Chapitre 6. Par-delà science et politique : redéfinir le problème
p. 283-308
Texte intégral
La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. Dieu a créé l’homme, les hommes sont un produit humain, terrestre, le produit de la nature humaine. C’est parce que la philosophie et la théologie s’occupent toujours de l’homme, parce que toutes leurs déclarations seraient exactes quand bien même n’y aurait-il qu’un seul homme ou seulement deux hommes, ou uniquement des hommes identiques, qu’elles n’ont jamais trouvé aucune réponse philosophiquement valable à la question : qu’est-ce que la politique ? Pis encore : pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l’homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions.
Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, Fragment, 1950.
1Le 13 novembre 2014, à l’âge de quatre-vingt-six ans, s’éteignait Alexandre Grothendieck, considéré par ses pairs comme l’un des plus grands, sinon le plus grand mathématicien du xxe siècle. Reclus depuis 1990 dans son ermitage du village de Lasserre, en Ariège, il poursuivait ses recherches en géométrie algébrique, dans la plus stricte confidentialité et un parfait anonymat. L’un de ses anciens élèves, le mathématicien Pierre Deligne, lauréat de la médaille Fields en 1978 et du prix Abel en 2013, pense que le fait que la société ait ignoré les idées de son génial maître sur l’enjeu écologique a contribué à son retrait du monde : « Sur cette question, il avait l’impression que le fait de prouver la réalité des problèmes ferait bouger les choses, comme en mathématiques1. » Dès 1970, en effet, Grothendieck avait fondé avec deux condisciples le groupe antimilitariste et écologiste Survivre et vivre ; au nom de ces deux convictions, il devait claquer la porte de l’Institut des hautes études scientifiques (Ihés) à Orsay, après avoir découvert que celui-ci était partiellement financé par le ministère de la défense et après avoir refusé les plus hautes distinctions pour ses travaux.
« Le fait de prouver la réalité des problèmes [écologiques] ferait bouger les choses »
2Telle est l’hypothèse, ou mieux, l’axiome auquel la société a opposé un si cruel désaveu qu’Alexandre Grothendieck en aurait perdu le goût des autres et du monde, se serait emmuré dans la solitude et réfugié dans la pure abstraction mathématique. Un axiome qu’il aurait donc refusé de remettre en question, tant il relevait à ses yeux de la stricte évidence2.
3Un axiome que partagent manifestement un nombre considérable de scientifiques, de penseurs, de militants et de commentateurs au sujet de la crise écologique, indignés de « l’écart effarant entre ce que nous savons et ce que nous faisons ». Objectivité des sciences contre irresponsabilité de la politique. Axiome implicite ou tacite, au fondement de cette manière devenue quasiment universelle et en tout cas répétée à l’envi de résumer le problème écologique à un décalage ou à un découplage entre science et politique : la science nous dit et nous montre que la situation est grave et qu’il faut agir, mais la politique continue de faire la sourde oreille. Les sciences nous permettraient d’apprécier ce qu’il en est de la réalité des problèmes écologiques, mais nous persisterions dans le refus ou le rejet de l’évidence de la catastrophe à venir, adeptes sans vergogne que nous sommes tous de la politique de l’autruche : « Notre maison brûle, mais nous regardons ailleurs3. » Situation ne pouvant in fine s’expliquer que comme un déficit de conscience4 de l’Homme-en-tant-qu’espèce, ce pourquoi moult observateurs et critiques en arrivent à moquer et à récuser le nom même d’Homo sapiens. Dans ce domaine aussi, Grothendieck avait-il vu juste avant tout le monde ? Aussi convient-il de se demander :
la science prouve-t-elle la réalité des problèmes écologiques ?
cela peut-il suffire à faire bouger les choses ?
Un axiome battu en brèche par un ensemble d’observations stratégiques
4En reprenant les enseignements des deux parties précédentes au sujet des problèmes liés au vivant, et en les confrontant les uns aux autres, des constats essentiels et des différences significatives se font jour. Ces observations stratégiques – dans la mesure où elles concernent l’effectivité de l’action au sujet des problèmes écologiques – invalident l’axiome d’Alexandre Grothendieck dans la simplicité de son énoncé. Qu’observons-nous en effet ?
5(1) La notion de « problème écologique » s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord et que ne le prétend une certaine doxa. Dans les chapitres consacrés à l’érosion de la biodiversité et au changement climatique, nous avons montré que les tentatives visant à cerner les origines de ces problèmes se perdent dans des considérations tellement générales qu’elles en deviennent inconsistantes. À l’examen, le cadrage dominant de ces problèmes se révèle très partiel, ayant manifestement privilégié le côté objectif ou objectal du problème au détriment d’autres dimensions pourtant essentielles, notamment des dimensions humaines et interactionnelles. L’essai de recadrage des problèmes auquel nous nous sommes livré suggère que, sous réserve de prendre en considération les travaux d’autres disciplines scientifiques et d’autres formes d’expertise, une reformulation plus satisfaisante des problèmes semble néanmoins possible.
6En outre, les réflexions et les travaux présentés dans la deuxième partie suggèrent que les problèmes écologiques s’avèrent difficilement isolables d’un contexte composé d’un ensemble d’acteurs, d’objectifs et d’enjeux. De surcroît, d’un acteur à l’autre, une même situation écologique ne donne pas nécessairement lieu au même « sentiment de problème ». La manière d’envisager un problème dépend de l’acteur et du point de vue depuis lequel il observe la situation, c’est-à-dire aussi des aspects ou qualités auxquelles il accorde de l’importance. Ainsi, les exemples du plateau de Saclay ou de la Haute-Bigorre montrent que le corps social peut s’accorder à reconnaître l’existence d’un problème, sans pour autant que les acteurs l’appréhendent de la même manière. Le consensus autour de l’existence d’un problème peut masquer des systèmes de lecture et des appréciations extrêmement disparates quant à la nature même du problème et aux enjeux qu’il recouvre. Dans ces conditions, il paraît difficile ou en tout cas peu légitime de réduire un problème écologique et un problème territorial à ses seules dimensions techniques et scientifiques.
7(2) Le fait d’assimiler l’érosion de la biodiversité et le changement climatique à des « problèmes globaux » induit la recherche de solutions elles-mêmes globales. Des solutions, c’est-à-dire des réponses définitives censées régler une fois pour toutes le problème ; globales, c’est-à-dire ayant vocation à traiter le problème dans toute son ampleur et par en haut. Solutions globales qui vont ainsi privilégier les ressources des trois grands dispositifs universels que sont la science, le droit et l’économie. En somme, le cadrage global d’un problème détermine la recherche de solutions globales qui elles-mêmes privilégient des outils globaux. De fait, la prise en compte des acteurs locaux et de leurs capacités à apporter une contribution significative à la résolution des grands problèmes écologiques fait souvent défaut, comme si, de toute manière, celle-ci ne pouvait qu’être négligeable, sans commune mesure avec l’ampleur des problèmes à traiter. Quant à la notion de territoire, les textes et documents internationaux l’ignorent assez largement, jusqu’à une date récente.
8Au demeurant, il importe de noter que les modes d’action diffèrent grandement entre le niveau global et le niveau local. Les politiques et les outils du premier sont généralement sectoriels et dédiés. Ils reposent sur des principes généraux, des critères et des indicateurs définis en haut lieu au nom d’une certaine universalité du problème. Ils ont pour objectif premier, sinon unique, de traiter le problème pour lequel ils ont été conçus en évitant, autant que faire se peut, d’interférer avec d’autres dimensions ou aspects. À l’échelle locale-territoriale, une tout autre logique s’observe. Les dimensions écologiques s’avèrent d’autant mieux prises en compte qu’elles servent simultanément d’autres objectifs qu’elles-mêmes, qu’elles prennent part et épaulent un projet plus large, économique, socioculturel ou de territoire ; elles ne procèdent pas nécessairement de grands principes généraux, mais épousent les circonstances fines des lieux et des personnes, des problèmes et des projets.
9(3) Enfin, force est de reconnaître qu’une approche négative, voire franchement catastrophiste de la crise écologique se retrouve aujourd’hui chez nombre de savants, experts internationaux, penseurs, grandes associations de défense de l’environnement et observateurs divers. L’avenir leur paraît lourd de menaces, effrayant même, les dérèglements écologiques se combinant avec d’autres sources d’instabilité majeure. Revendiquant une approche mondiale ou globale des grands problèmes écologiques, ils s’exaspèrent et assez souvent se désespèrent de ce que la réponse politique demeure indigente au regard de la gravité des risques encourus.
10Par contraste, une multitude d’acteurs, localement, s’impliquent de mille manières différentes pour tenter de corriger des erreurs du passé et innover dans les réponses apportées. Ils le font pour des raisons diverses, à la fois par souci d’assumer leur part de la tâche, mais aussi pour contribuer à la qualité de vie de leur territoire, à son attractivité, à sa qualité plus généralement, à son identité ; pris par l’action, pris par leur engagement et leur combat pour leur territoire ou les aspects auxquels ils sont attachés, ils ont assurément des sujets d’inquiétude et des craintes, mais cela ne les conduit pas pour autant à perdre confiance en l’avenir ; ils font preuve d’une vitalité et d’une créativité étonnantes, ayant notamment pour préoccupation et satisfaction de contribuer à maintenir ou bien à améliorer des composantes essentielles de la qualité du vivant.
