Chapitre 3. Le glissement vers une politique des taux de change (1983-1986)
p. 77-117
Texte intégral
1À partir de 1983, la politique monétaire britannique présenta un paradoxe de plus en plus prononcé au fil du temps. Le message gouvernemental officiel affirmait le strict respect des mesures monétaristes mises en place en 1979, qui impliquaient la manipulation des taux d’intérêt de façon à obtenir une croissance limitée de la masse monétaire pour la maîtrise de l’inflation. Mais en réalité, le ministère des Finances opéra plusieurs manipulations des taux d’intérêt destinées à stabiliser le taux de change.
2Dans un premier temps, le présent chapitre s’attachera à faire la lumière sur ce paradoxe dû à la nomination d’un chancelier de l’Échiquier progressivement convaincu des bienfaits de la discipline des taux de change. Il rappellera que Nigel Lawson était déjà empreint de cette conviction lorsqu’il était dans l’opposition, expliquera les raisons de ce retour aux sources et décryptera le phénomène de glissement vers une véritable discipline des taux de change.
3Dans un deuxième temps, le chapitre étudiera la volonté de Nigel Lawson d’appliquer cette discipline dans le cadre de la participation britannique au mécanisme de change. Il montrera l’attrait croissant d’un SME réformé plus performant, puis il analysera en détail la tentative ratée de Nigel Lawson d’obtenir de Margaret Thatcher l’intégration de la livre au mécanisme en 1985. Il conclura sur les remous politiques et économiques intérieurs que Nigel Lawson provoqua par la manifestation de ses convictions contraires à celles de Margaret Thatcher, remous que le Premier ministre rendit publics et qui aggravèrent la dépréciation de la livre en 1986.
Les motivations du chancelier de l’Échiquier Nigel Lawson
4Nigel Lawson défendit, en l’espace de quelques mois, deux disciplines financières radicalement opposées : une discipline monétaire de type monétariste et une discipline des taux de change. Pourtant, malgré cette déviation claire dès l’été de 1981, il fut appelé à intégrer le Cabinet en septembre de la même année et fut ensuite promu au poste de chancelier de l’Échiquier en juin 1983. Un examen préalable de ces deux faits surprenants précédera l’explication des motivations du chancelier.
Virage à 180 degrés ou retour aux sources ?
5Pour comprendre tout à fait ce qui ressemble de prime abord à un virage à 180 degrés, il faut remonter à la création du SME en 1978. Lors du débat du 13 décembre 1978 à la Chambre des communes, Nigel Lawson avait évoqué de nombreux arguments plaidant en faveur d’une pleine participation du Royaume-Uni au SME et s’était joint aux députés conservateurs présents pour voter contre la motion approuvant la décision du gouvernement travailliste de participer au système sans intégrer le mécanisme de change1. Dans ses mémoires, Nigel Lawson confirme qu’il fut favorable au mécanisme de change dès la création du système (Lawson, 1993 [1992] : 111). Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de la position « pro-mécanisme » que le secrétaire financier défendit à l’été 1981. Nigel Lawson revenait simplement à ses idées initiales provisoirement délaissées.
6En revanche, son changement de point de vue lorsqu’il arriva au gouvernement et son implication dans l’élaboration de la SFMT sont de nature à susciter quelques interrogations. En fait, Nigel Lawson a été présenté comme le père de la SFMT, mais il ne fut pas à l’origine de l’idée : le concept d’un plan financier appliqué sur le moyen terme devait le jour à Terry Burns et Alan Budd2. En sa qualité de secrétaire financier, Nigel Lawson fut surtout le technicien qui régla les détails pratiques et permit la réalisation concrète d’un projet théorique. Cela étant, il ne se contenta pas de mettre son brillant savoir économique au service d’une cause épousée par d’autres. Député élu de la circonscription de Blaby et membre du Gouvernement de Sa Majesté, il défendit la politique conservatrice dans sa circonscription et la politique gouvernementale à travers le Royaume-Uni avec brio et engagement (Thatcher, 1995 [1993] : 96), ce qui aurait été irréalisable sans conviction réelle.
7Dans ce cas, que se passa-t-il donc entre décembre 1978 et mai 1979 pour que la conviction de Nigel Lawson se modifiât à ce point ?
8Dans ses mémoires, l’ancien secrétaire financier répond ainsi à cette question : « Mais lorsque je suis entré au gouvernement en 1979, l’inflation accélérait si vite que j’ai pensé que le meilleur pari pour le moment était de se concentrer sur la politique monétaire intérieure et de laisser la livre sterling aux forces du marché » (notre traduction)3. Cela signifie que Nigel Lawson fit simplement preuve de pragmatisme dans le choix du moyen apparemment le plus à même, en mai 1979, d’atteindre l’objectif final de maîtrise de l’inflation. Il est vrai qu’à cette époque, face à la gravité de la situation monétaire interne du Royaume-Uni, le gouvernement britannique ne pouvait pas préférer un instrument européen naissant, dont l’efficacité dans la lutte contre l’inflation restait encore à prouver, à une politique hautement recommandée par le FMI, l’éminence monétaire internationale. Nigel Lawson ne pouvait qu’être d’accord pour que le Royaume-Uni soignât rapidement sa propre plaie avec le remède jugé le plus efficace possible, même si cela devait partiellement isoler le pays d’une communauté dans laquelle il avait eu tant de mal à entrer. En 1981, c’est toujours le pragmatisme qui incita Nigel Lawson à retourner à la discipline des taux de change. Dans ses mémoires, celui-ci écrit : « […] deux ans plus tard, avec l’inflation sur la voie de la décélération, j’avais changé d’avis » (notre traduction)4.
9Il semble que le Premier ministre ait eu un vague aperçu de ce changement d’avis dès l’automne de 1981, lorsque Nigel Lawson contribua à la rédaction du document d’étude du ministère des Finances sur la question d’une adhésion britannique au mécanisme de change. Dans ses mémoires, Margaret Thatcher se souvient que la position du secrétaire financier était « moins claire » que celles des autres rédacteurs (Thatcher, 1995 [1993] : 693). Il est dommage que rien ne figure dans les mémoires de Nigel Lawson et de Geoffrey Howe au sujet de la contribution du secrétaire financier au document. Cela laisse libre cours à des interprétations partiales dont celle-ci : Nigel Lawson a dû effectivement suggérer les bienfaits d’une adhésion britannique au mécanisme de change, mais ses propres incertitudes l’ont empêché d’argumenter de façon catégorique. Il n’en reste pas moins que si, en 1981, la position du secrétaire financier fut vraiment « moins claire », il était du devoir du Premier ministre de l’éclaircir. Margaret Thatcher aurait ainsi cessé de percevoir Nigel Lawson uniquement comme « l’auteur intellectuel de la SFMT » (notre traduction)5.
10Il n’est d’ailleurs pas prouvé que Margaret Thatcher n’ait pas très tôt compris les convictions réelles de son futur chancelier de l’Échiquier. Deux hypothèses se présentent alors. La première est qu’au début des années 1980, Margaret Thatcher n’était pas résolument et irrémédiablement contre une adhésion britannique au mécanisme de change. La seconde hypothèse est que le Premier ministre comptait sur ses pouvoirs pour brider son collègue fantaisiste, puisqu’elle possédait le droit d’imposer ses décisions à son gouvernement. L’explication du maintien paradoxal du chancelier à son poste jusqu’en 1989, et ce bien que Nigel Lawson ne partageât plus les convictions de Margaret Thatcher, relève du même raisonnement. Au vu de son expérience avec Mickael Heseltine, un dissident conservateur autrement dangereux, il se peut que Margaret Thatcher ait préféré contenir le rebelle à l’intérieur du gouvernement plutôt que de lui laisser libre champ sur les bancs du parlement.
Un contexte favorable d’inflation moindre
11Le changement d’avis de Nigel Lawson en 1981 touchait le moyen, mais non la fin : l’objectif ultime demeurait la maîtrise de l’inflation, mais c’était parce que le degré d’inflation au Royaume-Uni était moindre que Nigel Lawson songeait à employer une méthode curative différente. En effet, les performances britanniques étaient davantage en phase avec les performances des partenaires européens, comme le montre le tableau ci-dessous.
Tableau 3.1. Taux d’inflation* des États de la CEE, 1979-1981
1979 | 1980 | 1981 | |
République fédérale d’Allemagne | 4,15 | 5,41 | 6,34 |
Pays-Bas | 4,20 | 6,51 | 6,84 |
Luxembourg | 4,72 | 6,19 | 8,13 |
Belgique | 4,51 | 6,57 | 7,75 |
Danemark | 9,64 | 12,31 | 11,74 |
France | 10,59 | 13,55 | 13,37 |
Irlande | 13,02 | 18,26 | 20,43 |
Royaume-Uni | 13,43 (8e) | 17,89 (7e) | 12,05 (6e) |
Italie | 14,67 | 20,93 | 17,95 |
* Taux de croissance de l’indice général des prix à la consommation calculé sur des bases comparables (1975 = 100)
Source : d’après les statistiques de base in FMI, 1999, Statistiques financières internationales, Annuaire, Washington, FMI, vol. LII.
12Le taux d’inflation du Royaume-Uni était passé de la huitième place en 1979 à la sixième place en 1981. Tout en restant en dehors du mécanisme de change, le Royaume-Uni était devenu plus performant que la France, l’Irlande et l’Italie et s’était rapproché des États de la « zone mark ». Il pouvait donc envisager plus sereinement une adhésion au mécanisme de change.
13Le plus gros travail ayant été réalisé, il pouvait songer à s’engager dans une course où il aurait moins de difficultés à suivre ses partenaires.
Une discipline monétaire jugée trop restrictive
14La deuxième raison pour laquelle Nigel Lawson souhaitait que le gouvernement s’oriente vers une politique des taux de change était que la politique monétaire jusque-là appliquée était ressentie comme trop restrictive. Pour reprendre la comparaison médicale, le traitement de choc infligé au Royaume-Uni en 1979 s’était accompagné d’effets indésirables jugés inacceptables. Le Royaume-Uni étant sur la voie de la guérison, Nigel Lawson recherchait un traitement de fond plus supportable.
15C’est ce qui ressort d’une note interne que Nigel Lawson adressa au chancelier de l’Échiquier, Geoffrey Howe, le 15 juin 1981, et dont il reproduit l’extrait suivant dans ses mémoires :
[l’adhésion au mécanisme de change] est à plusieurs titres le meilleur deuxième choix. La discipline financière est essentielle pour le contrôle de l’inflation ; et la discipline financière peut prendre deux formes. Elle peut être une discipline monétaire explicite que l’on s’impose à soi-même, ou une discipline de taux de change partiellement imposée de l’extérieur […]. Je n’ai aucun doute sur le fait que dans l’absolu, une discipline monétaire pure et simple est préférable. Mais, nous entrons maintenant dans cette phase, qui deviendra de plus en plus évidente à l’approche des élections, dans laquelle des pressions politiques en faveur d’un assouplissement de la discipline monétaire commenceront à s’amplifier. Cela soulève la question de savoir si, en pratique, nous ne pourrions pas appliquer et maintenir un degré de discipline financière efficace en épousant une discipline de taux de change, malgré toutes ses imperfections. Cette suggestion est d’autant plus pertinente que ceux de nos collègues qui sont le plus susceptibles d’insister pour obtenir un relâchement de notre discipline monétaire sont ceux qui sont les plus favorables à la participation du Royaume-Uni au SME6. En d’autres termes, nous les prenons à leur propre piège. Essentiellement, cela signifie lier la livre au mark allemand […]. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que j’ai des sentiments très partagés sur la théorie que je viens d’ébaucher. Au bout du compte, l’argumentation repose sur des considérations politiques (notre traduction)7.
16La conclusion à laquelle Nigel Lawson aboutit fut que la livre devrait intégrer le mécanisme de change au cours de la prochaine période de présidence britannique de la Commission européenne. Mais la démonstration débouchant sur cette conclusion s’avéra peu convaincante, assurément parce que son auteur lui-même s’avouait peu convaincu. La proposition de Nigel Lawson s’appuyait sur une hypothèse politique et une hypothèse économique toutes deux fragiles.
17Concernant l’hypothèse politique, il était exact que de nombreuses voix s’élevaient à l’extérieur comme à l’intérieur de la majorité gouvernementale pour réclamer un assouplissement de la politique thatchérienne, mais il y avait peu de chance pour que l’adhésion au mécanisme de change fût la solution retenue. D’abord, une telle initiative de la part des conservateurs aurait soulevé une très forte opposition de la part des travaillistes alors encore antieuropéens. Nigel Lawson ne faisait pas cas de cette probabilité, comme si la puissance des conservateurs en 1981 était inébranlable. Ensuite, le principal argument que le secrétaire financier invoquait était que l’adhésion au mécanisme de change serait susceptible de satisfaire les exigences de « relâchement de la discipline monétaire ». Mais Nigel Lawson oubliait que le « relâchement » demandé concernait la politique de lutte contre l’inflation dans son ensemble. Y compris au sein du gouvernement, plusieurs conservateurs rejoignaient l’opposition pour réclamer des pratiques de soutien et d’encouragement de type keynésien. Or, adhésion au mécanisme de change ou non, il était fort peu probable que le gouvernement de Margaret Thatcher consentît brusquement à relâcher sa politique de restriction des dépenses publiques. Même si la ruse du secrétaire financier s’avérait efficace, elle ne supprimerait pas toutes les pressions politiques auxquelles le petit groupe d’irréductibles dries devait faire face. Enfin, les partisans de l’assouplissement de la politique monétaire n’étaient que rarement les avocats d’une politique de taux de change. Ils proposaient surtout de conserver la SFMT en la modifiant par l’abandon de la maîtrise de l’agrégat £ M3 au profit du contrôle de la base monétaire.
18Pour ce qui est de l’hypothèse économique, l’adhésion au mécanisme de change risquait de ne pas être le garant absolu d’un abaissement supplémentaire des taux d’intérêt. En juin 1981, au moment où Nigel Lawson rédigeait sa note, le taux d’escompte était à 12 %. C’était mieux que les 17 % maintenus du 15 novembre 1979 au 3 juillet 1980. C’était encore trop en regard du marasme économique qui affectait le Royaume-Uni. Le gouvernement était tiraillé entre le désir de soulager le monde des affaires britannique et la crainte d’un regain d’inflation. Margaret Thatcher elle-même répugnait à élever le taux d’escompte et s’y serait refusée si le contrôle de la masse monétaire n’en avait pas dépendu. Nigel Lawson pensait que lutter contre l’inflation par une discipline des taux de change serait moins austère que de lier les mouvements des taux d’intérêt au taux de croissance capricieux de l’agrégat £ M3.
19Dans son enthousiasme mitigé, il semblait oublier qu’arrêter la dépréciation d’une monnaie pouvait être tout aussi douloureux en terme d’augmentation des taux d’intérêt. Il devait croire que la participation de la livre au mécanisme de change serait, en soi, un facteur stabilisateur. Il devait aussi compter sur le principe d’interventions bilatérales pour diminuer le poids de la stabilisation8. Enfin, sans doute pensait-il que la livre était une devise suffisamment forte pour être à l’abri d’une dépréciation notable.
