Le désespoir climatique, conséquence logique d’un commun mal traité
p. 313-323
Résumé
Plus « le climat » est élevé au rang de « bien commun de l’humanité », plus « l’inaction collective » face à la menace climatique suscite le désespoir. Pour s’extraire de cette logique infernale, l’article procède par paliers de décompression successifs, interrogeant les fausses évidences pour mieux redéfinir les conditions d’un véritable commun de projets autour de la qualité de l’atmosphère.
Texte intégral
Introduction
1S’il fallait en retenir un seul, ce serait le climat. Avec lui, en effet, les êtres humains ne sont-ils pas tous concernés, tous affectés, tous responsables, objectivement ? Des environnementalistes aux experts engagés dans les travaux du Giec en passant par maints décideurs politiques et responsables d’organisations privées, chacun, ou presque, ne reprend-il pas d’une même voix : « le climat est un bien commun, de tous et pour tous » ? En ces temps d’incertitude et de fractures, nombreuses, entre les humains, « le climat » ne se présente-t-il pas comme le parangon des biens communs ? Le seul à même, peut-être, de nous mettre d’accord ?
2Étrangement téméraire, dans ces conditions, celui qui ose douter de la robustesse du lien couramment établi entre bien commun et climat. De prime abord, trois raisons impérieuses font hésiter à quitter le droit chemin d’une opinion aussi largement partagée. La réalité physique de l’atmosphère terrestre, une et indivisible : sa dynamique globale, régie par un ensemble de processus en interaction, fonde l’idée de système climatique à l’échelle planétaire. Le statut juridique de l’atmosphère ensuite, bien ni privé ni public, élevé par les économistes au rang de « bien commun », non exclusif par nature, mais donnant lieu à une situation de rivalité depuis que les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique sont mises en cause dans son évolution. Enfin, la manière unifiée dont le problème du réchauffement climatique a été formulé dès le départ par la négociation internationale, ce que les spécialistes nomment son « cadrage », à savoir une pollution globale d’origine anthropique requérant une solution elle-même globale.
3Face à une telle conjonction d’arguments, la déconvenue est nécessairement grande quand l’engagement du politique ne paraît pas à la hauteur des enjeux. Dans les marches citoyennes visant à « sauver le climat », on continue de dénoncer « l’inaction du politique » et de réclamer que « les États prennent enfin les décisions qui s’imposent ». Ce décalage avec la « catastrophe annoncée par les scientifiques » suscite les commentaires les plus désabusés parmi les observateurs et les chercheurs engagés : une « dissonance cognitive » caractérisée1 ; un véritable « schisme de réalité »2 ; le résultat du travail de sape organisé par de puissants lobbies3.
4Une autre clé de lecture existe cependant pour rendre compte des résultats mitigés de la négociation internationale, sous réserve de considérer à nouveaux frais les termes « climat » et « commun », et le lien établi entre eux. La mettre au jour suppose de procéder par paliers successifs, tant s’avèrent épaisses les formations nuageuses entourant le sujet.
En finir avec le bien commun « climat » non négociable
5Dans son ouvrage Économie du bien commun (2016), Jean Tirole consacre un chapitre entier au défi climatique. Selon lui, deux facteurs permettent d’expliquer l’attitude irresponsable4 des humains par rapport au climat : « l’égoïsme vis-à-vis des générations futures et le problème du passager clandestin » (p. 272). Aussi, pour le lauréat du prix Nobel d’économie de 2014, la seule riposte efficace consiste à inciter les acteurs économiques à internaliser les dommages qu’ils occasionnent en produisant des GES. Seul un prix du carbone suffisamment élevé, donc dissuasif, compatible avec l’objectif des 1,5 à 2 °C d’élévation de la température moyenne de l’atmosphère terrestre d’ici la fin du xxie siècle, peut permettre une internalisation des externalités négatives. Classique, en économie de l’environnement, cette analyse et cette approche supposent cependant de transformer le problème climatique pour ne plus l’envisager que comme une question d’excès de GES dans l’atmosphère. Cette « traduction » dispense de toute interrogation sur la notion de climat.
