visuel sur le plan de la parcelle décrite textuellement dans le livre terrier. Les cartes ainsi produites inscrivent donc sur le papier les enclosures et ont pour fonction d’être des représentations durables de la propriété, dans bien des cas trouvent une place de choix dans les manoirs des propriétaires terriens.
24Cette production des estate maps est justifiée par la corporation des surveyors en cours de constitution au nom d’un idéal de « savoir parfait » (perfect knowledge) qui justifie l’abandon des anciennes formes de relations sociales au profit des nouvelles et qui permettront l’improvement. Le savoir étant parfait, aucune injustice ne saurait être commise. Comme l’a bien montré Andrew McRae, tout l’argument développé dans les traités est articulé autour du savoir vrai, et se résume dans la formule toujours reprise : To know his own. Or la construction de ce savoir, si elle passe d’abord par la géométrie et la mesure, ce que les instructions sur les instruments dans les manuels des surveyors montrent parfaitement, trouve son expression la plus aboutie dans la carte. Le frontispice du manuel de Aaron Rathborne est de ce point tout à fait explicite, faisant du surveyor un homme mêlant les savoirs de l’arithmétique (à gauche) et de la géométrie (à droite), pour produire sur le terrain (sous le cartouche) une carte des lieux à l’aide d’instruments (ici la planchette, doc. 7.05).

Doc. 7.05 Aaron Rathborne, The Surveyor in Foure bookes, Londres, 1616.
25Le résultat d’un survey doit donc produire une carte. John Norden – qui fut cartographe, tant de l’Angleterre que des propriétés du roi et de quelques nobles47 –, dans son Surveyor’s Dialogue, évoque la nature de cette carte : elle donne à voir « une contrée bien dessinée, avec des informations vraies, décrit l’image vivante d’un manoir, et toutes ses divisions et parties, de façon à ce que le seigneur, assis dans son fauteuil, puisse voir ses biens, où ils se situent et quelle est leur forme. Toutes les activités de chacun y sont mises sous sa vue48 ». Cette qualité du dessin est assurée par la méthode de la triangulation qui se trouve illustrée dans son ouvrage au travers de gravures et de tables de calcul de superficies, ainsi que par la troisième partie du livre dans laquelle est expliqué l’usage de la plane table et de la chaîne d’arpenteur (doc. 7.06).

Doc. 7.06 Frontispice de John Norden, Surveior’s Dialogue, 1607.
26Norden, qui était par ailleurs connu comme concepteur de cartes, a à cette époque déjà produit des surveys, comme celui du manoir de Mincingbury qui lie une représentation des parcelles avec des lettres qui permettent de les associer au recueil des propriétés. Par la suite, la qualité de ses surveys lui permettra de travailler pour d’importantes familles, comme les Windsors, pour qui il effectue le survey des parcs.
27L’Angleterre semble donc être au xviie siècle le lieu d’une intense production cartographique locale qui sous-entend un changement du rapport au monde. Harvey, on l’a vu fait du moment de la construction de cette cartographie locale celui de la diffusion de l’usage de la carte dans le pays. C’est là un point à conserver en mémoire lorsque nous traiterons le cas français. Surtout, le cas anglais bien documentés quant aux relations entre cartographie, territoire et société nous offre un aperçu de la place de la carte dans les évolutions parfois brutales de la période.
5. De la géométrie à la planimétrie
28En France, pendant longtemps, la géométrie théorique n’entretient que peu de relations directes avec la cartographie à l’échelle locale. Nous l’avons vu, le texte de Collet, daté de 1698, s’il valorise les distances et leurs mesures, ainsi que le calcul des surfaces, ne prête aucun intérêt particulier à la représentation cartographique. Celle-ci existe, soit, mais on peut aussi bien faire sans. Le recours à l’autorité des anciens consolide son raisonnement : « Strabon a laissé une excellente Géographie sans avoir dessiné des Cartes49 » dit-il. En cela, Collet suit un courant bien établi de propos d’ingénieurs et d’arpenteurs. On peut, dans ce sens, s’appuyer sur La géométrie et practique généralle d’icelle de Jean Errard50, que ce soit dans les éditions de 1594 ou de 1602, voire sur le traité de géométrie pratique de Claude Flamand, ingénieur du duc de Wurtemberg publié en 161151, alors que la cartographie anglaise des surveys se développe (doc. 7.07).

Doc. 7.07 Claude Flamand, La practique et usages, 1611, p. 49.
29Si ces livres sont riches en représentations de calculs de superficies, montrant comment procéder avec des parcelles complexes, jamais ils ne proposent de dépasser cette représentation d’explication technique au profit d’une figuration cartographique. L’arithmétique, arpentage universel de Jean Abraham, dit Launay, publié en 1610 à Rouen, et republié six fois durant le siècle, est dans ce droit fil52. Le dessin sert à expliquer au technicien ce qu’il doit faire, pas à figurer un lieu. On ne trouve donc dans ces textes aucun apprentissage de la fabrication de la carte ou du plan.
30La première évocation repérée de la production d’un plan dans un manuel d’arpentage se trouve dans La Géométrie françoise ou la pratique aissée de Jean de Beaulieu, « arpenteur juré ordinaire de sa Majesté, ingénieur et géographe du Roy ». Il s’agit d’un plan géométral à présenter en justice53. Le second, peut-être plus intéressant, est le plan à lever d’une parcelle inaccessible. La question de la mesure d’une telle parcelle est un classique de ces manuels, mais c’est avec celui-ci que le passage par le plan géométral est considéré comme une procédure nécessaire. En effet, il s’agit, en procédant par triangulation, de relier cette parcelle à une chaîne de triangles accessibles, dont on connaîtra l’une des bases de façon à connaître par réduction la superficie de la parcelle.
En telle sorte qu’ayant circonvallé les lieux supposez à arpenter, que vous ayez au vray sur votre papier le nombre des Angles contenus audit lieu inaccessible, & le nombre des perches ou chaines au juste contenus entre chacun desdits Angles, & que le plan en soit connu & bien levé, cela fait sur la reduction du petit mesurage qui sur votre papier, conforme au grand que vous avez fait en vos stations54.
31La gravure fournie par de Beaulieu est probablement le document le plus apte à montrer cette tension qui commence à apparaître au cœur des ouvrages liés à l’arpentage (doc. 7.08). Si la carte n’y est pas encore considérée comme étant nécessaire, en dehors des questions juridiques, des amorces de figuration hésitant entre forme paysagère et construction zénithale y apparaissent.

Doc. 7.08 La triangulation, dans Jean de Beaulieu, La Géométrie françoise, 1676, p. 76.
32En 1689, le premier manuel à traiter de front la question de la cartographie en relation avec l’arpentage semble être L’école des arpenteurs de Philippe de La Hire (1640-1718). Cet auteur est principalement connu pour ses travaux de mathématique, physique et astronomie. En dehors de sa participation à la triangulation de la méridienne, il est connu dans l’histoire de la cartographie pour avoir publié, en 1693, la Carte de France corrigée qui, en s’appuyant sur des campagnes géodésiques, avait permis, en partant de la cartographie préexistante, de redresser la forme des côtes de la France55. Si dans son École des arpenteurs, La Hire semble principalement s’intéresser à des questions d’arithmétique et de géométrie, il accorde à la question du levé des plans une partie sur les sept que comporte son ouvrage. Encore est-il très nuancé quant à la nécessité de ces figurations. La partie relative au levé de plan commence en effet par cette phrase :
Avant que l’on puisse mesurer la superficie d’une Terre, il semble qu’il est à propos d’en connoître la figure, & d’en pouvoir lever le plan ; c’est-à-dire, qu’on puisse tracer sur du papier ou sur quelque superficie unie, une figure entièrement semblable à la pièce de terre que l’on doit mesurer. Cependant, il n’est pas toujours nécessaire de tracer cette figure avec toute l’exactitude possible, il suffit d’en connoître toutes les dimensions necessaires pour le pouvoir faire, & l’on pourra tirer de cette connoissance la grandeur de la superficie proposée. Par exemple, si le terrein que l’on veut mesurer étoit un triangle rectiligne, il ne seroit pas nécessaire de tracer ce triangle sur du papier pour connoître combien il tient en toises de superficie56.
33Mais le problème de l’arpenteur est que, même sans ce besoin, il peut être amené à produire un plan :
Mais l’arpenteur n’a pas seulement besoin d’exactitude pour bien mesurer ce qui luy est proposé, il faut encore fort souvent qu’il fasse les plans des lieux qu’il doit mesurer ou qu’il a mesurez, & qu’il y ajoûte l’échelle sur laquelle les plans sont tracez, afin qu’on puisse connoître par la veuë de ces plans la disposition des lieux ; lesquels plans sont aussi fort souvent produits en Justice après qu’il les a certifiez veritables57.
34On reconnaît ici les tibériades, dont les figures ne valent que parce que l’expert les a certifiées. Encore La Hire affirme-t-il fortement l’aspect artefactuel du plan ainsi tracé, insistant sur l’idée que ce qui est dessiné sur le papier n’est pas le terrain, mais se trouve être des lignes potentiellement présentes sur ce dernier.
Mais, avant que de lever le plan d’un triangle, il faut sçavoir tracer sur le terrein des lignes droites pour former les triangles. Pour cet effet on prépare plusieurs bâtons droits de la grosseur d’un pouce, & longs d’environ trois à quatre pieds […]. Ces batons se nomment en terme d’Arpentage, des Jallons. Si l’on veut tracer sur le terrein une ligne droite […] ; ayant fait planter 2 Jallons aux extrémitez […], & s’étant écarté de l’un de ces points d’environ 8 ou 10 toises, lorsqu’on se sera mis dans une telle position qu’on puisse voir d’un seuil œil les […] deux jallons l’un derrière l’autre, on fera placer autant de jallons que l’on voudra […]. La hauteur des Jallons remédie à l’inégalité du terrein […]. Si l’on vouloit tracer sur le terrein la ligne que nous avons seulement marquée de plusieurs points, il n’y auroit qu’à tendre un cordeau entre les Jallons de l’un à l’autre, & faire un sillon sur la terre immédiatement au-dessous du cordeau58. (doc. 7.09)

Doc. 7.09 Pose des jalons intermédiaires selon Philippe de La Hire, dans L’école des arpenteurs, 1692, p. 154.
35Ce que La Hire fait lorsqu’il construit ainsi, à même le sol, le schéma qu’il vise à reproduire ensuite sur le papier, c’est assurer une transition entre le terrain et la carte. Il permet ce faisant à celui qui ne comprend pas le mécanisme cartographique d’associer des lignes sur le terrain à des lignes sur la carte, à la manière d’un pantographe intellectuel. On a là une mise en scène du transfert qui assure non seulement le changement d’échelle, mais encore la pertinence de ce changement59, et qui confère à la figuration cartographique son efficacité. La procédure consiste, une fois les droites tracées, à les assembler en triangles, à partir desquels la carte sera facile à dessiner : « On fait par ce moyen des cartes avec une grande facilité & avec beaucoup de justesse60. » Au-delà, le modèle ainsi produit par La Hire est valable quelle que soit l’échelle :
Si l’on vouloit lever la carte d’une terre de grande étenduë, ou d’une grande seigneurie qui contient plusieurs lieues, il faudroit toujours diviser en triangles le pays dont on veut faire la carte, ou dont on veut lever le plan, en établissant des points connus dans le pays pour sommet des angles des triangles, & il faudroit que ces points fussent choisis en des lieux d’où l’on pût voir commodément deux autres points. Ces points doivent être des clochers, des moulins à vent ; des gros arbres, & autres choses apparentes dans la campagne61.

Doc. 7.10 Lever un plan à la planchette, et faire une carte selon Philippe de La Hire, dans L’école des arpenteurs, 1692, p. 178 et 188.
