Les créoles portugais ou l’autre frontière de la lusophonie : un aperçu de la dimension créole de l’œuvre de Paul Teyssier1
p. 123-132
Texte intégral
J’écoute au fond de moi le chant à voix d’ombre des saudades. [...]
C’était très loin dans le temps et l’espace, et la mer était pacifique. [...]
Mon sang portugais s’est perdu dans la mer de maNégritude.
« Élégie des saudades. » Léopold Sédar Senghor
1Dans cet article2, nous étudierons la dimension créole de l’œuvre de Paul Teyssier. En effet, le célèbre lusitaniste, intéressé par tout ce qui avait trait au fonctionnement, au rayonnement et à l’histoire de la langue portugaise, ne pouvait pas manquer de se pencher sur les créoles dérivés de l’idiome lusitanien.
2Nous verrons tout d’abord que la prise en compte du fait créole est, depuis longtemps, une constante de la pensée de Paul Teyssier et de l’œuvre qu’il a consacrée à la langue portugaise et au monde lusophone.
3Mais notre savant ne s’est pas contenté de prendre en compte l’existence des créoles à base portugaise dans ses écrits : il a lui-même produit plusieurs travaux à caractère scientifique consacrés à ces idiomes. Dans une seconde partie, nous examinerons l’apport de Paul Teyssier à la recherche en créolistique.
4Enfin, comme tout bon chercheur, Paul Teyssier s’est préoccupé de transmettre ses idées et sa passion du portugais en général et des créoles en particulier. Nous nous intéresserons donc à la façon dont il a contribué à donner une place aux créoles à base portugaise au sein du système d’enseignement français, et par là même à offrir un début de reconnaissance à ces idiomes trop souvent considérés comme les parents pauvres du monde lusophone.
La prise en compte du fait créole
1. Où Paul Teyssier entend des mots portugais dans un endroit où il ne s’y attendait pas
5Nous sommes dans les années 1950, quelque part dans les bolons de l’ancien gouvernorat de Casamance. La nature est exubérante et les routes embrouillées. Paul Teyssier, recteur de l’université de Dakar, et son chauffeur se demandent s’ils ne se sont pas perdus. Le conducteur du véhicule hèle alors un passant et l’apostrophe en ce terme : « kunpanheru ! »/kũpa’ñeru/. L’oreille de notre recteur lusitanisant frémit lorsqu’il entend son acolyte employer ce mot, évidemment dérivé du portugais companheiro, « compagnon » : au fin fond du Sénégal, alors colonie française, au milieu du xx e siècle, les Casamançais utilisent un créole à base portugaise comme langue de communication interethnique3. Quelque quarante ans plus tard, quand Paul Teyssier me racontait l’anecdote dans son appartement de Meudon, sa voix était encore empreinte de surprise et d’émotion au souvenir de cet épisode où il avait pu entendre ses amis casamançais, catholiques et parfois polygames (« on épouse une femme à l’église et les autres ? - c’est la coutume », avait rétorqué un habitant du cru à l’universitaire gaulois ébahi) converser entre eux dans un idiome dont la majorité des mots dérivaient de la langue de Camoens. Il est quasi certain que Paul Teyssier avait déjà entendu parler de l’existence de créoles à base portugaise avant cette aventure casamançaise. Néanmoins cet épisode, entendu de la bouche du Maître, montre bien que très tôt, le linguiste spécialiste du portugais qu’il était a été également sensible à l’importance toute particulière que revêtent les créoles au sein du monde culturel lusophone.
2. L’affirmation de l’importance des créoles
6De fait, dans chacune des synthèses qu’il consacre à la langue portugaise ou à la latinité, Paul Teyssier ne perd jamais une occasion de souligner l’importance des langues créoles dérivées du portugais ou de ses sœurs romanes :
- dans son article intitulé « Les frontières de la latinité » (Teyssier, 1984a : 11-12), « les créoles à base romane » constituent la « quatrième frontière » des onze que l’auteur recense et Paul Teyssier insiste sur le fait que les créoles ne sont pas des « langues européennes abâtardies » mais bien des « langues nouvelles », une prise de position qui reste encore d’actualité puisque j’ai moi-même entendu dire en 2001 par un linguiste patenté que « le capverdien est du portugais dégénéré ».