20En juin 1981, la livre valait 4,7 Deutsche Marks. Elle restait élevée, mais allait en se dépréciant. Il était probable que la dépréciation enclenchée se prolongeât, ce qui se produisit effectivement : entre juin 1981 et février 1983, la livre perdit 12 % de sa valeur par rapport au Deutsche Mark. Même si la livre avait fait partie du mécanisme de change, elle aurait peut-être malgré tout chuté jusqu’au plancher de fluctuations autorisées. Pour empêcher sa monnaie de crever ce plancher, la Banque d’Angleterre aurait dû intervenir lourdement sur les marchés des changes. Les partenaires européens l’auraient peut-être aussi contrainte à imposer des redressements de taux d’intérêt beaucoup plus importants que ceux qu’elle décida d’elle-même à l’automne 1981, puis pendant l’hiver 1982-1983. Où aurait alors été le relâchement tant attendu ?
21À la lumière de ces éléments, le refus de Geoffrey Howe d’accéder à la demande de Nigel Lawson paraît parfaitement justifié. Le chancelier estima, entre autres, que le taux de change de la livre par rapport à la monnaie clef du mécanisme de change était encore trop élevé pour permettre une adhésion (Lawson, 1993 [1992] : 112). Il devait craindre que cette valeur surévaluée ne soit trop coûteuse à défendre. À cela s’ajoutait le désir de stabiliser la livre par rapport au dollar plutôt que par rapport aux monnaies européennes. Il est vrai que la force du dollar et les taux d’intérêt américains élevés étaient préoccupants pour tous, à l’intérieur comme à l’extérieur du SME. D’après Nigel Lawson, Geoffrey Howe était aussi toujours trop attaché à l’idée libérale selon laquelle il fallait laisser aux forces du marché le soin de déterminer le niveau des taux de change.
Une discipline monétaire fondée sur un indicateur défaillant
22Nigel Lawson avait une dernière raison d’opter pour une politique des taux de change. Il l’exposa dans la note adressée au chancelier le 14 septembre 1981 : £ M3 n’était pas un bon indicateur des conditions monétaires sous-jacentes et les autres agrégats n’étaient pas plus fiables, ce qui militait pour le passage à une discipline des taux de change (Lawson, 1993 [1992] : 112). Cette dernière raison était, bien sûr, liée à la précédente. Alors que l’inflation ralentissait sous l’effet conjugué de la restriction monétaire et budgétaire et de la récession, £ M3 continuait de croître à un rythme effréné. Dans ses mémoires, Margaret Thatcher perçoit la difficulté de trouver un agrégat monétaire fiable comme la raison principale qui « conduisit Nigel, au fil des années, à rechercher avec un désespoir grandissant un autre instrument de mesure – fiable en lui-même et convaincant pour les marchés – qu’il a finalement pensé avoir trouvé dans le taux de change » (notre traduction)9.
23La note de Nigel Lawson, envoyée le jour de son départ du ministère des Finances pour le ministère de l’Énergie, ne reçut jamais de réponse. Geoffrey Howe ne se laissa pas infléchir car, à l’inverse du secrétaire financier sortant, il était plus réticent à abandonner £ M3, le guide de sa politique monétaire, et espérait que cet agrégat retrouverait une certaine stabilité (Howe, 1995 [1994] : 274).
L’abandon progressif du « monétarisme pur »
24Dans l’ensemble, avant même le remplacement de Geoffrey Howe par Nigel Lawson au poste de chancelier de l’Échiquier, l’essoufflement de la politique monétaire monétariste transparut dans les différents documents d’annonce de la politique gouvernementale. Dans les deux programmes électoraux de 1979 et de 1983, l’objectif de maîtrise de l’inflation apparut juste après l’introduction générale. Cependant, le programme de 1979 cita la politique monétaire comme premier instrument avant la politique budgétaire, alors que le programme de 1983 adopta un ordre inverse. À cela s’ajouta une différence de terminologie qui refléta la difficulté à trouver une mesure fiable de la masse monétaire. La « discipline monétaire » citée en 1979 fit place à la « stratégie financière ». Aux « objectifs de croissance de la masse monétaire » succéda l’idée de réduction progressive de « l’augmentation de la monnaie en circulation ». Les discours de présentation du budget à la Chambre des communes traduisirent, eux aussi, l’essoufflement du monétarisme. Dès 1982, Geoffrey Howe commença à englober la SFMT dans des paragraphes aux titres de plus en plus généraux et qui apparurent de plus en plus loin dans le discours. Il est vrai que la maîtrise de l’inflation elle-même perdait son statut de priorité absolue. Dans les Discours du Trône, après avoir été « priorité » en 1979, elle devint « souci majeur » en 1980 et « importance capitale » en 1981. En revanche, en 1982, l’objectif prioritaire annoncé devint la lutte contre le chômage par la croissance économique, la maîtrise de l’inflation étant reléguée au rang de condition nécessaire à cette lutte. Le Discours du Trône de juin 1983 garda ensuite cette nouvelle structure10. Indépendamment des discours, dans les faits, le taux de change fut progressivement adopté comme indicateur monétaire, instrument de maîtrise de l’inflation puis objectif de la politique monétaire.
Le taux de change comme indicateur monétaire
25Le bilan monétaire de 1983 fut plutôt mitigé. Encouragé par l’approche des élections, le ministre des Finances Geoffrey Howe avait autorisé un abaissement par paliers des taux d’intérêt de 11 % en janvier à 10 % en avril. Cette tendance se prolongea au-delà des élections. Le 4 octobre, les taux étaient descendus à 9 %. La croissance des agrégats monétaires s’accéléra brusquement au début de l’année fiscale 1983-1984, avant de ralentir à partir de l’été. £ M3 augmenta ainsi de 9,5 % en 1983-1984, même s’il se maintint à l’intérieur de sa marge cible. PSL2 dépassa l’objectif de croissance de 0,4 point et M1 de 2 points. L’inflation s’accéléra en février, puis de juillet à septembre et à nouveau en décembre sous la poussée d’un déficit public aggravé.
26Lorsque Nigel Lawson fut nommé chancelier de l’Échiquier, il choisit de maintenir la SFMT, tout en la remodelant. Il conserva l’agrégat £ M3 et en planifia la croissance jusqu’en 1988-1989. En revanche, provoquant un certain brouhaha dans l’enceinte parlementaire, Nigel Lawson annonça que M1 et PSL2 seraient remplacés par M0 dont la croissance devrait rester dans une fourchette de 4 % à 8 % en 1984-1985 et ne pas dépasser 4 % en 1988-1989. Le chancelier précisa cependant qu’il n’y aurait aucun changement dans la mise en œuvre du contrôle monétaire (Lawson, 1984a : col. 289). Cette précision n’était pas vaine puisque, M0 étant l’agrégat correspondant à la base monétaire, il était facile de confondre la nouvelle stratégie avec le contrôle de la base monétaire. Peut-être parce que les modifications répétées de choix des agrégats mettaient en doute la fiabilité de la politique monétaire des gouvernements Thatcher, sans doute parce que Nigel Lawson adoptait un agrégat étroit après en avoir fait la critique en 1981, les marchés financiers ne prirent jamais M0 au sérieux.
27Le 17 octobre 1985, Nigel Lawson alla encore plus loin. Malgré les réticences de Margaret Thatcher (Lawson, 1993 [1992] : 460, 480), il annonça la suspension de l’agrégat £ M3 pour le reste de l’année fiscale, l’objectif de croissance fixé entre 5 % et 9 % pour 1985-1986 s’avérant totalement irréalisable. Le taux de croissance de £ M3 remonta effectivement à son niveau de 1979-1980 et dépassa son objectif de 7,3 points, un écart enregistré seulement en 1980-1981. L’objectif de croissance de £ M3 était en fait d’autant plus hors d’atteinte que Nigel Lawson refusait de recourir à une hausse des taux d’intérêt. Les taux à court terme étaient déjà à 11,50 % depuis juillet 1985, et le chancelier doutait qu’une hausse supplémentaire soit vraiment efficace. De plus, bien que le RPI et le TPI aient augmenté encore respectivement de 5,9 % et 5,2 % en septembre 1985, l’inflation décélérait depuis l’été, à l’inverse de la croissance de £ M3. Plus que jamais, les évolutions de l’inflation et de l’agrégat ne s’accordaient pas. La suspension provisoire de £ M3 était donc justifiée. Le gouvernement conserva l’agrégat M0 auquel il fixa des objectifs de croissance réactualisables sur des périodes de quatre ans, mais l’abandon de £ M3, symbole du contrôle de la masse monétaire depuis 1976, fut immédiatement interprété comme le renoncement à la politique monétariste de lutte contre l’inflation11.
28£ M3 fut réhabilité en 1986, mais Nigel Lawson ne lui fixa qu’un objectif très large et de court terme : l’agrégat ne devait augmenter que de 11 % à 15 % pour 1986-1987. £ M3 dépassa en fait son objectif de 3,7 points. Il fut définitivement abandonné en 1987, au profit unique de M0. Après Nigel Lawson, John Major puis Norman Lamont prolongèrent encore la politique de contrôle d’agrégats monétaires, malgré une certaine perte de crédibilité de la politique monétariste. Le principal défaut de l’application conservatrice du monétarisme fut sans aucun doute la confusion autour du choix d’un agrégat, ce que Margaret Thatcher souligne bien dans ses mémoires (Thatcher, 1995 [1993] : 97 note). Il conduisit à la reconnaissance progressive de l’importance du taux de change dans la politique monétaire.
29En effet, perplexes devant la divergence manifeste entre l’évolution de l’agrégat £ M3 et celle de l’inflation à la fin de 1980, les membres du ministère des Finances se tournèrent vers d’autres indicateurs. Ils observèrent notamment le taux de change élevé de la livre, se demandant s’il n’était pas le signe d’une politique monétaire trop restrictive. Dès janvier 1981, Nigel Lawson, encore simple secrétaire financier, souligna qu’il était nécessaire de tenir compte de tous les indicateurs monétaires pour évaluer correctement les conditions monétaires sous-jacentes (Lawson, 1981 : 7-8). Il inclut le taux de change dans la liste des indicateurs financiers observés. Puis, en mars 1982, à la Chambre des communes, le chancelier de l’Échiquier Geoffrey Howe promut le taux de change au rang d’indicateur guidant la SFMT (Howe, 1982 : col. 733). Pour David Smith, la politique monétaire conservatrice s’éloigna ainsi des principes monétaristes stricts développés par Milton Friedman. Ce fut la fin précoce du monétarisme absolu et le début du monétarisme pragmatique (Smith, 1991 [1987] : 102-103).
Le taux de change comme instrument de maîtrise de l’inflation
30Lorsque la SFMT fut mise en place en 1980, elle ne tenait officiellement aucun compte de l’évolution des taux de change de la livre : elle devait uniquement reposer sur la décélération de la croissance de l’agrégat £ M3, aidée par une réduction des déficits publics. Toutefois, dans la réalité, et de manière officieuse, le taux de change élevé de la livre par rapport au dollar américain avait son rôle à jouer dans la lutte contre l’inflation. Pour le Premier ministre, la question de savoir si le taux de change était un facteur indépendant contribuant à la maîtrise de l’inflation restait sans réponse (Thatcher, 1995 [1993] : 126). Pour le chancelier de l’Échiquier, le lien était évident, comme en atteste un document interne de décembre 1980 où Geoffrey Howe souligne qu’en réduisant le coût des importations, un taux de change élevé a un effet bénéfique direct sur l’inflation12. Le chancelier se gardait cependant d’admettre que l’effet était volontairement recherché par le gouvernement. Pour Nigel Lawson, alors secrétaire financier, le taux de change élevé de la livre était partie intégrante de la politique anti-inflationniste dès 1979, mais il n’était pas possible de l’admettre de façon trop explicite (Lawson, 1993 [1992] : 59, 63). L’épisode suivant accrédite les propos de Nigel Lawson.
31La livre forte étant accusée de mettre à mal l’industrie britannique, le 1er décembre 1980, une cellule de travail du ministère des Finances proposa une dévaluation pour améliorer la compétitivité britannique. Accepter cette dévaluation aurait été renoncer à un instrument anti-inflationniste et Nigel Lawson s’y opposa (Lawson, 1993 [1992] : 61-62). Il fut appuyé en juillet 1981 par un document d’information sur le taux de change, rédigé à l’intention des membres de la Chambre des communes, dont la conclusion était qu’une dévaluation entraînerait une accélération significative de l’inflation (Barclay, 1981).
Le taux de change comme objectif de la politique monétaire
32À la fin de 1981, les taux de base bancaires furent rehaussés de 12 % à 14 % le 16 septembre puis à 16 % le 1er octobre. Dans la présentation du Budget de 1982, Geoffrey Howe expliqua que ces hausses étaient dues à des pressions exercées par les taux étrangers (Howe, 1982 : col. 735). La Banque d’Angleterre, pour sa part, relia son intervention sur les taux d’intérêt à un souci de lutte contre l’inflation, mais elle n’en avoua pas moins que l’objectif visé était bel et bien le taux de change (Smith, 1991 [1987] : 102). Ainsi, à la fin de 1981, le taux de change pouvait accessoirement être l’objectif intermédiaire de la politique monétaire de lutte contre l’inflation.
33Le pragmatisme dont le gouvernement fit preuve fut interprété comme l’effondrement de la base idéologique de la politique des conservateurs. Pourtant, le pragmatisme croissant ne représentait pas une défaillance idéologique réelle13. La maîtrise de l’inflation demeurait le but ultime. Simplement, le taux de change élevé détrônait le contrôle de la croissance de l’agrégat £ M3 comme objectif intermédiaire. Dans les deux cas, des taux d’intérêt élevés seraient toujours requis. Le vrai changement allait concerner l’ampleur et le rythme des augmentations de ces taux. En cas de crise dépréciatrice de la livre, une augmentation supplémentaire serait incontournable, même si les taux d’intérêt étaient déjà élevés, et elle serait d’autant plus ample qu’il serait nécessaire de décourager la spéculation sauvage. Par ailleurs, il n’était plus possible de raisonner sur le moyen terme. En effet, bien qu’elles aient souvent pu être anticipées à court terme, les fluctuations de la livre étaient beaucoup plus rapides et nombreuses que celles de £ M3. Choisir le taux de change comme objectif intermédiaire de la politique monétaire revenait donc à adopter une navigation à vue de l’économie. À la lumière de ces éléments, on comprend qu’il ait été impossible au gouvernement de révéler ses intentions de changement d’objectif intermédiaire, même si ce changement avait été avalisé par le Premier ministre, ce qui n’était pas le cas. Le gouvernement préféra donc continuer de prétendre que le taux de change n’était qu’un indicateur, et s’obstina à inventer d’autres raisons que la stabilisation de la livre à la manipulation des taux d’intérêt.
34La deuxième augmentation des taux d’intérêt visant à soutenir la livre eut lieu pendant l’hiver 1982-1983. Les taux d’intérêt à court terme avaient été ramenés de 14,5 % début janvier à 9 % début novembre, ce qui avait affaibli la livre. À cela s’ajoutèrent la diminution du prix du pétrole, la hausse du dollar, la perspective d’une élection législative et d’une victoire éventuelle des travaillistes qui promettaient une dévaluation, ainsi qu’une déclaration malheureuse du conseiller économique en chef du gouvernement, Terry Burns, sur une dépréciation de la livre (Smith, 1991 [1987] : 111-112). En conséquence, l’indice du taux de change de la livre chuta de 2,4 % au dernier trimestre 1982, malgré une hausse des taux d’intérêt à court terme à 10-10,25 % le 26 novembre. La livre continua de se déprécier et les taux furent de nouveaux augmentés à 11 % le 12 janvier 1983. Au premier trimestre 1983, l’indice du taux de change perdit encore près de 10 % avant d’augmenter au deuxième et troisième trimestre.