36On notera le décalage entre la proposition cartographique effectuée à la page 178 (doc. 7.10) de l’ouvrage et celle du livre de Beaulieu (doc. 7.10). Si les représentations des villages et des objets remarquables sont de même type, le territoire contenu entre ces points chez Beaulieu disparaît chez La Hire, comme d’ailleurs dans la future carte de Cassini. Une partie de l’effet de réel s’y perd, malgré les figurés de différents lieux. Finalement, ce qui est représenté sur la carte de La Hire n’est pas le territoire, mais un châssis, possiblement tracé par un sillon sur la terre…
37La Hire propose donc ici une méthodologie reproductible pour construire des cartes, dont cependant l’intérêt en tant qu’objet de visualisation n’est que bien peu affirmé dans l’ouvrage. La chose est étrange pour un auteur à qui est due la Carte de France corrigée. Peut-être les aspects géodésiques, ici absents relativisent-ils la production décrite dans le traité. Peut-être surtout que la destination de l’ouvrage qui apparaît dans le titre (L’école des arpenteurs ou l’on enseigne toutes les pratiques de la géométrie qui sont nécessaires à un arpenteur) explique en soi le faible intérêt porté à la carte, à un moment où même les terriers royaux ne sont pas pensés comme devant s’appuyer sur une figuration cartographique. Peut-être enfin que la position de La Hire à l’Académie des sciences l’éloigne des problématiques de la cartographie locale et que, s’il est capable de vulgarisation, son intérêt pour cette cartographie reste limité62.
6. Carter les terriers
38Dans les faits, il faut attendre le milieu des années 1740 pour qu’un changement s’opère et qu’apparaissent, dans les traités, les premiers textes valorisant l’intérêt d’une production graphique lors de la confection ou de la rénovation des terriers. L’impression qui se dégage est celle de la mise en place d’une nouvelle profession qui serait celle des commissaires aux droits seigneuriaux. Ce titre, qui existe également sous la forme de commissaire à terriers, est porté par les personnes chargées de renouveler les terriers, entendons, qui ont obtenu une commission pour les rénover. Ces experts des droits féodaux, encore appelés feudistes – même si le mot semble peu utilisé à l’époque –, ont pour mission, en partant des archives seigneuriales, de produire un état des lieux des droits et devoirs sur une contrée. L’un des enjeux est d’éviter les procès – très longs et coûteux – et d’équilibrer les intérêts des parties. Mais ces commissaires à terriers venant souvent du notariat, sont également proches du monde des arpenteurs. C’est ainsi le cas de François Noël Babeuf (1760-1797) – plus connu ensuite sous le nom de Gracchus Babeuf. Celui-ci commence sa carrière en 1778 en faisant son apprentissage chez un notaire, maître Hullin, à Flixecourt. Puis, dans un deuxième temps, il rejoint un arpenteur, Charles Sainte, qui le forme à son tour. Riche de ce double cursus, il s’établit alors comme commissaire à terriers à Roye en 178163. L’une des définitions possibles des qualités nécessaires à un commissaire à terriers est fournie dans le traité de Fréminville en 1746. L’ouvrage, comme beaucoup d’autres de l’époque, dont ceux que nous avons vu en géographie, fonctionne pour partie selon le modèle du dialogue.
Quelles sont donc les qualités nécessaires à un commissaire terrier ?
C’est d’être homme de bien & d’équité, plus ami de son devoir que de l’intérêt, ayant à cœur autant les droits du seigneur qui les lui confie, que d’aversion pour l’injustice, sçavant & expérimenté dans la pratique des droits seigneuriaux, sçachant lever des Plans, carter les Terriers, & en faire les applications justes, qu’il soit bon lecteur des anciens titres, agissant, laborieux & très fidèle. Voilà toutes les qualités d’un bon commissaire à Terrier, sans lesquelles il n’est pas possible de faire une bonne rénovation64.
39Ces indications ne suffisent hélas pas pour ce faire une idée du processus général de mise en place de cette nouvelle profession ; l’absence d’un équivalent du Dictionnary of Land Surveyors65 pour la France empêche d’aller plus loin avec quelques certitudes. Il reste en revanche possible de suivre plus finement la production des manuels et traités.
40L’exemple majeur en est incontestablement ici celui de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation des terriers et des droits seigneuriaux, paru en 1746, et que, par exemple, Babeuf a lu66. Nous l’avons vu, six des manuels les plus diffusés par la suite citeront le texte de Fréminville comme la référence obligée de ce corps de savoir. Si l’on met en parallèle les ouvrages de Fréminville et de Bellami, qui sont tous deux parus la même année, la différence est patente. On s’en souvient, l’ouvrage du second, ancien avocat fiscal au bailliage et marquisat-pairie d’Herbault67, assure le passage du discours sur les terriers, du roi vers un public bien plus large. Le texte ne contient aucune allusion ni à la carte ni au plan. Sa définition du terrier est la suivante :
C’est un acte de justice qui comprend généralement tout le domaine patrimonial d’un Fief, terres et seigneuries, & universellement de tous les cens, rentes, dixmes, champarts, lods et ventes, honneurs, reliefs, rachats, quints, requints, loyaux aydes, trézième, huitième, péages, travers, bacs, batteaux, hallage, mesurage, étalonnage, voyerie, boucherie, poissonnerie, banalité, épaves mobiliaires, déshérence, batardie, aubaine, confiscations, amende, droits de chasse & de pêche, retraits féodaux, droits de prélation, fautrage, péages et autres droits et devoirs seigneuriaux, & féodaux qui en dépendent68.
41En apparence, la rénovation des terriers reste encore aux yeux de Bellami, l’apanage des juristes, aptes à énumérer les droits, et non celui des arpenteurs. Quant au rôle qu’il accorde à son ouvrage, il souhaite en faire un texte
utile non seulement à ceux qui régissent les domaines du Roy, mais encore à tous les seigneurs particuliers & même à leurs vassaux, tenanciers et censitaires, [ce qui] nous a engagé de donner la forme et la manière de distribuer le travail d’un Terrier pour en composer des Registres qui fassent voir du premier coup d’œil, non seulement la censive & la mouvance du Roy, mais encore celle des Princes & des seigneurs de l’état, avec les droits féodaux, censifs, et droits casuels qui en dépendent69.
42Cette vue « du premier coup d’œil », passe, étant donné la forme des registres dont des exemples sont fournis, par la table. Tout rattache donc l’ouvrage de cet ancien avocat à la tradition lancée par la monarchie au milieu du xviie siècle : c’est par le registre que l’on donne à voir les propriétés.
43A contrario, la nouveauté du travail de Fréminville réside dans son intérêt pour les cartes et plans, ainsi que dans ses propositions pour opérer une traduction des papiers terriers sous une forme graphique. En cela, l’ouvrage se rapproche des traités des surveyors anglais qui proposent de façon récurrente « to reduce your plot, to draw a perfect draught70 ». Il reste pourtant difficile de savoir en quoi de Fréminville s’est inspiré de ces traités. On notera que les textes anglais sont connus des administrateurs français. Ainsi, l’intendant des finances Marie François de Paule Lefebvre d’Ormesson signale, vers 1763, dans une note manuscrite, qu’il existe « de bons écrits anglois sur la manière d’arpenter71 ». Fréminville, qui est bailli des villes et marquisat de la Palisse, est également commissaire aux droits seigneuriaux, et c’est en tant qu’expert de ces savoirs qu’il donne à son ouvrage l’objectif suivant :
Que les Notaires Commissaires à Terriers y reconnoîtroient tout ce qu’ils sont indispensablement obligés de sçavoir, pour faire avec justesse, équité & précision la rénovation des Censives, Terriers & Droits Seigneuriaux, dans l’étenduë du Royaume, soit par la connoissance qu’ils prendront des Titres & de leur valeur ; ce qu’ils doivent faire pour les Carter, pour lever ensuite les plans & y faire des applications justes, à l’effet d’assûrer aux Seigneurs ce qui leur appartient ; pour écarter & résoudre les difficultés qui peuvent survenir ; & enfin pour se renfermer dans ce qui est légitimement dû72.
44Dès l’origine du texte donc, et cela qu’il s’agisse de l’édition en un (1746), deux (1752) ou quatre volumes (1762), la question de la figuration est considérée comme une évidence. On note cependant une distinction ainsi qu’une succession entre le fait de carter des titres et des valeurs et celui de lever des plans.
45Qu’est-ce alors que carter un terrier ? Pour Fréminville, il s’agit avant tout de partir des archives écrites pour en produire une représentation graphique :
On suppose qu’il [le commissaire à terriers] trouve dans le Terrier signé Morel, de l’an 1508 la déclaration de François Dufrêne […], qui reconnoit sa maison joignant le chemin de ladite Grange à Rillieu, & aux Charollières d’orient, la maison d’Antoine Violard, de vent (qui est le midi), la maison de la veuve Pierre Odinet, de soir (qui est l’Occident), & le chemin du Port de Colonge à la Chapelle, de Bise (qui est le septentrion), ce qui forme un angle parfait, qu’il carte par un quarré, En énonçant les rappels de chaque région, qui sera marqué dans la Carte ci-après par la lettre A. Ensuite il trouve que la veuve de Pierre Odinet a reconnu au même Terrier aussi une maison joignant les maisons de François & claude Dufrêne d’Orient ; la grange d’Antoine Violard de vent, la grange de Claude Saunier de soir ; & le chemin du Port de Colonge à Rillieu de bise : au moyen de quoi il place cet article sous la maison de Dufrêne marquée A, laquelle se trouve de même largeur, & joint, du côté de midi, la grange Violard, qui étoit sous sa Maison, aussi rappellée par François Dufrêne du côté du midi ; en sorte que cette maison est marquée B dans la carte ci-après73.
46Partant d’un terrier du xvie siècle, il semble donc possible de produire, de proche en proche, une carte orientée de celui-ci. La simplification est de mise puisqu’il est posé par exemple que la propriété de Dufrêne forme un carré, qui par définition à des angles parfaits, jouxtant des chemins rectilignes… La carte ainsi produite est appelée « carte parlante74 ». On rapprochera cette expression de celle connue des spécialistes d’héraldique, dont les feudistes font partie, d’« armes parlantes », c’est-à-dire de blasons qui par leurs formes et leurs figures évoquent le nom de leur possesseur, ainsi les armes de la ville d’Oxford – qui veut dire « gué du bœuf » – représentent un bœuf traversant une rivière. Cette carte parlante est présentée comme « décrivant entièrement les confins des héritages dans les termes rapportés au Terrier75 ». Ici la mesure est la contiguïté, le dessin est schématique (doc. 7.11).

Doc. 7.11 Edme de La Poix de Fréminville, « Carte parlante » du terrier signé Morel76.

Doc. 7.12 Exemple de terrier carté : terres de la Métairie de la Motte, paroisse de Daumeray, 40 × 32, xviiie siècle (AD M & L, 1 Fi 262).
47Une fois cette carte dessinée, il reste à l’« appliquer sur les plans nouveaux ». Cette idée d’une application de la carte sur le plan donne à voir une distinction disparue entre la figuration des propriétés et celle du terrain. Encore le vocabulaire de Fréminville n’est-il pas clairement fixé laissant apparaître une synonymie entre les termes – qui se maintient dans les éditions suivantes. Au minimum, il s’agit de la coexistence de deux couches de figurations du monde superposables. Ces « plans nouveaux » sont soit des plans visuels, soit des plans géométriques, à l’origine des deux modalités de cette application, deux styles peut-être77 de rapport à la figuration graphique du territoire. Il existe cependant une difficulté pour appliquer ces cartes sur les plans. Selon Fréminville,
À l’égard du Plan Visuel, le Commissaire qui cartera son Terrier & les Titres de la Seigneurie, le fera à l’ordinaire : il suffira de son habileté pour ranger & joindre tous les articles de son Terrier pour chaque Canton & Territoire, renfermé, autant qu’il pourra, par chemins, rivières, ruisseaux & autres confins immuables, pour en faire l’application sur les plans visuels qu’il aura levés.