- dans son « Que sais-je ? », consacré à L’Histoire de la langue portugaise, il affirme que « la description et l’analyse [des créoles africains d’origine portugaise] sont du plus grand intérêt » (Teyssier, 1980 : 123).
- les créoles d’Afrique et d’Asie, traces du « portugais sur la route des Indes », sont également dûment mentionnés dans « La langue portugaise dans le monde » (Teyssier, 1984b : 13-16), dans « A língua portuguesa no mundo » (Teyssier, 1990 : 257-258, 262), dont le contenu est sensiblement différent de la version francophone, ainsi que dans « Histoire externe de la langue [portugaise] » (Teyssier, 1994 : 465-466).
7La prise en compte du fait créole est donc récurrente dans l’œuvre de Paul Teyssier. Si l’on récapitule le contenu de ses publications à caractère généraliste, il ressort que notre lusitaniste défend deux idées fondamentales à propos des créoles :
- d’une part l’autonomie grammaticale de ces langues vis-à-vis du portugais, qui fait qu’elles « se situent en dehors du domaine de la langue portugaise »4, dans une sorte de « périphérie (« cercania ») marginale » (Teyssier, 1990 : 262).
- d’autre part l’intérêt des créoles pour la compréhension de l’histoire de la langue portugaise, et plus particulièrement de la variété que Paul Teyssier appelle « le portugais d’outre-mer » (Teyssier, 1984b : 14-15), c’est-à-dire le portugais véhiculaire, parlé par les marins portugais tout au long des côtes africaines, asiatiques et brésiliennes et qui est probablement à l’origine de nombre de particularités lexicales qui distinguent le portugais du Brésil (pBr.) et les créoles à base portugaise d’une part, du portugais européen (pe.) d’autre part.
8Exemple : les signifiés chien, dire, il y a, correspondent respectivement à : -cachorro,falar5, tem, en pBr.
9= katchor, fla, tem/kɐ’tjor,’flɐ,’t/en créole capverdien santiagais.
10ǂ câo, dizer, há, en pe. où cachorro, falar, tem, signifient chiot, parler, il a.
11On voit ici très nettement, dans ces exemples que Paul Teyssier avait relevés dans ses commentaires manuscrits à ma thèse doctorale consacrée au créole capverdien de Santiago6 que les séries santiagaise et brésilienne ont même origine et s’opposent toutes deux au portugais européen : l’hypothèse du portugais d’outre-mer permet d’expliquer élégamment les points communs constatés entre le portugais brésilien et le créole afro-portugais considéré.
La recherche
1. Les articles de créolistique
12À ma connaissance, Paul Teyssier a publié deux articles de linguistique consacrés exclusivement aux créoles à base portugaise :
- Le système des personnes dans les créoles portugais d’Afrique : étude génétique » (Teyssier, 1988), abrégé ici en SP.
- La négation dans les créoles portugais » (Teyssier, 1986, 1990), abrégé ici en N.
a) Le cadre méthodologique employé et ses limites
13Paul Teyssier est, de par sa formation (Agrégé de Grammaire en 1937) et son goût pour l’histoire de la langue portugaise, un homme des livres : n’a-t-il pas consacré sa thèse doctorale (soutenue en 1956) à La langue de Gil Vicente (Teyssier, 1959), le plus célèbre auteur de théâtre portugais, dont les œuvres remontent au xvi e siècle ? Habitué à la consultation des documents écrits, c’est exclusivement vers ceux-ci que Paul Teyssier se tourne lorsqu’il entreprend des recherches sur des créoles. Or, contrairement au portugais, les créoles qui en sont issus ne disposent pas d’une riche littérature écrite : au cours des années 1980, c’est-à-dire la période où Paul Teyssier a produit ses deux articles, plusieurs des idiomes concernés n’étaient attestés que dans un nombre de publications inférieur aux doigts d’une seule main.