11Ces différentes observations n’ont pas valeur de faits scientifiques. Elles correspondent plutôt à ce que nous pourrions nommer des faits stratégiques. Des faits au regard desquels l’axiome d’Alexandre Grothendieck ne sonne visiblement pas juste. Des faits qui invitent à approfondir la nature même des problèmes écologiques et à examiner plus avant la manière dont, classiquement, ils sont envisagés, ainsi que les conséquences qui en découlent. La question étant relativement ardue, nous l’envisagerons de manière progressive, en franchissant cinq étapes ou paliers successifs, avant de dégager un bilan d’ensemble.
Sous le couple science/politique, une logique problème/solution prépondérante
12Nous n’y prêtons plus attention, tant nos sociétés ont intégré le mode de raisonnement problème-solution et ce qu’il suppose. Il est pourtant essentiel de réaliser que la proposition consistant à déplorer l’impuissance et l’inaction du politique quand la science nous dit que la situation est grave et qu’il est impératif d’agir promptement repose intégralement sur cette idée que (1) « le problème est connu » ; (2) le problème a une ou des solutions ; (3) la ou les solutions sont connues ou peuvent être trouvées et mises en œuvre, pour peu que l’on s’en donne les moyens.
13De la lutte contre le changement climatique à la question des substances phytosanitaires, c’est très exactement le message que véhiculent sans relâche les canaux les plus divers. Par une implacable logique, il s’ensuit que le politique se retrouve accusé de tous les maux : c’est par sa seule faute, par la seule faiblesse de sa volonté, par son ignorance des enjeux et sa dépendance vis-à-vis des lobbies, qu’il n’a ni le courage, ni la lucidité, ni la décence, de prendre les mesures qui s’imposent et de sauver ce qui peut l’être encore. Certains environnementalistes sont devenus des champions toutes catégories dans l’énonciation de cette rhétorique, présentée comme une impitoyable « vérité ». De manière plus étonnante, des chercheurs en sciences sociales épousent sans ciller cette ritournelle, et se livrent à une entreprise de dénonciation de tout ce qui pourrait en menacer le primat.
14Sa force de persuasion tient à l’habitude acquise de raisonner selon le couple problème/solution. Un couple auquel nous devons tant d’améliorations matérielles, tant d’avancées pratiques que nous l’identifions à la fois à l’approche la plus rationnelle sur le plan de la connaissance et de la réflexion et à la méthode la plus efficace sur le plan de l’action : grâce à lui, pensons-nous être devenus omnipotents ?
15De sorte que nous ne remarquons plus que cette manière d’envisager les choses n’en est pas moins soumise à ce que nous pourrions appeler un domaine de validité. Elle vaut pour des problèmes susceptibles d’être ramenés à des considérations purement scientifiques ou techniques, face auquel l’homme de l’art, justement, pourra opposer une solution, c’est-à-dire une réponse définitive ou censée l’être, en utilisant des outils adéquats et sous réserve que leur mise en œuvre demeure dans certaines limites d’acceptabilité financière et sociale ; une réponse qui présente l’immense avantage, à tout le moins en apparence, de laisser chacun vaquer à ses propres occupations ; une réponse qui travaille à notre place en quelque sorte. Il reste donc à se demander si les grands problèmes écologiques, pour l’essentiel, ressortissent effectivement à ce domaine de validité.
Deux ordres de problèmes confondus : peut-on parler de problème objectif ?
16Selon un aphorisme bien connu, un problème bien posé est (déjà) à moitié résolu. Pour conférer à ce proverbe une autorité supérieure, il est souvent rappelé que Bergson, et plus encore Einstein, s’en recommandaient volontiers, quitte à en adapter quelque peu l’énoncé. Ainsi, Einstein se serait plu à dire : « Un problème sans solution est un problème mal posé. » Pour autant, cela ne dit pas ce qu’il convient d’entendre par problème.
17Tant qu’elles sont à l’école, Héloïse et Sophie ont à résoudre le même problème de sciences. Problème qui, il va sans dire, présente le plus souvent une solution, plus rarement deux ou plus. En ce sens, le problème est aussi universel que la solution qu’il attend. Ce qui vaut pour ces deux jeunes filles vaut également pour Youssouf, Kim-Ju-Minh, John ou Maria, dans tous les lieux du monde où ils habitent et quelle que soit l’époque. Le problème de science existe en soi, indépendamment de toute personne, il a une réalité propre : en toute rigueur, il doit s’entendre, ainsi que le définissent communément les dictionnaires, comme « question à résoudre à partir des éléments contenus dans l’énoncé ». À raison, le dictionnaire des sciences Le trésor (1998) stipule que « la démarche scientifique, dans sa totalité, peut être définie comme une activité de résolution de problèmes ». La formation scolaire nous place ainsi, des années durant, devant une conception des problèmes entendus comme question (théorique) à résoudre, à laquelle il convient d’apporter une réponse aussi juste que possible (en soi).
18En revanche, une fois sorties de l’école, Sophie connaît d’autres problèmes que ceux d’Héloïse. L’une et l’autre sont confrontées à des difficultés plus ou moins faciles à surmonter : d’apparence, de relations avec leurs parents et ami(e) s, de finances, d’avenir plus ou moins chargé de doutes et d’aléas. Autant de difficultés et de questions pratiques qui leur « posent problème », mais qui n’ont de sens et de réalité que pour chacune d’entre elles. À cet égard, les problèmes en cause ont une dimension contextuelle et relationnelle irréductible ; ils sont inséparables d’une ou de personnes qui éprouvent un « sentiment de problème » ; hors ces personnes, les problèmes considérés n’existent pas, ils n’ont pas de réalité propre. Selon cette acception, la notion de problème exprime « l’écart qui existe entre une situation désirée et une situation réelle » ; mais cet écart vaut principalement pour la ou les personnes concernées ; rien ne prouve a priori qu’il a une valeur ou une portée universelle. Dans ce second sens, la notion de problème est fondamentalement appréciative : elle est inséparable de l’acteur concerné et de son jugement de valeur.
19L’étymologie s’avère éclairante dans les deux cas. Le latin problema « question à résoudre » provient du grec problêma (« saillie », « promontoire », « obstacle »), lui-même dérivé de pro-ballein (composé du préfixe pro-, « devant » et de ballein, « jeter »). Le problème est donc ce que l’on a devant soi, spécialement un obstacle, une tâche ou un sujet de controverse qui entrave la progression. Pourtant, dans le premier cas, l’obstacle vaut pour tous, il est le même pour tous les écoliers ou tous les savants, en tout temps et en tout lieu : universel. Dans le second cas en revanche, le problème n’est problème que pour celui qui le vit comme tel, dans la mesure où il entrave son propre chemin et ses propres visées ; il est indissociable de l’acteur, c’est au travers de l’acteur qu’il prend corps et qu’il fait sens ; sa réalité de problème s’évanouit en dehors de lui.
20De quel registre les problèmes écologiques relèvent-ils ? À première vue, des deux à la fois. Pour y voir clair cependant, encore faut-il préciser ce que l’on entend par « résoudre un problème » et bien comprendre que cette formule peut recouvrir deux significations totalement différentes, l’une théorique et l’autre pratique.
21Il est tout d’abord possible de considérer l’érosion de la biodiversité ou le changement climatique en tant que problèmes scientifiques. Il s’agit alors de les appréhender comme d’authentiques phénomènes5 que les différentes sciences ont vocation à caractériser et à suivre, voire dont elles ont à prédire les développements possibles et les conséquences éventuelles. Résoudre un problème consiste en l’occurrence à faire toute la lumière sur ledit phénomène, ses origines, ses développements prévisibles et ses conséquences potentielles. En ce sens, la démarche de résolution de problème a pour finalité la connaissance. En tant que problèmes de connaissance, les problèmes écologiques peuvent donc être assimilés à des « problèmes objectifs » (des phénomènes pour être plus exact) – dans la mesure où ils présentent une dimension objective ou objectale certaine.
22Mais en tant que problèmes d’action, peut-on en dire autant, sans plus de précaution ? En toute rigueur, en effet, le phénomène ne devient problème d’action qu’à l’issue d’une confrontation avec le champ des préoccupations humaines. C’est en vertu d’un certain nombre de critères d’action (maintien de l’ordre public, préservation de la diversité des espèces, préoccupations en matière de santé, exigences en termes de qualité de la vie…) qu’un phénomène pourra être considéré comme posant problème, au sens cette fois d’obstacle ou d’entrave à surmonter ou à lever. En d’autres termes, le problème théorique se transforme en problème d’action à partir du moment où une ou des personnes estiment que l’écart entre la situation désirée et la situation réelle ou constatée n’est pas, effectivement ou potentiellement, satisfaisant. Il n’existe pas de problème indépendamment d’une perception ou d’un sentiment de problème. Est-ce à dire alors qu’aucun problème d’action ne peut rigoureusement être objectif ? L’affaire étant délicate, un exemple s’impose.