35En présentant son dernier Budget en mars 1983, Geoffrey Howe n’établit aucune relation de cause à effet entre la chute des taux de change et la hausse des taux d’intérêt (Howe, 1983 : col. 139-140). La langue de bois restait de mise, ce qui contraste étonnamment avec l’honnêteté dont Geoffrey Howe fit preuve dix ans plus tard à la rédaction de ses mémoires dans lesquelles il attribue ces hausses de taux d’intérêt à la nécessité d’enrayer la chute de la livre par rapport au dollar (Howe, 1995 [1994] : 277). Margaret Thatcher, pour sa part, insiste sur le fait qu’en 1983, le taux de change n’était qu’un facteur parmi d’autres permettant d’évaluer les conditions monétaires, le rôle des agrégats monétaires restant crucial (Thatcher, 1995 [1993] : 693-694). Il existait donc un manque certain de cohésion gouvernementale quant au choix des instruments de la politique monétaire.
36En juillet 1984, les taux de base bancaires furent augmentés à 10 %, puis à 12 %, afin de contrecarrer la chute de la livre non seulement par rapport au dollar mais aussi par rapport aux monnaies européennes, due, entre autres, à la grève des dockers, à la hausse du dollar et à la diminution du prix du pétrole14. Il fut de nouveau difficile au gouvernement d’expliquer cet intérêt soudain pour la stabilisation monétaire externe, dont le coût en termes de taux d’intérêt réels était d’un niveau jamais atteint depuis la Seconde Guerre mondiale. Le ministère des Finances s’entendit donc avec la Banque d’Angleterre pour que les nouveaux taux soient justifiés par la « structure des taux de marché ». Face au problème insoluble de la justification de la manipulation des taux d’intérêt pour soutenir la livre, Nigel Lawson décida qu’à l’avenir, le moins d’explications possible serait donné. On ne se dirigeait certes pas vers la transparence. La hausse des taux ramena le calme et le nouveau chancelier permit ensuite un recul progressif des taux de près de 2,5 points entre août et novembre 1984.
37La seconde crise de la livre ne se fit cependant pas attendre. Aux divers facteurs à l’œuvre depuis juillet s’ajouta, début janvier 1985, une rumeur, largement développée dans la presse dominicale, selon laquelle le gouvernement n’interviendrait plus et accepterait une égalité de valeur entre la livre et le dollar. La crise fut telle qu’une première hausse des taux à court terme à 10,5 % le 11 janvier fut inefficace. Le taux préférentiel d’escompte dut être symboliquement rétabli à 12 %. Les services de presse gouvernementaux s’employèrent massivement à démentir la rumeur. La Banque d’Angleterre se résolut à intervenir sur les marchés des changes. Malgré tout, la livre continua de chuter à cause du déclin du prix du pétrole et d’un conflit latent au sein de l’OPEP. Le 28 janvier 1985, le chancelier décida donc de précipiter les taux à court terme à 14 %15. Les conséquences de cette seconde crise, explosant seulement six mois après celle de 1984, furent déplorables.
38D’un point de vue monétaire, les interventions directes sur les marchés causèrent un trou de 500 millions de dollars dans les réserves officielles pour janvier et février 1985 (Lawson, 1993 [1992] : 470). D’un point de vue politique, les travaillistes déposèrent au parlement une motion de censure contre le gouvernement le 31 janvier, motion toutefois mal défendue et rejetée. À l’intérieur du gouvernement, le Premier ministre et son chancelier s’opposèrent sur la source des rumeurs répandues par la presse. Nigel Lawson accusa Bernard Ingham, secrétaire des relations avec la presse et confident du Premier ministre. Margaret Thatcher défendit son secrétaire et accusa son chancelier de ne pas avoir publiquement démenti la rumeur dès le 7 janvier.
39Il apparaît en fait que la politique monétaire du nouveau chancelier de l’Échiquier était de moins en moins claire en raison du décalage déstabilisateur entre la stratégie gradualiste de maîtrise de la masse monétaire, maintenue officiellement à chaque Budget, et la « conduite au jour le jour de la politique monétaire » que Nigel Lawson reconnaît avoir menée parallèlement (Lawson, 1993 [1992] : 464). L’inefficacité de la politique entreprise résultait en réalité de trois facteurs :
l’absence de définition claire des objectifs poursuivis et des moyens utilisés ;
la perte de crédibilité de la politique menée et l’absence de confiance des marchés ;
et l’inertie du mécanisme décisionnel engendrée par l’hésitation constante du chancelier et la résistance systématique, mais de courte durée, du Premier ministre.
Le bilan de cinq années de Système monétaire européen
40La mise en évidence du dysfonctionnement de la version du monétarisme appliquée au cours du premier mandat conservateur souleva la question d’un recours éventuel à une politique externe des taux de change et, à l’extrême, à une adhésion au mécanisme de change européen précisément au moment du cinquième anniversaire du SME. Le bilan du système s’avéra mitigé quoique encourageant. Les institutions du système n’avaient pas toutes évolué dans le sens escompté et la convergence des politiques économiques et monétaires ainsi que celle des résultats enregistrés demeuraient insuffisantes. Cependant, le mécanisme de change semblait offrir un cadre propice à la stabilisation monétaire européenne.
L’évolution des institutions
41Force fut de constater que l’Écu ne remplissait pas exactement les fonctions qui lui avaient été assignées en 1979. Il demeurait bel et bien le dénominateur commun grâce auquel les taux pivots bilatéraux entre les monnaies européennes étaient calculés. En revanche, il ne s’avérait pas être un indicateur de divergence fiable, en raison de l’influence exercée par les variations de monnaies non liées entre elles par la marge de ± 2,25 % et de la tendance des États à se concentrer presque exclusivement sur l’évolution du taux de change de leur monnaie par rapport au Deutsche Mark. Cela n’empêchait toutefois pas le mécanisme de change de fonctionner. Par ailleurs, l’utilisation de l’Écu dans le cadre des transactions monétaires publiques restait peu répandue (Commission européenne, 1984a). Pourtant, la Commission européenne avait présenté plusieurs propositions pour accroître le rôle de l’Écu public16. Il existait heureusement un domaine dans lequel l’Écu rencontrait un franc succès : celui de son utilisation par le secteur bancaire privé17.
42L’utilisation limitée de l’Écu comme moyen de règlement des opérations monétaires publiques tint notamment au fait que le SME n’entra jamais dans sa phase dite « institutionnelle » prévue par la Résolution du 5 décembre 1978. Avant le mois de mars 1981, le FECOM aurait dû faire place à un Fonds monétaire européen (FME) alimenté par un dépôt définitif d’une partie des réserves en or et en dollars de chaque banque centrale substitué au principe des crédits croisés renouvelables. Les Écus créés et distribués en échange des dépôts auraient dû devenir des avoirs de réserve et des moyens de règlement pleinement utilisés. Le projet demeura en l’état en partie pour cause de réticence, notamment allemande, à se lancer dans une telle aventure sans vraie convergence économique des pays membres (Dennis & Nellis, 1984 : 28) et de désaccord sur le rôle, les pouvoirs et la gestion du FME (Délégation de l’Assemblée nationale pour les Communautés européennes, 1984 : 11-13). Les crédits croisés renouvelables restèrent finalement peu utilisés dans le financement à très court terme18.
43Le bilan du fonctionnement du mécanisme de change était plutôt positif, même si plusieurs points faibles subsistaient encore. Au bout de cinq années, le mécanisme de change n’avait perdu aucun de ses adhérents grâce aux fluctuations autorisées autour des taux pivots bilatéraux et à la possibilité de réalignements. Certes, le retrait du franc français, en projet depuis l’élection à la Présidence de la République française en 1981 du socialiste François Mitterrand, dont les promesses de soutien économique et social s’accordaient mal avec la discipline budgétaire imposée par le SME, avait été évité de peu. Mais le réalignement généralisé de mars 1983, quoique moins ambitieux que souhaité19, le désir de ne pas isoler la France de l’Europe et la nécessité du recul de l’inflation, l’avaient finalement emporté. Non moins de sept réalignements avaient été effectués entre 1979 et 1983, ce qui indiquait la volonté des États membres de conserver le mécanisme de change, même si les négociations avaient souvent été difficiles. Les réalignements avaient aussi été d’une ampleur modérée, à l’exception de la dévaluation de 8,5 % du franc belge en février 1982. Malgré cela, la lire italienne n’avait pas encore adopté les marges restreintes de fluctuations, et la livre sterling et la drachme grecque restaient maintenues en dehors du mécanisme de change.
44Le principe des interventions stabilisatrices sur les marchés des changes fonctionnait à plein. Les quatre cinquièmes du total des interventions avaient eu lieu à l’intérieur des marges de fluctuations autorisées, ce qui avait renforcé la stabilité du mécanisme de change. Cependant, la plupart des interventions intramarginales se faisaient encore en dollars américains ou, à défaut, en Deutsche Marks. En fait, le mécanisme de change ne parvenait pas à se libérer de l’hégémonie de la monnaie américaine. Chaque fois que le dollar s’affaiblissait, les flux de capitaux se dirigeaient vers des monnaies refuges, comme le yen japonais et le Deutsche Mark. Les autres monnaies européennes attiraient moins de capitaux en volume, ce qui entraînait un déséquilibre au sein du mécanisme de change. La Commission européenne proposa donc une coopération monétaire internationale au moyen de réunions périodiques sur les conséquences extérieures des politiques intérieures (Délégation de l’Assemblée nationale pour les Communautés européennes, 1984 : 15-16).
45Les concertations internationales aboutirent à la signature en 1985 des Accords du Plaza. Néanmoins, la relation asymétrique proportionnelle entre le dollar et le Deutsche Mark subsista.
Les résultats du Système
46Suivant l’idée de Geoffrey Dennis et Joseph Nellis, l’analyse suivante du bilan des cinq premières années de SME porte sur deux types de performance. Elle mesure d’abord la performance en matière de convergence interne, c’est-à-dire de convergence des politiques économiques et monétaires des États membres et des résultats enregistrés par chaque État. Elle évalue ensuite la performance en matière de convergence externe synthétisée par la stabilisation des taux de change des monnaies intégrées au mécanisme de change (Dennis & Nellis, 1985 : 23-24).
47La convergence des politiques appliquées par les membres du SME progressait tout en restant fortement insuffisante. Elle concernait les politiques monétaires mais non les politiques économiques. En effet, chaque État conservait le pouvoir de décision de sa propre politique économique. Seule la participation au mécanisme de change forçait la convergence des politiques monétaires. Pour Geoffrey Dennis et Joseph Nellis, la convergence des politiques des États membres résultait de la présence d’un objectif commun, mais non communautaire. Si la plupart des politiques de restrictions monétaire et budgétaire engagées dans plusieurs États membres affichaient une certaine similitude, celle-ci découlait principalement d’une préoccupation individuelle de réduire l’inflation face à la flambée du prix du pétrole et à l’appréciation du dollar (Dennis & Nellis, 1985 : 27). Il y avait bien eu une réduction concertée des taux d’intérêt en France, en Italie et en République fédérale d’Allemagne en février 1982, mais ce type de coopération restait trop limité et trop rare (Délégation de l’Assemblée nationale pour les Communautés européennes, 1984 : 9). Toutefois, afin de maintenir la stabilité de leur monnaie par rapport au Deutsche Mark, les États qui participaient au mécanisme de change n’avaient pas d’autres choix que d’aligner individuellement leur politique monétaire sur celle de la République fédérale d’Allemagne, sauf lorsque la différence tenace entre leur situation économique et monétaire et celle du membre clef du mécanisme de change les en empêchait. La convergence des politiques se heurtait donc, comme l’avait fait remarquer Jacques Delors, à l’impossibilité de faire appliquer uniformément la même politique monétaire à tous les États membres quelle que soit leur situation de départ20. Le 28 novembre 1984, la Commission adopta donc un projet de résolution du Conseil prévoyant de renforcer la convergence économique pour un meilleur fonctionnement du SME tout entier (Commission européenne, 1984b : 1-3).
48Au plan de la convergence des performances, les États membres du SME étaient entrés dans le système avec des situations économiques et monétaires contrastées et l’homogénéité était loin d’être réalisée au bout de cinq ans. Les taux de croissance économique21 des pays atteignaient des valeurs diverses et avaient suivi des pentes variées. La crise du début des années 1980 n’avait pas affecté tous les pays avec la même ampleur et au même moment. De 1983 à 1984, tous les taux de croissance s’étaient élevés en même temps, quoique dans des proportions variées. Mais à partir de 1984, les évolutions redevinrent divergentes et même parfois contraires. Ainsi, entre 1984 et 1985, les taux de croissance de la France et de l’Italie s’élevèrent, tandis que ceux des autres États membres s’abaissèrent.
49Plus grande encore fut la divergence des soldes des balances des paiements. Excepté en 1981 où tous les pays enregistrèrent des soldes négatifs, les soldes suivirent chacun une courbe indépendante souvent irrégulière. Les uns furent positifs lorsque les autres furent négatifs, et vice versa, sans obéir à aucune règle. Les pays furent seulement liés par le fait d’avoir expérimenté chacun au moins deux soldes annuels positifs et deux soldes annuels négatifs entre 1979 et 1985. La République fédérale d’Allemagne remporta le plus mauvais score de cinq soldes annuels négatifs, la France le meilleur avec cinq soldes annuels positifs.
50La situation fut un peu plus homogène dans le domaine des finances publiques dans le sens où tous les États restèrent en déficit, à l’exception du Luxembourg. Mais les montants des déficits annuels furent incomparables avec, entre 1979 et 1985, un maximum de 4,5 milliards de dollars pour le Danemark et systématiquement plus de 36 milliards de dollars pour l’Italie. De plus, les évolutions des déficits divergèrent d’un État à l’autre. La République fédérale d’Allemagne parvint à réduire régulièrement son déficit public, devenu en 1985 inférieur de 44 % à son niveau de 1979. En revanche, malgré ses efforts, l’Italie vit son déficit se creuser de près de 71 %22.
51Enfin, et ce fut la victoire principale des États membres, grâce aux politiques monétaires restrictives (parfois accompagnées de mesures budgétaires) appliquées individuellement, les taux d’inflation nationaux annuels suivirent sensiblement la même évolution. Après une augmentation générale en 1980, prolongée en 1981 dans la majorité des États, et en 1982 en Belgique et au Luxembourg uniquement, les taux d’inflation diminuèrent tous régulièrement jusqu’en 1985, à l’exception d’une légère hausse de 0,42 point au Pays-Bas en 1984. En 1985, les taux d’inflation de tous les États membres du mécanisme de change étaient enfin passés en dessous de la barre des 10 %. De plus, on pouvait vraiment parler de convergence dans la mesure où les différentiels de taux d’inflation nationaux avaient diminué. L’écart maximal qui séparait le taux hollandais du taux italien de 10,47 points en 1979 ne fut plus que de 7,02 points entre le taux allemand et le taux italien en 1985. Il était difficile d’attribuer totalement cette convergence au mécanisme de change, mais il n’en restait pas moins que la politique monétaire intransigeante de la République fédérale d’Allemagne avait joué un rôle de garde-fou. Demeuré à l’extérieur du mécanisme de change européen, le Royaume-Uni avait poursuivi une politique indépendante. Le pays avait lui aussi expérimenté une hausse de l’inflation en 1980, suivi d’une baisse beaucoup plus spectaculaire que chez ses partenaires européens. Mais cette baisse s’était arrêtée en 1983, et l’inflation avait recommencé à s’accélérer. Dans le classement des États du SME les plus performants en matière d’inflation, le Royaume-Uni était passé de la huitième place en 1979 à la troisième place dès 198223. En revanche, il était brusquement retombé à la huitième place en 1985. De là à conclure que le mécanisme de change offrait un cadre propice à un ralentissement de l’inflation plus lent, mais plus durable, il n’y avait qu’un pas.