14Comme Paul Teyssier s’est fondé uniquement sur ces sources écrites et n’a lui-même jamais effectué d’enquêtes de terrain pour compléter ces mêmes sources (peut-être n’en avait-il pas le temps ou bien l’exercice ne l’attirait-il guère ?), ses analyses se trouvent limitées par le manque d’informations disponibles. Il est d’ailleurs lui-même conscient de cette limite : aussi déplore-t-il à plusieurs reprises dans SP. l’« insuffisance des exemples », liée au manque de « monographies » consacrées aux créoles à base portugaise du golfe de Guinée (Teyssier, 1988 : 473-477).
15Enfin, la fiabilité parfois très relative des sources l’amène même à commettre une erreur manifeste, lorsqu’il explique dans SP. que les Angolars parlent « une langue bantoue » (Teyssier, 1988 : 462), erreur qui sera d’ailleurs rectifiée dans N., élaboré après le précédent article (bien que publié à une date antérieure), où Paul Teyssier affirme que « dans [l’île de São Tomé] sont parlés deux créoles bien distincts : le são-tomense et l’angolar » (Teyssier, 1986 : 594). Évidemment, Paul Teyssier ne disposait pas encore de la monographie de référence de Philippe Maurer (1995) sur l’angolar, laquelle lui aurait permis de se faire une idée plus exacte de la nature de cette langue et d’intégrer les pronoms dudit créole aux tableaux de comparaisons qu’il a élaborés dans SP... Les limites des articles de Paul Teyssier sont donc dues à l’insuffisance de ses sources et bien entendu au caractère pionnier de sa démarche.
b) Intérêt des analyses produites
16Cependant, dans les deux articles considérés, Paul Teyssier fait aussi montre de sa grande intelligence linguistique, et en particulier de ses capacités de synthèse. Dans les deux cas, le lusitaniste compare entre eux des créoles à base portugaise à propos d’un point précis de grammaire :
- le système des pronoms personnels (possessifs inclus) dans SP.
- la négation dans N.
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17À propos des pronoms personnels, le principal intérêt de la comparaison est sa grande clarté : Paul Teyssier a élaboré un modèle unique de tableau permettant d’inclure l’ensemble du système des pronoms personnels de chacun des créoles analysés. Grâce à cette standardisation de la présentation, la comparaison est facilitée et permet à Paul Teyssier de produire une synthèse finale sur les tendances générales du traitement des pronoms personnels lors du passage « du portugais aux créoles » (Teyssier, 1988 : 477), en suivant l’évolution de chacune des personnes grammaticales du portugais dans les idiomes nouvellement formés.
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18Mais c’est dans l’étude de la négation que Paul Teyssier donne vraiment toute sa mesure de linguiste et de créoliste :
- grâce à des recherches bibliographiques minutieuses7, il montre, en comparant les divers créoles portugais connus, la langue des Noirs telle qu’elle est attestée dans le théâtre portugais classique et les usages dialectaux du portugais, que le mot portugais nunca, « jamais », est l’étymon le plus probable du morphème ka de négation verbale employé dans les créoles de Guinée-Casamance et du Cap-Vert (à la seule exception de l’île de Saint-Antoine) et des diverses particules négatives employées dans la plupart des créoles d’Asie : ngka à Malacca, nunca à Ceylan, nungku ou nocke à Java (Teyssier, 1986 : 594, 601)... « L’emploi de nunca comme simple négation [...] provient d’une « dérive » purement portugaise, où le substrat n’a aucune part. Quel substrat pourrait d’ailleurs englober à la fois le pidgin luso-africain de Gil Vicente et des créoles situés en Inde, à Ceylan, à Malacca, à Java et en Chine ? Langues africaines, langues aryennes, langues dravidiennes, malais, chinois... C’est trop pour rendre possible l’explication par le substrat » (Teyssier, 1986 : 601). Le raisonnement se tient et Paul Teyssier illustre parfaitement ici l’intérêt de la démarche comparative : un chercheur qui se cantonnerait exclusivement à l’étude du capverdien (par exemple) pourrait se demander d’où provient la négation verbale ka utilisée dans cette langue. En revanche, si l’on regarde ce qui se passe ailleurs, à savoir en portugais et dans les autres créoles à base portugaise, « il devient évident que le morphème ka des Iles du Cap-Vert [...] se rattache au même ensemble « pancréole », et qu’il représente [...] la syllabe finale de nunca » (Teyssier, 1986 : 601).