23Des études récentes sur l’évolution de l’avifaune en Île-de-France montrent une baisse sensible des populations en l’espace de quelques années. Les études scientifiques attestent l’évolution négative des populations d’oiseaux dans leur majorité : le phénomène est clairement établi, sur la base de travaux objectifs comme le souligne la responsable de l’étude. Cette évolution constitue-t-elle pour autant un problème ? Pour les ornithologues, sans aucun doute. Mais au-delà ? Pour un certain nombre de scientifiques et d’écologues, ces chiffres témoignent d’un appauvrissement de la diversité de l’écosystème et d’une perte préoccupante des services écosystémiques associés. En portant ce jugement ou cette appréciation, ces spécialistes se placent en situation d’expertise : ils recourent ou essaient de recourir à un état de référence ou de bonne santé écologique par rapport auquel ils évaluent la situation observée. Plus cet état de référence sera fondé et consensuel, plus le problème paraîtra « objectif ». Mais s’il est relativement aisé de définir ce qu’est l’état de référence biologique ou de bonne santé pour un organisme particulier, notamment un organisme humain – et encore sous réserve d’en rester à des paramètres physiologiques relativement simples –, l’affaire se complique singulièrement quand il s’agit d’un milieu de vie, d’un espace naturel, a fortiori d’un système biophysique ; pour les systèmes complexes, définir de tels états de référence constitue donc un enjeu scientifique majeur – il est douteux cependant que cela soit toujours possible6 ; en tout cas, il paraît difficile de pouvoir prétendre à la même objectivité que dans le cas de systèmes plus simples.
24De toute manière, même en passant sur ce point d’importance, la question demeure de savoir si cela peut suffire pour en faire un « problème objectif », au sens où chacun serait prêt à reconnaître que cette évolution constitue bien un problème en soi, universel et indiscutable, auquel il conviendrait, par conséquent, d’opposer sans tarder une réponse adéquate. Manifestement, il n’en est rien, puisque cette étude sur les populations d’oiseaux succède en réalité à beaucoup d’autres, qui n’ont pas mieux réussi à inverser la tendance. Pourtant, n’est-ce un problème que pour la communauté d’ornithologues et d’écologues ? Les entretiens que nous avons conduits en Île-de-France indiquent que d’autres personnes déplorent cette évolution : des chasseurs regrettent en particulier la disparition des perdrix grises ; des promeneurs, des habitants, des agriculteurs s’inquiètent de la raréfaction de la chouette chevêche et d’autres espèces qui faisaient leur agrément. Aux yeux de ces personnes, cette évolution constitue donc bien un problème, mais pour des raisons spécifiques, qui tiennent aux aspects qu’elles valorisent préférentiellement et pour lesquels ces acteurs révèlent une plus grande sensibilité. Enfin, il convient de noter que sur le plateau de Saclay comme en plaine de Versailles, des processus de négociation multiacteurs se traduisent par une amélioration de la qualité de certains milieux agricoles et naturels, qui s’avère propice à l’avifaune ; en ce cas également, les motivations à l’origine de ces processus diffèrent d’un lieu à l’autre et dépendent des finalités et des projets que les acteurs ont définis ensemble.
25En définitive, quand il s’agit d’un problème d’action – et non seulement de connaissance – la notion de problème peut se définir comme « la perception par un acteur donné de la dégradation actuelle ou potentielle d’un état de qualité auquel il accorde de l’importance » (Brédif, 2004). Or, pour les problèmes écologiques, les cas traités dans les deux parties précédentes n’ont cessé de l’illustrer, la difficulté tient à ce qu’il n’existe pas un seul et unique état de qualité de référence. Pour simplifier, trois grands états de référence peuvent être distingués :
un référentiel de qualité défini sur une base principalement scientifique : l’écart entre cet état de référence et la réalité observée viendra nourrir la composante « objective7 » de la perception du problème ;
un référentiel de qualité inhérent à la relation sensible qu’entretient une personne donnée avec une réalité donnée, eu égard aux aspects qui lui importent et aux projets éventuels qu’elle ambitionne de développer : l’écart entre cet état de référence et la réalité vécue viendra alimenter la composante « subjective8 » de la perception du problème, le terme subjectif étant là pour souligner qu’il est indissociable du sujet humain considéré ;
un référentiel de qualité inhérent au groupe humain ou à la communauté qui développe une relation spécifique avec une situation donnée, et accorde à certains aspects de cette réalité une importance particulière, eu égard à son identité, aux projets et ambitions qui sont les siens : l’écart entre cet état de référence et la réalité, observée, et vécue, sous-tendra la composante « collective » de la perception du problème.
26En fait, dans le cas des « problèmes écologiques », une dérive sémantique ne tarde pas à se produire. Les phénomènes dont il s’agit de rendre compte par les sciences ou les « questions théoriques » qu’il s’agit d’élucider ont tôt fait de se transformer en problèmes réels et tangibles, par rapport auxquels des solutions concrètes sont attendues. Hélas, le référentiel scientifique – ouvrant sur la composante objective du problème – constitue généralement le seul référentiel mobilisé pour caractériser et attester l’existence de ce type de problème. Tout se passe donc comme si les problèmes écologiques étaient rabattus sur une seule dimension, alors qu’il conviendrait de les appréhender en trois dimensions ! Il convient désormais de réputer illégitime la réduction du complexe que constitue cette manœuvre. Plaider pour une « écologie intégrale » est assurément une bonne chose, mais faire en sorte qu’elle advienne vraiment suppose, en premier lieu, de recueillir les trois grandes dimensions ou composantes des problèmes écologiques et d’expliciter les référentiels de qualité qui leur sont associés ; dans le cas contraire, cela restera un vœu pieux.
27Qu’une situation ou qu’un phénomène soient élevés au rang de problème par des experts patentés, en vertu du référentiel scientifique qu’ils essaient d’établir – n’implique donc pas qu’il en ira de même pour tous les autres humains – pour la simple raison que les problèmes selon les experts ne donnent pas nécessairement lieu à la même appréciation de la part de tous les humains, certains y voyant peut-être, tout au contraire, et au regard de leurs propres référentiels de qualité, une source d’opportunités nouvelles.
28Or c’est bien cette implication-là que tente de forcer la notion de « problème objectif », souvent associée aux considérations écologiques. La notion même de problème implique le jugement appréciatif ; elle n’est en aucun cas neutre et comme détachée de tout regard humain ; elle est foncièrement subjective en ce sens qu’elle implique le sujet humain, elle en est inséparable. Assurément, cette formule joue sur une ambiguïté : elle utilise le caractère équivoque de l’adjectif « objectif », qui renvoie aussi à l’objet, donc au domaine des choses et aux conséquences matérielles. Le phénomène se transformera d’autant plus facilement en « problème objectif », censé être perçu et vécu comme tel par tous, qu’il sera susceptible d’induire des conséquences et des dommages objectifs, c’est-à-dire suffisamment tangibles et concrets pour que nul ne puisse mettre en doute sa réalité. Pourtant, même ainsi, il ne faudra jamais oublier que le problème n’est problème que pour ceux qui le vivent comme tel. Pour les autres, tous les autres, cela demeure un non-événement, une image ou une information qui ne les affectera nullement ou bien de façon superficielle et passagère.
29Dans ces conditions, présenter les problèmes écologiques comme des problèmes objectifs relève non seulement de l’abus de langage, mais plus exactement de la tentative, plus ou moins consciente, d’un groupe d’acteurs d’imposer à tous sa lecture de la situation, sans avoir pris le soin de vérifier auparavant qu’elle était effectivement partagée ou pouvait l’être. Ingérence ou manipulation d’autant moins visibles, y compris aux yeux de ses artisans, qu’ils croient pouvoir montrer que les impacts et les changements attendus sont potentiellement préjudiciables au plus grand nombre : constatables par tous, donc parfaitement réels et indiscutables ! La solution de facilité qui en résulte consiste habituellement à placer, entre la science et la politique, la figure de l’expert, un expert principalement technicien, avec les risques et les biais que cela comporte (Roqueplo, 1993) ; or ce schéma, applicable aux situations simples, ne fonctionne plus du tout à partir du moment où les composantes subjectives et collectives d’un problème reviennent en force.
30En définitive, s’il revient bien à la science de prouver l’existence d’un phénomène, elle ne saurait en aucun cas « prouver la réalité des problèmes » ou alors seulement de manière partielle. Caractériser un phénomène, dire ce qu’il est et à quoi il est dû, et tâcher de prédire comment il est susceptible d’évoluer, quelles peuvent en être certaines des conséquences entrent bien dans son champ d’exercice et de légitimité. Quant à savoir si cela fait ou non problème, cela ne peut pas se réduire à l’appréciation d’un décalage entre un état observé et un état de référence ou ce que l’on considère à un moment donné comme un « bon état écologique ». Cette composante objective du problème a évidemment son importance, il ne s’agit pas de la minimiser. Mais la perception d’un problème ne peut en aucun cas se limiter à cette seule composante. En aucun cas, les problèmes écologiques envisagés comme des problèmes d’action ne peuvent se réduire à des problèmes scientifiques et techniques, prétendument « objectifs ». L’oublier, c’est se condamner à l’incompréhension et au plus grand désarroi devant l’insouciance ou l’indifférence apparentes face aux « données et observations scientifiques ». En outre et surtout, c’est se priver de leviers d’action et de changement provenant des autres composantes appréciatives d’un problème (fig. 49).