52Sur le front de la stabilisation des taux de change, tous les documents consultés s’accordent à affirmer que pendant ses cinq premières années, le mécanisme de change favorisa la stabilité des monnaies participantes par comparaison aux monnaies extérieures. Mais cet effet stabilisateur s’avère difficile à prouver. Par exemple, si l’on s’en tient aux faits, on constate que, même si la livre n’était pas soumise aux contraintes de stabilité imposées par le mécanisme de change, elle fut plus stable vis-à-vis du Deutsche Mark à partir de 1981 que plusieurs autres monnaies du mécanisme de change et sa stabilité relative alla en s’amplifiant. Cette tendance était le résultat des efforts croissants du gouvernement britannique pour stabiliser sa monnaie vis-à-vis de la monnaie allemande, ce qui se traduisit par un détachement progressif de la livre du dollar.
53Geoffrey Dennis et Joseph Nellis ont proposé une mesure plus fiable de la stabilisation des taux de change, celle des variations mensuelles des taux de change effectifs des devises (Dennis & Nellis, 1985 : 23). Les deux économistes ont montré qu’entre avril 1979 et juin 1984, la variation mensuelle moyenne absolue des taux de change effectifs des monnaies du mécanisme de change fut inférieure à 1 %, sauf pour le franc français, la couronne danoise et la livre irlandaise. Pour aucune de ces trois monnaies, toutefois, la variation des taux de change effectifs ne fut supérieure à 1,246 %. Par comparaison, elle atteignit 1,458 % pour la livre, 1,595 % pour le dollar et 1,864 % pour le yen. Le ministère des Finances britannique a confirmé exactement ces résultats par la comparaison des variabilités des taux de change effectifs de plusieurs monnaies (Treasury and Civil Service Committee, 1985, vol. II : 84).
L’essai manqué de Nigel Lawson d’adhésion britannique au mécanisme de change (1985)
54Le Parti conservateur n’avait fait aucune promesse concernant une adhésion britannique au mécanisme de change du SME pendant la campagne pour les élections législatives de 1983. Dans les vingt-quatre lignes du programme du parti consacrées aux questions européennes24, il ne fut pas même question du système. Dans leurs mémoires respectifs, ni Margaret Thatcher, ni Geoffrey Howe, ni Nigel Lawson ne font état de propositions des membres du Cabinet, des ministères ou de la base du parti sur le sujet. Néanmoins, dès le lendemain de l’élection, Nigel Lawson demanda au ministère des Finances d’effectuer une étude macroéconomique sur la direction à prendre en matière de politique monétaire. À propos d’une adhésion au mécanisme de change, la conclusion fut que les circonstances étaient plus favorables que par le passé, mais qu’il restait beaucoup de progrès à attendre sur les fronts de la stabilisation du prix du pétrole, de la convergence économique entre le Royaume-Uni et de la République fédérale d’Allemagne, de la contribution britannique au budget européen et de la stabilité du dollar. Ce n’est qu’en 1985 que le chancelier rouvrit le dossier et décida d’entamer de véritables négociations gouvernementales pour l’intégration de la livre au mécanisme de change européen (Lawson, 1993 [1992] : 484).
Le choix stratégique de 1985
55En 1985, l’opposition au projet qu’affichait une large partie du ministère des Finances et de la Banque d’Angleterre semblait se dissiper. Surtout, Nigel Lawson se souvient avoir décelé des facteurs susceptibles d’infléchir l’avis du Premier ministre dans les événements suivants (Lawson, 1993 [1992] : 485-487) :
le bond du dollar en 1984 et la crainte que les pressions à la baisse exercées sur la livre ne se reproduisent ;
une nouvelle orientation de la politique monétaire américaine, concrétisée par la signature en septembre 1985 des Accords du Plaza établissant une coopération internationale entre les membres du G5 dans la gestion des taux de change ;
et le témoignage, en janvier 1985, du Premier ministre hollandais Ruud Lubbers concernant l’effet stabilisateur que la participation au mécanisme de change avait sur le florin pourtant lui aussi lié au prix de l’énergie25.
56Si l’on en juge d’après les mémoires de Margaret Thatcher, Nigel Lawson se trompait : certains événements retinrent effectivement l’attention du Premier ministre mais n’eurent pas l’influence que le chancelier escomptait (Thatcher, 1995 [1993] : 694). Nigel Lawson soutient que Margaret Thatcher lui demanda de rouvrir le dossier du mécanisme de change le 28 janvier 1985. Dans ses mémoires, Margaret Thatcher n’écrit rien à ce sujet. Il n’est pas exclu qu’elle ait effectivement commandé un réexamen de la question de l’adhésion britannique au mécanisme de change, ce qui ne l’engageait à rien. Que cela ait été ou non, Margaret Thatcher ne peut pas être accusée d’avoir été l’unique instigatrice de la reprise des débats puisque Nigel Lawson avait déjà organisé une réunion interne au ministère sur cette question le 11 janvier.
57Dans ses mémoires, Nigel Lawson donne l’impression d’avoir toujours souhaité intégrer la livre au mécanisme de change mais d’en avoir été empêché par une résistance politique guidée par le Premier ministre. La réalité a pu être toute autre. Il est fort possible que Nigel Lawson ait surtout dû attendre l’apparition des fameuses conditions économiques et monétaires propices. Par ailleurs, il semble que le recours au mécanisme de change n’ait été envisagé qu’en dernier ressort comme solution au manque de crédibilité de la politique monétaire. Pour Nigel Lawson, l’adhésion devait réduire les difficultés causées par la dépréciation de la livre, l’attention focalisée sur le taux de change entre la livre et le dollar, le comportement anarchique de £ M3, la position floue du gouvernement vis-à-vis des taux de change et les discussions acerbes sur les dépenses publiques (Lawson, 1993 [1992] : 488). Les trois derniers arguments sonnent comme un constat d’échec : le gouvernement ne parvenait plus à concevoir une politique cohérente, à l’expliquer et à la faire accepter. Le 18 février 1985, le Treasury and Civil Service Committee fit part de sa perplexité face à la différence patente entre la politique annoncée officiellement et les actions concertées du ministère des Finances et de la Banque d’Angleterre pour modifier les agissements des marchés des changes26. C’est à ce stade de perte d’efficacité et de confiance que Nigel Lawson, à la recherche de crédibilité pour son ministère, se tourna à nouveau vers l’adhésion au mécanisme de change, adhésion qui nous paraît alors avoir davantage relevé de la solution à accepter faute de mieux que du bienfait en soi.
Les initiatives de Nigel Lawson
58Quelles qu’aient été ses motivations profondes, le chancelier ne manqua pas d’ardeur et d’initiatives dans la poursuite de son objectif, comme le montre le tableau suivant.
Tableau 3.2. Chronologie des événements liés aux négociations sur l’intégration au mécanisme de change en 1985
11 janvier 1985 | Réunion ministérielle* sur la possibilité d’intégrer le mécanisme de change. |
28 janvier 1985 | Réunion entre Margaret Thatcher et Nigel Lawson sur la question des réserves officielles de devises de la Banque d’Angleterre. |
3 février 1985 | Réunion entre Margaret Thatcher et Nigel Lawson consacrée à la question de l’adhésion britannique au mécanisme de change. |
8 février 1985 | Réunion ministérielle sur la préparation de l’intégration au mécanisme de change. |
13 février 1985 | Séminaire au 10 Downing Street sur la question de l’intégration au mécanisme de change. |
début août 1985 | Publication d’un document d’étude de la section économique du ministère des Affaires étrangères sur la livre sterling et le mécanisme de change. |
fin août 1985 | Entrevue privée entre Margaret Thatcher et Nigel Lawson sur la question de l’intégration au mécanisme de change. |
fin août à fin septembre | Préparation au ministère du séminaire suivant. Rédaction d’un document sur le principe du « congé »27. |
16 septembre 1985 | Annonce de l’émission de titres d’État. |
21 septembre 1985 | Signature des Accords du Plaza à Washington. |
30 septembre 1985 | Séminaire au 10 Downing Street sur la question de l’intégration au mécanisme de change. |
octobre - 13 novembre 1985 | Réunions ministérielles pour la préparation des réponses au questionnaire de Margaret Thatcher sur le mécanisme de change et d’un document ministériel de soutien à l’intégration au mécanisme de change. |
13 novembre 1985 | Réunion en comité ad hoc au 10 Downing Street sur la question de l’intégration au mécanisme de change. |
*» ministérielle » = interne au ministère des Finances.
Source : d’après Lawson (1993 [1992] : 485-500).
59Nigel Lawson tenta de trouver une réponse appropriée à chacun des arguments d’ordre pratique ou théorique auxquels il se heurta. Son initiative pratique la plus notable fut d’augmenter les réserves de devises officielles de la Banque d’Angleterre pour que le Royaume-Uni fût à même d’effectuer les interventions stabilisatrices sur les marchés des changes. D’après Nigel Lawson, il s’agissait là d’une des conditions d’adhésion au mécanisme de change posées par Margaret Thatcher. Le chancelier procéda à l’emprunt de monnaies étrangères par le biais de titres d’État libellés en dollars. Ces titres à taux variables (Floating rate notes, FRNs) rapportèrent 2,5 milliards de dollars de devises à la Banque d’Angleterre et purent être rachetés dès 1989. Cependant, il semble que le Premier ministre se soit désintéressée de la question dès qu’elle n’a plus eu la possibilité de l’invoquer comme un obstacle. Néanmoins, Nigel Lawson réitéra la manœuvre en septembre 1986, à hauteur de 4 milliards de dollars de réserve.
60À l’automne 1985, Nigel Lawson redoubla d’activité pour préparer un dossier solide (Lawson, 1993 [1992] : 496-497) en vue de convaincre le Premier ministre lors de la réunion du 13 novembre. Le Premier ministre avait fait circuler une liste de vingt-trois questions sur les implications du mécanisme de change (Thatcher, 1995 [1993] : 697). Dans son dossier, Nigel Lawson présenta les réponses préparées par des membres du ministère des Finances et des membres de la Banque d’Angleterre dans un nouvel ordre logique qui seyait à sa démonstration. Il ajouta une étude historique du SME ainsi que plusieurs tableaux statistiques qui illustraient les incidences des variations des taux d’intérêt et des variations du prix du pétrole sur la valeur de la livre. Mais le principal document était sa note au Premier ministre, concentré des réponses qu’il pouvait opposer à toutes les objections possibles, et de tous les arguments qu’il pouvait avancer en faveur de l’intégration immédiate de la livre au mécanisme de change (Lawson, 1993 [1992] : 1055-1058).
61Nigel Lawson y intégra plusieurs arguments que nous n’avons pas encore évoqués. Le premier était que le moment propice tant attendu était enfin venu, mais ne durerait pas28. Un autre argument était que l’imprécision de la position du gouvernement vis-à-vis des taux de change était interprétée comme une volonté de garder la possibilité de dévaluer la livre. En conséquence, le gouvernement était obligé de maintenir des taux d’intérêt supérieurs à ceux qui pourraient être appliqués pour maintenir la livre à une valeur équivalente à l’intérieur du mécanisme de change. Le fait est qu’en affirmant systématiquement n’avoir aucun objectif de valeur pour le taux de change, le gouvernement annulait l’effet psychologique de ses interventions. D’un autre côté, il ne pouvait pas à la fois annoncer une valeur plancher et refuser d’intégrer le mécanisme de change sans porter affront à ses partenaires européens.
62Nigel Lawson souleva un dernier argument qui concernait l’industrie britannique. Cette dernière protestait face aux fluctuations déconcertantes des taux de change qui l’obligeaient à revoir régulièrement ses contrats. Devant le Treasury and Civil Service Committee, la CBI29 avait même clairement recommandé au gouvernement d’adhérer au mécanisme de change (Treasury and Civil Service Committee, 1985, vol. II : 3). D’un autre côté, l’industrie réclamait une livre sterling plus faible pour une meilleure compétitivité. Nigel Lawson avança donc qu’avec une participation au mécanisme de change, l’industrie serait forcée de chercher d’autres moyens d’améliorer sa compétitivité qu’une dépréciation hypothétique de la livre, et qu’elle accepterait d’autant mieux cette contrainte qu’elle aurait obtenu la stabilité des taux de change réclamée.
Des négociations interministérielles catastrophiques
63Margaret Thatcher retient peu de la note de son chancelier, comme de la réunion du 13 novembre (Thatcher, 1995 [1993] : 697). Les arguments isolés n’avaient pas convaincu le Premier ministre ; leur compilation dans une démonstration unique n’eut pas plus de poids. En revanche, le Premier ministre aurait dû être influencée par le soutien massif que les autres membres de la réunion apportèrent au chancelier. Nigel Lawson affirme en effet qu’au cours des débats menés en 1985, de plus en plus de fonctionnaires et de ministres se rallièrent à sa cause, parfois avec un réel enthousiasme.
64De ses plus proches collaborateurs – Peter Middleton (secrétaire permanent), Terry Burns (conseiller économique en chef), Ian Stewart (secrétaire économique) et Franck Cassell (sous-secrétaire) – les deux premiers accompagnèrent systématiquement Nigel Lawson aux réunions et aux séminaires organisés par le Premier ministre (Lawson, 1993 [1992] : 486). Certes, les fonctionnaires n’avaient pas une voix prépondérante dans les débats avec le Premier ministre, mais leur seule présence rappelait que le ministère dans son ensemble soutenait la position du chancelier. Au printemps 1985, le ministère des Finances n’affichait cependant pas publiquement son soutien à un projet interne encore secret. En attestent la conclusion du mémorandum daté de mai 1985 que le ministère des Finances adressa au Treasury and Civil Service Committee le 20 juin 1985, de même que la réponse de Franck Cassell, interrogé par le comité, qui conseillèrent toutes deux de différer l’adhésion britannique au mécanisme de change (Treasury and Civil Service Committee, 1985, vol. II : 88, 93). Toujours d’après Nigel Lawson, du côté de la Banque d’Angleterre, le gouverneur Robin Leigh-Pemberton se montra favorable au mécanisme de change dès le séminaire du 13 février, notamment en raison du manque de crédibilité croissant de la SFMT et des difficultés de la livre à l’extérieur du mécanisme de change (Lawson, 1993 [1992] : 489, 495, 499). Le gouverneur avait toutefois quelques difficultés à convaincre l’ensemble de la Banque d’Angleterre et en particulier son directeur adjoint, M. J. Balfour (Treasury and Civil Service Committee, 1985, vol. II : 40).