- en soi, cette démonstration suffirait à rendre l’article excellent. Mais Paul Teyssier cherche à « aller plus loin » (Teyssier, 1986 : 601). La négation ka des créoles capverdiens et guinéen-casamançais provient du portugais nunca, soit : mais on observe que le mandingue, « une des langues apparemment le [s] plus propres à exercer une influence sur les créoles du
19Cap-Vert et de la Guinée-Bissau [...], possède [...] une série de marqueurs aspectuels négatifs en - ka ou ka. » Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que « beaucoup des linguistes [ayant] abordé ce problème [aient hésité] entre l’explication qui fait dériver ka du portugais nunca et celle qui le rattache aux langues africaines ». Paul Teyssier propose alors une nouvelle manière d’aborder le problème : « les deux explications sont valables et [...] complémentaires. [...] La « dérive » du portugais européen a été, en quelque sorte, récupérée par le substrat africain. Nunca a engendré ka moyennant « un coup de pouce » donné par les langues locales, [c’est-à-dire qu’]un morphème roman et un morphème africain se sont [...] fondus. » Cette explication est particulièrement audacieuse et pertinente : Paul Teyssier, sans la nommer expressément, met ici le doigt sur la notion de croisement linguistique, de plus en plus souvent invoquée à propos de la formation des langues créoles et plus généralement des phénomènes de contacts de langue. Ainsi, peu après la parution de N., le créoliste Alain Kihm, dans un volume d’hommage justement consacré à Paul Teyssier (Kihm, 1987), cautionnera-t-il lui aussi la notion de croisement linguistique à propos de la conjonction complétive kuma, employée en créole de Guinée-Bissao et que l’on peut faire remonter à la fois au mandingue kuma, « parole », et au portugais ancien coma, « comme ».
2. La langue des Noirs
20A côté des deux articles dont nous venons de parler, une autre partie de la production scientifique de Paul Teyssier intéresse également les études créoles : en effet, dans le chapitre v de sa thèse, intitulé Nègres8, Maures et Tziganes (Teyssier, 1959), notre lusitaniste relève les différents passages en « língua de preto », ou « langue des Noirs », dans l’œuvre de Gil Vicente et plus généralement dans le théâtre portugais classique. Il se livre ensuite à une analyse des principales tendances évolutives de l’état de langue attesté dans ces passages et montre clairement que, dans la plupart des cas, la « langue des Noirs », telle qu’elle est attestée dans l’œuvre de Gil Vicente, n’est pas simplement un jargon fantaisiste inventé par l’auteur : en effet, « les particularités que [Paul Teyssier a] notées frappent par leur régularité et leur caractère systématique ». Il est donc quasi certain que, dans ses tirades en « llngua de preto », Gil Vicente « veut [...] reproduire, ou tout au moins évoquer dans ses grandes lignes, le parler réel des esclaves nègres que l’on trouvait en grand nombre au Portugal à [son] époque ».
21Cette conclusion est lourde de conséquences : en effet, si la langue des Noirs telle que nous l’a transmise Gil Vicente est fondée sur un usage réel, on peut légitimement supposer que ce parler portugais propre aux esclaves africains est en quelque sorte, sinon l’ancêtre, du moins un précurseur des créoles portugais modernes. Or, comme Paul Teyssier le remarque en se fondant sur les travaux de Wilhelm Giese (1932), il existe effectivement des points communs entre la « língua de preto » et ce que, en 1959, notre chercheur dénomme « les dialectes portugais créoles, tant africains que brésiliens », à savoir les créoles afro-portugais et le portugais du Brésil.
22Dans la partie de sa thèse consacrée à la langue des Noirs, Paul Teyssier a donc su voir de façon précoce l’importance des témoignages linguistiques fournis par le théâtre portugais de la Renaissance pour étudier le problème de la genèse des créoles [à base portugaise] (Stegagno Picchio, 1981). Ce n’est pas un hasard si La langue de Gil Vicente est mentionnée aussi bien dans le texte que dans la bibliographie du célèbre article d’Anthony Naro, publié en 1978, intitulé « A study on the origins of pidginization » et qui, en se fondant sur les dialogues en língua de preto du théâtre classique portugais, défend l’hypothèse qu’un pidgin proto-portugais se serait formé à Lisbonne puis aurait été exporté en Afrique Occidentale où il aurait servi de lingua franca avant de donner naissance aux créoles afro-portugais.