31La notion de problème présente un double visage : elle comporte à la fois des dimensions matérielles et objectives – intrinsèques – et des dimensions subjectives et relationnelles – humaines, systémiques et projectives. Les travaux sur le risque nous ont appris à ne pas confondre celui-ci avec l’aléa ; la prise en compte de la vulnérabilité supposant justement de reconnaître les dimensions irréductiblement humaines et sociales du risque. Manifestement, un effort analogue reste à accomplir avec la notion de problème, quand celui-ci ne se résume pas à des considérations techniques et scientifiques.

Fig. 49 : Les trois composantes/dimensions d’un problème complexe et multiacteurs permettant d’apprécier son véritable volume stratégique – Inédit
Le problème apparent ne coïncide pas forcément avec le problème effectif
32Bien qu’il repose sur une fable mensongère9, l’article du biologiste Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », paru dans Science en 1968, a marqué des générations d’écologues et d’environnementalistes ; sans doute a-t-il également servi à légitimer des politiques publiques de « protection des ressources naturelles », conduites par de grandes institutions internationales. Si l’on retient, à tort, sa morale inquiétante – l’efficacité du titre aura beaucoup joué en faveur de sa postérité –, on oublie habituellement son point de départ, pourtant essentiel. Dans son introduction, Hardin se réfère en effet à un autre article, celui de Wiesner et York, qui avance l’idée selon laquelle certains problèmes n’ont manifestement pas de solution technique. Voici comment débute l’article de Hardin :
I would like to focus your attention not on the subject of the article (national security in a nuclear world) but on the kind of conclusion they reached, namely that there is no technical solution to the problem. An implicit and almost universal assumption of discussions published in professional and semipopular scientific journals is that the problem under discussion has a technical solution. A technical solution may be defined as one that requires a change only in the techniques of the natural sciences, demanding little or nothing in the way of change in human values or ideas of morality. In our day (though not in earlier times) technical solutions are always welcome. Because of previous failures in prophecy, it takes courage to assert that a desired technical solution is not possible. Wiesner and York exhibited this courage; publishing in a science journal, they insisted that the solution to the problem was not to be found in the natural sciences. […] Whether they were right or not is not the concern of the present article. Rather, the concern here is with the important concept of a class of human problems which can be called “no technical solution problems,” and, more specifically, with the identification and discussion of one of these.10
33Le résumé laconique de l’article de Hardin – « The population problem has no technical solution ; it requires a fundamental extension in morality »11 – montre combien lui paraît importante l’idée selon laquelle il existerait une classe de problèmes sans solution technique (« No technical solution problems »). Cependant, Hardin n’ira guère plus loin, considérant que pour ce type de problème, il revient à la morale de faire ce que la technique se révèle impuissante à résoudre.
34Sept ans plus tard, des théoriciens de l’École de Palo Alto (Watzlawick, Waekland et Fisch) publient le petit livre Changements. Paradoxes et psychothérapie, dans lequel ils raisonnent sur l’existence de problèmes face auxquels les solutions classiques s’avèrent inopérantes, quand elles n’aggravent pas la situation. Si, dans certains cas, le remède s’avère pire que le mal, c’est, affirment-ils, que le mal n’est pas aisément identifiable et isolable ; il ne correspond pas à un dérèglement localisable, telle une pièce défectueuse d’une machine qu’il suffirait de remplacer. Il résulte au contraire d’un fonctionnement global ; ce faisant, il met en cause la structure relationnelle dans son ensemble. Aussi ces auteurs préconisent-ils de réserver aux situations correspondant au second cas la notion de problème, les autres situations pour lesquelles des solutions simples et usuelles existent s’apparentant selon eux à de simples « difficultés ». Ils pensent même disposer d’un critère efficace pour distinguer ces deux situations : la situation de problème (réel) se manifeste quand les solutions classiques aggravent ou perpétuent le problème :
La distinction la plus significative entre le bon fonctionnement et la dysfonction est ainsi marquée par la limite au-delà de laquelle un système (individu, famille, société, etc.) n’est plus capable de provoquer le changement par lui-même, mais se trouve pris dans un jeu sans fin où la tentative de solution génère ou entretient le problème
Watzlawick et al., 1975, p. 107.
35Ce que Watzlawik et al. observent et théorisent à l’échelle d’une famille, dans un contexte thérapeutique, Crozier le formule à son tour deux décennies plus tard, après avoir longuement travaillé au service d’organisations publiques. Le sociologue reconnaît que le même mot de problème recouvre en fait des réalités fort différentes ; que les grands problèmes qui minent les organisations impuissantes à les traiter par les outils habituels relèvent d’une nature spécifique : « Ces problèmes imposent des ruptures et n’existent que dans le cadre des rapports humains complexes que génèrent les techniques et l’économie. » Aussi plaide-t-il pour une approche plus systémique de ce type de problèmes, qu’il compare à un moment à des symptômes. Et de considérer que c’est moins de « Monsieur-Solution » que d’« hommes-problèmes » qu’ont fondamentalement besoin les organisations, afin d’« aider les gens du sommet et ceux de la base à comprendre ce qui se passe » :
Le monde change de telle sorte que la part de l’exploration, du diagnostic et du choix du problème devient beaucoup plus importante que celle de leur résolution. L’absurdité, c’est de croire que la formation des ingénieurs comme machines à trouver des solutions est la bonne formule pour recruter des dirigeants qui auront surtout pour tâche de déterminer quels sont véritablement les problèmes
Crozier, 1995, p. 100.
36Enfin, il convient de noter que, récemment, plusieurs auteurs ont fait valoir que le changement climatique ne relevait pas du cadre classique de l’action publique, en raison même de sa complexité et de son ampleur. Les auteurs du Rapport Hartwell (Prins et al., 2010) affirment ainsi que le problème du changement climatique ne peut être entièrement décrit selon des termes scientifiques, car il ne saurait être réduit à une chaîne de causalités simples. Sans en expliciter véritablement la signification, ils estiment que le changement climatique appartient à une catégorie de problèmes qu’ils appellent « tricky12 problems ».
37Ces réflexions et les interventions cliniques qui les sous-tendent invitent à retrouver une distinction classique en médecine, entre symptôme – ou manifestation apparente d’un problème – et le problème ou le trouble plus profond qui le perpétue – à défaut d’en constituer la véritable origine. En d’autres termes, et en suivant le vocabulaire proposé notamment par Henry Ollagnon, il s’agit de distinguer le problème apparent du problème effectif (tel qu’il se joue vraiment).
38Il ne s’agit surtout pas d’en déduire que tous les grands problèmes d’action relèvent de ce principe, qu’il s’agit nécessairement et toujours de problèmes systémiques, complexes et multiacteurs, en particulier dans le domaine de l’écologie. Face à la dégradation de la couche d’ozone, une réponse efficace a consisté à faire cesser rapidement les émissions de CFC. Un lien relativement strict de cause à effet entre émissions de CFC et dégradation de la couche d’ozone avait pu être établi. Les sources de production de ces gaz étaient en nombre limité, un gaz de substitution existait dans des conditions d’utilisation financière acceptables, un traité pouvait aisément venir parachever l’accord international, afin d’assurer que les efforts des uns ne seraient pas réduits à néant par les négligences des autres. L’alliance de la science et de la technique, de l’économie et du droit, continue de faire merveille, y compris à des échelles globales… quand la nature même du problème le permet. De même, dans le champ de la biodiversité, la lutte dirigée contre certaines espèces invasives donne des résultats tout à fait spectaculaires, comme c’est le cas de l’éradication des rats en Géorgie du Sud. Inutile, dans tous ces cas, de se demander de quoi le problème apparent est le symptôme. Il parle de lui-même et s’avère suffisamment isolable d’un contexte plus général pour être traité par une solution technique, juridique et/ou économique déjà disponible.
39En revanche, il en va tout autrement pour d’autres grands problèmes écologiques, a fortiori pour ce que l’on nomme habituellement la crise écologique considérée comme un tout. S’il ne fait pas de doute qu’une partie des problèmes qui la constituent pourront vraisemblablement être résolus par les développements technico-scientifiques, les avancées du droit ou encore des outils de régulation économique, une autre part, importante, demeurera probablement rétive à de telles solutions. En effet, ces problèmes naissent et prospèrent dans l’entrelacs des relations entre humains, ainsi qu’entre humains et éléments de nature ; ils résultent d’un ensemble d’interactions qui demeurent réfractaires à des réponses purement techniques. Tout se tient si bien qu’une modification ponctuelle ne garantit pas un réagencement global, susceptible de modifier de manière significative une résultante du fonctionnement de l’ensemble, ressentie comme un problème.
40Cela se vérifie déjà à l’échelle d’espaces circonscrits et limités comme le plateau de Saclay ou encore la Haute-Bigorre : aucun changement notable n’y est possible, sur telle ou telle dimension du vivant, sans une approche globale du territoire et de ses différents enjeux. Que dire alors des grands problèmes comme l’érosion de la biodiversité ou le changement climatique qui mettent en cause un très grand nombre d’acteurs, de situations diversifiées, mais surtout d’interactions complexes ?