Quant aux cartes du Terrier à appliquer sur les Plans géométriques, il y aura de la différence en ce que le seigneur qui fait lever le plan de sa Terre géométriquement, ne le fait que pour en conserver les Cartes ; il sera donc nécessaire que celles du Terrier y soient relatives, & disposées dans le même goût. Or, les Plans géométriques faits, le Commissaire fera de pareilles cartes de Terrier, pour chaque canton qu’il figurera dans la même étendue, & par les mêmes confins immuables de chaque Plan, & dans les mêmes aspects & sinuosités représentés par le plan géométrique, & remplira chaque Carte des articles de son Terrier, suivant & conformément au terrein78.
48Le plan visuel permet donc une approximation telle qu’il est possible de d’abord carter et seulement ensuite de lever le plan « dans le même goût ». En revanche le plan géométrique précède et s’impose à la carte. Alors que le premier plan sert principalement au travail du commissaire à terriers, le second sert à la conservation par le seigneur. Notons qu’alors que le plan visuel et le fait de carter un terrier ne dépendent que de l’habileté du commissaire à terriers, une distance apparaît ici avec les plans géométriques, pour lesquels il est entendu que le commissaire doit en accepter le style, faisant ses cartes dans le même goût. A priori donc, deux auteurs : un arpenteur et un feudiste. En 1746, la réunion des deux métiers ne semble pas effective. Cependant, les choses évoluent rapidement puisque lors de la deuxième édition, en 1752, l’un des ajouts est un petit traité sur l’usage de la planchette. L’amélioration de la culture du levé de plan fait maintenant partie de l’objectif du traité.
49Par-delà la différence entre plan visuel et plan géométrique, Fréminville en note une autre. En effet, si les deux types de plans sont considérés comme suffisants, le premier ne peut égaler le second que s’il est « levé bien correctement avec de bons indicateurs [entendons des témoins dignes de foi79], & que les contenues soient bien déclarées justes ». Or c’est là l’une des difficultés majeures du feudiste : « Il est très difficile de trouver de la sincérité dans les Indicateurs ou dans les propriétaires pour la contenue des héritages. » Cette conception est partagée par différents auteurs de manuels. Ainsi, Guillaume Doyen, né vers 1740 à Chartres, avocat puis arpenteur, et à qui l’éditeur de son Histoire de Chartres donnera en 1786 le titre de géographe80, dénonce, dans sa Géométrie de l’arpenteur de 1769, la médiocrité des informations venant des habitants. À l’opposé, la « justesse « du plan géométrique ne dépendrait que « de l’exactitude qu’on doit y apporter81 ». On retrouve là toute la tension du rapport au témoignage dans le monde juridique au moment où la valeur légale de l’écrit s’affirme. L’exactitude technique semble ici être une solution tentante pour dépasser les aléas du témoignage. Cette exactitude relève, dans ce cas comme dans celui de la très grande majorité des autres traités, de la présentation d’instruments de mesure (d’angles et de distance), ainsi que de techniques permettant de lever les plans. Le discours était déjà présent chez Fréminville dès 1746 :
Les plans géométriques se levent […] par des opérations établies sur des principes certains de la géométrie, & avec des instrumens tels que l’équerre, le demi-cercle, la boussole, ou la planchette ; soit en mesurant exactement les bases diagonales, & perpendiculaires de chaque figure ou territoire, ou en observant l’ouverture de leurs angles, & les déclinaisons de leurs confins ; au moyen desquels l’on parvient à la connoissance de la superficie & capacité de chaque figure ; enfin ce plan donne exactement et au vrai la figure de tous les différens objets du territoire82.
50La certitude, l’exactitude, la connaissance, autant de mots qui offrent un contrepoids aux incertitudes de la preuve orale.
51À côté de celle pesant sur le témoignage, une autre inquiétude forte du xviiie siècle apparaît quant à la conservation. Le plan géométrique semble pouvoir offrir une protection contre l’oubli. Fréminville donne d’ailleurs un exemple de cette insensibilité au temps qui passe :
Ces plans sont extrêmement intéressans pour les Dixmes, en ce que désignant précisément la nature de la surface des vois, prés, pâtureaux, terres, hermes & incultes ; si ces sortes d’héritages se cultivent dans la suite des tems, la Dixme est novale, & appartient aux Curés, & avec le secours de ces plans, il est aisé de les empêcher de s’aggrandir, au préjudice de la grosse Dixme inféodée. Enfin ces plans fixent & assurent, non-seulement l’étendue de leurs justices, de leurs dixmeries, bois & de tous les héritages de leurs Domaines, mais encore celles de tous ceux qui composent leurs Directes & censives, & en même tems celles des autres Directes mélangées à travers de leur Terre83.
52On retrouve là les éléments qui ont poussé la monarchie française à lancer l’opération de rénovation de ses terriers dans le cadre d’une conscience aiguë des destructions amenées par le temps et l’oubli. Cette inquiétude apparaît le plus clairement dans le texte de Bellami, qui dans une longue introduction liste les changements et leurs risques quant au maintien de l’intégrité des droits. Une série de paragraphes commençant par « Combien de… » dramatise la multitude des risques.
D’ailleurs, combien d’acquisitions n’a-t-on pas faites ? Combien de jonctions & autres englobemens de fiefs les uns dans les autres ? Un particulier qui possedoit une pièce de terre en ayant acquis d’autres contigües, les a jointes ensemble, de plusieurs n’en a fait qu’une, & de plusieurs redevances dont chaque pièce était sujette, a trouvé par là le moyen de n’en payer que pour la même qu’il possédoit avant la réunion ou jonction […]. Combien d’échanges, de donations & de partages ont transmis la propriété des héritages […], sur différentes têtes qu’on ne peut pas connoitre autrement que par un Terrier […]. Dans combien de dif férentes occasions n’a-t-on pas, par la connivence du Fermier du Domaine […], & des voisins ou riverains, incorporé partie des terres labourables, Prairies, Bois, Vignes, & autres possessions […] dans celles de particuliers ? Ceux-ci les ayant ainsi incorporées & unies en jouïssent comme si elles leur appartenoient en propriété84.
53Fréminville, moins prolixe de ce point de vue, le dit bien cependant lorsqu’il évoque le fait que le commissaire à terriers
peut faire avec un plan de cette espèce [géométrique] un ouvrage solide qui peut se perpétuer pendant des siècles, sans que les Propriétaires puissent s’échapper aux redevances dûes par leurs héritages […] ; en sorte que dans tous les tems en reconférant ces plans au terrein, l’on pourra s’assurer du possesseur, & en voyant le Terrier […], l’on en sçaura la redevance ; cet avantage est infini85.
54D’où vient cette durabilité ? Selon Fréminville, du fait que « les terreins ne peuvent changer, comme leur superficie86 ». Le plan géométrique, parce qu’il représente le terrain mieux que le terrier carté, ou que le texte, est donc perçu comme le meilleur moyen d’archivage.
55Au-delà, d’autres attraits de la planimétrie géométrique apparaissent lorsque Fréminville essaye de convaincre le seigneur de l’utilité des plans. En effet, à la durée s’ajoutent trois réflexions principales qui s’articulent pour en justifier l’usage. La première, en une ligne, lie vérité et exactitude des plans géométriques. Ceux-ci sont décrits comme « donnant exactement, & au vrai la figure de tous les différents objets du territoire87 ». La deuxième réflexion est relative à la capacité synthétique de la carte qui, au-delà de l’esthétique, permet dans la logique de l’improvement88 d’élaborer une pensée aménagiste :
les seigneurs […] y trouvent […] leur satisfaction pour l’agréable comme pour l’utile, ils ont le plaisir d’y voir d’un seul coup d’œil l’étendue de leurs Domaines, terres, prairies, vignes, étangs, rivières & chemins, & c. avec toutes leurs sinuosités, ce qui étant bien lavé suivant le naturel & les règles, forme une bigarrure extrêmement satisfaisante ; quant à leurs intérêts, ils voient les héritages qu’il convient de réunir, ou de retrancher de leur Domaine, les avenües & plantations, défrichages, fossés & autres plantations qu’ils peuvent faire89.
56La troisième réflexion porte sur la question de la vue à distance, déjà évoquée dans le cas du Mercure de France90 :
s’il arrive la moindre difficulté dans leurs terres, ces Plans leur représentent les lieux dans leur cabinet, à la Ville comme en Province, & les mettent au fait d’une manière qu’ils en voient le local si parfait, qu’ils sont souvent en étant de décider, ou au moins d’éclaircir & mettre parfaitement au fait un Avocat, qu’ils consultent, avec leurs Titres, sur les difficultés qui leur arrivent, soit par rapport aux limites de leurs Justices, Dixmeries, propriétés, ou directes91.
57La représentation graphique permet donc une gestion à distance, et l’on retrouve encore une fois l’usage des tibériades, en cas de conflit juridique : la présentation de ce document permettra à l’avocat d’ester en justice. Mais, nous l’avons vu, la réflexion sur la durée opère un déplacement par rapport aux tibériades : un plan ou une carte géométrique forme un ouvrage parfait et immuable :
Ces plans doivent être en particuliers pour chaque canton, entourés de quatre confins immuables, tels que des chemins, ruisseaux, rivières, & autres limites permanentes ; les Plans des différentes Dixmeries doivent être séparés, ainsi que ceux des justices, & ensuite un Plan général de toutes la Seigneurie, & avec cette disposition un Seigneur aura un ouvrage parfait pour plusieurs siècles92.
58Il convient d’insister pour finir sur l’autorité acquise par le texte de Fréminville, qui, en se répercutant sur ceux qui le citent, est à l’origine d’une véritable injonction cartographique. Ainsi, le Code des Seigneurs Hauts-justiciers et féodaux d’Henriquez ne pose-t-il plus le plan comme une possibilité, mais bien comme une obligation. Le chapitre XXVI du code, qui porte sur les terriers, fonctionne, là encore, selon le modèle du dialogue. À la question n° 11 : « Faut-il dresser un plan de la terre pour faire le terrier ? », la réponse est lapidaire :
XI
Pour renouveler un terrier, il est nécessaire de lever le plan de tous les héritages de la seigneurie, afin d’en connoître la consistence & de ne tomber dans aucune omission.
93
Frémainville, Supra, Secti. 2. question 1.
59Précisons cependant les choses : de Fréminville, s’il est en faveur des cartes et plans, est conscient de leur coût – dans certains cas, celui de la rénovation d’un terrier était supérieur à ce que les propriétés concernées pouvaient rapporter en une année – et laisse une échappatoire au seigneur, donnant dans le contrat type qu’il fournit la possibilité de ne pas « faire lever sa terre géométriquement94 ».
60Dans les années 1740, l’usage de la figuration graphique dans les manuels des commissaires à terriers semble être en cours de mise en place. Mais la géométrie n’est encore que l’une des options proposées aux détenteurs des terrains dont le terrier doit être rénové. Deux niveaux différents de figuration de ceux-ci coexistent, la carte d’une part, sous la forme d’un terrier carté, schématisation graphique des éléments composant le terrier, le plan d’autre part, visuel ou géométrique, sous la forme d’une figuration planimétrique des terrains compris dans les volumes du terrier. Entre le plan visuel et le plan géométrique, la différence est analogue à celle existant entre témoignage et exactitude. Le premier plan, fragilisé par l’usage des témoins insuffisamment fiables, est mis en tension avec le second produit par l’expertise technique du commissaire à terriers. Au-delà, la distinction entre cartes et plans ne se réduit que lorsque le seigneur accepte de financer l’opération coûteuse de levé géométrique des terrains, c’est la conservation en tant qu’archive qui est alors visée.
7. Passer par des instruments pour lever le plan
61En règle générale, les traités généralistes destinés aux commissaires à terriers glissent sur la question des techniques de levé. Au mieux celui de Fréminville offre à partir de sa deuxième édition un Petit traité sur l’usage de la planchette, facile à toutes personnes, sans géométrie, pour lever les plans par un arpentage très-juste & fort aisé95. La proportion de texte, accordé à cet exposé – 13 pages sur les plus de 1500 de l’ouvrage – montre pourtant que ce traité écrit par un juriste de formation ne laisse qu’une faible part aux aspects matériels de la mise en œuvre cartographique. Ce théoricien a été conquis par les qualités de la figuration géométrique, mais n’en maîtrise pas pour autant les arcanes. On notera cependant le choix effectué : pour faire une carte, il faut passer par un instrument technique (ici la planchette).