6Les sciences de la nature identifient un « système climatique », soit un ensemble de processus en interaction qui permettent de modéliser la dynamique de l’atmosphère. Depuis quelques années, ce système climatique global fait office de « climat global de la Terre », bientôt assimilé au « climat de la Terre5 ». Il faut bien voir cependant que c’est à la faveur d’une dérive sémantique et d’un raccourci pour les besoins de la communication grand public que ce « système climatique global » est devenu « le climat ». Des raisons de fond s’opposent à une telle simplification, qu’il convient de mettre au jour à partir des deux grandes manières possibles d’envisager un climat. De l’Antiquité grecque jusqu’à nos jours, une première approche consiste à décrire des climats qui se réfèrent à un espace géographique donné et se caractérisent par des paramètres atmosphériques spécifiques (direction des vents dominants, valeur et saisonnalité des températures, abondance et distribution des pluies au cours de l’année, nombre de jours de gel…). On reconnaît ainsi des climats froids par contraste avec des climats chauds ; des climats de basses latitudes par contraste avec des climats de hautes ou de moyennes latitudes ; des climats océaniques par contraste avec des climats continentaux… Au sein de ces grands ensembles, la typologie s’affine : par exemple, pour les basses latitudes, il est classique de distinguer des climats désertiques chauds, des climats tropicaux à saisons alternées et des climats équatoriaux. Ainsi, dans cette approche descriptive, un climat se définit, en toute rigueur, comme « la série des états de l’atmosphère au-dessus d’un lieu donné, dans leur succession habituelle ». En ce sens, la notion de climat ne peut pas être étendue aux dimensions de la Terre ; elle est locale ou régionale et se décline nécessairement au pluriel. Notons au passage que puisqu’il s’agit d’un état statistique moyen de l’atmosphère (généralement défini sur une durée longue, de plusieurs décennies), un climat ne constitue pas à proprement parler une réalité matérielle accessible à l’expérience directe, même si ses conséquences, ses variations ou ses ruptures, elles, sont bien détectables, comme l’attestent par exemple des formes de végétation particulières (comme le maquis, la garrigue, le matorral ou le chaparral pour les climats méditerranéens) ou encore les différences enregistrées d’une période à une autre dans les dates de récolte en agriculture.
7Une seconde approche, plus récente dans l’histoire de la climatologie, consiste à expliquer un climat. Il s’agit cette fois de comprendre comment l’ensemble des mécanismes et des processus en interaction à l’échelle du système-Terre (relations entre les différents compartiments terrestres ; circulation des masses d’air et des masses d’eau ; bilan énergétique global…) permet de produire aux échelles locale et régionale un climat aux caractéristiques spécifiques. Un climat apparaît alors comme la manifestation locale/régionale d’un système global. Dans cette approche explicative, le « système climatique global » correspond au processus ou à la somme de processus en interaction ; quant aux climats, ils sont autant d’expressions ou de résultantes locales de cette somme de processus. Il n’est donc pas possible de considérer que « le système climatique global » a valeur de « climat de la Terre », sauf à prendre le processus pour le résultat.
8En conséquence, parler de climat global de la Terre, ou bien de climat au singulier relève de la commodité de langage, mais n’a pas de réel fondement.
9Ce raccourci est dommageable dans la mesure où il fonde l’idée d’un climat considéré comme une extériorité surplombante, une entité à part entière et « objective » que les humains ont eu la malencontreuse idée de provoquer, tels des apprentis-sorciers, et dont ils doivent se préparer, en retour, à subir les rétroactions négatives. Deux conséquences en découlent pour qui se préoccupe de l’efficacité de l’action. Cette approche dominante du « climat » conduit à faire de ce dernier un bien commun en soi, qui ne se discute pas et avec lequel il s’agit encore moins de négocier. Un bien commun chatouilleux (comme dirait la philosophe Isabelle Stengers6), envisagé avant tout sous l’angle des risques et des menaces, et que l’hubris des humains a inconsidérément réveillé ; un bien commun substantiel7 qui impose avant tout le respect aux humains et des règles non négociables ; un bien commun qui n’incite guère à s’occuper de lui autrement que dans les termes d’une réduction des impacts anthropiques sur le système-Terre, peu ou prou identifié à la figure de Gaïa. Au même titre que « la biodiversité », « le climat » est un produit de la globalisation des idées ; si l’unicité du terme flatte le projet universaliste, il est douteux qu’elle aide à relever les défis liés aux changements climatiques.