41Dans ces conditions, poser a priori, comme cela s’entend fréquemment, que les problèmes écologiques sont connus relève de l’erreur logique et de la pure mystification. Cela revient à mettre tous les problèmes dans le même sac. À confondre, en particulier, les problèmes de type 1 – ceux qui peuvent effectivement se ramener à des problèmes principalement techniques : de simples difficultés ou complications pour l’essentiel isolables d’un contexte – et ceux de type 2 – induits par une structure globale ou un système d’interactions, et de ce fait non modifiables sans un réagencement plus ou moins poussé de cette structure ou de ce système (fig. 50).
42Sauf cas particuliers, cela n’est possible qu’en confondant problème apparent et problème effectif, en faisant comme si le problème apparent était le problème en soi. Paresse intellectuelle ou tour de passe-passe qui aboutit généralement à pousser des solutions toutes faites, aussi inopérantes que coûteuses ; à faire le jeu, en somme, d’intérêts particuliers et partisans. Mais en refusant ainsi de s’attaquer à la complexité des interactions, en se focalisant sur la seule pointe émergée de l’iceberg, on n’en retarde pas mieux son obstinée progression.
43Nous n’avons qu’un petit mot – « problème » – pour caractériser des configurations totalement différentes. Nous l’employons aussi bien pour nos affaires personnelles et privées que pour les plus grands sujets de société ; pour évoquer des questions théoriques sur lesquelles il s’agit avant tout de faire la lumière autant que pour indiquer le besoin de solutions concrètes et pratiques à ce qui entrave ou hypothèque le développement de nos projets individuels ou collectifs ; pour des sujets purement techniques comme pour mettre en cause des processus globaux sur lesquels, pour l’essentiel, nous ne savons pas comment reprendre la main. D’où vient que la distinction fondamentale établie par Watzlawick et al. n’ait pas davantage percé ? Dans le domaine écologique, les exemples ne manquent pas où les rapports s’empilent, les réunions au sommet s’ajoutent les unes aux autres, chacun croyant détenir la solution… Le temps passant, rien ne s’améliore vraiment, les situations sur le terrain patinent, voire s’enveniment. « Plus ça change, plus c’est la même chose », dit l’aphorisme français qui montre combien la sagesse populaire a conscience de ces configurations face auxquelles les pouvoirs et les doctes s’épuisent à faire du « toujours plus de la même chose ». En revenir au problème. Approfondir sa nature, c’est-à-dire se demander pour qui et en quoi il y a problème. Non, nos plus grands problèmes ne sont pas connus ! Le problème, ce n’est pas la solution : c’est le problème !

Fig. 50 : Différents types de problèmes qu’il importe de ne pas confondre afin de leur opposer une réponse adaptée – Inédit
Dans sa forme actuelle, le cadrage « global » des problèmes maximise la confusion
44Ces dernières années, à mesure que l’idée de « crise écologique » s’est affirmée, celle-ci a trouvé dans l’érosion de la biodiversité et le changement climatique deux manifestations phares et emblématiques de sa « réalité ». Deux phénomènes censés se vérifier dans tous les lieux de la Terre et à toutes les échelles, et avoir des conséquences si fâcheuses pour les humains, qu’ils n’ont pas tardé à être élevés au rang de « problèmes globaux ». Problèmes globaux nécessitant des « solutions globales », à commencer par le changement climatique où l’unicité de l’atmosphère renforce encore plus l’idée de globalité, au point d’en faire un parangon de la « crise écologique globale ».
45Plus encore, comme nous l’avons montré dans la première partie, l’approche dominante de ces problèmes, ce que nous avons nommé leur « cadrage » s’emploie si bien à les « objectiver » qu’elle n’en retient plus, en définitive, que les dimensions matérielles et physiques : l’excès de GES d’origine anthropique dérègle la machine climatique ; la fragmentation des habitats, la surexploitation des milieux, les espèces invasives, le changement climatique, les pollutions de toutes sortes sont à l’origine de l’érosion de la biodiversité. L’humain ne réapparaît qu’en remontant la chaîne des causes, comme facteur à l’origine du forçage et de la déstabilisation des systèmes naturels. Encore s’agit-il d’un humain dépersonnalisé s’inscrivant dans des phénomènes et mécanismes très généraux comme « la pression démographique », « la surexploitation des ressources » et pour finir, « les activités humaines au sens large ».
46En d’autres termes, en l’état actuel, le cadrage des grands problèmes écologiques confond phénomène et problème, problème apparent et problème effectif, laissant entendre que de la seule approche « objective du problème », il sera possible de trouver les « bonnes solutions ». Il en résulte que le « dérèglement des systèmes naturels » devient le problème en soi : les considérations humaines, les relations affectives et projectives que les humains entretiennent avec la biodiversité et le climat n’entrent pas en ligne de compte dans la définition du problème. Exclusion d’autant plus marquée et légitime, à première vue, que le cadrage s’effectue à une échelle globale, où il paraît difficile de qualifier ces relations de manière systématique et générale. En outre, et surtout, en opérant à cette échelle globale, la formulation des problèmes devient si simple et si implacable qu’elle s’apparente à un énoncé mathématique, dont la solution paraît sinon évidente, du moins nécessaire et certaine ; tel ce quasi-théorème proposé par les sciences du climat : une cause unique – les émissions de GES d’origine anthropique – pour une atmosphère une et indivisible, ne connaissant pas de frontière, engendre une perturbation plus ou moins forte du système climatique, avec divers effets néfastes, notamment pour les humains, à plus ou moins long terme. La force et la simplicité de cet énoncé justifient l’approche descendante de la négociation climatique et la focalisation des débats sur des outils-solutions-techniques-et-dédiés. En jouant sur l’échelle, le global-planétaire permet de faire l’économie du global-holistique. Nouvelle ambiguïté, nouvelle confusion encouragée et entretenue par le double sens du terme « global » en langue française.
47Des conséquences absolument considérables en découlent :
Avec une telle approche, l’humain n’est envisagé qu’en remontant la chaîne de causalité : il ne réapparaît que comme facteur majeur à l’origine de la dégradation et de la perturbation des systèmes naturels. De là, tous ces discours et cette rhétorique lancinante faisant de l’homme l’indiscutable responsable des « dysfonctionnements » et des « dérèglements » observés. Ce n’est donc pas un hasard si, à l’issue de cette approche, la pluralité humaine disparaît – en lieu et place des hommes s’impose l’Homme, un Homme-en-tant-qu’espèce convaincu d’être un fauteur généralisé de troubles majeurs du système Terre. La facilité et la force apparentes du cadrage global et objectif des problèmes écologiques se paient donc au prix fort, astronomique même : l’humanité se retrouve peu ou prou assimilée à une espèce nuisible, une engeance néfaste, irréfléchie, brutale et malveillante. En un mot : toxique. Par une sorte d’effet paradoxal des plus remarquables, la globalisation des problèmes écologiques conduit donc à l’exact opposé de ce qui était recherché ; ce dont on s’efforçait par tous les moyens de se débarrasser dans un souci de pure objectivité revient plus fortement que jamais : à l’issue du processus, surgit, au cœur du problème, l’homme !
En second lieu, ce cadrage du problème conduit à prescrire des solutions n’ayant aucunement fait leurs preuves, mais qui paraissent cependant parfaitement légitimes et même les seules possibles. Solutions globales, conçues en haut lieu et majoritairement descendantes, dont le socle commun réside en effet dans une défiance marquée envers l’homme : étant à l’origine de la dégradation, il convient de protéger et de mettre à l’écart de sa sphère d’influence ce qui peut l’être encore, et, pour le reste, d’encadrer ses pratiques et de le forcer à évoluer, en le sensibilisant davantage aux conséquences de ses actes, en contraignant ses marges de manœuvre, en orientant ses comportements vers des pratiques plus responsables. Le recours aux grandes solutions – accords contraignants et autres dispositifs juridiques ; mécanismes d’incitations économiques et taxes ; protocoles techniques et technologies – se justifie d’autant mieux que ces « solutions » se présentent comme un moyen de contourner le facteur humain ou bien de faire « évoluer les mentalités » : issues des sciences, de l’économie et du droit, séduisantes pour des esprits épris d’universel, elles s’adressent à l’homme en général ou « l’homme global », que l’on écrit classiquement avec une majuscule. Elles présentent l’avantage d’être co-extensives au « problème humain ».
Enfin, le cadrage global problèmes-solutions constituant le cadre ou le référentiel des grandes négociations internationales, il se heurte tôt ou tard à des difficultés insurmontables, quand il s’agit de transformer les « solutions » en « décisions » et en « actes ». Le moment de vérité arrive quand les solutions envisagées se révèlent difficilement praticables, d’un coût et d’une complexité excessifs, voire franchement incompatibles avec d’autres impératifs démocratiques, économiques ou sociaux. Les diplomates ayant fait leur ouvrage, on attend alors des plus hauts responsables politiques, qu’ils réussissent là où tous les autres ont échoué, en vertu du pouvoir suprême qu’ils sont censés incarner. De sorte qu’en définitive, dans ce cadrage global problème-solution, la faute incombe toujours au responsable politique : bien que situé en bout de chaîne, c’est lui qu’on accuse d’être à l’origine de son échec ! Pis, il devient le problème : les solutions étant considérées comme connues, c’est toujours par manque de courage et de volonté politiques que le problème n’a pas été résolu, c’est donc la faute du politique !