62Quant à la construction des cartes, les manuels imprimés ne sont pas nombreux96. Bien souvent, l’apprentissage s’effectue par l’exemple, parfois dans le cadre d’un enseignement mutuel. Au-delà, on est bien souvent dans une relation d’enseignement maître-apprenti, qui peut même se limiter au milieu familial97. Nous l’avons vu, Babeuf acquiert la maîtrise technique nécessaire à son métier lors d’une formation chez un professionnel de l’arpentage. Restent quelques rares manuels qui permettent aux autodidactes de se former, et qui se retrouvent certainement dans les bibliothèques des professionnels soucieux d’affermir leurs savoirs. Parmi ces ouvrages, on trouve ceux qui sont destinés à un public savant comme L’école des arpenteurs de La Hire (1689, 1692, 1732) ou la Méthode de lever les plans ou les cartes de Jacques Ozanam (1693, 1717, 1750 et 1781). Ceux qui sont destinés aux militaires, comme Les travaux de Mars de Manesson-Mallet (1671, 1684-1685) ou Les règles du dessein et du lavis pour les plans de Buchotte, publié en 1722, 1743 et 1754, mais qui se concentre plus sur le dessin que sur le levé, et le Dupain de Montesson relatif à L’Art de lever les plans (1763, 1775, 1792 et 1804)98. Restent les ouvrages s’adressant plus particulièrement aux commissaires à terriers, comme La science de l’arpenteur de Dupain de Montesson (1766, 1775, 1802), ou la Géométrie de l’arpenteur de Doyen en 1769, voire le Manuel de l’arpenteur de Nicolas Ginet en 1778 suivi du Nouveau manuel de l’arpenteur, du même auteur, en 1780 et 1782. Ce rapide descriptif permet d’ailleurs de dresser une rapide histoire de la diffusion des savoirs géométriques relatifs à la construction des cartes. Pour les manuels imprimés, ceux-ci viennent d’abord du monde des ingénieurs, avant de passer à celui des sciences institutionnalisées (Académie des sciences) avec La Hire et Ozanam, pour continuer du côté des écoles d’ingénieurs, avec le Dupain de Montesson et n’atteindre les feudistes que dans le dernier tiers du xviiie siècle. On notera par ailleurs à titre de remarque que dans ces trois cas, la carte semble participer de l’institutionnalisation ou la suivre de près. L’Académie des sciences est créée en 1666, l’école du Génie de Mézières en 1748 – mais le corps du Génie existe depuis 1690 –, les feudistes cartant des terriers semblent s’imposer pendant la seconde moitié du xviiie siècle. En passant dans l’administration du cadastre lors de la Révolution, une partie de ces derniers connaîtra cette institutionnalisation.
63L’une des constantes de ces ouvrages est la mise en avant d’instruments. Dès 1621, Jean Tarde en publiant ses Usages du quadrant a l’esguille aymantée99 insistait sur le rôle de l’instrument, et présentait, dès la page 4 de son livre, l’instrument lui servant à lever les cartes.

Doc. 7.13 L’esguille aymantée, et la carte de la région de Sarlat dans Jean Tarde, Les usages du quadrant, 1621100.
64Nous l’avons vu, La Hire dans L’école des arpenteurs fait une description des instruments du cartographe en insistant, comme bien d’autres, sur leur matérialité, ainsi que sur la méthode à utiliser pour les construire. Ainsi, à propos du demi-cercle, qui est selon l’auteur l’instrument le plus commode, il fournit une description suffisamment précise pour pouvoir imaginer la forme de l’objet, voire pour le reproduire :
On peut faire ces demy-cercles de bois ou de leton, mais les meilleurs sont de leton, car le bois est trop sujet à se tourmenter par les différens changemens de l’air. Ces instrumens sont garnis d’une regle qu’on appelle Alidade, qui se tourne sur un clou ou pivot rond, dont le centre est précisément le centre du demy-cercle. Cette regle a vers les extremitez 2 petites pièces de cuivre élevées qu’on appelle Pinnules, & qui luy sont fortement attachées […]. Ces deux pinnules doivent estre autant éloignées du centre du demy-cercle qu’il est nécessaire pour laisser passer l’alidade entre-deux. Les meilleurs de ces demy-cercles sont divisez pour l’ordinaire de six en six minutes, & la ligne de foy de l’alidade est celle qui montre la grandeur de l’angle sur la division. Au dessous de ces instrumens on applique une boussole pour pouvoir connoître en mesurant les angles, la position de chacune des lignes qui enferment l’angle à l’égard de la ligne méridienne. On y attache aussi un genoüil qui sert à poser cet instrument sur un pied élevé d’une hauteur raisonnable pour s’en servir, donnant aussi à mesme temps la commodité de le pouvoir tourner & élever comme on le veut. Il y en a qui ont des lunettes d’approche au lieu des pinnules, ce qui donne une grande facilité pour observer101.
65L’ensemble des auteurs de traités de cartographie insistent tout autant sur ces instruments. De plus, leur croyance en l’efficacité de l’image comme mode de description dépasse la carte et englobe le dessin technique des instruments nécessaires à la cartographie102. Ainsi, Ozanam accompagne son ouvrage d’illustrations représentant ces instruments (doc. 7.14). Comme La Hire, il en profite pour insister sur la facilité de fabrication de la planchette : « Lorsque vous vous trouvez en besoin, & sans instrument, le premier Menuisier vous fabriquera une planchette103… » Dans un esprit un peu différent, finalement plus proche des planches de l’Encyclopédie, Dupain de Montesson présente les instruments en cours d’usage dans une image improbable présentant l’ensemble des pratiques des arpenteurs (doc. 1.08).
66Doyen dans sa Géométrie de l’arpenteur fournit un chapitre complet (le dixième) sur les « instrumens servant à l’Arpentage & à la levée des Plans & des Cartes ». Il y décrit ainsi le graphomètre :
Un graphomètre en cuivre de la division de Nonius104, d’environ 10 pouces de diamètre, divisé de 5 en 5 minutes, ayant 4 pinules, dont deux seront immobiles, & les deux autres mobiles, pouvant cependant les arrêter à angle droit, afin d’élever des perpendiculaires. Au centre de cet instrument il y aura une boussole, aussi en cuivre, d’environ 3 pouces de diamètre, divisée en 360 degrés du même sens du graphomètre, attachée à vis, pour pouvoir l’ôter & la remettre à volonté. Cet instrument, qui est un cercle entier, sert principalement à lever les angles dans les plans & dans les cartes topographiques. Il n’est pas nécessaire, qu’au lieu de pinules il y ait des lunettes105, elles ne servent que pour lever des points très-éloignés, dans les cartes topographiques106.

Doc. 7.14 Jacques Ozanam, « Demi-cercle et planchette » et « instrument universel », dans Méthode de lever les plans et les cartes, p. 20, 63, 77.
67Trois éléments montrent que la nature de l’instrument n’est pas laissée au hasard. L’utilisation du cuivre d’abord, qui sous-entend un coût important, le niveau de précision ensuite, défini en même temps par la division « de 5 en 5 minutes », l’usage peu nécessaire de la lunette enfin, en remplacement des pinnules – présente sur la gravure du Dupain de Montesson sur L’Art de lever les plans (doc. 1.08). Ces éléments sont autant d’indices de la méticulosité de l’auteur et par extension des qualités nécessaires à l’arpenteur ou au géographe. À ce titre la description des instruments fait partie du genre « traité de cartographie ». Ils associent la rigueur, voire, puisque Fréminville distingue les termes, la justesse, la certitude, la précision et l’exactitude107 du commissaire à terriers.
68En dehors de chez La Hire qui ne s’intéresse qu’à la cartographie géométrique, tous les auteurs traitent non seulement de celle-ci, mais encore de la cartographie visuelle, encore dite « à vue ». C’est probablement là que se situe l’une des clés de ce changement. Le rapport à la carte n’est pas à voir comme allant vers un gain généralisé de précision. Il est bien plus à comprendre comme étant d’abord une tentative de mise en adéquation entre besoins et niveaux de précision. Dans sa Méthode de lever les plans et les cartes, Ozanam propose ainsi une « méthode de lever les Plans sans instrumens ». Pour lui,
ces pratiques servent plus souvent que les autres parce que l’on a presque toujours quelque bâtiment ou quelque place à lever & rarement de grandes Cartes. Ce qui [lui] paroît agréable dans ces opérations, c’est qu’elles sont simples, véritables, aisées, & qu’on ne dépend point pour bien les faire, de l’ouvrier qui gradüe bien ou mal un instrument108.
69Les plans ainsi construits sont donc véritables – ils ne produisent pas d’écart avec la vérité – et surtout ne sont pas remis en cause par la médiocre qualité des instruments, construits par des artisans imprécis. D’ailleurs, encore à la fin du xviie siècle, c’est au nom de l’imprécision des instruments que la cartographie à vue est considérée comme potentiellement supérieure à la cartographie géométrique. La limite à cette supériorité est construite en rapport à l’échelle : les grandes cartes, entendons les cartes représentant de vastes superficies, sont distinguées des autres et nécessitent des instruments qui sont meilleurs que l’œil.
70Or ce qui se passe au xviiie siècle, c’est une extension du domaine de l’instrument quant à la cartographie. Encore chez Fréminville l’alternative existe.
Les plans se lèvent de deux façons ; les uns à la vûe, & les autres géométriquement. Le plan à la vûe ou visuel, est celui où l’on trace simplement sur le papier les figures de terrein & de chaque héritage […] ; on ne peut donner des règles certaines pour lever ces sortes de plans, dont la science ne peut s’acquérir que par l’usage & la pratique, en s’accoutumant à lever des pays […], & en les figurant exactement sur le papier tels qu’ils se présentent à la vûe, en décrivant toutes les sinuosités apparentes.
Les plans géométriques se levent au contraire par des opérations établies sur des principes certains de la géométrie, & avec des instruments tels que l’équerre, le demi cercle, la boussole, ou la planchette ; soit en mesurant exactement les bases diagonales, & perpendiculaires de chaque figure ou territoire109.
71De même, chez Doyen en 1769, on peut lire :
Il y a deux sortes de plans, l’un géométrique, & l’autre visuel. Le plan géométrique est un dessein correct où les dimensions sont exactement observées, c’est la juste ressemblance de tous les objets compris dans une étendue de terrein auquel il a un rapport vrai. Le plan visuel est aussi un dessein du terrein, mais que n’est juste qu’autant qu’on peut le juger à l’œil110.
72La concurrence entre l’œil et l’instrument est clairement identifiée, mais déjà la balance penche du côté de la géométrie puisque ces productions sont décrites comme étant meilleures que les cartes à vue. Fréminville énonce que « le plan géométrique est préférable à tous autres111 ». De même, Doyen affirme qu’« il n’en est pas du plan visuel comme du plan géométrique, la justesse du plan visuel dépend du dessein correct, ou à peu de choses près, du terrein ; au lieu qu’au plan géométrique il est moins important de dessiner juste, les opérations que l’on fait, donnant, comme on l’a vu, les dimensions & les angles des figures112 ». Dans cet esprit, les frères Jollivet affirment, en 1776, que « Le plan géométrique est sans contredit le plus sûr, mais il est aussi infiniment plus coûteux que le plan visuel, qui, de son côté, entraîne beaucoup d’inconvéniens113. » Nous avons vu plus haut les justifications employées tant par Fréminville que par Doyen ou les autres pour valoriser le plan géométrique. Il n’empêche, tous les auteurs qui publient des manuels techniques de cartographie maintiennent un chapitre au moins sur les plans visuels. Et si ces textes sont de façon univoque en faveur des plans géométriques, le choix – très probablement déterminé par le coût du levé – est laissé aux seigneurs. Albert Soboul a sur ce point trouvé des budgets de rénovation de 15000 livres pour un travail pouvant dépasser cinq années114. Si l’usage des plans se diffuse, celui des plans géométriques reste donc problématique du fait du coût important qu’il sous-entend. Il faudra attendre l’intervention de l’État et la création du cadastre pour que l’usage des plans géométriques se généralise à cette échelle.