65En dehors de Nigel Lawson, plusieurs membres du gouvernement prirent part aux débats parce que leur haute fonction rendait leur présence inévitable ou parce que, d’après l’ancien chancelier, ils étaient susceptibles d’apporter leur appui au Premier ministre. Ainsi, à la réunion décisive du 13 novembre 1985, Margaret Thatcher invita le ministre des Affaires étrangères Geoffrey Howe, le ministre du Commerce et de l’Industrie Leon Brittan, le chef de la cellule politique du Premier ministre (Number 10 policy Unit) Brian Griffiths, le chef de la Chambre des communes John Biffen, le président du Parti conservateur Norman Tebbit, le chef des Whips de la Chambre des communes John Wakeham, et le Premier ministre adjoint William Whitelaw. Geoffrey Howe avait suivi le même cheminement de pensée que Nigel Lawson vis-à-vis de l’adhésion au mécanisme de change. À la fin de 1978, le chancelier fantôme s’était prononcé en faveur de l’adhésion30. Une fois chancelier de l’Échiquier, il lui avait préféré une politique de lutte contre l’inflation fondée sur la restriction de la croissance monétaire, d’autant que l’instabilité de la pétro-livre ne favorisait pas une participation au mécanisme de change. Il était ensuite revenu à ses convictions originelles dès 1983 (Howe, 1995 [1994] : 111, 448). Il avait cependant attendu que Nigel Lawson et Robin Leigh-Pemberton aient convaincu le ministère des Finances et la Banque d’Angleterre pour signaler son engouement pour le mécanisme de change. Comme Geoffrey Howe, Leon Brittan était devenu favorable à une pleine participation britannique au SME (Howe, 1995 [1994] : 449), notamment sous l’influence de nombreux grands industriels qui réclamaient une adhésion au mécanisme de change. Brian Griffiths était contre l’adhésion, mais n’avait pas une voix prépondérante dans le mécanisme décisionnel. John Biffen avait plus de poids et avait constamment affiché son parti pris pour le flottement de la livre. Nigel Lawson soupçonnait ensuite Margaret Thatcher d’avoir invité Norman Tebbit et John Wakeham pour le refus qu’ils opposeraient à la participation en invoquant des raisons politiques. Mais à la surprise générale, Norman Tebbit et John Wakeham se rangèrent à l’avis du chancelier (Lawson, 1993 [1992] : 497, 499). William Whitelaw se rallia à l’avis majoritairement exprimé.
66Ainsi, lors de la réunion du 13 novembre, sept voix contre une s’élevèrent pour réclamer l’adhésion immédiate au mécanisme de change. La conclusion du Premier ministre fut donc une surprise pour tous et un véritable choc pour la plupart. Nigel Lawson se souvient que Margaret Thatcher répondit instantanément : « Au contraire : je ne suis pas d’accord. Si vous adhérez au SME, vous devrez le faire sans moi » (notre traduction)31 et leva la réunion dans un silence stupéfait. Si Margaret Thatcher était en porte-à-faux vis-à-vis des membres de la réunion ad hoc, elle était en revanche en accord avec le Treasury and Civil Service Committee qui, le 29 octobre 1985, avait conclu son rapport sur le SME en recommandant le maintien du statu quo à court et moyen terme (Treasury and Civil Service Committee, 1985, vol. I : xxxiii).
67En vertu des pouvoirs conférés au Premier ministre32, Margaret Thatcher n’avait aucune obligation de conclure la réunion en adoptant à contrecœur l’avis majoritairement exprimé. Il lui appartenait de prendre la décision finale, même si celle-ci s’opposait au souhait du reste des personnalités formant le comité ad hoc. En exerçant ce qui s’apparente fort à un droit de veto, elle marquait son isolement vis-à-vis du groupe des membres les plus importants de son gouvernement, mais elle estimait en fait qu’en dehors de Nigel Lawson et Geoffrey Howe, la plupart de ses collègues n’étaient pas vraiment passionnés par le sujet du débat (Thatcher, 1995 [1993] : 698). Elle n’avait donc pas à craindre un soulèvement général de son gouvernement et elle avait raison. Seul Nigel Lawson pensa démissionner, mais il en fut rapidement dissuadé par Willie Whitelaw, NormanTebbit et Geoffrey Howe (Lawson, 1993 [1992] : 500). En définitive, chacun retourna à ses propres affaires comme si rien ne s’était passé, mais l’incompréhension et la rancune allaient miner Nigel Lawson et Geoffrey Howe.
68Les deux hommes ne comprirent pas quel avait été l’objectif de la réunion puisque le Premier ministre refusait de légitimer un avis collectif presque unanime. Ils eurent aussi le sentiment d’avoir été trompés. Depuis le retour au pouvoir des conservateurs en 1979, la ligne de conduite décidée, annoncée et répétée, avait été de ne pas totalement rejeter l’idée d’une adhésion au mécanisme de change, mais d’attendre le moment propice pour adhérer. Or à la fin de 1985, pour Nigel Lawson et la plupart de ses collègues, le moment était venu. La décision du Premier ministre apparut donc comme le dénigrement de la politique officielle. Dans son autobiographie, Margaret Thatcher reconnaît effectivement que le 13 novembre, la plupart des raisons qui motivèrent sa décision s’appliquaient au principe même de l’intégration (Thatcher, 1995 [1993] : 697-698). Nigel Lawson considère qu’il y aurait eu davantage de consensus dans la conduite de la politique si le rejet définitif du mécanisme de change avait été adopté comme nouvelle politique gouvernementale, même s’il aurait probablement démissionné (Lawson, 1993 [1992] : 502). De son côté, le Premier ministre dut penser que le chancelier avait retenu la leçon. Elle n’avait de toute façon pas vraiment la possibilité de changer la ligne politique en refusant définitivement l’adhésion au mécanisme de change sans risquer de provoquer une insurrection de la part d’une partie de son gouvernement et de la majorité parlementaire, et d’entraîner une détérioration des relations récemment apaisées entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens.
69Un facteur supplémentaire ajouta à la dégradation des relations entre le Premier ministre et son chancelier : l’insaisissable mais omniprésent Alan Walters. Le conseiller de Margaret Thatcher travaillait alors à Washington comme économiste universitaire à la Banque Mondiale et à l’université Johns Hopkins. Il continuait cependant de prodiguer ses conseils à distance. Or, il était une source intarissable de nouveaux arguments défavorables à l’adhésion britannique au mécanisme de change33. Il croyait en l’efficacité retrouvée de la SFMT avec l’adoption de l’agrégat M0. S’appuyant sur l’exemple des dévaluations du franc français – et oubliant qu’elles étaient venues compenser une surévaluation antérieure – il pensait que les pressions dépréciatrices sur la livre s’intensifieraient à l’intérieur du mécanisme de change. Il trouvait de toute façon la livre trop instable du fait de son statut international et de l’ouverture du marché des capitaux et du marché des changes britanniques. Il était, de plus, contre les interventions stabilisatrices qui, si elles étaient stérilisées, n’avaient qu’un effet éphémère et, si elles ne l’étaient pas, pouvaient encourager la croissance monétaire inflationniste34. Enfin, il répandait une rumeur selon laquelle la participation au mécanisme de change imposerait des taux d’intérêt si élevés qu’elle favoriserait la victoire des travaillistes à la prochaine élection législative. Nigel Lawson pensait au contraire qu’en cas de difficulté de la livre à l’approche des élections, le gouvernement britannique pourrait compter sur l’appui de la République fédérale d’Allemagne peu désireuse de voir gagner les travaillistes dont le gouvernement fantôme était plutôt antieuropéen35. Le chancelier devait sans cesse contrer les arguments d’Alan Walters. Le 13 novembre 1985, il lui fut en plus difficile de supporter que l’avis collectif du Cabinet et le sien propre de chancelier de l’Échiquier pussent être écartés au profit de celui d’un économiste pro-américain. La complicité vexante avec son conseiller isola Margaret Thatcher plus encore que si elle avait pris seule sa décision. À la surprise du chancelier succédèrent la défiance, et peut-être une témérité inconsidérée qui incita Nigel Lawson à procéder au shadowing36 pour prouver à Margaret Thatcher que sa théorie l’emportait sur celle d’Alan Walters.
70Si catastrophique qu’ait pu être l’issue de la réunion du 13 novembre 1985, le chancelier de l’Échiquier respecta malgré tout la convention de la responsabilité collective37 et la règle du secret des débats38. Il était notoire que Geoffrey Howe, Robin Leigh-Pemberton et la CBI, capable d’influencer Leon Brittan, étaient favorables à une participation britannique au mécanisme de change du SME. Mais l’opinion de Nigel Lawson était restée secrète. Ainsi, en juillet 1985, à la question d’un député sur l’opportunité ratée d’adhésion au mécanisme à la parité d’une livre pour 3,5 Deutsche Marks à la fin de janvier, le chancelier avait répondu que la question de l’adhésion était plutôt de savoir si c’était dans l’intérêt du Royaume-Uni, et avait ajouté que pour l’instant ce n’était pas le cas39. Le 15 novembre 1985, soit deux jours après son échec cuisant à la réunion interministérielle, Nigel Lawson ne se dévoila pas davantage. À une question écrite sur la date future de l’adhésion au mécanisme de change, il se contenta de répondre que le sujet faisait l’objet d’un réexamen continuel40.
71La convention de la responsabilité collective fut également respectée par Nigel Lawson et ses collègues au parlement le 29 janvier 1986. Le député du Parti social démocrate, Roy Jenkins, présenta une motion demandant « Que la Chambre presse le gouvernement d’introduire sur-le-champ le Royaume-Uni dans le mécanisme de change du SME » (notre traduction)41. Ses arguments ressemblèrent forts à ceux de Nigel Lawson. Ce dernier laissa au secrétaire économique au ministère des Finances, Ian Stewart, le soin de répondre au nom du gouvernement. L’allocution réitéra l’engagement officiel d’adhérer lorsque les conditions seraient propices puis démontra qu’elles ne l’étaient pas encore. Référence fut principalement faite à l’instabilité du marché monétaire international consécutive à la volatilité du dollar, et à la volatilité de la livre résultant de sa position internationale, de son lien avec le prix du pétrole et de l’absence de contrôles des changes au Royaume-Uni. L’autre argument de poids fut la politique britannique de lutte contre l’inflation qui, bien que sensiblement différente de celles des partenaires du mécanisme, n’en était pas moins efficace. Enfin, le sujet fut dépolitisé par l’assurance que l’indépendance monétaire du Royaume-Uni n’altérait en rien l’engagement européen du pays. La motion de Roy Jenkins fut rejetée à 397 voix contre 22. À l’exception unique d’Anthony Meyer, tous les députés conservateurs présents votèrent contre, à l’instar du Premier ministre et de John Biffen, y compris Leon Brittan, Nigel Lawson, Norman Tebbit et John Wakeham.
72Enfin, le secret des négociations et la position du chancelier ne transpirèrent pas dans la presse. Pour la presse française, un journaliste écrivit même en avril 1985 : « Les obstacles [à l’adhésion] restent Nigel Lawson et Mrs Margaret Thatcher […] »42. En fait, c’est Margaret Thatcher elle-même qui enfreignit la règle du secret des débats en 1986 puis qui, deux ans plus tard, se rendit coupable du non-respect de la convention de la responsabilité collective en tenant des propos contraires à la politique gouvernementale officiellement annoncée.
Le moment propice était-il venu ?
73À la fin de 1985, le chancelier identifia six éléments conjoncturels dont la simultanéité lui suggéra que le moment propice pour intégrer la livre au mécanisme de change était venu :
l’économie du Royaume-Uni enregistrait un taux de croissance stable à 3 % sur les quatre années précédentes ;
l’inflation décélérait et l’écart entre le taux d’inflation britannique et les taux d’inflation de la plupart des pays participant au mécanisme de change s’était réduit ; – la livre n’était plus menacée. Le lien entre les variations de la valeur externe de la livre et les variations du prix du pétrole avait presque disparu. Les soucis causés par les fluctuations extrêmes du dollar étaient partagés avec le reste des pays du SME ;
depuis trois ans, la valeur de la livre avait oscillé entre environ 3,60 et 4,00 Deutsche Marks. Il fallait adopter sa valeur actuelle raisonnable, à 3,70 Deutsche Marks, comme taux pivot ;
la crise qui avait opposé le Royaume-Uni et l’Europe sur la question de la contribution britannique au budget européen était apaisée ;
l’opportunité politique interne de procéder à l’intégration risquait de ne pas se représenter de sitôt. La date limite de la prochaine élection législative était suffisamment lointaine pour que la livre ait le temps d’asseoir sa position au sein du mécanisme. Une adhésion en novembre permettrait au chancelier d’intégrer la nouvelle discipline des taux de change dans son Budget de mars 1986 (Lawson, 1993 [1992] : 1055-1058).
74Il nous semble que Nigel Lawson fit alors preuve d’un optimisme un peu démesuré, même si les conditions étaient considérablement meilleures que par le passé.
75Le premier argument de Nigel Lawson renvoyait en réalité aux taux d’intérêt. Il soulignait que depuis trois ans, l’économie du Royaume-Uni ne s’était trouvée ni en situation de surchauffe, ni en situation de marasme. Le chancelier de l’Échiquier semblait considérer que la stabilité économique passée figurait d’une stabilité économique future. Mais il n’avait, au fond, aucune garantie sur cette dernière qui permettrait de consacrer la manipulation des taux d’intérêt à l’unique objectif de stabilisation de la livre au sein du mécanisme de change.
76Concernant l’inflation, la tendance était bien celle du recul. Toutefois, 1985 ne fut pas la meilleure année. La croissance annuelle du TPI passa de 3,86 % en 1984 à 5,21 % en 1985, tandis que le RPI montra une progression de 4,96 % à 6,08 %. De plus, si en 1984 le taux d’inflation britannique était de 1,31 point inférieur à la moyenne des taux d’inflation des pays du SME, en 1985, le taux britannique dépassa de 1,1 point la moyenne des taux européens. Malgré cela, il était indéniable que l’évolution des taux d’inflation britanniques était davantage en phase avec celle des taux des États appartenant au mécanisme de change que lors du retour au pouvoir des conservateurs en 1979.
77Sur le front de la stabilité externe, l’évolution de l’indice du taux de change de la livre avait effectivement cessé de suivre celle du prix du pétrole à partir du début de l’année 198343. Mais, plus précisément, le prix du pétrole s’était stabilisé entre 27 et 28 dollars de 1983 à 1985, alors que l’indice du taux de change de la livre avait continué de fluctuer. Or, seules des fluctuations contraires de l’indice du taux de change et du prix du baril auraient prouvé que le lien était rompu. Toutefois, l’analyse de Nigel Lawson pouvait être fondée sur d’autres données dont nous ne disposons pas.
78À propos du partage des inconvénients relatifs à l’instabilité du dollar, s’il est exact que toutes les monnaies du SME étaient affectées par la dépréciation du billet vert, elles ne l’étaient cependant pas à parts égales. Les pressions étaient de sens et d’ampleur variables en fonction de la force ou de la faiblesse relative de la monnaie concernée. Notons par ailleurs que les monnaies du SME durent subir un réalignement généralisé en juillet 1985, afin de s’adapter à la dépréciation de la lire due à la crise économique dont l’Italie ne parvenait pas à se sortir depuis 1975. La lire fut dévaluée de 6 % et toutes les autres monnaies furent réévaluées de 2 %.