48Dans cet ordre des choses, la politique fait toujours les frais de la science, ou plutôt d’une science invoquée à mauvais escient pour « définir le problème ». Une science sous couvert de laquelle avance une expertise masquée, qui donne à croire que la politique se confond avec le politique13. Il faut donc renverser la logique du raisonnement habituellement suivi : si les responsables politiques ne parviennent pas à s’engager sur des accords-solutions élaborés par « les experts », c’est que ces solutions demeurent pour l’essentiel impraticables. Et elles le sont, car elles sont légitimées par un cadrage des problèmes incomplet et défectueux, voire franchement erroné. En conséquence, si l’attitude du politique n’est pas la cause ou l’origine du problème, elle en constitue en revanche un excellent indicateur !
Passer d’une approche problème/solution à une approche problème/processus
49En s’affranchissant des catégories de nature et de culture, l’anthropologue Philippe Descola a révélé qu’il existait en ce monde différentes manières de répartir continuités et discontinuités entre l’homme et son environnement. De même, nous pensons pouvoir affirmer que la sacralisation du couple science/ politique empêche de reconnaître l’existence de problèmes de nature radicalement différents, nécessitant des approches et des réponses différenciées. Dans le domaine de l’écologie en particulier, science et politique gagneraient à être vues comme les extrémités d’un processus de définition et de prise en charge complexes d’un problème. De sorte que l’approche problème/solution, au lieu de constituer la norme, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, serait réservée à des situations bien précises, et, pour le reste, relèverait d’une époque où nos pratiques gestionnaires demeuraient assez frustes. En d’autres termes, la révolution observée dans le domaine des sciences et de la connaissance que décrit Michel Serres reste à réaliser dans le champ des affaires humaines et pour la gestion de la cité :
Un concept, une loi, une forme, etc., l’abstraction en général, se réduisaient souvent à une économie de pensée ou de mémoire. Pour aller vite, retenir et voir au loin, il fallait supprimer les arbres de la forêt, les dunes, les individus, les singularités, les détails du paysage, les fractures du rivage, les nuances d’un visage, les pliages du chemin : toutes économies réalisées par l’échelle. Cette condition, peu aperçue, de l’exercice classique de la connaissance et de la science, la voilà enfin levée. L’oubli des circonstances détaillées ne fait plus partie des conditions de la pensée. D’où le retour du paysage, non plus seulement dans les arts et l’environnement, au moment même où un monde désuet le détruit au canon des vieilles lois et des anciennes techniques, mais aussi dans les sciences, abstraites et objectives, ainsi que dans les nouvelles technologies. Par lui, les singularités courent en randonnées vers l’universel, le long de chemins algorithmiques, en science et dans les récits respectueux des lieux et des moments vivants. Les sciences comme les réseaux actuels montrent les plus grands et détaillés des dictionnaires, des cartes, des paysages connus, oui, des océans de singularités, des sommes fluctuantes de contingences, où nous courons de risque d’oubli que par noyade sous le nombre ou par effondrement de quelque support (1995, p. 256-257).
50Pour la gestion des grands problèmes écologiques, les institutions recourent aux simplifications qu’évoque le philosophe des sciences, à commencer par l’échelle, comme le point précédent l’a montré. En outre et surtout, elles y ajoutent la réification des problèmes, c’est-à-dire la transformation de problèmes d’action comportant nécessairement une part relationnelle et subjective en « problèmes objectifs », censés relever avant tout de considérations technico-scientifiques. Depuis longtemps déjà, l’auteur de ces lignes avait noté à quel point ces approches, afin de gagner en universalité, avaient besoin d’abstraire le contexte, c’est-à-dire de se situer « hors contexte géographique et humain » ; il convient de réaliser maintenant qu’elles se situent aussi et surtout « hors du temps ». En se focalisant sur la partie physique ou biophysique et matérielle des problèmes écologiques, elles procèdent en fin de compte à leur naturalisation. De même que l’art du taxidermiste consiste à donner l’apparence du vivant à des animaux morts, la naturalisation des problèmes en conserve les traits d’expression les plus saillants, mais après les avoir débarrassés de toute leur chair humaine et relationnelle. Geste antique remontant à la science des embaumeurs, censé assurer au défunt la conquête de l’éternité. Éternité qui ne doit donc pas être confondue avec du temps infini puisqu’elle suppose de passer par la mort, et s’apparente ainsi à un retrait du temps, à du « hors temps ». En naturalisant les problèmes, la science des experts rejoint celle des embaumeurs : ils travaillent sur une forme dépourvue de chair, et partant, dépourvue de vie ; aussi n’est-il pas étonnant que les « solutions » qui en résultent se révèlent si souvent inaptes à perpétuer la vie14.
51C’est sans doute sur ce second point que la révolution des pratiques achoppe le plus ; il importe d’en comprendre la raison, afin de la pouvoir mieux surmonter. Sans cela, les institutions et nombre d’acteurs refuseront de passer du problème apparent au problème effectif, de considérer à nouveaux frais les grands problèmes écologiques, dans toutes leurs dimensions, en acceptant de réintrégrer dans leur diagnostic la diversité des relations développées par les humains.
52Il est ainsi très symptomatique que plusieurs spécialistes des sciences sociales s’emploient à reformuler les problèmes écologiques en termes de simples controverses scientifiques. La seule concession qu’ils accordent à ces problèmes – par rapport à des problèmes plus classiques de science – réside finalement dans l’incertitude scientifique qui les entoure encore. De l’économiste Olivier Godard (1993 ; 2012) à la sociologie des sciences de Bruno Latour, la controverse se résume pour l’essentiel à un débat scientifique, qui, une fois résolu, ne doit plus laisser de place au doute. Celui-ci doit consacrer une thèse gagnante et répudier la théorie erronée, à l’image de la dispute entre Pasteur et Pouchet, de sorte qu’après coup, l’administration rationnelle des choses puisse reprendre son cours. La controverse se trouve cantonnée au champ scientifique, de même que le problème se trouve réduit à sa dimension objective. Ces deux auteurs se montrent ainsi particulièrement virulents à l’égard de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, mettent en cause le cadrage dominant du problème climatique, considérant que le temps de la controverse est désormais révolu. Aussi assimilent-ils les contradicteurs climatiques à de vulgaires climatosceptiques, des fauteurs de troubles et des semeurs de doute qui brouillent la perception de l’urgence climatique par le plus grand nombre.
53Pour eux, seule la voix des sciences de la terre et du climat fait foi : attitude étonnante pour des chercheurs en sciences sociales que d’accepter une telle vassalisation à l’égard des sciences de la nature pour la compréhension des problèmes des humains. Ils refusent catégoriquement, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, de prendre en considération la relativité (restreinte) d’appréciation du problème, de considérer que cette relativité fait tellement partie intégrante du problème qu’elle peut permettre de le redéfinir en profondeur, et ainsi faire émerger un nouvel horizon de réponse : attitude étonnante pour des représentants des sciences sociales que de récuser a priori l’expertise des non-experts attitrés et de n’envisager la subjectivité humaine que comme une représentation nécessairement dégradée ou biaisée de la réalité.
54Attitude qui s’explique sans doute par la conviction selon laquelle l’objectivité demeure le meilleur moyen de mettre les humains d’accord, soit encore de mettre un terme à des disputes qui sinon se transformeraient très vite en guerre de tous contre tous. Raison aussi pour laquelle la question climatique suscite un tel engouement chez nombre d’acteurs, de responsables et de militants qui voient en elle une occasion inespérée et incomparable de revanche de l’objectif sur le subjectif : la possible victoire des faits sur les valeurs, toutes les valeurs… Une manière en somme de brider l’hubris des humains, de retrouver la voie d’un monde commun où humains et non-humains se verraient reconnaître une importance moins déséquilibrée, sinon égale.
55Las, ou plutôt heureusement, les choses ne sont pas aussi simples. À l’échelle locale et dans les territoires, les questions écologiques renvoient certes pour partie à des problèmes techniques et de sciences, mais pour une part plus importante encore à des questions d’attachements, de préférence, de choix, de projets et de finalités. Différents groupes humains se distinguent selon les qualités auxquelles ils s’avèrent sensibles et qu’ils défendent eu égard aux enjeux qu’ils portent. Que ces qualités et que ces enjeux soient menacés ou susceptibles de l’être, et ils ne manqueront pas d’y voir un problème actuel ou potentiel ; problème qui, évidemment, intègre des aspects objectifs, mais ne saurait en aucun cas se réduire à ceux-ci. De toute manière, à mesure que les humains gagnent en nombre, ils gagnent également en diversité ; et donc, la part subjective, humaine et relationnelle des problèmes va tendre à s’accroître toujours plus en comparaison de la part purement objective… Cependant, comme nous l’avons montré dans différents lieux, cela ne signifie pas pour autant que les humains soient condamnés à la dispute sans fin, à l’ingouvernementalité et au chaos ; cela les oblige en revanche à prendre en considération davantage d’aspects, de composantes et de liens, à chercher des voies moins évidentes de composition entre eux pour des résultats à la fois plus élaborés, complexes et intégrateurs que ceux auxquels auraient abouti des solutions nécessairement sectorielles et fonctionnelles ; finalement, à concevoir et à mettre en œuvre des processus de prise en charge multiacteurs de réalités complexes.