Reconnaître l’insuffisance des solutions globales
10À première vue, la formulation du problème du réchauffement climatique a la rigueur et la logique implacable d’un énoncé mathématique. La situation se résume à un schéma cause-conséquences aussi simple qu’imparable : une cause unique ou en tout cas prépondérante, les émissions excessives de GES d’origine anthropique, pour une atmosphère une et indivisible ne connaissant pas de frontière, aboutit à un déséquilibre énergétique à l’échelle planétaire ; à mesure que s’accumulent les GES, la température moyenne de la Terre s’élève (la planète émet moins de chaleur qu’elle n’en emmagasine) ; un ensemble de conséquences néfastes, de risques et de menaces considérables est censé en résulter (élévation du niveau de l’océan, accroissement du nombre et de la fréquence des événements climatiques extrêmes…). À chaque édition d’un nouveau rapport du Giec, avec le renfort de modèles mathématiques toujours plus sophistiqués, ces risques et ces menaces n’ont cessé d’être raffinés, leur gravité étant étroitement corrélée à la concentration de GES dans l’atmosphère. La notion de réchauffement global s’est ainsi progressivement muée en « changement climatique », pour revêtir depuis quelques années les atours du « dérèglement climatique » et culminer récemment avec l’idée de « disruption climatique ».
11La possibilité de formuler le problème climatique selon une chaîne de causes à effets aussi courte explique sans doute pourquoi tant de responsables et de militants font comme si, effectivement, « le problème était connu ». Face au problème global, il ne reste plus, nous dit-on, qu’à trouver urgemment une solution elle-même globale. Sauf que cela fait plus d’un quart de siècle8 que les solutions globales se refusent catégoriquement. Après avoir placé de grands espoirs dans le protocole de Kyoto, la consternation devait l’emporter en 2009, lors de la Conférence des parties de Copenhague (COP15), devant l’incapacité des États à s’accorder sur un mécanisme de répartition du « partage du fardeau ». Les négociateurs de la conférence de Paris de 2015 ont su tirer les bons enseignements de cet « échec », en se gardant bien de rechercher et de prescrire une solution globale, manifestement introuvable – qu’elle relève du droit, de l’économie ou de la science. Plutôt que de s’évertuer, une fois de plus, à trouver une réponse collective au problème, à grands renforts de clés de répartition, de règles et de mécanismes coercitifs, ils ont renoué avec l’esprit du Commun. D’une part, en parvenant à construire un consensus autour d’un objectif politique partagé de limitation de la hausse de la température terrestre ; d’autre part, comme n’a pas manqué de le souligner Laurence Tubiana, la négociatrice en chef de la COP21, en reconnaissant la nécessité, pour atteindre l’objectif visé, que s’impliquent, aux côtés des États, les autres acteurs de la société (entreprises, collectivités, territoires, ONG…). Considérable, la rupture dans l’approche a échappé à beaucoup de commentateurs et d’experts déplorant comme d’habitude l’absence de mesures contraignantes et donnant à voir, par là même, la confusion qu’ils entretiennent entre collectif et commun…
12Les vieux réflexes reprenant rapidement le dessus, il est intéressant de noter que les dernières marches citoyennes en faveur « du climat » exhortent à nouveau les États à tenir leurs engagements et à trouver une solution globale au problème climatique… La dynamique du Commun inaugurée par la COP21 a manifestement du mal à se concrétiser et à se poursuivre. Par construction, le cadre onusien, où seuls les États sont considérés comme des parties légitimes, n’est pas adapté à l’émergence d’un commun de projets étendu à un ensemble diversifié de parties prenantes ; s’accorder sur un objectif global à atteindre constituait assurément une bonne chose, mais il n’en restait pas moins à construire le ou les chemins permettant d’y parvenir effectivement. Avec la multiplication, un peu partout et à différentes échelles, des clubs d’entreprise, de métropoles et de villes de diverses tailles, d’associations et de territoires engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique, un seuil de percolation sera sans doute atteint prochainement, qui conduira ces différentes familles d’acteurs à ressentir le besoin d’inventer, en complément du cadre onusien toujours indispensable, un autre espace de rencontre, de communication et de négociation leur permettant de relancer, sur de nouvelles bases, la dynamique du Commun.
Refonder l’approche : mobiliser les dimensions projectives du problème climatique
13Pour tenter d’expliquer « l’inaction collective » face au réchauffement climatique (ces derniers temps, médias et commentateurs parlent plus volontiers encore de « désastre », de « catastrophe », voire de « cataclysme climatique »), les chercheurs en sciences sociales invoquent le rôle joué par les climatosceptiques. Inféodés aux lobbies industriels, ceux-ci seraient parvenus à semer le trouble dans les esprits du quidam, lui fournissant des prétextes pour mettre en doute l’institution scientifique9. Curieusement, peu d’observateurs notent que cette lecture du problème se déploie selon un strict régime de vérité. La science officielle incarne la vérité, cependant que la fausse science tente de brouiller l’entendement du profane en inventant une prétendue controverse10.