L’enseignement
1. Le séminaire sur les créoles à base portugaise : une première en France
23En 1982-1983, Paul Teyssier met au programme de son séminaire annuel pour la préparation du DEA de langues romanes, option portugais, un sujet nouveau : l’étude des créoles portugais. En soi, ce thème de réflexion en vaut bien un autre. Mais de fait, l’initiative de Paul Teyssier constitue, à ma connaissance, une première en France : jamais personne avant lui n’avait songé à consacrer un enseignement spécifique à ces idiomes.
24D’ailleurs, l’idée est assez originale pour que Paul Teyssier lui-même ressente la nécessité d’argumenter son choix : « les créoles - écrit-il à l’attention des étudiants susceptibles de lire la plaquette de son programme - éveillent actuellement un vif intérêt parmi les spécialistes de linguistique et de socio-linguistique. Les créoles à base lexicale portugaise méritent d’attirer notre attention. Ils intéressent indubitablement l’histoire de la langue portugaise. » Le contenu des cours est évidemment lié aux préoccupations scientifiques de Paul Teyssier : après une introduction générale sur les créoles à base portugaise, le professeur propose à la réflexion de ses étudiants un aperçu du « système des personnes dans les créoles portugais d’Afrique », une analyse de « la négation dans les créoles portugais », c’est-à-dire le contenu des deux articles qu’il a publiés au cours des années 1980. D’autres séances traitent aussi des « marqueurs d’aspect et de temps » dans ces mêmes créoles, sujet qui semble n’avoir fait l’objet d’aucune publication particulière de la part du Maître.
25Le séminaire consacré aux créoles, limité à une seule année universitaire, ne semble pas avoir profondément influencé les recherches ultérieures menées en France sur la langue portugaise et ses créoles. Aventure sans lendemain, il garde néanmoins une valeur de symbole : Paul Teyssier fut le premier en France à donner des lettres de noblesse aux créoles portugais en les faisant entrer à l’Université.
2. L’encadrement des thèses
26Au cours des deux dernières décennies du vingtième siècle, Paul Teyssier a encadré (en tant que directeur ou membre d’un jury) au moins trois synthèses de troisième cycle consacrées aux créoles à base portugaise :
- Formation et évolution du lexique du créole de Guinée-Bissau et de Casamance, thèse de Jean-Louis Rougé, soutenue en 1985 à l’université Lyon II.
- les quatre volumes, intitulés respectivement La problématique des pidgins et créoles ; Formation et genèse des pidgins et créoles atlantiques ; Créoles à base lexicale portugaise et française : un même génotype ; et Les Créoles de Guinée portugaise : genèse et évolution, et qui constituent le dossier d’habilitation à diriger des recherches présenté en 1992 par Emílio Milton Giusti, enseignant à l’université Lyon II.
- Le créole de Santiago (République du Cap-Vert), c’est-à-dire ma propre thèse, soutenue en 1998 à l’université Paris III.
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27Je laisse à d’autres que moi le soin d’évaluer ou d’examiner mes propres travaux. En ce qui concerne les deux autres disciples créolistes du maître, il est bon de remarquer que la thèse et l’habilitation qu’ils ont présentées n’ont pas été des productions isolées et uniquement destinées à franchir un échelon du cursus honorum universitaire. En effet, aussi bien Jean-Louis Rougé qu’Emílio Giusti ont produit des œuvres qui restent des classiques au niveau mondial pour les spécialistes des créoles à base portugaise. Nous retiendrons en particulier :
- le recueil de Contes Créoles de Guinée Bissau publié sous la direction d’Emílio Giusti (1981), qui fournit aux linguistes intéressés un témoignage extrêmement précieux sur les variétés les plus conservatrices des créoles de Guinée-Bissau et de Casamance ainsi que sur les traditions orales des populations qui pratiquent ces idiomes.