56Ce qui vaut à des échelles locales et territoriales vaut également aux échelles supérieures. Dans les chapitres antérieurs, nous avons ainsi montré qu’un cadrage global plus satisfaisant de l’érosion de la biodiversité et du changement climatique s’avérait possible ; un cadrage prenant mieux en compte les apports des sciences de l’homme et de la société, et réintégrant les relations des humains aux non-humains et des humains entre eux dans la caractérisation même du problème effectif. Il convient de souligner que ce recadrage aboutit à la formulation de défis face auxquels les solutions techniques ne peuvent manifestement constituer qu’une partie de la réponse ; face auxquels, en outre, la nature multiacteurs, multidimensions, mais aussi multiscalaires ou multicouches du problème se révèle plus nettement ; face auxquels, en somme, le problème des problèmes ou le défi des défis réside plus que jamais dans l’articulation réussie entre ces différentes échelles ou couches de complexité.
Bilan : vers une science des problèmes ou problémique
57Dans le domaine écologique plus encore que dans d’autres domaines, chacun peut réaliser que nos sociétés sont entrées, depuis un certain temps déjà, dans ce qu’il conviendrait de nommer l’âge des problèmes sans solution15. Non qu’il faille récuser les apports des sciences et des techniques, ni continuer de miser sur l’émergence de nouvelles solutions qui pourront, ici comme ailleurs, soulager un certain nombre de difficultés et de défis. Que serions-nous sans elles ? Comment pourrions-nous nous en passer à l’avenir ?
58Cependant, il convient aussi de ne pas en surestimer la capacité de réponse. Or, la pensée technicienne a obtenu de tels résultats, dans tous les champs de préoccupations et d’activités, qu’elle tend à préempter l’ensemble de l’espace des problèmes. En l’espèce, la question du changement climatique constitue un formidable révélateur de la crise paroxystique que connaît cette pensée. Les puissances techniciennes prétendent en effet disposer de la ou des solutions pour résoudre le « problème global », tel que le formulent les experts du réchauffement climatique. Aussi la mise à l’index (provisoire et officielle) de la géo-ingénierie ne semble-t-elle avoir d’autre effet que de stimuler davantage les autres grands outils universalistes, issus du droit, de l’économie et de diverses technologies – qu’il serait cohérent d’élever au rang de géodroit, de géoéconomie et de géotechnologies, eu égard à leurs ambitions et prétentions de régulation et de pilotage planétaires16.
59Cette situation est dangereuse et malsaine, et pour la démocratie, le libre arbitre et la liberté, et pour les sciences et techniques elles-mêmes sur lesquelles reposent une pression et une espérance excessives, propices à toutes les formes de dérives et sources d’erreurs colossales, ayant toute chance de s’achever par des désillusions profondes, aux répercussions difficilement prévisibles et contrôlables…
60En approfondissant des questions planétaires tels l’érosion de la biodiversité et le changement climatique, ainsi que des situations territoriales spécifiques, notamment le plateau de Saclay et la Haute-Bigorre, nous avons montré combien la notion de problème écologique donnait lieu le plus souvent à des approches réductionnistes et orientées. Opération que nous avons qualifiée de réification ou encore de naturalisation des problèmes.
61Pourtant, accepter et reconnaître la relativité constitutive de la notion de problème, son caractère double ou bifacial – objectif et projectif17, intrinsèque et relationnel – ne conduit pas à un relativisme stérilisant. Au contraire, cela permet, chaque fois, de mettre au jour des dimensions cachées ou négligées, de révéler des capacités d’engagement des acteurs insoupçonnées ou mésestimées, in fine de redéfinir globalement les problèmes considérés et d’ouvrir sur de nouveaux horizons stratégiques de réponse.
62En réhabilitant la diversité des acteurs et leur irréductible subjectivité, nous réalisons combien le problème au sens de question à résoudre par les sciences et les techniques a supplanté le problème au sens de ce qui fait obstacle à la progression d’une personne ou d’un groupe ; l’objectif au sens de l’objectivité scientifique a détrôné l’objectif au sens de but à atteindre ; le global au sens de planétaire se déploie au détriment du global au sens d’holistique ; la politique au sens du responsable politique considéré comme simple administrateur des choses et décideur final occulte le politique considéré comme processus de coconstruction d’un projet partagé ; les facteurs convertibles en données susceptibles d’être intégrées dans des équations et des modèles éclipsent la réalité, la diversité et la richesse des acteurs. La réification de tous ces termes doit s’interpréter comme un refus de leur ambivalence constitutive ; opération massive qui en dit long sur les partis pris sous-jacents, les orientations et les « solutions » privilégiées, mais aussi et surtout, la prégnance des enjeux de pouvoir. Par-dessus tout, elle témoigne de la confusion entretenue entre registre de la vérité et registre de l’action, régime scientifique et régime stratégique18, comme si le second terme était entièrement subordonné au premier, comme si le premier terme suffisait à déterminer le second.
63En définitive, ces travaux et ces observations ne nous conduisent pas à proposer une nouvelle explication globale quant à l’origine de la crise écologique. Il s’agit plutôt de souligner qu’un aspect important a été insuffisamment identifié et approfondi. Après des années de réflexion et d’action en rapport avec les questions écologiques, il nous semble en effet que le partage classiquement opéré entre science et politique, assurément compréhensible, légitime et pertinent à plusieurs titres, s’accompagne d’une perte de capacité à considérer les problèmes écologiques dans leur double nature, à la fois objective et projective, intrinsèque et relationnelle. Or, c’est uniquement en les envisageant avec cette double lecture qu’une redéfinition ou une reformulation en profondeur des problèmes devient possible. En ce sens, c’est certain, une science des problèmes ou problémique19 reste à inventer.
64Concomitamment, il apparaît que la persistance, voire l’aggravation de certains aspects de la crise écologique tiennent sans doute moins à l’ampleur du décalage entre science et politique, qu’à la distance souvent considérable qui existe entre acteurs globaux et locaux. En l’état actuel, ces deux ensembles d’acteurs évoluent dans des ordres de réalité très différents ; aussi n’accordent-ils pas au mieux leurs capacités de réflexion et d’action. Les acteurs globaux tentent de régler les problèmes d’en haut, des problèmes d’une gravité extrême à leurs yeux, qui leur font craindre un effondrement retentissant du système planétaire et des systèmes humains. Partant de thématiques précises et de principes universels, animés d’un sentiment d’urgence, ils misent sur des dispositifs et des solutions dédiés, destinés à infléchir les comportements du plus grand nombre. Les seconds s’activent aussi et ne manquent pas d’initiatives, mais celles-ci prennent souvent place dans des projets plus vastes où les dimensions écologiques se mêlent à beaucoup d’autres considérations ; les programmes et les politiques sectoriels conçus en haut lieu répondent d’autant moins aux besoins de soutien, d’encouragement et de stimulation de leurs initiatives et de leurs engagements qu’ils ne sont pas spécialement identifiés ni reconnus par les acteurs globaux. En somme, chacun s’épuise à pousser des réponses et des solutions qui se dévisagent ou s’ignorent plus qu’elles ne se soutiennent et s’épaulent mutuellement. Favoriser une meilleure articulation et une meilleure mise en synergie entre les capacités de réflexion et d’actions de ces différents niveaux d’organisation et de responsabilité constitue sans doute un point névralgique pour une sortie positive de la crise écologique.
Notes de bas de page
1 Propos rapporté dans un article intitulé « Alexandre Grothendieck : mort d’un génie des maths », paru dans le journal Le Monde, le 15 novembre 2014.
2 Par définition, un axiome correspond à la proposition primitive ou évidence non susceptible de démonstration, sur laquelle est fondée une science.
3 Première phrase du discours prononcé par Jacques Chirac, président de la République française, lors du sommet de la Terre de Johannesburg en 2002 ; la rédaction du discours doit beaucoup, semble-t-il, à Jean-Paul Deléage. Cette thèse a connu un formidable essor avec la question du changement climatique, comme nous l’avons montré plus haut ; elle se situe au fondement de l’idée de dissonance cognitive utilisée par d’éminents chercheurs pour la question climatique (Brédif et al., 2015).
4 Diagnostic devenu si commun qu’il a justifié, par exemple, l’organisation, en septembre 2015, d’un Sommet des Consciences.
5 Composé à partir du grec phainein « faire briller, mettre en lumière » et, de manière intransitive, « devenir visible, venir à la lumière, se montrer, apparaître », un phénomène (« phainomena ») correspond donc, au sens propre, à « ce qui apparaît ». Aucune valeur appréciative ou de gravité n’est associée à la notion.