14Dès 2010 cependant, un groupe de scientifiques établissait un rapport, connu sous le nom de Rapport Hartwell11, dans lequel ils affirmaient que le changement climatique ne pouvait être entièrement décrit selon des termes scientifiques, en raison même de sa complexité constitutive et de son ampleur. Ils le rangeaient même dans une catégorie spécifique de problèmes, les « tricky problems ». À peu près au même moment, Elinor Ostrom (200912) publiait un rapport dans lequel elle considérait que le caractère polycentrique du changement climatique en faisait un problème d’action redoutable, face auquel il était vain de rechercher une solution unique et globale.
15Ces réflexions et nos propres travaux13 montrent combien est indue la comparaison classiquement pratiquée entre réchauffement climatique et trou dans la couche d’ozone. Pour ce dernier, il a été possible d’identifier un nombre limité d’industries responsables de la production de chlorofluorocarbures (CFC), de leur trouver des molécules de substitution et d’établir une convention internationale interdisant progressivement leur usage ; en bref, d’y opposer une « solution » mêlant les ressources de la technique, du droit et de l’économie. Pour les GES, les choses sont évidemment beaucoup plus difficiles : les sources de dioxyde de carbone sont légion et les processus qui les génèrent, incroyablement imbriqués. Autant l’énoncé scientifique apparent du problème s’avère simple, autant il masque une dynamique incroyablement multiple et complexe. Le problème climatique, tel que le caractérisent les scientifiques, est donc loin d’épuiser le problème climatique, tel qu’il se développe dans la réalité de l’action humaine, sociale et stratégique. Pour qui souhaite intervenir sur le réchauffement climatique, la question « comment faire ? » n’est donc en aucun cas réductible à un problème de science et de vérité, mais renvoie à un redoutable problème d’action, et à ce titre relève du registre de la stratégie.
16Retrouver cette dimension stratégique du problème permet de poser des questions très importantes pour l’action, à savoir : pour qui est-ce un problème ? En quoi est-ce un problème ? À quelles conditions les acteurs seraient-ils prêts à s’en saisir ? L’objectif de réduction des émissions de GES est-il mobilisateur en soi ou bien convient-il de l’inscrire dans des projets plus larges, de l’intégrer à des finalités davantage porteuses ?
17Envisager le problème climatique sous cet angle n’est toutefois pas acceptable pour beaucoup d’acteurs investis dans la lutte contre le réchauffement climatique ; ceux-ci craignent que de semblables interrogations fragilisent encore plus l’engagement des décideurs politiques. S’il faut en effet laisser entendre que le problème pourrait bien être vécu différemment selon les personnes, la prise de risque leur paraît exorbitante. Par crainte de ce que pourrait laisser entendre une relativisation du problème, on préfère donc ne retenir que ses dimensions objectives. Mais il faut bien réaliser que ce renoncement se paie au prix fort, puisqu’il a pour conséquence que seul un nombre limité de sachants est chargé de définir le problème et de concevoir des « solutions » au problème « climat ». Pas étonnant, dès lors, que la « base » puisse donner l’impression d’être peu mobilisée !
18Il ne faut pourtant pas chercher bien loin pour comprendre que nombre d’acteurs sont prêts à agir contre le réchauffement climatique pour d’autres raisons que celles classiquement mises en avant par celles et ceux qui exhortent à agir en brandissant les menaces consécutives au « dérèglement climatique ». Comme nous l’avons montré ailleurs14, de multiples initiatives locales prennent en compte aujourd’hui le réchauffement climatique et tentent de réduire les émissions de GES ; mais cet objectif ou cet aspect correspond rarement au moteur principal de l’action ; il ne constitue souvent qu’un motif induit ou collatéral d’un projet visant tantôt à améliorer la qualité de l’air, tantôt à réduire la facture énergétique des ménages, tantôt à favoriser les pratiques de covoiturage et d’autopartage, tantôt à privilégier une agriculture ou une foresterie de proximité et de qualité… L’amélioration de la santé des populations, le renforcement de l’autonomie alimentaire, la réduction de la dépendance aux énergies fossiles, l’invention de nouvelles formes de convivialité et de solidarités territoriales sont autant de motivations fortes et de finalités stratégiques qui transforment en profondeur les structures sociales, économiques et relationnelles, et au travers desquelles l’adaptation au changement climatique et la réduction des émissions de GES trouvent des réponses totalement innovantes, car intégrées très en amont à cette dynamique de projet.