- le Petit Dictionnaire étymologique du kriol de Guinée-Bissau et de Casamance (Rougé, 1988), qui constitue le seul dictionnaire disponible pour les francophones désirant connaître le sens et l’origine des mots les plus couramment employés par les locuteurs du créole afro-portugais de Guinée-Casamance.
- En apprenant le créole à Bissau ou Ziguinchor (Doneux et Rougé, 1988), la première et à ce jour la seule méthode existante pour enseigner la langue considérée à des allophones.
28Evidemment, ces œuvres sont le fruit du génie de leurs auteurs et non celui de Paul Teyssier. Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas considérés, le grand lusitaniste a pris le parti d’accompagner les travaux et les recherches de personnalités qui avaient effectivement quelque chose d’important à dire au sujet des créoles à base portugaise.
29Mais comment Paul Teyssier accompagnait-il concrètement le travail des chercheurs qui venaient lui demander conseil ? N’étant pas habilité à répondre à la place des autres, je me contenterai de livrer ici mon propre témoignage :
- lors de l’élaboration de ma thèse, Paul Teyssier s’est toujours montré à la fois disponible et bienveillant. Il m’a reçu à chaque fois que je le lui ai demandé pour discuter des avancées de mes travaux, il lisait avec grande attention les parties rédigées que je lui soumettais et me faisait des suggestions et des observations généralement extrêmement pertinentes. De plus, il n’a pas hésité à me prêter de nombreux livres afin que je puisse compléter mes investigations. D’après ma propre expérience, il apparaît donc que Paul Teyssier était quelqu’un qui accompagnait au sens propre du terme ses disciples, les soutenant et les encourageant par tous les moyens dont il pouvait disposer.
- il convient aussi d’insister ici sur l’exceptionnelle compétence de Paul Teyssier, dont les connaissances sur la langue portugaise et son histoire étaient véritablement encyclopédiques. C’est à lui que je dois les étymons portugais de plusieurs des entrées de mon Dictionnaire capverdien-français (Quint, 1999 : XII). Qui d’autre que lui aurait mieux pu me certifier la date de la première attestation du pronom personnel de traitement respectueux portugais você, apparu au xvii e siècle et dont on observe des dérivés uniquement dans les îles du Nord de l’archipel du Cap-Vert (par exemple bosê/bo’se/en saint-vincentin), ce qui m’a permis d’argumenter de façon plus plausible que le peuplement de ces îles est probablement plus tardif que celui des îles du Sud, à savoir Brava, Fogo, Maio et Santiago (Quint, 2000b : 73-74).
- Paul Teyssier était aussi exigeant quant à l’exactitude des termes employés. Je me souviens en particulier qu’il m’a fait changer le titre d’un de mes chapitres, originellement intitulé « Une autre logique », me faisant valoir avec raison qu’il existait plusieurs façons de penser, mais une seule logique : dans la version publiée de mon doctorat, le chapitre considéré s’intitule donc logiquement « Une autre façon de penser » (Quint, 2000a : 381).
- pour finir, on ne saurait brosser un tableau complet du Maître sans évoquer sa jovialité et son sens de l’humour. Comme nous l’avons vu plus haut, Paul Teyssier se plaisait à raconter des anecdotes plaisantes sur ses aventures linguistiques et il pouvait même être malicieux, comme nous Talions montrer sur-le-champ. Lorsque j’eus fini la rédaction de ma thèse et accompli la cérémonie du dépôt, je me rendis chez Monsieur Teyssier afin de lui remettre l’exemplaire qu’il aurait à commenter pour le jour de la soutenance. Ayant posé mon travail sur son bureau, il me dit qu’il avait quelque chose d’intéressant à me montrer et, l’instant d’après, il me fit voir le contenu de trois cartons remplis de notes et de documents sur les créoles afro-portugais, dont plusieurs monographies que je n’étais jusqu’alors pas parvenu à me procurer. « Mais pourquoi ne m’avez-vous pas montré cela avant ? » lui demandai-je ? « Cela aurait risqué de vous embrouiller pour votre thèse ! », me répondit le Maître, un sourire aux lèvres et un pétillement dans les yeux. Si j’ai bien compris la façon dont fonctionnait Paul Teyssier, les cartons constituaient finalement une sorte de clôturation de l’initiation : étant arrivé au bout de ma thèse et ayant par là même ayant montré la force de ma motivation, j’avais gagné le droit de connaître tous les secrets et toute la matière scientifique que détenait mon initiateur, qui, généreusement, m’autorisa ce jour-là à photocopier tout ce dont j’aurais envie.