8. À quel savoir attribuer ces manuels ?
73De quel corps de savoir le lever de plan fait-il partie ? Dans l’ensemble un peu disparate des traités de cartographie ou de planimétrie, on peut distinguer quelques points. Tout d’abord, il existe une différence certaine entre La Hire et Ozanam, qui tous deux publient à l’extrême fin du xviie siècle. En effet, alors que le premier ne produit qu’un volume dans lequel on apprend autant à arpenter qu’à faire des plans, comme si les deux éléments faisaient partie d’un même corps de savoirs, c’est-à-dire ici la géométrie pratique, en revanche, le second publie deux manuels dans lesquels il distingue clairement la cartographie de l’arpentage. Son Traité de l’arpentage publié en 1691 ne mentionne à aucun moment la possibilité de produire une cartographie quelconque115. Parallèlement, sa Méthode de lever les plans et les cartes de 1693 ne s’attache jamais à la question de l’arpentage, même si des propositions de méthodes relatives à de petites étendues sont formulées. Ozanam distingue d’ailleurs les deux publics visés par ces manuels. Le Traité de l’arpentage est précédé par un traité d’arithmétique, puis de géométrie, « autant seulement qu’un arpenteur peut en avoir besoin116 », avant d’aborder la question de l’arpentage. L’ouvrage s’adresse à des lecteurs aux connaissances mathématiques restreintes auxquels il convient de donner les bases nécessaires à cette activité. On est là du côté d’une vulgarisation. En revanche la Méthode de lever les plans et les cartes se prétend un ouvrage plus technique que mathématique. Il s’adresse à un public cultivé, qui, devant lever un plan, « se trouve fort embarrassés les premières fois qu’il faut aller sûr le terrein & que souvent une bagatelle les arrête tout court. C’est pour cela [qu’il s’est] attaché aux choses qui ne se trouvent point dans les Livres117 ». Comme le titre l’indique, il s’agit dans le cas de la cartographie d’une méthode et non d’un traité. Une première conclusion peut en être tirée : même si arpentage et cartographie font partie d’un même monde de savoirs à la fin du xviie siècle, c’est-à-dire la géométrie pratique, pour Ozanam, le premier ne sous-entend en rien la seconde. On retrouve en cela la médiocre liaison entre cartographie et arpentage qui existait déjà chez La Hire. Au-delà de la profession d’arpenteur, le seul corps de savoir organisé dont il est fait mention relève des mathématiques, même si elles ne sont pas très complexes.
74L’intéressant est qu’il est possible de comparer les livres d’Ozanam avec ceux du capitaine ingénieur-géographe Dupain de Montesson. En effet celui-ci écrit dans les années 1760, tout comme Ozanam soixante-dix ans plus tôt, un ouvrage de cartographie et un autre d’arpentage. Les deux volumes sont, comme dans le cas d’Ozanam, publiés à peu d’intervalle puisque L’Art de lever les plans paraît en 1763 et La science de l’arpenteur en 1766 ; tous deux seront d’ailleurs réédités en 1775, puis en 1802 pour le second et 1804 pour le premier. La situation a clairement changé puisque dès L’Art de lever les plans Dupain de Montesson décrit l’extension des travaux cartographiques et planimétriques comme recouvrant les terriers : « Lever la carte d’un état, d’une province, d’un terrier, le plan d’une ville, celui d’un château & de ses dépendances, & c, c’est en représenter la figure en petit dans les proportions qu’elle a en grand118. » On remarquera que le terrier est ici considéré comme une carte et non comme un plan.
75Au-delà, cet ensemble fait partie de la géographie, même si Dupain de Montesson se défend de « vouloir augmenter le nombre des traités de géographie ». Il n’en explique pas moins que ces traités contiennent « tout ce qu’on peut désirer sur la description du globe, du monde et de ses parties », et que les géographes, « par la section perpendiculaire de deux grands cercles imaginés sur le globe terrestre, nous ont indiqué la situation des États les uns en regard des autres ; celle de leur capitale & de tous les principaux endroits qu’ils renferment ; celles des mers, des chaînes de montagnes qui servent de barrière entre les Puissances, & des rivières qui arrosent leurs États119 ». En d’autres mots, la référence au système des coordonnées encadre le savoir géographico-cartographique. D’une collection de techniques à appliquer dans le cadre d’un rapport de soumission à la géométrie chez Ozanam, le lever de plan est devenu un art dépendant de la géographie chez Dupain de Montesson, et cela même s’il en diffère. En effet, le lever de plan se distingue de la géographie car les cartes locales ne peuvent s’appuyer sur les mêmes méthodes :
Une carte dont le fond est établi sur les observations & les calculs des Astronomes, ensorte que chaque principal lieu du pays qu’elle représente s’y trouve placé selon sa longitude & sa latitude, est suffisante à certains égards ; mais une semblable carte ne peut pas servir pour exécuter des projets & des manœuvres où il importe de connoître la nature d’un pays & la position des moindres objets qu’il renferme ; il y a même des circonstances qui exigent qu’on connoisse les communications d’une ville, d’un bourg, d’un village à un autre ; la position d’un château, d’une ferme, d’une maison, d’un moulin, d’un pont, d’un gué, d’un petit bouquet de bois ; quelque fois même celle d’une chapelle, d’une croix, d’une justice, d’un arbre, & c.120.
76Mais on reste là du côté de la construction mathématico-géométrique : « Le fond de ce […] travail est établi par des opérations & par des calculs, d’après lesquels les divers objets, tels que les villes, les bourgs, les villages, les châteaux, les chapelles, les moulins-à-vent, & c ont été mis à leur place respective, sur un papier121… »
77Quant à l’ouvrage relatif à La science de l’arpenteur, un quart du volume est consacré à un développement sur le plan terrier (canevas, détail, contenu des champs, etc.). À aucun moment la question de la nécessité du plan n’est mise en cause ; elle relève de l’évidence. Ainsi, l’introduction de la troisième partie du manuel, celle consacrée aux plans terriers, part d’une affirmation :
Ce n’est pas toujours la figure d’un Terrein seul, ou séparément celle de plusieurs Champs qu’il faut lever, on a souvent besoin du plan de différentes Possessions qui se tiennent ; quelquefois aussi il est question du Plan d’une Terre Seigneuriale avec le détail de toutes les choses qu’elle contient. Pour former ces sortes de plans122.
78On remarquera qu’ici le terrier est représenté par un plan et non une carte, ce qui montre l’instabilité forte du vocabulaire, au moins à cette échelle, chez Dupain de Montesson. Une remarque peut cependant en être tirée, puisque contrairement à notre définition actuelle qui oppose cartes et plans en fonction de la nature de la projection utilisée, ici c’est la nature de la référence qui oppose les deux catégories. Une carte est pensée par Dupain de Montesson en fonction des coordonnées en latitude et longitude, un plan n’a pour référence que les positions relatives des objets qu’il figure.
79Restent deux manuels d’arpenteurs qu’il peut être intéressant d’étudier pour le xviiie siècle, celui de Ginet et celui de Doyen. Le premier confirme de façon explicite l’ancrage des plans terriers dans la géographie. L’ouvrage de Ginet, auquel nous nous attacherons ici, est le Nouveau manuel de l’arpenteur de 1782123, qui fait suite à l’édition du Manuel de l’arpenteur, paru chez Jombert en 1770. L’intérêt du livre, au-delà de son aspect technique, vient de la succession des thèmes abordés. Si les premières pages traitent bien de « la manière de lever & de rédiger le Plan d’un Fief annexé à la confection des Terriers », dans les faits un glissement s’opère ensuite très rapidement vers un traité fourre-tout de géographie, mais dont l’essence relève en règle générale du calcul et de la géométrie. L’ensemble des rubriques, qui vont de la cosmographie à la question des climats, du calcul des distances sur le globe aux mesures itinéraires, s’y trouve développé. Le traité se conclut par une description des principales provinces de France considérées selon leurs productions agricoles et artisanales. En dehors du collage effectué entre un manuel de cartographie et un manuel de géographie, l’important réside ici dans l’intégration de l’arpentage au savoir plus large de la géographie géométrique, et au-delà à la géographie dans son ensemble. C’est là à la fois une reconnaissance de cette dernière en tant que savoir de référence et une autopromotion de l’arpentage par l’agrégation à ce savoir au cœur des manuels.
80Le deuxième texte est celui de Doyen, qui se décrit comme un arpenteur et que son éditeur chartrain, comme nous l’avons vu, présenté comme un géographe. Le cas n’est pas exceptionnel : ainsi Dubray, arpenteur dans le Vexin, est dit « ingénieur géographe de l’intendant de Paris » dans l’Almanach Royal des années 1780. En effet, lors des travaux sur le cadastre de Bertier de Sauvigny, il est en charge de l’inspection générale des arpenteurs et dirige la partie graphique de ce cadastre124. Quant à la Géométrie de l’arpenteur de Doyen, elle se classe en apparence du côté des ouvrages d’application de la science géométrique – puisque le mot science est utilisé dès la préface pour décrire ce savoir. Le sous-titre va cependant plus loin en proposant une Pratique de la géométrie en ce qui a rapport à l’arpentage, aux plans, & aux cartes topographiques. Au-delà de l’arpentage, la carte topographique, et en fait dans le texte la carte géographique, sont décrites comme relevant de ces techniques. Comme Dupain de Montesson, Doyen associe ces différentes formes de figurations graphiques du territoire par l’usage de la géométrie, tout en opérant des distinctions d’un niveau à l’autre. Dans les faits, ce que Doyen pratique ici c’est la mise en série des représentations de l’espace, faisant de la géométrie le cœur technique de l’ensemble. Comme chez Dupain de Montesson, l’un des points les plus intéressants réside dans la façon dont cette mise en série est effectuée par distinctions successives. La gradation est lente, commençant par l’arpentage sur le papier, décrit comme aisé « parce que l’on ne trouve jamais d’empêchemens. Une équerre simple & une échelle suffisent ; l’une donne les perpendiculaires, & l’autre les mesures125 ». On passe ensuite au lever d’un plan, « c’est faire la copie du terrein ; en petit, tel qu’il est : c’est-à-dire, que les angles sur le papier soient les mêmes que sur le terrein, & que les lignes qui forment les figures ayent entr’elles un rapport toujours égal au terrein126 ». Puis viennent les cartes topographiques. La différence avec les plans vient du fait qu’il n’est « pas absolument nécessaire que toutes les petites sinuosités de la campagne soient levées géométriquement ; quand les principales choses sont mesurées ; on dessine le reste à la vûe127 ». Arrivent enfin les cartes géographiques qui sont assimilables aux cartes topographiques, « mais ces dernières different encore de la précédente, en ce que l’on n’entre point dans le détail des Villes, Bourgs, Villages, Hameaux, & c. on forme seulement le contour des Villes avec l’extérieur des fortifications […]. On est cependant forcé d’abandonner une partie de ces choses lorsque la Carte est sur une échelle au-dessous de dix lignes pour une lieue128 ». Cette assimilation des différentes figurations géométriques du territoire au sein d’un groupe unique montre une réflexion aboutie sur les relations entre figuration et échelle. Au-delà, et même si la relation avec la discipline géographique n’est pas évoquée, cette mise en série, plus explicite chez Dupain de Montesson, n’en reste pas moins évidente. Notons cependant que Doyen résout très différemment la tension entre cartes et plans : ici la différence est simplement une question de précision liée aux jeux d’échelle.
81Il semble donc que la construction de cartes et de plans, d’abord conçue dans sa relation technique à la géométrie pratique chez les académiciens du xviiie siècle, passe ensuite rapidement dans l’ensemble des activités des géographes. Dès les années 1760, la question semble tranchée, tant chez les ingénieurs que chez les commissaires à terriers.