79La livre, pour sa part, suivait une pente descendante qui risquait fort de se prolonger. Depuis le pic de janvier 1981, elle s’était régulièrement dépréciée vis-à-vis du Deutsche Mark, perdant environ 23 % de sa valeur. Le recul de 3,5 points du différentiel entre les taux d’intérêt britanniques et les taux d’intérêt allemands au cours de cette période était en partie responsable de cette dépréciation. Mais à la fin de 1985, le taux de base bancaire britannique restait de 7,5 points supérieur au taux d’escompte allemand. Si, justement, le différentiel entre les taux d’intérêt devait encore se réduire, la livre continuerait de se déprécier par rapport au Deutsche Mark. Nous verrons qu’en réalité, ce fut un véritable effondrement que la livre subit en 1986. A posteriori, il apparaît donc que la période de stabilité externe du dernier trimestre 1985 était trop courte pour pouvoir être concluante. Pour la défense du chancelier, notons que les meilleurs économistes ne sont pas pour autant des devins.
80Enfin, il paraît nécessaire de compléter l’argument sur les relations apaisées entre le Royaume-Uni et l’Europe. Nigel Lawson a en effet omis de mentionner les nouvelles négociations entamées à partir de juin 1984, qui aboutirent à la signature de l’Acte unique européen en février 198644. Ces négociations portaient, d’une part, sur la réalisation d’un grand marché européen, qui deviendra le Marché unique, « espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée » (Conseil des Communautés européennes, 1986 : 7) et, d’autre part, sur la réforme du processus décisionnel européen. La réalisation du Marché unique s’inscrivait parfaitement dans la tradition du libre-échange chère aux gouvernements conservateurs britanniques45. Pour Margaret Thatcher, il s’agissait de la concrétisation des objectifs libéraux du traité de Rome (Thatcher, 1995 [1993] : 547). L’ancien Premier ministre montre d’ailleurs à plusieurs reprises combien le projet lui tenait à cœur et en quoi les Britanniques en furent les pionniers (Thatcher, 1995 [1993] : 546-548). Le projet de coopération en matière de politique étrangère et de défense lui convenait aussi, dans les grandes lignes.
81Cela ne signifie pas pour autant que Britanniques et Européens furent d’accord sur tous les projets proposés. Margaret Thatcher souhaitait que le Marché unique fût mis en place par une série de mesures isolées et n’approuvait pas l’élaboration d’un nouveau traité de modification du traité de Rome, opinion partagée par la Grèce et le Danemark. À l’instar de son gouvernement, elle ne voyait pas non plus d’un très bon œil les réformes institutionnelles discutées : l’adoption des décisions du Conseil des ministres à la majorité qualifiée, l’extension du rôle législatif du Parlement européen enfin reconnu comme tel, l’octroi à la Commission européenne de plus de pouvoir exécutif, et l’inclusion au nouveau traité de la mention d’un projet « d’union économique et monétaire ». Margaret Thatcher craignait aussi que le SME figure dans le nouveau traité comme une institution communautaire à laquelle le Royaume-Uni aurait alors dû pleinement participer.
82La réunion d’une Conférence interministérielle chargée de rédiger un nouveau traité fut imposée par vote au Conseil de Milan de juin 1985. L’ancien Premier ministre se souvient avoir été contrainte de l’accepter par une majorité « bulldozer » et en proie à la « stupéfaction » et la « colère » (Thatcher, 1995 [1993] : 550-551). L’extension du vote à la majorité qualifiée lui parut rapidement inévitable, ne serait-ce que pour accélérer le processus de complétion du Marché unique. Mais Margaret Thatcher mena « un grand combat d’arrière-garde » (Thatcher, 1995 [1993] : 553) pour obtenir que le vote à l’unanimité restât nécessaire dans des domaines tels que la fiscalité, l’immigration et les conditions de travail. Des négociations relatives à ce dernier point, Geoffrey Howe garde en mémoire un « clash mémorable » entre Margaret Thatcher et Giulio Andreotti, ministre des Affaires étrangères italien (Howe, 1995 [1994] : 456). Enfin, le gouvernement britannique soutint une « rude bataille » (Howe, 1995 [1994] : 455) contre l’inscription au nouveau traité du rappel d’un objectif ultime d’union économique et monétaire, prônée par le président de la Commission européenne Jacques Delors. Sans le soutien escompté du chancelier allemand Helmut Kohl (Howe, 1995 [1994] : 456 ; Thatcher, 1995 [1993] : 554-555), il n’obtint pas vraiment gain de cause. Au traité de Rome fut ajouté un chapitre stipulant que :
En vue d’assurer la convergence des politiques économiques et monétaires nécessaires pour le développement ultérieur de la communauté, les États membres coopèrent conformément aux objectifs de l’article 10446. Ils tiennent compte, ce faisant, des expériences acquises grâce à la coopération dans le cadre du système monétaire européen (SME) […] (Conseil des Communautés européennes, 1986 : 8).
83Ce chapitre est intitulé « La coopération en matière de politique économique et monétaire (union économique et monétaire) ». Dans ses mémoires, Margaret Thatcher semble avoir été relativement satisfaite du statu quo que représentait l’insertion de la notion de coopération (Thatcher, 1995 [1993] : 555). John Major, pour sa part, ne comprit jamais pourquoi le Premier ministre avait accepté ce premier pas vers la réalisation de l’UEM (Major, 1999 : 150), pas que Nigel Lawson qualifie de « désastreux » (Lawson, 1993 [1992] : 889). Le sujet de réjouissance pour Margaret Thatcher fut que le traité ne forçait pas le Royaume-Uni à participer au mécanisme de change. D’après l’ancien Premier ministre, Nigel Lawson lui-même tenait à ce qu’il en soit ainsi (Thatcher, 1995 [1993] : 554). L’ancien chancelier, pour sa part, n’écrit rien sur ce sujet précis dans ses mémoires, pas plus qu’il ne lie les tensions des négociations européennes relatives à l’Acte unique à l’échec de sa demande d’adhésion britannique au mécanisme de change. Il est permis de croire que ce lien a existé. Certes, l’adhésion décidée à la fin de 1990, en pleines négociations sur le traité instaurant l’UEM à laquelle les Britanniques refusaient de participer, peut être avancée comme preuve du contraire. Ce serait cependant oublier les contraintes politiques et économiques, internes et externes, devant lesquelles le gouvernement céda alors47.
84Rétrospectivement, Nigel Lawson et Geoffrey Howe restent persuadés que l’occasion a vraiment été manquée en 1985. Nigel Lawson estime que l’intégration de la livre au mécanisme de change en novembre 1985 aurait évité bien des désagréments futurs (Lawson, 1993 [1992] : 502-504). Il pense que la livre aurait été dévaluée pour atteindre 3,5 Deutsche Marks lors du réalignement de parités d’avril 1986. La dévaluation volontaire aurait été de moindre ampleur que la dépréciation qui se produisit. La nouvelle parité aurait été difficile à respecter, mais le Premier ministre aurait été contraint d’accepter un relèvement des taux d’intérêt bénéfique en termes de frein à la surconsommation et au surinvestissement. Parallèlement, la menace d’une pénétration des importations aurait ralenti la hausse des prix et des salaires. Nigel Lawson affirme aussi, avec raison, qu’une adhésion au mécanisme de change en 1985 serait restée une décision économique et monétaire, contrairement à celle de 1990 sur trame de construction de l’Union européenne. De plus, en 1985, la livre n’aurait pas fait son entrée dans un mécanisme de change bouleversé par l’augmentation des taux d’intérêt en Allemagne réunifiée. Geoffrey Howe ajoute (Howe, 1995 [1994] : 451-452) qu’en 1985, le Royaume-Uni ne plongeait pas dans la récession et la livre n’était pas jugée surévaluée. La présentation et l’acceptation de la nouvelle politique des taux de change en auraient été plus faciles qu’en 1990. Enfin, Geoffrey Howe pense qu’en adhérant en 1985, le Royaume-Uni aurait eu cinq ans pour asseoir sa position monétaire au sein du mécanisme et sa position politique en Europe, ce qui l’aurait aidé à mieux résister aux tensions de 1989-1990. Il est toutefois permis de croire qu’au début des années 1990, l’approche de la date limite des élections législatives britanniques, la menace d’une récession mondiale, le déséquilibre causé par la réunification de l’Allemagne et les négociations houleuses concernant la participation à l’Union économique et monétaire auraient de toute façon poussé le Royaume-Uni à retirer sa monnaie du mécanisme de change. Tout n’est qu’une question de jugement.
L’effondrement de la livre (1986)
85Au début de 1986, la chute du prix du pétrole – il descendit jusqu’à 10 dollars le baril en juin – fut à l’origine d’un vent de panique au sujet de la santé économique future du Royaume-Uni producteur et exportateur. La diminution des revenus de l’exploitation allait réduire considérablement le PIB britannique. La diminution des recettes des taxes sur le pétrole allait creuser le déficit budgétaire et entraîner une augmentation des impôts. L’exploitation des gisements déjà ralentie allait cesser, faute de rendement, et accroître le chômage. En bref, le Royaume-Uni replongerait inexorablement dans la récession. Les marchés inquiets se détournèrent de sa monnaie, juste au moment où les actions internationales concertées des Accords du Plaza poussaient à la dépréciation de la monnaie américaine surévaluée.
86Comme à chaque fois que le dollar se dépréciait, les capitaux se dirigèrent vers des monnaies refuges. Au sein du SME, le Deutsche Mark fut naturellement préféré à la livre en dépréciation. En conséquence, en 1986, la livre s’apprécia de 2,5 % par rapport au dollar, mais se déprécia de 20 % par rapport à la monnaie allemande. Entre novembre 1985 et mars 1986, la livre perdit 5,4 % de sa valeur par rapport à la monnaie allemande, passant de 3,70 à 3,50 Deutsche Marks. Au sein du mécanisme de change, lors du réalignement d’avril 1986, la dévaluation totale par rapport au Deutsche Mark fut de 3 % pour la livre irlandaise et la lire italienne, et de 6 % pour le franc français. Par comparaison, la dépréciation de la livre n’avait pas de quoi susciter l’effroi. Reste que les monnaies du mécanisme de change parvinrent à respecter leurs nouvelles parités jusqu’en juillet 1986, alors que la livre se déprécia encore de plus de 15 % vis-à-vis du Deutsche Mark entre mars et décembre 1986. Cette dépréciation supplémentaire vint de deux causes internes au Royaume-Uni.
87D’une part, le relâchement de la politique monétaire concernant les taux d’intérêt dès mars 1986 laissa la livre se déprécier sans filet48. D’autre part, le gouvernement conservateur avait perdu son unité. Son désaccord public sur le rachat d’une fraction de la société britannique de production d’hélicoptères Westland par la société américaine Sikorsky, alliée pour l’occasion à Fiat, avait abouti, en janvier 1986, aux démissions du ministre de la Défense Michael Heseltine et du ministre du Commerce et de l’Industrie Leon Brittan. De plus, le désaccord entre le Premier ministre et son chancelier sur la question de l’adhésion britannique au mécanisme de change devint public49. Enfin, en novembre 1986, Margaret Thatcher contredit publiquement les paroles de Nigel Lawson sur la nécessité de mettre un terme à la dépréciation de la livre (Lawson, 1993 [1992] : 664-665). La publicité donnée à ces différends affaiblit la crédibilité du gouvernement et la confiance dans la stabilité politique du pays.
Le débat ravivé sur l’adhésion britannique au mécanisme de change
88Le premier sujet de préoccupation fut le redressement des taux d’intérêt que la dépréciation de la livre nécessita. Après la brusque hausse des taux d’intérêt jusqu’à 14 % le 28 janvier 1985, le ministère des Finances avait encouragé une diminution par paliers. Au total, entre le 20 mars et le 30 juillet 1985, les taux à court terme avaient été ramenés de 14 % à 11,50 % où ils furent maintenus jusqu’au 9 janvier 1986. Le ministère des Finances décida alors d’un redressement des taux à 12,5 %. En présentant son Budget le 18 mars 1986, le chancelier ne cacha pas que l’objectif de ce redressement était de répondre à une pression à la baisse sur la livre, causée par la chute du prix du pétrole (Lawson, 1986 : col. 167-168).
89La manipulation du taux d’intérêt pour soutenir la livre ranima les interrogations temporairement oubliées sur la position du gouvernement vis-à-vis du taux de change et sur une entrée éventuelle dans le mécanisme de change du SME. La réponse officielle ne fut que la répétition de la rengaine connue : l’absence d’objectif en terme de taux de change, le moment peu propice à une adhésion au mécanisme de change et une politique entièrement guidée par la maîtrise de l’inflation. Mais députés comme journalistes n’acceptaient plus d’entendre ce refrain démenti par les faits. Le 18 mars 1986, la Chambre des communes accueillit la présentation de la nouvelle SFMT dans un brouhaha désintéressé. La presse se fit l’écho de l’incident. La tendance fut alors de pousser le gouvernement à se décider clairement pour une politique de taux de change. Jusque dans l’enceinte parlementaire, il fut même question d’opter pour une véritable discipline de taux de change fixes50.
90Il n’échappa ensuite pas à l’opinion avertie que le taux d’intérêt nominal britannique était devenu de 8,5 points supérieur au taux allemand, avec un écart entre les taux d’intérêt réels britanniques et allemands de 3,5 points, ce qui encouragea les partisans d’une adhésion au mécanisme de change à argumenter que les taux d’intérêt britanniques seraient plus bas si la livre était dans le mécanisme. Les porte-parole du ministère des Finances répétèrent alors à diverses reprises que l’adhésion au mécanisme de change n’était pas une solution de facilité51, puisqu’en aucun cas elle ne garantissait que les taux d’intérêt n’auraient pas à être relevés davantage. En réalité, même si la livre avait été intégrée au mécanisme de change, tout porte à croire que l’ampleur de sa dépréciation aurait été telle qu’elle n’aurait offert que deux options au gouvernement britannique : dévaluer sa monnaie par le biais d’un réalignement individuel, ce à quoi le chancelier n’aurait jamais consenti, ou relever davantage les taux d’intérêt. Margaret Thatcher l’avait bien compris et elle mit les députés en garde sur ce risque inhérent au mécanisme52.
91L’adhésion de la livre au mécanisme de change fut aussi réclamée sur la base de la valeur compétitive de la monnaie britannique en comparaison des sommets atteints en 1981. Cet argument fut démoli par le Premier ministre qui fit remarquer que comme la livre continuait sa dépréciation, les demandeurs d’une adhésion au mécanisme de change auraient régulièrement regretté de ne pas avoir attendu que la livre ait chuté davantage53. Margaret Thatcher rappela également que le taux de change n’était de toute façon pas un facteur sur lequel l’industrie pouvait raisonnablement s’appuyer pour améliorer sa compétitivité54. Nigel Lawson insista lui aussi à diverses reprises sur la nécessité de maîtriser les coûts de production afin de gagner en compétitivité, tout en pensant qu’une dépréciation limitée de la livre aiderait à combler le trou creusé dans la balance commerciale par la chute du prix du pétrole exporté55.