19La polarisation sur les seules dimensions objectives du problème climatique ne conduit pas seulement à focaliser l’attention sur des politiques et des mesures dédiées, nécessaires et utiles, mais manifestement insuffisantes pour gérer le problème ; elle a surtout pour effet de négliger les dimensions projectives du problème climatique, assurément plus difficiles à accompagner et à quantifier, mais qui offrent des leviers d’action et de changement considérables et un potentiel majeur de réduction des GES. Paradoxalement, le fait d’élever « le climat » au rang de « bien commun en soi » empêche d’accueillir positivement les objectifs et les projets susceptibles de contribuer, même par des voies détournées, à la réduction des émissions de GES. La reconnaissance de ces autres voies et projets permettrait pourtant de réunir une communauté de prise en charge autour du réchauffement climatique beaucoup plus large que celle que parviennent à mobiliser les dispositifs dédiés ayant pour finalité première de réduire les émissions de GES. Le désespoir climatique qui s’empare de certains esprits constitue donc un excellent révélateur de l’inadéquation de la pensée stratégique au problème considéré. Soit encore, d’une approche erronée qui confond le commun avec le semblable15, au lieu de l’envisager comme un processus de coconstruction et le résultat de ce processus, l’important étant que chacun apporte sa pièce à l’édifice, quand bien même la nature des contributions et les voies suivies pour ce faire différeraient grandement d’un acteur à l’autre.
Conclusion – Renouer avec un projet positif de prise en charge de la qualité de l’atmosphère considérée comme un patrimoine commun
20Changer de cadre. Quitter l’abstraction du « climat » et prendre ses distances avec l’éthique de la responsabilité purement négative qui en découle. Faire un pas de côté. Non pas « sauver le climat », comme si l’enjeu se bornait à réduire coûte que coûte les émissions de GES pour éviter que le ciel ne nous tombe sur la tête. Retrouver le sens de la vie sur Terre. Oui, l’apparition de la vie sur notre planète n’a cessé de modifier la qualité de l’air et la dynamique de l’atmosphère, et les humains s’inscrivent évidemment dans cette continuité longue.
21La qualité de l’atmosphère, qu’est-ce à dire ? Un ensemble de paramètres physico-chimiques, thermodynamiques et météorologiques dont la somme compose le temps qu’il fait, ses processus régulateurs et ses événements rares, aux différentes échelles spatiotemporelles. Oui encore, les humains, depuis des temps immémoriaux, s’emploient, à tout le moins sur des espaces d’ambiances réduits et plus ou moins confinés, à modifier, avec plus ou moins de succès, la qualité de l’atmosphère de manière intentionnelle : haies coupe-vent ; brûleurs et ruissellement artificiel contre le gel ; ambiance boisée pour rafraîchir la température de l’air et fixer des particules en suspension ; jeux d’abri-exposition recherchés par les urbanistes16… Le terme même « climat » en viticulture dit certes les spécificités des conditions naturelles (sol, exposition au soleil, microclimat…) d’une parcelle de vignoble, mais indique aussi que ces conditions ont été orientées, sinon façonnées, par la main de l’homme.
22Dès lors qu’elles ne peuvent plus être considérées comme un donné immuable, la qualité de l’air et la qualité de la dynamique de l’atmosphère de la Terre, aux différentes échelles, entrent progressivement dans la sphère de responsabilité des humains. Comme le dirait le philosophe Michel Serres, il ne dépend plus de nous que ces qualités dépendent de nous. Nous autres humains sommes appelés, ici comme pour d’autres domaines, à devenir les copilotes de la qualité de l’air et de la dynamique de l’atmosphère. L’enjeu ne se limite donc pas à réduire les émissions de GES. Il s’agit, plus fondamentalement, de faire en sorte que le pilotage de certaines dimensions de la qualité de l’air et de l’atmosphère devienne un projet positif et stimulant.