9. Quels usages pour ces cartes et plans ?
82Que sait-on de l’usage réel des cartes et plans ainsi produits ? La question reste difficile à traiter. En effet si l’on sait depuis les travaux de Soboul qu’une partie des terriers et des plans terriers ont été brûlés au moment de la Révolution129, on ignore si c’est en tant que symboles du féodalisme ou en tant qu’outils de la perception de droits qu’ils l’ont été. Cependant leur diffusion donne un indice de la généralisation de l’usage. Si l’on en croit l’avocat-arpenteur Doyen dans sa Géométrie de l’arpenteur, il semble que pour la province de la Beauce,
les premiers plans ont commencé […] vers la fin du xvie siècle ; les plus anciens ont été faits vers 1580 ; ils ne sont que visuels & très mal faits ; on continua de cette façon jusque vers 1650, où l’on commença à les faire en grandes feuilles de parchemin, cependant visuels comme les autres, mais moins mal faits. C’est au commencement de ce siècle [le xviiie] que les plans géométriques ont pris naissance ; & il n’y a pas plus de trente ans que l’on connoit le propre usage d’un plan ; c’est-à-dire que l’on sait que c’est par son seul moyen que l’on peut bien faire la rénovation d’un terrier130.
83De même, Charles-Louis Aubry de Saint-Vibert, en 1787, affirme : « Il n’y a pas trois générations que l’on fait des terriers avec plan131. » La production des plans géométriques est donc récente – il est probable que leur datation soit en fait une référence au texte de Fréminville. Avec plus d’emphase, Babeuf, de son côté, va jusqu’à prétendre en 1789 que « plus des trois quarts des Seigneuries (et c’est ce dont il y a peu de personnes qui ne puissent faire l’observation), plus des trois quarts des Seigneuries dis-je sont Cartées132 ». En dehors de l’exagération probable de cette proportion par Babeuf, à l’appui de son projet de Cadastre perpétuel, on peut donc imaginer une réelle diffusion de la production de ces figurations graphiques. Quelques indices le confirment. On peut en citer un matériel : ainsi en Languedoc, « une vingtaine de communautés font dresser des plans au cours du xviiie siècle dans la région toulousaine. Fréquent dans la première moitié du xviiie siècle, l’établissement d’un Atlas devient courant après 1750133 ». Au-delà, il est possible de s’appuyer sur les remarques des acteurs du temps. Ainsi, l’arpenteur du duc de Penthièvre considère en 1785 que les plans terriers du duché sont de mauvaise qualité du fait d’un arpentage peu rigoureux et de l’emploi des procédés dépassés134. Mais, en dehors d’une étude exhaustive des procès à la fin de l’Ancien Régime, il semble difficile de savoir si la nature des figurations graphiques a été changée par la mise en place de ces plans terriers. Une réflexion s’impose cependant à l’esprit : en effet, même si le plan terrier peut être une production de prestige, dont l’intérêt serait de montrer, si ce n’est la culture, au moins la puissance financière de celui qui le commande, il n’en reste pas moins douteux que leur ensemble, au coût souvent prohibitif, n’ait été pensé que pour une fonction d’apparat. On pourrait enfin en imaginer une collecte pour y rechercher les traces de proposition d’aménagement sur le plan. Mais les rares cas jusqu’ici observés concernent les villes. Le seul chemin qui nous soit accessible assez aisément est encore une fois de passer par les manuels des feudistes. En effet, ceux-ci mettent en scène l’usage des cartes qu’ils sont amenés à concevoir, et il est possible d’imaginer que ces descriptions s’inspirent d’exemples observés.
84La carte peut être un préalable à la bonne constitution du terrier, ou du moins à l’éclaircissement des difficultés rencontrées. Ainsi les frères Jollivet qui émaillent leur texte d’anecdotes racontent le cas d’un terrier qu’ils ont eu à rénover :
Le Seigneur pour qui nous travaillons, avoit acquis une petite Terre à la proximité de la sienne. Cette Terre, à l’exception d’un petit nombre de cantons, étoit assujettie à un droit de Champart. Avant de rien préparer, on fit lever le Plan par un Arpenteur, qui avec un seul Indicateur, donna une carte […] sans distinction des Fiefs ni de Paroisses. Il y avoit pourtant deux Fiefs, l’un relevant en totalité du Seigneur, l’autre relevoit pour moitié de lui, & pour l’autre moitié d’un autre Seigneur. Les deux Fiefs se tenant étoient tellement situés, que quatre Curés ou autres y percevoient la dîme. Nous nous mîmes à ce Terrier, & nous ne pûmes jamais en venir à bout, ni appliquer les titres qu’après avoir recopié la carte, & l’avoir numérotée & cantonnée135.
85Nous l’avons vu, Fréminville met en scène un seigneur, qui dans son cabinet, « à la ville comme en province » consulte ses cartes, potentiellement avec un avocat, pour prendre la bonne décision. Mais d’autres auteurs développent ce thème. Doyen traite ainsi de ce qui est faisable avec le plan géométrique :
Il est vrai que l’on trouve dans le plan visuel à peu près tout ce que l’on a besoin pour la rénovation d’un terrier ; mais on ne peut y faire aucune opération régulière comme d’y projeter des plantations, y tracer des avenues, de nouveaux chemins, de reconnoître au vrai ce que chacun possède, de voir, enfin la figure exacte de sa dépendance. En outre le plan géométrique transmet à la postérité tous les lieux tels qu’ils étoient lorsqu’on l’a levé & dans le cas où il surviendroit quelques difficultés entre propriétaires, soit pour limites ou anticipations, il procure le moyen de remettre ces lieux dans leur premier état : Le seigneur même sera en garde contre ces anticipations pour ses domaines. Toutes ces ressources & beaucoup d’autres qui se trouvent dans un plan géométrique, lui donnent un grand avantage sur le plan visuel136.
86La carte permet donc d’ester en justice, de constituer des archives et de projeter des plantations ainsi que de tracer des voies.
87Clément de Boissy (1716-1793), juriste polygraphe137 qui publie Le livre des seigneurs en 1776, s’appuie sur des principes proches, mais y ajoute deux éléments. Le premier correspond à la confection du plan pour avoir une idée de ce que telle ou telle parcelle doit. La question est celle de la sémiologie à employer :
La distinction par clos & censifs doit être faite de manière que l’œil discerne sur le champ ce qui est clos ou censif. Cela est aussi aisé qu’utile. Il suffit de faire de deux lignes[138] de large les traits qui séparent les clos ; ceux qui séparent le censif, de six lignes de large ; ceux qui font la circonscription des paroisses, d’un pouce de large. Ces grandes bandes de couleur valent beaucoup mieux que les lavis généraux répandus sur la totalité des plans139.
88Ces distinctions effectuées sur le plan permettent, « d’un coup d’œil », de vérifier la conformité entre les impôts versés et ceux dus. Le deuxième élément, probablement le plus utile pour nous, est l’intérêt tout particulier de Boissy pour la conservation des cartes et plans. Comme chez Bellami ou Fréminville, l’auteur s’intéresse en effet à la persistance des résultats de la rénovation des terriers.
les plans détaillés sont […] utiles pour se transporter facilement sur tous les terrains qui peuvent souffrir contestation […], de la part des Seigneurs voisins, ou entre les vassaux dont les fiefs ont été compris dans l’arpentage. C’est à ces plans que ressortissent les extraits de toutes les déclarations qui auront été fournies, lors de la rénovation du Terrier, & par elles, toutes celles qui seront passées par la suite […]. Si on ne perd point cette filiation, l’arpentage sera utile à perpétuité, & dans tous les tems on se reportera sur ces terrains comme s’ils venoient d’être arpentés140.
89C’est donc parce que les cartes peuvent durer qu’elles sont la matrice à laquelle toutes les possessions auront à se rapporter. C’est là où la spécificité du discours de Boissy se situe. En effet, le revers de l’usage régulier est l’usure des plans. Ceux-ci nécessitent donc d’être protégés :
La combinaison qu’il faut faire, en rapprochant les clos les uns des autres, selon l’exigence des cas, fait qu’on ne peut relier ces cartes ensemble […]. Si on ne les relie pas, elles se fatiguent prodigieusement à être maniées, si elles ne sont pas appliquées sur un cadre de bois de neuf lignes ou un pouce de large, sur deux lignes d’épaisseur, & enfermées dans une armoire, où elles auront chacune leur coulisse […]. En ce cas ce n’est pas trop de leur donner trois pieds de hauteur sur quatre de large, et quatre pouces de marge à l’entour […]. Il ne faut pas faire des plans plus grands, leurs cadres deviendraient trop lourds : il ne faut pas les faire plus petits, ils seroient trop multipliés141.
90Pour durer, ces cartes doivent donc être montées sur un châssis de bois dont les proportions sont clairement précisées. Au-delà, même le meuble devant permettre la conservation est pensé :
Il n’y a pas de meilleur moyen que de les mettre dans une espèce d’armoire de quatre pieds & demi de longueur, de sept pieds de hauteur, de telle profondeur que le demandera le nombre de ces cartes ; & dans cette armoire mettre des coulisses en haut et en bas, entre lesquelles glissent lesdites cartes […], l’armoire s’ouvrant sur le côté. A la porte de ladite armoire est attachée en haut une tringle de fer qui se présente d’équerre quand la porte est ouverte, & sur laquelle, quand on a besoin de consulter les cartes, on pose les petits crochets placés en haut des cadres des cartes ; au moyen de quoi, chacune de ces cartes qu’on a besoin de consulter, se trouve suspendue sans fatigue, & sans qu’il soit besoin d’y tenir la main […]. Sans cette précaution, les cartes sont détruites […]. On parle d’une espèce d’armoire, afin que ces cartes ne restent point exposées à la poussière quand on en a pas besoin142.
91Un véritable usage de ces cartes est donc postulé par les commissaires à terriers qui, en insistant sur la conservation et la durée de la carte, en font un objet technique de la preuve sur le temps long. La logique que Napoléon souhaitera mettre en place avec le cadastre n’est pas différente. Il s’agissait en effet de créer un grand livre des propriétés auquel toutes les actions juridiques auraient pu être rapportées.
10. Conclusion
92Au terme de ce chapitre, dans lequel a été amorcée une comparaison internationale qui permet de confronter les chronologies de l’Italie, de l’Angleterre et de la France, deux éléments se distinguent. Le premier est que les moments de la carte varient en fonction des missions qui lui sont attribuées (plus tôt pour les de conflits, plus tard pour les d’inventaires), mais aussi en fonction des pays, (plus tôt pour l’Angleterre, plus tard pour la France). Le second est que ces moments s’accompagnent de la mise en place de professions qui articulent des savoirs préexistants, au profit de nouvelles missions. Là encore, les conséquences les plus lourdes du mouvement ne se développeront qu’au xixe siècle dans le cas la mise en place du cadastre. Mais ce qui importe est que la carte y gagne en légitimité parce qu’elle répond aux enjeux de l’institutionnalisation d’une nouvelle profession, portée par de nouveaux acteurs qui doivent s’imposer aux anciens ou disparaître. De ce point de vue, la force de la carte est directement liée à celle de ces nouveaux acteurs et à leur capacité à profiter des opportunités, comme l’ont fait les commissaires à terriers en se muant en ingénieurs du cadastre.
93En France, ce processus semble datable, même si nécessairement il conviendrait de faire varier les conclusions en fonction des proximités avec des modèles non français. Le Nord et le Sud de la France suivent probablement des chronologies différentes. Il n’en reste pas moins que, pour les traités, le moment de mise en place des nouvelles normes s’établit dans les années 1740 et s’affirme dans les années 1760, avant que la Révolution n’institutionnalise le cadastre sur l’ensemble du territoire.
Notes de bas de page
1 Roland Mousnier, Les institutions de la France sous la Monarchie absolue, Paris, PUF, 1980, vol. 2, p. 425-429.
2 Code des Terriers, ou principe sur les matières féodales, Paris, Prault, 1769, p. 120-121.
3 Ibid., p. 126-128.
4 Anne Béroujon, « Comment la science vient aux experts. L’expertise d’écriture au xviie siècle à Lyon », Genèses, 70, 2008, p. 4-25.