92Le troisième argument invoqué pour une adhésion britannique au mécanisme de change fut l’ampleur des interventions stabilisatrices sur les marchés des changes. Le 23 septembre 1986, la livre dégringola à la suite de la publication d’un déficit du compte courant de 886 millions de livres pour le mois d’août. Le chancelier ordonna alors à la Banque d’Angleterre d’intervenir de façon illimitée sur les marchés des changes. Le volume des interventions fut globalement masqué par les 4 milliards de dollars que l’émission des FRNs56 rapporta aux réserves en 1986. Cela n’empêcha pas le député travailliste Oonagh McDonald, observateur pointilleux, de demander au chancelier de confirmer que le creusement de 668 millions de dollars des réserves officielles résultait bien des interventions menées pour sauver les apparences avant la Conférence annuelle du parti. Nigel Lawson répondit simplement que l’opposition n’était jamais satisfaite, même lorsque les interventions sur les marchés des changes permettaient de restreindre la hausse des taux d’intérêt57.
93L’initiative du chancelier s’avéra vaine cependant. Le 25 septembre, la livre plongea en dessous des 3 Deutsche Marks fétiches aux yeux de Nigel Lawson. Le chancelier profita alors de la réunion annuelle du FMI à Washington pour entamer des négociations privées houleuses avec les responsables de la Bundesbank (Lawson, 1993 [1992] : 655-656). Le président de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl, finit par accepter d’accorder à la Banque d’Angleterre des prêts conditionnels en Deutsche Marks à très court terme gérés sur le principe des swaps. La manœuvre fonctionna : dès que les marchés surent que l’éminente Bundesbank octroyait une aide à la banque britannique, la pression sur la livre s’allégea. Mais les économistes chevronnés ne furent pas longtemps dupés. Samuel Brittan ne tarda pas à mettre le doigt sur la faille du système, écrivant que les prêts de la Bundesbank n’avaient pas le même résultat qu’une intervention bilatérale et que la politique mixte des taux de change flottants contrôlés appliquée par le gouvernement ne protégeait pas plus d’un relèvement des taux d’intérêt qu’une adhésion au mécanisme de change58. Effectivement, face à l’accentuation de la dépréciation, le gouvernement dut finalement provoquer une augmentation d’un point des taux à court terme le 14 octobre 1986.
Le conflit public entre Margaret Thatcher et Nigel Lawson
94Le 23 janvier 1986, les soupçons éclatèrent quant au désaccord gouvernemental sur la question de l’adhésion britannique au mécanisme de change. Lors de la séance parlementaire de questions directes au Premier ministre, le député libéral David Owen s’écria brusquement :
Le Premier ministre, après avoir perdu le contrôle de son Cabinet, perd maintenant le contrôle de l’économie. A-t-elle conscience que tout le monde pense maintenant que le chancelier de l’Échiquier est favorable à une intégration au Système monétaire européen ? (notre traduction)59.
95Le Premier ministre se contenta de répondre que le député ferait mieux de contrôler son propre parti avant de critiquer les autres. La brèche était ouverte suivant le principe du proverbe « Qui ne dit rien consent ». La presse s’y engagea d’abord prudemment. Le 21 mars 1986, le Financial Times indiqua brièvement que le chancelier avait la réputation d’adhérer secrètement à une école de pensée favorable à la poursuite d’un objectif en terme de taux de change de préférence dans le cadre du mécanisme de change européen60. Le 12 avril, il suggéra une incompréhension entre Nigel Lawson et Margaret Thatcher au sujet d’une intégration possible de la livre au mécanisme de change au moment de l’abandon de £ M361. Ces suppositions furent confortées par le discours du chancelier à l’Association Lombard de la Cité de Londres. Nigel Lawson y fit l’apologie des systèmes de taux de change fixes et cita le mécanisme de change du SME. Il insinua qu’il pensait le plus grand bien d’une adhésion britannique au mécanisme, mais que « le gouvernement » ne jugeait pas le moment venu d’adhérer (Lawson, 1993 [1992] : 652). Les propos du chancelier furent suffisamment explicites, quoique prudemment voilés, pour confirmer le soupçon d’un conflit gouvernemental que la presse s’autorisa à exploiter plus librement62.
96Le conflit finit par être si bien dévoilé qu’il devint partie intégrante du paysage politique britannique. Ainsi, à la fin de 1986, Nigel Lawson ne releva même pas que le député travailliste Robert Sheldon avait commencé la question qu’il lui adressait par : « Comme chacun connaît les différences d’opinion entre le chancelier de l’Échiquier et le Premier ministre sur l’adhésion au mécanisme de change […] » (notre traduction)63. Dans ce conflit, le soutien au chancelier alla croissant.
97Une partie de la presse s’était souvent montrée d’accord avec l’opinion du chancelier, et elle continua dans cette voie en 1986. La surprise majeure vint du soutien soudain de Samuel Brittan. Le chroniqueur économique du Financial Times s’était montré très critique à l’égard du mécanisme de change à la création du SME. Il lui préférait la SFMT. En septembre 1985, il avait conseillé à Nigel Lawson d’abandonner son projet d’adoption de l’agrégat monétaire M0 et lui avait proposé de cibler un taux d’inflation, ou de cibler un taux de revenu national, ou de cibler officiellement ou officieusement un taux de change comme objectif intermédiaire à la réalisation des deux objectifs précédents. Il n’avait cependant pas parlé d’adhésion au mécanisme de change64. En 1986, il réclama cette adhésion dans les termes suivants : « La livre est maintenant dans une position idéale pour participer au SME, comme l’expliquent les fonctionnaires allemands à tous ceux qui posent la question. Il est impardonnable que le gouvernement rejette l’occasion par préjugés, incompréhension et lâcheté politique » (notre traduction)65. L’économiste réitéra sa demande la semaine suivante66. Nul doute que cet appui inespéré de la part d’un économiste lu et reconnu dans le monde entier n’était pas négligeable.
98À l’intérieur du Parti conservateur, le chancelier reçut plusieurs témoignages de ralliement à son opinion. L’engouement d’une partie des conservateurs pour le mécanisme de change n’avait pas attendu 1986 pour se manifester. Mais, cette année-là, Nigel Lawson eut deux nouvelles preuves du soutien de plusieurs membres de son parti. La première fut apportée dans le cadre de la préparation du programme électoral du Parti conservateur pour la prochaine campagne. D’après Nigel Lawson, le groupe de travail chargé d’élaborer des propositions de politique économique fut unanimement favorable à l’adhésion britannique au mécanisme de change67 et proposa que le programme électoral contînt un engagement ferme à rejoindre ce mécanisme si l’adhésion n’était pas chose faite au moment de l’élection. Margaret Thatcher ne se laissa toutefois pas impressionner et la proposition fut écartée. La deuxième démonstration de soutien intervint à l’intérieur de l’enceinte parlementaire. En 1985, le Premier ministre et le chancelier répondirent sept fois à des questions orales des députés qui réclamaient une adhésion au mécanisme de change. Quatre de ces questions furent posées par les députés conservateurs John Maples et Roger Freeman. En 1986, dix-huit questions orales, dont dix posées par des députés conservateurs, réclamèrent l’adhésion68. Celles adressées au chancelier avaient probablement pour objectif de l’encourager à affronter son Premier ministre. En revanche, les questions destinées au Premier ministre, questions supplémentaires dont la teneur exacte ne lui avait pas été communiquée à l’avance, visaient clairement à la déstabiliser. La tactique était vaine : Margaret Thatcher maîtrisait parfaitement son argumentation.
99Fort de la certitude de ne pas être isolé, le chancelier aurait pu renouveler sa demande d’adhésion au mécanisme en 1986. Il n’en fit rien. Une bonne première moitié de l’année, occupée par l’affaire Westland puis par la chute de la livre et la hausse des taux d’intérêt, ne se prêta pas à la réouverture du dossier. En septembre, le refus de Karl Otto Pöhl de soutenir la livre sur les marchés des changes pour le compte de la Bundesbank vint troubler les relations entre le Royaume-Uni et la République fédérale d’Allemagne. D’après Nigel Lawson, l’incident provoqua la fureur du Premier ministre qui se laissa aller à son penchant antigermanique (Lawson, 1993 [1992] : 656). Lorsque le 21 octobre 1986, Nigel Lawson essaya à nouveau d’aborder la question avec Margaret Thatcher, il se heurta à un refus catégorique (Lawson, 1993 [1992] : 663).
Le relâchement de la politique monétaire
100Malgré l’amélioration de la stabilité monétaire européenne après le réalignement d’avril 1986, et la remontée du prix du pétrole à partir de juin, la livre continua de se déprécier. Les manipulations des taux d’intérêt contribuèrent très certainement à cette dépréciation.
101De mars à mai, le chancelier provoqua des baisses successives des taux d’intérêt d’une valeur totale de 2,5 points, puis encouragea le maintien des taux à 10 % pendant presque cinq mois. Il ne suscita leur hausse d’un point que mi-octobre seulement. Nigel Lawson explique, dans son autobiographie, que la diminution des taux le 19 mars fut motivée par l’augmentation persistante du taux de chômage, la fin de la chute du prix du pétrole et la stabilité toute récente de la livre. Il indique aussi que le taux d’intérêt nominal à 10 % équivalait malgré tout à un taux réel déjà élevé aux alentours de 7 % (Lawson, 1993 [1992] : 651).
102Le chancelier n’avait-il pas pourtant toutes les preuves de la nécessité de hausse de taux d’intérêt supplémentaires ? En 1985-1986, la croissance de £ M3, qui était censée ne pas dépasser 9 %, avait atteint 16,3 %. En 1986-1987, elle fut supérieure de 3,7 points à l’objectif maximal de 15 %. En 1985-1986, la croissance de M0, de 4,1 %, resta dans sa marge prévue entre 3 et 7 %. Mais elle s’accéléra, passant de 0,9 % entre le premier et le deuxième trimestre, à 1,26 % entre le deuxième et le troisième trimestre et à 1,87 % entre le troisième et le dernier trimestre 198669. Du côté de l’inflation, après la décélération du début de l’année, le taux de croissance du TPI augmenta à nouveau dès août, et celui du RPI dès septembre. Il y avait au moins deux causes à cela. En raison de la dépréciation de la livre, la demande d’augmentation salariale se fit plus forte pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Dans les industries de production, les salaires moyens augmentèrent de 1,5 % entre le premier et le deuxième trimestre, de 1,7 % entre le deuxième et le troisième trimestre et de 2,5 % entre le troisième et le dernier trimestre 1986. Pour les mêmes périodes, les salaires moyens des employés de l’industrie manufacturière augmentèrent de 1,9 %, 1,4 % puis 2,6 %70. D’autre part, les dépenses totales des consommateurs augmentèrent de 5,1 % entre le premier et le deuxième trimestre, puis de 6,2 % entre le deuxième et le troisième trimestre (sans doute en raison de la hausse des taux d’intérêt d’octobre, elles n’augmentèrent que de 5 % entre le troisième et le dernier trimestre 1986)71. Elles furent financées par une expansion des crédits (de 7 981 millions de livres au dernier trimestre 1985 à 11 584 millions de livres au premier trimestre 1987)72 et un recul de l’épargne (de 10,5 % du revenu disponible au dernier trimestre 1985 à 7,1 % au dernier trimestre 1987)73. Le ministère des Finances, disposant de statistiques encore plus précises, ne pouvait pas ignorer ce phénomène de reprise de l’inflation et de début de surchauffe. Nigel Lawson le reconnaît d’ailleurs dans son autobiographie, mais il ne fit rien pour remédier à la situation (Lawson, 1993 [1992] : 651).
103L’ancien chancelier est soupçonné de ne pas avoir augmenté les taux d’intérêt pour garantir le déroulement serein du congrès annuel du Parti conservateur. Cela tend à montrer de nouveau qu’il était prêt à faire passer l’intérêt politique du gouvernement avant l’intérêt économique de la nation. Il avait raison de se sentir personnellement menacé. Après le relèvement des taux d’intérêt du 14 octobre, The Guardian cita un analyste d’une société de courtage qui disait que le chancelier devrait démissionner s’il augmentait encore les taux d’intérêt pour soutenir la livre74. En fait, le relèvement des taux d’intérêt aurait sans doute été mieux accepté s’il avait été officiellement justifié par le risque d’inflation et de surchauffe. Cela dit, le chancelier aurait eu besoin de l’approbation du Premier ministre. Or, aux dires de Nigel Lawson, Margaret Thatcher refusa au moins deux augmentations supplémentaires à la fin de janvier et à la mi-décembre (Lawson, 1993 [1992] : 649, 666-667).
104Dans son autobiographie, l’ancien Premier ministre explique qu’elle était très inquiète des conséquences néfastes que les hausses de taux d’intérêt avaient en termes politiques, mais également à court terme pour le propriétaire et à long terme pour l’entrepreneur (Thatcher, 1995 [1993] : 698-699). La prudence politique affichée ici contraste singulièrement avec le courage dont le Premier ministre avait fait preuve lors de son premier mandat en défendant bec et ongles une politique draconienne qui avait imposé des taux d’intérêt nominaux à 17 % pendant plus de sept mois. Concernant les propriétaires, il est vrai que le système des prêts à taux variables, très répandu au Royaume-Uni, requiert une bonne stabilité des taux d’intérêt. Cependant, en présence de signes annonciateurs d’un regain d’inflation, il aurait mieux valu procéder à un relèvement immédiat, mais léger, des taux d’intérêt, que d’attendre la nécessité absolue d’un relèvement beaucoup plus conséquent. D’autre part, il aurait peut-être fallu revenir sur la politique d’accès à la propriété pour tous. C’est ce que suggéra Samuel Brittan en attirant l’attention sur le témoignage que le directeur d’une agence bancaire envoya au Financial Times. Le directeur expliquait qu’il n’y avait aucun contrôle des sommes prêtées pour l’achat de biens immobiliers. Encouragés à emprunter, beaucoup de citoyens acquéraient, une fois le contrat signé avec la banque, un logement moins cher que celui initialement prévu, et utilisaient le surplus pour rembourser leurs crédits personnels, s’offrir des vacances ou renflouer leur entreprise75. Vraisemblablement, les cigales chanteraient moins quand l’hiver serait venu. Des taux d’intérêt plus élevés dès le départ auraient évité ce genre de dérive. Enfin, l’argument de Margaret Thatcher concernant l’entrepreneur découragé ne s’appliquait pas à l’automne 1986. Même si le soubresaut de l’inflation n’était pas encore jugé alarmant et si l’augmentation soutenue du chômage suscitait l’inquiétude, il s’agissait tout de même d’éviter que la croissance ne s’emballe.
105Il s’avère difficile de comprendre le relâchement de la politique monétaire au vu de la dépréciation de la livre et des risques d’accélération de l’inflation et de surchauffe. L’explication la plus plausible est que le gouvernement n’agit que trop tard par manque de repère. Il ne savait plus à quels indicateurs se fier pour guider sa politique à moyen terme. Margaret Thatcher reconnaît combien il était difficile d’évaluer avec précision la position monétaire et fiscale (Thatcher, 1995 [1993] : 699). Apparemment, ce ne fut que lors du séminaire économique qu’elle organisa le 19 octobre, que le Premier ministre fit part de son inquiétude face à la baisse de l’épargne, à la hausse de la consommation et à l’envol des ventes au détail (Lawson, 1993 [1992] : 660). Il se peut donc tout simplement que Margaret Thatcher n’ait eu que tardivement les bons chiffres, et qu’elle ait estimé que la hausse des taux d’intérêt nominaux à 11 %, déjà effective depuis le 14 octobre, était suffisante pour rééquilibrer la situation.