23Chacun d’entre nous étant de facto acteur ou plus exactement co-acteur de ces dimensions, leur prise en charge, au moins partielle, requiert l’existence, à différentes échelles, de procédures et de lieux permettant à chacun de jouer son rôle et de négocier son action en vue d’une résultante globale plus satisfaisante. En complément des régulations apportées par les États et le Marché, de nouvelles formes de gestion en commun ou en patrimoine commun s’avèrent donc nécessaires. Des formes favorisant la mise en débat des attentes relatives à la qualité de l’air et de l’atmosphère portées par les différents types d’acteurs ; des formes susceptibles de faciliter l’expression d’un dessein commun à différentes échelles géographiques ; des formes permettant de confronter et d’harmoniser les offres et demandes de qualité des différents acteurs afin qu’une résultante globale de l’action, favorable à la réalisation de ce dessein commun, en découle. La négociation climatique se développant actuellement dans un cadre onusien où les États sont pratiquement les seuls acteurs légitimes, de nouveaux espaces de rencontre et de négociation doivent donc être inventés pour permettre l’expression d’un dessein commun et d’une prise en charge en commun autour de la qualité de l’air et de l’atmosphère.
24La complexité des mécanismes et des processus en jeu dans la dynamique de l’atmosphère invite certes à la modestie. Dans un premier temps, il est souhaitable que les projets de pilotage ou de copilotage de certains paramètres de la qualité de l’air et de la dynamique de l’atmosphère s’approfondissent à des échelles locales, là où les acteurs auront davantage de facilité à s’accorder sur les aspects qu’ils entendent maintenir, améliorer ou régénérer, pour que continue de briller l’espérance.
Notes de bas de page
1 V. Masson-Delmotte, Climat : le vrai et le faux, Paris, Pommier, 2011.
2 S.Aykut,A. Dahan, « Le régime climatique avant et après Copenhague : sciences, politiques et l’objectif des deux degrés », Natures Sciences Sociétés, 19/2, 2011, p. 144-157.
3 N. Oreskes, E. M. Conway, Les marchands de doute, Paris, Pommier, 2014.
4 J.Tirole, Économie du bien commun, Paris, PUF, 2016 ; le qualificatif est de l’auteur cité.
5 5Valérie Masson-Delmotte précise : « Le climat correspond à l’intégrale des conditions météorologiques à la surface de la planète » (V. Masson-Delmotte, Climat : le vrai et le faux, op. cit., p. 27). Dans son rapport Climate Change 2013. The Physical Science Basis (Cambridge University Press, 2014), le GIEC identifie « l’état du système climatique mondial » au « climat », p. 1450.
6 C’est au système-Terre dans son ensemble qu’Isabelle Stengers applique ce terme, mais il est clair que le changement climatique joue pour beaucoup dans la théorisation revisitée de Gaïa que développent certains chercheurs en sciences sociales. Voir I. Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris, la Découverte, 2009.
7 H. Brédif, D. Christin, « La construction du commun dans la prise en charge des problèmes environnementaux : menace ou opportunité pour la démocratie ? », [enligne], VertigO, 9/1, 2009 (http://vertigo.revues.org/8489).
8 Si l’on prend comme point de départ la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) adoptée en juin 1992 lors du sommet de la Terre de Rio de Janeiro.
9 B. Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, 2015.
10 Du film d’Al Gore de 2005 (An Inconvenient Truth, traduit en français par Une vérité qui dérange) à l’ouvrage Climat : le vrai du faux (2011) de la climatologue Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du Giec (en charge des aspects scientifiques du système climatique et de l’évolution du climat), la question climatique est principalement instruite selon un régime de vérité.
11 G. Prins, I. Galiana, C. Green, M. Hulme, A. Korhala, R. Pielke Jr, S. Rayner, D. Sarewitz, N. Stehr, H. von Storch, The Hartwell Paper : A New Direction for Climate Policy After the Crash of 2009, Oxford, Joint research paper of the Institute for Science, Innovation and Society and the MacKinder Programme for the Study of Long-Wave Events, 2010.
12 E. Ostrom, A Polycentric Approach for Coping with Climate Change, World Bank Policy Research Working Paper, 5095, 2009.
13 H. Brédif, M. Tabeaud, « Entre climat et stratégie, une relation problématique », EspacesTemps.net, 2013 [enligne] (http://www.espacestemps.net/articles/entre-climat-et-strategie-une-relation-problematique) ; ibid, 2015.
14 H. Brédif et al., « Redéfinir le problème climatique… », art. cité.
15 F. Jullien, De l’universel. De l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Paris, Points, 2011.
16 J.-P. Vigneau, Géoclimatologie, Paris, Ellipses, 2000, p. 306.
Auteur
-
Hervé Brédif
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UFR de géographie – Laboratoire LADYSS, UMR CNRS 7533
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