5 Laurent Bourquin, La noblesse dans la France moderne, xvie -xviiie siècles, Paris, Belin, 2002 (introduction) ; Valérie Piétri, « Bonnes renommée ou actes authentiques : la noblesse doit faire ses preuves (Provence xviie - xviiie siècles », Genèses, 74, 2009, p. 5-24.
6 Pierre-Camille Lemoine, Diplomatique-pratique, ou Traité de l’arrangement des archives et trésors des chartes…, Metz, 1765, p. 196.
7 Henri Abraham Chatelain et Nicolas Gueudeville, Atlas Historique, Ou Nouvelle Introduction A l’Histoire, à la Chronologie & à la Géographie Ancienne & Moderne : Représentée dans de Nouvelles Cartes, Où l’on remarque l’établissement des États & empires du Monde, leur durée, leur chûte, & leurs differens Gouvernemen… vol 1 : Contenant la Grèce, l’Histoire Romaine, Rome Moderne, Naples, la France, l’Espagne, & les Provinces Unies, Amsterdam, chez Zacharie Chatelain, 1732.
8 Claude Irson, Nouvelle methode pour apprendre facilement les principes et la pureté de la Langue Françoise contenant plusieurs traitez, Paris, Pierre Baudoin le fils, 1662, p. 313.
9 Allain Manesson-Mallet, Description de l’univers contenant les différents systèmes du Monde, les cartes générales & particulières de la Géographie ancienne et moderne : les Plans & les Profils des principales Villes & des autres lieux plus considérables de la Terre ; avec les Portraits des Souverains qui y commandent, leurs Blasons, Titres & Livrées. Et les Mœurs, Religions, Gouvernemens & divers habillemens de chaque Nation, Paris, Denys Thierry, 1683
10 Turin, Par les Hérities Ianelli, imprimeurs de l’Académie Royale, 1684, in-4°.
11 Abbé Pierre Le Lorrain de Vallemont, Les Élémens de l’histoire, ou Ce qu’il faut savoir de chronologie, de géographie, de blazon, de l’histoire universelle, des monarchies anciennes et des monarchies nouvelles, avant que de lire l’histoire particulière, Paris, J. Annisson, 1696, 2 vol., in-12.
12 Simona Cerutti, « À qui appartiennent les biens qui n’appartiennent à personne ? Citoyenneté et droit d’aubaine à l’époque moderne », Annales HSS, 62/2, 2007, p. 355-383.
13 Bellami, Traité de la perfection et confection des papiers terriers généraux du Roy, des appanages des princes, seigneurs patrimoniaux, engagistes domaniaux, seigneurs ecclésiastiques, gens de main-morte & autres particuliers qui ont des terres titrées, ou de simples fiefs sans justice, dans toute l’étendue du royaume, Paris, Paulus du Mesnil, 1746.
14 Philippe Béchu, « Le corpus de la littérature des feudistes. Problématique des auteurs et portée pratique des traités », dans Ghislain Brunel, Olivier Guyotjeanin et Jean-Marc Moriceau (dir.), Terriers et plans terriers du xiie au xviiie siècle, Paris, École nationale des chartes/Association d’histoire des sociétés rurales, 2002, p. 267- 276 ; Albert Soboul, « De la pratique des terriers à la veille de la Révolution », Annales ESC, 19/6, p. 1049-1065.
15 François Boutaric, Traité des droits seigneuriaux et des matières féodales, Toulouse, Henault et Forest, 1746, 1746, 1775 ; Edme de La Poix de Fréminville, Bailli des villes & marquisat de la Palisse, commissaire aux droits seigneuriaux, La pratique universelle pour la rénovation des Terriers et des droits seigneuriaux, contenant les questions les plus importantes sur cette matière, & sur les décisions, tant pour les pays coutumiers, que ceux régis par le droit écrit, Paris, Morel et Gissey, 1746, Cellot, 1746-1752 ; Bellami, Traité de la perfection et confection des papiers terriers…, op. cit. ; Jean Henriquez, Code des Seigneurs Hauts-justiciers et féodaux, Paris, Nyon et Knapen, 1761, 1771 ; Pierre-Camille Lemoine, Diplomatique-pratique, ou Traité de l’arrangement des archives et trésors des chartes…, Metz, 1765 ; Preudhomme, Traité des droits appartenans aux seigneurs sur les biens possédés en roture, Paris, Froullé, 1781.
16 Henrion de Pensey, Traité des fiefs de Dumoulin analysé et conféré avec les autres feudistes, Paris, Valade, 1783.
17 Sur ce point on verra l’article « Féodalité » de François Furet dans Id. et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française, Idées, Paris, Champs Flammarion, 1992, p. 181-197.
18 Par « Tyberiades », on entendra carte de contestation. Ce nom est issu des contestations imaginaires liées aux inondations du Tibre au xive siècle dans un ouvrage de Bartolo da Sassoferrata, De Fluminibus seu Tiberiadis, 1355. Sur ce point François de Dainville, « Cartes et contestations au xve siècle », Imago Mundi, 24, 1970, p. 99-121.
19 Philibert Collet, Explication des statuts, coutumes et usages observés dans la Province de Bresse, Bugey, Valromay et Gex où sont rapportés les arrêts les plus importants rendus par le Conseil de sa Majesté…, Lyon, Carteron, 1698, p. 378-379.
20 Ibid., p. 377.
21 Sur ce point, Henry-Clifford Darby, « The Agrarian Contribution to Surveying in England », The Geographical Journal, 82/6, 1933, p. 529-535.
22 François de Dainville, « Cartes et contestations au xve siècle », art. cité.
23 Roger J. P. Kain et Elizabeth Baigent, The Cadastral Map in the Service of the State : A History of Property Mapping, Chicago, University of Chicago Press, 1992, p. 23.
24 Édition utilisée Bartolo de Sassoferrato, La tiberiade di Bartole da sasferrato del modo di dividire l’Alluvioni, l’Isole, & l’Aluei, Rome, 1587.
25 Carla Frova, « Le traité De Fluminibus de Bartolo da Sossaferrato (1355) », Médiévales, 36, 1999, p. 81-89.
26 François de Dainville, « Cartographie historique occidentale », Annuaire de l’École pratique des hautes études, 1968-1969, 1969, p. 397-408.
27 Antonio Stopani, La production des frontières, état et communautés en Toscane (xvie-xviiie siècles), Rome, École française de Rome, 2008, p. 313-321.
28 La forme des dessins varie d’un manuscrit à un autre. Pour d’autres exemples on verra le manuscrit conservé à Berkeley : http://ap.cul.columbia.edu:8080/exist/scriptorium/individual/CU-BANC-244.xml. Voir la version imprimée de 1548, détenue par la bibliothèque de Lyon. Sur ce point Marie-Dominique Tamet, Les Senneton, marchands-libraires à Lyon au xvie siècle, Lyon, Mémoire d’étude de l’ENSSIB, 2011.
29 Julie Dumasy, « Entre carte, image et pièce juridique : la vue figurée de la baronnie de Sévérac-le-Château (1504) », Revue historique, 651, 2009, p. 621-644.
30 Dietrich Lohrmann, « Entre Arras et Douai, les moulins de la Scarpe au xie siècle et les détournements de la Satis », Revue du Nord, 263, 1984, p. 1023-1049.
31 Svetlana Alpers, L’art de dépeindre, la peinture hollandaise au xviie siècle, Paris, Gallimard, 1990.
32 Stefaan Hautekeete, « De la ville à la campagne. L’image du Brabant dans les dessins topographiques du xvie siècle », dans Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Le peintre et l’arpenteur, images de Bruxelles et de l’ancien duché de Brabant, Bruxelles/Tournai, Renaissance du livre, 2000, p. 47-57 ; Roger J. P. Kain et Elizabeth Baigent, The Cadastral Map in the Service of the State…, op. cit., p. 17-18.
33 David Buisseret, « The Estate Map in the Old World », dans Id. (dir.), Rural Images, Estate Maps in the Old and New Worlds, Chicago, University of Chicago Press, 1996, p. 5-27 ; Jacques Beauroy, « La représentation de la propriété privée de la terre, Land Surveyors, et Estate Maps en Angleterre de 1570 à 1660 », dans Ghislain Brunel, Olivier Guyotjeanin et Jean-Marc Moriceau (dir.), Terriers et plans terriers du xiiie au xviiie siècle…, art. cité, p. 79-101.
34 Andrew McRae, « To Know One’s Own : Estate Surveying and the Representation of the Land in Early Modern England », Huntington Library Quaterly, 56/4, 1993, p. 333-357.
35 Nicholas Blomley, « Law, Property and the Geography of Violence : The Frontier, the Survey, and the Grid », Annals of the Association of American Geographers, 93/1, 2003, p. 121-141.
36 Antoine de Smet, « John Dee et sa place dans l’histoire de la cartographie », dans Helen Wallis et Sarah Tyacke (éd.), My Head is a Map, Essays & Memoires in Honour of R. V. Tooley, Londres, Francis Edwards and Carta Press, 1973, p. 112-121.
37 John Dee, « To the Unfained Lovers of Truhte, and Constant Studentes of Noble Sciences », dans Henry Billingsley (trad.), The Elements of Geometries of the Most Auncient Philosopher Euclide of Megara, Londres, 1570, p. aij.
38 Ibid., p. aiij.
39 Stephen Bowd, « John Dee and Christopher Saxton’s Survey of Manchester (1596) », Northern History, 42/2, 2005, p. 275-292.
40 Richard Benese, This boke sheweth the maner of measurynge of all maner of lande, Londres, James Nicolson, 1537 (1539, 1545, 1546, 1555, 1567 et 1587) ; Leonard Digges, A Book Named Tectonicon, Briefly Shewing the Exact Measuring and Speedie Reckoning All Maner of Land, Londres, 1556 (1562, 1570, 1585, 1592, 1634, 1637, 1656, 1692).
41 Paul D. A. Harvey, Maps in Tudor England, Chicago, Chicago University Press, 1993.
42 Sarah Bendal (éd.), Dictionnary of Land Surveyors and Local Map-Makers of Great Britain and Ireland, 1530-1850, Londres, British Library, 1997, 2 vol.
43 Nicholas Blomley, « Making Private Property : Enclosure, Common Right and the work of Hedges », Rural History, 18/1, 2007, p. 1-21.
44 John Ross Wordie, « The Chronology of English Enclosure, 1500-1914 », The Economic History Review, 36/4, 1983, p. 483-505.
45 Nicholas Blomley, « Law, Property and the Geography of Violence : The Frontier, the Survey, and the Grid », Annals of the Association of American Geographers, 93/1, 2003, p. 121-141.
46 Andrew McRae, « To Know One’s Own… », art. cité.
47 John Fordham, « Some Surveys and Maps of the Elizabethan Period Remaining in Manuscript », The Geographical Journal, 71/1, 1928, p. 50-60.
48 Cité dans Roger J. P. Kain et Elisabeth Baigent, The Cadastral Map in the Service of the State…, op. cit., p. xvii.
49 Philibert Collet, Explication des statuts, coutumes et usages…, op. cit., p. 378.
50 Jean Errard, La géométrie et practique généralle d’icelle, D. Leclerc, 1594 ; Paris, ches Guillaume Auvray, 1602.
51 Claude Flamand, La practique et usage d’arpenter et mesurer toutes surperficies de terre, de M. Claude Flamand, ingénieur du Duc de Wirtemberg, nécessaire à toutes Provinces et Republiques, Monbeliart, Jacques Foillet, 1611.
52 Jean Abraham (dit Launay), L’arithmétique, arpentage universel, géométrie inaccessible, toisé des bastimens, la fabrique et usage des quadrans sollaires et autre géométrie par la reigle et le compas, Rouen, Reinsart 1610, 1616, puis Claude Le Villain, 1625, 1631, puis Loiselet, 1645 et Lyon, Rygaud, 1688 (l’édition consultée est celle de 1631).