Notes de bas de page
1 Voir chapitre 1 § Le discours commun et § L’opinion de quelques futurs membres des Cabinets Thatcher, supra.
2 Voir chapitre 2 § La maîtrise de l’inflation, supra.
3 “But when I joined the Government in 1979, inflation was rising so fast that I felt that the best bet for the time being was to concentrate on domestic monetary policy and leave sterling to market forces.” (Lawson, 1993 [1992]: 111).
4 “[…] two years later, with inflation on the way down, I had changed my mind.” (Lawson, 1993 [1992] : 111).
5 “the intellectual author of the MTFS”. C’est ainsi que Margaret Thatcher qualifie Nigel Lawson lorsqu’elle fait référence à la nomination du nouveau ministre de l’Énergie en 1981 (Thatcher, 1995 [1993] : 151).
6 À comprendre ici comme le mécanisme de change.
7 “This is in many ways a second best course. Financial discipline is essential for the conquest of inflation; and there are two forms which financial discipline can take. It can be a self-imposed explicit monetary discipline, or a partly externally imposed exchange rate discipline… I have no doubt that ideally a straightforward monetary discipline is superior. But we are now getting into that phase, which will become increasingly evident as the election approaches, when the political pressures for relaxation of monetary discipline will start to mount. This raises the question of whether, in practice, we may not be able to enforce and maintain a greater degree of effective financial discipline if we were to embrace the exchange rate discipline, for all its imperfections. This is particularly apposite given that those of our colleagues who are most likely to be pressing for relaxation of monetary discipline, are those who are keenest on the UK joining the EMS. In other words, we turn their sword against them. Essentially what this would mean is tying the pound to the German Mark… You will not be surprised to know that I have very mixed feelings about the course I have sketched out. At the end of the day the argument rests on political judgement.” (Lawson, 1993 [1992] : 111-112).
8 Sur ces deux points, voir chapitre 1 § Les prémices du projet, supra.
9 “[This] caused Nigel, as the years went by, to search with increasing desperation for an alternative standard – reliable in itself, convincing to the markets – which he finally thought he had found in the exchange rate.” (Thatcher, 1995 [1993] : 694).
10 En novembre 1984, le contrôle de l’augmentation des prix repassa en première position dans la liste des politiques envisagées, mais son caractère prioritaire ne fut pas aussi clairement exprimé qu’au début du premier mandat des conservateurs.
11 Fin janvier 1985, Margaret Thatcher avait déjà rejeté ce que David Smith considère comme un autre « élément central du monétarisme » : l’idée du taux naturel de chômage prônée par Milton Friedman (Smith, 1991 [1987] : 122).
12 Geoffrey Howe cité in Peter Riddell, 21 February 1980, “Howe Defends Tight Monetary Policies”, Financial Times.
13 Daniel Wincott, professeur de politique à l’université de Leicester, s’est penché sur la question de l’opposition entre le caractère idéologique et le caractère pragmatique des gouvernements conservateurs depuis 1979. Il en a conclu que ces deux caractères étaient parfaitement compatibles, le pragmatisme n’étant que le passage d’un moyen à un autre pour atteindre toujours la même fin idéologique (Wincott, 1990).
14 Pour plus d’informations sur cette crise de la livre, voir Lawson (1993 [1992] : 461-465).
15 D’un point de vue purement économique, la présente étude vient de lier les fluctuations du taux de change nominal de la livre aux modifications du prix du pétrole et de la valeur des taux d’intérêt britanniques. L’analyse rétrospective de Mark S. Astley et Anthony Garratt des sources de fluctuations du taux de change réel de la livre sterling de 1973 à 1994 apporte un éclairage supplémentaire (Astley & Garratt, 1998).
16 Pour plus d’informations sur les propositions relatives à l’intensification du rôle de l’Écu, consulter Select Committee on European Legislation, 1985, Developing the European Monetary System, House of Commons, London, HMSO, Tenth Report, 13 February : 10.
17 Pour plus d’informations sur ce thème, consulter Commission européenne (1984a : 7) ; Dennis & Nellis (1984 : 29) ; Délégation de l’Assemblée nationale pour les Communautés européennes (1984 : 14), et Commission européenne, 1985, « Toujours des obstacles au développement du SME », Communautés européennes informations, Bruxelles, Commission des Communautés européennes, 15 mars.
18 Jusqu’en mars 1984, le soutien monétaire à court terme et le concours financier à moyen terme, dont le règlement des opérations ne faisaient intervenir ni l’Écu ni le FECOM, ne furent pas utilisés du tout (Commission européenne, 1984a : 5).
19 Voir chapitre 2 § Les pressions communautaires maladroites, supra.
20 Commission des Communautés européennes, 24 avril 1980, « La vie des Communautés », Europe Service, Bruxelles : Commission des Communautés européennes, p. 6.
21 Taux de croissance annuel en pourcentage de PIB en volume (1995 = 100). Chiffres in FMI (1999).
22 Calculs effectués à partir des statistiques de base des déficits budgétaires en milliards de dollars (ibid.).
23 Calculs des taux de croissance de l’indice général des prix à la consommation calculé sur des bases comparables (1975 = 100) (ibid.).
24 Figuraient l’engagement tenu quant à la diminution de la contribution britannique au budget européen, la volonté de réorienter les dépenses européennes de l’agriculture vers l’industrie, la promesse de faire supprimer les barrières limitant la liberté de circulation des biens et des services, le refus du retrait du Royaume-Uni de la Communauté réclamé par les travaillistes et celui de ne jamais contrarier les partenaires européens comme le prônaient les Libéraux.
25 Le 20 juin 1985, le secrétaire adjoint au ministère des Finances britannique Franck Cassell, interrogé par le Treasury and Civil Service Committee, nia une analogie possible entre la situation hollandaise et la situation britannique. Le marché du gaz n’était pas comparable au marché du pétrole en matière de volatilité des prix et de l’organisation des pays producteurs. Le florin hollandais n’était pas comme la livre sterling une monnaie internationale. L’économie hollandaise était très liée à l’économie allemande, contrairement à l’économie britannique (Treasury and Civil Service Committee, 1985, vol. II : 93).
26 Treasury and Civil Service Committee, 1985, Exchange Rate Policy, London, HMSO, Fifth Report, “Exchange Rate Policy”, 18 February: v. viii.
27 Le « congé » (en français dans les textes britanniques) devait consister à suspendre provisoirement la participation de la livre au mécanisme de change si l’instabilité monétaire devenait trop forte à l’approche des élections législatives, avec l’engagement formel de réintégrer le mécanisme au lendemain des élections. Il nous semble que ce principe de congé pouvait être une manœuvre bien dangereuse. Si les travaillistes l’emportaient, il leur serait plus facile de refuser une réintégration que de mettre un terme à une participation héritée. La proposition du « congé » ne fut pas acceptée par le Premier ministre (Thatcher, 1995 [1993] : 696). Mais elle pose la question de l’intégrité d’un chancelier qui envisagerait de faire courir à la nation le risque de perdre les avantages du mécanisme de change plutôt que de renoncer à une manœuvre électorale.
28 Voir même chapitre § Le moment propice était-il venu ?, infra.
29 Confederation of British Industry, syndicat du patronat britannique.
30 Voir chapitre 1 § L’opinion de quelques futurs membres des Cabinets Thatcher, supra.
31 “On the contrary : I disagree. If you join the EMS, you will have to do so without me.” (Lawson, 1993 [1992] : 499).
32 C’est au Premier ministre que revient le rôle de dresser les conclusions des débats du Cabinet. Il est libre de choisir le procédé qui l’amène à ses conclusions – comme le vote – et il est l’autorité qui décide en dernier ressort. Il n’existe aucune loi qui l’empêche d’imposer de façon ferme et définitive une décision contraire à l’opinion générale ou majoritaire.
33 Par la suite, Alan Walters développa ce qui est connu sous le nom de « Critique de Walters ». Voir chapitre 4 § La critique d’Alan Walters, infra.
34 Sur le caractère inflationniste des interventions, voir chapitre 2 § La croissance économique, supra.
35 Sur l’antieuropéanisme des travaillistes, voir Schnapper (2000 : 140-143)
36 Sur le shadowing, voir chapitre 4, infra.
37 La convention de la responsabilité collective établit que tous les membres du gouvernement au sens large sont collectivement responsables des décisions de ce gouvernement. Ils ont la possibilité d’exprimer franchement leur opinion en privé mais ont l’obligation de maintenir un front uni une fois les décisions prises (Cabinet Office, 1992 : § 18). Seul le Premier ministre peut suspendre le principe, comme Harold Wilson lors de la campagne du référendum du 5 juin 1975 pour le maintien du Royaume-Uni dans la communauté européenne.
38 La règle du secret des débats exige que les opinions exprimées au sein du Cabinet et des comités restent privées (Cabinet Office, op. cit. : § 11 & 18).
39 Nigel Lawson, 25 July 1985, “Exchange Rate”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1984-1985, period 15 to 26 July 1985, series 6, vol. 83, Oral Answers : col. 1296.
40 Nigel Lawson, 15 November 1985, “European Monetary System”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 6 to 15 November 1985, series 6, vol. 86, Written Answers : col. 316.
41 “That this House urges the Government to bring the United Kingdom into the Exchange Rate Mechanism of the European Monetary System forthwith.” (House of Commons, 1986 : col. 979).
42 Christopher Huhne, 17 avril 1985, « Face au SME, Londres hésite toujours », Le Figaro.
43 Comparaison des variations du prix du pétrole entre 1979 et 1985 avec les fluctuations de l’indice du taux de change de la livre (base 100 en 1985).
44 Barjot (2007 : 259-267).
45 Voir chapitre 4 § La tradition du libre échange, infra.
46 « Chaque État membre pratique la politique économique nécessaire en vue d’assurer l’équilibre de sa balance globale des paiements et de maintenir la confiance dans sa monnaie, tout en vaillant à assurer un haut degré d’emploi et la stabilité du niveau des prix ». (Conseil des Communautés européennes, 1957, Traité instituant la Communauté économique européenne, chapitre 2, article 104 : 84).
47 Voir chapitre 5 § L’adhésion, infra.
48 Voir même chapitre § Le relâchement de la politique monétaire, infra.
49 Voir même chapitre § Le conflit public entre Margaret Thatcher et Nigel Lawson, infra.
50 John Browne, “Engagements”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 20 to 31 January 1986, series 6, vol. 90, 30 January: col. 1091.
51 Ian Stewart, “European Monetary System”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 6 to 16 May 1986, series 6, vol. 97, Oral Answers, 15 May : col. 841 ; Nigel Lawson, “European monetary System”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 27 October to 7 November 1986, series 6, vol. 103, Oral Answers, 6 November : col. 1072 ; et “City of London”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 16 December 1985 to 17 January 1986, series 6, vol. 89, Oral Answers, 16 January : col. 1192.
52 Margaret Thatcher, “Engagements”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 21 April to 2 May 1986, series 6, vol. 96, Oral Answers, 24 April : col. 420; et “Engagements”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 9 to 20 June 1986, series 6, vol. 99, Oral Answers, 10 June : col. 171.
53 Margaret Thatcher, “Engagements”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 3 to 14 March 1986, series 6, vol. 93, Oral Answers, 6 March : col. 440.
54 Margaret Thatcher, “Engagements”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 3 to 14 February 1986, series 6, vol. 91, Oral Answers, 6 February : col. 429; Margaret Thatcher, Speech to the Conservative Control Council, Felixtowe, 15 March 1986, in Cooke (1989 : 207).
55 Lawson (1986 : col. 169).
56 Sur les FRNs, voir même chapitre § Les initiatives de Nigel Lawson, supra.
57 “European Monetary System”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 27 October to 7 November 1986, series 6, vol. 103, Oral Answers, 6 November : col. 1072.
58 Samuel Brittan, 2 October 1986, “Needed : a Policy for Sterling”, Financial Times.
59 “The Prime Minister, having lost control of her Cabinet, has now also lost control of the economy. Is she aware that the Chancellor of the Exchequer is now widely thought to be in favour of joining the European monetary system?”, David Owen, 23 January 1986, “Engagements”, Hansard Report, House of Commons, London, HMSO, session 1985-1986, period 20 to 31 January 1986, series 6, vol. 90, Oral Answers : col. 445.
60 Financial Times, 21 March 1986, “Not in Front of the Public”.
61 Financial Times, 12 April 1986, “Monetary Policy : Snips and Misses”.
62 Anthony Harris, 19 April 1986, “The Truth about UK Monetary Policy”, Financial Times ; Samuel Brittan, 2 October 1986, “Needed : a Policy for Sterling”, Financial Times.
63 “As everybody knows of the differences of opinion between the Chancellor of the Exchequer and the Prime Minister about joining the monetary exchange rate mechanism, […].”, Robert Sheldon, “European Monetary System”, Hansard Report, House of Commons, London, HSMO, session 1985-1986, period 27 October to 7 November 1986, series 6, vol. 103, Oral Answers, 6 November : col. 1072.
64 Samuel Brittan, 16 September 1985, “Time to Relegate M0 Target”, Financial Times.
65 “The pound is now ideally placed for EMS membership, as German officials point out to anyone who asks. It is unforgivable for the Government to throw the opportunity away because of prejudice, misunderstanding and political nerves.”, Samuel Brittan, 2 October 1986, “Needed : a Policy for Sterling”, Financial Times.
66 Samuel Brittan, 9 October 1986, “Why UK Interest Rates Need to Be High”, Financial Times.
67 Sur les douze membres du groupe (Nigel Lawson, Peter Cropper, Nigel Forman, Peter Hordern, David Howell, Peter Lane, Peter Lilley, le professeur Stephen Littlechild, John MacGregor, John Major, Cecil Parkinson et John Redwood), seul le dernier était récalcitrant mais accepta de soutenir un avis collectif général (Lawson, 1993 [1992] : 663 note, 664).
68 Ces députés furent Keith Best, Stephen Dorrell, Hugh Dykes, Nigel Forman, Sir Peter Hordern, David Knox et Timothy Yeo.
69 Calcul des taux de croissance de M0 à partir des valeurs trimestrielles, en millions de livres, ajustées aux variations saisonnières. Valeurs de base in Central Statistical Office (1995 : 228).
70 Calcul des taux de croissance des salaires moyens de tous les employés des industries de production et de l’industrie manufacturière à partir de l’indice trimestriel (1985 = 100), ajusté aux variations saisonnières. Valeurs de base in ibid. (155).
71 Calcul des taux de croissance des dépenses totales des consommateurs (excepté celles investies dans l’achat de terrain et de logement) à partir du montant trimestriel, en millions de livres, à prix courant, non ajusté aux variations saisonnières. Valeurs de base in ibid. (51).
72 Prêts bancaires au secteur privé du Royaume-Uni, ajustés aux variations saisonnières (Ibid. : 242).
73 Revenu personnel disponible total moins les dépenses des consommateurs, calculé en pourcentage du revenu personnel disponible total, ajusté aux variations saisonnières (Ibid. : 47).
74 Christopher Huhne, 18 October 1986, “City Glum as Pound Hits Low and Inflation Rises”, The Guardian : 1-2.
75 Samuel Brittan, 9 October 1986, “Why UK Interest Rates Need to Be High”, Financial Times.
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