6 Depuis de longues années, les forestiers sont confrontés à cette question de l’état de référence écologique. L’expérience montre que cela tourne rapidement à l’affrontement entre modèles, ou bien à l’imposition d’un modèle de référence qui a souvent du mal à masquer les préférences des experts ou l’esprit du temps qu’il véhicule. La tentation consiste souvent, pour les spécialistes des sciences de la nature, à prendre des références se situant avant perturbation des systèmes par les activités humaines – préférence que traduit par exemple la directive-cadre sur l’eau de la Communauté européenne, avec sa notion de « bon état écologique » ou de « bon potentiel » des masses d’eau superficielles. Une variante consiste, comme c’est le cas avec le changement climatique, à considérer le système climatique comme un système autonome, susceptible de basculer vers un état d’équilibre nettement plus défavorable s’il est soumis à de trop fortes perturbations ; la fourchette d’acceptabilité quant à la flexibilité du système permet ainsi de définir en science un état de référence souhaitable. L’affaire se complique singulièrement quand plusieurs états de référence se trouvent en concurrence. La forêt de Bialowieza en livre en ce moment même une illustration saisissante : d’un côté, le gouvernement polonais donne ordre aux services forestiers de procéder à l’abattage d’épicéas infestés de bostryche typographe (Ips typographus), au nom de la préservation de l’état de santé général de la forêt ; de l’autre, les mouvements de protection de la nature s’indignent de ce que l’on porte ainsi atteinte aux derniers vestiges de forêt primaire du continent européen, considérant que la forêt de Bialowieza, au cours de ses 10000 ans d’existence, a connu beaucoup d’autres attaques de scolytes, d’où ses arbres morts qui abritent une extraordinaire diversité d’espèces.
7 Quand nous parlons de composantes « objective », « subjective » et « collective », nous sommes bien conscients du caractère imparfait de ces trois qualificatifs. Il convient de les prendre au pied de la lettre : « objectif » renvoie à l’objet, à sa réalité matérielle et à ses caractéristiques intrinsèques ; « subjectif » renvoie au sujet humain, à sa sensibilité et à ses préférences personnelles ; « collectif » renvoie au groupe humain, qu’il s’agisse d’une collectivité ou d’une communauté. En aucun cas ces termes ne doivent être pris dans le sens hélas trop souvent usuel et déviant, où l’objectif a valeur de certitude indiscutable ; le subjectif, opposé à l’objectif, renvoie à tout ce qui est relatif, voire irrationnel et en tout cas peu fiable ; le collectif, à ce qui relève avant tout de la norme ou s’impose sans discuter en vertu d’un principe supérieur d’intérêt général.
8 Élisée Reclus n’a cessé tout au long de son œuvre géographique d’accorder une place essentielle au sensible. Quant à Éric Dardel, la conclusion de son ouvrage L’Homme et la Terre est entièrement consacrée à la nécessité de maintenir une tension féconde entre objectivité et subjectivité, entre connaissance et existence. Il écrit ainsi : « Il est donc inévitable, et il est salutaire, que la géographie poursuive sa tâche de dresser, par des inventaires, par des cartes précises, par des statistiques serrées, l’image la plus exacte et la plus complète de la Terre. Mais il est bon de nous souvenir que l’objectivité n’est pas par elle-même une garantie de vérité si absolue qu’il faille s’y abandonner sans réserve. Une vision purement scientifique du monde pourrait très bien désigner, comme nous le rappelle Paul Ricœur, une tentation d’abdiquer, un “vertige de l’objectivité”, un “refuge quand je suis las de vouloir et que l’audace et le danger d’être libre me pèsent”. C’est pour nous une obligation morale et un devoir de probité intellectuelle de revenir à la conscience que l’homme moderne tire son objectivité de sa propre subjectivité de sujet, que c’est, en dernier ressort, sa liberté spirituelle qui est juge de la vérité, et qu’il ne peut, sans renoncer à son humanité, aliéner sa souveraineté » (1990, p. 126). Et d’ajouter plus loin : « Les doctrines contemporaines du désespoir et de l’absurde, contrastant avec l’extraordinaire maîtrise technique et scientifique de l’homme moderne, ne sont pas sans rapport avec le désenchantement de notre univers, banalisé par un savoir qui nivelle les différences, éteint les couleurs. Qu’il y ait à notre époque la recherche souvent fervente d’une nouvelle fraicheur de vision, on n’en saurait douter à voir l’art contemporain faire appel à la sensation pure, capter et transmettre son émerveillement devant la vie, sans s’inquiéter du sens, de la liaison logique avec le monde commun » (p. 132). Soit encore, et en définitive : « Résistant à l’esprit de pesanteur qui, au nom d’une raison trop rigide et trop impérieuse, alourdit notre liberté spirituelle, nous avons à sauvegarder, par la poésie ou simplement par une pensée affranchie, la source ou se retrempe sans cesse notre connaissance du monde extérieur. La vie se charge, malgré tous nos barrages intellectuels et toutes les précautions d’un positivisme à courte vue, de rendre aux espaces terrestres leur fraîcheur et leur gloire, pour peu que nous acceptions encore de les recevoir comme un don » (p. 133).
9 Philippe Descola ne manque pas une occasion de souligner qu’aucun anthropologue digne de ce nom n’a jamais rencontré de communauté humaine vérifiant la mise en scène de la fable de Hardin.
10 « Je voudrais attirer votre attention non pas sur le sujet de l’article (la sécurité nationale dans un monde nucléarisé), mais sur le type de conclusion à laquelle ils sont parvenus, à savoir qu’il n’y a pas de solution technique au problème. Une hypothèse implicite et presque universelle des discussions publiées dans les revues scientifiques professionnelles et de vulgarisation est que le problème en débat a [nécessairement] une solution technique. Une solution technique peut être définie comme une solution qui exige un changement uniquement dans le domaine des sciences de la nature, mais qui n’exige aucun changement ou presque dans le domaine des valeurs humaines ou de la morale. De nos jours (mais pas dans le passé), les solutions techniques sont toujours les bienvenues. En raison des échecs antérieurs de la prophétie, il faut du courage pour affirmer qu’une solution technique souhaitée n’est pas possible. Wiesner et York ont fait preuve de ce courage ; en publiant, dans une revue scientifique, ils ont insisté sur le fait qu’une solution au problème ne pouvait pas être trouvée dans les sciences de la nature. […] Qu’ils aient eu raison ou non n’est pas le sujet du présent article. Il s’agit plutôt de souligner l’importance du concept d’une catégorie de problèmes humains que l’on peut appeler “problèmes sans solution technique” et, plus précisément, de l’identification et de la discussion de l’un d’entre eux. »
11 « Le problème démographique n’a pas de solution technique ; il nécessite une extension radicale de la moralité ».
12 Terme dont le sens le plus fréquent est « délicat », « épineux », « difficile », « plein de pièges ou de complications ».
13 Expression qui peut se lire de deux manières équivalentes : ou bien, la politique se réduit à l’exercice ou l’activité de l’homme politique, entendu comme professionnel de la politique (l’élu du peuple) ; ou bien la politique, entendue comme l’activité de ceux que l’on nomme « les politiques », recouvre à elle seule le champ du politique.
14 D’une certaine manière, nous ne faisons ici que généraliser l’analyse de René Passet sur l’économie qu’il qualifiait de « science des choses mortes », mais en l’étendant au travail plus général des experts à propos des problèmes complexes et multiacteurs liés au vivant.
15 Nous pourrions même parler d’âge des problèmes sans cause (simple) et sans solution (simple), afin de souligner combien les causes sont parfois multiples et enchevêtrées, au point de ne pouvoir démêler l’écheveau des interactions à l’origine des problèmes apparents.
16 Connus sous le nom de Moonshot, les projets de Google X témoignent ainsi d’un optimisme technophile sans borne, puisqu’ils visent à « trouver des solutions radicales à des problèmes majeurs concernant des millions de personnes ». Ils ambitionnent par exemple de résoudre les problèmes d’embouteillage et d’engorgement des centres urbains en recourant à des plateformes aéroportées pour le transport de marchandises. De tels projets high-tech exercent une telle fascination sur les esprits, que les incidences potentiellement néfastes et les transferts d’opportunité de ces « solutions » ne troublent visiblement pas grand monde.
17 Nous préférons recourir à ce terme plutôt qu’à celui de subjectif, souvent très péjoratif, surtout quand il est comparé à celui d’objectif ; ce terme a l’avantage de rappeler que le problème correspond, pour celui qui le vit comme tel, à un obstacle par rapport au projet qu’il poursuit. La dimension proprement relationnelle du problème s’avère ainsi soulignée.
18 Rappelons que la stratégie peut se définir très simplement comme « l’art de parvenir à ses fins ». Aussi pose-t-elle au premier chef et de manière dialectique la question des fins à atteindre et des moyens pour y parvenir (Brédif et Tabeaud, 2013).
19 Terme formé sur le principe de la systémique, à concevoir comme approche pratique d’appréhension des problèmes. Ce terme nous paraît préférable à celui de « problématologie », par ailleurs déjà utilisé par Michel Meyer comme « philosophie du questionnement sur les êtres et les choses ». À notre connaissance, ce terme apparaît pour la première fois en page 88 de la thèse de Bernard Motulsky (1978), intitulée Du système au problème. Essai sur les implications épistémologiques de la systémique. Dans sa recherche d’une épistémologie systémique qui évite la réification du système – le système considéré en soi comme un « objet à part entière » au lieu d’être envisagé comme une tension entre un « observacteur » et une difficulté que celui-ci rencontre –, Motulsky préconise de substituer à l’épistémologie objective dominante une épistémologie problémique.
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