53 Jean de Beaulieu, La Géométrie françoise ou la pratique aissée, Paris, Charles de Sercy, 1676 (l’édition consultée est celle de 1681).
54 Ibid., p. 52 (théorème XII).
55 Monique Pelletier, Les cartes des Cassini, La science au service de l’État et des régions, Paris, Éditions du CTHS, 2002.
56 Philippe de La Hire, L’école des arpenteurs ou l’on enseigne toutes les pratiques de géométrie qui sont nécessaires à un arpenteur. On y a ajoûté un abrégé du Nivellement avec les propriétez des eaux, & les manières de jauger ou mesurer, Paris, Thomas Moette, 1692, 2nde édition, p. 149-150.
57 Ibid., p. 150.
58 Ibid., p. 154-156.
59 Sur cette question, on lira Denis Wood, Rethinking the Power of Maps, New York/Londres, Guilford Press, 2010, chapitre 2, « Unleashing the Power of the Map », p. 39-66.
60 Philippe de La Hire, L’école des arpenteurs…, op. cit., p. 190.
61 Philippe de La Hire, L’école des arpenteurs…, op. cit., p. 177.
62 La difficulté évoquée par Guillaume Monsaingeon à propos de Vauban est donc bien plus générale. Guillaume Monsaingeon, « Vauban a-t-il raté la Révolution cartographique ? », dans Thierry Martin et Michèle Virol (dir.), Vauban architecte de la modernité, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008, p. 233-262.
63 Antoine Pelletier, « Babeuf feudiste », Annales historiques de la Révolution française, janvier-mars 1965, p. 29-65.
64 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation des Terriers…, op. cit., p. 21.
65 Sarah Bendal (éd.), Dictionnary of Land Surveyors…, op. cit.
66 Jacques Foucart-Borville, « Nouveaux aperçus sur la periode picarde de Babeuf », dans Alain Maillard, Claude Mazauric et Éric Walter (dir.), Présence de Babeuf. Lumières, Révolution, Communisme, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 113-126.
67 On en trouvera un compte-rendu ainsi que cette courte description de l’auteur dans le Journal des Sçavants, janvier 1747, p. 352-353.
68 Bellami, Traité de la perfection et confection des papiers terriers…, op. cit., p. 190.
69 Ibid., p. xj.
70 « Réduire votre parcelle [à un plan], dessiner un projet parfait ». Sur ce point, Lucia Nuti, « Le langage de la peinture dans la cartographie topographique », dans Catherine Bousquet-Bressolier (dir.), L’œil du cartographe et la représentation géographique du Moyen Âge à nos jours, Paris, Éditions du CTHS, 1995, p. 53-70.
71 Note de la main d’Ormesson, dans Arch. nat 156-Mi 72 dossier 3 n. 8, cité par Antonella Alimento, « “Imiter un projet utile, c’est rendre service à l’état dont on est membre”. Fortune des cadastres italiens dans la France de la deuxième moitié du xviiie siècle », dans Mireille Touzery (dir.), De l’estime au cadastre en Europe. L’époque moderne (Colloque des 4 et 5 décembre 2003), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière, 2007, p. 221-246.
72 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit., p. 6-7.
73 Ibid., p. 122.
74 L’expression « carte parlante » se retrouve dans le Code de l’Humanité ou la Législation universelle de Fortunato Bartolomeo de Felice, 1778, vol. 10, article « Papier terrier ».
75 Ibid., p. 124.
76 Ibid., p. 123.
77 Anna Wessely, « Transposing “Style” from the History of Art to the History of Science », Science in Context, 4/2, 1991, p. 265-278.
78 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit, p. 108.
79 Le mot d’indicateur est également utilisé dans le questionnaire que d’Ormesson, Sauvigny et Bertin adressent aux intendants dans le projet de mise en place d’un cadastre général en 1763. Sur ce point : Antonella Alimento, « Le rêve de l’uniformité face à l’impôt : le projet de premier cadastre général en France », Histoire & Mesure, 8/3-4, 1993, p. 387-416.
80 Notice biographique de Guillaume Doyen, dans Joseph Michaud et Louis Gabriel Michaud (dir.), Biographie universelle, ancienne et moderne, ou histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leur vertus ou leurs crimes, Paris, Michaud, supplément vol. 62, 1837, p. 567.
81 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur ou pratique de la géométrie en ce qui a rapport à l’arpentage, aux plans, & aux cartes topographiques. Avec une introduction à la rénovation des Terriers & des tables de toutes les différentes mesures comparées les unes aux autres, Paris, Charles Antoine Jombert Père, 1769, p. 126.
82 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit, p. 113.
83 Ibid., p. 104.
84 Bellami, Traité de la perfection et confection des papiers terriers…, op. cit., p. 3-4.
85 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit., p. 103.
86 Ibid., p. 104.
87 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit., p. 102.
88 Andrew McRae, « To Know One’s Own : Estate Surveying and the Representation of the Land… », art. cité.
89 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit., p. 103-104.
90 Sur ce point on verra le développement sur le voyageur immobile dans le chapitre 4.
91 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit., p. 104.
92 Ibid., p. 104.
93 Henriquez, Code des Seigneurs Hauts-justiciers et féodaux…, op. cit., p. 236.
94 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation…, op. cit., p. 59.
95 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation, op. cit, édition de 1752, p. 745-759.
96 Des manuels manuscrits existent, comme celui, très beau, du père Rigaud, de 1704, conservé par la bibliothèque de Marseille. Sur ce point Jean-Marie Homet, « De la carte image à la carte instrument », Études françaises, 21/2, 1985, p. 9-19.
97 Sur ce point, Mireille Touzery, Atlas de la généralité de Paris au xviiie siècle, un paysage retrouvé, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 1995, p. 28. On verra également : François de Dainville, « Enseignement des “géographes” et des “géomètres” », dans René Taton (dir.), Enseignement et diffusion des sciences en France au xviiie siècle, Paris, Hermann, 1986, p. 481-491.
98 Pour les manuels dédiés au Génie, on verra le chapitre 8.
99 Jean Tarde, Les usages du quadrant a l´esguille aymantée divisé en deux livres, Paris, Jean Gesselin, 1621.
100 Ibid., édition de 1638, p. 4 et p. 78.
101 Philippe de La Hire, L’école des arpenteurs…, op. cit., p. 162-164.
102 Sur ce point, on verra Yves Deforge, Le graphisme technique, son histoire et son enseignement, Paris, Champ Vallon, 1981.
103 Jacques Ozanam, Méthode de lever les plans et les cartes…, Paris, Joubert, 1750, p. 65.
104 La division de Nonius renvoie à une méthode inventée par Pedro Nunes, pour améliorer l’alidade des astrolabes. Le système fut amélioré à différentes reprises jusqu’à ce que Pierre Vernier arrive à une solution stable.
105 L’idée d’appliquer des lunettes à la place des pinnules semble devoir être attribuée à Picard et Auzout, qui l’aurait utilisée pour la première fois entre 1662 et 1669. Sur ce point : Michel Morizet, « Les instruments de levé topographique à l’époque de Vauban, Progrès et immobilisme », Revue du Comité français de cartographie, 195, 2008, p. 7-14.
106 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit. p. 104.
107 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation, op. cit., p. 102-122.
108 Jacques Ozanam, Méthode de lever les plans et les cartes, op. cit. (éd. 1750), p. 121-122.
109 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation, op. cit., p. 102.
110 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit. p. 120.
111 Edme de La Poix de Fréminville, La pratique universelle pour la rénovation, op. cit., p. 103.
112 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit. p. 172.
113 Frères Jollivet, Méthode des terriers ou traité des préparatifs et de la confection des terriers, avec la manière de rendre utiles & d’abréger, pour les rénovations prochaines, les différentes opérations qui ont servi de fondement à la rénovation actuelle, Paris, Musier, 1776, p. 70.
114 Albert Soboul, Problèmes paysans de la Révolution (1789-1848), Paris, Maspero, 1976, p. 45-46.
115 Jacques Ozanam, Traité de l’arpentage et du toisé…, Paris, P. Lucas, 1691.
116 Ibid., édition de 1747, p. 4.
117 Jacques Ozanam, Méthode de lever les plans et les cartes, op. cit. (éd. 1750), avertissement.
118 Louis-Charles Dupain de Montesson, L’Art de lever les plans de tout ce qui a rapport à la guerre & à l’architecture civile & champêtre, Paris, chez Antoine Jombert, 1775, p. 7.
119 Ibid., p. 1-2.
120 Ibid., p. 4.
121 Louis-Charles Dupain de Montesson, L’Art de lever les plans, op. cit., p. 6.
122 Id., La science de l’arpenteur dans toute son étenduë, Paris, Maison de Monsieur Jaillot Géographe Ordinaire du Roi et Jombert père libraire, édition de 1775, p. ciiij.
123 Nicolas Ginet, Nouveau manuel de l’arpenteur ou l’on simplifie la manière de lever & de rédiger le Plan d’un fief annexé à la confection des Terriers…, Paris, chez Lamy, 1782.
124 Cité dans Mireille Touzery, Atlas de la généralité de Paris au xviiie siècle, op. cit., p. 25.
125 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit. p. 86.
126 Ibid., p. 121.
127 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit., p. 249. On retrouve cet aspect dans le beau cas de la ville Kassa étudiée par Gabor Czoch, « The Transformation of Urban Space in the First Half of the Nineteenth Century in Hungary and in the City of Kassa », The Hungarian Historical Review, 1/2, 2012, p. 104-133.
128 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit., p. 253-254.
129 Albert Soboul, « De la pratique des terriers au brûlement des titres féodaux », Annales historiques de la Révolution française, 19/6, 1964, p. 149-158.
130 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit., p. 120-121.
131 Charles-Louis Aubry de Saint-Vibert, Les terriers rendus perpétuels ou mécanisme de leur confection, ouvrage utile à tous propriétaires de terres ou fiefs, à tous notaires, régisseurs, géomètres, feodistes et autres enfin qui se destinent à la partie des terriers, Paris, M. Aubry de Saint-Vibert, 1787, p. 3.
132 François-Nicolas Babeuf, Cadastre perpétuel ou démonstration des procédés convenables à la formation de cet important ouvrage, pour assurer les principes de l’assiette et de la répartition justes et permanentes et de la perception facile d’une contribution unique, tant que les Possessions Territoriales, que sur les Revenus Personnels…, Paris, chez les auteurs, octobre 1789, p. 54. Sur ce texte, on se référera à la publication qui en a été en partie faite dans Victor Daline, Armando Saitta et Albert Soboul, Œuvres de Babeuf, Paris, Commission d’histoire économique et sociale de la Révolution française, Paris, t. 1.
133 Georges Frèche, « Compoix, propriété foncière, fiscalité et démographie historique en pays de taille réelle (xvie-xviiie siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 18, 1971, p. 321-353.
134 Cité dans Mireille Touzery, Atlas de la généralité de Paris au xviiie siècle, op. cit., p. 25.
135 Frères Jollivet, Méthode des terriers, op. cit., p. 79-80.
136 Guillaume Doyen, Géométrie de l’arpenteur, op. cit., p. 173-174.
137 Sur sa production, qui va du livre pieu à la grammaire latine en passant par l’histoire naturelle et des livres de droit relatifs principalement au Parlement de Paris, on verra Joseph-Marie Quérard, La France littéraire, ou dictionnaire bibliographique, Paris, Firmin Didot, 1828, vol. 2, p. 225-226.
138 La ligne est une division du pouce à raison de douze lignes par pouce. Pour Paris, cela correspond approximativement à 0,2 centimètre.
139 Clément de Boissy, Le livre des seigneurs ou le papier terrier perpétuel qui indique la manière de renouveller les Terriers & de les rendre utiles à perpétuité, pour la conservation des droits de la Seigneurie, Paris, Cellot, 1776, p. 146.
140 Ibid., p. 64.
141 Clément de Boissy, Le livre des seigneurs, op. cit., p. 65.
142 Ibid., p. 66.
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