30Que conclure de ce bref passage en revue de la dimension créole de l’œuvre de Paul Teyssier ? Tout d’abord, il faut être réaliste ou raisonnable : Paul Teyssier n’est pas à proprement parler une figure de premier plan dans l’histoire de la créolistique. Sa contribution scientifique aussi bien que son activité d’enseignement dans ce domaine restent objectivement modestes. En disant cela, je ne prétends pas bien sûr manquer de respect à Paul Teyssier, je ne fais que constater une évidence : notre savant était lusitaniste avant d’être créoliste, et les créoles n’occupent dans son œuvre qu’une place marginale.
31Néanmoins, à propos des créoles comme je pense dans sa vie de chercheur en général, Paul Teyssier a su faire preuve d’une qualité à mon sens trop rare dans le milieu de la recherche aussi bien que dans le reste du monde : l’ouverture. C’est parce que Paul Teyssier avait l’esprit ouvert qu’il a offert une place, même réduite, aux créoles portugais dans l’espace de ses investigations et de ses enseignements. C’est cette même ouverture qui l’a conduit à supposer une origine mixte luso-mandingue pour la négation ka du capverdien et du guinéencasamançais ou à encourager pendant plusieurs décennies trois générations de chercheurs à travailler sur les créoles à base portugaise.
32Au bout du compte, les activités créolisantes de Paul Teyssier témoignent donc, peut-être plus encore que le reste de son œuvre, de la fascination que ce lusitaniste hors pair éprouvait pour les autres cultures et pour l’Autre en général, et par là même du caractère universel de sa pensée et de ses recherches.
Notes de bas de page
1 Liste des abréviations : c.p. = communication personnelle ; N. = la négation dans les créoles portugais ; pBr. = portugais du Brésil ; pe. = portugais européen ; SP. = Le système des personnes dans les créoles portugais d’Afrique : étude génétique.
2 Je tiens ici à remercier chaleureusement Mmes Céline Lemasson et Pierrette Massonnet, de la bibliothèque du Centre Haudricourt (Villejuif) ainsi que Mme Jacqueline Lombard, du service des doctorats de Paris III, pour les informations bibliographiques et administratives qu’elles m’ont si aimablement fournies et qui m’ont significativement aidé à améliorer la qualité de cet article.
3 Pour plus de détails sur l’usage du créole casamançais au moment de l’indépendance du Sénégal, voir Marie-Louise Moreau (1994).
4 « Os crioulos estãoportanto situadosfora do domínito linguísticoportuguês. »
5 Dizer est aussi employé (à côté de falar) avec le sens de dire en pBr.
6 Publiée sous forme de trois volumes (Quint, 1999, 2000a et 2000b).
7 Compte tenu de l’époque où Paul Teyssier a écrit ses deux articles, on peut affirmer que ses sources bibliographiques étaient, sinon exhaustives, du moins extrêmement fournies et complètes.
8 L’usage du terme nègre dans ce contexte n’a rien à voir avec un quelconque préjugé racial de la part de Paul Teyssier. En effet, en 1959, ce terme n’avait pas la connotation péjorative qu’il a de nos jours : au milieu du xx e siècle, le mot nègre est même revendiqué par certains courants d’inspiration africaniste (cf. l’éloge de la négritude d’Aimé Césaire ou la reconnaissance de l’Art nègre). Paul Teyssier, qui, peu avant sa mort, travaillait à une réédition de sa thèse, m’avait d’ailleurs déclaré explicitement (c.p., 1998) qu’il souhaitait que le terme Nègre y fut systématiquement remplacé par Noir, eu égard aux glissements sémantiques survenus durant la seconde moitié du siècle dernier.
Auteur
-
Nicolas Quint
LLACAN- U.M.R. 8135 : CNRS, INALCO, Université Paris VII
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Jorge Amado
Lectures et dialogues autour d'une œuvre
Rita Olivieri-Godet et Jacqueline Penjon (dir.)
2005
